‹ Le truquageChapitre 15 sur 21 · MINIATURES · texte numérisé non relu

MINIATURES

temps. Puis, on colle derrière, suprême précaution, du papier ancien.

Un artiste habile nommé Coblentz a fait des grisailles genre Sauvage qui se rapprochent tellement du maître, que, si ce dernier revenait sur terre, il aurait sans doute quelque peine à reconnaître ses œuvres de celles de son rival.

Le même Coblentz, dans un jour d'expansion, m'a raconté des choses bien curieuses, qu'il me semble intéressant de révéler. Le père Franck, un marchand octogénaire mort il y a quelques années, s'était fait une certaine réputation dans ce commerce de miniatures. C'était un truqueur de première force.

Lorsqu'il avait des portraits un peu pâlis, il ne craignait pas de faire mettre derrière la plaque d'ivoire, sous les joues et sous les carnations, du rouge vermillon pour leur redonner la vie.

Ce doyen de la curiosité employait souvent un vieux miniaturiste, le père Noël, qui était chargé de repeindre et d'orner le visage de toutes les figures exsangues. 11 avait un talent tout particulier pour rendre les femmes plus séduisantes, en échancrant outrageusement leur corsage; mais toutes avaient le même type de physionomie et les mêmes fautes de dessin. Il travaillait surtout avec deux couleurs et obtenait avec elles tous les effets anciens : le bleu d'outre-mer allié soit avec du vermillon, soit avec de la terre de Sienne.

Le vieux Franck fourrait sur tout cela des noms pompeux de duchesses et de princesses des cours royales, puis les mettait dans de beaux cadres d'or émaillé au réverbère, sortant de chez Chadouteau, et le tout partait pour l'étranger.

Sur la fin de sa carrière, le père Franck manquait de mémoire : il lui arriva fréquemment d'offrir à Coblentz des miniatures faites par ce dernier luimême. Seulement, depuis qu'elles avaient passé par ses mains, le prix en avait quintuplé.

Coblentz aime à vous narrer le bon tour qu'il joua en envoyant un jour un tiers vendre chez un grand marchand une miniature qu'il avait faite dans le goût de Sauvage. Le marchand l'acheta immédiatement. Peu de temps après, seconde visite, avec une nouvelle miniature dans le même goût que la première. Cette fois l'acquéreur repoussa l'offre qui lui était faite, et fit même de sanglants reproches à l'intermédiaire pour lui avoir vendu une chose moderne. Celui-ci prétexta de son ignorance.

« Tenez, dit-il, je vais vous montrer de vrais Sauvage, et il ouvrit une armoire remplie de grisailles. Elles ne sont pas signées, mais elles parlent d'ellesmêmes celles-là, » ajouta-t-il.

Or, c'étaient des miniatures de Coblentz, qui en rit encore.

Parlerai-je, en terminant, des pierres antiques que Rome, Florence et l'Allemagne continuent à graver depuis trois siècles; — des gemmes, qui exigent une longue étude pour pouvoir reconnaître l'authenticité de la taille et de la matière; — des horloges à pied de la Renaissance, fabriquées avec des ostensoirs en cuivre doré et vendues aux banquiers allemands; — des éventails à pastorales en faux vernis Martin, achetés naïvement par une grande actrice; — des broderies de Matines, si

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