‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 2 sur 35 · ALEXANDRE LEGROS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE LEGROS

Je dédie ce Livre, en témoignage de la hoJine et vieille amitié qui nous unit, et qui a traversé quarante années sans s altérer.

Paul EUDF.L.

Entréeenmatière. — Démonstration inutile deTulililé dusilence. — Où l'auteui' prouve qu'il faut débiner tous les Irucs. — Mystificaleurs et mystifiés. — Gare au Code pénal! — Scapin et le faussaire. — Ne pas confondre contrefaçon avec imitation, restaurateur avec falsificateur. — Amour-propre mal placé de certains collectionneurs. — Réserve d'André. — Remerciements à mes collaborateurs. — Mon ambition vis-à-vis du public.

Qu'allrz-vous faire ? m'a-t-on dit. Dévoiler les contrefaçons!

Mais vous porterez un coup terrible au commerce de la curiosité. Sans aucun profit, vous jetterez l'effroi dans certaines consciences et vous troublerez l'esprit de tous les collectionneurs jusqu'ici sans défiance.

Et puis quel résultat obtiendrez-vous ? — Aucun. La contrefaçon répond à de véritables besoins. INIalgré les commotions les plus violentes, le roi Bibelot règne toujours en souverain maître. Il faut bien que

le nombre des antii^uités augmente en raison directe da celui des amateurs ; et c'est se bercer d'illusions que de vouloir empêcher les naïfs d'acheter des vieilleries vendues par des truqueurs de profession.

Voyons, soyez sincère. Répondez.

Est-ce que les acheteurs qui débutent ne sont pas aussi heureux avec un objet faux qu'avec un vrai? A quoi bon leur enlever leurs illusions ?

Tant pis pour eux s'ils ont été trompés. C'est leur faute. S'ils ne veulent pas l'être, ils ont des livres, qu'ils les lisent ; des musées, qu'ils les étudient ; des collections particulières, qu'ils lesvisitent ; des experts attitrés, qu'ils les consultent.

Il y a un autre danger.

En prévenant les dupes, vous allez éclairer les fripons. Ils apprendront par vous à éviter leurs bévues et à perfectionner leurs procédés.

Vous ne supprimerez pas cette lèpre de la contrefaçon, véritable prostitution de l'art, vous l'aggraverez, au contraire, et vous n'arriverez, en fin de compte, qu'à accroitre le nombre de vos ennemis.

Ainsi parlaient ceux à qui je confiais mon projet.

Mais mon parti était bien pris. J'ai répondu à tous invariablement :

Les faussaires n'ont nullement besoin d'être ménagés. Ils sont un péril constant pour les marchands honnêtes et pour les amateurs trop novices.

Le développement de la contrefaçon, comme une végétation parasite, ne peut que faire disparaître progressivement le goût des objets d'art. Le temps est venu de l'arrêter.

Il est bon d'apprendre aux néophytes à se défier d'un trop prompt enthousiasme, et de leur montrer

les pièges nombreux où les anciens dans la carneie se sont tous plus ou moins laissé prendre en commençant.

L'expérience n'est là, comme partout, qu'une suite d'écoles. Ce sera une œuvre utile de prouver aux débutants que, dans la curiosité, il n'y a pas de honte à être trompé, et que leurs devanciers l'ont été encore plus qu'eux.

Qu'ils se rassurent ! Pas de cabinet célèbre qui ne renferme quelques tares. IMalgré l'hîdjileté de leurs conservateurs, tous les musées de province et même ceux de Paris n'ont pu s'en préserver. Il n'est pas jusqu'au grave cabinet des médailles de notre bibliothèque nationale qui ne contienne un certain nombre de pièces notoirement fausses.

Les mystifiés sont donc en bonne compagnie. Pour avoir acheté un os antédiluvien trouvé à Montmartre et fabriqué passage du Chausson, Guvier n'en nest pas moins resté un grand savant. Malgré sa foi aveugle en Vrain Lucas, Michel Chasles comptera toujours parmi nos géomètres les plus distingués.

Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr, mes études rendront plus de services qu'elles ne feront de mal. Aux faussaires passés maîtres dans chaque spécialité je n'apprendrai pas graud'chose, et ri je me crée des ennemis, peu m'importe ! — Humble pionnier, j'aurai, dans la mesure de mes forces, représenté la vérité combattant le mensonge. Ma tâche finie, les honnêtes gens seront certainement avec moi contre les exploiteurs, comme ils sont avec le laboratoire municipal contre les marchands de produits malsains, — et cela me suffira.

On demandait un jour à Sainte-Beuve quel était selon lui le dernier mot de l'art.

— Le dernier mot de l'art, répondit l'illustre critique, je le trouve dans la contrefaçon.

Sainte-Beuve disait vrai. Plus l'horizon de l'art s'élargit, plus la contrefaçon étend son domaine.

La contrefaçon est l'imitation d'un objet original dans un but de lucre illicite. C'est une véritable spoliation, qu'elle s'applique aux œuvres de l'intelligence, aux dessins industriels, aux marques de commerce ou à la fabrication des objets d'art.

Depuis longtemps on contrefait les sceaux de l'État, les poinçons et les timbres, les monnaies et les billets de banque. Gomme il est aisé de s'en convaincre en regardant un billet de banque, ce sont là des crimes réprouvés sévèrement par la loi, et passibles de toutes les rigueurs contenues dans l'article 139 du Gode pénal.

Il est regrettable que les faussaires de la curiosité, plus heureux que leurs autres confrères, jouissent d'une impunité à peu près complète. On ne les voit jamais s'asseoir au banc des accusés en cour d'assises, et très rarement ils passent devant la police correctionnelle.

Ils sont des habiles qui échappent en outre au châtiment édicté par l'article 423 traitant des tromperies sur la qualité de la chose vendue. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils ont soin de ne stipuler sur leurs factures aucune garantie d'authenticité.

Cependant, contre ce quelqu'un qui a plus d'esprit

LE TPxUQUAGE

que Voltaire, et qui s'appelle tout le monde, il n'y a pas de ruse qui puisse tenir indéfiniment. Les siècles feront peut-être passer bien des objets faux au rang des antiques, mais pour le moment, reconnaissons-le avec joie, les contrefaçons les plus habiles sont promptement découvertes.

Avouons-le, d'ailleurs, le truqueur n'est pas à proprement parler un vulgaire coquin comme on pourrait le croire, un homme de sac et de corde, capable de tout. Dans la vie ordinaire, il est même d'une scrupuleuse honnêteté. On pourrait lui confier sa bourse. Il la rendrait intacte.

Dénué de sens moral, mais presque toujours doté d'une vive intelligence, comme les seapins de l'ancienne comédie, c'est quelquefois un artiste raté; il trouve dans la tromperie des consolations et une suprême jouissance. Rapin ulcéré et incompris, il se gobe et se croit l'égal des maîtres anciens qu'il pastiche outrageusement. S'abusant sur ses droits, il parle avec orgueil des bons tours qu'il a joués aux érudits et aux maniaques épris du vieux. S'il a pu faire accepter ses œuvres aux princes de la science, sous des attributions pompeuses, sa joie ne connaît plus de bornes.

— Ai-je assez enfoncé le Kensington ! dira-t-il avec enthousiasme à ses amis en racontant ses exploits.

Son imagination, sans cesse surexcitée, reste éternellement fertile en inventions, comme nous pourrons aisément le constater, lorsque nous en serons là, par la variété et l'audace des supercheries auxquelles il a recours.

Mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire d'établir une distinction entre la contrefaçon, œuvre

perfide, et l'imitation, chose avouée et par conséquent loyale. Du moment oîi vous ne donnez pas une copie comme authentique, l'imitation est parfaitement légitime. Disons plus, elle est souvent très utile aux peintres et aux statuaires, dentelle vulgarise les œuvres. Cette idée de reproduction a jadis engendré, dans le cerveau d'un grand homme d'État, un projet qui n'a malheureusement pas eu de suite ; la création du Musée des Copies.

Dans le cours de ce travail nous aurons souvent l'occasion de séparer la cause de certains fabricants d'élite de celle des fabricateurs de profession. Pour satisfaire au goût du jour, de très honorables industriels reproduisent les formes anciennes, mais ils ne livrent qu'avec leur marque les objets ainsi fabriqués.

Les expositions de 1867 et de 1878 nous ont montré, surtout dans la céramique, des imitations qu'on ne saurait blâmer sans pousser trop loin le rigorisme et sans méconnaître les services rendus par la vulgarisation des modèles oubliés ou trop peu connus des masses.

Qu'on le sache bien, nous ne visons que les contrefacteurs obscurs qui travaillent comme des termites dans l'ombre et le silence, et se donnent bien garde de révéler leur nom sur les objets qu'ils écoulent à grands prix au bon public, par l'intermédiaire de tiers complaisants.

Afin de prévenir toute confusion dans l'esprit de mes

lecteurs, je dois aussi faire des réserves pour uno classe très nombreuse et très respectable de travailleurs, qui s'est attachée à la restauration et à la réparation. Ceux-là sont les vrais chirurgiens des objets d'art. Ils complètent les manquants, rapprochenf les parties brisées, enlèvent une crasse séculaire inutile et se bornent en un mot

A réparer des ans l'irréparable outrage.

Leur concours est précieux à tous les amateurs, et, je m'empresse de le proclamer, ils font pour la plupart un métier délicat qui en vaut cerlainenlen^ bien d'autres.

J'ai pour eux une estime parliculièrc. J'ajouterai qu'ils ont droit à la considération publi(pie, car ils rendent souvent de grands seivices en indiijuant eux-mêmes les maquillages les plus difiicilcs à reconnaître.

Au moment d'aborder les détails de mon sujet, c'est avec une certaine amertume qu'il me faut constater les difficultés que j'ai rencontrées sur ma route pour me procurer les renseignements dont j'avais besoin.

Je désirais que cette étude fût faite avec la collaboration de tous les amateurs sérieux, et que chacun d'eux me révélât les mystilicationsdont il avait été la victime.

C'était mon plan; mais je me suis vite aperçu qu'il fallait y renoncer. Les amateurs sur lesquels j'avais le (Iroif de compter, ceux-ln ni''mr"^> dont les dol('anccs

réitérées avaient inspiré l'idée de ce travail, m'ont faussé compagnie. Quand je suis allé les trouver pour leur dire : « Aidez-moi dans la campagne que je vais entreprendre, » la chose devenant sérieuse subitement, leur amour-propre a repris le dessus.

Confesser ses erreurs! raconter ses déceptions! s'exposer aux railleries des petits camarades! C'était trop demander. En face de mes interrogations, la plupart se sont renfermés dans un mutisme absolu.

Ils m'ont rappelé ce type non décrit dans ses Caractères par La Bruyère, l'homme qui arrive furieux au bureau d'un journal,

— C'est odieux! dit-il.

Et il raconte sa mésaventure, cite des noms, articule des faits graves.

— L'abus est criant! Il faut y porter remède. Pas pour moi, mais dans l'intérêt général; on ne peut se moquer ainsi du public.

Invité à formuler ses griefs avec une bonne signature à l'appui, notre homme ne se déconcerte pas ; seulement il devient subitement pressé; il va revenir avec la lettre demandée, et elle sera verte ! — Il sort et ne reparaît plus.

Notez que je ne demandais pas de signatures, mais des renseignements.

Les spécialistes comme André sontrestésboutonnés jusqu'au menton. Celui-là, je l'avoue sincèrement, je comptais sur lui. C'est un réparateur très habile, un véritable grand artiste et, de plus, ce qui ne gâte rien, un parfait honnête homme. Personne autant et mieux que lui n'a soigné les faïences italiennes malades, guéri les ivoires défectueux, ramené à la vie des verres églomisés, et rendu leur éclat aux bijoux

émaillés de la Renaissance. Il est connu du monde entier. Ses travaux sont dans tous les musées d'Europe et dans toutes les grandes collections.

Aussi, voulant mettre un tel atout dans mon jeu, j'avais cru devoir tenter une demande personnelle à Passy, où il demeure. J'aurai sans doute manqué d'éloquence et de persuasion; André m'a objecté de suite le secret professionnel et s'est retranché derrière des considérations de clientèle qu'ilabienfallucomprendre et respecter. Bref, il ne m'a pas été possible de rien savoir de lui. Et cependant s'il avait voulu parler! Que de révélations ! Que de choses piquantes ! Pas de jour peut-être où un amateur de haute volée ne vienne chez lui pour lui montrer un objet douteux, et ne quitte, l'oreille basse, le confessionnal artistique de la rue Dufresnoy,

Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.

Sèvres lui-même le consulte très souvent sur les anciennes porcelaines, et, je vous le dis en vérité, André sait tout, et le reste. Nul mieux que lui ne pouvait parler. Il n'a pas voulu.

Je ne me suis pas moins mis à la besogne avec persévérance, récoltant deci delà, sans en rien dire, des indications précieuses dans la conversation de mes amis, groupant pour chaque chose les faits que j'apprenais, lisant tous les livres de nature à éclairer mes recherches, faisant appel aux souvenirs les plus lointains

de mes débuts dans la collection, n'hésitant pas àpartir en voyage, afin de juger de visu certaines choses.

Et ainsi, en me passant du concours de quelquesuns, mais en m'assurant celui de beaucoup, j'ai pu mener à bonne fin l'œuvre que j'avais entreprise.

Il faut aussi rendre à chacun la justice qui lui est due. S'il y a des reproches à l'endroit de certains dans les lignes qui précèdent, je dois, au contraire, ne pas oublier d'adresser des remerciements aux esprits distingués qui ont bien voulu m'aider et m'encourager dans ma tâche.

Sur un mot du savant directeur de Sèvres, M. Lauth, la manufacture m'a ouvert toutes ses vitrines, tousses registres, toutes les armoires de sa bibliothèque. Mon ami Ghampfleury m'a, comme toujours, accueilli avec empressement. M. Leroy, son secrétaire, a été pour moi d'une inépuisable obligeance.

L'érudit auteur de tant de livres intéressants sur la céramique, M. Gustave Gouellain, n'a pas hésité un instant à me faire i "ofiter de son expérience acquise sur les faïences rouennaises.

La science préhistorique, je l'avoue, n'est pas du tout mon fait. M. G. de Mortillet, en me promenant dans les galeries du musée de Saint-Germain, m'a fait une véritable conférence sur la paléo-ethnologie, l'ethnologie des temps antédiluviens. — M. Mathon, de Beauvais, un savant intraitable sur l'authenticité, m'a envoyé tout le dossier de la fameuse découverte de Beauvais, dont il a révélé les incidents pittoresques.

J'ai frappé à la porte des Gobelins, et leur directeur, M. Darcpl, m'a répondu avec empressement. Sur la même question, j'ai aussi consulté mon ami Guiffioy, que ses travaux sur les anciennes tapisseries ont classé

parmi les spécialistes de première force en la malière.

Il m'a fallu, pour la partie bibliographique, appeler à mon secours le p-rand maître, le baron Pichon, puis M. Quentin BaucharJ, de la Société des bibliophiles français, et enfin le lilu'aire Porquet, l'expert si apprécié.

Le docteM. Franks,du British Muséum de Londres, m'a fait connaître quelques sophistications, et, quand il s'est ag-i des autographes, Etienne Charavay m'a remis sa brochure sur Vrain Lucas.

Je ne veux pas oublier non plus les indications précieuses que m'ont fournies MM. Boilève pour les étoffes, Babonneau pour les vili'aux, Baschereau pour les armes, Ferai pour les tableaux.

M. Thiaucourt, réparateur habile et sculpteur de talent, m'a indiqué, pièces en mains, quelques bonnes ruses que j'ignorais et que je percerai à jour dans le cours de mon travail.

Cela dit, nous allons examiner successivement chacune des branches de l'industrie des contrefacteurs. Pas une qui ne soit plus ou moins exploitée. Rien n'échappe à ces écumeurs de la curiosité : les armes, les émaux, les faïences, les Saxe, les autog-raphes, les bronzes, l'argenterie, les gravures, les marbres et les terres cuites. Tout y passe, et quand mon dernier feuillet sera noirci, il restera encore beaucoup à dire.

Je n'ai pas la prétention d'épuiser le sujet ; ma seule ambition est de rendre quelques services et de prémunir les collectionneurs encore inexpérimentés contre les pièges perpétuellement tendus à leur innocence et à leur bornse.

LES PREHISTORIQUES.

Le chemin des ânes. — Moutarde jaune de Dijon. — Louis Hiiber, — Bouche de Perllics. — La taille des silex. — Figurines lacustres. — La mâclioire du Moulin-Quignon. — L'homme fossile. — Le gisemenl de Concise. — Le lac de Paladru. — A. Meillel. — La découverte de Beauvais. — Le sieur Polycarpe. — Une visite à Gabriel de Morlillet. — Pierre éclatée et pierre polie. — Stations fluviales de Saint- Germain en l'an 2000. — Ilermineltes de Java. — Agates de la forêt Noire. — Silex faux donnés en prime.

C'est d'abord du côté des temps préhistoriques que nous dirigerons nos pas.

Les tranchées creusées pour l'établissement des

chemins de fer ont mis à jour, dans un grand nombre

de locahtés, des amas de silex travaillés — éclatés

ou polis. Aussi un goût nouveau a surgi pour cette

élude des premiers âges de l'iiumanité.

Comment les savants qui se passionnent pour cette nébuleuse époque sont-ils les gens du monde les plus trompés ?

Cela s'explique aisément.

De mœurs douces, d'allures sereines, ils personnifient, au milieu de notre civilisation corrompue, la probité antique :

Un cœur noble ne peut soupçonner en autrui La bassesse et la malice Qui ne sont pas en lui.

Ils trouvent (ou on leur fait trouver) des objets sur lesquels ils concentrent toutes les forces de leur intelligence.

Pour un rien, ils partent en guerre, dissertent, écrivent, impriment, publient, amassent, à l'aide de leur érudition, des preuves convaincantes pour terrasser les sceptiques.

Souvent alors, au beau milieu de la discussion, surgit un farceur jusque-là caché dans la coulisse. Il explique en deux mots la mystification et se met à éclater de rire.

Nous connaissons tous l'histoire de l'inscription célèbre trouvée sur une vieille planche.

Pendant longtemps elle donna lieu à des démonstrations savantes où surgissaient des consuls et des empereurs romains. Ce fut un véritable tournoi d'érudition jusqu'au moment oîi l'explication faite par le mystificateur tomba comme la foudre sur tous les crânes dénudés. 11 lut tout simplement et sans s'arrêter :

Ici est le chemin des ânes.

On soumet un jour à l'examen d'un membre de

l'Académie des inscriptions un curieux petit pot marqué de ces quatre lettres majuscules :

A force de recherches et de patience, le savant parvint à opérer cette lumineuse restitution :

Magtio Jovi deonim deo.

{Au grand Jupiter, le dieu des dieux.)

— Ce petit pot n'a jamais été consacré à Jupiter, lui dit son interlocuteur. Il porte tout simplement:

Moutarde Jaune de Dijon.

Le savant était un homme d'esprit. Il trouva la plaisanterie très drôle.

Avant d'entrer dans le vif de la question, laissezmoi vous raconter une histoire déjà ancienne qui lirouve que les supercheries savantes ne datent pas d'hier.

En 1726, il y avait à Wurtzbourg un vieux docteur très épris de l'archéologie. Il s'appelait Louis Huber. Négligeant quckjue peu ses malades, toujours penché sur les parchemins poudreux, il ne vivait que dans le passé, à la recherche de l'inconnu.

Deux médecins de la même ville, poin* se distraire de leur grave profession, formèrent le projet de jouer un bon tour à leur savant confrère.

Ils fabriquèrent avec de la terre des fossiles pos-

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tiches, des coquillag'es impossibles, des papillons g-igantesques, des abeilles el dos crabes énormes. Quelques pièces portaient même des caractères semblables à des chenilles enroulées.

Ces pétrificalions antédiluviennes, une fois séchées au soleil, furent enfouies dans un sol antédiluvien à une grande profondeur.

Quelques jours après, conduit par ses collègues au lieu de la mystification sous un prétexte quelconque, Huber fit lui-même, la pioche en main, cette étonnante découverte.

De bonheur il faillit tout d'abord se trouver mal.

Puis, d'une crédulité sans pareille, son enthousiasme ne connut plus de bornes. Cette rencontre inattendue allait le rendre à jamais célèbre 1

Rentré chez lui avec les précieux objetsqu'il venait de rendre à la lumière, il prit sa plume, compulsa ses bouquins et fit sortir de son cerveau, sur les bouleversements de l'époque du déluge, un mémoire très étudié, précédant un rapport sur tous les objets de sa trouvaille.

Le livre, écrit en latin, publié sous les auspices du professeur Béringer, ne s'adressait qu'aux savants. C'était un in-folio de cent pages d'impression, dédié au prince-évêque de la Franconie, et accompagné de vingt-deux planches, sur lesquelles les fossiles fantastiques étaient, dans leurs moindres détails, reproduits minutieusement par la gravure.

Toute la docte faculté de médecine de Wurtzbourg s'assembla. Le doyen monta dans sa chaire, et Huber fut félicité publiquement de sa profonde érudition. De nombreuses séances furent ensuite consacrées à l'examen de l'ouvraçre.

Cependant les bonnets carrés troublés, inquiets de certains indices, discutaient depuis longtemps déjà, lorsque les deux compères, ne pouvant plus garder leur sérieux, effrayés du reste des conséquences de toute cette affaire, prévinrent leurs collègues qu'ils faisaient fausse route. Ils racontèrent dans tous ses détails le bon tour qu'ils avaient joué au savant Huber.

La gravité de la faculté de Wurtzbourg était compromise ! Peu s'en fallut qu'on ne fît un assez mauvais parti aux mystificateurs. Mais se fâcher n'avançait à rien... et les choses en restèrent là.

Cependant la faculté fit racheter en sous main et détruire tous les exemplaires de l'ouvrage. Aussi est-il devenu extrêmement rare.

Le savant M. Boucher de Perthes est un autre exemple de cette grande crédulité. C'était un homme d'une extrême droiture, un véritable La Fontaine. Malheureusement on spéculait sur sa bonhomie. Incapable de faire une fable, il acceptaitaisémentcelles qu'on faisait à son intention.

Esprit sérieux et réfléchi, il avait donné, il y a une trentaine d'années, un très grand élan aux recherches des temps préhistoriques.

On le savait avide de réunir, pour ses études, le plus de documents possible, aussi on lui proposait une quantité d'objets faux qu'il acceptait, ne se figurant pas, dans sa bonne foi, que quelqu'un pût essayer de le tromper, lui qui n'avait jamais voulu tromper personne.

LE XrxUQUAGE 17

Ceux qui l'ont connu particulièrement m'ont raconté qu'on lui apportait des morceaux de bois tirés de stations lacustres. Encore mous, ils étaient taillés au couteau à la sortie de l'eau et représentaient des statuettes copiées grossièrement sur les figurines grimaçantes des façades de nos églises gothiques.

Pour lui, ces bois travaillés étaient les premières manifestations de l'art à l'époque lacustre. Ces mensonges en action étaient classés dans un musée avec une inscription particulière.

Son ardeur l'entrainait. On le savait. Les ouvriers des carrières d'Abbeville se firent à son intention une spécialité de la taille des silex. Ils confectionnèrent des produits affectant la forme des outils en usage dans nos habitudes journalières, qu'ils lui présentèrent comme des antiques.

Heureux de leur réussite, ils allèrentmêmeplusioin. Ramassant certains silex qui se clivent comme le basalte, ils en détachèrent des éclats et les lui offrirent. Grâce à son imagination et à sa confiance un peu naïve, Boucher de Perthes trouvait encore, dans ces morceaux vulgaires, des instruments travaillés par les peuplades primitives.

Sa foi ardente ne soupçonnait rien.

On le voit, dès les premiers moments d'enthousiasme pour la science nouvelle, les objets préhistoriques ont éveillé les convoitises des gens sans scrupules.

Autant que tous les autres, plus môme, ils ont donné lieu aux roueries les plus raffinées, aux duperies les plus longuement préméditées.

Elle est célèbre la mâchoire du Moulin-Quignon, qui amena un tournoi international entre les sommités scientifiques de la France et de l'Angleterre.

Boucher de Perthes avait promis une prime de deux cents francs au premier ouvrier qui découvrirait des os humains dans les alluvions quaternaires.

Huit jours après, on l'appelait en toute hâte pour lui signaler dans une carrière de granit, en dehors des murs d'Abbeville, à l'endroit appelé Mouhn-Quignon, une mâchoire engagée dans du gravier, et que les louilles avaient à peu près mise à découvert.

Boucher de Perthes la retira lui-même, en présence de témoins venus pour constater le fait.

Grand émoi dans le clan des savants! Cette découverte avait une portée considérable. h'Iwmme fossile retrouvé ! Cuvier s'était donc trompé en affirmant qu'il n'existait pas. On pouvait enfin fixer avec une certitude mathématique l'apparition de l'homme sur notre pauvre planète dans les temps les plus reculés.

Un congrès fut décidé. Londres et Berlin s'y firent représenter. Les uns, comme Milne Edwards, tenaient pour; les autres, comme Falconer, tenaient contre. On se bombardait réciproquement d'argiunenls et de preuves, et le secrétaire de cette lutte homérique chargé d'en raconter les péripéties avait peine à suffire à sa tâche.

Déjà un gros volume de controverses allait paraître, résumant toutes les opinions, lorsqu'il fut reconnu que la mâchoire était bel et bien apocryphe.

La mandibule, apportée par un ouvrier et enfouie par lui, provenaittout simplement d'un autre gisement peu ancien.

Tout était à recommencer !

La fraude de Concise est également célèbre. — Lors de la construction du chemin de fer de Neulchàtel en Suisse, on dut faire des travaux sur le bord du lac et creuser une tranchée pour établir des pilotis.

Le premier dragage, portant sur un emplacement lacustre, amena la découverte d'une très grande quantité d'objets que l'entrepreneur et les ouvriers vendirent à merveille.

Des demandes arrivèrent de tous côtés. On livra tout ce qui avait été trouvé, mais bientôt se tarirent les sources de la trouvaille.

Afin de remédier à ce grave inconvénient qui supprimait d'agréables revenus, et pour contenter tout le monde, on lit alors sur place des préhistoriques, et toutes les collections furent inondées de faux objets lacustres.

Le conservateur du musée de Lausanne, M. Troyon, y fut pris tout le premier — et bien d'autres ensuite.

M. G. de Mortillet, l'érudit conservateur du muscf^ de Saint-Germain, vit arriver un jour chez lui le duc

de Luynes, dont le cabinet était universellement connu par ses richesses.

— Grande nouvelle ! lui dit le duc. Des objets lacustres trouvés entin dans le Dauphiné. Venez les voir. Ils vous intéresseront vivement. Mais rappelez-vous, lorsque vous en parlerez dans vos ouvrages, que le premier j 'ai révélé cette nouvelle source préhistorique.

M. de Mortillet est de sa nature plus incrédule que saint Thomas.

Jusque-là le petit lac de Paladru n'avait modestement restitué au grand jour que des objets du temps de Gharlemagne. Il ne se rendit à Dampierre qu'accompagné de graves soupçons.

En arrivant, le duc l'amena triomphant devant une table oii ses dernières acquisitions reposaient soigneusement placées.

— Voici les objets, fit-il sans préambule. M. G. de Mortillet regarda, et resta froid.

— Vous ne paraissez pas enthousiasmé?

— Pas du tout. Ce que vous me montrez vient de Goncise et non du Dauphiné. G'est même un mélange de faux et de vrai.

Le duc ne fut pas persuadé.

Un des grands mystificateurs, parmi nos contemporains, fut A. Meillet, chimiste distingué et homme érudit. Il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il avait fait prendre par les savants des vessies pour des lanternes.

C'est ainsi qu'il publia en 180 i, sur les époques

antédiluviennes et celtiques du Poitou, un livre dans lequel, au milieu de nombreuses pièces parfaitement authentiques, il glissa la reproduction de quelques objets qu'il prétendait avoir trouvés lui-même dans ses fouilles.

Sur un certain nombre d'os préhistoriques se trouvaient gravés des soleils, des éléphants, des oiseaux et des serpents. Une plaque portait encore des traces de caractères inconnus et remontant à l'époque oii l'homme vivait en communauté parfaite d'idées avec le renne et avec l'ours.

Quelle rareté ! Cela ne s'était pas vu encore. Songez donc ! de l'écriture avant le déluge !

Les ChampoUions de l'Institut se mirent immédiatement à l'œuvre. Ils étudièrent avec ardeur les nouveaux caractères qui déroutèrent d'abord les plus érudits.

Rapports, critiques, controverses, rien ne fut épargné pour arriver à lire ces traits indéchiffrables.

Mais un vieux savant à lunettes, après avoir regardé de près à son tour, affirma tout à coup que les vénérables hiéroglyphes ne remontaient pas si loin, et qu'ils étaient du sanscrit du septième siècle de notre ère tout bonnement tracé à l'envers.

Meillet se récria bien fort tout d'abord ; puis il se déroba à la discussion en annonçant qu'il répondrait victorieusement dans une publication devant réfuter toutes les objections. « Elle était même sous presse, » affirmait-il.

Mais elle n'a jamais paru.

La nouvelle d'une découverte fabuleuse surgit tout à coup en 1881.

Sans que le public en ait eu connaissance par quelque indiscrétion, on avait trouvé, près de Beauvais, l'empreinte dans l'argile de six cents squelettes environ d'une taille gigantesque, armés de haches, de casse-tête et de poignards en pierre.

Phénomène inouï! au-dessus de l'emplacement de chaque crâne, un diadème composé de silox finement taillés à facettes affectait les formes les plus variées et livrait le secret des rites funéraires des temps les plus nébuleux.

Un millieride pièces environ sur les qumze mille trouvées étaient exposées dans un immense salon chez M. Mareschal, marchand d'antiquités àBeauvais. Après avoir gardé le plus profond mystère sur sa découverte, il daignait consentir enfin à la faire admirer en détail à tous les érudits.

Crédules et naïfs, comme toujours, accoururent de tous les côtés et s'extasièrent sur cette merveilleuse rencontre de haches, de cœurs, de croissants, de feuilles de trèfle et de poignards recourbés.

Heureusement on n'abuse pas aisément les vrais connaisseurs, et il en existe encore quelques-uns. Nous allons aisément le démontrer tout à l'heure.

M. Fenet,dessinateuràla manufacture, etM.Mathon, correspondant du ministère de l'instruction publique pour les travaux historiques, tous deux de Beauvais, examinèrent les pièces qui leur étaient sou-

mises. En luèine leinps ils eurent de graves soupçons sur leur authenticité.

Les silex étaient mats, la cassure fraîche, les bords vifs. Ils manquaient de ce brillant particulier, sorte de vernis antique qu'un séjour d'une centaine de siècles dans la terre leur donne toujours.

Sur beaucoup de morceaux se faisaient voir les traces, non encore oxydées par le temps, des coups répétés d'un marteau de fer.

Qui Irompe-t-oa ici? firent-ils ensemble, comme le Figaro de Beaumarchais. — Cependant ils n'osaient encore rien allirmcr.

Ils envoyèrent alors, pour plus de sécurité, quelques échantillons de la trouvaille à M. John Evans, de Londres, et à M. G. de Mortillet, professeur d'anthropologie, dont nous avons déjà parlé.

La réponse qu'ils reçurent de ces sommités scientifiques changea leurs soupçons en certitude.

Ils n'hésitèrent plus et proclamèrent hautement dans les journaux de Beauvais que le gisement n'existait pas, qu'il ne s'agissait que de simples cailloux extraits des plus vulgaires rognures de silex.

M. Mareschal et son associé M, de la Herche, l'un des propagateurs delà découverte, protestèrent hautement et défendirent unguibus et rostro la véracité de leur trouvaille.

M. de la Herche, homme intelligent mais enthousiaste, conservateur du musée de la ville, vint à Paris et soutint lui-même avec ardeur, à la Société d'anthropologie, l'authenticité des objets trouvés. De son côté, M. Mareschal déclara partout « qu'il inscrirait sur le Grand livre des Anes » tous ceux qui oseraient mettre en doute ses découvertes.

Sur la demande des deux associés, une commission composée de onze membres, pris parmi les plus honorables habitants de la ville de Beauvais, empressonsnous de le reconnaître, vint constater elle-même l'emplacement du gisement.

Après avoir examiné le terrain, fait elle-même des fouilles à la pioche, et rencontré plusieurs silex, la commission, illuminée, fascinée, sanctionna avec solennité l'existence des objets.

Sans s'émouvoir, le quatuor des opposants réitéra ses affirmations. Ils déclarèrent qu'ils n'étaient nullement convaincus en ce qui les concernait, et avancèrent que les précautions prises avaient été insuffisantes pour se défendre de toute supercherie. Des gardiens n'ayant pas été apostés autour de fenclos, on en avait profité probablement. Introduire des objets faux dans un terrain donné et convoquer des savants à leur découverte, cela s'était vu déjà quelquefois, ajoutaient-ils.

Nouvelle expertise, entourée cette fois de toutes les précautions désirables. Choisi, la veille, le terrain fut clos de palissades sur lesquelles on apposa les scellés.

Quelques silex furent encore trouvés dans cette nouvelle enquête sans que, cependant, on fît un pas de plus pour éclaircir cette étrange affaire.

MM. Mathon, Fenet, Frank et G. de Mortillet niaient toujours.

Le drame se corsait au contraire et la lutte devenait de plus en plus piquante, comme dans le Lutrin de Boileau, lorsque éclata un incident qui dénoua la situation.

Un jeune employé de la gare de Bresles vint décla-

rer que, depuis longtemps déjà, il voyait arriver de Bcauvais à sa station des ouvriers pour rechercher dans les carrières et marnes (1) du pays des silex propres à être taillés.

Amateur lui-même, il avait désiré connaître leurs procédés. Aussi avait-il suivi et rejoint ces hommes un jour à la carrière de marne de la sucrerie de Bresles.

Voici comment il raconta son entrevue avec eux.

« A mon arrivée ils étaient au travail. L'un, le plus âgé, s'appelait Polycarpe. C'était le patron. Avec un petit marteau rond et une petite lime il préparait un silex en forme de diadème avec garniture de petites pointes de flèche.

« Près de lui se trouvait un petit sac en toile rempli d'objets déjà terminés, des haches de toutes formes, rondes, plates et ovales, des poignards, des piques, des pointes de flèche, des couteaux et des grattoirs.

« Ledit Polycarpe paraissait fort au courant de cette taille, ses produits étaient très bien faits.

<t Heureux d'entrer en communication avec ces ouvriers, je les félicitai sur leurs travaux et je leur dis:

— « Il est fort probable que vous destinez ces silex à la vente aux amateurs.

a Le patron me répondit :

— a C'est toute une collection commandée par un Monsieur Levesque, propriétaire d'un château aux environs de Paris, dans la Seine-et-Marne. Il m'a donné cinq mille francs pour ce travail.

(1) La craie, improprement appele'o la marne.

— a ïrùsbiun, je comprends. Mais sur quoi prenezvous vos types pour faire et suivre cette coUeclion. Vous avez sans doute un ouvrage et des planches pour vous renseigner.

— « Oui, nous avons des livres avec des dessins. Ils sont très complets, et personne autre que nous, parmi les ouvriers, ne les connaît jusqu'ici.

« Comme je remarquais principalement le silex taillé en forme de diamant, il me dit encore :

— « Ce sont là des types de silex rencontrés dans les sépultures anciennes. Toutes ces pièces étaient placées près des corps. Nous les avons retrouvées dans les ouvrages que nous avons.

« D'après le dire du sieur Polycarpe, ce serait dans les environs d'Amiens et d'Abbeville qu'il aurait appris à tailler le silex et à faire des préparations avec de la terre glaise pour lui donner un aspect d'ancienneté. »

Celte déclaration écrasante mit fm à la lutte de M. j\Ialhon contre les savants du cru picard.

La bonne foi de M. de la Herclie fut établie, de même que celle de M. Mareschal. Ce dernier a\ ait cru d'abord rencontrer une Californie silicique, et il n'avait été que la victime d'habiles ouvriers. Mais par amourpropre il n'avait jamais voulu en convenir.

Sans nous arrêter plus longtemps à ceshistoiresdéjà racontées, allons à Saint-Germain trouver M. G. de Morlillet, l'un des organisateurs du musée. Nous avons déjà plusieurs fois indiqué les titres et mérites du

LR TRUQUAGE

savant professeur. Nous n'y reviendrons pas, mais nous devons constater qu'il est impossible de toucher aux préhistoriques sans quesonnom ne vienneimmédiatement sous la plume.

Le musée de Saint-Germain, établi dans le vieux château de François 1'^% est toujours enquête de tous les faux. Aussi contient-il, dans la section réservée spécialement aux contrefaçons, des révélations précieuses.

J'ai passé de bonnes heures avec l'aimable conservateur dont il vient d'être parlé. (Vest un causeur spirituel et intarissable sur les questions qui le passionnent. A la disposition de tous les travailleurs, il m'a ouvert avec une bonne grâce charmante ses tiroirs secrets, et j'ai pu voir, toucher, discuter les spécimens les plus variés de l'astuce humaine.

Grâce à lui, j'ai appris qu'Abbeville et Amiens avec leurs inépuisables gisements quaternaires étaient restés le centre du commerce des silex frauduleusement taillés [Notes 1 et 2).

Pour arriver à être d'une certaine force dans cette industrie borgne, les fabricants n'ont besoin ni d'un long apprentissage ni d'un grand matériel.

Ils commencent par rechercher les silex sous la couche de calcaire qui les recouvre dans les carrières où se faisait à une autre époque l'extraction do la pierre à fusil.

Puis, par le môme procédé qu'on employait jadis pour confectionner ce foyer d'étincelles, avec les mêmes marteaux tour à tour ronds et pointus, ils débarrassent le rognon de son enveloppe de calcaire, le taillent et le transforment peu à peu en pointes de flèche, en javelots et en fers de lance, ou bien encore entranchets, perçoirs, retouchoirs et scies à coches.

C'est ainsi qu'après des centaines de siècles renaît une industrie perdue. L'homme fossile copié par le bipède contemporain! Auriez-vous pu supposer que le progrès marchait ainsi à reculons ?

Il s'agit, une fois l'objet obtenu, de rendre vernie et lustrée la cassure fraîche et terne du silex.

C'est là le grand point.

Comment s'y prendre pour faire cesser d'être contemporaines les haches qui doivent devenirpréhisloriques?

Il n'est pas sans intérêt de le faire connaître.

La patine s'obtient par des moyens nombreux et faciles.

Les uns, pour exploiter vite et en grand, mettent dans un baquet les haches rangées comme des sardines pressées. Puis ils versent dessus un mélange d'eau, d'argile et de gélatine. Gomme pour les potions médicinales, où il faut agiter avant de s'en servir, ils impriment au tout quelques rapides mouvements.

Voilà! la chose est faite ! ce n'est pas plus difficile que cela. En un tour de main, sur le cadran du temps, l'aiguille a marché en arrière de plusieurs milliers de siècles, et les haches transformées sortent du baquet avec l'âge que Noé pourrait avoir aujourd'hui. Servezles maintenant aux antiquaires peu défiants, elles ont pris le ton voulu, ce lustre doux et charmant dont ils raffolent.

Mais les procédés sont variés. Citons-les tous.

Les uns enduisent leurs silex d'huile et les mettent

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sur le feu à frire comme des goujons. D'autres préfèrent l'oxposition au grand soleil et à la pluie alternalivement, ou le séjour prolongé dans le fumier.

Pour amortir le vif des tranchants et l'àpreté des lignes, tes faussaires de dernière catégorie se bornent à frotter longuement les hachessur les grosses côtes de velours de leur pantalon de travail.

Quelques-uns de ces contrefacteurs savent tout. Ils ont visité les musées. Ils ont parcouru beaucoup d'ouvrages et connaissent les caractères variés d'aspect que prennent les silex suivant leur séjour dans les différentes couches du sol.

G'estlamousse du temps qu'ils s'appliquent surtout à reproduire. Ils n'oublient pas que les haches deviennent ocreuses et jaunes dans les terrains d'alluvion, et qu'au milieu de l'argile elles se revêtent d'une couleur d'un blanc jaunâtre. Ils n'ignorent pas non plus qu'à la surface de la craie elles subissent une altération ;et se couvrent d'une espèce d'aubier caractérisant le calcaire de chaux.

Ils savent imiter les incrustations, le crassier de rivière, les taches de rouille produues par le soc des charrues, et les dendrites, ces cristaux imperceptibles qui se ramifient comme une végétation, et que l'œil exercé des savants a découverts sur les facettes des pierres ayant subi un repos prolongé dans la terre.

Malheureusement pour eux, et très heureusement pour les autres, tous ces maquillages disparaissent en grande [)artie sous le frottement d'un doigt humide,

comme des caractères tracés sur le sable s'effacent au premier souffle du vent.

Suivons notre ordre chronologique.

Quittons l'âge de la pierre éclatée ei arrivons à celle de la pierre polie.

Les haches en pierre polie se font le plus souvent avec des cailloux déjà plats ayant un peu la forme des haches anciennes.

A cet effet, les galets polis j)ar le roulement de la vague sont préparés merveilleusement par la nature.

Il ne reste plus qu'à obtenir le tranchant. La pierre est usée le plus souvent à la meule tournante, ce qui lui donne des facettes faciles à reconnaître. Les peuplades primitives, dont le temps ne valait pas aussi cher quelenôtre, polissaient lentement, très lentement à la meule dormante les pièces qu'elles préparaient comme armes ou comme outils.

On a fait aussi des haches celtiques avec des morceaux de marbre frottés au papier de verre, trempés dans de l'huile, frictionnés ensuite vigoureusement avec de la laine et séjournant enfui dans la poche pour obtenir la patine indispensable à tout antique.

Le musée de Saint-Germain contient un spécimen de cette fabrication spéciale. Des haches en marbre! n'est-ce pas bien naïf de la part de l'inventeur du procédé! Il ne s'est pas douté, le malheureux, qu'une matière aussi tendre n'avait pu être employée autrefois à cet usage !

[,E TIir^M'AGE 31

Comme une hache montée vaut dix fois pkis que celle qui ne l'est pas, cette même pièce a été emmanchée dans un bois de cerf pris très tendre à sa sortie d'un gisement lacustre. Le faussaire a pu aisément travailler cette matière rendue ainsi malléable. Cetto fois le faussaire a été encore bien maladroit. Les entailles faites au couteau et celles obtenues par le silex ne se présentent pas à l'œil do la même façon. On reconnaît aisément leur différence. Perdre de vue que le fer était encore inconnu à cette époque ! c'est aussi fort que d'employer du marbre pour confectionner un instrument destiné à fendre du bois !

La nomenclature de tons les faux préhistoriques nous entraînerait trop loin; mais nous ne pouvons nous empêcher de noter en dernier lieu ceux qui sont inventés pour fausser la science, tant est intense pour leurs doctrines la passion de certains archéologues!

La rivalité est très grande entre savants. L'érole qui soutient avec entêtement que l'épocjue de l'âge du bronze et celle de l'âge de fer sont contemporaines n'a pas liésité, pour arriver à confondre ses adversaires, à inventer des arguments à l'appui de sa thèse.

Quelques fanatiques ont fait ingénieusement tarauder le milieu d'une hache en bronze pour y encastrer une tige de fer, brisée ensuite au ras des deux côtés.

Faire après cela, trouver habilement la pièce mystificatrice par un partisan du système opposé a été une opération facile.

Mais, malgré les cris de victoire, cette supercherie n'a convaincu personne. Gela était trop gros, comme on dit en termes de théâtre.

Je n'inventerien. Je constate, et vous pouvez comme moi vérifier le fait au musée de Saint-Germain.

A signaler aussi cet exemple assez curieux du désir ardent de plonger dans un grand embarras les chercheurs de l'avenir, qui talonne certains de nos contemporains.

Le marchand J. Gharvet, lorsqu'on découvrit les énormes gisements du Grand-Pressigny, la plus grande manufacture d'armes destemps anciens,acheta tout ce qu'il put trouver en nucleus ou déchets de taille de silex que les archéologues ont baptisés depuis du nom de livre de beurre à cause de leur forme particulière.

Après avoir bourré sa clientèle, il en couvrit les grottes de sa maison de campagne du Pecq, puis, comme il en restait encore, il jeta le reste dans la Seine.

— Ge sera l'objet de discussions savantes au siècle prochain, disait-il avec cet air railleur et sceptique qui ne le quittait jamais. On écrira au vingtième siècle un mémoire sur les stations fluviales de Saint-Germain.

Si on me lit encore à cette époque, on sera prévenu.

Cette visite au musée de Saint-Germain me laissera de longs souvenirs vers lesquels je me reporterai souvent.

Je vois encore M. de Mortillet me montrer du doig't dans une vitrine une balle de fronde en plomb portant le nom de Labienus.

— C'est celle que l'historien couronné de César a longuement décrite. Les érudits de son entourage savaient bien cependant que jamais balle de fronde n'a porté d'inscription.

J'entends cet aimable cicérone, s'arrêlant devant de petites haches préhistoriques en ivoire poli, jauni et fendillé, me dire :

— Il y en avait beaucoup dans les vitrines des plus grands collectionneurs à l'Exposition de 1807. On y croyait alors, et on fut longtemps à s'apercevoir du contraire. Mais tout se sait à la longue. Un de ces marchands, de la nature de ceux qui prennent la qualification de naturalistes, après avoir gavé sa chentèle de dents d'éléphants fossiles, avait trouvé un moyen ingénieux, à défaut d'une fin de saison, pour écouler sonsolde.Ilenavaitfaitfaire de joliespetiles hachettes agréables au toucher. Les amateurs raffolaient de ces herminettesqui venaient pour eux de fouilles récemment opérées dans l'ile de Java. ^

— Que je vous raconte encore une anecdote, me dit M. de Mortillet au moment où j'allais le quitter. Nous descendions alors l'escalier à vis de la grosse tour de Charles V, oiî se trouve cette réunion magnifique des objets de l'époque mérovingienne.

Dans la forêt Noire on taille les pierres dures trouvées dans la montngne. Ce sont des ateliers de fabrication très primitifs.

Certaines'agates d'un ton grisâtre, après avoir pris la forme d'un petit barillet, sont percées de part en part pour servir à faire des grains de collier.

Cette opération ne réussit pas toujours. Il y a des rebuts. Un voyageur en antiquailles, passant dans cette contrée, eut l'idée de les acheter. On lui donna pour un morceau de pain tout ce qu'il voulut. En quête de nouveau, il en fit des préhistoriques. Connaissant les goûts de chacun, il alla trouver d'abord le directeur du musée de Mayence, le docteur Leidenschmitt, et lui tint à peu près ce langage:

— Voici desperles trouvées dans une tombe romaine. J'ai pu m'en assurer quelques-unes et je vous les ai réservées. C'est cher, mais c'est rare.

M. Leidenschmitt adore tout ce qui est romain. Il n'aime même que cela, et le marchand rusé le savait bien. Aussi acheta-t-il sans hésiter les perles antiques au prix qu'on lui demandait.

Notre voyageur en préliistoriques se rendit ensuite en Angleterre. Là tout est celtique. Le romain provoque peu l'enthousiasme. Il offrit sa trouvaille au British Muséum.

— Ces perles viennent des dolmens de la Cornouaille. On les a trouvées avec d'autres objets de sépuliuro.

Et les perles s'enlevèrent comme des petits pâtés. De là il passa en Bretagne.

— Des perles gallo-romaines, dit-il aux antiquaires de Vannes et de Nantes.

Il n'y en eut pas assez pour toutes les collections. Les musées archéologiques ne purent même pas en retenir quelques-unes, tant les amateurs s'étaient jetés dessus avec empressement.

Arrivé à Paris, notre homme, fier de son succès, et ne doutant plus de rien, vint me voir.

— Voici qui fera certainement l'affaire du musée de Saint-Germain, me dit-il, en exhibant ses agates. C'est du beau Robenhausien.

J'examine les agates et je leur trouve l'aspect louche. Toutes avaient des défauts, des creux. Les trous mal percés ne correspondaient pas bien. A l'intérieur, au lieu de terre, je remarquai tout d'un coup quelques morceaux de chanvre. J'étais fixé et je m'écriai :

— Mais on ne trouve pas de perles dans les stations lacustres. Je ne suis pas votre dupe. Ces objets sont faux, archifaux.

Le marchand ne voulant pas se trahir paya d'audace tout d'abord et se récria qu'il était un honnête homme. Mais il en restait si peu à vendre qu'il n'insista pas beaucoup : son affaii'e était faite. Poussé à bout par mes questions réitérées, il finit par m'avouer comment, en prenant chacun par son faible, il avait écoulé en détail aux amateuis trop crédules la fabrication manquée qu'il avait achetée en gros dans la forêt Noir.-.

Je ne pus que rire, et j'étais désarmé quand je le congédiai.

Un dernier trait pour finir. Ce sera comme le couronnement de ce chapitre.

M. Bœuf, d'Amiens, sait tirer parti de tout. C'est un ancien commissaire de police qui fait le préhistorique. Il a des prix courants imprimés que la poste distribue chaque mois à tous les amateurs.

Le hasard en a fait tomber un entre mes mains le mois dernier, car je ne figure pas sur la liste d'envoi. Peut-être M. Bœuf a-t-il quelque raison pour m'oublier dans ses distributions. Je l'ai déjà dit en commençant: je suis un profane. Les archives cachées dans le sol n'ont pas le don de me passionner.

Mais le catalogue de M. Bœuf n'en est pas moins curieux, comme note typique de l'étude que j'ai entreprise. Au milieu du cours détaillé des ossements quaternaires des époques du mammouth et du grand ours des cavernes, se trouvent les mentions suivantes, que j'ai retenues parce qu'elles ont trait à mon sujet ;

Série de pièces fausses.

Fabriquées par des ouvriers rusés,

Pour en infecter le commerce.

Et plus loin, cette annonce :

Types amygdaloïdes.

Les uns présentent la couleur naturelle du silex noir.

D'autres ont subi une préparation graisseuse et une mise au four dans les fourneaux à briques.

Un spécimen de ces objets sera donné en plus de chaque acquisition.

Pas maladroit M. Bœuf! Au lieu d'un petit ballon comme au Bon-Marché, il donne à chaque archéologue un objet faux.

H y a de ([uoi rester profondément rêveur

Faire fabriquer des imitations et les vendre comme telles, c'est peut-être encore le plus sûr moyen de les écouler sans ennui et avec un beau profit.

Je n'avais pas songé à étudier la question par ce côté pratique et bien humain, comme diraient les adeptes de l'école naturaliste.

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