‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 15 sur 35 · LEQUESNE · texte numérisé non relu

LEQUESNE

PermcKcz-moi de ne pas vous en enseigner le procédé, puisque vous paraissez l'ignorer, mais de vous offrir de vous communiquer la môme patine à tous les objets de terre cuite que vous voudrez bien me confier. Je ne puis croire que vous en soyez, en France, à la fumée de tabac, et vous avez fait sourire malicieusement un marchand d'antiquités.

BASTIANINI.

Cette polémique, loin de clore le délxit, l'envenima. Des brochures furent publiées des deux côtés.

Le docteur Foresi, de Florence, dans une publicntion intitulée :

La Tour de Bâdel,

raconta l'aventure (Note 4).

J. Gharvet lui répondit dnns un pamphlet virulent paru, en avril 18G8, chez Lacroix Verboeckoven et G'"":

L'Ane qui prend la Peau du Lion,

Fourberie florentine à quatre personnages,

Histoire véridique dont la moralité

est que les personnages susdits en sont complètemerd

dépourvus.

Mais le papier noirci par l'encre d'imprimerie ne prouve rien, il fallut bien enfin se rendre à l'évidence.

l'cs arguments nombreux et indiscutables arrive reul d'Italie, tels que:

Longue attestation du signor Freppa, le premier vendeur.

Déclaration signée des ouvriers de la manufacture de tabac, constatant que le buste était bien le portrait de l'un de leurs camarades.

Certificat de deux notabilités artistiques de Florence, Raphaël Cavalenzi et le chevalier Blanchi, affirmant qu'ils avaient vu le modèle dans l'atelier de Bastianini.

Aujourd'hui, le Louvre, désabusé, ne croit plus à l'ancienneté du buste. Consulté par nous, M. Saglio, l'un des conservateurs, nous à nettement déclaré qu'il n'y avait plus d'hésitation possible sur ce sujet. Aussi le Benivieni a-t-il été retiré des salles de la Renaissance, et se trouve-t-il provisoirement sur l'une des crédences du musée Sauvageot, où tous mes lecteurs peuvent aller le contempler. Maintenant qu'ils connaissent la légende, cette visite présentera peut-être pour eux quelque intérêt.

Ils peuvent même voir un second Benivieni mis en vente depuis peu, pour quelques centaines de francs, rue Saint-Lazare, cil ez un ébéniste, marchand de curiosités, nommé Dromard. Ce dernier exemplaire a une patine noire, tandis que celui du Louvre est rev(Mii d'une belle couleur acajou.

Bastianini ne s'en est pas ternià co coup demaître. Bien d'autres œuvres de lui du môme genre sont maintenant connues.

LE TliUQUAGE

11 est rautcar de la Cliasdcuse llorcntine, chavmaubi jeune fille représentée debout, les hmches emprisonnées dans une robe de damas broché, portant des traces de dorure et de peinture. Elle chante à pleine voix, en élevant entre ses main^un papier à musique.

Cotte délicieuse slatuette, longtemps la propriété de I\I. Edouard André, a été proclamée, par des hommes de goût, le chef-d'œuvre d'un homme de génie. On lui a fait les honneurs de la gravure dans un livie dont .j'apprécie très sérieusement la valeur.

M. Paul Dubois, notre éminent statuaii*e, directeur actuel de notre école des Beaux-Arts, a déclaré qu'il ne s'expliquait pas comment un artiste du dixneuvième siècle pouvait se pénétrer à ce point du style merveilleux de sentiment du quinzième siècle.

A noter encore, toujours du même auteur, le buste de Jérôme Savonarole, exécuté d'après une ancienne médaille. Acheté 640 lires par un marchand nommé Vincenzo Capponi, il fut revendu 10,000 lires à deux artistes, Banti et Costa, qui l'exposèrent en 1864 au palais Riccardi, au profit des pauvres, comme une œuvre de la Renaissance italienne.

Les artistes les plus clairvoyants s'y laissèrent prendre, excepté le docteur Foresi, de qui nous tenons ces faits, détaillés par lui dans sa brochiu'e, où il déclare posséder un agent chimique de nature à découvrir la sueur de Bastianini sur n'importe quelle matière il pourra la laisser tomber (sic).

En 1868, le buste de Savonarole passa dans une

LE THUQU.'VGE 17'J

vente. N'ayant pas le catalogue sous les yonx, nous ne saurions dire s'il a été présenté comme ancien ou comme moderne.

Depuis, nous avons perdu sa trace. Il est peut-être maintenant très en vue, à une pla 'C d'honneur, dans un musée d'Europe, oià nous le retrouverons quelque jour.

Autre exemple curieux des contestations auxquelles donnent lieu les terres -cuites.

Une marchande de curiosités de Paris, célèbre par sa réussite extraordmaire, M"® Boiss, avait acheté une terre-cuite attribuée à Glodion, et représentant un satyre lutinant une nymphe accompagnée par un amour. Ce groupe reposait sur un rocher.

L'honorable M. Maillet du Boullay, que je tiens pour un parfait gentleman, et qui, depuis, a été nommé conservateur du musée de Rouen, avait fait, comme vendeur, un reçu ainsi rédigé :

Reçu de M"^" Boiss la somme de 12,000 francs pour le prix d'un groupe en terre cuite de Clodion, signé et daté de 1769, ledit groupe livré ce jour en bon état, sauf une restauration au bras et à la jambe droite de la femme.

Paris, le 18 octobre 1873.

Gn. M. DU Boullay.

Cette œuvre fut examinée attentivement, et ne donna lieu tout d'abord à aucune réclamalion. Cinq ans yîlus tard, des doutes s'élevèrent dans l'cspiit do II"'" Boiss sur son aulhenlicité.

Un connaisseur fit remarquer que la partie qui por-

leO LE TRUQUAGE

lait la sig'nature de Glodion était une petite plaque de teiTc cuite adroitement rapportée dans la masse des rochers et scellée avec du plaire.

Bref, ]\I'"° Boiss, très inquiète, assigna son vendeur en résiliation de la vente. Celui-ci, à son toui-, appela en garantie M. Denière, qui lui avait vendu 4,000 francs le groupe dont l'attribution était discutée.

Le 17 janvier 1880 (Noteb), le tribunal rendit un jugement par lequel il déclarait que « n'ayant pas les éléments pour statuer au fond, il déléguait trois experts : M. Eugène Guillaume, M. Henri Ghapu et M. Aimé ]\lillet, pour examiner si le groupe était de GlodioUj si la signature étn.it réellement rapportée, et enfin quelle pouvait être la valeur vénale de cette œuvre ».

M. Maillet du Boullay interjeta appel.

La Cour confirma le jugement de première instance ordonnant une expertise.

Depuis, de pi({uants renseignements sont venus à la connaissance du public.

Ce groupe avait été acheté par M. Denière à M. Madin, propriétaire demeurant dans l'Aube. Ce dernier le tenait lui-môme, disait-il, d'une grande dame russe, sa locataire, qui le lui avait laissé en payement d'une somme de 3,800 francs pour un loyer arriéré.

D'un autre côté, M. Thiaucourt, restaurateur d'antiquités etd'œuvresde sculpture, ayant Iules comptes rendus du premier procès, écrivit à M"" Boiss une loLlre dont son avocat a fait usage dans sa plaidoirie.

Voici ce documeat assez curieux :

« Madame,

« Après avoir lu l'article du Figaro produit par M"ieBoiss, à l'effet de connaître l'origine de la terre-cuite objetde son procès avec M. Maillet du Boullay, et surtout après avoir lu l'article du XIX'^ Siècle, qui cite M. Madin comme propriétaire du groupe déposé chez M. Denière, ce nom de Madin m'a remis toute l'histoire en mémoire.

« Voici les faits, tels qu'ils se sont passés à cette époque,c'est-à-dire en 1866 ou 1867, je ne puis bien préciser.

« M. Madin, alors encore épicier, demeurait au coin delà rue de Trévise et de la rue Richer. Il me lit demander afin de lui donner mon opinion sur le groupe, et me pria de restaurer le bras droit de la femme.

« Je n'hésitai pas à lui affirmer que le groupe n'était pas de Glodion. En raison delà grande habitude que j'aide juger les œuvres d'art, les terres-cuites notamment, faisant journellement des restaurations de ce genre pour M. Denière et autres, je ne reconnus pas plus le style du maître que la nature de la terre qu'il employait, qui lui était particulière, et à laquelle un artiste expérimenté ne peut se méprendre.

« J'attribuai, sans en douter un instant, cette terre-cuite à un artiste nommé Lebroc, mon ami, décédé il y a peu de temps, et qui, dans sa jeunesse, travaillait en cachette les imitations de Glodion. Son père, ancien ciseleur, l'avait poussé dans cet art.

« je le connaissais très intimement, et je savais qu'il faisait vendre, tant à Paris qu'en province, et par son père, ses œuvres, toujours maquillées de façon à imiter les terres cuites anciennes. Je tiens même de lui mon procédé pour donner la patine aux objets que je restaure.

« Pour donner plus de vérité à ces œuvres faites en imitîdion de Glodion, et qu'il cuisait lui-môme (ce i[u'aucuii artiste nefait), il cassait des membres, qu'il raccommodait ensuite.

« J'affirme donc, sur l'honneur, comme expertelcoinme

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arlisle réparateur, que le groupe vendu par M. du Boullay à M'"'' Boiss n'esl pas de Clodion. Voici vingt-cinq ans que j'exerce la profession de sculpteur réparateur d'antiquités, et la plus grande partie des terres-cuites de Clodion r[ui ont eu besoin de restaurations me sont passées par les mains, a Ce qui me rend, je crois, bon juge de la chose.

f> Agréez, etc.

« Thiaugourt. »

Mais, à cette lettre, M. Maillet du Boullay opposa le certificat suivant de M. Gorrier-Belleuso, qui avait restauré le groupe.

« Je, soussigné, certifie que j'ai eu entre les mains un groupe de Clodion appartenant à M. Denière, et représentant une bacchante lutinée par un satyre et un entant accroupi à droite du groupe. Le tout ayant pour base un rocher et quelques accessoires bachiques.

« Ce groupe était bi'isé seulement aux extrémités des figures. J'ai l'éparé ces extrémités en terre cuite. Le plâtre n'y figurait que pour sceller les morceaux refaits.

« Aucune autre réparation n'a été faite, soitaurochcr, qui était intact, soit à la signature, qui l'était absolument.

« Pans, 11 juillet 1877.

« Carrier-Belleuse,

» Directeur des travaux d'art à la manufacture de Sèvres. »

Oîi en est ce procès ?

Nous croyons qu'il dure toujours. Par consé(iuent la décision suprême nous manque encore au moment où nous écrivons ces lisraes.

Mais sera-ce une conclusion définitive? L'un dit blanc, l'autre dit noir,f/mmHmf/'dcer/rtîïMl faudrait que Clodion soulevât la pierre de son sépulcre et sortît de sa tombe pour formuler une solution sans réplique. Mais nous ne l'engageons pas à en agir de la sorte. Il serait trop navré des hideuses contrefaçons que l'on vend sous son nom.

faïences.

Les conlilluateurs des rustiques figulines : PulI,Barbizel,II. Million. — Un Palissy en porcelaine. — Faïences d'Oiron faites en Angleterre. — Le marquis Carlo Ginori de Doccia. — Les délia Hobbia décrochés des façades florentines. — Le Rouen, le Moustiers, le Nevers, le Marseille. — Bévue du musée de Dresde. — Erreurs de Riocreux : l(i24 mis pour 1824. — L'assiette de Saint-Cloud d'Edmond Lannon. — Niederwiller de 1775 exécuté en 1879 ù Versailles, — Cinq épis de faîtage identiques ! — Faïences populaires. — L'assiette à la guillotine. — Pot de chambre réoolationnaire. — La province en coupe réglée. — Nos bons villageois. — La rue Hauteville et la rue Paradis-Poissonnière. — Trois sens pour déjouer les fraudes.

Les faux Palissy abondent. Il ne faut pas cependant considérer comme des contrefaçons l'œuvre de ses continualetirs. On aurait trop à faire: mais il est certain qu'au dix-soplième siècle, sous Louis XIII, dans la localité d'Avon, près Fontainebleau, mis en lumière par Riocreux, on imitale maître. Clérici et Guillaume Duprc fabriquèrent avec ses procédés des statuettes comme la Nourrice, le Joueur de vielle, V Enfant sur le Dauphin, qui passent pour être du grand Bernard.

M. A'" Demmin, auteur de plusieurs ouvrages sur la céramique, voit partout de fausses rustiques figulines de la suite de Palissy. Il en signal e dans tous leg

musées. Au Louvre, il conteste le Henri IV au milieu de sa famille et le Louis XIV enfant. Il n'oublie ni le musée japonais de Dresde, ni leMeerman Westreeinp de la Haye, ni la Porte de Hall de Bruxelles. Il a remarqué au Kensington des pièces reproduisant des jardins copiés surune gravure faite de 1603 à 1038, et ressemblant à ceux créés parLenôtre.

Nous n'irons pas aussi loin dans nos critiques, car il nous paraît difficile d'admettre que, du temps de Sauvageot, à cette époque oii le Bernard Palissy se vendait pour rien,onait déjà eu l'idée de le reproduire Au reste, quant à tout ce qui peut exister dans les musées, le temps nous manque pour vérifier et discuter.

Quoi qu'ilen soit, de nos jours il y a quatre sources de Palissy moderne :

C'est d'abord M. Alfred Gorplet, émailleur-restaurateur, qui, dès 1852, fabriqua une grande quantité d'miitations et compléta de nombreuses pièces auxquelles il manquait des pieds, des anses et des cols. Une corbeille à fruits offerte par lui au Conservatoire des arts et métiers est un spécimen très réussi de son véritable talent. Que de saucières, de nourrices, d'aiguières, genre Briot, d'une incroyable légèreté et d'une harmonie parfaite dans les marbrures, ont été offertes comme anciennes, non par lui, mais par des marchands audacieux! Un grand plat rond, venant de Benjamin Fillon,et vendu dans la collection Charvet, avait été si habilement complété par lui, que les amateurs les plus exercés ne se sont pas doutés de cette intelligente restauration.

C'est ensuite la fabrique de M. Pull, qui signe toujours son nom en creux pour éviter toute méprise.

Ses imitations sont parfaites, comme on a pu en juger à l'exposition de 1878, Sa Nourrice et son Joueur de vielle font une illusion complète.

Ensuite la fabrique de Barbizet rds,de la barrière du Trône : Sèvres possède de celte provenance un Plat à reptiles sans signature.

Enfin, la fabrique de H. Minton et C'% à Stoke ou Trent(Slaffordshire), dont le musée des copies de notre manufacture exhibe un plat, à salières sur les rebords, qui ne porte pas de marque. Les couleurs sont crues et dures, et le revers a quelque chose d'anglais.

Minton a, en outre, commis de grosses bévues. Ses plats à grenouilles se signalent parfois par la reproduction de poissons de mer, ce qui n'a pas sa raison d'être. Les reliefs de Palissy sont tous surmoulés, branchages, reptiles, poissons, sur des sujets trouvés aux environs de Paris.

A côté de ces travaux artistiques, nous ne nous occuperons pas dos autres contrefaçons communes de Palissy. La supercherie de certains marchands, qui lui attribuent toutes sortes de terres-cuites barbouillées, va aussi loin que la naïveté des amateurs qui les acceptent.

Dans ces contrefaçons, tout choque et saute aux yeux: le sujet, le costume, les ornements, l'architecture, indiquent des époques postérieures aux seizième et dix-septième siècles.

Les couleurs sont souvent de fantaisie. Palissy n'en a guère employé que quatre : le bleu de cobalt, le vert de cuivre, le violet de manganèse et le jaune de fer.

Un pastiche de Palissy a été exécuté en porcelaine par Jules Lesmes, le décorateur célèbre de Limoges.

C'est un plat rond, en porcelaine dure émailléesur biscuit, avec émaux de couleur. Il m'a été signalé par M. Champfleury, dans une des vitrines de Sèvres. Au centre du bassin se trouvent des couleuvres rampant au milieu de coquilles et de feuillages. Cette œuvre extraordinaire est signée au dos :

Jules Lesmes, 1853.

Très curieuse et très bien faite, cette imitation.

Quand on y prend bien garde, les vrais Palissy sont assez faciles à reconnaître. Aucune des pièces attribuées à lui ou à ses continuateurs ne porte trace du tour de potier. Les plats étaient d'abord modelés à la main, puis moulés pour obtenir do nombreuses épreuves. La terre était vernissée et nonémaillée, souvent même coloriée avant le vernissage, soit en pétrissant la pâte de matières teintées, soit en la rompant par partie et en la peignant avec une barbotine colorée.

Sur les morceaux sauvés de la grotte artisticiue de la cour des Tuileries, lors de l'installation du ballon captif, il est facile de reti'ouver tous les procédés de travail que nous indiquons.

Les faïences de Henri 11, dites d'Oiron, depuis la découverte de Benjamin Fillon, sont trop reclier-

cliées et se vendent trop cher pour ne pas avoir provoqué de coupables envies.

A la vente Hamilton, en 1882, une coupe et une salière furent disputées très vivement et dépassèrent, à elles deux, la somme de 30,000 francs. Il y a là de quoi stimuler l'ardeur et les recherches de tous les faïenciers en renom, malgré la difficulté d'exécution présentée par les nielles incrustées dans la pâte.

Quand on écrit sur la céramique, il faut consulter non les livres, qui se répètent les uns les autres, mais les souvenirs des amateurs les plus érudits sur la malière. Aussi j'ai fait appel à mon ami Gouellain, de Rouen. Consulté par moi sur les Oiron, il m'a raconté le fait suivant.

Jusqu'en 1878, quelques mois avant l'ouverture de l'Exposition universelle, il n'avait pas encore vu de contrefaçon de l'élégante faïence de Henri II.

Vers cette époque, Lefrançois,le marchand de Rouen bien connu, lui apporta une salière sur un petit édifice prismatique d'environ vingt centimètres de hauteur, et le consulta i sur cet objet qu'on lui ofhait d'acquérir.

Après un examen très attentif, M. Gouellain fut onvaiucu que la salière était moderne. Elle posséJait une rectitude géométrique n'existant jamais dans les pi'oduits anciens, — toujours un peu irréguliers. De plus les émaux n'avaient pas le ton fondu des anciens; enfin ils étaient secs et durs à l'œil.

Puis, chose grave, le vendeur était un oiseau de passage. 11 demandait modestement 10,000 francs de sa pièce, ne donnait que peu de temps pour l'examiner, et déclarait enfin que, très pressé, il quittait la ville dans une heure.

L'objel lui fut rendu, et M. Gouellain resta persuadé d'avoir vu une chose fausse. Seulement il ne savait d'où ellepouvaitprovenir.IU'apprit quelques semaines après, en visitant au Ghamp-de-Mars l'exposition anglaise de Minlon, où s'étalaient de nombreuses copies de faïences d'Oiron. Mais toutes portaient la marque de la célèbre fabrique. La pièce qu'on lui avait montrée n'en avait pas. C'était sans doute une pièce d'essai dérobée dans l'atelier, et qui n'était pas destinée à être mise en circulation.

La lourdeur delà pâte des faïences italiennes offre, à cause de sa grossièreté, de grandes facdités à la contrefaçon.

Trois fabricants en Italie reproduisent les produits de leur pays:

Un pharmacien de Gubbio,qui a fait quelques bonnes pièces, des vases, des plats imitant assez bien les anciennes majoliques à reflet métallique et irisé du maestro Giorgio.

Minghetti, à Bologne. Ses premiers produits, très soignés, étaient extrêmement près de la vérité ; mais leur exécution, très lâchée aujourd'hui, ne pourrait prendre personne au piège.

Le marquis Carlo Ginori, dont la fabrique, fondée àDoccia en Toscane, vers 1735, s'est élevée sur l'emplacement de la maison du sculpteur Bandinelli.

Depuis de longues années, le nouveau propriétaire a consacré ses soins à la renaissance de l'ancienne fuLrIcalion toscane. Les modèles oublies ont été par

lui remis en lumière, et l'on voit au musée de Sèvres quelques pièces excellentes de cette manufacture.

Les essais du marquis Ginori peuvent être divisés en deux périodes bien distinctes :

La première, très florissante sous la direction de Freppa, puissamment aidé par les deux Giusti, l'un Paolo, chimiste, et l'autre, François, peintre distingué. C'est l'époque des copies exactes des plus belles faïences anciennes. Réussite complète dans l'intensité de l'éclat des reflets métalliques et dans les tons chauds et légèrement jaunâtres.

Sèvres a mis dans ses vitrines, datant de cette belle période, deux plats copiés sur ceux du maestro Giorgio. Ils sont à reflets métalliques. Les bleus, les jaunes et les rouges demandent à être regardés avec une certaine circonspection pour ne pas s'y laisser prendre. Il en est de même d'une gourde d'Urbino, dont l'exécution est si parfaite que bien des visiteurs la prennent pour ancienne, tant qu'ils n'ont pas jeté les yeux sur l'étiquette révélatrice qui l'accompagne.

Pendantla seconde phase, qui est la nôtre, la fabrique de Ginori, dirigée par le chevalier P. Lorenzini, fait des émaux éclatants. Les surfaces rugueuses, les fonds trop crus, laissent beaucoup à désirer. Les arabesques manquent de délicatesse. C'est la décadence.

La marque de Doccia est une étoile à six rayons. D'après Jacquemart,elle n'a pas toujours été appliquée.

Ils ont été bien multipHés ces beaux médaillons de Lucca délia Robbia où l'on voit, sur un fond bleu, la

Vierge et l'enfant Jésus se détacher en haut relief blanc, dans un cadre aux guirlandes de fruits jaunes et de feuilles vertes.

Si on croyait les marchands de Paris lorsqu'ils ont à vendre un de ces médaillons, ils viendraient tous d'une chapelle en réparation. Comme cela est facile ! décrocher ainsi un beau Robbia de la façade d'un couvent avec la simple autorisation du sacristain, maintenant que l'Italie défend, au contraire, d'une manière féroce, la sortie de chez elle de tout ce qui lui reste en délia Robbia]! Soyez-en siîrs, inventée pour les besoins de la cause, cette version est toujours fausse.

A la vérité, voici comment, à Florence, où la supercherie est poussée aux dernières limites, on opère actuellement.

Certains particuliers madrés ont fait pratiquer sur la façade de leur maison l'emplacement nécessaire pour y appliquer un médaillon. Ils y placent un faux Robbia.

Un courtier remplissant le rôle d'amorceur amène un Anglais devant cette maison pour lui montrer la terre-cuite séculaire, qu'il entoure d'une histoire habilement brodée.

La maison a une origine historique. Elle a, dans le temps, abrité un grand artiste, et le propriétaire actuel est un de ses descendants. Seulement, la gêne frappe depuis quelque temps à sa porte, il est criblé de dettes, près d'être poursuivi, et peut-être le moment serait-il favorable pour enlever cette œuvre d'art à l'aide d'un grand prix.

^ Sans défiance et plein d'enthousiasme, le voyageur achète là-dessus le médaillon dix fuis plus que su va-

leur. Fier comme un conquérant, il l'emporte vers ses pénates, oii il le montre avec orgueil dans sa galerie.

« Voilà une antiquité vraie, dit-il bien convaincu. On ne la niera pas celle-là. Encore fixée dans la iàçado, jeraidécrochéemoi-même sur placeavecune échelle.»

Pauvre Anglais tombé dans le i)anneau.

Quelque temps après son départ, la vierge disparue a été remplacée dans le mur par une autre. Celle-là vient en droite ligne de chez Ferlini à Bologne, ou de chez Ginori à Doccia.

L'Italie n'a pas seule la spécialité de reproduire en moderne ses produits anciens, mais elle les fait mieux que les autres pays. Les imitations de mnjoliques, en dehors de chez elle, ne brillent ni par l'émail, ni par la pâte, ni par les nuances.

Joseph Devers, ancien peintre, établit en France vers 1851 une fabrique où il s'appliqua à f.rire des faïences artistiques de l'école italienne. On en trouve à Sèvres dans la salle des copies.

Ses assiettes, ses vases et ses buires à peintures décoratives procèdent en c.'f't du goût italien, mais ce ne sont que des réminiscences de cotte belle éjioq'ie. Les couleurs ternes et tristes avec leur absence de glacis ressemblent à cellesde la peinture àl'huiie.

En 1852, Devers exposa une belle faïence à fiyures de plus de six pieds, avec bordures émaillées à la manière de Lucca délia Robbia. Elle eut un grand succès ; mais personne n'y chercha aucune ressemblance avec le maître.

Après Devers, Jean est venu travailler à Paris,

mais ses faïences italiennes rappellent la porcelaine et le papier peint.

Chatrian a essayé aussi les reflets métalliques. Il est arrivé assez près de la vérité ; ce résultat obtenu, il ne s'est servi de sa découverte que pour décorer les bibelots les plus vulgaires destinés aux tirs des fêtes des environs de Paris. Aussi nous n'en parlons que pour mémoire.

La collection des faïences italiennes n est accessible qu'aux grandes fortunes. Tous ceux qui ont la manie des vieux pots, comme dit dédaigneusement le vulgaire, ne peuvent y toucher. Ils s'en consolent en réunissant des faïences françaises. Le gros public s'en sert beaucoup pour décorer ses appartements à peu de frais : c'est encore aujourd'hui un véritable engouement, a Voilà (jui donnera de l'esprit aux ânes,» a dit un marchand lorsque cette fièvre aaommencé.

La prévision s'est réalisée : cette passion a engendré toute une couche nouvelle et nombreuse de contrefacteurs. Pour répondre à toutes les demandes de leur clientèle, les mai'chaiids se sont adressés tout bonnement à des pourvoyeurs attitrés. Aujourd'hui on peut dire hardiment que rien n'a été ni mieux ni plus imité que la céramique française des deux derniers siècles.

Au début, pour donner un petit air vieillot aux Rouen, aux Strasbourg, aux Neverset auxMousliers, les faussaires ne se mettaient pas beaucoup en frais. Ils faisaient fendiller certaines pièces dans le fumier,

salissaient les unes et ébréchaient adroitement les autres. Ils mettaient de l'huile dans les cassures récentes afin de leur enlever leur fraîcheur. Une autre opération consistait à leur restituer cette odeur de ragoût qui trahit si bien leur ancien emploi.

Disons tout : au besoin, ils n'hésitaient pas à apposer des signatures apocryphes ; mais alors, souvent sans y prendre trop garde, confondantles marques entre elles, ils baptisaientmaladroitement,parexemple,d'unsign6 hollandais, une faïence du midi de la Finance.

Mais les temps sont bien changés !

Les amateurs sont devenus très défiants. Ecliaudés plus d'une fois, ils y regardent de très près aujourd'hui, et il a fallu perfectionner les procédés. La contrefaçon est devenue un art entre les mains des habiles. Les truqueurs, qui n'ont jamais dit leur dernier mot, désespèrent maintenant jusqu'aux experts euxmêmes. Il est difficile quelquefois pour eux, lorsqu'ils n'ont pas l'original sous les yeux, de distinguer la copie du modèle. Rien n'y manque, la naïveté du décor, la couleur de l'émail, le blanc uni et gras, s'il s'agit de la faïence de Moustiers ; le glacis bleu si ce sont des Nevers ; les fonds souvent verdâtres des Rouen, le mat des Marseille et la finesse éclatante des Delft polychromes.

Toutes les provenances y ont passé, comme nous allons le voir.

C'est le Rouen surtout qui a fait éclater cette orgie de contrefaçons {Note 0), et surtout le Rouen à la corne,

aux carquois, aux oiseaux et aux œillets. Les faïences bleues, dépourvues de prestige et d'un prix moindre, ont toujours été à peu près négligées; tandis que les polychromes, ces poteries grossières, comme disait avec dédain le chimiste Brongniart en parlant de ces admirables faïences, tentaient les pinceaux adroits des artistes en disponibilité.

Il y a dans cet ordre d'idées des réussites extraordinaires. J'ai vu un petit plat moderne décoré à l'imitation des faïences de Rouen dites à fond de cuir. Au milieu de l'ornementation bleue, jaune et noire, s'enlève un petit amour avec son carquois. Cette pièce est signée P. E. R. Elle est l'œuvre d'un amateur habile, qui l'a offerte en 1874 au musée de Sèvres, pour montrer jusqu'à quel point on pouvait, en s'en donnant la peine, se rapprocher des chefs-d'œuvre de la céramique ancienne.

C'est merveilleux et c'est effrayant. Allez donc, après cela, payer 2,500 francs une assiette de Vapogée, à décor rouillé, comme le fait a eu lieu dernièrement dans une vente publique à Paris.

Le Moustiers et le Marseille sont aussi généralement bien copiés. Les autres faïences du Midi se prêtent également à la contrelaçon, parce que tout y est poncisé.

C'est à Sèvres qu'il faut aller le constater, dans cette vitrine des copies dont j'ai déjà bien souvent parlé, parce que j'y ai puisé les plus précieuses indications.

ICG LE TRUQUAGE

Vous y verrez une belle lanterne polychrome perlant une inscription :

Jacquellins Piidoult, Marinier à Nevers, 1769,

et qui n'est qu'une contrefaçon de Nevers inscrite sous le n°7, 213. L'auteur de cette pièce a voulu pousser aussi loin que possible l'illusion, en rattachant par un fil de fer le couvercle brisé avec intention. Seulement, il a émaillé par-dessus, et la cuisson a renversé un peu ses calculs.

Sur mes notes je trouve aussi le n° 5, 834, une petite coupe en faïence émaillée, à bords chantournés. Un filet dentelé de carmin court sur le marli. Au centre, des bouquets rouges.

Trouvez cette pièce chez un marchand, et je vous le garajilis, si vous aimez les faïences, vous l'achèterez immédiatement. Or, je lis dans mon carnet cette indication copiée sur le grand registre d'entrée :

Spécimen des contrefaçons répandues dans le commerce par le sieur D. La pièce porte le faux monogramme VP, qui est celui de la veuve Perrin, de Marseille.

Le Conservatoire de musique, à Paris, possède deux cors d'appel en forme de serpent, longs de 75 centimètres, dont les têtes sont en vieille faïence de Nevers. Le reste du corps, fait, sur la demande de Glapisson, par l'habile Gorplet, tend à se rapprocher de la manière des maitres du dix-septième siècle. Ces serpents sont émaillés en blanc sur terre rouge. Le blanc est obtenu par une combinaison de plomb et d'étain, à l'état d'acide stannique (oxyde d'étain) : ce mélange rend l'émail opaque et cache la Jtcrre,

Les faiseurs d'ancien ont soin de choisir des ouvriers très jeunes, parce qu'ils ont de l'inexpérience et du lâché dans le faire et dans la touche. Ils font ensuite photographier chacune de leurs créations nouvelles, et lorsqu'on va pour faire une commande de vieux neuf, ils vous montrent leur alhum doré sur tranche. Sur ce répertoire spigné, vous pouvez commander, ad libitum, du Rouen, du Nevers ou des Islettes.

Un petit fabricant de Versailles, très madré et très fort (je ne le nommerai pas, dans la crainte d'augmenter sa clientèle), a gavé Paris et la province de salières, d'assiettes, d'encriers et de pots de toutes formes parfois fort habilement peints. C'est surtout, suivant ses propres termes, « dans le Marseille, le Sceaux, l'Aprey et le Strasbourg qu'il excelle. » Il possède cinquante à soixante modèles. La plupart de ses produits portent une marque spéciale et se reconnaissent par là aisément.

M. Graesse, l'auteur de nombreux ouvrages sur les marques céramiques, voulant introduire la faïence dans le musée de Dresde, est tombé justement sur des imitations de Strasbourg provenant du fabricant cité plus haut.

jNIon ami, M. Guiffrey,des Archives nationales, passant à Dresde en 1879, fut très étonné de trouver ces pièces cataloguées comme authentiques. Pour l'honneur de notre vieille fabrication française, il protesta hautement.

— Vos Sti'asbourg sont faux, dit-il à l'un des employés.

L'employé ouvrit la vitrine avec calme et montra la marque comme preuve irréfragable de leur authenticité.

— Voilà, monsieur, qui vous prouve le contraire. Et il fut impossible de convaincre de son erreur le

Teuton à la tête carrée.

En me racontant cette aventure, M. Guiffrey, dont l'esprit, le goût et le caractère sont si bien français, ajoutait cette réflexion :

— Les Allemands ne sont pas aussi forts qu'ils le prétendent. Je suis persuadé qu'ils n'ont pas encore enlevé de leur musée ces pièces si compromettantes pour l'érudition de leur directeur.

La fausse marque prise pour la bonne et servant de type aux recherches des érudits allemands, n'est-ce pas un symptôme significatif de la confusion dans laquelle on se trouvera partout à la fm de ce siècle, avec cette marée montante de la contrefaçon ?

Puisque je suis sur le chapitre des erreurs commises par les musées, je ne puis passer sous silonce ce qui est arrivé à Riocreux lui-même.

Ayant connu l'âge d'or de la curiosité où des merveilles s'obtenaient pour rien, il fut pendant cinquante ans l'arbitre suprême de toutes les contestations. Son travail incessant, ses recherches quotidiennes, un long séjour à Sèvres, où il resta soixante-huit ans, lui avaient donné une expérience incontestable. Aussi ses

attributions étaient-elles acceptées sans réserve. Ses arrêts faisaient loi. Après lui la discussion était close.

Eh bien! Riocreux, l'homme fort, le grand maître, malgré ses connaissances approfondies, s'est trompé quelquefois tout comme les autres dans le cours de sa carrière. Errare hiimanum est. Ne lui en voulons pas. Gela n'a rien d'étonnant. Quel est le juge sévère qui, prétendant s'être toujours préservé de toutes erreurs, voudrait lui jeter la première pierre?

M. Milet, le chef des fours à Sèvres, dans une brochure récemment parue, a raconté les méprises de Riocreux en ces termes :

« Il acheta une fois un plat décoré d'un sujet de « style ancien daté de 162 i, et qui avait été fait <( en 1824, mais dont le 8 avait été adroitement con- « vcrti en 6 par un malhonnête marchand.

« Il cloua ce dernier au pilori, c'est-à-dire qu'il « étiqueta l'objet avec la relation de la supercherie « emjDloyée. Il semble qu'il ait ainsi voulu mettre (' les amateurs et le pul^lic en garde contre de « semblables déceptions. »

Contre celte lèpre de la contrefaçon, dont il ne soupçonnait pas toute l'étendue, Riocreux ne cessa du reste de réagir, en s'enquérant des repaires de ces tristes industriels voués au faux, afm de connaître leurs produits et, au besoin, de les dévoiler.

Et plus loin M. Milet raconte le fait suivant :

a II employait beaucoup de discrétion dans les « convoitises qu'il se permettait d'avoir pour le <( musée. Pourtant il ne put s'empêcher de solliciter -: assez instamment de ses possesseurs, qui y tenaient « beaucoup, une belle assiette bien décorée et, de « plus, illustrée d'une marque fort rare.

« L'intérêt public l'emportant, l'objet est concédé « au musée, à la grande satisfaction du conservateur, « qui le montrait avec une certaine complaisance. Or, (' il résulte d'un examen récent et assez approfondi « de quelques connaisseurs, que l'assiette pouvait « bien être truquée. »

Grâce à mon ami Gouellain, je puis donner à M. Milet des renseignements sur l'assiette dont il parlcv Elle a, en effet, tous les caractères d'une pièce ancienne. Cependant son décor bleu à lambrequins rappelle le Rouen, tandis que la marque ^Jc. semblerait indiquer Saint-Gloud.

Or, c'est toute une histoire :

Il y a une vingtaine d'années, demeurait à Elbœuf M. Edmond Lannon, grand collectionneur, devant rÉternel, de faïences rouennaises.

Doué d'un certain talent d'amateur, il s'amusait, pour distraire ses loisirs, à reproduire les pièces qu'il possédait, sans faire cependant commerce do ses œuvres, et en se bornant à les distribuer à ses amis.

Ses goûts le portaient surtout à surdécorer les vieux Rouen presque blancs ornés seulement d'un léger décor bleu. Après avoir ajouté tantôt des lambrequins, tantôt des arabesques ou bien encore des armoiries, il faisait subir à ses faïences, ainsi habillées, une.nouvelle cuisson.

Ce n'était pas toujours très réussi, mais comme cela se passait en 1865, à l'époque où le goût n'avait pas atteint le raffinement actuel, un certain nombre de pièces se casèrent alors dans les collections de plusieurs amateurs.

Lorsqu'il mourut, son petit musée passa entre les

inaiiis de son frère Edouard Lannon. Celui-ci vient de disparaître également et de léguer à Louviers ses collections,avec 100,000 francs pour les installer dans un musée.

Nul doute qu'on n'y retrouve, lorsqu'il sera bâti et ouvert, quelques-unes des pièces sur lesquelles s'est manifesté le génie de l'invention d'Edmond Lannon. Il fit surtout deux petites potiches en ancien bleu de Rouen avec armoiries de fantaisie. Elles étaient si bien réussies qu'elles firent illusion à un maître comme André Pottier. Un jour, dans un déjeuner, il apprit par l'auteur lui-même qu'elles n'étaient pas absolument authentiques. Peut-être les reverronsnous dans le musée qui va s'élever, et le conservateur, par respect pour la mémoire du donateur, les classera-t-il détinitivement comme anciennes.

Mais l'une des supercheries d'Edmond Lannon qui le rendent célèbre, c'est de s'être imaginé, pour faire pièce à l'un de ses amis, de mettre la marque de Saint-Gloud sur une assiette ancienne toute blanche qu'il enjohva d'un joli décor rouennais régulier, à lambrequins bleus.

Or, cette assiette a eu des fortunes bien diverses, elle a passé par beaucoup de mains. Exposée en 1865 à l'Union centrale, elle y lit l'admiration générale. Les plus fins connaisseurs enviaient sa possession. Jacquemart lui-même ne soupçonna pas la fraude.

Depuis, elle a eu les honneurs du musée de Sèvres, grâce à M. Riocreux, mais elle n'est plus entourée de respect et de considération. Des doutes sérieux planent sur sa vertu, et c'est bien pour elle que M. Ambroise Milet a écrit ce qui précède. Quant au conservateur actuel, M. Ghampflcury, plus déliant

que les autres, il n'exhibe le Saint-Gloud de Lannou qu'avec de fortes réserves et en interrogeant le visiteur pour avoir son opinion.

Après ce que je viens d'en dire, personne à Sèvres n'aura plus de peine à croire que cette assiette ne soit fausse, et aussi vient-on de la classer à la place qu'elle mérite, dans la vitrine des contrefaçons.

Dans cette section, précieuse pour mes études, j'ai vu une assiette qui m'intiigua fortement. Il s'agissait d'un modèle assez répandu, fabriqué à Niederviller en 1775. Beaucoup de mes lecteurs le connaissent sans doute. Sur une peinture de bois veiné, qui recouvre le fond et le marli de l'assiette, une estampe, sorte de trompe-l'œil, cornée dans un angle, déchirée dans l'autre, paraît fixée à l'aide d'un clou. La gravure en camaïeu rose représente un port avec des navires.

Le modèle que j'examinais était signé, d'un côté, Niederviller, et de l'autre, A. Pallandre. Au revers du l'assiette se trouvait la marque du général comte de Gustine, les deux G couronnés du comte de Niederviller.

La pièce était admirablement faite. Qui donc pouvait produire des imitations aussi terriblement Viaies ?

Je voulus en avoir le cœur net, et je demandai à consulter le gros livre d'entrée installé par Brongniart, et qui rend, par ses documents, de si précieux services. En effet, rien n'est rangé sur les tablettes du musée sans y ôlre au préalable enregistré avec la-

(lôsii^iiation de la provennnce, de rattribution, de la patrie présumée et du nom du donateur. — C'est un état civil complet suivi de notes biographiques.

Or, pour l'assiette qui me préoccupait si fort, se trouvait consignée, dans ce répertoire ingénieux, la mention suivante :

Attribuée à ta fabrique Cazé, de Versailles, 1879. Le peintre Pallaudre, qui a signé, a été attaché, de janvier 1862 à décembre 1865, à la manufacture de Sèvres, où il enseignait la peinture sur porcelaine. Il travailla parfois pour la maison Cazé, qui fut un foyer dlmitations répandues en grand nombre dans le commerce de la curiosité.

J'étais fixé.

Autre exemple :

Vousconnaissezlesépis de faîtage d'un style si décoratif qui couronnaient de leur imposante hardiesse les maisons de nos pères. Ce fut au seizième siècle l'une des industries normandes les plus prospères.

Ces faïences polychromes sorties des fours du Préd'Auge et de Manerbe sont aujourd'hui fort recherchées ; mais les spécimens qui en restent sont d'une insigne rareté. A l'exposition de Caen en 1883, il y en avait cinq ou six types très beaux. Notrecollection publique de Sèvres en possède un superbe exemplaire, véritable modèle, devant lequel tous les visiteurs s'arrêtent pour l'admirer.

Expliquez-moi comment le même épi se trouve,

en quatre exemplaires identiques, dans les quatre coins d'une galerie célèbre dont elles sont le plus bel ornement ?

Récompense honnête, sérieuse et immédiate à qui me révélera ce mystère.

Au sommet de Montmartre, dans un pauvre galetas meublé de guenilles et de tessons de bouteilles, vivait, il y a quelques années, un faïencier qui s'était spécialement adonné à la contrefaçon.

Le marchand Nijamar se rendit un jour chez ce faussaire de profession dont l'habileté lui avait été vantée par ses collègues.

Il trouve le truqueur, éclairé par une mauvaise chandelle, étudiant dans des livres. Désolé, désespéré, il se lamentait.

— Voilà vingt fois que je tente de copier six plaques de vieux Rouen sans pouvoir y arriver. Voyez mes essais : ils ne valent rien. Décidément la vieille faïence est inimitable.

Nijamar regarde. Les plaques nouvelles, en effet, sont assez mal venues. En même temps il examine les modèles, qui lui paraissent fort beaux. C'étaient des bergerades de Boucher peintes en camaïeu.

— Eli 1 bien, lui dit-il, en jetant un regard dans le taudis, vous n'avez même plus une chaise à brûler, comme Bernard de Palissy ! Voyez-vous, il faut renoncer à vos tentatives et me vendre vos modèles.

— Ma foi! votre conseil est peut-être bon. Gela vaut mieux que de poursuivre une chimère impos-

sible à réaliser. A ce métier-là j'irais tout droit à riiôpilal.

Séance tenante on conclut le marché pour un prix Iri's re&pectable.

Immédiatement Nijamar, en homme avisé, emporte son acquisition. Il n'avait point fait une mauvaise alfaire, car, peu de jours après, il vendait à M™® Siob les six plaques de Ilouen avec un très joli bénéiice.

M'"^ Siob est une marchande habile : elle a une clientèle fort riche, toujours prête à prendre les belles choses.

Cependant, contre son attente, on bouda sur ses faïences. Au bout de quelque temps elle devint inquiète. Enfin, elle finit par savoir que l'on croyait ses bergerades modernes.

Elle courut chez son vendeur et lui dit :

— On ne trouve pas vos faïences authentiques.

— Très bien, faites-les examiner,et,s'il en est ainsi, je les reprendrai, je m'y engage.

M""^ Siob s'adresse alors aux gens les plus forts : à Jacquemart, à Gasnault, au baron Charles Daviliier et à Level, l'amateur érudit qui a vendu à Cluny sa remarquable collection.

Tous certifient que les bergerades ont bien été exé-' entées à Rouen à la bonne époque.

M""® Siob va trouver Nijamar.

— Je suis rassurée, je les garde, luiexplique-t-elle. Cependant le guignon continue à la poursuivre ;

toujours impossible à elle de se défaire de ses Boucher. Ses bergerades sont des loups dans son magasin, c'est une désolation 1 Pour tenter la chance, elle met une des plaques de faïence chez une de ses amies de la rue Nolre-Dame-de-Lorette.

Sur ces entrefaites un des clients de cette marchande passe et voit la plaque à l'élalage.

— Tiens ! dit-il, vous aussi vous aclietez ces Rouen! vous savez qu'ils ne sont pas anciens ? je puis vous dire oii on les fait.

La marchande lui demande l'adresse de l'ouvrier, puis court tout de suite raconter le fait à M"'^ Siob.

Aussitôt cette dernière de se rendre chez le fabricant pour constater l'exactitude de la chose. Elle va même jusqu'à lui acheter, pour avoir une preuve, une de ses plaques. Inutile de dire que la mise en scène était encore la même, que les essais imparfaits gisaient à côté des pseudo-modèles.

M""® Siob retourne alors directement chezNijamar.

— Vos plaques sont des imitations, j'en possède enfin la preuve. Tenez, en voici une, je viens de l'acheter à la même source que la vôtre.

Nijamar examine : le doute n'était plus possible. Lui, l'un des doyens de la curiosité, avait été refait comme un débutant. !

Mais Nijamar est un honnête marchand.

— Je vous ai dit, madame, que je reprendrais les faïences lorsque vous me prouveriez qu'elles étaient fausses : je sais m'exécuter, je les reprends.

— Mais, cher monsieur, et ma réputation ? c'est une partie de mon capital, et vous l'avez amoindiie. Ma clientèle a vu que je pouvais avoir des objets douteux. Sa confiance sera désormais ébranlée, et peut-être perdrai-je quelques-uns de mes acheteurs les plus fidèles. J'exige non seulement que vous repreniez les faïences, mais encore que vous me dédommagiez du préjudice que vous m'avez causé.

Nijamar se débat, il proteste de sa bonne foi et

refuse nettement : envoi de papier timbré, et, en fin de compte, reprise des pla([iies. M™' Siob s'est fait en outre donner à i'annable 1,200 francs d'indemnité.

Les faïences révolutionnaires et celles populaires avec enluminures valaient 10 sous dans le principe. Elles se vendent aujourd'hui beaucoup plus cher, depuis que Ghampfleury a écrit sur leur provenance des livres charmants oîi il est trop facile de puiser des modèles, des emblèmes et des devises amoureuses ou grotesques.

En être arrivé à peindre ces assiettes, il faut avoir la rage du truquage, n'est-ce pas ?

Oii se font-elles? un peu partout sans doute. Il n'est pas nécessaire d'avoir suivi les cours de l'école des Beaux-Arts et de porter un grand nom pour reproduire exactement la naïveté de leurs décors.

Les faïences, assiettes au confesseur et à la guillotine, retraçant le supplice de Louis XVI, égayées de chants rcvolulioanaires, ont figuré un instant à l'étalage de tous les marchands. On ne voyait que cela. Il y en eut bientôt beaucoup trop. Les choses qui courent ainsi les rues s'usent vite. Au moment où le publia commençait à en être saturé, les experts, mis en éveil, découvrirent, un peu tard j'en conviens, qu'aucune d'elles n'avaient été fabriquée du temps de la Révolution. Toulle monde s'aperçut alors que la grossièreté de leur contrefaçon sautait aux yeux. Mais elles restèrent dans toutes les salles à manger où elles

avaient été accrochées comme les étoiles à la voûte céleste.

— Autant cela que du papier peint. C'est plus artistique, dirent, pour se consoler, ceux qui avaient été trompés.

Il y eut cependant une exception pour une assiette que possède M. Gouellain,etqui a été dans le temps l'objet de discussions passionnées. dans la presse artistique ; car son propriétaire affirmait, envers et contre tous, dans une curieuse plaquette, l'authenticité de sa pièce, dont il donnait l'image.

Champfleury l'avait niée avant sonapporition .Bien avisé toujours; le maître! On peut retrouver dans l'un de ses livres son opinion à ce sujet :

« La guillotine fut un instrument de ville et non c de village. Et si on retrouve un jour le hideux « instrument peint sur quelques vaisselles, c'est « qu'un truqueur l'aura fabriqué pour se jouer d'un (( collectionneur (1). »

La prédiction s'est réalisée. Seulement tout le monde avait raison, et voici comment.

Un amateur de la Champagne, M. Théophile Habert, qui prépare un livre sur la céramique dans les départements de l'Aube et de l'Yonne depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, a découvert l'explication de cette assiette représentant l'exécution d'une jeune fille.

Elle s'appelait Louise Fleuriot et fut guillotinée, à Troyes, le 21 mars 1808, pour avoir cherché à mettre

(1) Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution. l" édition, 1867, E. Dentu, iû-8o.

le feu dans une métnirie dont le comte de Gourcelles voulait chasser ses maîtres, les Honnet, qui ne pouvaient lui payer ses fermages.

Louis Ulbach en a fait le thème de son beau roman la Fleiu'iotte.

M. Habert, en chercliantavec persévérance, a trouvé que cette assiette avait été fabriquée dans la petite ville de Mathaux, possédant une faïencerie depuis 1751. — Cet établissement était en pleine décadence en 1808, par suite de la mort du chef de famille qui la dirigeait depuis longtemps.

Une seule pièce à la guillotine existe d'une façon authentique. Le musée Carnavalet la possède. C'est une tasse à café assez grossièrement fabritjuée. Ln tasse représente le supplice de Louis XVI; la soucoupe, celui de la reine Marie-Antoinette. Le tout est bien du temos, seulement il a été fait en Allemagne.

Autre anecdote sur les faïences populaires. Celle-ci est vraiment comique ; je la tiens de Champfleury lui-même.

A l'époque où seul encore il recueillait les faïences qu'il devait utiliser plus tard comme documents pour ses intéressants ouvrages, une marchande de la rue des Martyrs se présenta chez lui et lui apporta, — comment dirai-je élégamment? Ma foi! soyons naturaliste — un pot de chambre aux attributs rcvululionnaircs.

Un niveau égalitaire remplaçait l'œil de la légende.

A la devise égrillarde : Je te vois, petit polisson ! on avait substitué une apostrophe égalitaire: Faut bien !

En lui présentant la pièce révolutionnaire, la marchande lui dit avec un sourire malin :

— Je viens de l'acheter et je vous l'apporte en touLo hàte^

~ C'est un meuble nécessaire, lui répondit l'auteur de Chien-Caillou, mais un peu encombrant. Oîi l'accrocher? Sur le mur de ma salle à manger, ce ne serait guère appétissant pour mes convives.

Inutile de dire que Ghampfleury avait, du premier coup d'œil, reconnu que le vase indispensable n'était qu'une ingénieuse et nouvelle fourberie.

Sans discuter, il se borna à congédier la marchande en la remerciant de sa délicate attention.

Deux jours après, il trouvait chez son concierge, en rentrant chez lui, un gros paquet soigneusement enveloppé et accompagné d'une lettre d'un de ses parents, qui vient de mourir à Laon.

Le billet, qu'il ouvrit d'abord, lui disait :

« Mon cher Jules, je suis heureux de te fau"e une agréable surprise. J'ai trouve pour toi un objet unique et aulliputique qui va te combler de joie, et je l'ai acheté afin qu'il n"aille pas dans une autre collection que la tienne.

« Il y a une jolie page à écrire dessus. Tu nous la donneras bientôt, n'est-ce pas ? »

Ghampfleury, très intrigué, défit en toute hâte le paquet.

Que trouva- t-il?

Osurprise! Le vase de nuit refusé trois jours avant qui revenait révolutionnairement chez lui.

— Décidément, dit-il, il m'était destiné. Va donc pour le niveau égalitaire. J'aurais cependant préféré i'icil. Celait plus gai.

Ce que les marchands truqueurs de Paris ont gag-né depuis vingt ans est considérable. On ne le saura jamais. Cela se chiffre pardes millions.

Paris se défiant d'eux à la fin, ils mirent la province en coupe réglée.

Ils se faisaient précéder de nombreuses réclames dans les journaux de la localité, procédaient au déballage de leurs caisses quelques jours après.

Une grande salle, louée d'avance, leur permettait de faire une exposition tapageuse que tous les grands amateurs du crû ne manquaient pas d'aller voir.

Quelques belles pièces, bien vraies, de premier ordre, ne devant jamais être vendues, servaient de frappe-Vœil.

Sortes de miroir aux alouettes destinés à empoigner les gogos, elles étaient mêlées à une quantité considérable d'objets sans valeur.

Le jour venu, aidé du commissaire priseur, le marchand offrait en vente publique sa contrebande, que tous se disputaient avidement.

Calme et impassiljle, le Parisien retors soutenait luimême sa marchandise. — Le collectionneur, au contraire, gonflé d'amour, payait, surpayait, s'cnilammait, si bien qu'au bout de huit jours le marchand rentrait à Paris les poches pleines.

D'autres fois, le truqueur arrivait dans un cheflieu quelconque avec quelques pièces seulement, des faïences italiennes de Gubbio et de Gaslelli, des Delft dorés ou de grands plats de Rouen à décor rayonnant.

Il louait une chambre dans un hôtel, se faisait donner la liste des amateurs de la ville, allait chez eux leur offrir ses services à Paris. Tout en visitant leur collection et en flattant leur vanité, il racontait l'histoire de quelques heureuses trouvailles qu'il venait de faire dans une ville voisine et avec lesquelles il rentrait dans ses foyers comme un vainqueur chargé de son butin.

Puis il engageait adroitement l'amateur à le suivre à son hôtel — rien que pour voir et donner son appréciation.

Presque toujours, l'invitation était favorablement accueillie, et, le plus souvent aussi, le marchand, répétant ses visites, trouvait ainsi le moyen d'écouler en catimini, à droite ou à gauche, toutes ses drogues habilement préparées.

Au besoin, dans le cours de sa tournée, il se faisait ravitailler par un approvisionnement nouveau et toujours inépuisable des mêmes pièces tirées à un nombre considérable d'exemplaires.

Le paysan de la Normandie et de la Bretnç^ne s'est fait souvent, pendant la belle saison des voyages, le (collaborateur de ces fraudes.

Il laissait mettre en vedette sur l'un de ses vaisseliers un beau plat de Rouen à la corne.

« Si vous le vendez 100 francs, lui disnit-on, il y aura 20 francs pour vous. Si vous ne le placez {las, je le reprendrai, voilà tout. Je repasserai dans trois mois. »

Une leçon était ensuite apprise au paysan, qui devait la débiter mot pour mot.

Passant par là, un amateur en villégiature voyait, en entrant pour boire du lait dans la ferme, le plat mis bien en vue et recevait la commotion électrique des amoureux.

— Voilà enfin du vrai, se disait-il in petto.

Le Parisien rusé cherchait d'abord à enjôler le paysan naïf. Il lui parlait de sa femme, de ses enfants et de ses bestiaux, pour se mettre bien avec lui. Puis, abordant la question avec indifférence :

— Et ce mauvais plat qui ne vous sert à rien, voulez-vous me le vendre?

— Oh ! m'sieu, j'y t'nons ben !

— Mais si on vous en donnait un beau prix?

— Jamais j'cèderai ça, y vient d'moa grand-pore.

— De belle vaisselle neuve ferait mieux votre affaire... Je vous enverrai en échange trois douzaines d'assiettes de porcelaine blanche.

— Que qu'y dirait, là-haut, mon père, y l'aimait tant!

— Allons, allons, vous n'êtes pas l'ennemi de vos inlérêts, je vous offre 100 francs .

Le campagnard continuait à résister, mais plus mollement. L'amateur, le sentant faiblir, insistait, et il y avait bientôt une dupe à compter de plus ici-bas dans laconfrériedes dupés.

A une autre époque, la faïence manqua de tous les côtés. Les besoins devinrent tellement pressants, qu'un habile industriel eut l'idée de monter une fabrication en grand.

J'entrais un jour dans un grand magasin de curiosités de la rue Lafayette, oiî l'on venait de recevoir par la poste un prospectus de quatre pages.

Le réceptionnaire, que je connais de longue date, s'empressa de me le montrer en souriant.

Sous le vocable de :

Co7npagnie Générale du vieux Rouen,

se fondait une société anonyme au capital de 1,000,000, divisé en deux mille actions de 500 francs. Ce qu'on est convenu d'appeler des grands noms, et qu'on devrait appeler des prête- noms, faisait partie du conseil d'administration.

Des bénéfices considérables étaient assurés aux actionnaires, et des avantages particuliers offerts aux marchands disposés à souscrire à cette vaste émission. On leur garantissait la reprise, au bout d'un certain temps, de tout ce qu'ils n'auraient pas écoulé à leur clientèle.

N'ayant plus entendu parler de ce projet, je dois présumer qu'il aura, comme tant d'autres, somijré dans la tourmente du krack.

Mais je ne serais pas étonné qu'un joiu' ou l'autre cette idée fût reprise. Elle doit talonner encore quelques financiers en quête d'opérations nouvelles.

Il va sans dire que, jusqu'ici, nous n'avons traité que de la contrefaçon, acte déloyal consistant à vendre sciemment comme vieux ce qui est absolument neuf.

Nous exceptons, pour la céramique surtout, de tous nos anathèmes les maisons séculaires qui, ayant négligé leurs anciens modèles, y sont revenus pour satisfaire le goût du public. Mais celles-là, tout en reprenantla chaîne interrompue des traditions du passé, possèdent une marque particulière de fabrication qu'elles appliquent avec loyauté pour ne tromper personne.

Je me suis laissé dire cependant qu'entraînée par le désir de réaliser des bénéfices illicites, une fabrique — une seule et je ne la nommerai pas — avait mis sans pudeur sur ses prix courants, après la désignation des objets, les qualifications suivantes:

— 2" Qualité livrée telle qu'elle est sortie des fours ;

— l'^ Qualité extra, marchandise vieillie . Celle-là n'a pas su résister aux enlraînements. Je

la passe sous silence,pour ne parler que de ces honnêtes maisons qui ont des dépôts à Paris tout le long de la rue Hauteville et de la rue deParadis-Pois-^onnière, et sollicitent parleurs étalages les commandos des commissionnaires. C'est le quartier par excellence

de la céramique. Promenez-vous de ce côté et vous jugerez bientôt de la multiplicité des imitations industrielles. Partout ce ne sont que services complets en Rouen à la Corne, assiettes de Moustiers et plats de Nevers. D'énormes caisses, des tonneaux gigantesques, des harasses garnies de foin, exportent dans toutes les directions, sur de lourds camions, de bonnes et sérieuses copies de nos vieilles industries ressuscitées.

Passons-les rapidement en revue.

La l'aïencerie de Keller et Guéi in kLunéviWe, fondée par les Ghambrettes, sous le roi Stanislas, fait encore ces lions et ces chiens huches autrefois sur les pilastres d'entrée des maisons bourgeoises, et destinés à se contempler éternellement. C'est d'eux que vient l'expression si populaire : Se regarder en chiens de faience. Cette môme usine imite aussi le Strasbourg, mais ses produits sont loin d'atteindre la finesse des anciens types.

La maison Majorelle, de Nancy, qui s'occupe aussi de l'ameublement, fait le Strasbourg et le Niederwiller, mais sans aucune prétention à l'exactitude. Ses produits sont tellement pimpants et dorés, qu'ils ressemblent à de véi'itables cartonnages. Cela s'achète chez les confiseurs Charbonnel, Boissier et Gouache, parmi les jolies choses dontonfait présent aux dames à l'époque du premier de l'an.

La fabrique de M. J. Aubry à Bellevue près Toul, fondée vers le milieu du dix -huitième siècle, marque d'un T traversant un A. Elle conserve les moules lypes dos groupes de Gy filée, composés avec tant d'ai't et de linesse. Si vous désirez l'une de ces petites statuettes de fantaisie, il est toujours facile de vous

en procurer. Vous pouvez choisir entre le Charpentier et le Tailleur de pierres, Bélisaire et Vénus, VAgréable leçon et les Amants surpris. Je vous i-ecommande surtout le Savetier et la Ravaudeuse. Ce sont tout bonnement deux petits chefs-d'œuvre de sentiment. Le Savetier est dans son échoppe, la Ravaudeuse dans son tonneau ; l'un siffle son sansonnet, l'autre regarde son chat guettant un oiseau. A Sarreguemines, M. Utzschneider fait des grès anciens. MM. Barluet et C'" de Creil et Montereau (médaille d'or de 1867) produisent des assiettes de Niederwiller par l'impression, mais le report ne donne pas les effets du pinceau. — Leur marque se compose d'un G et d'un M entrelacés (Creil et Montereau); quelquefois elle se borne aux initiales B et G'*.

Tous les genres de faïences sont aujourd'hui imités par la décalcomanie à Gien, dans la fabrique de la société anonyme dirigée par M. Gustave Gondouin, qui s'inspire des meilleurs décorateurs des dix-septième et dix-huitième siècles,et fait revivre les dessins de Berain, de Gallot, de Redouté et dede Marne. Sesfaïences, genre Marseille, surpassent toutes les autres par la réussite de leur coloris.

M. Montagnon, médaille d'or de l'exposition de 1878, fait, à Nevers, les anciens fonds gros bleu à décor blanc et jaune avec une rare perfection. Il a aussi abordé le genre italo-nivernais, bleu sur blanc, de la première période italienne, le Moustier bleu et le vieux Rouen rouge et bleu. Un bon point à cet honnête fabricant. Il marque d'un M traversé par un A, avec un nœud d'une couleur verte, qu'il faut expliquer par un mauvais jeu de mois :

Nœud-vert — Nevers.

A Locmaria, près Quimper, travaille la faïencerie de MM. de la Huhaudière, fondée par Bousquet, de Marseille, à la (in du dix-seplième siècle. 11 maria sa fdle à B.'Uevaux, faïencier de Nevers,el son arrière-;)Ctite-lille àPierre Gausey, faïencier de rioiion. Avec cette fusion céramique on devait faire natuiellementà Quimper du Marseille, du Nevers et du Rouen. C'est ce qui arriva.

Lesmou'.es et les anciens poncis ayant été pieusement conservés, la fabrique i)eut produire, aujourd'hui comme alors, ces pièces qui charment tant les amateurs. Un service à la corne, de 77 pièces, peintes à la main sur émail cru et cuites au grand feu, coûte 605 francs. Elles ne craignent ni l'air, ni le soleil, ni l'eau bouillante. Ajoutez un zéro , vous ne pourriez les avoir en ancien. Voilà des innovations auxquelles nous nous empressons d'applaudir.

J'ai vu de cette maison au musée de Sèvres (sous le n" 7,130} une jardinière d'applique à pans coupés, décoration polychrome et ornements rocaille. Elle était marquée H. B et datait de 1876. C'était, ma foi, Ibrt bien fait.

MM. Porquier et Beau, de la même ville, font aussi du vieux Rouen de commerce, mais avec des bleus et des rouges criards qui détonnent à dix pas. Leurs produits sont signés //. Porquier fecit et pinxit, ou simplement P.B sur un émail tl'une teinte verdâtre ne pouvant i.iduire personne en erreur. « Ce n'est qu'aux bains (le mer qu'on peut prendre ces faïences pour du vieux Rouen, comme dit mon ami Gouellain. »

M. Fourmaintraux-Coitrqiiin,k Desvres (Pas-de- Calais), fait aussi quelquefois des imitations de Rouen polychrome. Dans l'ordre d'idées qui nous occupe, t'est ce qu'il y a de plus inférieur : des jaunes éton-

ii.iuls, des roug-es affreux et des bleus d'indigo écœurants. Du reste, cela s'explique : cette fabrique ne travaille pas d'après nature. Très probablement elle a pris ses modèles dans les gravures des livres de céramique. Gela n'est pas suffisaii t ; aussi arrive- t-elle à des résultats défectueux. Samarque se compose d'un chiffre entrelacé. Elle est presque inutile, car il n'y a pas d'illusion possible, avec la meilleure volontédumonde. liistori a imité les faïences gros bleu de Nevers, Sèvres a de lui un petit panier à treillage qui peut faire illusion. La note bleue a été bien donnée. Elle est dans le ton.

Comme je l'ai nettement déclaré à plusieurs reprises, ces fabriques ne font pas de la contrefaçon, puisqu'elles mettent leur signature sur toutes leurs pièces.

Seulement, parmi ceux qui leur achètent, s'il se trouve des marchands honnêtes, on en rencontre aussi qui ne le sont pas.

Ceux-là grattent avec un grès les marques des grandes fabriques ; le cachet spécial disparu, ils s'adressent à un vieillisseur; Magnis, mort il y a fpielques années avec une petite fortune, était très ii]i]irécié dans ce métier un peu borgne.

L'assiette est usée au fond et au bord par le frottement sur la meule, en laissant tomber goutte à goutte par un tuyau de pipe un liquide corrosif; le procédéamême été perfectionné. Les grands artistes en ce genre ne se servent plus du leur; ils font user

les pièces naturellement par des enfants qui les frottent sur des parquets sales.

Les lignes fendillées sont obtenues par un refroidissement brusque de la pièce, trempée alternativement dans de l'eau chaude et dans de l'eau très froide. Les bavures ainsi que la patine sefontpar un mélange spécial de vin et de poussière dont on enduit la pièce, qu'on remetdansunfourdontonvient de retirer le pain. On donne ainsi aux tons une teinte qu'ils ne peuvent avoir à la cuisson. Le fumier achève l'œuvre et noircit les craquelures de la couverte, faites avec un tierspoint.

Quand tout est bien préparé, il ne reste plus qu'à inventer une histoire quelconque, que gobe toujours l'acquéreur.

Cependant, sans aller consulter un expert attitré, certains signes particuliers peuvent, en dehors de l'expérience, qui ne s'acquiert qu'avec l'étude, faire reconnaître, par des moyens mécaniques et techniques, les faïences authentiques de celles récemment décorées ou réparées avec art.

Pour les fraudeurs, comme pour les triomphateurs romains, la roche Tarpéienne est près du Gapitole. Trois sens sur cinq peuvent guider l'amateur dans ses recherches.

La vue. L'émail ancien est peu brillant, avec un œil blanc ou légèrement verdàlre. Rien n'est heurté dans les couleurs ; le temps a progressivement assoupli les nuances, même sous l'émail. Au contraire, la couverte des pièces contrefaites présente un blanc

douteux et des couleurs criardes. Notez aussi que lieux couleurs n'ont jamais pu être imitées parfaitement, le rouge de fer et le bleu peint sur cru, et ajoutez que presque toujours la régularité dans le trait est un indice infaillible de contrefaçon.

L'odorat. C'est le moyen de reconnaître aisément les réparations, lorsqu'on ne peut pas les démasquer avec de l'alcool à 84 degrés. Le vernis ayant servi au restaurateur laisse une odeur aromatique. Il est très curieux de voir dans les ventes les acheteurs, tous myopes, regarder de très près et promener leur nez sur les faïences, comme pour y tracer des caractères fantaisistes. Ceux qui ne sont pas initiés à la chose peuvent se figurer que la vue basse est l'indice significatif de la passion céramique, tandis qu'on se borne ainsi à flairer l'essence. Les pièces authentiques et intactes n'ont absolument aucune odeur.

Uouie. Les faïences rouennaises surtout possèdent une sonorité particulière. Les vibrations sont pleines, nettes, d'une grande acuité. Gela tient à la cuisson et au choix de la pâte. Autrefois, les objets passaient plusieurs fois au four, et les terres employées jadis sont aujourd'hui tout à fait épuisées.

Afin d'éviter les retraits, on se sert beaucoup maintenant, pour les pièces fausses que l'on surmoule, de terre cimentée, dans laquelle il entre une partie de terre déjà cuite; mais, une fois la cuisson opérée, il n'y aplusd'homogénéité, pas de sonorité franche. Les vibrations, si on choque la pièce avec l'index, rappellent le creux, le fêlé. En outre, les pièces restent très friables et se gercent facilement.

Et voilà ! Ayez pour acheter des faïences :bon œil, bon nez et bonne oreille !

PORCELAINES DE SEVRES.

Paie tendre et pâte dure. — BrongniarL vendant la pâte tendre. — De tribus impostoribus. — Le déjeuner de Pérès. — Gardes françaises armées de fusils à piston. — Le coup de roulette. — Les Anglais au Palais-Royal. — Mesures nouveilos prises par le direrteur Lauth. — Pseudo-pâte tendre de ïournay. — L'hôtelier de Caserte. — Lettres de l'année. — Vitrine des contrefaçons à Sèvres. — Les porcelaines de famille. — Utilité du téléphone. — Le service du prince de Condé.

C'est dans le grand bâliinent élevé au bout du pont de Sèvres, la Mamifacture nationale de porcelaines, que je suis allé puiser la plus grande partie des indications dont j'avais besoin pour écrire ce chapitre. Aucun livre, si bien fait qu'il soit, ne peut suppléer àceteiiseignement par les yeux. Rienne vaut les explications données, pièces en mains, par les gens du métier.

Avant d'aborder mon sujet, (jnelques explications me semblent nécessaires.

Ou sait qu'il y a eu, au siècle dernier, et <|u'il y a encore, depuis quelques années seulement, deux sortes de porcelaines fabriquées par notre Manufacture nationale.

La plus ancienne, la pâte tendre, appelée Vieux Sà'/YS, a commencé la réputation de cet établissement.

La pâte se compose d'une fritte ou produit artificiel additionné de marne et de craie. Le cristal produit la glaçure. A la cuisson, les peintures pénètrent le vernis et offrent ensuite à l'œil un glacis parfait. Malheureusement ce produit délicat, qui peut recevoir des fonds éclatants, se raye très facilement et ne supporte pas le feu.

La seconde sorte s'appelle la porcelaine dure. Elle est semblable à celle de la Chine, et faite avec des produits naturels. Le kaolin donne la pâte, et le feldspath fournit la couverte, que le feu transforme en un vernis très dur.

C'est la première de ces fabrications que l'on falsifie souvent, en raison de ses hauts prix. La pâte dure est bien plus négligée par les truqueurs de haute volée. Elle n'a pas assez de valeur. Quelques petits fraudeurs seulement s'en occupent, connue nous le verrons plus loin.

Lors de l'arrivée de M. Brongniart à la direction de la Manufacture de Sèvres, il restait un nombre considérable de pièces eu pâte tendre, en cours d'exécution dans les ateliers, ou mises au rebut dans les magasins.

Le nouveau directeur était un grand chimiste. Il avait de précieuses qualités cornmt! administrateur, mais le côté artistiijue des choses lui échap|)ait absolument. Il n'aimait pas la pâte tendre. Aussi, avec un manque absolu de goût, résolut-il de se défaire complètement de ces témoignages importuns des gloires du jiassé.

« En 18iy, raconte Jacquemart, trois brocanteurs, « les sieurs Pérès, Irlande et Jamart, acquirent à vil « prix tout ce qui restait de vieux Sèvres.

.12i LE TRUQUAGE

« Pour tirer parti de ce marché; nos industriels « vinrent établir, auprès de la Manufacture, un atelier « de décoration.

« Tâtonnant quelque peu, recueillant les traditions « partout où elles pouvaient s'offrir, aidés par les con- « seils des ouvriers, ils finirent par jeter dans le « commerce des produits assez parfaits pour tromper « les curieux et dérouter les plus fins connaisseurs. »

Chose singulière ! l'une des premières supercheries des faussaires devait venir se dévoiler à Sèvres même.

Un riche personnage avait acheté, comme ayant appartenu au roi Louis XVI, un déjeuner à fond bleu de roi, rehaussé d'arabesques d'or bruni. Sur toutes les pièces, des médaillons représentaient Louis XIV et les principales femmes célèbres de sa cour.

En 1816, ce déjeuner composé d'un plateau octogone, d'une cafetière, d'un sucrier et d'un pot à lait, fut offert à Louis XVIII, et il prit place aux Tuileries dans le mobilier de la couronne.

A la suite de quelques observations faites par des connaisseurs, ce souvenir de famille devint suspect au comte de Pradel, intendant de la liste civile. Il jugea à propos de faire contrôler officiellement l'origine des pièces.

Les administrateurs de Sèvres et quelques hommes expérimentés furent appelés à se prononcer

Ils reconnurent que le déjeuner était antérieur à la Révolution en ce qui concernait la pâte et les fonds bleus, mais que les miniatures n'avaient pas le caractère du dix-huitième siècle; le décor annonçait une composition récente, et les ors ternis témoignaient une cuisson nouvelle.

Telle était l'opinion de la commission, quand l'exa-

men des marques vint établir d'une manière indiscutable la certitude de la fraude.

Le monogramme du peintre était un S suivi do points. On passa en revue la liste des anciens peintres, décorateurs ou doreurs altacbés à la Manufacture.

A la lettre S se trouvaient :

Sl\ssox, — mais il peignait des fleurs!

ScuRADiE, < — dont la spécialité était les oiseaux!

Sioux, — très habile pour les bouquets détachés!

Impossible de leur attribuer des miniatures. Puis, du reste, ils avaient une autre marque plus compliquée qu'un S pur et simple.

Après quelques recherches, on constata que l'initiale S était celle de Soiron, émailleur spécialement employé dans l'entreprise Pérès pour les sujets à figures.

L'imposture ainsi dévoilée, le service ne pouvait rester aux Tuileries ; il fut envoyé à Sèvres, où on peut le voir encore aujourd'huidans la salle consacrée àl'explicationpubhque des phases diverses du travail de la manufacture, 11 est là, comme un avertissement aux curieux et un témoignage du savoir-faire des contrefacteurs.

Mais pour une fraude découverte, combien ont passé inaperçues ! Le trio signalé plus haut, tout en fabriquant en France au commencement du siècle, faisait en même temps préparer en Angleterre une masse considérable de ces pâtes tendres blanches. Une fois peintes, elles passaient chez les amateurs à des prix très élevés.

Aussi toute cette époque de sophistication n'estelle pas toujours facile à reconnaître. Les marchands hésitent souvent, et lors([ue les collectionneurs ont

des doutes, il vont consultei', àPassy, André, qniaun coup d'œil merveilleux.

Voici en quelques mots la façon de distinguer d'une manière à peu près sûre et certaine les vraies pâtes tendres des fausses.

La présence du vert de chrome dans la peinture de- bouquets et des paysages est un signe indéniable de contrefaçon. Avant la découverte de l'oxyde de chrome, on employait universellement, dans la préparation des verts, l'oxyde de cuivre. La fixité et la coloration du vert à base de chrome en firent adopter l'usage à la manufacture de Sèvres vers 1802. Les contrefacteurs ne songèrent pas à bannir de leur palette le nouveau venu : par cette imprudence, ils nous ont laissé un moyen facile de reconnaître la fraude. Le vert de chrome est plus chaud, plus jaune que le vert de cuivre, et ne possède pas, comme ce dernier, les reflets métalHques que l'on peut observer sur les porcelaines de la famille verte. Un œil exercé saisit facilement ces différences de tons.

La dorure des pâtes tendres décorées hors de Sèvres a un caractère particulier. Sur les vraies porcelaines, l'or, mis en épaisseur, sablé au sortir de la moufle, dessiné au bruni avec des clous, avait toujours une certaine matité. La substitution de l'agate aux clous dans les brunissoirs, vers le commencement de ce siècle, a modifié de beaucoup les caractères de la dorure. Secs, nets, très arrêtés et parfois profonds, les traits brunis du vieux Sèvres s'éloignent de bea-ucoup des traits plus larges, moins écrits, moins gravés des imitations.

Malgré tout, je ne suis pas bien certain que quelques-uns de ces produits hybrides qui m'occupent n'aient pas pris place dans les vitrines des musées céramiques étrangers.

Quant aux amateurs, ils peuvent être persuadés qu'ils en ont f/o/?^ sans le savoir. N'a-t-on pas prétendu que, dans le service de Buffon, vendu en 1881 chez M. Léopold Double, dans son hôtel de la rue Louis-le- Grand, s'étaient glissées, comme des intruses, quelques assiettes de l'époque des Pérès !

Heureusement que la fraude se trahit de temps à autre par quelques bévues qui éclatent comme un éclat de rire et réveillent l'engourdissement des amateurs. Sur des vases magnifiques, un truqueur mal avisé a placé des gardes françaises coiffés du tricorne Louis XV et armés, étourdiment, des fusils à piston du temps de Louis-Philippe h".

On ne peut songer à tout.

Une bonne note, en passant, à l'expert Gandouin. Dans le catalogue de la vente de M. de Viel-Gastel, faite le 27 avril 1883, il a mis textuellement :

Deux jardinières fonds verts à rehauts d'or encadrant des réserves, avecbouquets et attributs champêtres.

(Pnrcelainti ancienne de Sèvres, pâle tendre, décor moderne.)

Jusqu'en 1848, Sèvres vendait ses rebuts de porcelaine blanche sans se soucier de l'usage que l'on pouvait en faire.

Mais à partir de celte date, la Manufacture, pour déjouer les nombreuses fraudes qui lui étaient sig-na- Ices, se décida à mettre sur toutes les pièces, avant Ja cuisson, avec modification du millésime, une marque imprimée en vert de chrome.

Ainsi le petit carré S. 50 , placé sous la couverte,

iudi(iuait l'année 1850 comme étant celle de la fabrication de la pièce.

Depuis cette année 1818 jusqu'en 1873, on a classé aux rebuts, à la sortie du four, les pièces atteintes de points noirs, de fissures légères ou de déviation de forme.

Les porcelaines blanches mal venues à la cuisson, impossibles à conserver comme choix, avaient, à celte époque, leur marque coupéed'uncoupde rouC; en travers sur l'émail, de même que jadis sur certains écussons on mettait une barre transversale de bâtardise

Ces rebuts étaient ensuite vendus au public pour le compte de la Manufacture, et ce stigmale avait pour but d'empêcher la contrefaçon, de les décorer après coup.

Mais les faussaires, comme -Guzman, ne connaissent pas d'obstacles.

Ils bouchaient adroitement, d'une pâte revêtue d'un émail factice, le sillon de la roulette, puisils ajoutaient la vignette Décoré à Sèvrcfi, ce qui était des plus facile, cette marque spéciale n'étant posée que sur la couverte au feu de moufle.

Entre ces mains habiles, ces pièces tarées se transformaient en pièces de choix. Par une adroite déco-

raîioii, tous les défauts disparaissaient peu à peu. Il ne restait plus qu'à trouver des gobeurs, opération toujours très facile, vu le nombre très grand qui en existe ici-bas.

Que de fois nous les avons vus, ces spécimens du plus mauvais goût! {Note 7.) On en rencontre encore dans la rue Vivienne ou sous les arcades du Palais- Royal : assiettes embellies des médaillons de Marie- Antoinette et de la princesse do Lamballe, coupes de milieu condamnées parleurs premiers juges et régénérées sous de brillantes coul(3urs, plats creux étalant des portraits oîi les pieds sont plus élevés que la tôle, vases enluminés oii les bergères lancent des œillades assassines à des bergers enrubannés trop éloignés pour s'en apercevoir.

Vous vous demandez peut-être où tout cela peut se caser ? — Je vais vous le dire ; restez quelques minutes devant la devanture de ces magasins, et vous verrez les Anglais qui fréquentent ces parages s'arrêter en contemplation. Au bout de queliue temps, charmés, fascinés et n'y résistant pas, ils tournent le bouton de la porte du magasin et achètent ces produits de mauvais goût, qu'ils emportent chez eux comme des souvenirs précieux de notre grande industrie nationale.

Voyant l'inutilité de ses efforts pour déjouer la fraude, l'un des directeurs de la ]\I;mufacture sup-' prima le coup de roulette. De 1873 à 1879, M. Louis Robert fit vendre les rebuts, sans autres marques que celles du tourneur et de l'émailleur, toujours faites par un poinçon et en creux sur la pâle crue.

L'émailleur mettait seulement son initiale et le tourneur la première lettre de son nom, avec elle les deux derniers chiffres du millésime et le mois de l'année au-dessous — par exemple :

Ce qui veut dire : tourné par Baillieu dans le troisième mois de l'année 1874.

Cette précaution déroutera quelque peu les fabricants de porcelaines des châteaux. Qu'ils osent donc maintenant poser les médaillons de Dreux du temps de Louis-Philippe ou la marque de Saint-Cloud du temps de Napoléon III sous un bol qui porte déjà pour les yeux expérimentés la date précise de 1874.

En 1879, M. Lauth arrive à la direction de la Manufacture. Dès son entrée en fonctions, il fait prendre au ministre des Beaux-Arts plusieurs arrêtés, présentant de sages précautions.

Sur son initiative, la marque, placée sur couverte, est mise sous couverte, c'est-à-dire sous l'émail après le feu du dégourdi. Mais ses mesures ne s'arrêtent pas là.

La vente de la porcelaine blanche aux particuliers est interdite. Elle ne peut plus sortir même avec filets d'or, chiffre personnel et la marque : doré à Sèvres. Retrait complet, absolu, de ce côté. Plus de services livrés sur commande aux amateurs.

En outre, les pièces de rebut reçoivent trois emplois déterminés :

La première calégoi'ie doit être détruite, la seconde donnée aux hospices, el latroisiènio décort'e à Sèvres, de façon à être mise en circulation dans le commerce courant.

Do plus, en raison des jugements que règle la jurisprudence des contrefiiçons, l'habile M. Lauth, décidé à agir énergiquement, dépose les marques de la Manufacture comme celles d'une simple fabrique. De celte manière, en règle avec la loi, il se trouve armé contre les faussaires et peut les traîner devant les tribunaux lorsque l'envie lui en prendra.

Tout cela gênera le commerce interlope des porcelaines dures, mais, constatons-le avec regret, n'em- ]iêchera pas la France d'être inondée de fausses pâtes tendres.

Les porcelaines blanches anglaises, pseudo-pâtes tendres de Minton,et celles de Tournay continueront à être servies aux amateurs peu retors.

Avec elles, les marques de leur origine disparues, on fait toutesles époques, (îomme cet hôtelier de Caserte que je rencontrai un jour en voyageant de Rome à Naples, et qui me disait avec orgueil :

— Chfique année m'arrivent de France vingt pièces de Narbonne. Ma cave est ainsi bien garnie. Aloi's avec elles je fais mon vin ordinaire, mon bordeaux supérieur et mon bourgogne extra. Les Italiens n'y voient que du feu.

LE TRUOUAGE

Je ne parlerai pas des faux Sèvres faits avec les porcelaines de Mennecy, de Sceaux, de Bourg-la- Reine, que les arrêts du conseil désignaient jadis dédaigneusement de commiuies. Ce sont des falsifications du siècle dernier, très faciles à reconnaître par leur émail défectueux, qui est si loin d'atteindre la perfection de celui de Sèvres, l'établissement aristocratique et privilégié de l'époque.

j\Iais nous nous occuperons de la vieille manufacture de Saint-Amand, qui a longtemps répété ses anciens modèles, et qui avait conservé la tradition de la pâte tendre jusqu'en 1879.

Elle a éteint ses fours et ne fabrique plus aujourd'hui. Malheureusement, elle avait un stock considéraljle de pièces blanches conservées en magasin. Yen lues en bloc pour la liquidation de la fabrique, elles ont servi à ravitailler les truqueurs sans vergogne, qui les ont badigeonnées des roses de la Poinpadour et des bleus pâles de la Dubarry.

Un trop habile industriel a même établi cette exploitation en grand. Il se charge de fournir aux marchands des services entiers avec marques justificatives de Sèvres.

Cependant, quand on a l'habitude de regarder de près les vraies pâtes tendres, on reconnaît vite le ton

blanc laiteux de la couverte de Sèvres, tandis que les produits de Saint-Amand n'offrent aux regards qu'une surface bise ou bleuâtre de ton.

Les faussaires vont très loin. Ils reproduisent hardiment, d'après les données de l'histoire, la marque des deux L tracée au pinceau en bleu pour les pâtes tendres, et surmontée d'une couronne royale pour les porcelaines dures, jusqu'en 1792.

Ils mettent également la lettre de l'année, car Sèvres se servait, comme on le faisait pour l'argenterie, des lettres de l'alphabet pour désigner l'année

Ainsi A indique 1758.

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