‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 13 sur 35 · ESTAMPES ET DESSINS · texte numérisé non relu

ESTAMPES ET DESSINS

Procédés employés pour faire des élals iaconnus. — Remarques ajoutées. — Tirages sans la lettre. — Planches retouciiécs. — Les fausses estampes de Goltzius, d'Albert Durer, de Marc Antoine, de Callol et de Piembrandl. — Fœdi et les dessins de Wicar. — Sanguines et crayons noirs.— Les Desgrieux du crayon. — Gavarni pris pour un imposteur.

Défiez-vous, amateurs inexpérimentés qui venez d'être pris de cette bells passion des estampes et des dessins de maitres.

Vous ne savez pas à quels périls nombreux vous vous exposez. La série des exploits de J\IM. les contrefacteurs ferait un gros volume, si nous en donnions la longue nomenclature.

Piien n'est plus facile en effet que de multiplier les états des gravures, d'en créer de complètement inconnues, d'ajouter une date à la plume, d'imiter par le môme procédé le monogramiue d'Albert Diircr ou celui de Marc Antoine.

Avec une planche de cuivre, on imprime anjoin-d'lmi, siu' une vieille épreuve, des remarques gravées au préalable. Voilà une insigne rareté non signalée par les auteurs, et qui, par cet habile maquillage, trompe quelquefois les plus anciens dans la carrière.

A l'aide de blanc d'Espagne mis dans les creux des lettres du titre, on f;iil encore sur les vieilles planches usées des tirages sf/n.s la lettre qui sont lancés dans la circulation, sous lo titre pompeux d'épreuves avant la lettre.

On m'a révélé et je vous le livre, pour que vous en fassiez votre profit, tout le parti que l'on pouvait obtenir des planches anciennes retouchées à la pointe et romordues par les acides. Sur ces feuilles de cuivre remises à neuf, on tire ensuite des épreuves faites à l'aide de vieux papiers. On les plonge dans une décoction de marc de café, où elles prennent cetle teinte harmonieuse, ordinairement l'œuvre du temps

Bien des gens, dont l'amour-propre n'a pas voulu en convenir, ont coupé la-dedans, comme on dit dans les coulisses, en argot de théâtre, lorsqu'on y parle des péripéties d'un gros mélodrame.

]\Iais voici un moyen qui déroute quelque peu ce

maquillage. Rappelez-vous, lorsque vous achetez des

gravures au ton bistré qui vous paraîtront suspectes,

d'humecter légèrement le papier du bout de la langue.

A l'endroit ainsi imbibé de votre salive, une tache claire

ne fardera pas à se produire. Vous n'aurez plus qu'à

saluer le marchand ébahi et à vous retirer. Vous

passerez à ses yeux pour un malin, un homme fort; et

une autre fois, il cherchera pour vous, dans l'arrière-

bouti(|ue, ce qu'il aura de plus merveilleux dans

ses carions.

Des graveurs extrêmement habiles ont fait des pièces rares et chères, des copies qui placent les connaisseurs dans un véritable embarras.

J'assistais dernièrement chez un expert qui n'est ni Clément ni Vignères, mais qui n'a rien à apprendre l'eux, à l'examen d'un portefeuille de gravures qu'un amateur de province avait recueillies patiemment sous crasse, en les achetant presque toujours sous verre. Après en avoir joui pendant de longues années, désireux de ne pas se renfermer indéfiniment dans leur possession, il avait résolu de réaliser ses estampes en vente publique à l'hôtel Drouot.

L'expert, qui en reniontrerait aux deux doyens déjà cités, en y ajoutant Lacroix^ passait une revue rapide des pièces. Il hésitait à peine et se prononçait avec une étonnante rapidité. Je vis ainsi ce qu'il faut avoir mis dans sa mémoire pour savoir son métier. C'est colossal, et j'en suis encore effrayé.

— Tenez, disait-il, vous croyez peut-être avoir là une bonne épreuve de la Vue du Pont-Neuf et de l'ancienne Tour de Nesles, de Jacques Callot ?

Cette estampe n'est qu'une copie. Regardez, elle est marquée Callot inv., au lieu de Callot fec.

— C'est vrai, dit l'amateur confus.

— Voyons donc de près votre Carrache : Vénus et l'Amour, gravé par Goltzius. Il ne me paraît pas très catholique. Allons ! c'est encore une reproduction trompeuse.

D'abord, le chiffre de Goltzius n'est pas suivi de la lettre I. Ensuite, examinez la légende : Sine Cerere et BaccliO, friget Venus. Prenez celte loupe, Voyez-vous, le n:olBaccho écrit avec deux GC qui se suivent, tandis (juc, dans l'estampe originale, ce double G est exprimé par un petit c placé dans un grand.

— Je ne puis que m'incliiier dp-vaut votre expérience.

— Ah! par exemple, vous n'avez pas été favorisé avec Albert Durer. Le Saint- Jérôme danssacelluk est encore une copie. L'ongle du jjetit doigt de la patte gauche de devant du lion est en blanc. Il devrait être un peu ombré.

Le collectionneur, troublé, ne répomlit rien. Il n'y avait pas à discuter avec un maître de cette force. Ce dernier continua :

— Passons maintenant aux Marc Antoine, peutêtre vous serez plus heureux. Voyons-les.

Et tirant du carton l'estampe de Dieu ordonnant à Noé de bâtir Varche, il l'éleva dans ses mains à la hauteur de ses yeux.

— Encore une déception, cher monsieur. C'est l'œuvre non de Raimondi, mais de Marco Dente, de Ravenne. J'ai l'original. Vous allez en juger.

Il se dirigea vers ses portefeuilles, et revint avec la gravure ancienne, qu'il plaça à côté de l'autre.

— Comparez maintenant. Voyez la plante qni se trouve dans le milieu du bas, près du bord de l'estampe. Cette plantea sept feuilles dans votre estampe, tandis que dans la mienne, qui est vraiment un original, elle n'a que six feuilles et une tige.

La figure de notre amateur se rembrunissait. Il avait rêvé des richesses. Quelle déception ! mon Dieu ! Il ne possédait que des pièces contrefaites.

— Pas de chance, murmurait-il entre ses dents.

— Allons, ne vous désespérez pas encore. Vous avez peut-être un bon Rembrandt, et cela suffirait à vous consoler du reste. Les Rembrandt valent cher aujourd'hui, A Londres, on a récemment adjugé à Clément, pour M. Dutuit, de Rouen, au prix de 1,500 livres sterling, le portrait de V avocat TrolVunj,

Un premier état de la Pièce aux cent florins a été payé 1,220 livres pour le même.

Les yeux de mon ami flamboyaient. S'il allait avoir in extremis cette suprême consolation ; car l'examen de la collection touchait à sa fin.

Le terrible censeur fouilla de nouveau dans le carton et lentement tira le Don Samaritain.

Nous étions suspendus à ses lèvres.

— Heu ! heu ! dit-il en regardant, longuement, cello copie est faite dans la [lerfection. Longtemps mo même j'ai hésité lorsqu'on me présentait cette contrefaçon ; mais j'ai trouvé un moyen infaillible de la rccor.naître et je vous le signale. Ce sera toujoura une compensation.

Et il mit le doigt sur un endroit de la gravure.

— Regardez bien, là où je suis, vers le haut de la droite de l'estampe. Votre graveur a omis dans sa planche un oiseau que, dans l'original, on aperçoit en l'air, près d'un autre perché sur une branche sèche qui sort de l'arbre. C'est malheureux, votre pièce est fausse.

L'amateur restait confondu.

— Les scélérats ! s'écria-t-il enlin avec un cri affreux, ils m'ont vendu toutes ces pièces hors de prix. J'y croyais sincèrement. J'ai été volé tout lo temps.

— Croyez bien, cher mor.sicur, lui dit l'expert pourleconsoler, qu'en toutes choses, il faut commencer par une école. Votre apprentissage est maintenant payé. Vous pouvez recommencer désormais une nouvelle collection avec des chances presque certaines de succès.

A sa place, je serais radicalement guéri !

Le chevalier Wicar, le fondateur du Musée de Lille, forma successivement trois colleclions de dessins.

La première lui fut volée en 1799 parles personnes chez qui il demeurait, et fut achetée en grande partie par le marchand florentin Antoine Fœdi, avec lequel il était en assez mauvais termes.

L'artiste français se vit dans la nécessité, pour la ravoir, d'acheter deux fois son propre bien. On possède de lui une lettre datée de Rome, oij il raconte sa mésaventure.

Avant de se défaire de ces dessins, le sieur Fœdi, peu délicat dans ses procédés, en fit exécuter des copies qu'il vendit comme originaux, pour la somme de 800 piastres, à un amateur novice, M. Coësvelt.

Ce dernier vint chez Wicar pour comparer ses pièces avec les orig-inaux, et reconnut qu'il avait été trompé. Il rassembla alors chez le peintre une liarlie des membres de l'Académie de Saint-Luc, pour constater le fait et en faire dresser acte.

Mais le tribunal de Florence jugea à propos de décider, un peu brutalement dans sa sagesse, que le prix de 800 piastres dépensé pour une série semblable de dessins ne pouvait s'appliquer qu'à des fac-similés; et M. Coësvelt fut débouté de sa plainte.

Que sont devenues toutes ces copies ? Elles ont enrichi sans doute bien des collections, car les faux dessins anciens pullulent de tous les côtés. Je n'en veux pour preuve que ce nouveau trait:

Un jeune artiste belge que je ne nommerai pas (il n'y tiendrait pas du reste), se vantait dernièrement devant moi de gagner par an une forte somme par un moyen des plus simples.

Il s'employait aune œuvre uli!(\mo disait-il en riant, à vulgariser les croquis des maîtres français, à faire des dessins de Boucher, de Lancret ou de Pater.

Lorsqu'il ne trouvait pas chez les fripiers des vieux registres du siècle dernier contenant encore des feuilles blanches et non réglées, il achetait ces papiers gros grains imitant l'ancien, que l'industrie, toujours en quête de plaire à tout le monde, a inventés dernièrement à l'usage des faussaires.

Après avoir vieilli àla fumée la feuille sur laquelle il devait opérer, en avoir souvent môme brûlé les bords pour les ébarber, il se mettait au travail et faisait sortir de son imagination des sanguines et des crayons noirs rehaussés de blanc dans le goût du dix-huitième siècle.

Le marchand auquel il apportait ses œuvres y apposait ensuite sans scrupule des initiales ou même des signatures abrégées, comme celle de Boucher ou de Saint-Aubin. Le tout était placé sur une feuille blanche à lilets dorés et sous un vieux cadre églomisé de l'époque.

]\Iis à la devanture, le dessin semblait regarder comme une fille, d'un air provoquant, les passants; et presque toujours, trois jours après il n'y était plus.

Il n'est pns le seul, ce faiseur do dessins de rp>oIo /rançaise! D'autres copient les Rubens, les Poussin et même Prudhon, ou font simplement des contreépreuves au lavis noir, dont le décalque est merveilleux.

Si le faire très adi'oit de ces Desgrieux du crayon peut vous embarrasser quelquefois, regai'dcz toujours à la lumière, comme pour les billets de banque, les dessins qu'on vous propose, afin de reconnaître le filigrane ancien . Gela peut souvent trahir les supercheries des aimables fripons, dont le sens moral rappelle celui de Gil Blas ou de Mascarille.

Pour les dessins modernes, allez trouver les auteurs. C'est le seul moyen pratique. Il se rencontre cependant des circonstances oii la déclaration de l'auteur lui-même n'est pas écoutée, comme je vais le prouver par l'anecdote suivante :

Gavarni voyageait. L'hùtel Drouot de la localité — un chef-lieu probablement — ct:iit ouvert. La sallo regorgeait de curieux.

Ne sachant où porter ses pas, le célèbre caricaturiste franchit distraitement le seuil de l'édifice, regarde et écoute.

— Nous allons vendre maintenant des dessins originaux de Gavarni, dit le comniissaire-priseur. Ils portent tous la signature de l'illustre caricaturiste.

ir,'i LE TRUQUAGE

Gavarni s'approche vivement du bureau.

— Faites voir, dit-il, flairant une mystification. On lui passe des bonshommes assez pauvrement

crayonnés ; et à peine les a-t-il regardés qu'd s'écrie :

— Ce ne sont pas des Gavarni.

Slupéiaction dans toute la salle.

— Par exemple ! vous ne savez pas de quoi vous parlez, monsieur. Nous procédons à une vente après décès, et ces dessins remarcjuables, j'ose le dire, figuraient depuis de loiiguesannées dans la collection du défunt, notre célèbre concitoyen, un ami de Gavarni.

— Quelle histoire ! Gavarni ne l'a jamais connu !

Les assistants sont indignés. Quelle audace ! Accuser d'imposture l'oracle de toutes les sociétés artistiques et savantes du département, le bienfaiteur du Musée de la ville !

— Monsieur, dit aigrement l'oflieier ministériel, vous êtes un impudent et vous voulez sans doute, en les dépréciant, avoir ces dessins pour rien.

Le dessinateur, impatienté, répondit par un gros mot.

Le commissaire-priseur brandit son marteau en décrivant un geste impératif.

— Qu'on fasse sortir cet homme ! Il trouble la vente.

Cette fois, Gavarni se contient. Il se dit en luimême qu'il n'a qu'un mot à prononcer pour confondre ses adversaires. Mais on l'entoure, on le presse, et quand il se décide à jeter son nom au public, un éclat de rire général l'accueille.

Pris pour un fou ou pour un mystificateur, l'auteur

LE THUOUAGI': lo'')

des Enlants terribles est brutalement mis à la porte.

La vente continue, les enchères montent jusqu'à l'adjudication au plus offrant et dernier enchérisseur, comme on chante dans la Dame Blanche, des dessins faussement attribués au créateur de Thomas Vireloque et des Fourberies des femmes.

« Encore, soupirait pendant ce temps-là Gnvarni, qui écoutait dehors, si les dessins étaient bons! »

Ah ! la bêtise humaine !

ÉMAU:^

Laurlin et Nonilher vul2:ariscs. — Cadrans de Colonn pour cartels modernes. — L'émail a froid. — Boissel de MonU ille contre Pierrat. — La copie d'un autel en or émaillé vendu un million.

Une des indiisti'ies les plus prospères de Paris est bien certainemenlla fabrication des émaux sur métal. Mais à côté de véritables artistes ne s'occupant que de créations nouvelles, ce qui est parfaitement leur droit, pourquoi faut-il que l'on trouve là comme ailleurs une couche nombreuse de contrefacteurs opérant sur une grande échelle ?

C'est drôle, mais c'est ainsi. Nous vivons dans des teiups troublés. No me parlez plus du S. G. D. G.; il est synonyme aujourd'hui du S. P. Q. II., que nous traduisions naïvement au coUôg-e : le Sénat et le peuple romain, et qui veut tout bonnement dire : si peu que rien!

Cesontsurlout les plaques communes, comme celles des Laudin et desNoailher, destinées aux petits amateurs, dont la production est considérable dans le commerce parisien.

Il so fait anc-fi des cadrans fleuronnés, signés hardiment Coteau, pour le compte des négociants en vieux du faubourg du Temple, qui complètent ainsi leurs cartels en bronze doré.

Les émaux translucides s'imitent très bien également. Le paillon donnant un reflet très vif, on prend de l'or brillant en feuilles, semblable à celui dont se servent les fabricants d'éventails. Quand le collage est bien sec, on peut peindre dessus sans cruin Ire le mélange des couleurs. La transparence est conservée et laisse apercevoir l'or.

Chose triste à constater: à part la perfection dans la cuisson, l'haljitude seule peut faire reconrjaître les émaux tout battant neufs. C'est l'œil seulement, dans un je ne sais quoi impossible à définir, ([ui doit guider et empêcher de donner le nez contre une contrefaçon. Les Pénicaud ont bien une marque à eux, un P et un L mariés ensemble, mais copier ce poinçon est l'enfance de l'art, et il ne faudrait en aucune façon compter sur lui peur reconnaître l'authenticité d'une plaque.

Voyez jusqu'oïl vont les détails! Les brocanteurs qui veulent écouler des plaques modernes ont soin d'en replier les coins et de faire çà et là quelques cassures qu'ils verdegrisent ensuite selon la formule.

Ce qui se vend d'émaux restaurés, sans qu'on s'en aperçoive tout d'abord, est infini. La réparation ne pouvant se faire au feu, on procède avec de la gomme laque ordinaire. Cela s'appelle l'émail à froid. Il est difficile de retrouver les endroits truqués de la sorte, si on ne les soumet à un bain d'alcool t[ui les fait rapidement dissoudre.

Cependant, au bout de quelques années, l'endroitrcparé jaunit, et on s'en aperçoit aisément, mais trop tard; allez donc courir alors après votre marchand et lui réclamer le remboursement de votre acquisition! Lo vin est tiré, il est aigre, mais il faut le boire!

La Gazette des Tribunaux s'est occupée plus d'une fois des faussaires en ce genre, sous la rubrique bien connue :

Vente (Vabjets modernes comme antiquités.

Parmi les nombreux procès qui ont eu lieu, je ne puis résister au désir de raconter à mes lecteurs ce qui arriva, en 1858, à l'un des experts les plus estimés de l'époque.

M. Boissel de Montville, puisqu'il faut l'appeler par son nom, acbetaitalorspourMJM. Alphonse et Gustave de Rothschild, dont il avait su gagner la confiance par une grande honnêteté et par des connaissances aussi variées qu'approfondies.

Un joui", il reçoitla visite d'un sieur Simon-Émerique Pierrat, demeurant à Boulogne-sur-Seine, où il exerçait la profession de réparateur d'objets d'art.

Il venait confiera -M. de Montville ce qu'un heureux hasard lui avait appris quelques heures auparavant. Deux frères avaient hérité à Arles d'un vieux parent qui leur avait laissé de précieuses antiquités, et surtout une assez grande quantité d'introuvables et merveilleux émaux. La chose n'était pas connue encore. Il n'y avait pas un instant à perdre si l'on voulait arriver bon premier.

M. de Montville, toujours en quête de beaux objets pour SCS riches clients, n'hésita pas. Il consentit immédiatement à partir avec Pierrat pour surprendre le nid, avant que les oiseaux fussent dénichés.

Le train du P.-L.-M. les emporta donc bientôt tous les deux vers la cité arlésienne.

Dès leur arrivée, Pierrat se mit à l'œuvre ; mais ce fut un véritable siège pour pénétrer dans la demeure des deux frères.

Après de nombreuses sollicitations, il obtint enfin une entrevue pour son compagnon de voyage, qu'il présenta comme l'un de ses amis.

Le trésor fut exhibé, mais avec d'excessives difficultés;les vases, lessalières, les coffrets, les aiguières qu'il renfermait furent vendus pour la somme d'environ 17,000 francs.

Le tout, rapporté dans la malle de I\L deMontville, alla, auret'our, chez M. Alphonse de Rothschild, qui, lier de cette nouvelle recrue danssa splendide collection, s'empressa de la montrer à ses amis. Tous le félicitèrent, s'extasièrent et s'inclinèrent. Le baron avait décidément toutes les chances !

Charles Mannheim, alors bien jeune, débutait dans la carrière dont son père lui préparait si honorablement le chemin. Appelé chez M. Alphonse de Rothschild par une affaire, il fut amené par lui devant la célèbre vitrine aux émaux, véritable musée des souverains.

Son premier mouvement fut une vive surprise ; puis, no pouvant se maîtriser, il s'expliqua avec franchise.

— Monsieur le baron, vous avez là bien des émaux faux .

— Gomment, ce n'est pas possible !

IGO LE TRUQUAGE

— J'en suis absolument certain.

— Quels objets, montrez-les-moi! Je ne les vois pas.

— Cette salière, peinte en grisaille et recouverte de crasse pour faire croire à sa vétusté : le dessous est antique et le dessus moderne. Cette aiguière, au socle remplacé par un mauvais pied de bois, afin de montrer qu'elle a péniblement traversé les siècles. Ce coflret en émail, cassé, raccommodé, pourvu en certains endroits de larges plaques d'écaillo. Celte coupe moderne, à laquelle on a adapté une monture antique. Voyons, il n'y a pas à s'y tromper.

Le baron commençait à être ébranlé dans sa foi robuste par ces coups réitérés.

— Mais oui, continua Mannheim, emporté par l'ardeur delajeunesse, tout démontre que je ne me trompepas. Comment voulez-vous que des émaux du quinzième siècle, reproduisent des copies d'antiquités découvertes à Herculanum au dix-huitième siècle?

M. de Rothschild n'était pas encore absolument convaincu. Il se refusait un peu à croire qu'il eijt été la victime d'une audacieuse supercherie.

Alors, voyant cela, Mannheim ajouta pour le convaincre :

— Sivousme le permettez, je reviendrai avec quelqu'unqui fait des émaux modernes, et je lui dirai d'indiquer dans votre armoire les objets contrefaits; vous verrez s'il ne tombe pas d'accord avec moi.

Ce qui fut dit fut fait. A quelques jours de là, ÎMannheim amenait avec lui un émailleur émérite. Ce dernier, mis en face de la vitrine, sortit une à une, et sans en oublier aucune, toutes les pièces que le jeune expert avait signalées. Il ajouta même qu'il reconnaissait aisément dans leur facture la main de cei-

LE TRUQUAGE IGl

taiiis [îoialrcs en émail attachés à la manufacture tlo Sèvres, et il les nomma les uns après les autres.

Cette fois il n'y avait pas à le nier. La sagacité ordinaire de M. de Montville avait été mise en défaut. Le baron s'inclina. Il se trouvait en présence d'un véritable vol.

La justice se mô!a peu après de la chose, et l'affaire vint devant le tribunal correctionnel de Paris, à l'audience du 14 octobre 1858. Il fut constaté que les précieux émaux, faits à Paris, avaient fait le voyage dans le même train que M. de Montville.

— J'ai essayé, dit, devant le tribunal, M. de Montville, d'enlever la crasse des émaux avec un bâton trempé dans de l'alcool, puis dans de l'éther, rien n'y a fait. Depuis, j'ai appris quels procédés on employait pour obtenir cette poussière. On enduit les émaux de je ne sais quelle matière qui fait crasse, et on les fait recuire avec cela: c'est indélébile.

Bien que M. de Montville se fût désisté, et que M. Alphonse de Rothschild eiàt été en partie désintéressé par des échanges, le prévenu n'en attrapa pas moins quinze mois de prison et 1,000 francs d'amende.

Voici une aulre histoire passée à l'état de légende dans les fastes de la curiosité. Cependant, comme elle n'est i)robablemcnt pas connue de tous mes lecteurs, je la redirai en quelques lignes.

La famille de Rothschild achète tellement qu'elle est plus (jue les autres visée par les brocanteurs. Aussi

le baron Alphonse, comme disent familièrement leà marchands, eut jadis encore une mésaventure restée célèbre.

Un Anglais, dont je tairait le nom pour ne pas réveiller de douloureux souvenirs, lui apporta un autel en or couvert de plaques d'émail, qu'il paya bel et bien un million.

Un jour oîi le banquier napolitain recevait dans son splendide hôtel de la rue Saint-Florentin, il eutl'idée, en sortant de table, de faire éclairer de mille feux la galerie où. s'entassaient tous ses trésors artistiques.

Prenant le bras de l'un des secrétaires de l'ambassade d'Autriche, il le conduisit devant ce qu'il appelait « la septième merveille de sa collection ».

— Gela vient de chez vous, cher monsieur, coiament vous laissez-vous enlever dépareilles choses ?

Son interlocuteur se pencha, regarda attentivement l'autel émaillé. Il allait sans doute répondre par une curieuse révélation, lorsque d'autres invités, s'approchant, s'extasièrent.

— Nous ne sommes pas assez riches, monsieur le baron, se borna-t-il à dire simplement, en flatteur qui connaît sou monde.

Puis, se penchant rapidement, et à voix basse, il ajouta :

— Je viendrai demain vous donner ma vraie réponse.

La visite des bibelots continua dans la galerie; mais à partir de ce moment l'heureux collectionneur resta soucieux et intrigué.

Gomme il l'avait annoncé, l'Autrichien revint le lendemain. Sans préambule, il aborda tout de suite le sujet de sa visite.

— Où avez-vous acheté l'autel que vous m'avez montré hier, monsieur le baron?

— A Paris, mais il vient de Londres.

— Ce n'est qu'une copie très habilement faite, et le modèle est toujours en Autriche, dans la chapelle d'une de nos grandes familles.

Le baron pâlit devant cette révélation inattendue.

— Vous en êtes bien sûr ?

— Absolument. J'ai vu travailler à la restauration de l'original chez l'un de nos marchands, nommé Werninger, qui en faisait en cachette une reproduction en même tem.ps. Je ne pensais plus à cela depuis long-temps, ne pouvant supposer que ce travail vous était destiné, lorsque, hier soir, vous avez réveillé brusquement tous mes souvenirs.

Si riche que l'on puisse être, un million c'est quelque chose. Puis il y a l'amour-propre.Pour personne il n'est agréable d'être volé!

— Je vais, dit le baron, consterné, télégraphier à mon vendeur de venir immédiatement.

Il arriva en effet de Londres par le premier train, et n'eut aucune peine à démontrer sa bonne foi, et à prouver qu'il avait acheté l'autel d'une autre personne do Vienne.

Le baron repêcha son million, et l'intermédiaire anglais poursuivit son vendeur devant les tribunaux viennois. Malgré son mérite, l'honorable Worninger fut condamné à cinq ans de forteresse, pour rélléchir à son aise sur les inconvénients d'un trop grand talent.

On raconte cependant que, prévoyant quelques ennuis à la suite de la vente, il avait eu soin de mettre immédiatement à l'abri, au nom de sa femme, la grosse somme qu'il avait reçue.

\r'i LE TRUQUAGE

Résultat mathématique pour lo marchand anglais : -j- un autel; mais — un million. On dit que, depuis, le baron Alithonse de Rothschild, qui sait être grand seigneur à SOS heures, a consenti à faire un sacrifice de quelques centaines de mille francs pour diminuer la perte considéiable que le brocanteur devra désormais subir.

Page 1