CHAPITRE III. — Les Responsabilités
On chercha le coupable. M. GeorgesPelit se disculpa en grande hâte. Il écrivit au Figaro :
« Paris, 29 juin 1883.
« Monsieur le Rédacteur,
« Le Corot dont M. Trouillebert s'est attribué la paternité a été vendu par moi à M. Alexandre Dumas, j'en conviens ; mais il venait de chez MM. Tedesco frères. Etant donnés les rapports connus entre MM. Tedesco et Corot,
j'ai pris le tableau en toute confiance ; je l'ai vendu, repris et rendu de même.
.( Le Corot-Troiiillebert est retourné à ses premiers propriétaires, MM. Tedesco, qui affirment pouvoir en prouver l'authenticité.
« Quant à moi, je suis complètement désintéressé de la question qui est pendante entre MM. Tedesco et ïrouillebert.
« Veuillez agréer, etc.
'< Georges Petit. »
La presse se tourna alors du côté de MM. Tedesco frères et leur dit : « Si ce n'est pas M. Georges Petit qui est fautif en tout ceci, c'est donc vous? »
Mais les frères Tedesco rejetèrent la responsabilité de la première attribution à un quatrième personnage, M. Gordeil. Voici leur lettre :
« Paris, 2 juillet 1883.
« Monsieur le Rédacteur,
« Le Figaro du 30 juin contient une lettre signée Georges Petit, dans laquelle l'honoraljle expert nous met en cause, au sujet d'un tableau de Corot par lui vendu à M. Alexandre Dumas.
« Nous ne sommes nullement les premiers propriétaires du Corot dont M. Trouillebert revendique la propriété. Il nous a été vendu par M. Cordeil, marchand de tableaux, 72, boulevard Malesherbes.
M Ce tableau a été vu par un graud nombre de peintres, parmi lesquels M. Meissonier. L'authenticité du tableau a été admise par tous, aucune contestation ne s'estélevée au sujet de sa valeur artistique ; nous avons donc acheté et revendu le tableau en toute confiance.
« M. G. Petit a acheté le tableau d'un amateur et non pas de nous directement, ainsi qu'il semble l'insinuer.
« Nuus sommes complètement désintéressés dans la question qui est pendante entre MM. Gordeil et Trouillebert.
« Comptant sur votre obligeance pour insérer cette rectification, veuillez agréer, etc., etc..
" Tedesco frères. »
A son tour, M. Cordeil entra en scène.
Ce restaurateur de tableaux se résigna, quoi qu'il pût lui en coûter, à désigner l'homme dont il s'était borné à exécuter lesordi'es.
MM. de Reain lui avait remis le tableau, et, innocemment, M. Cordeil l'avait vendu à MM. Tedesco frères. Citons les termes mêmes de l'épîlre de M. Cordeil.
« Paris, 3 juillet 1883.
« Monsieur le Rédacteur,
« Je lis dans le Figaro, du 3 juillet, une lettre de MM. Tedesco, relative à l'incident Gorot-Trouillebert, qui laisse à entendre que je serais l'auteur ou le complice de M. Trouillebert, avec lequel j'aurais une affaire pendante.
« Cette lettre contient plusieurs erreurs.
« Premièrement, je n'ai pas l'honneur de connaître M. Trouillebert, avec lequel je ne puis par conséquent avoir aucune atTaire.
.( Deuxièmement, au moment de la vente de ce tableau en 1880, je n'étais pas marchand de tableaux, et je ne demeurais pas boulevard Malesherbes, 72, mais bien rue des Beaux-Arts, 15, où j'avais un atelier de restauration de tableaux anciens, n'ayant jamais voulu en aucune façon m'occuper de tableaux modernes, qui n'étaient pas de ma compétence.
« Ce paysage m'avait été déposé par M. de Reum, rue du Bac, 81. J'en parlai à M. Kiewert, rentoileur de tableaux, quai des Grands-Auguslins, 17, qui m'amena M. Tedesco, lequel acheta le tableau ce qu'en voulait son propriétaire, soit 4,U00 francs, dont j'ai reçu, et nous
iloiuia, à M. Kiewert et moi, une commission de '200 francs chacun.
« Aujourd'hui, ce tableau contesté, MM. Petit et Todesco, experts, grands marchands en moderne, qui ont vendu ce tableau 12,000 francs, et qui avait été pnyé 4,000 francs, trouvent naturel de rejeter sur moi leur erreur, moi qui ne me suis adressé à eux que vu leur compétence en cette matière.
« Dans l'espoir que vous voudrez bien insérer cette lettre en réponse dans votre procliain numéro, veuillez agréer, monsieur le rédacteur, l'expression de ma considération la plus distinguée.
« CORDEIL,
« Restatirntcur de tableaux, « 12, boulevard Malesherbes. »
M. de Reum eût pu soutenir qu'il avait reçu luimême le tableau des mains d'un homme masqué, par une sombre soirée d'automne, et il eût été difficile de lui prouver le contraire.
Il préféra garder le silence.
Ne l'en blâmons pas ! Sa réserve a mis fin à une polémique fastidieuse, et c'est en pareil cas surtout que le silence est d'or.
Par exemple, elle ne mit pas fm aux contestations judiciaires nées de la déconvenue de M. Alexandre Dumas. Celui-ci, ayant rendu le tableau et ayant obtenu de M. Georges Petit le remboursement de ses 12,000 francs, n'avait plus rien à dire.
Rentrés en possession de la toile rendue célèbre par tout ce tapage, MM. Tedesco frères ne demandaient de leur côté qu'à laisser tomber l'affaire dans l'oubli.
M. Trouillebert envisagea les choses tout autrement. Il assigna devant le juge des référés MM. Té-
desco, à seule fia d'obtenir la mise sous le séquestre de la toile faussement attribuée à Corot, jusqu'à expertise.
Le président a nommé séquestres MM. Tedesco frères, mais il a décidé qu'il n'y avait pas lieu à expertise, et a mis M. Trouillebert eu demeure de saisir le tribunal de la question litigieuse, dans le délai de huitaine.
L'affaire en est là.
A quelque chose malheur est bon. Le système des compensations a rarement trouvé une application plus larg-e qu'en cette circonstance.
M. Alexandi'e Dumas achète un tableau qu'il croit être de Corot; il apprend qu'il est de M. Trouillebert et s'empresse de faire annuler le marché.
C'est désagréal)le pour M. Trouillebert.
Mais tout le monde apprend qu'en somme ce peintre fait des tableaux si semblables à ceux du fils d'adoption de Ville-d'Avray, que les plus malins s'y trompent.
C'est bien ilntteur pour M. Trouillebert.
Prépare-t-il une exposition de ses dernières œuvres, une vente à l'hôtel Drouot?
Je l'ignore.
Dans tous les cas, le voilà fort en vue. Un faussaire encore inconnu lui arendu service, en croyant enlever au laborieux artiste le bénéfice moral d'uneflort consciencieux. Une fois n'est pas coutume.
Par exemple, les possesseurs des vrais Corot peuvent avoir à souffrir dans leurs intérêts de la défiance publique. On a pu prendre un Trouillebert pour un Corot, n'est-il pas à craindre maintenant qu'on n'en arrive à prendre des Corot pour des Trouillebert?
LE TRUQUAP.E 130
Déjà j'ai vu mettre en vente à l'hôtel Droiiot un paysage qu'en d'autres temps on eût, sans difficulté, accepté comme une œuvre de l'amoureux des sites de Ville-d'Avray, et j'ai entendu ce petit dialogue :
Le crieur. — Nous vous présentons maintenant un Corot, messieurs!
Une voix. — Vous voulez probablement dire : un Trouiilebert?
On rit...
Locommissaire-priseur. — Mon Dieu, cette toile est signée Corot. Voyez-la. . Je ne garantis rien, après tout !
Et le Corot douteux est vendu 50 francs.
Confiance est morte !
Ua finira peut-être par demander, avant d'acheter un tableau de prix, son acte de naissance, voire même son casier judiciaire.
D'ailleurs ces précautions ne seraient certainement pas superflues : je n'en veux pour preuve que l'incident dont s'est ému dernièrement tout le monde artistique. Je ne puis mieux faire que de mettre sous les yeux de mes lecteurs la lettre que le journal le Figaro a insérée dans son numéro du 8 novembre:
« Monsieur le Directeur,
« Outré de voir l'audace avec laquelle des faussaires apposent tous les joui's des noms de maîtres sur dps toiles sans valeur, et les mettent eu vente, sous la garantie d'experts plus ou moins compétents, j'attendais uno circonstance pour m'opposer à cette façon d'agir.
« Ayant appris qu'une vente composée de tableaux et d'études de Corot, Rousseau, Diaz, Ch. Jacque, VoUon, Daubigny, etc., devait avoir lieu aujourd'hui à l'hôtel Drouot, salle n° 3, je me suis rendu hier, assisté de deux experts, à l'exposiliou des œuvres mises en vente.
a Ces messieurs et moi ayant reconnu que, parmi les toiles annoncées comme étant de M.Daubig-nypère, soit signées, soit à lui attribuées, toutes, sait/" ?fHe, sont fausses, je me suis rendu chez M. le commissaire de police et au parquet de M. le procureur de la République, à qui j'en ai donné connaiss.iULO. ulin d'éviter le retour de pareils faits.
« Je dois remercier ces messieurs de leur bienveillant accueil et de l'aide qu'ils ont bien voulu me prêter ; car m'étant rendu aujourd'hui (jour de la vente) à l'hôtel des commissaires-priseurs, j'ai vu sur la porte de la salle n°3 que justice était faite provisoirement. Une pancarte, en effet, annonçait que la vente n'aurait pas lieu.
« Il serait temps, je crois, de combler la lacune de notre législation actuelle, qui permet de faire des faux en peinture, quand elle les interdit et les qualifie crimes en écritures publique et privée.
« Vous seriez bien aimable, monsieur le directeur, de vouloir insérer la lettre ci-dessus, et d'agréer, avec mes remerciements, l'assui'ance de mes meilleurs sentiments.
« Karl Daubigny.
« 1 novembre 83. »
Deux jours après, le même journal publiait la réponse suivante :
<r Monsieur le Directeur,
<. Je viens àl'instant deprendreconnaissance d'unclettre qui vous a été adressée par M. Karl Daubigny, concernant une vente qui devait avoir lieu mercredi, salle n° 3.
« Je suis,je l'avoue, le marchand (|ui avait organisé cette vente, et je commence par mettre hors de cause l'expert, qui était absent au moment delà rédaction du catalogue.
« Il a l'ié fait une omission sur ledit catalogue. Ou était co ivenu d'adjoindre le mot Attribué à toutes les toiles.
« Le mot Liquidation dénotaitsurabnndamment que tout devait seventlre, à quelque prix que ce fût.
« L'expert ayant eu connaissance de la rédaction du catalogue,a formellement déclaré qu'il annoncerait au public qu'il vendait sans garantie d'attribution.
« M. Karl Daubigny, dans la lettre qu'il vous adresse, déclare que toutes les toiles annoncées comme étant de son père sont fausses. Mon avis, à moi, simple marchand, est qu'aucune n'était indiscutable. Si j'avais cru avoir le bonheur d'avoir un vrai Daubicjnij père, jeme serais bien gardé de l'inclure dans le tas qui figurerait à cette vente.
.( Rien n'est plus délicat que l'altestation del'aulhenticité d'une peinture.
« En voici un exemple:
« Il y a moins de six mois, M. Louis Quesnika, marchand de tableaux et peintre, 14, rue Frochot, achète un tableau signéHerpinàM. Flavernille, autre marchand de tableaux, 62, rue Pigalle.
« Le susdit M. Quesnika fit donner quelques relouches à ce tableau par un nommé Henri Perret, artiste peintre.
« Quand la relouche futsui'iisamment sèche, il s'en alla chez M. Karl Daubigny, le priant de vouloir bien reconnaître un tableau peint par son père.
« Probablement par conviction, M. Karl mit son apostille sur ledit tableau. Et voilà comment un superbe Herpin devint un magnifique Daubigny père.
« Si vous me le permettez, je fournirai d'autres renseignements dans le genre de celui que je vous indique.
« Je vous prie, monsieur, d'agréer mes empressées civilités.
« Garnier, « 85, boulevard de Courcelles. »
Dire que le mot attribué avait été oublié sur le catalogue devant chacune dus toiles me semble un fauxfuyant assez tardif.
i'i2 LE TRUQUAGE.
Affirmci- que le mot liquidation devait prévenir les acheteurs de la mauvaise qualité de ce qui leur était offert, c'est se sortir assez mal d'embarras. Ces subtilités de mots sont de véritables contradictions avec les faits.
Pour clore le débat, M. Daubigny fds a manifesté publiquement l'intention de ne plus éterniser cette polémique.
Une action introduite par lui devant la justice dénouera la difficulté. Les dommages-intérêts qu'il obtiendra iront aux pauvres de son arrondissement.
Gomme l'a dit spirituellement notre confrère G. Chincholle, si tous les héritiers de nos maîtres se décidaient à en faire autant, il n'y aurait bientôt plus que fort peu de pauvres à Paris.
Malheureusement, cJaiidica sequitur justitia, cette vieille dame estropiée marche lentement. On ne sait pas encore qui a pu apposer la signature de Gorot sur le tableau de ïrouillebert, et nous n'aurons pas de si tôt une décision au sujet de la protestation énergique de M, Karl Daubigny.
Il n'existe pas, en effet, dans le Gode de texte précis visant les faussaires en matière d'art. On ne peut les punir que par analogie, en a{)[iliquant la loi du 28 juillet 1824 sur l'usurpation des noms de fabricants. Aussi faut-il attendre le vote du projet de loi que M. Bardoux a déposé au Sénat, et dont l'article 11 est ainsi conçu: « Ceux qui auront usurpé le nom d'un artiste et qui a l'auront frauduleusement lait apparaître sur une « œuvre d'art dont il n'est pas l'auteur, ceux qui au- « ront imité frauduleusement sa signature ou tout « autre signe adopté par lui, seront punis d'un (( emprisonnement d'un an au moins et de cinq ans
« au plus, et d'une amende de 16 francs au moins et a de 5,000 francs au plus, ou de l'une de ces deux « iJeines seulement. »
Je reviens au maquillnge condamnable.
Dans mon opinion bien réfléchie, la personne qui achète un tableau moderne ailleurs qu'en vente publique, ne doit se fier ni à son expérience, ni au témoignage de ses yeux. Le mieux, pour elle, est de mettre tout amour-propre de côté. Si l'œuvre paraît avoir un certain prix, je ne vois vraiment pas pourquoi l'acheteur éventuel négligerait de se renseigner préalablement aiqjrès de la famille de l'auleur présumé du tableau, dans le cas oii cet artiste serait mort, ou auprès du peintre lui-mémo, s'il est vivant.
Je veux bien que ce ne soit pas toujours possible, et jefais la partdel'indolencede l'amateur embarrassé. Qu'au moins il exige une garantie d'origine sur la facture. A supposer qu'on la lui refuse, il sera fixé. Cela voudra dire qu'on voulait abuser de sa confiance.
Loin de moi la pensée d'incriminer les façons d'agir de nos grands marchands de tableaux. Il y a des maisons où la fraude est inconnue, et que je crois inutile de nommer. Tout m'autorise à dire cependant qu'après l'imbroglio Diimas-Trouillebert-Petit, l'honorable expert mis en cause par M. Dumas ne se déciderait pas toujours sans hésitation, et sans se livrer à une tuKpicte préalable, à accorder la garant ii> que je considère, en thèse générale, comme indispensable
La plupart des petits marchands ne la donneront jamais.
En terminant, Je juge nécessaire de revenir sur les idées générales que je me suis permis d'émettre au cours de cette étude.
Pour justifier mon intervention toute spontanée entre les dupés et les duperies du monde de la curiosité et des arts, j'ai invoqué l'exemple des services rendus aux consommateurs parle laboraloire municipal. J'en arrive maintenant à restreindre ma pensée et à me demander si les peintres qui se plaignent sans cesse des agissements frauduleux de la bande des imitateurs nepourraientpas créer pour leur compte personnel et au profit des acheteurs l'équivalent de ce laboratoire.
La société qui s'est constituée en vue de l'organisation des salons annuels me semble en possession de tous les moyens d'action propres à assurer le succès d'une telle entreprise. 11 ne tiendrait qu'à elle d'instituer un bureau central de renseignements. Ce bureau serait en relation suivie avec tous les membres de l'association, et les acheteurs y trouveraient au besoin les informations souvent si difficiles à recueillir, quand un doute s'élève dans leur esprit sur le bien fondé de telle ou telle attribution.
On ne sait pas souvent oii rencontrer l'artiste qu'on a le désir d'interroger, et on n'ose pas toujours non plus frapper à sa porte, surtout lorsqu'il est très célèbre et partant très occupé. Le bureau central, au contraire, n'aurait rien d'imposant, et les amateurs de bons tableaux, en quête de doimées positives, s'y rendraient volontiers, sans compter que les relations établie s de la sorte entre les peintres et le public de-
Lli TRUQUAGE 1-15
vi-aient inévitablement amener une activité nouvelle des transactions (Note 3) .
Je me résume, en me répétant à dessein, puisque les soluLions pratiques ont besoin d'être bien précisées :
L'ac {uéreur de tableaux modernes doit exiger un certificat d'origine sur la facture.
Il doit se renseigner autant que possible auprès des familles des peintres morts et auprès des artistes vivants.
Les peintres, de leur côté, doivent se concerter pour demander la présentation et le vote d'une loi sur la matière
Ils doivent, en outre, venir en aide aux acquéreurs sérieux, en fondant un bureau central dont il vient d'être dit quelques mots.
Après cela, s'il y a encore des acheteurs mystifiés, des peintres victimes de l'adresse des truqueurs et maquilleurs dans notre beau et indolent pays, ce ne sera vraiment pas ma faute.