‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 22 sur 35 · PIÈCE FAUSSE · texte numérisé non relu

PIÈCE FAUSSE

Et, marcpiéc, comme autrefois les pah'riens à l'épaule, il remet à son propriétaire la pièce, qui ne peut plus tromper personne,

« Vous voilà lixé, dit-il tranquillement avec son lin sourire. Je ne prends rien pour l'opération. »

Etienne Charavay est un pape infaillible. Il ne discute pas, il prononce des sentences. Je plaindrais ceux qui n'auraieut pas une foi aveugie en ses lumières.

Il m'est bien souvent arrive, en lisant dans un jour, nal le récit de quelque audacieuse friponnerie, d'accorder un sourire presque indulgent à l'adresse merveilleuse et à l'esprit inventif du coupable.

Ma conscience protestait en vain. Ce chevalier d'industrie m'intéressait lualgré moi. En lin do compte

j'en arrivais à déplorer l'absence de sens moral qui allail faire ,d'un liouime aussi plein de ressources curieuses, le compagnon de captivité des malfaiteurs les plus vulgaires !

Et j'avais besoin ensuite d'appeler à moi toute ma raison, et de me livrer à une saine appréciation des clioses, pour me dire :

« Après tout, il n'a que ce qu'il mérite.» Ce qui ne m'empêchait pas de penser in petlo : « Par exemple, ses dupes ont été bien imprudentes.» Les romanciers et les di-amaturges ont plus d'une fois éveillé dans les foules les mêmes sentiments complexes et à peine avouables, avec leurs types de liobert Macaire et de Rocambole.

Les faussaires en autographes montrent quehiuefois tant d'intelligence, ont recours pour tromper les naïfs à des procédés si piquants, si drôles, qu'en vérité j'ai peine à me défendre quelquefois de l'influence malsaine que je me reprochais tout à l'heure.

Tel est le cas de Vrain-Lucas (^1)- Sa myslilicalion est célèbre dans les annales des autographes.

Yrain-Lucas est un type très curieux à étudier.. Comme tous les truqueurs, il tenait de l'inventeur, dont la carrière est perpétuellement agitée. Il ne produisait pas seulement de faux autographes pour orner sans but les collections des amateurs. Sa fabrication s'étendait aux documents historiques; il se faisait un malin plaisir d'en rédiger d'erronés pour tromj)er l'opinion et fausser le jugement du public

(1) Nos lecteurs retrouveronL tous les détails do ce procès dans une brochure intitulée : Affaire Vrain- Lucas, parue à la librairie de Jacjues Gharavay aîné.

sur des faits acciuis. C'était là qu'il trouvait certainement les plus vives satisfactions.

Je vais analyser très rapidement les faits. La Gazette des Tribunaux et la brochure de mon ami Etienne Gharavay m'en fourniront tous les éléments.

M. Michel Ghasles, le premier géomètredu monde, membre de l'Institut depuis 1851, était un collectionneur émérite. Absorbé par des problèmes ardus qu'il résolvait avec une netteté lumineuse, il jouissait d'une réputation européenne.

Depuis quehpie temps, M. Ghasles, parent de Philarèle Ghasles des Débats, s'occupait d'un travail important qui devait lui donner une gloire sans égale. Il voulait démontrer que la découverte des lois de la gravitation universelle, attribuée jusqu'ici à Newton devait appartenir à Biaise Pascal.

Ge fut l'origine de sa mésaventure.

Il ai)porta un jour à l'Académie une correspondance entre le jeune Newton et le grand Pascal pendant l'année 1654.

Cette communication inattendue souleva de vives protestations, non seulement à Paris, mais encore en Angleterre.

Recherches faites, Isaac Nmvton, âgé de onze ans étudiait alors à l'école gratuite de Grantham.

Un Anglais, l'un des biographes de Newton, qui connaissait son Newton sur le bout de l'ongle, s'inscrivit en faux contre cette correspondance. Il démontra que ces lettres ne pouvaient avoir été que maladroitement forgées. A cette épo([ue, Newton, avec les goûts do son âge, mais des dispositions scientifiques déjà accusées, s'occupait de cerfs-volants, de petits moulins et de cadrans solaires.

Cette critique était précise. Il fut vite reconnu que Newton n'avait commencé qu'à l'âge de vingt ans à aborder les recherches qui devaient le rendre à tout jamais célèbre.

D'un autre côté, M. Faugère, qui s'est beaucoup occupé de Pascal, prouva, dans une étude appuyée de nombreux arguments, que le savant anglais avait raison sur plusieurs points encore.

D'abord l'écriture des lettres et des notes présentées par M. Ghasles différait complètement de celle du manuscrit des P^MSt^'^s conservé à la Bibliothèque.

Ensuite, dans une note envoyée en 1652 à Newton et que possédait M. Cliasles, Pascal disait, ou plutôt Vrain-Lucas lui faisait dire :

« On donne comme un effet de vertu attractive la mousse qui flotte sur une tasse de café et qui se porte avec une précipitation très sensible vers les bords du vase. »

Or, l'usage du café ne fut introduit à la cour de France que sept ans après la mort de Pascal, en 1G69, par Soliman Aga, ambassadeur de Turquie auprès de Louis XIV.

Puis le style de Pascal, net, clair, précis, empreint d'une si remarquable originalité, ne ressemblait en rien à la phraséologie lourde et incorrecte dont les documents de M. Ghasles étaient parsemés.

M. Faugère démontra enfin que ces pièces avaient été fabriquées à l'aide de passages empruntés à des livres connus, et il mit en regard, pour l'édificatioa de tous, une lettre attribuée à Pascal et l'extrait de l'éloge de DescartesparThomas. Des membresentiers de phrases s'y trouvaient textuellement reproduits.

Malgré toutes ces preuves écrasantes, une polé-

LK TRUQUAGE ïiOl

inique arJoiile s'engagea. Il s'agissait d'une gloire nationale : restituer à la France l'une des plus grandes découvertes. Le chauvinisme s'en mô'.a, car on est chauvin à rinsliUU autant qu'ailleurs: malheureusemont, la pièce sur laquelle on tablait était fausse.

M. Thiers etM.Elio de Beaumont, pour ne citer que deux des notabilités engagées dans cette lutte, soutinrent hautement la cause de M.Chasles, bien quece dernier refusât de faire connaître la source où il avait puisé ses documents. Il se bornait alors à se retrancher derrière sa profonde conviction de leurauthenlicité, se tigurant que cela devait sui'lire vis-à-vis de tous.

Quelques-uns de ses intimes racontaient qu'il avait acheté bien d'autres autographes que ceux des papiers de Newton, et peu de temps après il transpira dans le public que certaines personnes avaient vu chez lui des lettres de j\Iolière, de Rabelais, de La Bruyère, de Montcs(iuicu, de Rotrou, de Shakespeare.

Un autographe de Rotrou ! c'était d'une rareté insigne ! Les auteurs de ïlsographie n'ont pu trouver de lettre originale du poète pour la reproduire en fac-similé.

De Shakespeare ou ne connaît (ju'une signature, montrée, comme une rclitpie, au BritishjMuseum.

Pour Molière, en France nous ne sommes pas plus heureux. — La Bibliothèque nationale a mis sous verre une quittance signée de lui.

Les lettres de La Bruyère ne courent pas les rues non plus. Seulement, d'une petite écriture fme et serrée, celles de M. Ghasles ne ressemblaient en rien aux lignes originales citées de lui dans les recueils de facsimilés.

Quel faussaire audacieux avait pu fabritpaer tant de

documents divers ? Car nulle autre explication n'était possible devant cette mystification hymalayesque.

M. Libi'i. alors à l'étranger, fut accusé. Il écrivit de Londres aux journaux et se défendit avec énergie.

Sur l'insistance de son entourage, ({ui le voyait s'enferrer de plus en plus dans une mauvaise cause, M. Michel Chaslcs, poussé h bout, et pour mettre sa responsabilité à couvert, se décida enfin à indiipier le nom de son pourvoyeur attitré.

Il s'appelait Vrain-Lucas. C'était un individu assez mal famé, habitué quotidien de la bibliothèque de la rue Richelieu, oîi il prenait la fausse qualité d'archiviste-paléographe.

Les écluses ouvertes, il s'échappa un véritable torrent de révélations. C'était à ne pas y croire ! M. Chaslcs avait dans sa collection des Icttresde Jules César, de Marie Madeleine et de Judas Iscariole.

Ses yeux se dessillèrent enfin : quelle déconvenue et quel scandale ! Le vieux savant resta plusieurs jours comme terrifié. Un de ses amis put lire les dossiers et les porter à la Bibliothèque. Une plainte fut déposée au parquet; M. Henri Bordier, auteur,avecM. Ed. Char ton, d'une Histoire de France, et M. Mabille, employé au département des manuscrits, furent nommés experts pour examiner les autographes.

Après un long classement, leur rapport fut déposé. Le résultat dépassa tout ce que l'on prévoyait : il y avait en tout vingt- sept mille pièces fausses,etàpeine une centaine de véritables.

Vrain-Lucas, ne pouvant nier, avoua sa fraude, son orgueil insensé s'en faisant presque un titre de gloire. Le 16 février 1869, il comparut devant le tribunal correctionnel do Paris, présidé par M. Brunet.

LE TRUQUAGE 20j

Agé de 51 ans, l'air méditatif d'un [jliilosoplie, moitié homme d'affaires et moitié maître drôle, Vrain- Lucas, lorsqu'il s'assit au banc des accusés, parut en somme d'un aspect assez vulgaire à la nombreuse assistance encombrant le prétoire.

Voici comment est tracé son portrait par M. Etienne Chaiavay :

ft L'œil, très couvert, protégé par le voile des paupières, cache toutes les indiscrétions que le regard lionrrait commettre. Le nez, d'un dessin vulgaire, envahi par les joues, dont le rictus, ni joyeux, ni triste, a quelque chose des physionomies campagnardes. Ses cheveux sont fauves et un peu rares sur le crâne. La bouche a un caractère de prudence et de discrétion qui est le trait saillant de toute cette physionomie banale. »

Elevé à l'école de son village, Vrain-Lucas avait toujours eu l'ambition d'entrer à la Bibliothèque ; mais, faute d'un diplôme de bacheUer, l'accès de cette carrière lui fut fermé, peut-être pour le plus grand bien de nos collections.

Revenons au procès et voyons ce qui se passa à l'audience. De longtemps on n'avait tant ri au Palais de Justice.

Appelé à la barre, M. Ghasles {Note 8) exposa que Vrain-Lucas, en lui offrant d'abord quelques pièces, lui avait raconté qu'il les avait trouvées dans un grenier renfermant les archives du comte de Boisjourdain, émigré en 1701, dont la collection se composait en grande partie do celle formée par Louis XVI.

Lorsqu'il apportait des liasses de lettres, il s'y

trouvait toujours des documents révélant des faits nouveaux sur les questions scientifiques dont s'occupait son client. Mais il ne voulait pas céder les unes sans les autres. Entraîné par un désir ardent de posséder des éléments qui lui semblaient précieux pour ses travaux, M. Ghasles prenait le tout sans l'examiner, se souciant peu de ce qui concernait la littérature et }e reste. Tout était immédiatement payé. C'est ainsi que, peu à pou, M. Hhasles lui avait remis près de 140,000 francs.

Un jour, cependant, le grand géomètre eut quelque défiance. Il apprit que le libraire Lemerre avait refusé une correspondance de Rabelais trop belle pour être vraie, et que M. Jacques Gharavay, flairant ({uelque piège, avait mis Vrain-Lucas à la porte.

M. Ghasles le traita de fripon. Mais lui, avec un charmant sang=froid, répondit sérieusement:

« Si vous n'êtes point satisfait, rendez-moi mes pièces et je vous rendrai votre argent. »

Gette menace proluisit l'effet qu'il en attendait.

M. Ghasles, à aucun prix, à cette époque où il n'était pas encore éclairé sur son compte, n'aurait voulu se séparer des pièces qu'il avait déjcà.

Vrain-Lucas expliqua à son tour au président, avec un aplomb superbe, qu'il n'avait fait de tort à personne, et que ses autographes, vrais ou faux, valaient bien le prix qu'il les avait vendus.

« Si j'ai employé, dit-il, un stratagème pour frapper l'attention et piquer la curiosité, c'était afin de remettre en mémoire des faits historiques oubliés et même inconnus de la plupart des savants. J'instruisais en amusant. J'ai agi, en résumé, sinon avec sagesse, du moins avec droiture et patriotisme.»

Le réquisitoire clè M. Fourchy contiiil. de piquantes révélations. Un véritable éblouissement s'empara de toute la salle quand, après un rapide exposé de l'ciffaire, le substitut fit le relevé^des pièces achetées comme sincères par M. Chasles, et qui s'étendaient dopuis les temps les plus reculés jusqu'au onzième siècle.

(le fut un immense et long- éclat de rire lorsque l'auditoire, composé de lettrés et d'érudits, écouta la lecture de la lettre suivante d'Alexandre le Grand, roi de Macédoine.

« Alexandre rex, à son ami Aristok\ salut:

« Mon amé, ne suis pas satisfait de ce qu'avez rendu public aulcun do vos livres que devès garder soubs le sceV du mystère, car c'est en profaner la valeur, et ne plus doresnavant les rendre publics sans mou assentiment.

« Quant à ce que m'avès mandé d'aller faire un voyage au pays des Gaules atin d'y apprendre la science des Druides desquels Pythagore a fait si bel éloge, non seulement vous le permets mais vous y engage pour le bien de mon peuple, car n'ignorés pas l'estime que je fais d'iceile nation que je considère comme étant celle qui porte la lumière dans le monde.

Je vous salut.

K Ce XX des calendes de INIay, an do la CV olympiade.

« Alexandre. »

Alexandre conseillant à Aristote d'aller faire un voyage dans les Gaules pour étudier la religion druidique, n'est-ce pas pyramidal ? Et cette lettre à Aristote n'était pas la seule ! Dans le dossier sept autres du môme acabit se trouvaient encore.

M. Fourchy continua sa lecture par les lettres de Cléopâlre. Il y en avait trois, adressées à Gaton, à Pompée et à César. Citons la dernière.

« Cléopâlre, roijne, à son 1res amé Jules César, empereur.

<i Mon très amé, iiostre fils Cosai-ion vabicn. J'espèro que Lienlût il sera en estât de supporter le voyage d'icy à Marceilles où j'ai besoin de le faire instruire tant à cause du bon air qu'on y respire et des belles choses qu'on y enseigne. Je vous prins donc de me dire combien de temps encore resterez en ces contrées, car j'y veux conduire moi-mcsme nostre fils et vous prier par icelle occasion. C'est vovs dire, mon très amé, le contentement que je ressens lorsque je metrouvcprès de vous et ce atlendont, je prins les dieux avoir vous en considération. Le XI mars de l'an de Rome VCGIX.

« Cléopatre. »

La reine de toutes les Egyples écrivant en français et parlant nègre ...!

Voyons, n'était- ce pas le comble de la naïveté, cette lettre de

' Laxnre le ressuscité à Saint-Pierre.

« Montrés améPdtrus,vousme mandez avoir remarqué dans les écrits de César et en ceux de Ciccron qu'une des principales parties de la religion des Druides était de sacrifier des hommes saulxvaiges, cela est vrai ; ils prenaient en un sens erroné ce principe que l'homme ne peut bien rccognoislre la vie que Dieu lui a donnée, qu'en luy offrant la vie d'un homme. Ils ont conliuué celle pratique inhumaine et sanglante jusqu'au temps de Cicéron. C'est pourquoi il dit qu'ils souillent et profanent leur temple et leurs autels en y offrant des vie-

liinos luunaines, icy Cicéron a raison d'insulter un culte aussy Laibareen disant : Chose étrange, pour satisfaire à ce qu'ils doivent à leur religion, il faut qu'auparavant ils la déshonoi^ent par quelque meurtre. Ils ne peuvent être religieux sans être homicides. L'infamie de cette horrible maxime a rejailli sur tous les Gaulois, ({uoique cela ne se soit pratiqué qu'en certaines contrées; mais les armes et les conquêtes des Romains ont fait cesser cette infamie, et ne crois pas qu'on la pratique nulle part de maintenant.

« Ainsy soit-il. Ce X aoùtXLVII.

« Lazare. »

Celait à se tordre de rire ...! Ce Vrain-Lucas avait (écrite en charabia) toute l'antiquité dans son sac.

La lettre de Marie-Madeleine au même n'était pas moins ébouriffante.

« Mon très aimé frèie Lazare, ce que me mandez de Pétrns l'apostre de notre doux Jésus me fait espérer que bientôt le verrons icy et me dispose l'y bien recevoir. Notre sœur Martlie s'en réjouit aussi. Sa santé est fort chancelante et je crains fort son trépas; c'est pourquoi je la recommande à vos bonnes prières. Les bonnes filles qui sont venues se mettre soubs notre égide sont admirables pour nous et nous font des caresses on ne peut plus aimables. C'est vous dire, mon très aimé frère, que notre séjour dans ces contrées de la Gaule nous est en grande alfection, que nous n'avons point envie de le quitter ainsi qu'aulcuns de nos amis le proposent. Ne trouvez-vous pas qu'iceuls Gaulois qu'on disait nations barbares ne le sont nullement, et à en juger parce que je avons apprins ce doit estre de là que la lumière des sciences a deu partir ; je n'en dirai rien de plus, si ce n'est que j'ai grand désir de voir et prie Notre-Seigueur de vous avoir en grâce. « Ce X juin XLXL

M Magdei.kine.»

La Madeleine du Christ écrivant je avons apprinSy tout comme une Madelon de Molière... A noter aussi ce curieux document :

Laisser-passer de Vercingétorix.

« J'octroy le retour du jeune Trogus Pompéius aupiès de l'empereur J. César sien maistre et ordonne à rcux qui ces lettres verront le laisser passer librement et l'aider au besoin.

M Ce X de Kal de may (date déchirée.)

« YERCIlNGKTOniX. »

Rien ne manquait à ce passeport. An dos était écrit:

« Cecy est la lettre que Vercingétorix le chef des Gaulois remit à Trogiis Pompée qui était venu apporter une missive de Jules César afin qu'il s'en retourne librement devers son maître. »

Le premier venu aurait reconnu la fausseté de tous ces documents, que M. Ghasles, le grand mathématicien, avait acceptés avec une foi aveugle.

On rencontrait encore un défi de Jules César à Vercingétorix, cinq lettres d'Alcibiade à Périclès, trois ordres du jour de Glovis devant Tolbiac, deux chansons de Blanche de CustiUo, un mémoire de Ijélisaire et un petit poème d'Abélard, l'amant malheureux.

L'invraisemblance continuait ainsi, poussée dans ses dernières limites. C'était comme la délilé des dieux de l'Olympe au deuxième acte de la Bdle Hélène. On voyait Laure écrivant des lettres d'amour à Pétrarque, Escliyte disentant avec Pythagore, Judas Iscariote

avouant ses torts à Marie-Madeleine, Ponce-Pilate exprimant à Tibère ses regrets de la mort de Jésus- Christ. Nous en passons, et des meilleures.

Par moment les auditeurs, croyant rêver, se demandaient s'ils n'étaient pas le jouet du substitut, en train de railler et voulant aventurer un peu trop la plaisanterie. Rien n'était plus vrai cependant.

M. Helbronner, jeune stagiaire chargé de la défense du prévenu, prit M. Chasles à partie en lui reprochant d'avoir, par sa naïveté, fait à Lucas un succès dépassant ses plus folles espéi'ances, et de l'avoir poussé involontairement sur une pente dangereuse.

Comment un savant tel que lui n'avait-il pas eu un moment de défiance ? En présentant ces pièces à la lumière on voyait dans la correspondance officielle de Frédégonde et de Chilpéric le filigrane à fleur de lys de la première manufacture d'Angoulènie.

Sans s'attacher aux signes extérieurs, il suffisait de parcourir la prétendue comédie de Molière pour reconnaitre que le faussaire avait introduit des noms qui ne furent en usage que du temps de Marivaux.

Et les cent quatre-vingt-dix-sept lettres de Charlemagne, il n'y avait qu'à les regarder un instant pour être fixé sur leur authenticité ! Les unes étaient terminées par un monogramme ainsi formulé ^-s, et les autres portaient la signature de Carolo Blag^io, commo on lit Ludovico Magno sur la porte Saint-Denis. Véritable solécisme de nature à faire rire un mauvais élève de sixième.

Abordant la question de droit, M. Helbronner, en terminant sa plaidoirie, essaya do décharger son client des manœuvres frauduleuses qui constituent le délit d'escroquerie.

Vrain-Lucas profila des excellentes dispositions delà salle et delà bonne humeur des juges. Il ne fut condamné qu'à deux ans de prison, 500 francs d'amende et aux dépens. Cependant justice était faite du faussaire.

Qu'est-il devenu depuis? Qui a bu boira, dit le proverbe. J'ai bien peur, s'il vit encore, qu'il n'ait repris son ancien métier, un bon métier par le temps qui court (1) !

Que sont devenus également tous ces autographes? Nous l'ignorons, mais un petit volume intitulé : Glanes et regains, fait avec quelques-uns de ces documents par le marquis de Duprat^ est la seule chose qui en soit restée.

Sans doute, on aura fait disparaître les élucubrations abracadabrantes de Vrain-Lucas dans un immense autodafé.

Il s'est formé en Angleterre une société spéciale, soutenue par des souscriptions particulières, pour l'exploitation scientifique de la Palestine et des contrées avoisinantes.

Cette association scientifique a commencé ses travaux pour faire fouiller de fond en comble le pourtour des remparts de Jérusalem,

Ces recherches ont mis les habitants en éveil sur la valeur des antiquités que leur solpossède, etils sont

(1) Il paraft qu'à sa sortie de prison, vers 1875, le même Vrain- Lnccis, ayant fait la connaissance d'un vieil ecclésiastique qui cherchait des renseignements sur sa famille, lui fabriqua toute une généalogie. Dupe d"abord, le prêtre découvrit la supercherie, porta plainte, et le faussaire fut de nouveau condamné à quel jues mois de prison.

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devenus maintenant aussi brocanleuis que les boutiquiers de Rome, d'Athènes et du Caire.

Aussi, tout récemment, le gouvernement anglais a failli être victime d'une tlibusterie colossale montée avec un art parfait.

Des manuscrits bibliques trouvés dans un tomlieau, à côté d'une momie, avaient été apportés à Londres par un certain Shapira, ce juif d'origine déjà connu par la vente de fausses poteries moabites à l'empereur d'Allemagne.

L'audacieux mensonge du fds d'Israël fut alors signalé au monde savant par M. Glermont-Ganneau.

Après cette première mésaventure, tout autre que Shapira se fût aussitôt plongé avec son or dans les ténèbres de l'oubli pour cacher sa honte.

Mais c'était un imposteur endurci.

Pendant quelque temps, il est vrai, « en unedoulce mais malhonneste plaisance, » Shapira prit le vivre et le couvert dans quelque fromage de Hollande.

Dans sa retraite de Jérusalem, il prépara une nouvelle supercherie, étudiant les vieux textes et piochant l'épi graphie.

Un beau jour, il débarijnc de nouveau en Europe avec un nouveau tour dans son sac, qu'il réserve aux plus malins. Il apporte, en effet, un document de la plus haute antiquité : c'est la fortune. Hélas ! il comptait encore sans M. Clormont-Ganneau.

Le manuscrit en question se composait de quinze bandes de cuir étroites offrant un aspect devétusté de nature à tromper les experts. Frottées avec de l'alcool, elles laissaient voir une centaine de lignes, écrites à l'encre et au kalam, eu caractères très archaïques, antérieurs au moins de neuf siècles à noire.

ère chrétienne. Ces lignes étaient disposées en colonnes parallèles.

Mnni de sa précieuse relique, notre juif se rend à Berlin. Les savants aux longues pipes do porcelaine, après avoir palpé, examiné, tourné et retourné la trouvaille, la déclarent archifausse et la repoussent dédaigneusement.

Shapira, l'oreille basse, fuyant cette contrée peu hospitalière, prit, comme Jean Belin, son trésor sous son bras et traversa la Manche.

Des textes authentiques de la Bible ! c'est un passeport de bienvenue dans le pays du protestantisme. Les Anglais, sans défiance, le reçurent à bras ouverts.

Ses manuscrits avaient été déposés auBritish Muséum, où une foule de lettrés, de savants et de curieux vinrent les examiner. Tous s'émerveillaient devant ces reliques sans pareilles ; mais M. Shapira ne voulait pas s'en séparer à moins d'une somme considérable, et n'indiquait rien moins qu'un million de livres sterling.

Les journaux ne parlaient plus d'autre chose, et un hébraïsant célèbre, le docteur Ginsburg, s'était mis à l'œuvre pour déchiffrer ces hiéroglyphes des temps un peu nébuleux. Déjà même il avait reconnu un fragment du Deutéronome avec des variantes des plus remarquables.

M. Ganneau, le jeune savant déjà nommé plus haut, connu chez nous par d'importants travaux de philologie, reçut du ministre de l'instruction publique la mission d'aller examiner les manuscrits moabites et de faire à l'Académie un rapport sur cette étonnante découverte.

LE TRUQUAGE 30a

Orientaliste éméi'ite, il prouva aisément par des tléductions savantes qu'il s'agissait denianuscrits faux.

D'abord, le lieu de la trouvaille ne pouvait être qu'une véritable invention. Les Israélites et les Phéniciens n'embaumaient pas leurs morts, et leurs tombes n'étaient jamais construites pour recevoir des momies

Ensuite, le cuir souple des manuscrits n'aurait pu, sans être altéré, traverser les siècles dans un pays aussi humide que la Palestine. Il aurait fallu pour cela le désert, oii il ne pleut presque jamais.

Poussant plus loin la démonstration, M. Ganncau ajouta que ces rouleaux, œuvre d'un habile fripon, paraissaient tout au plus âgés de deux ou trois siècles, et ne représentaient pas autre chose que des rituels de synagogue contenant le Pentateuque en caractères carrés de l'hébreu moderne.

Le faussaire avait découpé la marge inférieure d'un de ces rituels, vierge d'écriture, et, à l'aide des bandes étroites ainsi obtenues, il avait transcrit le texte biblique dans l'alphabet moabite de la stèle du roi Mesa (neuvième siècle avant notre ère), découverte il y a une quinzaine d'années, et rapportée justement par j\I. Glermont-Ganneau au musée du Louvre.

Bien que ces bandes eussent été vieillies par nne composition chimique, le truqueur, n'ayant pas pensé à tout, avait oublié un détail insigniiiant en apparence, mais de nature à le trahir complètement et à devenir entre les mains du philologue une preuve écrasante contre lui.

En effct,los précieuses bandes moabites avaient conservé sous leurs caractères apocryphes les traces à peine visibles, mais indélébiles de l'écriture primitive. Il était facile de retrouver à la loupe la ré-

glure, faile, suivant l'usage, au poinçon, ainsi que les plis caractéristiques qui séparent les colonnes du texte hébreu dans les rouleaux des synagogues.

Enfin, dernière démonstration et bien absolue : il suffisait de présenter les bandes suspectes à la marge inférieure d'un de ces rouleaux pour que la fraude sautât aux yeux.

Le faussaire, qui jouait imprudemment les récidivistes, a été ainsi littéralement pris la main dans le saCj et, grâce à nous, les Anglais l'ont échappé belle.

Le temps dira sans doute si le propriétaire de cette extraordinaire contrefaçon en est également l'auteur; mais Taventurc est trop récente pour que nous puissions en donner la suite.

Après ces drames, un mot drôle sur les faux autographes, pour égayer la lin de ce chapitre.

Les amateurs persécutent avec leur passion les hommes célèbres.

Le poète Méry se débarrassa un jour d'une fort jolie dame qui lui demandait, dans une lettre, avecun brin de coquetterie, quelques lignes et une boucle de son abondante et luxuriante chevelure.

L'auteur de la Némésis était Marseillais et boulevardier. Il envoya à la collectionneuse, en réponse, la note suivante, non signée :

<: La personne qui écrivait mes autographes vient de mourir, et l'ami sur lequel je prenais mes cheveux est devenu complètement chauve.»

Cette nouvelle à la main a fait bien des fois le tour de la presse.

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