LIVRES ET RELIURES
noviim siibsole.— Éditions originales de Molière.— Feuillets relaits à la main ou par l'iiéliogravure. — Trop de Pâtissiers français. — Un bénédictin de Florence. — Un libraire peu scrupuleux. — Gare aux Fables de Dorât ! — Les émaux de Petilot. — La première édition de Noire-Dame de Paris. — Le relieur Plaguc. — Le remboitage. — Fausses reliures modernes.
Plus encore que leurs confrères en objets d'art, les bibliophiles sont exposés, car la falsification des livres remonte assez loin.
L'adorable manie des bouquins fait courir bien des dangers, si cette honnête passion n'est pas appuyée par un savoir sérieux et des connaissances acquises, incunables, Elzevirs, Cazins, Didots, romantirpies, on imite tout, on démarque tout, on contrefait tout.
Alafindu dix-huitième siècle, Lyon se chargeait des éditions princeps de Racine. Rouen imprimait des éditions originales de Molière, copiées page par page, oij tout était reproduit avec soin: caractères, titres et fleurons.Onciteencoreaujourd'huilaréimpressionfaiteen 1750, dans cette ville, du livre des Très merveilleuses victoires des femmes du nouveau monde, de Pestel. —
LE TRUQUAGE 2.;i
L'édition de 1553 avoit été calijuée avec le plus grand soin, et, pour mieux tromper les amateurs de ce temps-là, les exemplaires avaient été roussis à la fumée.
A la vente Bertin, en 1855, les pièces de Molière, édition originale, se vendaient de 75 à 100 francs chacune. Feu de personnes les recherchaient alors. Aujourd'hui, tous les bibliophiles en veulent, et surtout dans un état irréprochable. — C'est la mode ! Aussi, à la vente Rochebiliôre, la première édition complète de Molière, texte primitif avant les carions, Paris 1682, s'est vendue facilement, la somme considérable de 15, 000 francs. A celle de M. Guy Pellion, le Tartuffe, 1669, a valu 2,200 francs'; le Misanthrope, 1667, 1,220 francs; Georges Dandin, 1669, 1,120 francs, et ainsi des autres comédies.
Aujourd'hui, il n'y en a plus pour tout le monde. Chacun veut des exemplaires intacts. On a recherché tous les exemplaires de rebut et on les a complétés par deux moyens.
Le premier mode employé consiste à refaire à la main et à la plume les feuillets manquants.
Il y a pour ce travail des spécialistes de première force. La Bibliothèque nationale a depuis longtemps, pour la restauration, un maître en ce genre, artiste habile et honorable, attaché à son service. Il se nomme Adam Pilinski. Ce qu'il fait est merveilleux, mais ce n'est pas destiné à la circulation.
J'ai vu chez certains libraires beaucoup de ces feuillets reproduits à la plume par des mains très exercées ; mais, lorsqu'ils ne sont pas de Pilinski, ils présentent dans les caractères une certaine irrégularité.
On devine le copisle. La i/min a quelquefois hésité, les lettres, produites par des mouvements nerveux, ne se tiennent pas alignées et ne sont pas toujours pareilles, soutenues par le composteur comme les caractères d'imprimerie.
Il n'en est pas de même pour l'autre procédé nouvellement utilisé. Je veux parler du gillotage. J'ai vu, de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu, un feuillet refait des Précieuses ridicules, d'une similitude tellement parfaite qu'il était impossible de disting'uer au premier coup d'œil ,et même au second, la copie de l'original. C'était étonnant de vérité ! On avait eu soin de choisir des papiers dont les filigranes correspondaient parfaitement avec ceux du papier de l'édition re()roduite,et de tirer avec de l'encre légèrement brunâtre. Tout y était : jusqu'à la bavure provenant quelquefois d'un tirageimparfait. C'est le cas dele dire :
Devine si tu peux et choisis si tu l'oses.
Dans les premières éditions des classiques on peut admirer de fort jolis culs-de-larnpe, qui sont pour ainsi dire un brevet incontestable d"aulhenticité. Ne nous y fions plus désoi'mais. La photogravure reproduit les culs-de-lampe et les transporte sur les feuillets d'une édition plus récente. Et voilà un exemplaire qui vient augmenter le nombre restreint de ceux de l'édition princeps.
Allez donc vous y reconnaître maintenant ! Le premier propriétaire indiquera peut-être les feuillets manquants qu'il aura fait compléter, mais les livres circulent rapidement. Croyez-vous que les successeurs de ce premier possesseur seront toujours aussi consciencieux?
Le libraire Porquet, qui a Tlmbitude de regarder les livres de très près, et dont l'expérience consommée et reconnue a fait de lui l'un des meilleurs experts do Paris, me disait dernièrement qu'en examinant un incunable destiné à une vente, il ne découvrit un feuillet refait (pu' par liasard, à cause d'un trou de ver. Le livre aurait dû être traversé de part en part: or, une feuille avait été respectée. D'ordinaire, les vers n'ont pas do ces hésitations lors'iju'il leur prend fantaisie de se régaler des fi'uillets d'un livre. Leur habitude est de creuser leur sillon sans s'arrêter. Ce fut un trait de lumière pour lui ! On avait tout simplement oublié, en intercalant dans le texte la [lage refaite, de continuer l'axe du passag'O de la larve. Autrement, Mons Porquet, si fort qu'il soit, y était pris tout comme un autre.
Mes lecteurs bibliographes savent le prix qu'on attache cà un Ijel exeinjtlaire de l'EIzovir k Pâtissier français.
Or, il advint qu'un jour il en parut deux brochés sur le marclié des livres.
Le premier exemplaire avait été vendu 10,000 l'rancs à un ancien commissaire-priseur, M. Delbergue- Gormont.
Des doutes s'élevèrent immédiatement sur l'aulhenticité des deux nouveaux volumes proposés tout d'un coup.
On parla d'une fabri([ue d'Elzevirs ou Italie. Un libraire affirma même, il est vrai sans le prouver, qu'on
était venu lui offrir un Pâtissier françois en feuilles, ce qui était pis encore.
Bref, la chose lit assez de bruit pour que l'heureux ou le malheureux propriétaire du premier exemplaire de ce rara avis demandât au libraire qui le lui avait vendu, de le reprendre.
Naturellement, ce dernier refusa. On convint alors de s'en rapporter à deux experts choisis parmi les amateurs et les libraires.
L'amateur fut M. Quentin-Bauchart ; le libraire, feu Pottier, de célèbre mémoire.
Tous deux, après un examen qui dura plusieurs jours, tombèrent d'accord pour apprécier que le livre était vrai.
M. Quentin-Bauchart rédigea un procès-verbal où il accumula les preuves, et M. Delbergue-Cormont, rassuré, garda son précieux Elzevir.
Malgré cela, le nombre des incrédules est grand et le coup a si bien porté qu'au lieu de l'engouement dont il jouissait, une certaine défaveur s'est attachée à ce livre, et l'exemplaire payé 10,000 francs par M. Delbergue-Gormonl n'a pu obtenir que 3,000 francs à sa vente, il y a quelques mois.
Quant aux deux auires Pâtissiers brochés, s'ils ont les mêmes fdigranes que l'exemplaire de M. Delbergue, il me paraît bien dilTicile qu'ils soient faux.
Les m nuscrits sur vélin sont également fort bien copiés, ue n'en citerai qu'une preuve.
L'un des bibliothécaires de Florence, très ériadit
mais très sourd, ne pouvant jouir des charmes do la conversation de ses collègues, passe sa vie à reproduire avec talent d'anciens volumes sur parchemin.
On me le montra à l'un de mes voyages, et je le vois encore penché sur sa table, dans un coin de la grande salle de lecture. Absorbé par son labeur, il travaillait fiévreusement. D'une main ferme, arntiée d'une plume d'oie, il traçait des caractères gothiques sm- parchemin. J'eus la curiosité de me pencher un peu sur son épaule pour mieux juger de son travail. Le modèle était devant lui, et sa copie avait une précision extraordinaire.
Que deviendront tous les in-quarto produits par ce vénérable bénédiclin ? S'Us restent à la bibliothèque de Florence, nous n'y voyons aucun inconvénient ; mais, s'ils circulent, gare les fi'audes dans une vingtaine d'années !
M. du Sartel, l'érudit collectionneur de porcelaines de Chine, a su retrouver le secret de l'application des couleurs et des ors en conservant au parchemin toute sa transparence.
J'ai vu de lui un manuscrit reproduisant l'histoire de sa lamille, qu'il a ainsi enluminé avec une patience de chinois, et je ne sache pas que l'on puisse aller plus loin.
Dans cent ans, il sera impossible de mettre une date sur ce document.
Il est heureux que M. du Sartel soit un homme du meilleur monde et de laplus scrupuleuse probité ; car, avec son incontestable talent, s'il le voulait, il pourrait arriver à désespérer les bibliophiles les plus expérimentés.
Le talent sut generis de IM. du Sartel nous rcmé-
innre le peu de succès d'un certain Grec qui essaya de tromper M.Haasse, un de nos savants bien connus. Partout le calligraphe hellène se donnait pour un explorateur qui avait eu la rare bonne fortune de trouver un manuscrit grec renlermant un récit historique complètement inédit.
Le ministère s'émeut: on met l'individu en l'apport avec M. Haasse, l'helléniste sans rivaux, qui, dans sa passion pour la langue d'Homère, appelait les fiacres des « Biges », les cliaussures des « cothurnes », et ne comptait que par drachmes,
M. Haasse était un homme du plus charmant abord et d'une politesse extrême. Un peu myope, dans la cour de la Bibliothèque il se découvrit un jour devant l'ombre d'un chien, croyant apercevoir l'ombre d'un employé.
Partout et toujours il saluait, en murmurant entre ses dents un invariable : Très bien ! Très bien. C'était son tic.
Le faussaire arrive. M. Haasse lui fait un très aimable accueil. Armé de ses besicles, le terrible •juge, dont la sentence doit être suprême, commence la lecture de la pièce, tourne lentement les feuillets.
— Très bien ! Très bien ! exclame M. Haasse.
L'exclamation favorite se répète à plusieurs reprises, frappant, comme le tictac régulier d'une horloge, l'oreille du patient, qui attend l'arrêt dont il espère toute une fortune.
— Très bien ! Très bien!
Notre Athénien jubile. Tout son être, jusques aux noires profondeurs de son âme de faussaire, tressaille de bonheur.
— Ah ! savant de malheur ! c'est une bonne histoire,
va! se dil-il in petto, et prêt à tendre la main pour recevoir, de sa pseudo-découverte, de beaux et bons sesterces modernes.
— Très bien ! jeune homme, voici votre ouvrage, s'écrie tout à coup le bibliophile en se redressant : si j'étais le ministre, je vous enverrais aux frais de l'État réfléchir pendant quelques mois dans une prison sur les manuscrits grecs. Vous n'êtes qu'un audacieux faussaire, monsieur !
Ahuri, le faux historien fila au plus vite. M. Haasse n'entendit pas longtemps le bruit de ses cncmides cirées sur le parquet de son cabinet.
Signalons maintenant quelques supercheries, pour metti'e en garde ceux qui, aimant les livres, en achètent et veulent bien me lire.
Un libraire qui connaît son métier m'a confié qu'il avait été surpiis de rencontrer l'année dernière, en travaillant à son catalogue, un Pascal de l'édition de 1670 dans lequel on avait adroitement inséré trente à quarante pages d'une autre édition moins recherchée.
Chose bizarre ! bien que la justification ne fût pas la même, le texte se raccordait des deux côtés et se suivait sans lacune. Le hasard avait fait (pie la pagination tombait juste au commencement et à la fin des cahiers ajoutés.
Moi-même, à mes débuts, j'ai été trompé par ces malandrins de libraires ; j'avais acheté en {irovince
un livre tort bien relié, provenant d'une officine d'où sont sortis les plus beaux livres à gravures du dix-huitième siècle.
Gomme je ne veux pas troubler la conscience de ce marchand très connu, je ne révélerai pas son nom ; mais, mieux queBolland, je possède, delà chose, des preuves irréfutables entre les mains.
Cet exemplaire a longtemps fait ma joie, et je l'ai toujours. Il porte une étiquette de libiairie. Ce senties Fables deDorat, en grand papieravecune belle reliure moderne, genre Derome, signée d'un habile ouvrier.
Eugène Piot, le fondateur du Cabinet de rarnateiir, vint chez moi voir ma bibliothèque. Il ne laisse rien passer, celui-là ! Je lui montrai le Dorât, ce chefd'œuvre de Marinier.
— Voilà un bel exemplaire !
— Tiens, me dit-il, vos deux volumes sontreliéson un seul.
Et comme je le regardais stupéfait :
— Vous n'avez pas pris garde que votre premier volume n'est qu'une réimpression avec la même date de 1173. Regardez : le texte est un peu plus gros et les épreuves sont moins belles. C'est une contrefaçon faite en Hollande.
— Je ne m'en étais pas aperçu.
— Il faut tout savoir quand on s'occupe de livres, ajouta-t-il de cette voix railleuse et traînarde que tous les amateurs connaissent.
— Quand j'aurai votre âge, j'aurai peut-être votre expérience, fis-je en riant.
Il continua à feuilleter le livre et s'arrêta tout d'un coup en me désignant du doigt une estampe de Marinier, gravée par de Longueil.
— Voilà une planche qui est remargée. Regardez-la à la lumière .
— Vous êtes ti'op fort, rien ne vous échappe !
— Que voulez-vous ? reprit-il ! c'est une nécessité des lennps troublés que nous traversons.
Piot avait raison, etc'estpeut-être cette mystification qui m'a donné l'idée de faire un livre sur les contrefaçons.
Pendant que j'écrivais les lignes qui précèdent, un de mes amis me signala une fiaude nouvelle.
Bien qu'elle ne rentre pas dans le cadre des contrefaçons, elle peut prendre place parmi les mystifications littéraires, et, à ce titre, en la signalant je ne m'écarterai pas trop de mon sujet.
Une véritable supercherie a présidé à la composition artistique du livre si recherché dans les ventes : Les émaux de Petitot, portraits de personnages liisloriques et de lemmes célèbres du siècle de Louis XIV, gravés au burin par L. Geroni. Paris, Blaisot, 1802, 2 tomes.
j\I. de Granges de Surgères, dans ses Portrait'^ de La Piochefoucauld, raconte que Blaisot s'est un peu moqué du public, lorsqu'il a affirmé que la gravure deL. Geroni représentait l'émail de la reine Sophie, alors que le dessinateur Henri Regnault s'était borné à faire un dessin d'après Clioffard.
On arécoiument affirmé à la Haye, à M. de Sm*gères, que jamais personne n'avait pris un dessin de cet émail.
On sait combien les livres de l'époque romantique sont actuellement recherchés.
Plusieurs sont introuvables aujourd'hui, et certaines éditions princeps se payent très cher, surtout les Hugo.
Mais il y a toujours un remède à la rareté. Ce n'est jamais une maladie incurable. Le procédé est très peu compliqué. Avec une troisième édition ou en fait une première.
Vous comprendrez les beaux résultats obtenus, lorsque vous saurez que la première édition éeNotre- Bame de Paris vaut 1,200 francs, tandis que la seconde n'est pas recherchée au quart de ce prix.
La différence, la seule, existe sur la première page. Il faut absolument la rarissime mention: