‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 21 sur 35 · AUTOGRAPHES · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHES

Du iToùl el du rommci'ce des aulograplics. — La lettre forcée.

— Une épîlre à f'riam. — Fabrication de lellres anciennes et modernes. — Les autographes passant au conseil de revision.

— L'eau de javelle trahit les fac-similés. — Les pièces fausses subissant la marque comme les galériens. — • Affaire \'rain- Lucas. — Michel Chasles à l'Académie des sciences. — Les lois de la gravitation. — Newton et Pascal. — Vingt-sept mille pièces fausses. — Lettres d'Alexandre à Aristote, de Cléopâlrc à Jules César et de Marie Madeleine à Lazare. — Manuscrits moabilcs de M. Sliapira. — Méry et son seiré~ taire de la main.

Aiiaez-vous les autographes?

La belle quesliou ! Qui n'aime pas à recevoir, à lire et à relire les lettres ? Qui n'a pas serré sur son cœur, avant de les mettre dans sa poche et de les enfermer dans le tiroir aux oubliettes, les billets toujours charmants d'une personne aimée ? Les lettres font partie de la vie, et, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, elles vous apportent des sensations et vous laissent des souvenirs impérissables. Lorsque des fds argentés voltigent dans votre chevelure et que vous les retrouvez, ces feuilles légères, elles vousrappellent amèrement les joies éphémères, les peines d'un jour et toutes les illusions envolées de votre belle jeunesse.

Seulement, si les gens qui sont en possession de la

gloire et de la célébrité savaient quel commerce se fait avec leur correspondance intime, il est probal)le qu'ils prendraient, comme Buffon, des manchettes avant d'écrire, et que, mettant des sourdines à leurs expansions,ils ne conlieraient au papier que des paroles à (.lire sur la place publique. Car, par ce temps de documents et d'indiscrétion à outrance, c'est par leur correspondance qu'on sacre la réputation des hommes célèbres. Et tel qui passait de son vivant pour un prodigue ou un vertueux ])ersonnage, se voit traiter, a))rè3 sa mort, d'avare ou de débauché sur la foi de sa propre signature.

La collection d'autographes est une passion ardente. Elle marche de pair aujourd'hui avec toutes les autres ; et j'en sais qui passent leur vie à chercher les moyens d'arracher quatre lignes. aux célébrités du jour, — c'est-à-dire de quoi les faire pendre.

— Monsieur, écrivait un jour à Charles Nodier un amateur d'autographes, je lis dans un journal que vous souffrez d'une maladie de cœur. Voulez-vous permettre à un de vos admirateurs de vous offrir un remède infaillible? Un mot de vous et je vous l'envoie.

Comment ne pas répondre à un homme qui vous admire et qui s'intéresse si vivement à votre état de santé?

Nodier répondit:

— Je vous l'cmercie, monsieur, de vos offres de service; mais je n'ai besoin de rien, car je me porte à merveille, et le journaliste qui vous a si mal renseigné n'est qu'un mauvais plaisant.

Le tour était joué : le correspondant de Nodier possédait \\n de ses autogi-aphes.

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Mois les collectionneurs qui ne tiennent pas précisément à posséder une enveloppe à leur adresse ont un moyen plus honnête et plus simple de se procurer des lettres de vivants et de morts. Il y a rue Bonaparte un bouquiniste du nom de Sapin qui se charge de les approvisionner dans les prix doux.

Ainsi, pour 20 sous, ils auront un accusé de réception, un billet de faire part de Victor Hugo. C'est pour rien, direz-vous ! Cela s'explique aisément.

Le grand poète a tant abusé des lettres de compliments.

Lamartine coûlo un peu plus cher, sans doute parce qu'il est niort; il faut mettre 2 à 3 francs pour avoir une demi-page de sa belle et large écriture. Quant aux pattes de mouches d'Alfred de Musset, on ne peut s'en procurer qu'au poids de l'or, tellement ses épîlres sont rares.

Seules celles de Théophile Gautier le sont davantage peut-être, et une bonne lettre du grand Théo, ce maître styliste, se vend couramment 1 ou 2 louis. J'en ai vu une seule achetée 100 francs ! Il est vrai qu'elle était d'une audace pornographique dont rien n'approche. Entre deux tirades merveilleuses sur l'art d'écrire, il y avait des gaudrioles si hypei-boliques qu'Armand Silvestre lui-même en aurait rougi. Je compris, aprèsl'avoirlue, pourquoi mon ami Georges Charpentier ne pouvait réunir en vohnne la correspondance de Gautier. Ce serait une publication par trop naturaliste. Et voilà la raison qui rend si chères les lettres de l'auteur de 3/"" de Maupiu .

J'engage pourtant les collectionneurs à se méfier, car dès la plus haute antiquité on a fabriqué des autographes et falsifié des textes.

Bien avant les fausses Bécrélales, qui ont fait l'objet de tant de disputes théologiques, Pline assurait, non sans rire, dans son Histoire universelle, que l'on conservait à Rome, de Sarpédon le Lycien, une lettre à Priam qui avait été découverte dans un temple par i\Iucianus, pendant qu'il était gouverneur en Lycie, On peut retrouver le fait dans les Causeries d'un curieux, de M. Feuillet de Gonches. Or, le papyrus n'était pas encore en usage à l'époijue delà guerre de Troie.

Il y a mieux, Eusèbe a donné la traduction grecque d'une lettre de Jésus-Christ à Abgar, d'après l'original conservé dans les archives d'Edesse. Eugène Sue en parle au premier chapitre du Juif-Errant, et dit qu'elle est citée, tout au long, dans un de ces livrets destinés au peuple, et imprimés à l'époque, à Fribourg, sur gros papier bleuâtre.

Il n'est plus le temps oîi les vieux titres sur parchemin servaient à fabriquer des gargousses, oiî l'épicier faisait des cornets avec les lettres des perbonnages célèbres !

La collection d'autographes a commencé d'abord par ces documents que l'on pouvait se procurer pour rien; puis elle s'est peu à v-n dévi^'loppée. On a con-

senti à payer quelques pièces rares. Le goût est devenu plus délicat, et, le cercle des amateurs s'élargissant, la hausse des prix s'est faite. On s'est alors disputé les lettres précieuses et les signatures introuvables. La inarche en avant continuant avec la vitesse acquise, celte passion a pris un tel développement qu'elle a engendré les faussaires, comme les végétations trop touffues amènent avec elles les herl>es parasites.

Aujourd'hui, les pièces apocryphes ne manquent pas: témoin le fameux billet écrit par Marat dans sa baignoire avant d'expirer. — Reproduit dans les Esquisses historiques, ce billet a été discuté et mis à néant dans divers articles de M. Louis Combes et de M. AHVed Deberle.

Il y a (jnelques années, un audacieux farceur lança dans la circulation de nombreuses lettres de M""= de Pompadour. Il les vendait 5 francs. Le bas prix seul aurait dû mettre en défiance les infortunés qui en achetaient. L'écriture était assez mal imitée et la fraude se reconnaissait aisément. Le papier employé ne ressemblait en rien à celui du temps: c'était du papier vergé à la mécanique qui se cassait comme du carton. Enfin, un cachet de cire, aux armes du roi, était apposé maladroitement avec des soies, comme si ^p.ie (]p Pompadour, même au sommet de son règne, avait dû jamais sceller sa correspondance des trois fleurs de lis accompagnées de faveurs !

Il ne faut plus, du reste, s'étonner de rien depuis la njystification ducélèbre Vrain-Lucas, de laquellenous parlerons plus loin, ainsi que de ses malheureuses victimes, qui n'étaient pas toutes cependant des amateurs inexpérimentés.

Je dirai peu de chose des autographes faux de mc;3 contemporains. Il y en a certainement, mais les copistes ne gagneraient pas leur vie à en fabnf|uer, aussi ne songent-ils guère à s'en occuper. Puis, il est trop facile de les démasquer en allant trouver le signataire.

Cependant un jeune homme, que nous ne nommerons pas, parce qu'il a dû depuis longtemps regretter ses tentatives indélicates, a entrepris pendant ([uelquesmois de monter une fabrique de faux autographes modernes. Son répertoire comprenait Balzac, Eugène Sue, Méry, Chateaubriand, George Sand, A. de Musset et Alexandre Dumas.

C'était bien fait, grâce à de bons modèles.

Mais les autographes mode-rues ont une physionomie particulière, comme le visage d'un honnête liomme.lls attirent ou ils repoussent. La fraude a été vite découverte.

Il n'en est pas de même des letti'es anciennes, et je crois que mes amis les deux Charavay ne me démentiront pas, si je pose en axiome qu'il n'y a pas une seule collection importante, si épurée qu'elle puisse être, qui ne renfernje des documents contestables et contestés.

Aussi le clan des amateurs est- il composé de gens

toujours inquiets. Gela s'explique el s'excuse lorsqu'on songe que les plus habiles caissiers de la Banque de France reçoivent tous les jouis, sans les découvrir, des billets falsifiés.

Dans les ventes publiques, à l'hôtel Drouot ou rue des Bons-Enfants, alors qu'on laisse vingt-quatre heures pour la vérification des objets mobiliers, on donne huit jours pour l'examen des autographes.

C'est qu'il faut bien le reconnaître, le faussaire de pièces anciennes n'est pas le premier venu. Il sait qu'il doit lutter contre des amateurs, la plupart du temps dotés, par expérience, d'un scepticisme absolu. Il connaît son métier et fait appel à la science, qui imite tout, pour retrouver le secret des encres anciennes. Heureusement, si la science veut bien aider le voleur à nous tromper, elle ne se refuse pas d'autre part, comme nous le verrons, à nous faciliter les moyens de traquer dans leurs tanières les fauves de la démarque.

Pour donner l'illnsion complète aux acheteurs, les faussaires imitent sur de vieux parcliemins l'écriture et la griffe d'un homme dont ils vous vendront ce souvenir pseudo-autographe . Le vélin se fait le complice involontaire, mais complaisant, de cette fraude. Et l'acheteur de s'imaginer avoir une garantie d'ancienneté indiscutable. A seule fui d'obtenir la disparition des caractères primitifs, le parchemin dont on se sert a été soumis à un lavage d'une nature toute spéciale.

Malheureusement, la chimie est venue se mettre de la partie pour jouer des tours aux contrefacteurs, et annihiler ainsi leurs supercheries. Veut-on reproduire les autographes en question par les procédés actuels de la photogravure ? •'Soumis à l'acti'^'i de

l'olijcctif, les faux autopTaiihos donnent des clichés stir les tirages desquels réapparaissent les traces d'écriture préexistant sur le parchemin sophisliqué.

Et voilà la fraude découverte !

Allons, messieurs du truquage, cherchons autre chose! encore un de débiné !

Mais je parle à des gens avertis. Les collectionneurs sont devenus des modèles de prudence. Il faut les voir, examinant de près, à la loupe, les pièces qu'on leur propose. Tout y passe, l'encre, les caractères, la couleur du papier, et même les filigranes qui s'y trouvent incrustés et qui indiquent une date certaine.

D'aucuns parmi ces défiants, et [lour cause, ont même étudié la composition chimique du papier, et ils ont retrouvé que, dans nos fabriques d'Angoulème, le chlore n'a été employé pour, le blanchiment que depuis 1814.

Gare aussi aux contrefacteurs rjui fabriquent leurs épîtres avec des livres imprimés ! La mémoire de certains amateurs est encyclopédique. Elle retrouve vile le passage ayant servi de modèle.

Quoi qu'il en soit, comme je l'ai déjà dit, il y a des reproductions si complètes qu'elles défient les yeux les plus exercés et l'érudition la plus profonde.

J'en ai vu faites ainsi, et je les signale au grand désespoir probablement des sophisticateurs; mais je me préoccupe peu, du reste, de leur mécontentement.

A l'aide du papier végétal, le contrefacteur calque lentement, très lentement, une lettre d'un personnage du siècle dernier prise dans une isographie quelconque. Cette œuvre de patience inlinie une fois terminée,il colle sa copie sur du papier du temps, toujours facile à se procurer avec les feuilles de garde des

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anciens in-folio. Puis il applique le tout sur un carton.

C'est admirable d'effet et effrayant de réalisme.

Pour les fac-similés faits par le guiotage, et tirés par conséquent à l'encre d'imprimerie, avec précaution, sur du vieux papier, les moyens de vérification sont bien simples, et je m'empresse de vous les signaler.

On prendun acide, de l'eau de javelle, par exemple, qui attaque l'encre ordinaire et laisse intacte l'encre d'imprimerie. Il suffit de faire l'épreuve sur une seule lettre de la pièce en suspicion pour ne pas gâter le reste. Si l'acide enlève l'encre, la pièce est un original. Dans le cas contraire, on est vite fixé; l'encre grasse reste indélébile : c'est un fac-similé.

Le métier d'expert en autographesexigeun véritable talent. La science nécessaire ne s'acquiert qu'après dos études sérieuses à l'École des chartes et une longue pratique.

J'ai vu souvent Etienne Gharavay à l'œuvre, et je puis dire comment il procède lorsqu'on lui apporte Une pièce délicate à déterminer.

Il regarde lentement d'abord l'ensemble de l'autographe, pour bien se pénétrer de sa physionomie, et recherche s'il ne retrouve pas ce certain tremblement

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qui agite toujours, ainsi qu'un remords, la main du faussaire.

Si ce premier examen lui parait satisfaisant, il compare la pièce avec une lettre authentique. Après cette nouvelle épreuve, il étudie le style, les expressions ordinaires à l'écrivain et son orthographe habituelle.

Lorsque son opinion est faite, sans rien dire, il se lève tout d'un coup de son bureau, va chercher dans un carton un timbre ineffaçable, et mord à l'emportepièce la lettre de ces deux mots terribles

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