‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 17 sur 35 · DE CHELSEA, DE BRISTOL ET DE CAPO DI MO.NTE · texte numérisé non relu

DE CHELSEA, DE BRISTOL ET DE CAPO DI MO.NTE

Le Irait déshonorant. — Jacob Petit. — Satnson. — Des hachures en guise d epces. — Vingt-cinq paires de dieux et quinze déesses dépareillées. — Porcelaines de Saxe, de Bristol et de Chelsea. — Un arracheur d'illusions. — Le Capo di Monte.

La fabrique de Meissen est trop célèbre pour ne pas avoir subi les entreprises de la contrefaçon. Ce vieux Saxe charmant a séduit de très nombreux plagiaires.

Ce qui a été dit pour Sèvres peut se reproduire en partie pour celte manufacture. Gomme chez nous, les pièces blanches défectueuses sont déshonorées par un trait coupé dans l'émail, sur la marque en bleu posée sous couverte.

Les vases en cours de décoration manquant au feu de la moufle reçoivent des coupures multipliées sur les deux épées. Précaution inutile et presque toujours déjouée.

Vendues à bon marché par la manufacture à Dresde,

ces pièces, truquées habilement, reparaissent plus tard avec tout leur éclat dans le commerce.

Quant aux blancs gaufrés destinés, à cause de la finesse de leur pâte, à demeurer sans décoration, ils sont également mis au rebut lorsqu'ils sont mal venus à la cuisson. Les faussaires les achètent et les peignent. Après les avoir couverts de fleurs et de sujets, ils mettent hardiment les deux épées. Seulement, ils ne peuvent les poser que sur la couverte, et c'est là un indice très précieux que nous signalons pour guider les curieux qui débutent dans la carrière.

Paris n'est pas en reste avec l'Allemagne pour l'imitation de ces œuvres charmantes.

Le premier, Jacob Petit, de Fontainebleau, a fait en France les produits anciens de Meissen. Longtemps on a cru, dans le monde des amateurs, que c'était du vieux Saxe. Rien n'y manquait : ni les deux épées saxonnes, ni la couleur laiteuse et brillante de la couverte.

D'antres l'ont suivi dans cette voie. L'Allemagne a été inondée un moment de vieux Saxe français. Un traité protectionniste entre les deux pays est venu arrêter l'essor de cette exportation.

Aujourd'hui, on fait encore et plus que jamais peutêtre des statuettes de vieux Saxe, mais on y met une fausse marque : deux traits bai-oques coupes par un troisième >/ . Ce ne sont plus, comme vous le voyez, les épées croisées officielles et légendaires. Ceux qui y sont trompés méritent certainement de l'êti'e. Celte imitation est par trop grossière.

C'est ainsi que Samson, un honnne habile qui va jusqu'aux limites du possible, met sur ses assiettes et ses plats une sorte de croix de Saint -André por-

tant un S en tête qui n'est que la première lettre de son nom, — Des spécimens de celte fabrication ainsi marqués sont au musée de Sèvres.

Une riche maison parisienne a pris la spécialité des groupes, statuettes et figurines. Elle vend aux colporteurs qui visitent les villes d'eaux et les bains de mer.

L'un de ces marchands ambulants, trahissant les secrets du métier, m'a montré un jour les factures de ses approvisionnements. Il achetait en gros avec des libellés assez curieux que je me rappellerai toujours. Il y avait sur ses notes de livraison :

Vingt-cinq paires de dieux tant

Quinze déesses dépareillées d°

Huit amours assortis d°

Une douzaine et demie de Vénus. . . d°

0 profanation des choses saintes! Depuis Offenbach on ne respecte plus les dieux de l'Olympe.

— L'Angleterre n'a rien à envier aux autres nations, me disait dernièrement le savant M. Franks, du British Muséum.

Les porcelaines de Chelsea et de Bristol ont été imitées en Angleterre, comme le Sèvres chez nous et le Meissen en Allemagne.

On a ramassé de la vieille porcelaine de Worcester peinte seulement en bleu, sur laquelle on a ajusté des ors, des bordures en couleur, pour rappeler les Worcester anciens si recherchés.

Signe caractéristique : un certain violet qui ne se

trouve pas dans les vieilles porcelaines. Cette couleur a été obtenue par la superposition sur couverte d'un rose moderne sur des bleus anciens sous couverie. Tournai a fabriqué aussi les porcelaines de Worcester, mais sans grand succès.

Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu'en racon tant une visite faite dernièrement, avec l'un de mes amis, très érudit, chez un amateur, riche, mai? inexpérimenté. C'est une page que M. Ed. Bonaffé me permettra d'ajouter à I? physiologie du collectionneur, qu'il a si bien décrite. Elle ne s'écarte pas, du reste, de mon sujet, et ce court récit servira de con clusion à mon étude sur '.a porcelaine.

Retiré des affaires, rnitre homme s'était improvisé amateur, sans faire, au préalable, les études nécessaires. Aussi, sans s'en douter, il était devenu la proie facile des marchands, qui trompent sans pudeur leur clientèle novice. Depuis longtemps il sollicitait mon ami de lui faire l'honneur de venir voir ce qu'il avait amassé.

Les porcelaines l'avaient tout particulièrement séduit. Il en avait garni de nombreuses vitrines. Sur des tablettes recouvertes de velours grenat se rangeaient des pièces de choix achetées à grand prix, depuis les porcelaines des Médicis jusqu'aux spécimens les plus variés des manufactures de toute l'Europe.

C'était navrante voir ! des copies, des contrefaçons, du faux partout !

— Nous allons rire, me dit mon ami dès le premier coup d'u'il.

2i0 LE TRUQUAGE

Pais passant sous silence tout ce qui était bon, il commença l'inspection.

— Tiens, votre Saint-Cloud porte une inscription nouvelle, dit-il, en lui montrant une salière bleue. Mais il est faux. Sur le Saint-Cloud il n'y a .jamais, comme marque, un carré. Je suis heureux de ce qui vous arrive. Il était nécessaire pour vous d'acheter des contrefaçons. Vous commenciez à ne plus vous défier de rien.

Je me mordais les lèvres pour ne pas éclater. Le collectionneur ne riait pas, lui, mais il n'osait rien dire. L'autorité devant laciuelle il se trouvait lui en imposait. Il n'avait (ju'à accepter ses jugements.

Mon aini prit ensuite une tasse en pâte tendre.

— Vous y êtes, mon cher, comme les autres. C'est du Tournai. Je vous avais prévenu dernièrement d'y prendre garde.

— Vous croyez? avoua-t-il timidement.

— Parfaitement, voyez donc l'émail,

— J'ai payé cela bien cher cependant.

— Le prix ne fait rien à la chose. Cela vous fera surveiller davantage vos achats.

— Vous devenez féroce, iis-je à mi-voix. N'allez pas plus loin.

Mais mon ami était parti. Il devenait impossi])le de l'arrêter sur la pente. Il décrocha de son support une assiette de Sèvres.

— Je m'en doutais, dit-il. Elle est fêlée. On a eu soin, en chauffant la fente, de j^asser un bàlon de gomme la jue.

Le propriétaire regarda à son tour et poussa un soupir :

— C'est vrai, dit-il écrasé.

— ^'ous ne le snviez pas? Tant mieux. Il y a lon;:!;temps que j'avais envie de vous l'évéler ce truc-là.

Noire homme ne vivait plus. Toutes ses illusions s'envolaient une à une.

— Taisez-vous donc, glissai-je à mon ami dans l'oreille, vous allez lui mettre la mort dans l'àme.

Mais le grand connaisseur était impitoyable.

— Et ce groupe de Saxe? Montrez-moi-le donc. De ses mains tremblantes la malheureuse victime

montra Bacchus et Ariane.

— Gomment, vous ne vous êtes pas aperçu que c'était de Robert ? Vous savez bien, Robert, le grand fabricant de faux. Ce groupe était déposé chez un marchand du coin de la rue Lafayette, et tout le monde répétait qu'il était faux, et personne n'en voulait.

Je crois que, si cette amère critiiiue avait duré longtempsj'aurais été encore témoin d'une catastrophe. En effet, le propriétaire de tant de mystilicalions })àlissait à vue d'œil. Je réussis enfin à emmener mon ami. Il ne put s'empêcher, en lui faisant ses adieux, de dire à la malheureuse victime :

— Vous avez collectionné des abus de confiance. Avisez au plus vite et faites-vous lendre votre argent.

Gela s'appelle un avis aux lecteurs.

A mes débuts dans la carrière, j'ai ti'ouvé une délicieuse boîte en porcelaine de Gapo di Monte, représentant, je m'en souviens encore, une scène mythologique, le triomphe d'Am[)hytrite point sur les reliefs du couvercle.

!'i8 LE TRUQUAGE

La boîte me plaisait beaucoup ; mais j'étais déjà très défiant. Je demandai qu'on me la confiât et qu'on me donnât vingt-quatre heures pour réfléchir.

Je courus au quai Voltaire, oîi je visitai immédiatement trois marchands.

Le premier me dit :

— Je connais le Capo di Monte à merveille. Les couleurs n'ont pas l'éclat voulu. C'est faux.

— C'est vrai, m'affirma le second.

— La boîte est ancienne, mais le décor est moderne, s'écria le troisième.

Je n'étais guère plus avancé. L'idée me vint d'aller trouver un expert. Ce fut Barre que je choisis.

— Cher monsieur, quand on me présente du Capo di Monte, me dit-il, je jette ma langue aux chiens. Personne n'y peut rien connaître.

Cette fois, j'étais fixé. — Suivant le précepte : « Dans le doute abstiens-loi, » je rendis la boîte, mais j'en rêve encore. Elle était bien belle !

Aujourd'hui, je le constate, rien n'est plus difficile à reconnaître que le Capo di Monte ancien. Hélas! comme Barre, c'est tout ce que je puis en dire.

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