POTERIES ANTIQUES ET MEXICAINES
Les potiers de la Fouille. — Vases étrusques de Rheinzabern. — S. Gopeland et JonaLlian Philips. — Le pilori des musées de Sèvres et de Saint-Germain. — Très appréciés des savants les objets phalliques. — Fausses idoles mexicaines. — L'amphore de l'Alhambra. — Une baignoire moresque.
Suivant le vieux style, les imitations des poteries antiques se perdent dans la nuit des temps.
Les Apuliens de la race des Osques, peuple indigène de la Campanie, ont contrefait les vases étrusques plus de deux cents ans avant Jésus-Christ. Mais, d'une exécution moins artistique que les modèles, leurs essais se reconnaissent encore aisément aujourd'hui.
Assez ignorants, les potiers de la Pouille, qui ne connaissaient pas la langue étrusque, ont mal reproduit les lettres tracées sur ces poteries, de sorte que leurs inscriptionssont toujours parfoilement illisibles. Souvent même on trouve des points ou d'autres signes à la place des lettres dont ils ne connaissaient pas bien la signification.
Cette contrefaçon s'est maintenantétendue en Italie comme une tache d'huile. De tous les côtés surgissent ces urnes de forme allongée où tantôt, sur un fond obscur, l'ornement s'enlève en clair, tantôt, au contraire, il se détache en noir intense sur un fond rouge ou blanc.
Dans son ouvrage sur les faïences, M, Auguste Demmin raconte qu'un ancien ouvrier de la manufacture de MM. Villeroy, Boch et Walesfrangeri près Sarrelouis s'est établi depuis quelques années à Rheinzabern, oii il fabrique des poteries romaines d'Arezzo qui ont déjà infecté tous les musées; car la couleur est celle des anciennes céramiques, dont le contrefacteur coj3ie exactement les dessins et les bas-reliefs.
Quant à la densité, ajoute M. Demmin, il n'a pu l'obtenir. Onignore d'oîi cet habile faussaire tire sa terre ; mais les contrefaçons se reconnaissent aux jointures mal raccordées. La couleur de la pâte et les bas-reliefs sont exactement copiés, cependant ces derniers font voir dans leurs raccords des défauts que les aaciennes poteries ne présentent pas.
Dans son musée, le Conservatoire des arts et métiers à Paris possède des poteries étrusques fabriquées à Leeds, dans le comté d'York. En outre, un échantillon de la fabrication de W.-S. Copeland à Stocke ou Trent représente sous le n° 15 (section 0 b) un vase étrusque ovoïde à fond noir avec figures en rouge qui ne porte pas de marque. Enfoncé dans la terre et un
peu maquillé, ce vase pourrait se faire aisément accepter comme ancien.
Il en est de même du n° 13 de la même section, vase étrusque à grandes anses et à fond noir avec ornements et figures en rouge, qui provient de Jonathan Philips et ne porte aucune indication de nature à rappeler qu'il est de création récente.
Nous signalons ces deux fabriques comme très habiles dans leurs rénovations anciennes.
Sèvres a recueilli aussi quelques imitations très bien faites, placées non loin de la collection des vases grecs bien authentiques de Denon offerte en 1785 par Louis XVI à la manufacture, et qui servirent de premier noyau pour le musée céramique.
Ces objets ont été soigneusement consignés au fur et à mesure de leur arrivée sur le grand livre des entrées, sorte d'état civil toujours précieux à consulter. C'est un relevé que j'ai eu la curiosité de faire et que je donnerai rapidement :
(N° 2698.) ToMc/îflrrf à Paris 1839. Coupe hémisphérique à pied. Imitation des poteries grecques.
(No 1924.) Duc (le *** en 1835. Imitation des vases de Nola. Vase oviforme à deux anses. Deux sujets: un homme drapé s'appuyant sur un bâton, et une jeune femme présentant une coupe à un guerrier.
(N° 3182.) Frères Giuf;tiam, de Naplos. — 1843. — Copie d'une outre du musée Barbatelli, surmontée d'une anse. Figures en réserve sur fond noir.
(N° 22Si.) Krieg. — Spécimen des poteries romaines
à reliefs faites à Rheinzabern, apporté par lui en 1837 et vendu par ce Bavarois comme antiques. Urne en terrehrunâtre avec inscription votive. Frise d'animaux forestiers.
(N" "à^QO.) Desfourneaux, près de Melun, en 1844. — Poteries peintes à l'imitation del'antique. Vase oviforme à long col. Anses élevées à tête de Méduse. Sujets peints en réserve sur fond noir.
Je n'ajouterai rien. Certains détails dans la nomenclature qui précède ont une éloquence suffisante.
Le musée de Saint-Germain a conservé lui aussi précieusement quelques poteries grossièrement inspirées de l'antique, dont les auteurs sont cloués au pilori par des inscriptions détaillées.
On peut examiner dans certaines vitrines des pseudolampes des Catacombes auxquelles on a donné un long support de fantaisie. D'autres lampes ont des sujets obscènes ajoutés après coup avec du mastic recouvert de cendre.
La contrefaçon des poteries vernissées est représentée dans le musée par une sorte de cruche. Guidé par un simple goulot authentique couvert d'un vernis verdâtre, le mystificateur, à l'aide de ce fragment, areconstitué tout le reste avec du carton-pâte peinturluré couleur verte.
Plus loin se trouvent des cachets faux, sortes de coins destinés à produire des creux dans les moules des poteries en terre rouge des Romains.
Mais, chose importante à retenir et que M. G. de
Morlillet m'a fait remarquer, la fraude des antiques s'est souvent exercée sur les objets phalliques: ceuxlà sont surtout très appréciés par certains amateurs. Se vendant mieux que les autres, on en a fait beaucoup plus. C'est un nouvel aspect de la pornographie — la pornographie archéologique.
Jérusalem et Damas ont suivi le mouvement général. Leurs bazars sont aujourd'hui abondamment fournis de poteries rarissimes des pays de Moab, d'Ammon et de Basan ; le gouvernement prussien a dernièrement acheté une collection de ces poteries qui avaient été enterrées dans des ruines scientifiquement choisies.
Rien n'est plus obscur que l'histoire de l'ancienne civilisation mexicaine, les indigènes l'altèrent encore eux-mêmes. Il est impossible de se fier désormais aux monuments de l'art céramique chez les Aztèques qui nous arrivent aujourd'hui.
■ Dansles faubourgs de Mexico, les Indiens fabriquent des poteries en abondance. Ces antiquités fantaisistes et grotesques aux caricatures bizarres, étranges et sans inspiration, ne sont ni moulées, ni même copiées sur les monuments anciens.
Sur la terre mal cuite se voient des lézards, des animaux, des figures humaines, des cercles concentriques et des lignes transversales produites par l'impression de roseaux. Des serpents figurent les
anses, des fragments d'obsidienne remplacent les yeux et la bouche des ligures.
Tout cela est archilaux; mais comme c'est bon marché, un grand nombre de voyageurs achètent, pour faire des cadeaux, ces antiquités de pacotille.
A leur arrivée en Europe, elles prennent, faute de contrôle, une certaine notoriété et vont souvent dans des collections qui, en les acceptant trop facilement, leur créent pour l'avenir une authenticité regrettable.
En 1878, à l'Exposition universelle, dans la section d'anthropologie, on pouvait contempler et étudier toute une série de ces pièces destinée à mettre en garde les amateurs et les directeurs de musées.
Si vous en désirez, amis lecteurs, vous pouvez aisément vous contenter. Un marchand honnête, nommé Boban, après avoir longtemps signalé ces fausses antiquités, voyant que malgré ses avis elles continuaient à plaire, s'est mis alors aies coter dans son prix courant.
Contrefaçons d'idoles mexicaines, 5 à 25 francs.
C'est écrit en toutes lettres.
Du reste, il faut remercier le docteur Ernest Hamy; le savant conservateur de l'exposition ethnographique du Trocadéro, d'avoir installé à demeure des armoires spéciales de pièces fausses que le public peut étudier de près.
C'est là que se trouve le vase de Tezcoco, dont l'ornementation révèle des procédés parfaits d'imitation.
Rien n'y manque : il a été pétri avec de l'argile identique à celle des anciens gisements mexicains,
puis décoré de tout l'Olympe des Indiens autochthones, sans oublier ni le prêtre assis, ni le singe marchant, le Jupiter de leur mythologie.
Bref, il présente tous les caractères de la bonne période aztèque.
Ce vase a tout une histoire, et cette histoire montre une fois de plus combien est vrai l'axiome latin : Errare humanum est.
Sous l'Empire, il fut présenté à la commission mexicaine chargée de réunir des pièces curieuses provenant du pays où guerroyaient nos armées.
A son arrivée, le vase de Tezcoco fut entouré de l'admiration générale : des artistes habiles le gravèrent, des écrivains illustres en firent une pompeuse description. Personne ne douta de son authenticité. M. de Longperrier seul flaira une mystification.
Un beau jour, la lumière éclata tout à coup. Sous l'influence de l'humidité, les divinités en relief posées après coup se détachèrent subitement.
Le faussaire indien avait d'abord orné son vase d'empreintes retrouvées dans les fouilles et faites à l'aide de moules anciens qui servaient à maculer la face des contemporains de Montézuma.
Mais le maladroit, pour embellir son œuvre, avait ajouté, après la cuisson, des décors en relief.
La continuation des décors courant sur la partie mise à nu par suite du décollage vint trahir la fraude.
Porto-Rico, dans les Antilles, fait l'exportation des antiquités du pays découvert par Christophe Colomb. Ce sont des inscriptions à saillie fixées sur des plaques de poterie noire, et se rapprochant assez souvent des caractères cunéiformes. C'est grossièrement préparé pour les musées de Boston ou de Philadelphie.
A Chançay, près de Lima, on crée des poteries pornographiques remontant, dit-on, aux temps nébuleux de l'histoire, et qui séduisent toujours certains explorateurs, même parmi ceux versés en archéologie. Tombant dans le piège préparé par cette coupable industrie, ils achètent des vases noirs ou rouges, destinés dans leur esprit à former un musée secret, à l'instar de celui de Naples.
Mais les Pompéiens étaient de grands artistes qui ont su donner à leurs fantaisies erotiques un charme tout particulier ; tandis que les falsifications péruviennes pourraient tout au plus servir à illustrer les ouvrages du marquis de Sade.
Les grès cérames que les Flandres faisaient au seizième siècle n'ont pas été plus épargnés que le reste. Les cannetles anciennes se sont, comme par enchantement, multipliées depuis quelques années en Allemagne.
Augsbourg et Nuremberg nous envoient des vidrecomes polychromes de la Renaissance datés de 1520 et fabriqués en réalité en 1883.11s arrivent par w^agons complets.
Les collectionneurs de vieille date les reconnaissent vite : le modèle est toujours grossier, en outre l'ornementation présente un amalgame d'époques diverses, et souvent même la pièce est enterre cuite vernissée, au lieu d'rtre en grès.
Tout le monde connaît, de réputation au moins, le vase de Grenade, une pièce unique, merveilleuse, trouvée pleine d'or, enfouie dans un jardin. Ses anses eu forme d'ailes, ses reflets métalliques, ses caractères coufiques, ont été pittoresquement décrits par Théophile Gautier.
Le baron Davillier, qui connaissait son Espagne et surtout ses Espagnols sur le bout du doigt, m'a plus d'une fois affirmé qu'en dehors du beau vase de Fortuny qui a figuré dans sa vente et qui était complet, tandis que celui de l'Alhambrane l'était pas, il n'en existait qu'un autre du même genre, et encore fortendommagé, au musée de Stockholm.
Aussi aimait-il à raconter en riant la mystification dont un grand collectionneur de ses amis, plus chargé d'argent que d'érudition, avait été la victime en voulant se payer,lui aussi, pour la décoration de sa galerie, une grande amphore de Grenade. Il s'tsclaffait littéralement quand il expliquait à son auditeur que, dans la pièce vendue, les reflets métalliques avaient été remplacés par des reliefs. Or, ces reliefs avaient été obtenus en surmoulant les fines arabesques et les inscriptions de stuc en creux qui ornent les murailles d'Alhambra. Seulement les inscriptions étant venues à l'envers, par suite du moulage, les caractères du Coran se lisaient de gauche à droite, au grand ébahissement de tous les orientahstes.
Cette aiuiûe; au commencement de l'hiver, les flâneurs de l'hôtelDfouot ont pu admirer une splendide baignoire inspirée par le vase moresque dont il est question plus haut.
Cette baignoire brisée, rattachée par des fils de fer, avait absohiment la forme de celles employées de nos jours par les étuvistes de Paris.
Une baignoire moresque! — Alors que l'on ne connaissait à l'époque que la piscine, n'est-ce pas un peu audacieux?
Eh bien ! elle s'est parfaitement vendue la baignoire, c'est même M. d'Epinay, un sculpteur de talent, qui l'a achetée.
Maintenant un avis au lecteur. Nous sommes convaincus que la mystification commencée déjà sous deux espèces se traduira prochainement sous une troisième forme. Mais, comme en fait de céramique hispano-moresque, la recherche de la paternité n'est pas interdite, nous ne tarderonspas sans doute à connaître l'auteur de ces spirituelles créations.
VERREIUE.
Les écailles d'ablettes. — Les vases lacrymaloires. — Ilanaps allemaads. — Verres de Venise et de Bohême. — Circulaire Carrand père et fils.
Le musée de Saint-Germain possède, comme spécimens, des coupes romaines en verre, enveloppées de terre extérieurement, dont les rellets irisés ont été obtenus par des écailles de poisson fixées avec de la gomme sur la paroi intérieure.
Les ablettes surtout rendent de grands services pour cette ingénieuse préparation.
A Cologne, on fait beaucoup de verres anticpaes. Les faussaires ne se donnent même pas la peine de s'inspirer des formes anciennes. Ils se procurent, pour confectionner leur fraude, des petites lioles allougées servant à contenir ces grenailles sucrées ou auisées qu'aiment tant les enfants, puis ils les unfouissent dans le fumier, cet excellent fumier, accessoire indispensable de tout bon truqueur, complice de toutes les contrefaçons. Le fumier, docile et inconscient, l'ait son œuvre, patine, irise et transforme la liule qui devient, au bout de quelque temps, uu vase la-
crYmaioive di primo car tello. Une resle plus qu'à la
coucher sur un petit socle en ébène dans lequel on
creuse sa forme.
Les verreries orientales, les lampes sacrées des mosquées, aux émaux en saillie rehaussés de dorure, sont refaites avec une apparence de vétusté qui trompe aisément.
Hambourg s'est adonné à la reproduction des verreries historiées allemandes, des vieux hanaps multicolores aux inscriptions fantaisistes.
Les produits de la Margeride de Saint-Flour sont copiés très adroitement par des ouvriers employés dans les verreries du Nord.
La fabrication moderne de Salviatti a tué en grande partie les anciens verres à ailerons de Venise : Murano a repris les anciennes traditions du quinzième siècle. Mais les produits de cette ile sont lourds, avec des profils incohérents,
Paris s'occupe des bohèmes blancs gravés et incrustés d'or, et surtout des charmantes petites burette sornant les huiliers à bateau en usage depuis Louis XV. Il y a un fabricant spécial qui répare toutes les maladresses lorsqu'un accident dépareille une paire. -J'ai vu des burettes refaites qui paraissaient identiques aux modèles. Seulement elles étaient en cristal et par conséquent plus lourdes.
Bien rares aujourd'hui les véritables peintres verriers 1 On les compte à Paris, si on ne veut pas les confondre avec ces honorables commerçants qui ont
LE TRUQUAGE Gl
montéjOU acheté à leur prédécesseui-jinduBlrielcoumie eux, des maisons ou plutôt des usines oii l'on fabrique des carreaux de vitre décorés, bien à tort, du nom de peintures sur verre, car elles n'ont rien d'ancien, ni aucun caractère sérieux.
Gomment voulez-vous qu'il en soit autrement? Tel était marchand crespin, tel autre marchand de blanc de Meudon, celui-ci ouvrier chez un graveur, celui-là fabricant de quinquets. Ils sont, je le reconnais, intelhgents et travailleurs, mais font du métier et vendent de la peinture sur verre comme on débite de la toile au mètre.
Ah ! que nous sommes loin de Bernard Palissy et de Pinaigrier, le Tourangeau habile qui fit la belle verrière du chœur de Saint-Gervais ! Quelle décadence! Et comme ils auraient tous à étudier, à se pénétrer du sentiment et du goût des œuvres anciennes avant de chercher à imiter les maîtres du passé !
Mais que voulez-vous? Aujourd'hui, la mode des vitraux est très répandue et tout le monde veut faire filtrer le jour de ses fenêtres par des verrières historiées. De là celte inondation de panneaux suisses avec armoiries, arbre généalogique, lions héraldiques, que l'on vend à l'hôtel Drouot et qui passent pour anciens, quoique leur facture, examinée de près, ne puisse laisser aucun doute sur leur authenticité. Et cependant ils ne sont pas bien forts les peintres verriers du dix-neuvième siècle. Beaucoup certainement n'ont jamais vu les beaux vitraux anciens de nos cathédrales gothiques; que voulez-vous? ils ont affaire le plus souvent à des amateurs ignorants, bons bourgeois formant le public de l'hôtel des ventes et bien peu initiés aux difticultés et à l'art de la peinture sur verre.
Le vitrail ancien se distingue comme toute chose vrnie, quel que soit son style, par un goût, une harmonie dans les tons et surtout une habileté d'exécution extraordinaire. Au contraire, le vitrail moderne est généralement bête, mal dessiné ; tous les contours sont marqués d'un trait grossier, tandis que dans l'ancien il se trouve à peine indiqué et néanmoins fait avec un art exquis. Dans le moderne, vous remarquerez les couleurs criardes (les verts surtout), les lettres mal faites et sans aucune énergie. Enfin une ignorance ridicule et une gaucherie sans pareille empreignent le tout, et nous nous étonnons de trouver ces pastiches dans des collections d'artistes, gens du métier, qui devraient avoir le sentiment des belles choses.
Il y a deux façons de contrefaire les vitraux: l'une vitrifiée, l'autre artificielle.
La première, pour imiter les trous que l'on trouve sur certains vitraux anciens, consiste à projeter, avant la cuisson, une éclaboussure produite au moyen d'une brosse imbibée de couleur liquide en tapant sur l'appui-main comme pour faire du granit. En agissant ainsi, les petits points noirs imitant les trous se trouveront vitrifiés avec le travail du modelé qui apparaîtra dessous. Cette manière est celle dont on se sert pour salir les vitraux auxquels on veut donner le cachet de l'époque du treizième siècle.
Le second procédé de contrefaçon, auquel j'ai donné le nom d'artificiel, se borne à un pur et simple masliquage liquide frotté sur le panneau, après que
toutes les pièces ont été assemblées dans les lamelles de plomb.
Prenez garde, amis lecteurs! Les temps sont proches où la photographie se substituera à la peinture! Déjà dans ce but une usine est installée, elle fonctionne depuis même quelque temps. Admirez la méthode nouvelle! elle est peu compliquée, mais des moins artistiques. Une fois la photographie vitrifiée et coloriée pardes moyens et des procédés chimiques, les pièces de verre sont découpées, montées en plomb, et voilà, grâce à la puissance magique de la lentille, des feuilles de verre transformées en vitraux du seizième siècle !
Vous verrez si je me trompe! Vous ne tarderez pas à retrouver bientôt, aux façades des hôtels les plus aristocratiques, des reines couvertes d'hermine, des ours héraldiques, des lansquenets et des hommes d'armes, des sacrifices d'Abraham et des Saint- Georges tuant le démon — le tout sorti à la douzaine des fours de l'usine nouvelle.
Que voulez-vous? la grande danse macabre de la contrefaçon s'étend à tout: aux verres comme aux autres choses ; mais toute pièce fausse est un fripon qui se glisse dans la société des honnêtes gens. Il y a plus de vingt ans, une tentative avait été f;iite pour éviter aux amateurs les mauvais tours dont ils étaient perpétuellement victimes, et j'ai retrouvé dans d'anciens papiers la curieuse circulaire qui, à cette époque, avait été adressée à toute la curiosité par deux
hommes fort compétents. A titt-e de document historique pour le sujet qui nous occupe, je crois devoir la donner ici tout entière :
« Paris, le l^' mars 1860.
« Monsieur,
« L'étude de l'archéologie et la recherche des ol)jets « d'art et d'antiquité sont devenues aujourd'hui d'un « goût si général, le prix de ces derniers s'est, par suite, « tellement élevé, que la cupidité des faussaires s'en est « émue et n'a réussi que trop souvent déjà à abuser de « l'inexpérience des amateurs. Cet état de choses est « fâcheux ; outre qu'il entrave les transactions commer- <( ciales, il menace la valeur des collections existantes, « peut jeter des perturbations dans la science archéolo- " gique, la discréditer et faire sentir la nécessité d'une « garantie pubUque à cet égard.
« Il y a quelques années déjà que nous avons tenté d'y « apporter remède par l'établissement d'un comité d'ex- « pertise composé des connaisseurs les plus compétents M dans les diverses branches de cette spécialité, telles « que celle des tableaux, dessins et gravures, des pierres « gravées, des médailles, etc., nous chargeant personnelci lement des antiquités en général, et particulièrement « de celles du moyen âge, afin de donner à ce comité « l'ensemble nécessaire pour apprécier toute espèce d'ob- « jets. Mais, n'ayant pas trouvé, de la part des personnes « auxquelles nous jugeâmes devoir en faire la proposi- « tion, le concours que nous en espérions, ce projet de- « meura sans résultat.
« De nouveaux faits de contrefaçon s'étant produits « depuis quelque temps, faits tellement graves qu'ils « seraient de nature à persuader le public que la science « ne possède pas de moyen assuré de contrôle et qu'elle « est impuissante à distinguer les monuments authen- " tiques et sincèi'es des produits de la fraude et de l'imi- « tation, nous sommes enfin déterminés à prendre seuls, <c en ce qui nous concerne, au moins, l'initiative de la « mesure dont nous venons de parler.
« En conséquence, monsieur, nous avons Ihonneui' 0 de vous informer qu'à partir de ce jour nous re- '< cevrons à domicile tous les objets d'art ou d'antiquité « d'origine européenne, tant orientale qu'occidentale, « appartenant à la période écoulée depuis le temps de « Justinien, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, pour y « être examinés et appréciés, n'exceptant de cette caté- « gorie que les tableaux, dessins, estampes, monnaies « et médailles, pour lesquels il existe des experts spé- « ciaux.
« Les conditions de l'expertise seront:
« 1° Le dépôt entre nos mains de l'objet à examiner, M pendant vingt-quatre heures ;
n 2° Une commission de 3 0/0 de la valeur de l'objet « à expertiser, sans que, cependant, la quotité de relie <■ commission puisse être moindre de dix francs.
.< A ces conditions, tout monument que l'on voudra <i bien nous soumcltre sera qualifié, décrit, expliqué et, «I s'il y a lieu, déclaré sincère, authentique. Un certificat " signé et revêtu d'un cachet ou d'un poinçon, selon la «1 nature de l'objet, indiquera son âge, son usage, sa <i nationalité et sou histoire; le même cachet ou poinçon « sera apposé sur l'objet certifié.
" Cependant, quel que soit le degré de confiance que <i le public accorde à notre expérience, comme nos ap- <i prédations, n'ayant en définitive que la valeur d'une Il opinion personnelle, n'offriraient pas peut-être aux y eux Il de bien des peisonnes un motif suffisant de sécurité. Il et que, par là, l'obstacle que nous désirons mettre à Il l'abus qui fait l'objet de la présente circulaire pourrait « devenir illusoire, nous offrons dès à présent aux per- II sonnes qui nous honoreront de leur confiance, la faculté I' de faire, moyennant double commission, garantir pé- II cuniairement par nous les deux tiers de la valeur de Il l'objet certifié, nous engageant d'avance à rembourser « cette valeur à la demande des possesseurs, et, dans ce Il cas, il serait fait mention expresse de cette garantie « sur le certificat délivré.
Il Nota. Les objets auxquels nous refuserons un certi- « ficat ne seront taxés qu'au minimum de commission.
6f5 LE TRUQUAGE
« Dans l'espoir, monsieur, que vous voudrez bien ne « voir dans la proposition qui fait l'objet du pi"ésent avis « que l'effet de l'afTection que nous portons aux arts et « aux monuments du passé, et non une simple spécula- « tion, nous avons l'honneur d'être
« Vos très dévoués serviteurs.
« J.-B. Carrand,
a Ancien conservateur en chef des archives
« de la ville de Lyon,
« Membre correspondant de l'académie de Dijon,
« L. Carrand, fils, « Archéologue, 0 Rue Blomet (Vaugirard), n" 167. »
Je n'ai jamais entendu dire que ce projet ait reçu un commencement d'exécution. J'avoue que je le regrette. Une consultation signée de MM. Carrand père et fils serait une pièce assez précieuse à donner à la suite de la circulaire qui précède.