‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 3 sur 35 · ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES

Un ramsès en ardoise. — La belle Nitocrîs ouïe cadavre momifié.

Il ne faut pas ouDlier non plus dans cette nomenclature les antiquités égyptiennes. Les tromperies archéologiques sont des plus variées et des plus nombreuses. Mais ce sujet, traité au point de vue didactique, courrait le risque d'être un peu sérieux ; mes aimables lecteurs me permettront de faire, comme dans certains dîners oij le maître de la maison remplace le plat en retard par une histoire; je remplirai, s'ils le veulent bien, le cadre de ce chnpitre par deux anecdotes qui m'ont été récemment contées par l'un de mes amis, éradit distingué, l'un des principaux acquéreurs de la célèbre vente Posno.

Il y a une quinzaine d'années, un riche amateur très ferré sur l'antiquité se montait un cabinet qu'il garnissait de vases étrusques, de bronzes antiques, de tronçons de statues et de bas-reliefs plus ou moins frustes.

Ses appartements étaient pleins et il aurait pu s'en contenter, mais la collection est un livre qui n'en est

jamaisqu'à sa préface; c'est une passion envahissante. On ne sait jamais s'arrêter à temps.

Le savant désirait donc pour orner sa cour une statue colossale telle que despopulations entières les élevaient sur le sol de l'Egypte. Il n'en dormait plus. Avoir un énorme monolithe aussi beau que ceux du Louvre ! Pouvoir exhiber un échantillon de l'art égyptien plus rare que ceux du Musée des Antiques ! il en parlait à tous ses amis. C'était pour lui le couronnement de l'édifice.

Sur ces entrefaites, un marchand antiquaire, ayant connu ses désirs, vint le trouver et lui parla d'une magnifique statue plus grande que nature, en basalte noir, représentant un Ramsès épargné par les ravages du temps, enlevé des ruines de Thèbes, et qu'il avait été assez heureux pour faire acheter par l'un de ses correspondants. Seulement il s'agissait de pouvoir débourser cent mille francs au moment psychologiiiue. Notre archéologue écouta, avec la lièvre, la pompeuse description qui lui était faite, et il y avait de quoi. Songez donc, cette statue devait réaliser un rêve depuis si longtemps caressé !

Mais cent mille francs, même pour un Ramsès, c'est quelque chose, et il hésitait encore un peu, lorsque le marchand ajouta que, s'il ne le prenait pas de suite, le prince de X,.., le duc Y... et le marquis de Z... s'empresseraient de l'acquérir.

Quelle faute de manquer une aussi rare occasion ! Il consentit enfin à donner lo prix demandé, payécomptant ; seulement en homme prudent il refusa de faire aucune avance et stipula bien que les cent mille francs n>' seraient touchés qu'à l'heureuse arrivée chez lui de la statue intacte.

Tous les huit jours, pour le faire patienter, l'uiiLiquaire sonnait chez son client. Il lui apportait des nouvelles de son acquisition et lui parlait des soins dont on l'entourait pour la faire arriver sans accident à Paris, comme l'obélisque de Louqsor.

Un jour, la statue est rendue à Alexandrie, après un long trajet en bateau plat sur le Nil. Un autre, elle a été mise à bord d'un steamer, après de grandes difficultés, les autorités de l'endroit ayant tout d'abord refusé d'autoriser sa sortie du pays.

Le collectionneur s'enflammait de plus en plus à ces récits colorés et multipUés.

Quelque temps après, nouvelles communications. Une tempête régnant sur la Méditerranée retarde le départ du navire.

Insomnie complète de notre érudit. S'il allait, par malheur, être privé de cette merveille !

Ensuite la statue arrive à Naples, où le transport a dû faire escale, puis à Gênes; après, la statue, ayant bien supporté le mal de mer, a été heureusement débarquée à Marseille.

Enfin nouvelle et dernière communication : à la suite de nombreuses péripéties, que nous passons sous silence, le monolithe a été chargé sur une plate-forme du P.-L.-M., et le lendemain il débarquera à la gare de Lyon.

Il était temps, car le savant, anxieux et malade, ne buvait plus et ne mangeait plus. 11 serait même mort d'une hypertrophie du cœur, si le martyre de l'attente avait duré plus longtemps.

Ce fut un soir à la nuit tombante qu'arriva le grand Ramsès, traîné par six chevaux, dans la demeure de l'amateur. Ce dernier, hors de lui, s'étonnait de ne

pas avoir été prévenu, car il eût f;iit dresser à sa porte, avec de la verdure, un arc de triomphe au grand monarque de toutes les Egyptes.

Non sans peine, il fut installé au milieu de la cour sur un échafaudage provisoirement préparé, en attendant un magnifique piédestal de granit rose commandé d'avance en son honneur.

L'amateur examina alors sastatueàlalueurdesflambeaux. Il était rayonnant de joie et d'enthousiasme.

Le roi d'Egypte était assis, calme dans la force de sa toute-puissance. Grands dieux! quelle majesté, quelle attitude! C'était bien le Ramsès III de la 14^ dynastie, avec ses yeux incrustés d'émail, son nez majestueux, sa barbe à petites tresses, sa haute coiffure à bandelettes, sa longue robe collante, ses deux mains posées sur ses grandes jambes serrées l'une contre l'autre. Sur le socle des hiéroglyphes sacrés contiennent sans doute l'éloge du dieu Osiris, exaltent peut-être les armées du grand Ramsès et racontent les exploits de son règne.

Quelle gloire de posséder ce trésor! Quelle belle matière! Quelle patine douce au toucher! Quel cachet de vétusté dans ces endroits rongés par le temps !

L'admiration du collectionneur ne tarissait pas en exclamations. Il était certainement plus heureux qu'Archimède, lorsqu'il poussa son fameux Eurêka!

— Ah! s'écriait-il,en tournant autour de l'imposante figure, elle est vivante. Messieurs les faussaires, ce n'est pas vous qui feriez de pareils chefs-d'œuvre. L'antiquité seule a de ces créations sublimes! Nous sommes petits; ils étaient grands !

Cependant le marchand, souriant et impassible, at-

tendait l'exécution des conventions, cet agréable quart d'heure de Rabelais : ne l'oublions pas, il avait à toucher cent mille francs. Ils lui furent remis avec force remerciements en un beau chèque sur la Banque de France, où la somme réalisée par la vente d'une métairie attendait déjà depuis quelques jours.

Le soir même, le ban, l'arrière-ban, tout le clan des égyptologues et des collectionneurs d'antiquités étaient convoqués par lettres spéciales préparées à l'avance. On n'agit pas autrement pour une vraie première à la Comédie-Française.

Dès le lendemain matin, sansplustarder, tousaccoururent en hâte voir le nouveau trésor archéologique, et, comme de juste, les curieux ne manquaient pas.

Faisant taire leur envie sourde, ils accablent d'abord de félicitations et de poignées de main l'heureux propriétaire, qui reçoit en souriant ce juste tribut d'admiration.

Les conservateurs du Louvre, lui dit-on, vont rire jaune. Le musée de Boulaq seul possède des pièces d'un aussi beau style.

Cependant, la première émotion passée, on commence l'examen détaillé de l'immobile Ramsès.

— Tiens ! c'est assez curieux, dit timidement l'un de nos égyptologues, une oreille n'est pas dans le style de cette dynastie.

— Ramsès avait le nez plus aquilin que ça, dit un autre.

— Cette statue est extraordinairement bien conservée. C'est éti-ange! ajouta un troisième.

Le propriétaire, stupéfait, regardait ses interlocuteurs avec anxiété. Timidement il hasarda quelques observations.

— Voici des traces d'outils modernes, s'exclama un (juatrième.

— Cette coupe de pierre ne rayjpcUe pas du tout celle pratiquée il y a plusieurs milliers d'années, fait un dernier.

La-dessus, un concert decritiqueséclatecommeune fusillade de tous les côtés. On commence à sourire. Le collectionneur ne riait pas, lui. Il était blême comme un condamné à mort; car, en sa qualité d'érudit, il reconnaissait que toutes les observations de ses confrères, parfaitement exactes, ne pouvaient être discutées.

— l\Iais elle est fausse votre statue, finitpar dire tout d'un coup l'un desplus audacieuxparmi les visiteurs. — Ce n'est pas du basalte! c'est de l'ardoise d'Angers.

— Oui, oui, vous vouliez nous la faire gober, mon très cher, exclamèrent en chœur tous les savants.

Pour ne pas tomber foudroyé, le malheureux propriétaire s'appuya contre un stèle antique en pierre calcaire qui se trouvait dans sa cour.

Tout cela était vrai ! La statue seulement ne l'était pas. Taillée à Paris dans un bloc venu des ardoisières de Trelazé, la statue était revenue seulement à onze cents francs au floueur, qui l'avait vendue avant de l'avoir. Le prétendu voyage représentait le temps qu'il avait fallu pour la taille. Il accélérait tant et plus, le travail, afin de toucher le beau bénéfice que cette audacieuse supercherie devait lui procurer.

On plaida. A la suite d'une longue instruction et de nombreuses plaidoiries, la cause fut gagnée.

Le mystificateur une fois condamné, l'argent revintil entre les mains du mystifié? — C'est douteux, et la tradition n'affirme rien à ce sujet.

4'i LE TRUQUAGE

Si non e vero e bene trovato. L'histoire qui suit est le pendant de l'autre.

Un vieux docteur allemand de Dresde avait formé une admirable collection de momies.

Arrangées dans une cryptO; toutes avaient des noms retrouvés sur les hiéroglyphes de leur couvercle peinturluré.

Chacun a ses goûts, et le meilleur est celui que l'on possède, dit un proverbe. C'était chez lui une passion ardente à laquelle il ne résistait pas. Il aimait les momies ! Heureux il vivait avec elles, leur parlant et se figurant qu'elles existaient encore. Il était devenu peu à peu amoureux d'elles, comme Pygmalion de sa statue de Galathée.

Sa nécropole de l'ancienne Egypte ne tarda pas à absorber toutes ses ressources. La gêne vint et la misère aussi.

Manger un morceau de pain à côté de ses trésors, cela s'est vu, et Sauvageot en agissait ainsi; mais aller jusqu'à mourir de faim paraîtra toujours une perspective peu réjouissante, même aux savants, qui peuvent avoir le désir de se faire embaumer à îa façon des Pharaons.

A la fm, il fallut se re'signer au sacrifice et vendre les chères momies. Un marchand emporta le tout dans plusieurs fourgons des pompes funèbres pour un musée qui se fondait dans le nouveau monde. Mieux valait encore cela que de s'en aller dans l'antre.

Pendant ce temps-là, le musée de Munich, prévenu de cette occasion unique d'enrichir ses collections éi^yptiennes, dépêcha à notre homme un ambassadeur muni de pleins pouvoirs et chargé de lui faire les plus brillantes propositions. Il arriva trop tard. Tout était vendu.

Les savants ont le cœur sensible. La douleur du délégué faisait mal à voir. Le propriétaire des momies en eut un réel chagrin.

— Quoi ! réellement vous n'avez plus rien? Pas un grand prêtre de Phta, pas une petite fille de Sésostris? Rien, rien. Voyez donc. Je ne puis ainsi rentrer déshonoré et les mains vides.

Le vieux docteur réfléchit, puis se frappant le front:

— Ne me trahissez pas, dit-il, j'ai tout cédé, c'était une condition absolue ; mais j'ai gardé la plus belle de mes momies. La reine Nitocris!

— La reine Nitocris ?

— Ipsissima ! Elle-même, en personne, la reine du Nil Bleu. J'en étais amoureux fou et je l'avais cachée à tous les regards, ne pouvant me résigner à la voir me quitter. D'ailleurs, c'était un peu mon droit. Elle ne faisait pas partie de ma collection ordinaire. Personne ne la voyait, personne ne m'en paraissait digne. Toutefois, en faveur du musée de Munich je consentirais à la céder, parce qu'au moins une fois là je pourrais aller la revoir de temps à autre.

Le délégué ne se tenait pas de joie. Non seulement il n'échouerait pas dans sa mission, mais cette seule momie, la plus belle, le consolait du reste qui lui avait échappé.

Il prit les mains du docteur, les serra avec transport et lui dit en le regardant :

— Quel prix?

— Cinq mille thalers.

— Je vous les donnerai.

— Seulement vous me laisserez Nitocris encore quelques jours. J'ai à causer avec elle, avant de lui faire mes adieux. Ah ! autre chose. Vous n'allez pas me demander à la voir. Je ne veux faire connaître à qui que ce soit la cachette impénétrable oii je l'ai renfermée.

— Accepté.

Et le délégué repart pour Munich, heureux et fier du succès relatif de sa mission.

A son retour, il en rend compte à la commission de son musée. Félicitations réitérées, vote de remerciements, promesse de croix, rien ne mantpie à l'accueil qui lui est fait.

Cependant, de tous les côtés, à la cour, à la ville, dans les cafés, dans les journaux, on ne parle que de la célèbre momie.

Que faisait pendant ce temps-là le propriétaire de la momie, que nous avons laissé à Dresde?

Il s'entendait avec le gardien du cimetière pour lui acheter le cadavre d'une femme jeune et belle, puis le faisait transporter chez lui.

Là, dans l'horreur de la nuit, pendant que tout dormaitautour delui, le vieux docteur, à l'aide de son scalpel, grâce à l'habitude de disséquer, dépeçait le corps, vidait les entrailles et les remplissait par des ouates et des étoupesmiprégnées de bitume et d'autres ingrédients que lui avait enseignés l'habitude de manier ses momies.

Après avoir revêtu le corps d'une masse de fines bandelettes de toile croisées en tous sens et semblables

à celles dont on se sert pour les pansements, il recouvrit le tout d'une nouvelle et épaisse couche de bitume et laissa sécher.

En quelques jours de travail persévérant, il avait confectionné de pied en cap une superbe Nitocris. Quand elle lui parut ne plus manquer de rien, il l'expédia à Munich au conservateur de la pinacothèque.

Celui-ci reçut l'objet sans méfiance et lui donna immédiatement une place d'honneur dans la plus grande de ses vitrines et dans la plus belle de ses salles. Il ne pouvait réellement faire moins.

Cela va sans dire, les Munichois, accompagnés des Munichoises, tous prévenus de l'arrivée de la reine égyptienne, vinrent rendre hommage à la belle Pharaonne.

Mais tout d'un coup, après quelques semaines écoulées, un mauvais parfum, une odeur très désagréable se répand dans la salle des momies.

On s'étonne, on en cause, on se serre les narines, on se demande d'où cela peut provenir. Quelque rat n'aurait-il pas abandonné son cadavre dans l'un des coins du musée ?

Comment oseraH-on soupçonner de cette puanteur infecte la vénérable momie, la reine Nitocris, séchée depuis des milliers d'années dans les sables brûlants du désert?

11 fallut bien, cependant, se rendre à l'évidence. Les anciens Égyptiens ne nous ont point légué le secret de tous leurs embaumements, et celui du savant allemand ne valait rien.

La malheureuse jeune femme, devenue un instant Nitocris, reine du Nil Bleuv redevenue un cadavre

infect, bon à rien, fut enterrée cette fois d'une manière définitive et sans épitaphe, on s'en doute.

Ce fut à qui se moquerait, non de l'habile truqueur, mais des savants munichois, car les choses sont ainsi faites ici-bas: nous ne plaignons jamais les infortunés qu'on a joués, même les maris trompés ne recueillent que des railleries.

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