‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 14 sur 35 · TERRES-CUITES · texte numérisé non relu

TERRES-CUITES

La reproduction des Tanagra. — L'art d'accommoder les restes.

— Des antiquités, mon prince! — La terre cuite de GUiberti.

— Baslianini et ses œuvres : le buste de Benivicni, la chanteuse florentine, Jérouîe Savonarole. — Est-ce de Clodion?

La terre glaise est, de toutes les matières, celle qui se prête le mieux aux manœuvres des faussaires. C'est aussi celle qui trahit le plus facilement leurs secrets.

En effet, une fois la cuisson opérée, les copies surmoulées sont toujours d'un douzième plus, petites que les originaux, par suite du retrait de la terre pendant qu'elle sèche dans le four.

C'est là un grave inconvénient, auiiucl il est impossible de remédier, et qui a dérouté plus d'une fois bien d'ingénieuses combinaisons. Aussi quelquefois ces aimables chevaliers de la sculpture ont-ils remplacé la glaise par le plaire, auquel ils ont donné le ton de la terre cuite, grâce à une couleur préparée à la gomme arabique, et composée d'ocre jaune et de brique rouge. Au premier coup d'œil on peut y être aisément trompé.

C'est ainsi que se fait le faux Tanagra. Ne craigne/. plus que les gisements s'épuisent. La ville mort ; continuera indéfinimont à être peuplée de Tanagrécnnes enterre cuite. M. Camille Lécuyer n'est plus le seul à en posséder. Gomme un pacha de la Corne d'Or, vous pouvez en peupler votre maison. Voulezvous des joueuses d'osselets vêtues d'un chitougris, ou des jeunes filles au chapeau pointu ? Désirez-vous des bacchantes couronnées de feuilles et de fruits, ou des Léila accompagnées de leurs amoureux ? Aimezvous les Béotiennes enveloppées dans leur himation rose, ou les Tcrpsichores aux seins nus? Vous n'avez qu'un mot à dire, et on vous en fera à la douzaine. Rien n'y manquera, ni le ton des chairs, ni le rouge des lèvres, ni le roux des cheveux, ni le blanc des yeu.K, ni la coloralion variée en bleu, en gris et en noir des vêtements et des accessoires. La pose sera charmante, et le modèle ne laissera rien à désirer. Il y aura même çà et là des traces de dorure pour compléter l'illusion.

Voici, du reste, la recette détaillée de leur fabrication, à ces charmantes grecques. Je la tiens du fabricant lui-même. Lisez-la, et après vous pourrez opérer au besoin vous-même, comme Pierre Petit.

Prenez d'abord du fit de fer et faites une armature ayant la forme grossière de la statuette que vous désirez obtenir. Recouvrez de plâtre. Modelez ensuite. Passez par-dessus, avec un pinceau ad lioc,uue composition rappelant le grain de la terre. Délayez des couleurs d'aquarelle ; appliquez-les en teinte plate avec soin. Complétez par quelques bribes d'or. Laissez sécher le tout, et servez aux amateurs.

Vous le voyez, le procédé est des plus simples.

Beaucoup y sont pris, bien que le produit olilonu manque de légèreté et difiére sensiblement des vrais Tanagra, qui sont creux et faits dans des moules. Seulement, si par malheur la pièce tombe, on découvre le pot aux roses.

Du reste, y a-t-il des Tanagra intacts? Toutes ces pclites statuettes. Pan, Silène, Ei'os, Hercule, bacchantes et satyres, ont été trouvées brisées dans les tombeaux. Il faut presque toujours les ré-parer. En Grèce, cette opération se fait assez mal; mais chez nous, les morceaux sont assemblés avec art, grâce à la bienheureuse gomme laque, patronne des restaurateurs. Les soudures sont masquées par une pâte recouverte de couleur, et ensuite le tout subit un badigeonnage inspiré par un sentiment profond de l'art antique.

LTtalieestune vaste boutifjue d'antiquités frelatées. C'est une mine féconde que l'Eirope n'épuisera jamais, pas plus que les Danaïdes ne pouvaient remplir avec de la persévérance leur tonneau.

Ce grand bazar oriental alimente sans cesse la curiosité et jamais ne se vide. Il y a bel âge que le dernier objet d'art est parti. Cela ne fait rien. Une foi ardente continue à animer les visiteurs russes et anglais qui courent les magasins de Rome, de Florence ou de Venise.

Les étrangers, parleurs demandes incessantes, ont j}Oussé eux-mêmes à la fabrication des objets qu'ils recherchent. En sortant des Musées où les raretés

abondent, ils ne peuvent se figurer qu'ils n'en retrouveront pas tant qu'ils en voudront tout le long- de leur chemin.

Aussi, pour les satisfaire, a-t-on dressé les petits enfants à courir pieds nus après leur voiture en les appelant a Mon prince! » et à leur offrir des objets trouvés soi-disant dans des fouilles récentes. — Du côté de Naples, aux environs de la Solfatare, les parents n'ont d'autre industrie que cette exploitation. Le père produit la pièce brute, la mère la vieillit, et la petite iille la vend avec les grâces naïves de son âge.

Dans un ordre d'idées plus élevé, on peut dire qu'à l'usage des délicats il existe en Italie beaucoup de terres-cuites copiées sur l'ouvrage de Ficoroni, De larvis scenicis et figuris comicis. Les voyageurs les plus lettrés ont été souvent avec elles la victime des Florentins.

Du reste, les exemples démaquillages de terra cotta sont si nombreux, qu'ils envahiraient ce travail; or, dans cette question, la pratique valant mieux que la théorie, je me bornerai à citer quelques faits. Les mœurs des faussaires sont aussi utiles à étudier que leurs procédés. Mes lecteurs en apprendront plus do cette manière qu'avec de longues dissertations scientifiques.

Le peintre Timbal, mort il y a quelques années en laissant une assez belle collection dont une partie a été léguée au Louvre, était à Florence en 1865.

LE TRUQUAGE IGO

Il croit voir chez un antiquaire une terre-cuite de Ghiborli représentant la Vierge et son enfant, entoures et adorés par des anges. Dissimulant son émotion, il achète immédiatement ce groupe sans marchander, lOÛ francs, prix demandé.

Vingt-quatre heures après, Timbal était prévenu par ses amis qu'il n'avait rencontré que le dixième surmoulé au moins de l'original. Depuis longtemps ce dernier, une chose superbe, avait été, de notoriété publique, vendu au directeur de la Galerie nationale de Londres.

Fort en colère de sa bévue, Timbal arrive immédiatement chez le marchand pour lui rendre son acquisition. Celui-ci refuse net et lui dit :

— Monsieur, si ma terre-cuite était un original de Ghiberli, elle vaudrait au moins 3,000 francs, et vous ne seriez pas venu me la rendre. J'aurais fait une très mauvaise affaire, et vous m'auriez trompé. Ce n'est pas votre cas. Le groupe vaut ce que vous l'avez payé. Gardez-le. ]\Ioi, je conserve vos iOO francs.

Le marchand avait peut-être raison?

Les mystifications du sculpteur Bastianini sont les plus célèbres : elles doivent tenir une large place dans ces études ; mais il faudrait la plume mordante de Paul-Louis Courier et la verve spirituelle de Chainplleury pour les bien raconter.

Bastianini, né à Fiesole, dans les environs de Florence, de parents pauvres, était élève du sculpteur Torriui.

Tout jeune encore, il imita dans la perfection les basreliefs en marbre du quinzième siècle, que des antiquaires lui achetèrent pour les revendre comme des œuvres du temps passé.

En 1848, Jean Freppa, marchand à Florence, voyant le parti que l'on pouvait tirer de ce talent naissant, chercha à l'attirer à lui. Il lui avança l'argent nécessaire pour louer un atelier et se pourvoir de modèles. Puis il l'engagea vivement à diriger ses éludes vers le commencement de la renaissance artistique, cette éblouissante épopée qu'il paraissait si bien comprendre.

C'est le moment oiiBastianini exécuta des cheminées du quinzième siècle en brocatelle d'Espagne, plusieurs bustes de femmes célèbres, et un bas-relief représentant une sainte famille, ({ui alla chez un antiquaire. Le bas-relieffutattribué au Yerrochio,achetéparunnégocianten objets d'art, et vendu ensuite à l'un des plus grands musées d'Europe, où. on peut le retrouver au catalogue, comme l'un des chefs-d'œuvre de la Renaissance italienne.

En 1864, Bastionini eut l'idée de faire, avec un modèle vivant, un buste en terre cuite auquel il donna le nom de Benivieni, l'illustre poète florentin mort à 89 ans, après une carrière chargée de gloire.

Défenseur dévoué et presque imprudent de Savonarole, Benivieni a laissé à Florence le souvenir d'un profond érudit. Ami do Pic de la Alirandole, il fut couché à côté de lui nans le môme tombeau. Le pinceau magique de Lorcnzo di Credi a retracé, dans un portrait célèbre, la figure de cet homme, qui avait une grande réputalion dans les lettres.

Mais, pour faire son Benivieni, B.islianini s'occupa

1 eu de rechercher ces anciens portraits. II se borna à reproduire les traits caractéristiques d'un ouvrier do la manufacture des tabacs nommé GuiseppeBonaïuli, et surnommé el Priore. Il eut soin de donner à son buste l'apparence d'une œuvre florentine du quinzième siècle, et sut habilement lui conserver la fidélité archaïque du costume, en le coiffant du petit bonnet que l'on retrouve sur la tête de Botticelli, dans la fresque de Filipjiino Lippi à l'église del Carminé.

Puis, dans la terre encore fraîche, il traça à la pointe, d'une main ferme, une inscription se rapprochant des caractères anciens, et baptisa ainsi son œuvre, suivant son projet, du nom fameux de l'anu de Savonarole.

HIEI^nius bEi\1VIF:NI pOUr IIIERONIMUS lîENIVIENUS

Ce qui veut dire, traduit en bon français : Jérôme Bemvieni.

Le buste, p>Tyé 350 francs, passa, comme de juste, dans les mains de son protecteur Freppa. C'est chez lui que le vit M. deNolivos, grand voyageur et pourvoyeur attitré des plus grands collectionneurs de Paris.

En dix minutes l'affaire fut bâclée pour la somme de 700 francs. Seulement Freppa imposa la condiiion de participer pour 1,000 francs dans le bénéfice que la revente pourrait rapporter.

— Convenu, dit M. de Nolivos, sans hésiter.

Et il tira les sept billets de 100 francs de son portefeuille, en échange d'un reçu — voyez l'habileté ita. lienne! — constatant tout simplement que ledit buste lui était vendu tel que lui, M. de Nolivos, pouvait le voir et le juger.

A l'arrivée du buste à Paris, son nouveau propriétaire, l'ayant décrassé, reconnut subitement qu'il était ancien, et s'empressa d'écrire à son vendeur de Florence que décidément il n'y connaissait rien.

Freppa resta rêveur et quelque peu étonné do cette communication tardive et inattendue. Elle avait bien son utilité cependant, et nous allons aisément le démontrer.

Nousretrouvons en effet, en 18G7,leBenivieni faisant grande figure à l'exposition rétrospective du Palais des Champs-Elysées, et recevant les hommages empressés de la foule. Les plumes les plus autorisées dans les questions d'art lui payent un juste tribut d'admiration.

« Nous n'avons pas connu Benivieni ! s'écrie un critique influent; nous jurons qu'il est ressemblant! Quel est l'auteur de ce morceau? On serait tenté de prononcer successivement les plus grands noms de l'époque Florentine, qui eut de si merveilleux sculpteurs! »

Bref, un concert d'éloges éclate de tous les côtés. Ln buste est prôné, fêté et déclaré être une œuvre parfaite. Ce n'est qu'un cri général d'admiration.

Le propriétaire ne se tenait pas de joie devant ce succès sur lequel il comptait si peu. On lui fît croire qu'il avait bien mérité du pays avec une pareille conquête. Rapporter un semblable clief-d'œuvre était un trait de génie, lui répétait-on tous les jours. Grisé, il

espéra même un instant qu'une décoration prochaine serait sa récompense.

Quelques mois plus tard, M. deNolivos vendait ses collections à l'hôtel Drouot, et, parmi ses nombreux objets d'art, se trouvait en première ligne l'heureux pastiche de Bastianini, attribué sur le catalogue à l'époque de Lorenzo di Crcdi.

Jusqu'à 11,000 francs, les enchères partirent comme un feu d'artillce. Après, le baron Triquetti poussa jusqu'à 13,100 pour le compte d'un noljle proscrit ; mais, lorsqu'il vit le Louvre lui disputer le buste, il s'effaça immédiatement. A 13,600 francs, il fut définitivement adjugé, pour l'Etat, à M. de Nieuwerkerque, membre de l'Institut, directeur général et surintendant des Beaux-Arts de la maison de l'empereur.

Après avoir fait quekpio temps l'ornement des galeries artistiques du purintendant, le Benivieni passa dans ce Panthéon qui s'appelle le Louvre,et vint prendre place dans la salle de la Renaissance, au milieu des dieux de la sculpture, à côté du Prisonnier, de Michel- Ange; de la Nymphe du Château d'Anet, de Benvenuto Cellini,et du charmant portrait de femme de Desiderio de Settignano. On ne saurait, avouons-îe, se trouver en meilleure compagnie.

Mais, sur ces entrefaites, une révélation inattendue provo({ua une véritable tempête.

Le buste arrivant d'Italie était faux! disait-on de toutes parts. Un sculpteur obscur et vivant en était le véritable auteur!

Cefutunvéritable scandale, et la lutte devintardente. M. de Nolivos, l'importateur en France, se défendit avec passion :

— Vous êtes furieuX; disait-il aux Italiens, qu'on

ao.

174 LE TULIQUAGE

ait découvert chez vous, jjôur un ducaton, la purh' de ia fable de La Fontaine.

M. de Nieuwerkerque ne voulut jamais convenir qu'il avait pu se tromper.

— Je donnerai volontiers, répctait-il partout, 15,000 francs à celui qui se chai'gera de faire le pendant de mon Benivieni.

— Adsum qui feci, s'écria à la fin Bastianini, dans une lettre au Diritto. Ce buste m'a été commandé et je l'ai exécuté, pour 350 lires, pour M. Jean Freppa.

— Vous n'êtes qu'un imposteur, répondit de bonne foi M. Lequesne, un sculpteur de talent. Ceux qui pélrissaient l'argile avec cette vigueur ne sont plus depuis longtemps, et je consens à être votre gâcheur ioute votre vie, si vous me prouvez que vous êtes l'auteur de cette œuvre exquise.

Une poléinicpie ardente s'engagea entre les deux artistes. Chacun donnait ses preuves ; et nous ne pouvons mieux faire que de mettre sous les yeux de nos lecteurs un extrait puisé dans l'arsenal des arguments fournis des deux côtés. Aussi bien ce débat est curieux et instructif. L'attaque et la riposte sont en face l'une de l'autre.

Le sculpteur Lequesne Bnstianini réponrlit dons

disait dans une lettre odres- la Gatetta di fircnxe, le

sée à M. Lebey, dh-ectcur 16 mars 1868: du journal la Patrie :

Le buste a été estampé Leluisteaélé modelé, c'cst-

suivant le procédé ancien, à-dire obtenu par le procédé

On a fait un moule à bon qui consiste à travailler la

creux dans lequel on a pous- terre avec le pi as de vide pos-

sé une terre retouchée après sible à riatérieur, et à lui

coup. donnerune forme extérieure

à la main et à l'ébauchoir.

Ou apcrçjoil snr les deux épaules et aboutissant derrière le cou la raie formée par les pièces du moule.

Dans les cheveux on reconnaît les pai'lies grasses pour donner de la dépouille.

Dans une mèche placée au côté gauche, la terre a été mal liée, un petit morceau est tombé, et sur la partie qui l'esté on voit encore imprimées les raies de la peau du doigt qui a poussé la terre.

Enfin, dans l'inférieur il sullit d'un coup d'œil pour reconnaître le procédé de l'estampage.

Or, si le buste a été estampé et non modelé, M. Bastianini devrait avoir le moule, et il aurait soin de le proclamer à haute voix.

A cette preuve sans réplique viennent se joindre dos considérations d'une nature plus délicate.

La qualité de la terre est différente de celle que l'on emploie actuellement en Italie.

Son état est poreux, qualité que la terre acquicit en vieillissant et en perdant sa partie grasse.

Après la cuite, le masque a été moulé, pour on conserver le souvenir. Ce masque est encore dans l'alelier.

Telle est l'explication pratique de la raie et des parties grasses pour donner de la dépouille.

Si l'on estampe en poussant la terre avec les doigls, est-ce qu'on ne modèle pas aussi avec les doigts?

Dans le cas du modelage, comme dans celui de l'estampage, l'inlérieur se fait également avec les doigts et le polissoir. {Sliicco.)

Où avcz-vous pris cola?

Je tiens à votre (lis|io-ition un échantillon de la terre dont on se sert ici, et je vous défie de prouver qu'elle diffère en quoi que ce soil, chimiquement et arlisli(juoment, de celle dont est formé le Bcniviuni.

La palino a été faite à la fumée de tabac.

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