‹ Le trombinoscopeChapitre 71 sur 307 · ESS ARTE TE ONE · texte numérisé non relu

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… type observé, vigoureux et puissant de Giboyer.

C’est ainsi qu’à vingt-huit ans, il avait appris autant d'états qu’il avait créé de rôles, et s’était fait tour à à tour, pendant les loisirs que lui Bi les répétitions, avocat, pédicure, garçon de café et vétérinaire.

La place nous manque pour énumérer les nombreuses

créations de M. Got pendant la première partie de sa carrière. Nous en citerons quelques-unes : celles du capitaine Baudrille, dans le Cœur et la Dot; de l’abbé, dans IT ne faut jurer de rien; de Jean de Rieux, dans le Duc Job, sans compter les premiers rôles comiques de l’ancien. répertoire : Sganarelle, Trissotin, Figaro, etc., etc.

Le personnage de l’abbé, dans Zl ne faut jurer de rien, lui donna un mal effrayant : entre autres préparatifs spéciaux auxquels il se livra, pendant trois mois il ne but que de l’eau de la Salette, et remplaça les draps de son lit par des numéros de l'Univers, du Monde et de la Gazette de France cousus bout à bout.

Ce fut en 1861 que M. Got obtint son véritable triomphe. Il créa dans la comédie d'Emile Augier, les Effron- 165, le personnage de Giboyer, qui est resté légendaire. Nous nous réjouissons de l’occasion qui met ce nom sous notre plume et nous permet de jeter un peu dans les jambes de M. Sardou, le triomphateur rabagasien, ce

On n'a pas assez, selon nous, démoli au point de vue artistique cette œuvre fausse et malpropre du rafistoleur dramatique de Marly. La passion politique s’en est trop mêlée. Le personnage de Rabagas — Giboyer en carton

peint — n’était qu’un personnage invraisemblable et idiot,

une caricature de gredin subalterne qui a pu chatouiller déshonnêtement les passions aveugles d’une génération aux trois quarts pourrie par l’Empire; mais le Giboyer d'Emile Augier, taillé en pleine boue humaine, était une conception forte et vivante.

Nous le répétons, on a fait à Rabagas, pâle et anémique copie d’un type vigoureux, trop d'honneur en se giflant pour lui, sous prétexte de politique, aux portes du Vaudeville ; il fallait tout simplement écraser l’œuvre inepte

par la comparaison avec l’œuvre forte, et anéantir sous les vigoureuses beautés du drame vécu d'Emile Augier le ramassis vide et informe d’échos de Paris du Figaro:

Fidèle à son système d’assimilation, Got, pour creuser le type “de Giboyer qui lui avait été confié, s'embaucha

incognito, pendant trois mois, dans la troupe d’un journal

honteux, changeant d'opinion trois fois par mois.

Il y inséra tour à tour des tirades démagogiques, conservatrices et cléricales, apprit comment les écrivains qui ne respectent rien savent vivre de tout, et comment les ambitieux savent se faire un marchepied des passions populaires qu’ils exploitent.

En sortant de cette feuille, il eut de fortes envies de vomir ; mais il créa un Giboyer splendide.

Got fit ensuite plusieurs créations également remarquables, entre autres : Maître Guérin, Jean Baudry, Henriette Maréchal et la Contagion.

Got n’a pas toujours été d’accord avec l'administration de la Comédie française. Chercheur actif et primesautier, il essaya plusieurs fois d’attirer ses collègues hors des sentiers de la routine. Il n’y gagna que de se faire beaucoup de mauvais sang et de se fâcher sans résultat.

Ce qui est déjà suffisamment étonnant, c’est que l’artiste ait pu rompre avec d’antédiluviennes traditions scéniques, et que, faisant éclater, à force de talent et d'énergie,

le cercle restreint de ces traditions momifiées, il soit par- :

venu à faire accepter et à imposer, dans la maison gourmée, ces effets si imprévus, si originaux, si étranges, et, tranchons le mot, si en dehors du convenu académique qui régnait à la Comédie française.

Il a certainement fallu toute l’autorité d’un talent hors ligne pour queles princes à frimas du saint lieu n’en bondissent pas d'horreur, et ne traitassent pas de « cascades » ces éclairs de génie qui n’avaient pas la grave estampille de la routine. |

Après la chute de l'Empire, M. Got occupa un instant la presse. Invité par la Société des gens de lettres à réciter, dans une séance, quelques fragments des Châtiments de Victor Hugo, il refusa.

Le motif qu’il donna n’était pas absolument mauvais.

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« Si j'étais un des rares opposants de la veille, dit-il, qu’on me permette de me tenir encore à part des trop nombreux fanfarons du lendemain. » | Ce langage est noble; mais nous ne partageons pas absolument ce respect exagéré pour les empereurs tombés. Debout, ils nous obligent à nous taire; s’il faut encore qu'une fois à terre la pitié nous empêche de parler, nous ne voyons pas très distinctement à quel moment on pourra leur dire leurs vérités.

Une création remarquable de M. Got est celle de la. Farce de maître Patelin. Il a déployé dans ce rôle une verve incomparable. La scène de la folie feinte est un prodige d'invention et de hannetonnage de haute école.

Il paraît que pour se préparer à jouer cette scène d’imbéclie, Got a loué pendant six semaines un abonné du Gaulois, par qui il se faisait expliquer tous les soirs les articles de cette feuille.

Got a appris trop de métiers pour n'avoir point fait de httérature; il a écrit, entre autres choses. le livret de François Villon, opéra en un acte, représenté en 1857. Un peu plus, il allait en faire lui-même la musique. Augier lui ayant parlé d’une pièce dans laquelle il lui destinait un rôle de compositeur, Got s'était mis de suite à apprendre l'harmonie. Heureusement l’affaire n’eut pas de suite, et Edmond Membrée se chargea de la partition.

Il y a quelques années, une incorrection de génie qui échappa à M. Got, à la première représentation de l’Ami Fritz, causa un assez fort tapage.

Les auteurs de cette pièce charmante, MM. Erckmann- Chatrian, ayant eu le malheur de déplaire à M. Saint-Genest en écrivant après la guerre quelques romans républicains, ledit Saint-Genest avait ameuté tous les officiers de l'armée française en les conviant à venir empêcher la représentation de l’Ams Fritz.

Cette représentation fut attendue avec impatience.

Saint - Genest triompherait-il?... Remporterait-il une honteuse veste ?

Pendant trois mois la France anxieuse se posa cette question.

Le jour de la première arriva.

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L’Ami Fritz, en dépit de quelques cris d’oies féroces d’une quinzaine defigarotinssemés dans la salle du Théâtre- Français, fut un très grand succès.

Après la chute du rideau, quand le public demanda le nom de l’auteur, les quinze. figareux essayèrent bien de siffler ; mais, immédiatement éteints par une formidable bordée d’applaudissements frénétiques, ils furent réduits. au silence. * NES

Alors, scène inouïe, et qui ne sortira jamais de la mémoire de ceux qui y ont assisté; on vit M. Got s’avancer lentement jusque devant le trou du souffleur, pâle a émotion, mais superbe de calme hautain.

— Mesdames... Messieurs... — dit-il — la pièce que nous avons eu HONNEUR pe |

Il ne put achever.

Ce mot : lHONNEUR, ce mot pourtant bal de la formule ordinaire, avait été lancé par l'artiste avec une telle expression de colère et de défi, que la salle entière se leva comme un seul homme, acclamant, dans un interminable transport d'enthousiasme, l’artiste courageux, l’honnête homme indigné qui n'avait pu contenir son dégoût devant les manifestations écæurantes des clients du gros 26 de la rue Drouot.

Le lendemain, toutes les feuilles du même #wméro ne manquèrent pas de crier au scandale, prétendant qu'un comédien n’a pas le droit de transformer en exclamation de combat une formule qu’il a à débiter dans l'exercice de son métier. |

L'observation était juste, et le régisseur eût peut-être pu mettre M. Got à l'amende de cinquante francs pour avoir

violé le cérémonial. |

Mais, à notre avis, 1l est des circonstances où une légère dérogation à l’usage est tellement plus belle que l'usage même, qu elle porte en elle-même sa justification.

Et puis... voyez Cambronne |

Il altérait bien aussi le texte de temps en temps.

Et personne aujourd’hui ne pense à lui en faire un crime.

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Au mois d'août 1881, M. Got a été fa chevalier de la Légion d'honneur. |

Avant lui, aucun comédien n’avait obtenu cette marque

de distinction, de laquelle les honnêtes gens s'étaient accoutumés à considérer comme indignes des hommes que leur

métier exposait à faire semblant de recevoir le soir des

coups de pied dans le derrière (c/zché).

La République — après de bien longues hésitations — se décida à enjamber par-dessus ce préjugé imbécile, et

pensa qu'un comédien qui tend les reins pour rire, sur la

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