DENTELLES. — DIAMANTS
bien teintes pour imiter l'ancien, qu'il faut écarter les fils dans les parties épaisses afin de retrouver les parties blanches; — des dentelles fausses de Chantilly^ que la régularité des mailles peut seule faire reconnaître; — du point d'Alençon^ dont les mats, à jour et très lâches, trahissent la fraude; — des étuis d'orfèvrerie en cuir noir, gravé au canif, fabriqués par certains de nos meilleurs gainiers. — Non, le temps nous presse, ne nous arrêtons pas. Passons et disons seulement encore que les diamants eux-mêmes sont falsifiés. On a trouvé le moyen de donner une teinte bleuâtre à des diamants du Gap d'un ton jaunâtre, et d'en faire des Golconde anciens d'une eau limpide et étincelante, ce qui en augmente la valeur de quarante pour cent.
C'est à croire que le vrai ne doit plus se rencontrer que dans les contrées habitées par les peuplades primitives, et que, dans notre pays trop civilisé, on a poussé si loin les redoutables perfectionnements de l'art industriel, que tout y est absolument falsifié.
Nous n'osons pas affirmer le contraire.
La falsification s'étend comme le rond formé par une pierre jetée dans l'eau. — Il est temps d'arrêter les progrès de cette tache d'huile.
CONCLUSION
DERNIERS CONSEILS SOYEZ ATHÉES EN OBJETS d'aRT
Plus de trouvailles avec la loi des successions. — Avis aux collectionneurs : voyez beaucoup. — Avis aux marchands : devenez érudits. — L'œil de l'homme fossile. — Une société d'experts à fonder. — Souhaits sincères et adieux aux lecteurs. — Conclusion.
Que conclure de tout ce qui précède, va-t-on me dire? Les contrefaçons 'sont donc innombrables comme les grains de sable de la mer?
Oui et non.
Les mauvaises, oui.
Les bonnes, non.
Une bonne contrefaçon, comme la fausse monmaie, est difficile à exécuter. Il n'y en a pas tant que cela.
Quant aux mauvaises, émises d'abord par des malfaiteurs, puis propagées de bonne foi par des innocents, elles finissent par être jetées dans la circulation et par atteindre à fond l'intérêt de tous les collectionneurs.
CONCLUSION
Que faut-il faire?
S'abstenir, diront les uns.
C'est le système qui consisterait à ne pas bouger, dans la crainte de tomber dans quelque chausse- • trape.
S'éclairer, s'écrieront les autres.
' Ceux-là sont dans le vrai, ce n'est pas une raison parce que la collection a ses périls, pour s'en éloigner.
Aux amateurs nous dirons :
Maintenant que vous avez lu ce livre, soyez athées en objets d'art. Armez-vous d'une absolue méfiance. Défiez-vous surtout de la première impression. Gare à la cupidité mercantile! Prenez votre temps. Examinez tout avec soin, sans illusion. Abstenezvous, lorsque vous aurez vu plusieurs fois le môme objet. Craignez toujours d'être la victime d'une bonne farce italienne du temps de Scaramouche et d'Arlequin.
Surtout ne comptez plus sur les trouvailles. Il n'y a plus de greniers où s'entassent, sous une couche séculaire, des raretés complètement oubliées. Avec la loi des successions tout doit reparaître au grand jour; il faut que tous les trente ans au moins toutes les maisons se vident. La constitution de la richesse publique telle qu'elle est organisée aujourd'hui amène sans cesse des perturbations violentes dans les positions sociales.
Les fortunes ont des hauts qui font acheter et des bas qui font vendre. « Circulez, bibelots, circulez », crie sans cesse une voix inconnue dans les profondeurs de l'hôtel Drouot.
Cela acquis, n'achetez qu'à bon escient, avec une garantie formelle sur la facture, ce qui établit
d'une manière précise la question de responsabilité de votre vendeur. Souvenez-vous que toute contrefaçon est un délit, et que le plus impérieux des devoirs est de la révéler.
Et pour cela rappelez-vous qu'un changeur qui • vous donne une pièce fausse est obligé de la reprendre. Vous n'accepteriez pas un diamant faux et vous ne voudriez pas qu'on vous fît tort du moindre chèque en y plaçant votre signature. Agissez de même pour les objets d'art.
Mettez-vous en relation avec quelques marchands bien connus pour leur extrême droiture. Une longue expérience leur a donné le flair, la compétence voulue et ce coup d'œil nécessaire pour reconnaître, mieux que vous, les tentatives de jour en jour plus raffinées des faussaires.
Aux marchands nous dirons à leur tour : Il ne suffit pas, pour vendre avec intelligence des curiosités, de payer patente, d'être aimable et gracieux, d'avoir un beau magasin ou un splendide entresol.
La curiosité monte en grade et devient savante. Soyez érudits, messieurs les marchands. Vous ne pouvez, du reste, qu'y gagner beaucoup en considération.
A rencontre de vos clients, vous avez l'expérience acquise. Vous voyez beaucoup, mais vous savez d'intuition, car vous ne lisez pas. Vous comptez trop sur un frottement perpétuel avec les objets pour appcendre à les connaître. C'est un grand tort.
CONCLUSION. 589
Craignez de faire comme l'ouvrier de Cuvier. Il aidait ce grand savant dans ses recherches aux carrières de Montmartre.
A force de le fréquenter, il crut avoir des notions géologiques et il tomba un jour chez lui, tout haletant, tenant à la main, une pierre ronde et polie.
« Monsieur Cuvier, cria-t-il, du plus loin qu'il l'aperçut, je viens de trouver l'œil du mastodonte ! »
Nous avons démontré qu'au milieu de celte m.arée de falsifications qui monte sans cesse, les plus doctes voient leur raison s'obscurcir. Lorsque vous douterez, amateurs ou marchands, adressezvous aux experts ayant acquis à juste titre une autorité indiscutable. A ceux-là seulement, car beaucoup prennent et portent ce titre et ne sont que des gens ignorants, alors que cette qualité ne devrait être confiée, comme un sacerdoce, qu'aux hommes ayant fait leurs preuves d'intelligence et de sagacité.
Je l'ai dit souvent : les experts devraient former une société et n'admettre dans le sein de leur corporation que des personnes reconnues aptes après examen préalable, à remplir ces délicates et difficiles fonctions. La loi a créé des commissairespriseurs offrant des garanties. Le pubHc, à son tour, pourrait fonder un syndicat d'experts. Les uns se compléteraient ainsi par les autres. On y viendra, j'en ai la conviction.
Enfin ce volume imparfait n'est pas évidemment le dernier mot sur la question, car les procédés d'hier ne sont pas ceux de demain. Du jour où une chose nouvelle prend faveur, le truquage s'en empare, avec ses surprises et ses perfidies. Ce • genre de perversité est dans la nature humaine. Aussi nul ne sera plus heureux que l'auteur de ce livre s'il a ouvert par ses études la voie à d'autres travaux plus complets et plus savants que les siens. — Que l'on continue cette œuvre, et l'on finira par avoir raison des coupeurs de bourses et des truands de la curiosité. Quant à moi, je n'ai pas la prétention de faire disparaître complètement la contrefaçon, mais j'en aurai au moins, par ce livre, singulièrement gêné l'essor. — C'est du moins ma plus vive et ma plus sincère espérance.
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Note 1 (page 24).
M. Michel Hardy, de Périgueux, correspondant du ministère de l'Instruction publique, a publié le récit suivant :
Dans une visite à Saint-Acheul en 1871, voyant que je cherchais des silex taillés, les ouvriers m'entourèrent et m'offrirent à qui mieux mieux des silex recueillis par eux dans la balastière. Sans dire mot, je me mis à diviser chaque lot en deux parts ; ma besogne terminée, je leur dis :
« Voilà de ce côté des silex que vous avez trouvés bien réellement tels qu'ils sont, et je suis prêt à vous les acheter. Quant aux autres, c'est vous-mêmes qui les avez taillés. »
Ils se mirent d'abord à protester très hautement; puis, voyant mon assurance, ils passèrent aux aveux, me disant :
« Heureusement pour nous, tous les antiquaires ne s'y connaissent pas aussi bien que vous ».
Note 2 (page 24).
M. R. de Mariecourt a raconté comment procède à Amiens l'industrie de la contrefaçon préhistorique pour les pièces de type.
« Sortant de la rue Saint-Fuscien et tournant à gauche, on rencontre au bout de quelques centaines de mètres une carrière oii le contremaître, comme l'araignée qui guette sa proie, interpelle les passants
qui ont l'air de chercher par terre et leur propose des langues de chat.
La proposition est accueillie. On demande à voir la marchandise.
« Vous avez de la chance, dit le contremaître, je viens justement d'en découvrir une, et hier j'en ai trouvé deux qui sont fort belles. Revenez demain, je préviendrai plusieurs camarades qui en ont aussi à vendre. »
On marchande un peu pour la forme, et le rendezvous est pris.
Les trois haches sont fausses, je tiens les éléments d'une enquête et j'en suis ravi.
Un peu plus loin, toujours en suivant la même route, rencontre d'un groupe de carriers travaillant près du cimetière. Là se trouvait un lot de haches authentiques.
Je continue mon chemin, et j'interpelle les ouvriers.
Tous, sans exception, connaissaient des haches et promettaient de fournir les pièces demandées, mais :
« Nous les avons chez nous, disaient-ils, et demain nous vous les donnerons ».
Le lendemain, visite au contremaître, qui était avec une dizaine de ses camarades munis de haches, les unes sincères, les autres fabriquées le matin ou la veille au soir, c'est-à-dire depuis qu'ils avaient reçu la commande du contremaître.
« Nierez-vous, leur dis-je, que ces pièces, sauf deux ou trois, soient fabriquées à l'instant par vous? Croyez-vous que je sois votre dupe? Je voulais me procurer des échantillons de votre industrie, et je vous payerai bien les haches véritables, mais celles-là seulement. »
Un de ces hommes me répondit avec une sorte de cynisme :
« Nous ne trouvons pas comme cela, du jour au lendemain, et sur commande, des langues de chat travaillées. Nous en fabriquons pour vous faire plaisir. Si vous les achetez, c'est que probablement vous en tirez profit. Vous comprenez que le hasard seul nous fait trouver les vieilles, et que celles-ci sont assez
NOTES ET PIÈGES JUSTIFICATIVES. 593
rares. Quand on nous fait une commande, nous prévenons les camarades. Quelquefois il se trouve que nous avons de vraies pièces; on fabrique les autres^ et nous vendons le tout en bloc. Trouver une hache vieille est une chance qui ne nous donne aucune peine, tandis que les neuves exigent du temps et du travail. Voilà pourquoi, sous peine de n'y rien gagner, nous ne livrons pas les unes sans les autres. »
J'appris d'eux que les ouvriers d'une même carrière mettent en commun profits et pertes (ces dernières ne sont pas à redouter). On amasse les trouvailles et le produit des fabrications chez un cabaretier, et lorsque ce tas forme une masse imposante on le vend. Le produit de la vente se répartit entre les membres de l'association. Ils ne travaillent pas individuellement, et l'un n'est pas plus honnête que l'autre.
Ils m'écoutèrent avec une incrédulité railleuse quand je leur dis qu'ils se livraient à un trafic illicite et répréhensible. Avec cet accent picard et cet air finaud bien connu ils répondirent :
« Nous ne cherchons à tromper personne; mais les acheteurs, que font-ils de nos pièces? »
J'ai su depuis que le dimanche ou dans les heures de loisir un groupe d'ouvriers se réunit dans la carrière et travaille des pièces. L'ouvrier choisit un rognon de silex dont la forme lui paraît avantageuse. Armé d'un marteau, à l'aide d'une série de petits coups il produit une sorte d'ébranlement moléculaire qui facilite le détachement de grands copeaux d'équarrissage. Ensuite, dépouillé d'une partie de son cortex, à cause des chocs violents et répétés au talon, la pièce est séparée et perfectionnée, toujours par des coups dirigés obliquement dans le sens longitudinal de la pièce. Au bout d'un quart d'heure, celle-ci pourrait être livrée au commerce.
Les plus habiles enfouissent leurs produits dans la couche argileuse de la carrière, pour empêcher de reconnaître l'absence de la patine et du vernis antique.
Ensuite, pour arriver à lustrer les pièces et à aplatir les aspérités de la taille, les ouvriers les frottent longuement contre leurs pantalons.
Si accidentellement un rognon de silex brisé s'est trouvé patiné par le temps sur la coupure brisée, ils profitent de l'accident pour continuer le travail.
J'ai raconté cela en rentrant à Amiens, on se mit à rire et l'on me dit :
« Il y a plus de vingt ans que l'on fabrique des haches à Amiens, et que les marchands les achètent aux ouvriers pour les revendre. Quels sont les coupables? tous les ouvriers sans exception employés aux carrières. Ne croyez pas que ceux qui vous ont vendu des pièces anciennes soient plus honnêtes que les autres. Le hasard a fait qu'ils en avaient quelques-unes de disponibles au moment où vous leur en avez parlé. Retournez les voir demain, et ils en auront fabriqué en attendant votre visite pour les besoins de la circonstance. Fouillez vous-même si vous voulez, mais ne croyez pas à l'authenticité de vos trouvailles. Ils auront enterré leurs pièces pour vous allécher. Si vous vous adressez aux tribunaux, ceux-ci auraient affaire à toute la population ouvrière d'Amiens et à tous les marchands d'antiquités. »
Note 5 {page 159).
Depuis que ces lignes ont été écrites, nous avons eu la satisfaction de lire dans le Journal des Arts un excellent article, sans doute inspiré par notre idée.
Pour remédier au déplorable état de choses dans lequel le commerce de la peinture semble arrivé, et surtout pour arrêter les progrès chaque jour croissants de la contrefaçon et du truquage en matière d'art, les peintres ont eu la pensée de se réunir en association. Elle s'organiserait sous le titre de Société de Saint-Luc j dans le but de fournir aux collectionneurs et acheteurs les renseignements et les certificats les plus détaillés sur la valeur et l'authenticité des tableaux des peintres français contemporains.
La société apposerait, après examen, son cachet sur les toiles soumises aux jugements d'experts sérieux et choisis aux voix. La signature du peintre
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. 595
serait contrôlée et inscrite, avec une description sommaire du tableau, sur des registres exclusivement consacrés à cet usage.
De telles mesures gêneraient beaucoup les contrefacteurs, en arrêtant l'envahissement du mal et en faisant peu à peu disparaître les fraudes. Ce serait un immense service rendu aux arts et même aux commerçants véritablement sérieux.
Peintres, amateurs ou collectionneurs, critiques, experts, tout le monde y gagnerait assurément.
Aujourd'hui, lorsqu'un tableau vendu est discuté, on arrive difficilement à une opinion précise. Critiques et experts justifient une fois de plus l'axiome latin : Adhuc sub judice lis est.
Après quelques années d'exercice, la Société de Saint-Luc ferait à jamais disparaître toute discussion, en publiant la liste complète des ouvrages d'un peintre, avec le nom des acheteurs qui les possèdent.
En un mot, la création de ce bureau d'expertises répondrait à de véritables besoins, et justifierait entièrement les vues que j'ai émises à la fin de mon chapitre.
Note 4 (page 169).
Le docteur Foresi, de Florence, raconte ainsi l'histoire de ce chef-d'œuvre dans sa brochure intitulée : La Tour de Babel.
Nous traduisons littéralement le texte italien : « Lorsque l'antiquaire Freppa fut sur le point de cesser son commerce, il me montra une tête en plâtre qui me causa un grand étonnement.
— Qu'est-ce que c'est que ça? lui demandai-je.
— C'est la tête d'un buste que je possède et que je vous montrerai quand Bastianini l'aura restauré.
Deux mois après, j'aperçois le fameux buste, que j'admire, mais que je déclare sorti de la tète et des mains de Bastianini.
Freppa ne peut pas le nier.
Je lui demande le prix. Il me répond : — 1000 francs. Je lui en offre 500. — 11 les refuse. Pour 600 francs,
le Benivieni aurait été à moi, mais je craignais la reproduction.
A cette époque vint à Florence M. Rivet; il vit le Benivieni, mais il ne voulut pas l'acheter, ayant appris par un employé de Freppa que le buste était moderne.
Cependant, en passant par Milan, il en parla à M. de Nolivos, qui s'y trouvait, et lui proposa d'aller voir le Benivieni, de l'examiner attentivement et de Tacheter en compte à demi s'il le croyait une œuvre de valeur.
Arrivé à Florence, M. de Nolivos s'empressa d'aller chez Freppa. En dix minutes, l'affaire fut terminée. M. de Nolivos offrit à M. Freppa la somme de 700 francs, qui fut acceptée, mais à la condition de participer au bénéfice qu'aurait pu donner le Benivieni en cas de vente, part qui fut fixée à la somme de 1000 francs. « J'accepte », répondit M. de Nolivos.
Voilà le buste emballé et partant pour Paris.
Nous sommes à l'Exposition rétrospective organisée, en 1865, dans le palais des Champs-Elysées, par les soins de l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie.
Quel fut l'objet qui, plus que tout autre, reçut les suffrages de la foule et même de l'empereur des Français? Le Benivieni de notre sculpteur Bastianini.
Trois ou quatre mois après, si je ne me trompe, la magnifique collection d'objets d'art et de curiosité de M. de Nolivos est mise en vente à l'hôtel Drouot. Le buste du poète florentin Jérôme Benivieni reste adjugé à M. le comte de Nieuwerkerke pour la bagatelle de 13000 francs! C'est moi qui donnai à Bastianini la nouvelle de cette victoire qu'il venait de remporter sur les grandes intelligences françaises et sur les malins de l'hôtel Drouot. Il se montra content de prime abord, mais il devint morne quand je lui répétai : « 13000 francs. »
Freppa, au contraire, prit un air gai, sachant que, selon la convention, il toucherait la somme de 1000 francs au moins.
Les antiquaires, et surtout plusieurs artistes de
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
Florence, se réjouirent avec leur collègue et se moquèrent du directeur du Louvre et de toutes les dupes qui, dans l'enchère, poussèrent le Benivieni à une somme si extraordinaire. Après cinq ou six jours, la fièvre se calma. S. A. I. le prince Napoléon, accompagné par M. Adrien de Longpérier, me fit l'honneur, le 15 mars 1866, de monter chez moi pour visiter ma collection d'objets d'art. M. de Longpérier me demanda en présence du prince si je croyais le Benivieni acheté par M. le comte de Nieuwerkerke une œuvre du quinzième siècle ou une imitation. Je lui répondis que le Benivieni n'était que le portrait d'un fabricant de cigares, habillé et coiffé selon la mode du quinzième siècle, fait par le sculpteur florentin Giovanni Bastianini.
Le prince et M. de Longpérier se mirent à rire.
Un jour du mois de mai suivant, M. le comte de Nieuwerkerke me fit l'honneur de me recevoir chez lui, et, avec une courtoisie exemplaire, il me montra un à un tous les objets de sa magnifique collection alors naissante. J'aperçus au milieu d'un vaste salon, en le traversant, le Benivieni; mais le comte ne me le montra pas.
Peut-être craignait-il de m'entendre répéter la même histoire qu'en peu de mots j'avais contée au prince Napoléon et à son compagnon de voyage, M. Adrien de Longpérier, deux mois auparavant.
Arrivons aux premiers jours de Tannée 1867.
Voici encore MM. Rivet et de Nolivos à Florence, à la recherche, probablement, d'un autre Benivieni ou d'un buste semblable.
Je ne sais par quel hasard M. de Nolivos fut amené dans l'atelier du sculpteur Bastianini. Le fait est que cet artiste se trouva bafoué par ce monsieur de la manière la plus cruelle. « Et vous, dit-il à Bastianini, vous osez vous dire l'auteur du Benivieni acheté à ma vente par le comte de Nieuwerkerke? Allons donc, vous n'êtes qu'un imposteur. Je vous conseille de faire un voyage à Paris et de vous présenter aux connaisseurs et aux amateurs comme le créateur du
Benivieni. On vous rira au nez, soyez-en sûr, et peutêtre vous mettra-t-on à Charenton. »
A ce point, je devrais raconter la scène un peu trop scandaleuse que M. de Nolivos eut la faiblesse de provoquer dans l'atelier d'un artiste honnête et très habile. Il nous suffira de dire que, sans la présence de personnes amies de tous les deux, la chose se serait très mal terminée.
Dès ce moment, M. Bastianini se mit à recueillir des documents pour prouver que l'auteur du buste en terre cuite de Jérôme Benivieni était bien lui. Ces documents, il nous les a confiés et nous les publions aujourd'hui. Maintenant nous dirons quelques mots à ces messieurs qui sont à la direction des musées impériaux. « Le buste de Jérôme Benivieni, placé au Louvre par des circonstances que j'ignore, ne doit pas y rester; il faut se décider à l'ôter; màis en le retirant du voisinage des chefs-d'œuvre qui l'entourent dans ce moment-ci, vous ne pourrez, faute de tomber dans une affreuse contradiction, que l'envoyer au Luxembourg ou à l'École des beaux-arts pour servir de modèle d'étude aux jeunes artistes. »
Note 5 {page 172).
Un groupe de clodion
De Clodion? Est-ce certain? Le procès, exposé à la barre de la 1'" chambre du tribunal de la Seine, est tout entier dans cette question. M' Duverdy, avocat demandeur, a exposé les faits. Laissons-lui la parole :
« Ma cliente. M-"' Boiss, marchande de curiosités à Paris, achetait en 4875, à M. du Boullay, conservateur du musée d'antiquités de Bouen, une terre cuite représentant un satyre et une bacchante, avec un enfant et des attributs. Le prix demandé avait d'abord été de 50000 francs. On tomba d'accord à 12000. L'œuvre était signée; elle . portait la date de J769. M""" Boiss, experte en curiosités, l'est beaucoup moins
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
en matière d'art. La signature lui inspirait la plus entière confiance.
« Le groupe est exposé dans le magasin de M™' Boiss. Quelques personnes expriment des doutes sur son authenticité, mais timidement. Aucun acquéreur ne se présente. En 1877, un amateur plus fin que les autres est frappé de ce que Fœuvre ne porte pas le cachet du talent de Clodion, n'en a pas la touche si personnelle. Cet incrédule retourne le groupe dans tous les sens; à force d'investigations, il remarque que la portion de terre cuite séparée et datée n'est pas du même grain que le reste. En examinant de plus près encore, il voit que cette portion de terre a été rapportée, encastrée dans le rocher qui forme la base du groupe, sans en avoir fait primitivement partie. Une petite plaque de terre cuite, portant la signature de Clodion et la date de 1769, a été habilement scellée dans la partie inférieure du sujet.
« Armé d'une pointe de canif, le connaisseur essaie de voir comment est fait ce scellement ; en grattant doucement, avec précaution, il fait sauter des débris d'un enduit de peinture jaune qui recouvre le pourtour de la partie rapportée, et il fait apparaître le plâtre révélateur.
« Donc, il est bien constant que si la signature est vraie, si la date est authentique, elles ont été rapportées et appliquées après coup.
« Ainsi vinrent se continuer par le fait même les doutes des amateurs et les hésitations des acheteurs. M. du Boullay connaissait-il ce fait grave ? On pourrait se le demander en présence de ce détail caractéristique. Tout le monde sait que les terres-cuites sont creuses à l'intérieur. Or, le groupe en question est rempli de plâtre, et M. du Boullay semblait tenir tout particulièrement à ce plâtre, car il avait vendu le groupe sur un socle en velours, et il recommandait à M"'^ Boiss de le laisser toujours sur ce socle.
« Mais quelle est la conséquence, pour M™' Boiss, au point de vue de la vente de l'objet, de ce « truquage », comme on dit en argot d'atelier? C'est de rendre douteuse la paternité de l'œuvre attribuée à
Clodion, et l'on conçoit toutes les hésitations qui se produisent devant cette signature détachée d'une œuvre quelconque et rapportée sur celle-ci sans savoir qu'elle est réellement de l'artiste lui-même.
« La résiliation de la vente doit être prononcée, car il y a erreur sur la substance de la chose vendue ».
Telle est la demande. La réponse offre, pour le moins, autant d'intérêt. Écoutons M*' Senard, avocat de M. du Boullay :
« Qu'y a t-il dans cette cause, si ce n'est de la mauvaise humeur et du dépit de la part d'une femme qui a fait une spéculation qui ne lui a pas réussi ? Et l'on a espéré exercer une certaine pression sur mon client, qui est un homme grave, sérieux, tenant à sa réputation, que Ton a cherché vainement à atteindre par ce procès. Conservateur du musée d'antiquités de Rouen, appelé à concourir à l'organisation de la plupart de nos grandes expositions artistiques, il s'est acquis un renom, presque une célébrité, parmi les plus fins et les plus habiles connaisseurs.
(( Or, il se serait fait d'abord duper lui-même, et par qui? par l'honorable M. Denière, qui lui avait vendu un Clodion qui n'est pas un Clodion ! Et puis, il aurait cherché à faire une dupe à son tour, et ce serait M""^ Boiss ? Non. On a espéré, comme je le disais, amener M. du Boullay à composition par la menace de l'audience, et d'ailleurs on a fait ce calcul que c'était un jeu à qui perd gagne. En effet, si M™^ Boiss gagne son procès, elle rend un groupe qui a cessé de lui plaire, elle rentre dans son argent; le perd-elle, au contraire, votre jugement servira de brevet d'authenticité à son groupe et lèvera tous les scrupules.
« C'est en 1872 que M. du Boullay avait vu dans l'arrière-magasin de M. Denière l'œuvre de Clodion, il avait été frappé de son originalité. C'était un objet d'art qui, à franchement parler, ne pouvait trouver place que dans le cabinet d'un vieux garçon assez amateur pour lui sacrifier la morale, ou dans le musée secret de Naples, ou enfin dans la collection de quelque Anglais à la recherche de certains sujets. M. Carrier-Belleuse a ainsi qualifié ce groupe : Un sa-
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
tyre lutinant une nymphe. Le sujet est léger, mais M. du Boullay est un amateur d'œuvres d'art qui reçoit des amis capables de les admirer, quelles qu'elles soient, sans la moindre gène.
« Ce groupe était donc dans Farrière-boutique de M. Denière, qui ne pouvait guère l'exposer à sa vitrine.
« M. du Boullay le voit, l'admire et l'achète. Comme il y avait des réparations à faire, on convient que c'est M. Carrier-Belleuse qui en sera chargé. Une fois terminé, remis en bon état, le groupe est transporté chez son nouvel acquéreur, qui invite les amateurs à venir le voir.
On ne s'en fît pas faute; il en vint et des plus distingués. Mais toujours la même réflexion les arrêtait au moment d'acheter: qu'en feraient-ils? On ne peut pas en effet mettre cela partout, l'exposer à tous les regards; il faut un emplacement spécial, un cabinet secret, si ce n'est un musée secret.
« Qu'a fait M'"'' Boiss ? Elle a acheté le groupe ellemême. Elle l'a payé 12,000 francs, et on lui a donné le reçu que le tribunal connaît. Depuis, quatre années s'étaient écoulées sans la moindre réclamation. M^' Boiss avait gardé le plus complet silence. Mais il est arrivé que le groupe n'a pu être vendu. Toujours la difficulté du sujet ! Comment mettre un pareil groupe chez soi quand on a de la famille. »
Cet embarras, selon M*" Senard, serait l'unique motif du procès. M. Raveton, représentant M. Denière, mis en cause, s'est exprimé en ces termes :
« Clodion, messieurs, est un excellent artiste de la fin du dix-huitième siècle, dont les biographes ont dit que, malheureusement, il avait souvent profané son talent par des sujets obscènes.
« En 1868, M. Denière reçut la visite d'un brave homme du département de l'Aube, qui s'arrêta devant sa porte avec sa voiture. Il avait loué, lui dit-il, une maison de campagne à une grande dame russe qui était retournée dans son pays sans le payer. Toutefois, avant de partir, elle lui avait remis un objet d'art qu'elle estimait fort, et qui valait, suivant elle,
plus qu'elle ne lui devait. Lui n'en savait rien, et le moindre ducaton aurait bien mieux fait son affaire.
« Ce n'est pas que l'objet ne fût pas beau, paraît-il, au contraire; mais il était impossible à garder chez lui, dans sa famille, au milieu des gens du pays, qui jasaient à cause du sujet. Et sur l'invitation de mon client, notre homme tira du fond de sa voiture le groupe en question, M. Denière l'admira, en artiste qu'il est; comme il est presque impossible de le couler en bronze, comme il ne serait pas prudent de l'exposer à une vitrine, il hésitait à le prendre. Mais le propriétaire insista tellement, que le négociant finit par consentir à le garder pour tâcher de le vendre, et ce ne fut qu'au bout de quatre ans que M. duBoullay, l'ayant vu, l'acheta 4,000 francs.
« Le bourgeois du département de l'Aube reçut 5,600 francs de M. Denière; celui-ci ne toucha pour ses frais de garde et de commission que 400 francs.
« Aujourd'hui, toute cette histoire vaut un procès à M. Denière. Sur la demande en garantie, je n'ai qu'une chose à dire : on nous réclame 12,000 francs, c'est-à-dire le prix payé par M'"^ Boiss à M. du Boullay, quand nous n'avons vendu que 4,000 francs. C'est donc cette somme seulement que nous devrions, dans tous les cas, être condamnés à restituer, et non pas 12,000 francs.
« Sur le fond même du débat, je m'associe pleinement aux observations qui vous ont été présentées par l'avocat de M. du Boullay, et je craindrais de les affaiblir en y insistant. »
Le substitut, M. Brugnon, a conclu au rejet de la demande de M™" Boiss. Le tribunal prononcera aujourd'hui samedi.
(Le Temps.)
Note 6 {page 186).
Il y a quelques années, M. Barre, marchand de tableaux et d'articles de curiosités, et de plus expert à l'hôtel des commissaires-priseurs, achetait de M. Ja-
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marin, qui fait le même commerce, un plat dit : Vieux Rouen, pour un prix de 1,000 francs. A coup sûr, si un acheteur est réputé connaître la marchandise, j c'est bien M. Barre, en raison de la grande expérience ! qu'il a acquise dans son commerce et dans les nombreuses expertises dont il est journellement chargé. Aussi son plat Vieux Rouen lui parut-il d'une authenticité si incontestable, qu'il le revendit 1200 francs à un acheteur non moins convaincu que lui de son origine.
Mais nous vivons à une époque où les convictions n'ont plus la moindre ténacité, même en matière d'œuvres artistiques. On collectionne les objets les plus ébréchés; on se passionne pour un bibelot; on se ruine pour être possesseur d'un bouquin dont les exemplaires sont introuvables, pour un tableau, œuvre oubliée de Raphaël, et un beau jour un ami, un bon camarade, admis à visiter votre collection, vous déclare que vous n'avez qu'un pot sans valeur, un bouquin qu'on rencontre sur les quais, un tableau fabriqué dans un atelier de sixième ordre, et que, finalement, votre vendeur s'est moqué de vous.
Une lutte s'engage entre votre amour-propre blessé, qui vous fait hésiter à reconnaître que vous vous êtes laissé tromper, et le désir bien naturel que vous avez de reprendre la somme fabuleuse que vous avez payée, contre restitution de l'objet qui ne mérite plus que votre mépris. Ce dernier sentiment finissant par avoir le dessus, vous courez chez votre vendeur, mais là des difficultés inattendues vous arrêtent. Est-ce bien le même plat, le même livre, le même tableau qui ont fait l'objet du marché conclu? les rapportez-vous, d'ailleurs, dans le même état où ils vous ont été livrés? vous a-t-on vendu avec garantie d'authenticité? n'y a-t-il pas une limite, une sorte de prescription à vos réclamations?
11 faut croire, dit la Gazette des Tribunaux, que M. Barre n'a pas fait de semblables objections. à son acheteur; car il affirme avoir annulé le marché et repris le vieux plat contre restitution du prix payé. Mais, à son tour, il s'est adressé à son vendeur,
M. Jamarin, et lui a demandé de se conduire avec la môme délicatesse en rendant l'argent et en reprenant son plat.
Pour qui me prenez-vous? a répondu M. Jamarin, est-ce que je me trompe^ moi? est-ce qu'on trompe un homme comme vous, M. Barre, expert attitré de rtiôtel des commissaires-priseurs, et qui nous vendez chaque jour, à la criée, des masses de Vieux Rouen avec le sérieux le plus imperturbable? Le plat que vous me servez ressemble à tous les vieux plats, et vous voulez que je me souvienne que c'est bien le môme plat que je vous ai livré il y a six années !
Et M. Jamarin lui dit beaucoup d'autres choses encore; mais la fin de son discours était : « gardez votre vieux plat. »
M. Barre n'a pas voulu garder son vieux plat, et, * laissant de côté toute question d'amour-propre d'expert dont l'habileté a été surprise, il a assigné M. Jamarin en restitution du prix de mille francs, avec offre de lui remettre le vieux plat en litige.
Le Tribunal de commerce de la Seine, après avoir entendu M' Caron, agréé de M. Barre, et M' Schayé, agréé de M. Jamarin, a rendu le jugement suivant : « Le Tribunal,
« Attendu que Barre expose qu'en août 1875 il a acheté moyennant le prix de 1000 francs à Jamarin un plat de faïence qui lui aurait été vendu pour du Vieux Rouen; qu'il aurait été constaté que ce plat est de fabrication moderne, d'une valeur bien inférieure à celle vendue; qu'en conséquence il demande le remboursement des 1000 francs par lui payés, faisant offre de restituer lui-môme ledit plat;
« Attendu que, quand bien même l'ide/idité du plat serait constatée, il ressort des débats que le plat dont il s'agit a été vendu sans aucune garantie d'origine ni d'ancienneté; qu'il n'est pas d'ailleurs justifié, comme le prétend Barre, erreur sur la chose vendue;
« Attendu que Barre, expert en objets d'art, avait plus que tout autre les connaissances nécessaires pour apprécier la valeur dudit objet; qu'il Fa revendu lui-même à un tiers pour 1*200 francs; que vainement
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il objecte qu'il aurait été obligé d'annuler cette vente en reconnaissant qu'il y avait eu erreur sur la chose vendue; que le tribunal n'a pas à examiner les motifs qui ont fait agir ainsi Barre vis-à-vis de son acquéreur; mais qu'il convient de reconnaître que cette résiliation volontaire ne saurait lui donner le droit de demander celle de son marché avec Jamarin;
« Attendu, en outre, que la vente faite à Barre remonte à six années; qu'il a pu y avoir depuis des variations de prix dans les faïences de Rouen; qu'aucune fraude n'étant justifiée, il n'y a lieu à prononcer la résiliation du marché; qu'en conséquence la demande en restitution ne saurait être accueillie;
(( Par ces motifs,
« Déclare Barre mal fondé en sa demande, l'en déboute et le condamne par les voies de droit aux dépens. »
{Journal des Débats.)
Note 7 {page 2^21).
Parmi les fausses pièces de Sèvres beaucoup ont reçu des fonds partiels; d'autres présentent un médaillon à figure à la place où s'épanouissait primitivement un bouquet; des « oiseaux en terrasse » ont été entourés d'un paysage.
Voici comment on s'y prend pour opérer ces transformations : afin de rendre la surface à décorer aussi nette que possible, on use les fleurs ou les bouquets dont elle était originairement parsemée; souvent la couleur a pénétré à travers la couverte; c'est un mal, mais à côté est le remède.
Grâce à sa facilité d'imbibition, la pâte s'est saturée d'une telle quantité de glaçure, qu'en remettant à la moufle, une fois la nouvelle peinture faite, il ressort assez de cette glaçure pour fixer la couleur et pour rendre à la pièce un lustre suffisant. Pourtant la parcimonieuse dispersion du vernis silico-plombique donne à cette peinture un aspect plus sec, moins fluide qu'au décor original. Quant au mode
d'exécution, c'est ici le lieu de rappeler avec insistance le style peint, empâté^ gouaché, des œuvres primitives de Vincennes et de Sèvres, si différent du procédé lavé^ pointillé^ à lumières conservées de la miniature, qu'on a employé depuis sur la porcelaine dure; cette seule distinction aiderait à reconnaître bon nombre de pièces falsifiées.
Mais il est des marques presque inévitables du passage frauduleux à la moufle, de toute pièce ancienne. Si cette pièce a été dorée, le métal tend à se réduire au feu; il se ternit, se gâte, et demande ensuite des retouches faciles à constater. Si l'or ancien était absent ou a été précédemment enlevé et remplacé, il se manifeste un autre signe certain : la porcelaine tendre a une tendance singulière à s'approprier les corps gras mis en contact avec elle, le simple toucher dépose à la surface une matière que le feu transforme en charbon animal, et qui forme sur le blanc ou la peinture une série de points noirs très sensibles à l'œil nu et plus appréciables encore à la loupe. En fabriquant la porcelaine tendre on prend tous les moyens possibles pour éviter ce défaut ou pour Fatténuer dans ses effets : mais nulle précaution ne saurait en préserver entièrement des vases imprégnés par l'usage, usés par le temps, et déjà couverts d'une patine respectable.
Les surdécorateurs comptent bien d'ailleurs sur l'inattention et la confiance, souvent même ils négligent d'effacer certains détails étrangers à leurs nouvelles compositions, et passent hardiment un fond turquoise ou vert tendre sur des portions de terrasses brunâtres qui repoussent ou se dénoncent par un relief sensible.
(Jacquemart. Histoire artistique, industrielle et commerciale de la porcelaine.)
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Note 8 {page 284).
Déposition de M. Chastes daiis Vaffaire Vrain-Lucas.
« Il y a longtemps déjà, plus de huit ans, M. Lucas s'est présenté chez moi, il se disait de Châteaudun; comme je suis de Chartres, nous étions presque du même pays, je le reçus. Il me dit qu'il était chargé de placer de la part d'un collectionneur une grande quantité de manuscrits et de livres d'une grande valeur, et, tout particulièrement, des lettres autographes. La première pièce qu'il m'apporta fut une lettre de Molière, qu'il me fît payer assez cher, 500 francs, puis une de Rabelais, une de Racine, à 200 francs chaque. Cette collection, me disait-il, avait été formée par M. le comte de Boisjourdain, qui, émigrant en 1791 et passant en Amérique, avait fait naufrage et avait péri; mais sa collection avait été sauvée, une partie seulement avait été endommagée par l'eau, mais pouvait encore se vendre.
Depuis ces premiers achats, je n'ai rien refusé de ce qu'il m'a apporté, et je l'ai toujours payé; quand je ne le payais pas, nous faisions des échanges où je perdais toujours, car contre de bons ouvrages que je lui donnais, il ne me fournissait que des pièces reconnues fausses depuis.
En huit ans, je lui donnai plus de 140 000 francs, sur lesquels il me disait que le propriétaire de la collection lui donnait 25 pour 100.
Indépendamment de cette somme de 140000 francs, je lui ai donné aussi des gratiflcations, ou fait des dons, ou consenti à lui faire des prêts. Souvent il m'apportait des lettres autographes par centaines, il y en avait de doubles, de triples, de quadruples; il me disait que c'étaient des copies de celle qu'il me présentait pour être l'original. Cela m'était bien égal d'avoir des copies ; du moment que je tenais l'original, il était tout simple d'admettre qu'on en eût fait des copies. C'est ainsi que j'avais plusieurs copies de Marie de Médicis, à
l'intervention de laquelle, si on en croit la lettre, était due la grâce accordée à Galilée par le pape. Dans toutes ces lettres, il y avait beaucoup de concordance. Avec la plus grande bonne foi, j'ai invité mes confrères de l'Académie des sciences à prendre connaissance d'une grande quantité de ces lettres, comme aussi je les montrais à tous les savants étrangers qui me tombaient sous la main.
M. Lucas me raconta un jour que Louis XVI, qui était aussi un collectionneur, n'ayant plus le temps de s'occuper de sa collection, avait envoyé au grand collectionneur M. le comte de Boisjourdain cinq ou six mille pièces fort curieuses. Vous savez ce qu'il est arrivé des deux lettres de Pascal par moi communiquées à l'Académie. Après la déception dont M. Lucas m'avait ainsi rendu victime, je me suis exécuté de grand cœur; j'ai écrit partout la mystification dont j'avais été l'objet, pour que d'autres ne fussent pas trompés après moi ; j'ai fait plus, j'ai envoyé un grand nombre de copies photographiées de ces lettres, et cependant l'idée de me plaindre de M. Lucas ne m'était pas encore venue. C'est parce qu'il ne me remettait pas trois mille pièces qu'il me devait et que je lui avai§ payées, que j'ai craint qu'il ne les fît passer à l'étranger, et que je l'ai menacé; ses réponses ne m'ayant pas satisfait, je l'ai fait surveiller, et j'ai acquis la certitude qu'il m'avait indignement trompé.
M. le Py^ésident. N'était-il pas déjà surveillé à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où il allait fréquemment, et où on le soupçonnait de certains détournements de fragments de livres ou de manuscrits à l'aide de ciseaux?
Vous lui avez fait des dons et des prêts, dites-vous : dans quelle mesure?
M. Chasles. Oui, monsieur le président ; je ne parlerai pas des dons, faits sous forme de gratifications, mais je lui ai fait des prêts nombreux. Une fois, je lui ai prêté 400 francs; une autre fois, il est venu me dire qu'on allait lui vendre ses meubles, qu'il lui fallait 800 francs; je les lui prêtai; j'avais une grande confiance en lui; nous étions du même pays, je le croyais
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incapable de me tromper. Enfin, un jour, j'ai voulu régler avec lui, et il m'a fait une reconnaissance de 5 880 francs.
Indépendamment des prêts d'argent, je lui ai prêté aussi des livres, entre autres un livre précieux du xv^ siècle, contenant 40 miniatures; il l'a vendu.
M. le Président. Combien ?
Le sieur Lucas. 100 francs.
M. le Président. Quoi! un tel manuscrit, avec 20 miniatures!
M. Chasles. Il me disait que M. Fontaine, le libraire du passage des Panoramas, en donnerait 1500 francs; et je le. crois, car il vend 900 francs des livres moins précieux qui n'ont que 5 ou 4 miniatures. Je lui avais confié aussi un La Fontaine illustré qu'il ne m'a jamais rendu. A un moment donné, dans le cours de nos opérations, je trouvai qu'il mettait beaucoup de lenteur à me livrer des pièces que je lui avais payées. Entre autres subterfuges dont il me payait souvent, il me dit que le collectionneur dont il était le mandataire s'en séparait avec peine^ qu'il voulait les lire avant de les livrer.
Note 9 {page 574).
Sous le titre de Faux apôtres du Louvre, l'écrivain qui signait du pseudonyme de Cl. Gillot dans VEvénement du mercredi 12 décembre 1885 a raconté une amusante histoire ; je ne puis résister au désir de la citer tout entière :
« Ce n'est pas, croyons-nous, porter atteinte à la réputation méritée de savoir qu'ont si justement acquise la plupart des conservateurs de nos galeries nationales, que de leur signaler les erreurs, trop souvent motivées par la ruse perfide, qui peuvent s'être glissées dans l'admirable ordonnance de leurs musées. S'ils ne sont pas absolument infaillibles, cela prouve-t-il qu'ils n'ont pas une très réelle compétence? Euxmêmes le comprennent si bien qu'ils sont les premiers à profiter des recherches des autres savants qui les
entourent. S'il y a eu de la part de ceux-ci supercherie ou erreur distraite, ceux-là finiront bien par le découvrir, ne fût-ce que par la renommée publique, et s'empresseront de remettre les choses en l'état, autant du moins qu'il sera en leur pouvoir.
c II y a un an, nous avions l'occasion, dans VÉvénement, de signaler au public un prétendu sceptre de Charlemagne que Napoléon P' tenait à la main pendant la cérémonie de son sacre, et qui n'était autre que le bâton d'un chantre du xiv*" siècle, gratté, redoré et recouvert de velours. Cet objet, qui figurait, qui figure encore dans la galerie d'Apollon, devait sa transformation à une flatterie de plus ou moins bon aloi faite à l'empereur et roi par M. Gay, avec la complicité du ministre Denon. Il y avait fraude; il était bon de la démasquer, et, si le sceptre faux est toujours là dans sa vitrine, du moins l'étiquette qui l'accompagne en a modifié la destination.
« Aucune fraude, au contraire, n'apparaît dans le cas que nous signalerons à présent, et cependant nous estimons qu'il faut que justice soit faite.
<c Voici les faits — un événement actuel nous les rappelle :
« Il vient de mourir dans le Doubs, à Pont-de-Roide, son pays natal, un sculpteur aussi modeste que distingué, trois fois médaillé aux expositions annuelles pour ses œuvres, mais qui surtout, à l'exemple des grands imagiers du moyen âge, s'était particulièrement adonné à la sculpture architecturale.
€ Aimé-Napoléon Perrey, outre les trois statues de l'église Sainte-Clotilde, celle de sainte Marthe à Saint- Augustin et les sculptures de l'église de Belleville, était le principal restaurateur, on pourrait presque dire l'auteur des remarquables statues de la Sainte- Chapelle.
« Expliquons-nous. Deux mots d'histoire nous permettront de le faire plus à l'aise. Douze statues d'apôtre ornaient l'intérieur de la Sainte-Chapelle jusqu'en 1793. Étaient-elles de la même époque que le monument ou postérieures à sa consécration? Ce dernier avis nous semble être certain, et si, d'après les
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comptes, on apprend que la Sainte-Chapelle fut livrée au culte en 1248, on peut supposer que c'est au siècle suivant que les douze apôtres vinrent se ranger au pied des pilastres du chœur.
« Quoi qu'il en soit, la Révolution arrive ; la basilique de la Cité devient successivement un club, un magasin de ferines et finalement un dépôt d'archives; on s'occupe de démeubler Téglise, et voilà les apôtres, déjà, nous le supposons, quelque peu maltraités par les nouveaux hôtes du lieu saint, qui sont enlevés et transportés, dans Tété de 1797, au couvent des Petits- Augustins. C'est là que Lenoir plaça ces statues avec d'autres débris de la Sainte-Chapelle, pour représenter le quatorzième siècle. Il admirait, en effet, hautement leur exécution simple et expressive, et appréciait l'intérêt qu'apportaient leurs vêtements à l'histoire du costume du temps.
« Seulement, il est à remarquer que les apôtres étaient partis douze et qu'ils n'arrivèrent que dix aux Petits-Augustins. Les statues allèrent-elles de là à Saint-Denis? On le croit, sans pouvoir le préciser; mais, en tout cas, quatre d'entre elles furent réclamées par M. de Forbin-Janson, évêque de Nancy, pour le calvaire du Mont-Valérien. En 1850, elles furent décapitées dans une émeute, puis enterrées par un homme prudent, tandis que les têtes allaient s'égarer un peu plus loin dans un autre héritage.
« Mais nous n'avons pas à suivre ici l'avatar pittoresque par lequel ont passé les douze statues de la Sainte-Chapelle. En 1850, on décida la restauration de ce précieux joyau de Fart gothique, et bientôt les douze apôtres avaient repris leur place par un miracle analogue à celui qui doit se produire au jugement dernier pour tant de corps réduits en poussière. Seulement, une couche épaisse de peinture et de dorure empêchait qu'on pût se rendre compte des restaurations. Or, six statues avaient été entièrement refaites, et deux passablement restaurées, MM. Perrey, Geot- Iroy-Dechaume, Delarue et Pascal s'étaient attachés à cette besogne, dans laquelle M. Perrey a excellé.
« Rien que de profondément juste dans cette ma-
nière de compléter l'œuvre mutilée, afin de la restituer au monument qu'elle ornait ; voici qui l'est moins :
« Le public a pu voir à l'exposition des Alsaciens- Lorrains, en 1874, une belle sculpture qui, fort admirée, considérée aussitôt par les plus autorisés de nos critiques et connaisseurs comme un des types les plus purs de l'art français du treizième siècle, et reconnue comme étant la tête de la statue de saint Marc qu'avait jadis possédée la Sainte-Chapelle.
« E. Bonaffé, un collectionneur sérieux doublé d'un écrivain charmant, était le possesseur de cette sculpture, et ce fut un concert de remerciements et d'admiration pour l'œuvre du passé quand, mû par un sentiment très généreux, il la donna au musée du Louvre, où elle a été placée dans la salle de Michel Colomb.
c( Depuis cette époque, tous les archéologues les plus en renom sont venus s'incliner devant la parfaite et pourtant si simple exécution de cette belle téte d'homme.
« Seulement, un jour arriva où M. Courajod, un très distingué et en même temps un très zélé conservateur du Louvre, rencontra M. Robert de Lasteyrie, qui fait avec tant d'autorité, à l'École des chartes, le cours d'archéologie, et qui, avec le concours de MM. de Witte et François Lenormant de l'Institut, étudie avec une implacable sévérité de la poussière du passé dans la Gazette archéologique.
« M. de Lasteyrie confia ses doutes à M. Courajod, qui lui avoua que lui-même n'en était pas exempt; on interrogea M. Bonnaffé, qui mit la meilleure grâce à avouer qu'il avait acheté la tête de saint Marc, en 1809 ou 1870, à un antiquaire qui l'avait lui-même payée 50 francs à l'adjudicataire des matériaux de la Sainte-Chapelle.
« M. Courajod, dont la sagacité est rarement pour longtemps mise en défaut, s'aperçut bientôt que cette téte avait été 7nise au point, pour employer le terme spécial. Or, cette opération n'était pas connue des sculpteurs du treizième siècle, et est, au contraire.
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toujours employée par nos sculpteurs modernes, quand ils ont à restituer une figure mutilée, à l'égard des morceaux qui leur restent.
« De cet argument, comme de beaucoup d'autres trop longs pour leur donner place ici, il résulte à peu près certainement que cette téte est moderne et de notre époque ; tout porte même à croire qu'elle a été faite en vue de la restauration actuelle de la Sainte- Chapelle, et, de là à l'attribuer à ce Perrey qui vient de mourir ou à l'un de ses collaborateurs, il n'y a qu'un pas. Une circonstance que nous ne saisissons pas aura empêché qu'on se servît de cette excellente restitution ; mais c'est là la version plus que probable.
« En attendant, ce morceau occupe toujours la place d'une sculpture du quatorzième siècle, et les hommages qu'on lui a rendus auraient probablement suffi à faire la gloire d'un de nos contemporains, qui se tait, qui s'est tu, sans doute malicieusement, heureux de la satisfaction d'amour-propre qu'un concours extraordinaire de circonstances lui a donnée.
« Il ne faut pas qu'il en soit ainsi ; cette téte est belle et mérite d'être le témoignage de la valeur de nos artistes modernes en tant que remarquables pasticheurs de Part gothique. Qu'on lui assigne donc cette place, et non celle qu'elle occupe indûment dans l'histoire de l'art. Les susceptibilités de personne n'ont rien à voir dans une semblable occurence, et nous sommes persuadé que M. Bonnaffé est le premier à être de notre avis, s'il connaît le résultat des recherches de ses confrères en archéologie.