‹ Le truquage; les contrefaçons dévoiléesChapitre 6 sur 35 · I.r: TRUQUAr.E · texte numérisé non relu

I.r: TRUQUAr.E

Ajouté aussi des lettres et des types. Les Philippe ])ère deviennent ainsi des Œmilien, et les Gordien des Gordien qui périrent en Afrique;

Accouplé ensemble l'avers d'une pièce et le revers d'une autre, pour produire une pièce d'une étourdissante rareté. Opération assez simple consistant à l)r6ndre un Trajan et un Adrien, à les scier dans leur épaisseur, à transporter sur l'un le morceau de l'autre et vice versa ;

Obtenu par la fonte des médailles de bronze habillées ensuite d'un mastic cachant les imperfections du moulage et empâtant certaines parties d'un vertde-gris factice ;

Reproduit par la galvanoplastie des médaillons de la Renaissance, recouverts après d'une vieille dorure ou d'un faux vernis pour faire disparaître l'apparence spongieuse du travail de la pile.

Etc., etc., etc., etc., etc., etc.

Mais si nous indiquons le mal, n'oublions pas de signaler aussi le remède.

Les médailles anciennes ne peuvent être que coulées ou frappées.

Coulées, elles sont l'œuvre de faussaires modernes ; car, à part les Gaulois dans les temps difticiles, aucun peuple ne s'est servi de ce procédé.

D'abord, le moule en argile ne saurait donner la finesse dans les détails, comme les coins gravés en métal. L'aspect de la pièce est lourd, la surface grenue et souvent poreuse ; les lettres, empâtées, ont leurs

angles comblés et quelquefois de petites soufflures paraissent à la loupe.

En outre, le métal, mis en fusion et coulé, a plus de volume et moins de densité que lorsqu'il a été violemment comprimé par le coin. Comparez deux monnaies, l'une frappée, l'autre fondue, et vous trouverez une sensible différence de poids. C'est un moyen de contrôle très préconisé et très souvent employé pour les monnaies soupçonnées.

A noter aussi qu'une pièce de billon ne saurait être coulée. Les alliages de métaux ne donnent jamais aucune finesse à la sortie du moule. Ce procédé n'est donc employé que pour l'or et pour l'argent.

Signalons encore un autre critérium. Les bords venus irrégulièrement à la fonte laissent déborder un filet en relief représentant l'interstice des deux parties en creux. Il faut les retoucher à la lime, et les traces de ce travail restent très reconnaissables.

Lorsque, pour simplifier les choses, le faux monnayeur a employé le métal Darcet, rien n'est plus facile à constater, malgré la couverte d'or et d'argent dont il s'est servi pour déguiser sa sophistication. Il suffit d'approcher la monnaie douteuse de la flamme d'une bougie; elle fond alors comme uu bâton de cire à cacheter.

il: *

Frappées, les médailles sont plus difficiles à reconnaître.

Cependant, les coins gravés par les faussaires modernes ressemblent bien peu, par le faire de l'ouvrier, au style et à l'élégance antiques. Beaucoup de graveurs

ont perdu de vue que les coins n'étaient pas alors, comme aujourd'hui, en acier trempé. Préparés autrefois avec un alliage de cuivre et d'étain, ils perdaient peu à peu, sous les coups répétés du marteau, une partie de leur netteté.

Avec le travail moderne, toujours poussé à un certain degré de perfection, l'empreinte vient nette, finie, avec un dessin achevé et toujours sec ; elle n'a jamais le flou antique.

Souvent aussi, dans leur ignorance, les graveurs ont procédé sans prendre garde à la forme des caractères qui se modifient de règne en règne, à la distance irrégulière des lettres, à la rédaction très correcte des exergues. Leurs lettres sont ou trop grosses ou trop maigres, et leurs inscriptions manquent d'exactitude.

N'oublions pas de mentionner encore la parfaite égalité du flan. Les faussaires le font uni comme une glace, tandis qu'il est, sur les pièces antiques, légèrement concave et relevé sur les bords.

Enfin, pour compléter toutes ces fraudes, il fallait trouver une composition pouvant remplacer sur le bronze la patine que le temps donne et qui est le plus souvent verte, quelquefois bleue, rarement noire. Là, les efforts réitérés des plus habiles ont échoué. Tout ce qui a été inventé pour remplacer la vérité ne vaut rien — heureusement ! L'aspect de la fausse patine est presque toujours terreux. A l'eau bouillante, elle se délaye et se fond, laissant le métal à nu, tandis que la couverte séculaire, dure et adhérente, résiste victorieusement à cette épreuve.

Il reste à donner mes conclusions.

Avec l'essor pris par le commerce des médailles, il est difficile de former une collection bien pure, absolument triée sur le volet. Malgré toutes les précautions, il faut compter toujours sur quelques erreurs.

Aussi, malgré les conseils qui précèdent, le mieux, pour apprendre à reconnailre les médailles fausses, c'est encore de commencer par bien étudier les vraies.

Ensuite, avec une bonne loupe, du tact, de l'expérience, on arrive à savoir jouer le rôle du tamis, qui retient le bon et laisse passer le fretin.

Et pour clore ce chapitre, je raconterai une anecdote, afin de consoler quelques-unes des pauvres victimes qui vouent les truqueurs aux dieux infernaux.

A l'époque des ateliers nationaux, des ouvriers employés à des terrassements apportèrent à M. Garnier, le bibliothécaire de la ville d'Amiens, un collier composé de médailles romaines.

Ils venaient, disaient-ils, de le trouver au milieu de leurs déblais, et ils en voulaient 300 francs.

D'après leur contenance embarrassée, M. Garnier, en homme habile, flaira tout de suite un piège.

Il demanda à garder le collier aux médailles pour l'examiner de plus près ; puis il retint, sous un prétexte quelconque, l'un des ouvriers qu'il connaissait.

Les camarades partis, M. Garnier le lit causer et

boire; puis, une fois un peu en train, il lui arraciia par morceaux la confession suivante:

Un certain P..., antiquaire de la ville, était venu le matin même apporter aux ouvriers le collier qu'il leur avait laissé, avec une leçon toute préparée pour le vendre au musée la somme de 300 francs, sur laquelle une part de 40 francs, en cas de réussite, devait leur revenir.

Le numismate, heureux de l'avoir échappé belle, éclata de rire.

— Ah! le bon tour, dit-il, ce diable de P. . . n'en fait jamais d'autre !

Puis, sans se fâcher, il congédia l'ouvrier en l'engageant à ne pas répéter à ses camarades ce (ju'il lui avait révélé, mais à leur dire tout bonnement que, réflexions faites, les médailles, qu'il avait déjà, ne pouvaient lui convenir.

Ce qui fut dit fut fait. M. Garnier, désireux de voir comment finirait cette mystification, se tint coi, pas fâché au fond si l'un de ses collègues pouvait s'y laisser prendre un peu mieux que lui. Le meilleur des antiquaires éprouve la plus douce satisfaction dans ce cas-là.

Quelques jours après, il n'était question à Amiens que des médailles romaines réunies en un colHer splendide, étourdissant, miraculeusement trouvé par les ouvriers terrassiers.

Le propriétaire du terrain fut bientôt, comme tout le monde, mis au courant de ce qui se passait.

En homme bien avisé, il lança immédiatement aux ouvriers ime assignation pourrevendiquer ses droits, c'est-à-dire la part lui revenant dans cette heureuse rencontre.

L'alTairo se coinpliiiuait.

Les ouvriers n'avaient pas mesuré l'étendue de leur responsabilité. En acceptant le rôle qu'on leur faisait jouer, ils se trouvaient pris à l'improviste dans une mauvaise affaire.

Très effrayés, ils accoururent chez P. . . et lui apportèrent le papier timbré. Quelques-uns même, ne comprenant pas bien ce qui allait se passer, le menacèrent de le rosser d'importance.

Mais P . . , n'était pas homme qu'on pût embarrasser pour si peu. Gomme le renard de la fable, il possédait plus d'un bon tour dans son sac. Il prit les médailles, le papier timbré et la dihgence. Mettant le comble à la ruse, il arriva à Paris chez M. de Longperrier, conservateur du Musée des antiques, jeune savant dont la réputation commençait, grâce à la pureté reconnue de son goût.

— Voici une intéressante trouvaille, dit P... en se présentant. C'est une série de médailles réunies en collier. Les voulez-vous pour votre musée?

Adrien de Longperrier savait immensément et bien,

— Mais l'objet que vous me montrez, m'étonne et ne me paraît pas très authentique.

— Gomment, vous en doutez! Je vais faire disparaître de suite vos hésitations. Il a été trouvé il y a trois jours, et voici l'assignation par laquelle le propriétaire du terrain réclame sa part aux ouvriers.

Devant une preuve aussi concluante, M. de Longperrier, bien qu'il fût déjà un fort parmi les forts, acheta immédiatement les médailles.

Mais la vérité éclate tôt ou tard. M. Garnier, qui attendait en tapinois l'issue de toute cette affaire, le prévint charitablement, quelque temps après, de la mysti-

fîcation dont il avait été l'objet. M. de Longperner, comme le corbeau,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Je puis garantir que, depuis, grâce à la solidité de ses connaissances, il a pu tenir rigoureusement son serment.

ORFEVRERIE.

Presque toute la vieille argenterie est aujourd'hui fondue. —

— Les vieilles marques. — Poinçons du fermier, de l'orfèvre et de la maison commune. — Ancien titre de Paris. — Un rival de Claude Ballin. — Cuillers transformées en fourchettes.

— Les salières du baron Pichon surmoulées par Thorel. — L'argenterie anglaise du règne de la reine Anne. — Le musée de Nuremberg mystifié.

Arrivons à l'orfèvrerie. Ici la méfiance est le commencement de la sagesse. Initium sapientiœ, timor latronis.

A la suite de vicissitudes nombreuses, la vieille argenterie française du dix-huitième siècle a presque complètement disparu.

Fondue sous Louis XIV dans des jours dedétresse, détruite par la peur sous la Révolution, vendue pour satisfaire aux caprices de la mode à l'époque de la Restauration, jetée en toute hâte dans les creusets en 1848 pour être transformée en argent monnayé, l'argenterie ancienne est, en effet, tout ce qu'il y a de plus rare.

Ce sont principalement des pièces ordinaires possédées par la petite bourgeoisie économe, rangée,

enracinée dans ses habitudes, qui ont échappé aux tourmentes politiques ou aux caprices des temps.

Quelques entêtés (et je suis du nombre), manquant de place pour se former une galerie de tableaux ; ne voulant pas s'encombrer de bahuts, de crédences ou de stippi ; se défiant de la fragilité des choses humaines et surtout de la faïence, ont tourné leurs préférences du côté de cette collection, qui peut, sous un petit volume, présenter un extrême intérêt.

Dans le principe, on achetait l'argenterie au poids — tant le gramme, et en plus, tant de façon. — Les plus beaux morceaux valaient à peine 100 francs en sus de la valeur intrinsèque du métal, suivant la cotedujour.

C'est ainsi qu'une très belle collection récemment dispersée a été formée avec patience — celle de mon excellent maître et ami le baron Jérôme Pichon, président de la Société des bibliophiles français.

Dans le bon temps, il avait pu acheter, pour la modique somme de 300 francs, un pot à boire de l'époque de la Régence, couvert de précieuses ciselures, et qui a été disputé à sa vente jusqu'au prix de 14,000 francs. En 1855, à une vente après décès, dans l'île Saint-Louis, celle de M"^ de Mazencourt, il trouva des pièces admirablement ciselées.. . Des flambeaux, des cafetières, des aiguières et des sucriers furent mis sur table à raison de 20 centimes le gramme, valeur vénale de l'argent au cours de la place de Paris^ sans que le commissaire -priseur tînt le moindre compte de la valeur artistique du travail.

Je me souviens qu'un jour on vint m'apporter une paire d'admirables flambeaux qu'un pore prudent voulait, en réalisant sa fortune, soustraire aux prodigalités de son fils.

Ces flambeaux qu'on auraitpudire «àfleurdecoin », comme pour les médailles, avaient été entourés de précautions infinies. Ils étaient restés longtemps sous un globe de verre avec un gros morceau de camphre pour éviter l'oxydation. On aurait cru, lorsqu'on me les présenta, qu'ils sortaient de chez l'orfèvre.

J'hésitais devant un tel état de conservation. Bien qu'on me demandât seulement 50 francs de plus que le poids, je craignais une fraude. — Et cependant ils étaient bien authentiques, ces flambeaux, ciselés par le célèbre Lehendrick, élève de Thomas Germain, et accompagnés de la facture de l'orfèvre du roi !...

C'étaient là des temps bibliques !

Depuis quelques années, les moutons de Panurge de la curiosité se sont mis à leur tour à chercher la vieille argenterie française, absolument négligée jusque-là.

A partir de ce moment, il n'y en eut plus pour tout le monde. On en fit naturellement pour les derniers venus. — Ils devaient payer leur apprentissage par de nombreuses écoles.

Des cafetières aux parois unies furent couvertes de décors d'une richesse luxuriante, des gobelets Louis XVI se prêtèrent comme le feutre à de nombreuses transformations, des cuillers sans emploi se modifièrent en fourchettes à quatre dents. Le surmoulage vint en aide aux fraudeurs, et la production nouvelle prit tout è coup dos allures fantastiques.

LK TlirijL

Plus qu'ailleurs, cependant, il est aisé, pour l'argenterie, de déjouer les trompeurs. Il y a un moyen sûr d'éviter les acquisitions malheureuses, c'est de connaître les poinçons.

Chaque pièce d'orfèvrerie de Paris, à part quelques très beaux morceaux qui étaient exécutés aux Gobelins pour le roi, doit, jusqu'en 1789, porter quatre poinçons :

1° Le poinçon de cJtarge du fermier préposé à la perception des droits, ainsi appelé parce qu'il chargeait le fabricant de certaines obligations. C'est toujours un A surmonté d'une couronne fermée. Le premier date de 1672. Sa forme varie suivant les fermiers. 2° Le poinçon de la maison commune, bureau des orfèvres, destiné à garantir le titre de l'argent. Comme à Sèvres, c'est une lettre surmontée d'une couronne ouverte, désignant une année. Cet alphabet était composé de lettres majuscules romaines. La lettre A commence en 1461, sous Louis XI, et tous les vingt-trois ans on reprenait l'alphabet sans J ni U. Cependant quelques lettres ont duré plus d'une année. 3° La marque du maitre, auteur de la pièce, comprenant les lettres initiales de son nom et une devise. C'est sa signature. Ce poinçon était insculpé sur une planche de cuivre déposée à la cour des monnaies.

4° Le poinçon de décharge, chargé d'augmenter la sécurité de la taxe. Habituellement il représente la figure d'une tête humaine ou d'une tête d'oiseau. La première marque du fermier mettait l'objet sous le coup

de l'impôt, la seconde déclarait l'impôt payé. L'ouvrage pouvait alors être exposé en vente librement et sans crainte.

Afin de donner à leurs produits une authenticité indiscutable, les contrefacteurs couvrent les pièces fausses d'un luxe extraordinaire de poinçons récents, tous copiéssur les anciens. Ilsy ajoutent des armoiries et vendent, disent-ils, en cachette cette argenterie de famille, à la condition que les blasons soient effacés par l'acheteur.

Seulement leur ignorance étant complète, la lettre de l'année dénonce très souvent un style qui n'est pas celui de la pièce. Ils oublient que tous ces signes, dont chacun porte sa date sous-entendue, doivent concorder ensemble.

Ainsi ils placeront très bien l'A couronné du fermier Antoine l'Echandel, resté en fonctions de 1744 à 1750, avec la lettre d'une des années (1774 à 1780) oii exerçait au contraire Jean-Baptiste Fouache.

N'ayant pas pris garde que la marque du maître doit toujours être accompagnée, depuis 1493, d'une fleur de lis en chef et deux petits points de chaque côté au-dessous, ils se borneront , par exemple, à mettre deux belles initiales quelconques, ce qui ne représente rien. Ils confectionnent à cet orfèvre une marque gigantesque, n'ayant jamais vu nulle part que, suivant l'ordonnance royale, le poinçon de maître, à partir de 1679, devait avoir seulement deux lignes en hauteur et une ligne et un quart en largeur.

Autres bévues. Ils oublient le poinçon de décharge,

qui indique, par la quittance définitive de tous les droits, la régularité delà pièce. Cette petite marque, cachée presque toujours dans un repli quelconque, échappe le plus souvent à leur examen. En admettant le contraire, il est à présumer que, ne possédant pas l'édit particulier qui en règle la place, ils la mettront mal, dans un endroit où elle ne se rencontre jamais. Les faussaires perdent également de vue que les mattés, ces petits points granulés des fonds, ont été faits avec des outils brisés, à Vacier cassé, disait-on jadis ; ce qui donne un grain très fin et très irrégulier... Pour aller plus vite, ils emploient la roulette, qui produit un grain régulier et n'a été employée qu'assez tard, vers la fin du dix-huitième siècle.

Depuis quelque temps, on détache des vieux gobelets les fonds surchargés de poinçons, on les soude sur des pièces modernes avec des raccords qui déjouent l'examen de la loupe la plus parfaite. J'ai vu ce travail embarrasser sérieusement certains collectionneurs.

Je leur indiquerai, en cas de doute pour des pièces en valant la peine, un contrôle sans appel. Ils n'ont qu'à faire titrer.

Les orfèvres de Paris du siècle dernier travaillaient à un titre différent du nôtre. Leurs œuvres, jusqu'en 1797, étaientfaites avec de l'argent au titre de 959millièmes de fin.

On doit retrouver le même alliage. Il ne manque pas à Paris d'essayeurs capables de faire cette analyse, destinée à confondre tous les faussaires d'argenterie ancienne de Paris,

Un orfèvre que tout le monde connaît s'est fait à Paris une spécialité de la contrefaçon, c'est sa manière à lui d'arriver à la gloire et de passer à la postérité .

Il a au moins, celui-là, le courage de son opinion, et comme il aime, sans honte, son industrie coupable, on doitlui tenir compte de sa franchise. C'est peut-être le cas d'appliquer le proverbe : « Faute avouée est à moitié pardonnée. »

Son procédé est des plus simples : il opère le moulage avec des sables très lins qui n'oublient l'empreinte d'aucun détail et les poinçons eux-mêmes viennent ainsi assez bien à la fente. Cependant, une fois en défiance, l'amateur arrive à distinguer aisément les poinçons ainsi reproduits de ceux frappés au marteau par des coins. Ces derniers, en pénétrantviolemment dans le métal, le coupent avec des arêtes très vives, tandis que les poinçons obtenus au moulage restent toujours un peu empâtés. Quant auxmattés, pour obtenir leur finesse, notre rival des Claude Ballin et des Auguste a fait confectionner une série d'outils spéciaux.

Malgré tout, son argenterie, après avoir été brunie, conserve un ton d'étain qui, une fois qu'on est prévenu, la fait aisément reconnaître entre toutes par son cachet particulier. C'est du très bon toc, voilà tout.

— Le nombre des trnqnonrs est plus grand qu'on ne le présume, me disait un jour ce petit-fils de Gil

Blas, avec cet accent gouailleur et faubourien qui le caractérise. Quant à moi, je suis arrivé si loin dans cet art, mes imitations sont si parfaites, que souvent je ne les reconnais plus moi-même. Dans cent ans, on recherchera mes œuvres. Pour le moment, il ne me manque qu'un amateur se chargeant, moyennant de fortes remises, d'écouler mes maquillages en les mélangeant auxpièces de sa collection. Comme Diogène, je cherche mon homme; mais, plus heureux que lui, je le trouverai, parce qu'il y aura gros à gagner.

Moi, j'espère bien que non; et s'il le trouve, cet amateur perdra immédiatement sa qualité de gentleman le jour où le truc sera découvert.

Un jour, cet orfèvre, qui se prétend le continuateur de Pierre Germain, montra à l'un de mes amis une cuiller à sucre louis-quinze repercée, avec de jolis dessins dans les jours, et lui demanda son opinion sur cette pièce.

— Elle est fort belle et bien ancienne, dit-il sans défiance.

— Gomment, vous aussi, vous vous laissez prendre 1 Je ne l'aurais jamais cru.

Gonvaincu qu'il avait sous les yeux une pièce authentique, l'amateur se figura qu'on voulait le mystifier, et répondit :

— Allons, vous voulez rii'e. Vous n'arriverez jamais à ce degré de perfection. Tout y est ; je vois bien sur la tige la herse d'Eloi Brichard (1), et tous les autres sacrements indispensables.

(1) Poinçon de décharge d'un fermier, 1756-4762.

Sans rien dire, notre orfèvre se dirigea vers son bureau, prit un tiroir, chercha quelque temps, puis élevant en l'air une cuiller en cuivre, il s'écria avec orgueil :

— Tenez, voilà le modèle !

Il était aisé de reconnaître dans l'étalon un habile surmoulage pris sur une pièce ancienne. C'est ce que fit notre collectionneur, en se promettant, à part lui, de profiter en temps et lieu de cette indiscrète révélation.

La Suisse a beaucoup fabriqué, depuis quelques années, de sucriers louis-quinze repoussés, avec ornements de fleurs gravés. Ils portent la date de 1750, et d'autres louis-seize, du même acabit, celle de 1789.

Je signale également à ceux qui aiment l'argenterie les pièces portant un G avec un oiseau et l'A de l'adjudicataire général du droit de marque Julien Alaterre, 1768-1744. Le style est de l'époque de Louis XIV. C'est de l'argenterie hollandaise ayant reçu de nos jours et trop tardivement le baptême des poinçons français.

On fait aussi des fourchettes en découpant quatre dents dans le creux des cuillers anciennes. Cela se comprend. Il faut moins de cuillers que de fourchettes dans un service d'argenterie. Ces dernières valent plus cher ; aussi on les multiplie.

Les malins, les marchands d'argenterie qui écoulent des contrefaçons, n'ont jamais à leur étalage qu'un seul exemplaire à la fois de chaque objet soidisant authentique.

Si on attend une semaine, on verra souvent reparaître à la même place de la devanture le bibelot qui vous a séduit et que l'on a imprudemment acheté.

Étincelle a raconté avec beaucoup d'esprit, dans l'une de ses causeries au F/f/aro, l'histoire d'un certain flacon louis-quinze en argent ciselé, où des colombes se becquetaient à travers des paniers fleuris. Très séduisant de sujet, il avait été choisi, dans une ville d'eau, à quelques jours d'intervalle, par une demi-douzaine déjeunes élégantes qui se le montraient réciproquement avec étonnement.

Le baron Jérôme Pichon, notre maître à tous dans la question, prépare un travail qui paraîtra prochainement. Ce livre éclairera d'une façon définitive et complète cette science délicate des poinçons. Il donnera le relevé de vingt années de recherches aux archives et dans les dossiers des Aydes.

Ce grand argentier de l'époque a toujours été impitoyable pour les faussaires. Il eut jadis un procès qui fit quelque bruit avec MM. Thorel frères, contre lesquels il forma une plainte en abus de confiance.

J'ai sous les yeux le mémoire qu'il avait, à ce sujet, rédigé pour la cour d'appel. Il en ressort des détails instructifs.

Le baron Pichon avait acheté en 1853, chez Alibert, marchand de curiosités, une paire de salières doubles exécutées en 1775 par Vincent Bréant, maître orfèvre. Ces salières étaient les premières et les seules connues jusque-là de cette forme. Une guirlande s'en étant détachée, il les donna à réparer aux sieurs Thorel, planeurs, en leur recommandant expressément, comme il le faisait toujours, de ne pas en laisser prendre le modèle.

Or, quelques semaines après, M. Marié, orfèvre, boulevard des Italiens, et M. Baron, autre orfèvre, lui annoncèrent qu'ils pouvaient s'en procurer de semblables, et lui firent voir un dessin et ensuite le modèle qui leur avait été offert comme spécimen ; mais ne voulurent pas, par esprit de corps, lui révéler le nom du fabricant.

Peu de temps après, le baron Pichon trouvait et achetait les salières doubles surmoulées ou copiées servilement sur les siennes. Quoique contrôlées, elles ne portaient point le poinçon du fabricant, qui s'entourait évidemment des plus grandes précautions.

En 1854, il put enfin saisir une paire encore semblable à la sienne, et revêtue delà marque des sieurs Thorel. Il les acheta pour avoir en main une preuve d'accusation, et fit citer les frères Thorel devant lo tribunal de police correctionnelle.

Le tribunal de première instance renvoya d'abord les accusés de la plainte. Le baron interjeta appel, et les deux Thorel furent enfin condamnés à 500 francs fie dommages-intérêts^

Malheureusement, l'arrêt n'avait ni interdit ni présumé la vente de la reproduction, de sorte que les salières ont continué à être tirées à un grand nombre d'exemplaires, et'il est aisé d'en retrouver encore.

Quoi qu'il en soit, c'est là un exemple à retenir. Il n'est pas permis à l'ouvrier à qui un objet est confié d'abuser de sa possession temporaire pour le reproduire dans un intérêt personnel et sans l'autorisation du propriétaire légitime.

S'il en était autrement, quel avantage représen teraient les sommes considérables dépensées pour acquérir aujourd'hui des objets d'art dont le modèle est unique ?

Pour compléter celte étude, j'ai dû, dans la circonstance, consulter le British Muséum, afin de savoirce qui se passait en Angleterre, et j'ai eu le regret d'apprendre, par l'honorable et savant M. Franks, que l'argenterie anglaise, dont le goût tend à se répandre un peu en France, était aussi très falsifiée, celle du seizième siècle et du dix-septième siècle surtout.

Les procédés sont à peu près les mêmes que chez nous, quand l'objet n'est pas fabriqué de toute pièce; alors on se sert de quelques fragments couverts de poinçons, sur lesquels s'édifie un morceau monumental, offrant faussement des preuves d'authenticité.

Pour l'orfèvrerie de la reine Anne (1710), très à la mode en Angleterre, et qui é({uivaut à notre belle époque de la Régence, comme ce qui a été conservé ne suffirait pas à satisfaire toutes les demandes, on vend des pièces coulées entièrement, sur lesquelles

les fabricants de faux, n'y regardant pas de si près, frappent audacieusement des poinçons contrefaits.

Pas plus heureux que nous, les Anglais! ils ont beau avoir des lois sévères, elles n'arrêtent pas la contrefaçon. Nousen trouvons des exemples nombreux dans un livre récemment publié par M. Joseph Cripps sur la vieille orfèvrerie. Il est peut-être bon de relater quelques-uns des faits qu'il mentionne.

En 1849, deux orfèvres comparurent auxassisesde Tauhton pour avoir en leur possession une louche et une cuiller en argent portant les marques de coins de la «Goldsmiths' Company ». Malgré la date de 1774 incrustée dans l'argent, inutile de dire que les deux pièces étaient de fabrication moderne.

La supercherie fut aisément découverte par un contrôleur de la corporation des orfèvres. A l'aide d'un chalumeau qui fit couler la soudure, il retrouva l'endroit oîiles morceaux portant les marques avaient été ajoutés.On apprit, par la déposition d'un confrère, qu'il avait vendu aux prévenus des petits gobelets en argent portant comme poinçon les figures appelées les «apôtres », etdes brochettes sur la tige desquelles se trouvait le old hall-marJis. 11 fut donc établi que ces pièces anciennes avaient servi à fabriquer les pièces modernes ; mais le juge anglais apprécia qu'il n'y avait pas lieu de condamner les coupables, car il s'agissait non d'une addition, mais d'une transposition.

J'avoue que, n'étant point Anglais, la subtilité de cette distinction m'échappe complètement.

Plus récemment, en 1876, un orfèvre de Londres voulut faire passer pour être du dix-huitième siècle une cafetière qu'il avait fabriquée. Lui aussi, il avait transporté la lettre M de l'année 1747 sur sa cafetière, et

l'avait mise hardiment en étalage dans son magasin avec une étiquette portant :

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