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Lors d’un concours qui eut lieu à Marseille, M. Brun, le directeur de l’orphéon d'Avignon, après avoir entendu Villaret, en fut enthousiasmé et engagea le jeune brasseur

à venir travailler avec lui.

Villaret se laissa persuader et au bout d’un an, en mai 1802, 1l chanta avec éclat le rôle d’Arnold dans une représentation de Guillaume Tell, donnée par les élèves du

Conservatoire.

L'année suivante, il était engagé au Grand-Opéra de Paris par M. Royer, alors directeur, et débutait par ce

même rôle d’Arnold le 21 mars 1863. Ce fut une révéla-

tion. Cette voix franche, généreuse, bien timbrée, fit l’admiration de toute la critique, etle Tintamarre commenca

ainsi son compte rendu :

« Les débuts de M. Villaret, le nouveau ténor, promet- :

» tent beaucoup. Ce jeune artiste, qui était encore brasseur » il ya un an à peine, a chanté l’écrasant rôle d’Arnold » sans chopper une seule fois. Naturellement, il a eu beau- » coup d’émoos. Il se grime assez mal, met son faro, se » teint de facon à ce que l’on ne sache pas s’il est brun

» houblon ; mais on sent que le débutant est doué d’un

» tempérament artistique s’il en füt; la sève a bonde, la » la manière de porter le son est excellente et la voix em-

Super

mr

» brasse une très grande étendue sans avoir recours au

» faussel. »

Il y en avait comme cela toute une colonne dont nous faisons grâce à nos lecteurs, pensant que ce qu'il y a de

mieux à faire est de s’arrêter en pareil cas nef.

Ce succès enhardit la direction, qui confia successivement à Villaret les principaux rôles du répertoire. C’est ainsi qu’on le vit aborder Raoul des Auguenots, Mazaniello de la Muette, Eléazar, de la Juive, et Jean de Leyde, du Prophète.

Si l’on en croit la chronique, la création de ce dernier rôle aurait même failli amener une rupture entre le jeune ténor et la direction de l'Opéra.

On raconte que le lendemain de ses débuts dans Guillaume Tell, son directeur, très content de sa réussite, lui

envoya un bulletin de répétition pour le rôle de Jean de

Leyde, qui était, comme on le sait, cabaretier avant de se

.Raoulrigaultiser. Villaret, très heureux, se rend à la répé-

tion et entre en scène au second acte, après la valse des buveurs. À peine est-il entré qu’il entend les chœurs lui

crier : Jean! de la bière!

ete aÙ

Le jeune ex-brasseur croit que c’est une mystification, une scie que ses camarades lui montent, et se fâche.

Il allait rendre son rôle et donner sa démission, quand

le metteur en scène le calma en lui expliquant que c’était bien dans la pièce.

Villaret marcha de succès en succès. Le public lui faisait fête et l’accueillait avec d’autant plus de joie, il faut bien le dire, que depuis longtemps il était absolument privé d’un vrai ténor de force. Il éprouvait le besoin d'entendre enfin autre chose que les hurlements de M. Gueymard, auxquels il était condamné depuis une

quinzaine d'années.

Aussi se trouvait-il disposé à accueillir avec sympathie un ténor quelconque, pourvu qu’il remuât un peu le bras droit de temps en temps et ne poussât pas dans tous ses

rôles d’amoureux des cris de commissaire-priseur.

M. Gueymard ayant résilié son engagement en 186$ pour prendre un repos dont ses auditeurs avaient encorc plus besoin que lui, Villaret prit possession définitive de tout le répertoire du Grand-Opéra. Il chanta successivement Robert, Freyschutz, Don Juan, et rentra dans tous ses anciens rôles, au fur et à mesure des reprises qui eurent lieu; car on sait que le Grand-Opéra vit uniquement, depuis une trentaine d'années, sur une demi-douzaine d'ouvrages qui reviennent à tour de rôle sur l'affiche, et que pour monter un opéra nouveau, fût-ce en un acte, ça fait des histoires à n’en plus finir.

Robert le Diable a été mis en scène pendant près de trente années, et, plus récemment encore, la Coupe du rot de Thulé et la Jeanne d'Arc de M. Mermet ont vu défiler

tant d’almanachs que le public a fini par croire que ces

deux ouvrages étaient des lois constitutionnelles. La

Coupe du rot de Thulé a fini par passer après huit ans

d’antichambre ; quant à la Jeanne d'Arc, elle se livra, concurremment avec l’organisation du septennat, à une

course de lenteur renouvelée de celles des concours de

vélocipèdes.

Un des grands succès de Villaret fut la reprise d’Alceste, rôle qu'il interpréta avec une grande franchise et des moyens très puissants, sans être obligé de recourir à ces subterfuges vocaux à l’aide desquels presque tous les ténors s’en tiraient en ajustant la partition à la mesure de

leurs infirmités.

Il fut aussi très bien accueilli dans le rôle de Vasco de Gama de l’Africaine ; il eut la chance de reprendre ce rôle après le ténor Naudin, qui avait imprimé au personnage du hardi navigateur portugais un cachet salon de

coiffure du goût le plus pur.

Villaret rendit ce héros plus mâle et moins ridicule, et le public lui en sut gré.

Dans tous les rôles un peu marqués qui réclament de l’énergie et s’écartent des fadeurs niaises et convenues de lamoureux d’opéra, Villaret a toujours pleinement réussi. Aussi le personnage du juif Eléazar est-il unanimement considéré comme son meilleur. Plus il chante ce rôle, plus il est remarquables et lors de la reprise de cet ouvrage pour l'inauguration du nouvel Opéra, il y a produit l'effet le plus saisissant,

Au physique, Villaret est un homme de taille moyenne,

chauve et d’encolure robuste. Il est malheureusement devenu un peu lourd pour l'emploi auquel son talent le destine ; mais la voix est restée superbe et — ce qui est inappréciable — exempte de ce chevrotement dont les forts ténors ne disputent que trop souvent le monopole aux trembleurs d’harmoniflûtes.

Sa voix solide ne se prête pas absolument aux traits légers ; il est, du reste, le premier à convenir que son crâne est plus brillant que ses vocalises. Son jeu est sobre, sérieux, juste, exempt de pose et de capoulinades hystériques, Ses effets scéniques sont très larges ; les autres

aussi.

Mai 1882.

rm

NOTICE COMPLÉMENTAIRE

PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE

Villaret continue à Jouer les six vieux opéras qui alimentent à jet continu le répertoire de l’Académomie nationale de musique. Enfin, le... 18..., il est question d’un nouvel ouvrage de Gounod. Villaret reçoit le principal rôle et l’apprend à la hâte pour n’être cause d'aucun retard. Quinze années, après, le... 18..., l'ouvrage entre en répétitions. Après une suspension de quinze autres années, on recommence à reparler dans les feuilles publiques du nouvel opéra de Gounod, qui doit bientôt voir le feu de la rampe. Villaret repasse son rôle, depuis longtemps oublié. Et enfin, le... 19..., il meurt centenaire, la veille du jour où l'Opéra allait enfin se préparer à examiner si l’on ne pourrait pas songer à commander le projet de décor du premier tableau de l'ouvrage en question, dont la première représentation est définitivement annoncée — sauf empêchement — pour le troisième mercredi du mois qui suivra le moment où tout sera prêt.

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