livre d’inventaires de son mari
Insistons surtout sur ce point essentiel que Gabriel fut
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le seul et unique rejeton de ce gracieux assemblage de vertus commerciales, les inventaires suivants n'ayant jamais atteint seize mille francs de bénéfices, chiffre fixé d’un commun accord par ses honorables parents pour le renouvellement de leurs transports bilanesques.
Bien loin d’être accoutumé de bonne heure au respect et à l'admiration que commande le spectacle des grandes familles, Gabriel fut, au contraire, nourri de ce principe
décomposant que le nombre des enfants doit être limité à importance des rentes sur l'Etat.
A chaque instant, il entendait son père et sa mère le fortifier dans cette croyance sainte. Fa
Lorsque quelqu'un leur disait :
— Vous n'avez que cet héritier-là 2... Du reste, il y a ‘encore champ pour faire glane!... les parents de Gabriel répondaient, avec un entrain ultra-moral :
— Grands dieux! n’allez pas nous porter malheur !.…
Et du pain!
Imprégné de tels préceptes, qui seront à jamais la gloire
de la bourgeoisie française, le jeune Gabriel grandit naturellement avec cette conviction noble et élevée que l’homme doit exclusivement prendre la vie par ses côtés agréables et pas gênants, ce qui le disposa on ne peut mieux à piétiner d’un cœur léger sur tous les devoirs dont l’accomplissement peut diminuer une jouissance. |
Pour comble de malheur, Gabriel était né peu après la restauration orléaniste de 1830, ce qui fit que son adolescence s’écoula au milieu de cette plantureuse bourgeoisie idéalisée par Louis-Philippe, et qu'il atteignit l’âge viril
juste au moment de l’éclosion de l’Empire, alors qu'une
nouvelle bourgeoisie non moins entripaillée que la précédente, mais beaucoup plus vicieuse encore, commençait à champignonner sur le fumier impérial.
A cette époque, les derniers vestiges de la foi, du devoir et de la virilité, qui avaient échappé à dix-huit années de bedonnage à outrance, commençaient à disparaître à leur tour, sous les dissolvants nouveaux et mornyfiques.
Aux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans apparaissaient déjà, pleins de promesses, les jours de la vie facile, les commodes ivresses qui n'engagent à rien et se règlent le lendemain matin u compteur cupidométrique.
Toutes choses d’une nourriture si séduisante, imprégnées d’un parfum de décomposition si provocant, qu’elles arrachent de vive force du cœur des lycéens émancipés ce cri sublime : « La famille! ah zut !... Ce n’est pas si drôle que la petite Galbinska. »
Après plusieurs essais malheureux dans le commerce, dans l’industrie, dans la banque, toutes carrières maudites où l’on ne gagne, en somme, sa vie qu’en travaillant, Gabriel, qui était par vocation et par éducation l’homme des choses faciles, avait lâché pied et s'était réfugié dans l’infirmerie des jeunes invalides civils : les bureaux d’un ministère, providence ordinaire des jeunes bêtas et des
jeunes fainéants quelque peu protégés.
Là, 1l gagnait peu (2,100 fr. par an), mais 1l travaillait encore moins, C'était l’essentiel.
Et puis, il jouissait de quelques milliers de francs de revenus que lui avaient laissés ses parents.
Très ordonné, d’ailleurs, n'ayant pas un tempérament
bouillant, jouissant d’un estomac susceptible, il avait
arrangé tranquillement sa maigre vie, vivait seul, se nourrissait bien, avait beaucoup de gilets de flanelle de rechange, se donnait tous les plaisirs qu’il pouvait désirer, n’abusant de rien, se mettant pendant trois jours à l’'infusion de tilleul pour réparer les suites d’un dîner un peu. monté, n’abusant cependant que très rarement, à cause de sa santé, était libertin avec prudence, effeuillant des marguerites à prix fixe, afin de ne compromettre ni sa bourse, ni ce qu’il appelait son indépendance.
Bref, l'homme le plus heureux qui fût au monde... dans le monde où le bonheur consiste à se procurer pour un peu d’argent l’à-peu-près de ce qui ne s’achète pas même avec beaucoup.
Cette vie libre de tous devoirs, partant de tout engagement, lui plaisait.
A vingt-cinq ans, on lui proposa un mariage, une jeune
fille charmante, mais peu fortunée. Il refusa.
[ avait, à cet égard, les opinions les plus arrêtées, et son répertoire de clichés usuels en pareille circonstance était au complet.
La maison paternelle, il faut le dire, lui en avait fourni la plus grande partie. Depuis le fameux : Deux gênes associées ensemble, c'est la misère! jusqu’au non moins fameux : Pourquoi ferais-je de gaieté de cœur des petits malheureux? — tous les arguments de convention y passèrent ; et Gabriel continua, sans se déranger d’une ligne, sa vie de garcon tranquille et semée de fleurs — passées.
A trente ans, cette existence faite de bons repas mal digérés, de relations banales, de camaraderies plutôt que
d’amitiés, de plaisirs plutôt que de contentement, de cha-
touillements plutôt que de sensations, cette existence sans but était devenue une habitude. A trente-cinq ans, l’acoquinement était complet. À
Vers cet idéal de félicité auquel semblent aspirer tous les êtres sans famille, Gabriel avait d’ailleurs fait de grands pas.
Ses progrès étaient sensibles. Ainsi, il constatait avec plaisir que, de vingt-cinq à vingt-huit ans, il avait gardé ses maîtresses pendant six mois; à trente-deux ans, il n'avait plus mis que six semaines à les « lâcher »; puis trois semaines, puis huit jours, puis quarante-huit heures, puis... une vacation.
Enfin, il parvint à l’âge de quarante ans, n’ayant pas tous ses cheveux ni toutes ses dents, mais sans avoir perdu aucune illusion, les ayant toutes soigneusement renfermées dans son porte-monnaie. |
Au physique, Gabriel est aujourd’hui un homme de quarante-sept ans, un peu ventru, pas mal chauve; sa maladie de l’isoleum-tremens est devenue chronique et incurable.
D'ailleurs, il voudrait s’en guérir qu’il ne trouverait plus, comme médecin, qu’une vieille fille ratatinée, nonvaleur du célibat féminin, une veuve grinchue et exigeante qui lui ferait avaler le pain bis de l’existence après le gruau si Joyeusement émietté par lui pendant vingt-cinq ans, ou une donzelle du demi-quart de monde, alléchée par les espérances d’un bel et bon testament en sa faveur. Toutes trois le rendraient naturellement le plus malheureux des hommes et feraient inévitablement de lui un des plus notables cocus du monde entier.
Le remède serait pire que le mal.
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Il ne peut songer à ce traitement; sa vie, faite d’une foule de petites habitudes invincibles, lui rendrait la vie insupportable, ainsi qu’à la personne qu’il associerait à ses infirmités. |
Gabriel fait un somme à table après le dessert; il fume la pipe au lit, n’aime que les sauces épicées du restaurant, passe toutes ses soirées au café à jouer au piquet et lit le Figaro.
Comme il lui serait impossible de renoncer aux engour-
dissantes voluptés de ces différents vices, qui font de lui
le plus vilain magot et l’être le plus détestable et le plus
inutile que la terre ait jamais porté, il ne peut espérer
trouver une jeune fille de dix-huit ans, douce, spirituelle
et bien élevée, qui consente à l’aimer uniquement pour son commencement de goutte et à couler ses jours face à face avec ce résidu desséché d’une génération corrompue par l'Empire. |
Décembre 1881.
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NOTICE COMPLÉMENTAIRE
Dates à remplir
PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE
Gabriel continue le cours de ses... triomphes à quarante sous l'heure. Immonde parasite d’une société heureusement en voie de réformation, n'ayant pas de voiture à lui pour aller à Cythère, il grimpe en maraude derrière tous les fiacres, remises, coupés, calèches, voire même... omnibus, qui se rendent à cette destination. — Il rapporte souvent de ces excursions de chapardage des coups de fouet cruels qu’il ne soigne pas uniquement avec des compresses d’eau sédative. — Enfin, décati, déplumé, branlant, obèse sans force, gras sans santé, blasé sans avoir eu de bonheur, usé sans avoir rien fait, retiré dans une petite ville de province où il s’était fixé pour manger ses rentes et sa retraite du ministère, il meurt le... 19..., trois mois après avoir épousé sa cuisinière, veuve de trois brigadiers de gendarmerie. |
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