‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 30 sur 35 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Derniers conseils. — Soyez, athées en objets d'art. — Plus de trouvailles avec la loi des successions. — Avis aux collectionneurs : voyez beaucoup. — Avis aux marchands : devenez érudits.— L'œil de l'homme fossile. — Une société d'experts à fonder. — Souhaits sincères et adieux aux lecteurs, — Conclusion.

Que conclure de tout ce qui précède, va-t-on me dire?Les contrefaçons sont donc innombrables comme les grains de sable de la mer ?

Oui et non.

Les mauvaises, oui.

Les bonnes, non.

Une bonne contrefaçon, comme la fausse monnaie, est diflicile à exécuter. Il n'y en a pas tant que cela.

Quant aux mauvaises, émises d'abord par des malfaiteurs, puis propagées de bonne foi par des innocents, elles finissent par être jetées dans la circulation et par atteindre à fond l'intérêt de tous les collectionneurs.

Que faut-il faire ?

S'abstenir, diront les uns.

C'est le système qui consisterait à ne pas bouger,

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dans la crainte de tomber dans quelque chausse-trape.

S'éclairer, s'écrieront les autres.

Ceux-là sont dans le vrai, ce n'est pas une raison parce que la collection a ses périls, pour s'en éloigner.

Aux amateurs nous dirons :

Maintenant que vous avez lu ce livre, soyez athées en objets d'art. Armez- vous d'une absolue méfiance. Défiez-vous surtout de la première impression. Gare à la cupidité mercantile! Prenez votre temps. Examinez tout avec soin, sans illusion. Abstenez-vous, lorsque vous aurez vu plusieurs fois le même objet. Craignez toujours d'être la victime d'une bonne farce italienne du temps de Scaramouche et d'Arlequin.

Surtout ne comptez plus sur les trouvailles. Il n'y a plus de greniers où s'entassent, sous une couche séculaire, des raretés complètement oubliées. Avec la loi des successions tout doit reparaître au grand jour ; il faut que tous les trente ans au moins toutes les maisons se vident. La constitution delà richesse publique telle qu'elle est organisée aujourd'hui amène sans cesse des perturbations violentes dans les positions sociales. Les fortunes ont des hauts qui font acheter et des bas qui font vendre. « Circulez, bibelots, circulez, crie sans cesse une voix inconnue dans les profondeurs de l'hôtel Drouot. »

Cela acquis, n'achetez qu'à bon escient, avec une garantie formelle sur la facture, ce qui établit d'une manière précise la question de responsabilité de votre vendeur. Souvenez-vous que toute contrefaçon est un délit, et que le plus impérieux des devoirs est de la révéler.

Et pour cela rappelez-vous qu'un changeur (\u\ vous donne une pièce fausse est obligé de la reprendre.

Vous n'accepteriez pas un diamant faux et vous ne voudriez pas qu'on vous fît tort du moindre chèque en y plaçant votre signature. Agissez de même pour les objets d'art.

Meltez-vous en relation avec quelques marchands bien connus pour leur extrême droiture. Une longue expérience leur a donné le flair, la compétence voulue et ce coup d'œil nécessaire pour reconnaître, mieux que vous, les tentatives de jour en jour plus raffinées des faussaires.

Vous ne vous déplace^ pas assez. Il faut voir et toucher beaucoup. L'instruction ne saurait se faire en chambre, comme beaucoup se le figurent, en achetant toutes les publications artistiques qui paraissent. ■Lisez tous les traités de botanique, et je vous défie bien ensuite d'herboriser sérieusement, tout seul, à la campagne.

Aux marchands nous dirons à leur tour:

Il ne suffit pas, pour vendre avec intelligence des curiosités, de payer patente, d'être aimable et gracieux, d'avoir un beau magasin ou un splendide entresol.

La curiosité monte en grade et devient savante. Soyez érudits, messieurs les marchands. Vous ne pouvez., du reste, qu'y gagner beaucoup en considération.

A rencontre de vos clients, vous avez l'expérience acquise. Vous voyez beaucoup, mais vous savez d'intuition, car vous ne lisez pas. Vous comptez trop sur

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un frottement perpétuel avec les objets pour apprendre à les connaître. C'est un grand tort.

Craignez de faire comme l'ouvrier de Cuvier. Il aidait ce grand savant dans ses recherches aux carrières de Montmartre.

A force de le fréquenter, il crut avoir des notions géologiques et il tomba un jour chez lui, tout haletant, tenant à la main, une pierre ronde et polie.

« Monsieur Cuvier, cria-t-il, du plus loin qu'il l'aperçut, je viens de trouver l'œil du mastodonte ! »

Nous avons démontré qu'au milieu de cette marée de falsifications qui monte sans cesse, les plus doctes voient leur raison s'obscurcir. Lorsque vous douterez, amateurs ou marchands, adressez-vous aux experts ayant acquis à juste titre une autorité indiscutable. A ceux-là seulement, car beaucoup prennent et portent ce titre et ne sont que des gens ignorants, alors que cette qualité ne devrait être confiée, comme un sacerdoce, qu'aux hommes ayant fait leurs preuves d'intelligence et de sagacité.

Je l'ai dit souvent : les experts devraient former une société et n'admettre dans le sein de leur corporation (|ue des personnes reconnues aptes, après examen préalable, à remplir ces délicates et fiifficiles fondions. La loi a créé des commissaires-priseurs offrant des garanties. Le public, à son tour, pourrait fonder un syndicat d'experts. Les uns so compléteraient ainsi par les autres. On y viendra, ''en ai la conviction.

Enfin ce volume imparfait n'est pas évidemment le dernier mot sur la question, car les procédés d'hier ne sont pas ceux de demain. Du jour oîi une chose nouvelle prend faveur, le truquage s'en empare, avec ses surprises et ses perfidies. Ce genre de perversité est dans la nature humaine. Aussi nul ne sera plus heureux que l'auteur de ce livre s'il a ouvert par ses études la voie à d'autres travaux plus complets et plus savants que les siens. — Que l'on continue cette œuvre, et l'on finira par avoir raison des coupeurs de bourses et des truands de la curiosité. Quant à moi, je n'ai pas la prétention de faire disparaître complètement la contrefaçon, mais j'en aurai au moins, par ce livre, singulièrement gêné l'essor. — C'est du moins ma plus vive et ma plus sincère espérance.

10 janvier 1884.

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