‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 18 sur 35 · DE CHINE ET DU JAPON · texte numérisé non relu

DE CHINE ET DU JAPON

Paris approvisionne la Chine. — La Hollande dccore les pièces blanches. — Apprenez à connaître les Nien-Ilno. — Habileté de Lesmes, de Limoges. — Le coup de crayon. — Histoire d'une potiche dépareillée.

Je ne saurais indiquer que sommnirement, sans pré ciseï', les contrefaçons déloyales des porcelaines de Chine, tant elles sont nombreuses.

La Hollande décore avec des émaux un peu pâles les pièces blanches que lui envoie la Chine. Pour elle, c'est la continuation de vieilles traditions. Au dix-huitième siècle, en effet, les habitants du Céleste-Empire avaient déjà des collaborateurs dans ce pays. L'exemple était parti de la grande compagnie des Indes. Au début, d'aprèsles ordres qu'elieenvoyaitenChine,illuiparvenait de nombreusespièces décorées suivantles dessins préalablement envoyés. Ces porcelaines obtinrent un grand succès; la réussite de l'entreprise suggéra à la compagnie l'idée d'en simplifier l'exécution, et voici comment elle s'y prit : un très grand nombre de porcelaines à demi décorées sous couverte lui arrivaient de Chine : elle les expédiait ensuite en Mol-

lande, OÙ le fameux Gerrit van derKaadt les embellissait selon son goût. Bientôt, les Chinois, à l'instar de la compagnie des Indes, envoyèrent à Amsterdam des porcelaines décorées en bleu caillouté, avec des réserves blanches que les pinceaux habiles des maîtres hollandais remplissaient de chiffres, d'armoiries, de fleurs polychromes et de différents sujets fournis par les estampes des graveurs de l'époque. Les amateurs d'aujourd'hui ne s'y laissentpas prendre, et reconnaissent aisément ce truquage. Un examen approfondi laisse toujours voir la couleur posée après coup sur la couverte.

M. du Sartel, qui possède des échantillons de pièces contrefaites en Hollande, en parle dans son excellentet très remarquable ouvrage sur la Porcelaine de Chine. Des planches nombreuses reproduisent en ce genre de bien curieux spécimens, que ce chercheur infatigable a su découvrir.

Sous Louis XV et sous Louis XVI, l'engouement pour les productions de l'art asiatique devint une fureur. Aussi fabriqua-t-on de tous côtés des pastiches de porcelaines de la Chine et du Japon. Leiu* provenance véritable est facile à reconnaître par la marque de la fabrique. C'est ainsi qu'on rencontre des pièces européennes à décors chinois portant les deux épéesdeSaxe, le cor de Chantilly ou la tour de Tournai. A la même époque, losDell'lois découvraientles procédés en usage chez les Chinois pour la préparation des couleurs au petit feu. Longlemps, par une erreur grossière, on attribua à la Corée les porcelaines ainsi surdécorées à Delft. Il y a cependant une grande différence entre le rouge de fer des unes et le rouge brique foncé des autres.

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La Saxe a aussi essayé autrefois sa palette sur des porcelaines chinoises. Mais son or et son rouge ne peuvent pas être confondus avec les couleurs correspondantes employées par les Chinois, La fraude est facile à reconnaître.

Sèvres, en 1775, a embelli une coupe chinoise qui s'est conservée jusqu'à nous. Le décor primitif bleu du Céleste-Empire fut recouvert d'arabesques dans le goût si éminemment français de Berain. Le travail est même d'une finesse exquise. Malheureusement, ce ne sont pas du tout les ornements en usage dans l'Extrême-Orient.

Les verriers de Venise, au siècle dernier, employaient beaucoup le décor noirci au feu de moufle. Quelquesuns d'entre eux ont surdécoré de la sorte d'anciennes porcelaines de Chine. Mais, ne possédant pas de bons modèles, ils se sont servis de dessins fantaisistes, tout simplement puisés dans leur imagination, pour représenter le pays des chimères.

Je n'apprendrai sans doute rien à personne en disant que Paris fabrique depuis longtemps du vieux Chine. Une maison que je m'abstiendrai de citer, pour ne pas lui faire une réclame, s'est fait dans la spécialité des céladons et des vieux craquelés une réputation universelle. Elle pratique l'exportation sur une vaste échelle; et bien des fois les touristes en voyage dans la patrie (le-; mandarins ontacheté, sanss'endouter,àShang-Haï ou à Hong-Kong, des produits de sa fabrication.

Une autre maison fait des fonds bleus unis ou fouettés, des réserves en camaïeu et surtout le vieux Cliine de la famille verte. Depuis quelque temps, elle a ajouté le Japon gros bleu, rehaussé de dorures. — Mais rien à dire : toutes les pièces portent son estampille.

En Hongrie fleurit actuellement une grande manufacture de porcelaiiiesdu Japon. Elle lance à jets continus dans la circulation des potiches ventrues, de grands cache-pots ou des cornets élancés : le tout agrémenté de bleu, de rouge et d'or. Cette imitation est — j'allais dire très — trop bien faite.

L'Angleterre n'a pas encore de fabrication spéciale. Lesporcelainesde la Chine blanches et bleues n'étaient pas à la mode chez elle il y a cinquante ans. On en a barbouillé beaucoup avec du rouge, du vert et de l'or, pour les façonner au goût public. Cela ne saurait tromper personne.

Quant aux Chinois, ils sont tellement animés de l'esprit de fraude et d'imitation, qu'ils ont monté une usine aux environs de Canton pour refaire, sur une grande échelle, leurs porcelaines anciennes.

Ce sont les marques qui doivent guider les amateurs. Il est bon jjour eux d'étudier les Nien-Hao et les Mla-Hao dans l'excellent ouvrage de M. du Sartel, oii ils trouveront leur nomenclature complète. Ce moyen est précieux pour établir d'une façon précise l'âge d'une pièce vraie. Les Nien-Hao, sorte de cachets jmprimés sur les fonds des ,.orcelaines sont les noms des empereurs régnants, et les Mia-Hao les surnoms Historiques des empereurs inscrits au Temple des ancêtres.

Cependant les marques anciennes sont aussi imi- (ées. Celles mises en Chine sur des vases de fabrica- /lon moderne restent assez difficiles à démasquer,

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mais celles apiiliquées en Europe sont au contraire très faciles à reconnaître, car fréquemment alors les caractères apparaissent à peine, presque illisibles. Le plus souvent ils sont peints à froid et toujours en relief sur la couverte, avec un bleu dont la ton ilité diffère de la décoration générale. Ce sont les Hollandais qui ont cette spécialité. Ils ne mettent ces fausses marques que sur des porcelaines décorées seulement en bleu.

Ghelsea et Worcester, sur leurs pièces ornées de décors chinois, placèrent quelquefois des marques dénature à attester leur provenance asiatique. Personne ne doils'yméprendre. La Chine n'a jamais fabriqué que des pâtes dures : les Anglais n'ont fait dans ce genre que des pâtes tendres naturelles.

M. Jules Lesmes, de Limoges, s'est appliqué à produire des imitations remarquables, sur la demande de- ]\L Riocreux, pour éclairer certaines recherches qui préoccupaient ce dernier.

Vous pouvez, comme moi, aller les examiner au musée de Sèvres dans la section des contrefaçons, où elles figurent au registre d'entrée sous le numéro 4,369, comme essais commandés à Limoges.

Ce Lesmes était un homme habile ! Son vase avec des émaux doré^, sa théière avec son décor quadrillé et son petit tableau rectangulaire avec une Chinoise dans l'intérieur de sa niaison, m'ont paru des choses extrêmement remarquables. Toutes ces pièces portent des marques chinoises afin de compléter Tillu-

sion. Aussi, au milieu d'une collection de vieux Chine, comme celles de M. Grandidier ou de M. du Sartel, je mets en fait que les amateurs les mieux exercés auraient quelque peine à les distinguer des bonnes pièces.

Finissons la Chine et le Japon par quelques observations particulières.

Doutez-vous d'une porcelaine de Chine ou du Japon, dit M. du Sartel dans son ouvrage, auquel je fais de larges emprunts, débarrassez-la d'abord de sacrasse en la lavant dans une eau légèrement acidulée, vous retrouverez ainsi les fêlures, les ébréchures et les morceaux refaits.

Il est aisé de reconnaître les restaurations. Car, comme tous les produits du kaolin, les porcelaines de Chine ne se recollent pas au feu. Il faut absolument procéder à froid, en se servant d'une colle spéciale qui jaunit à la longue.

Quant aux morceaux manquant, la nécessité veut qu'on les refasse à la pâle. On a cependant inventé un fondant pour réunir au four deux morceaux, mais ces essais ont été toujours très défectueux, parce que dans cette opération, non seulement il se produit des bavures, mais souvent aussi les deux morceaux rapprochés bien exactement avant la cuisson se déplacent ensuite dansle four. Lorsqu'ils en sortent, la suudure n'est obtenue qu'avec des différences de niveau. Presque toujours, il faut détruire ce qui a été fait ainsi, et recommencer à réparer à froid.

Quelquefois les restaurateurs remplacent les mau-

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tiuaiits par un moiveau de porcelaine. C'est là une g'rosse affaire, car il s'agit de rencontrer le même décor et la même épaisseur. Cependant c'est le nec plus ultra du génie. Les réparations ainsi faites demandent alors, pour être reconnues, ce coup d'œil intelligent cpii constitue l'amateur.

Indiquons la façon bien facile de constater qu'une pièce a été surdécorée. Un examen sérieux et attentif est cependant nécessaire.

Les fonds ajoutés empiètent sur les coideurs anciennes. Cela provient de ce (jue, malgré l'habileté du peintre, les fonds nouveaux ont coulé au feu pendant la cuisson.

Le mélange des tons et des couleurs manque totalement d'harmonie. Il n'y a aucune unité de composition dans la peinture des falsiticateurs.

La pâte doit être grisâtre, ni vitreuse, ni scintillante, comme si elle était saupoudrée de grains de mica. Examinez les ébréchures, vous vous en rendrez compte.

La teinte des émaux chinois a une très granae transparence et une belle irisation. Aucun de ces caractères ne s'observe sur les imitations.

Dans les contrefaçons, les bruns violacés sont ternes, d'un ton carminé ; dans les pièces véritables, ils sont, au contraire, très brillants. Le rose tendre, au lieu d'être éclatant, apparaîtra violacé et vineux. Les fomls émaillés sur couverte semblent blaireautés et non étendus en couches uniformes.

Les ors anciensétaient défectueux; ils ne jouissoient pas d'une grande adhérence : les ors modernes, au contraire, sont très fixes et brunis à l'agate.

Étudiez encore les craquelures sur les spécimens anciens, dont voici les caractère 5 saillants, d'après M. du Sartel :

Fenle serpentant dans toute l'épaisseur de la couverte.

Que la craquelure soit truitce, petite ou moyenne, la surface en sera toujours unie.

Les mailles affectent les ligures d'un polygone régulier.

Une pointe en acier promenée sur la couverte no sera point arrêtée dans sa marche.

Au contraire, dans les spécimens modernes des craquelés chinois ou européens, vous verrez que les craquelures n'apparaissent ({iie sur la superficie seulement de la couverte.

Les mailles de diverses grandeurs présentent une forme géomclrique déterminée : le plus souvent, c'est le triangle ou le quadrilatère. On les sent sous une pointe d'acier.

Voici maintenant les moyens employés dans les ventes publiijues pour rendre défectueuses les pièces qui ne le sont pas.

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L'expert venddeiix vases de Gliiiie parfaitement intacts. Après un examen approfondi, il n'a rien annoncé comme défectuosités.

— Passez-moi la pièce fêlée, dit tout à coup un assistant, au beau milieu des enchères.

L'expert, étonné, proteste.

Le vase arrive de mains en mains au marchand. Après l'avoir regardé quelques instants:

— Parbleu, je le savais bien, dit-il. Voyez donc. Et il renvoie la pièce à l'expert. Celui-ci est alors

obligé, devant toute l'assistance, de reconnaître qu'il s'est trompé.

La pièce était bien intacte. Seulement le marchand a fait avec un crayon un trait rapide sur l'un des bords. Cette rayure imite une fente à s'y méprendre.

On appelle ce tour, en argot de brocante, \e coup de crayon.

Ceci est également digne de trouver place dans l'histoire du chevalier du Truc et do W^° de la Contrefiiçon.

Un collectionneur, aussi connu par son avarice que par sa grande fortune, entre dernièrement chez un marchand de chinoiseries de la rue Montmartre. Il admire une potiche, tout ce qu'il y a de plus moderne.

— Combien ce vase ?

— 1,000 francs — le billet rond.

— Est-il ancien, au moins ? dit-il au vendeur.

— Parfaitement. Du vieux mandarin, et la preuve c'est que je n'ai pas la paire. Si je la possédais,

les deux ne sortiraient pas de cliez moi à moins de 5,000 francs.

1,000 francs, c'est un prix, comme on dit à l'hôtel Drouot, aussi l'amaleur cherche à tenter le marchand par des offres graduées avec art.

Toute sa diplomatie reste inutile. Celui-ci demeuro inflexible sur son prix de 1,000 francs.

— Tant pis pour vous! dit le collectionneur en le quittant.

— Vous reviendrez le prendre, et ce sera 1;500 francs, lui répond le marchand.

Quelque temps après, un individu qu'il connaissait fort peu se présente chez le héros de notre histoire, et le prie de venir voir de merveilleux bibelots qui proviennent d'Italie. Il en aura la primeur et,par conséquent, le choix.

Touché à son endroit sensible, notre homme ne se le fait pas dire deux fois. Il se rend en toute hâte dans la rue Nollet, examine avec soin les objets, qu'il ne trouve nullement de son goût, et l'arrivai^e lui semble avoir été déjà quelque peu écrémé.

Tout à coup — ù hasard! — il aperçoit dans un coin, disparaissant sous des étoffes orientales, posé au milieu d'un beau désordre, comme dans un tableau de nature morte, un vase de Chine pareil à celui qu'il a marchandé ! Dimension, forme, décor, tout y est. Son frère jumeau! intact comme l'autre !

— Je ne vois rien à mon goût; mais pour traiter une première affaire, voulez -vous me vendre cette potiche qui est là? dit-il en la désignant du doigt.

— Certainement, mais je suis désolé, je n'en ai qu'une : Je cherche l'antre.

— Comljien en voulez-vous?

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— 2,000 francs. Si j'avais la paire je ne la donnerais pas pour 5,000.

Le marché est conclu séance tenante à 1,500 francs.

Dans la crainte que le marchand ne se ravise, l'amateur paye et emporte tout de suite dans sa voiture le vieux chine au mandarin.

— Enfm j'aurai donc la paire! et à bon marché, sans que personne s'en doute.

A peine a-t-ilmis en lieu sûr le rarissime n°2, qu'il court pour acheter le n" 1.

— Votre potiche ? dit-il tout essoufflé en arrivant chez le marchand.

— Eh bien ?

— Je la prends décidément à 1,000 francs.

— Mais je ne l'ai plus. Je l'ai vendue à un brocanteur des Batignolles, il y a trois jours. Vous arrivez trop tard.

Vous voyez d'ici la tête du collectionneur!

Il avait bien, on effet, suivant la prédiction du marchand, payé 1,500 francs la potiche qu'il avait refusée tout d'abord à 1,000 francs.

Inutile de dire que la scène se renouvelle souvent, et qu'elle se joue, toujours à deux personnag-es, l'un ([ui trompe et l'autre qui esttrompé. Seulement il faut forcément un compère en plus, comme chez Robert ^loudin.

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