‹ Le truquageChapitre 3 sur 21 · YEARS OLD · texte numérisé non relu

YEARS OLD

{Vieille de cent vingt ans).

Le commerçant fut condamné à six mois et l'ouvrier à deux mois d'emprisonnement : in hoth cases with hard lahow\ l'un et l'autre avec de « dures peines ».

Pendant l'année 1878, la « Goldsmiths' company » fit payer à plusieurs fraudeurs deux cent quarante livres d'amende pour avoir mis en vente vingtquatre fourchettes portant la marque d'essai d'une bonne période, et une fort grosse somme aussi pour un calice du temps de la reine Anne, transformé en cafetière à l'aide de manches, de pieds et d'un bec adroitement ajoutés.

Ergo caveant emptores! s'écrie l'auteur anglais.

C'est aussi mon avis.

Chaque année, les marchands hollandais qui viennent faire des ventes au commencement de la saison à l'hôtel Drouot apportent, avec une quantité innombrable de faïences de Delft et de porcelaines de Chine, une masse énorme d'objets en argent. Ce sont des vidrecomes incrustés de médailles, de grandes cafetières au bec aplati, des soupières rondes, des gobelets avec des ailes de

moulin, des couteaux au manche recourbé comme un yatagan, puis des petits jouets de toutes sortes, brocs, grilles, briquets, commodes, casseroles et poêles à frire. Tous ces bibelots^ car tel est le seul nom qu'on puisse leur donner, dédaignés par des collectionneurs sérieux, ne sont jamais dans leurs vitrines, mais ils font la joie des curieuses inexpérimentées qui en surchargent leurs étagères.

Inutile de dire que la plus grande partie de cette argenterie de pacotille provient d'une fabrication récente. La Hollande économe a été, j'en conviens, tellement richissime par ses colonies au dix-huitième siècle, que l'argent trop abondant remplaçait partout le cuivre. Tout se faisait avec ce métal, jusqu'aux pelles et aux pinces des foyers; mais il y a beau temps qu'en des jours de détresse la patrie de Rembrandt a converti en beaux et bons florins ces témoins inutiles d'une splendeur déchue.

Les anciens bijoux grecs et romains, les pendeloques émaillées de la Renaissance, les bagues épiscopales du moyen âge, l'orfèvrerie ciselée de l'école de Renvenuto Cellini, se fabriquent dans toute l'Allemagne.

Un marchand établi à Francfort occupe à l'année des ouvriers à Augsbourg pour faire du vieux. Les Russes et les Anglais de passage se rendant aux stations thermales du Rhin sont rançonnés par lui sans aucun scrupule.

On raconte même qu'il avait réussi à vendre une parure grecque en or et du plus gracieux modèle au musée germanique de Nuremberg. C'était cer-

ORFÈVRERIE

tainement Tune des plus belles étalées dans les vitrines, et à coup sûr la mieux conservée.

Malheureusement, mu bijoutier d'Augsbourg qui avait travaillé pour lui vint un jour au Musée, et prévint le conservateur de la mystification dont il avait été l'objet. — Il lui indiqua le nom et le domicile de l'ouvrier qui avait fabriqué cette parure, et la chose se termina à la confusion du grand contrefacteur.

Du reste, à part les bijoux classés dans les musées et dans les collections connues, ce que l'on peut trouver aujourd'hui esi, en grande partie, de fabrication récente. Vienne surtout fait extrêmement bien les pièces émaillées du seizième siècle.

Il y a quelques années, dans une vente hollandaise, deux acquéreurs se disputaient un pendentif d'or émaillé, formé d'une salamandre tenant dans sa gueule une perle. Après que le marteau fut tombé, chacun d'eux réclama le bijou, comme ayant donné la dernière enchère.

Pour tout concilier, M. Pillet proposa selon l'usage de remettre en vente l'objet de tant de convoitises. Le marchand qui faisait la vente, s'adressant à l'un des enchérisseurs, lui dit :

(( Il est facile de tout concilier, laissez le bijou à votre concurrent, je vous promets de vous en apporter un autre l'année prochaine. »

Les charmants bijoux du dix-huitième siècle, montres, châtelaines, bonbonnières, épingles et broches, se sont multipliés à loisir depuis quelques années.

Les broches de Fépoque Louis XVI qui brillent comme des gouttes de rosée sur les corsages de nos élégantes sont très souvent montées en roses. Les vraies se reconnaissent au sertis. Le travail ancien est doux, fait par un instrument dont la forme est perdue de nos jours; dans le travail moderne, au contraire, les angles sont aigus. Il est aisé de retrouver avec une bonne loupe le coup sec et tranchant de l'outil.

Un de nos grands marchands du boulevard recueille avec soin les roses anciennes : il a des ouvriers qui s'en servent pour garnir des émaux ou des miniatures tout ce qu'il y a de plus moderne.

Pour parfaire l'œuvre, la peau et le temps donnent l'usure nécessaire. Ne regardez pas l'anneau qui doit fixer au cou la pendeloque à l'endroit où le frottement continuel l'use! Le truqueur, prévoyant votre inspection minutieuse, a soigné tout particulièrement cet endroit.

Inutile d'ajouter que, pour achever de leur donner un cachet d'ancienneté, les pièces sont, une fois achevées, placées dans un étui en galuchat vert, emprunté à quelque vieille parure — c'est ce qu'on appelle mettre un bel habit à un truquage.

TABLEAUX ANCIENS

Dialogue entre deux amateurs. — Les tableaux passés au four. — Marouflage. — Craquelures. — Taches de mouches. — Chanci. — Repentirs. — Lavage. — Monogrammes. — Copies des maîtres italiens par Teniers le Jeune. — Deux Daniel dans la fosse aux lions, par Rubens. — Deux Léon X, par Raphaël. — Les chefs-d'œuvre dans les mansardes. — Une rente viagère pour un faux Greuze.

L'imitation des tableaux anciens est l'une des branches d'industrie où la bande noire excelle. Les habiles gens qui l'exploitent ont pensé à tout. Ils créent, à force de patience, de nombreux produits, et ils en assurent l'écoulement par des moyens en harmonie avec les trucs mis en œuvre pour donner à ces produits l'apparence de vrais tableaux de maîtres. Depuis quarante ans, la Belgique a créé des centaines d'Hobbema, de Teniers, de Mieris, de Metzu, de Ruysdael et surtout de van Goyen, tellement même que ce dernier est devenu très à la mode.

Procédons par ordre, et occupons-nous d'abord de la fabrication.

Comme j'annonçais naguère à un ami ignorant de tout cela que j'allais faire la lumière sur les agissements des fraudeurs, il parut fort étonné.

c( Voyons, objecta-t-il, est-ce qu'un amateur sérieux peut être aisément trompé?

— Aisément, non, mais il peut l'être, je vous l'assure.

— Je l'ai entendu dire; cependant j'imagine que si je m'en mêlais, on ne me ferait pas prendre une peinture nouvelle pour une vieille peinture.

— Si vous vous en mêliez, mon pauvre ami, vous y seriez pris comme bien d'autres.

— Bah! en y regardant de très près....

— En y regardant de très près, vous n'y verriez que du feu.

— Tenez, je prendrai un point de comparaison. J'ai chez moi, vous le savez, un petit Véronèse authentique qui me vient de mon père ; une étude, deux personnages seulement, mais un bijou d'après les connaisseurs.

— Oui.

— Eh bien! il suffît d'examiner l'envers de cette toile vénérable pour être persuadé....

— Je vous arrête. Ce n'est pas là une preuve. Très souvent, le fraudeur achète pour quelques francs un tableau ancien, mais détestable, et après un lavage savant peint dessus un sujet emprunté à quelque maître illustre. Il y a encore un expédient dont le résultat est le même. On fait maroufler la copie d'un tableau ancien en le reportant sur une vieille toile.

— J'avoue que je ne comprends rien à votre marouflage. Ce n'est guère qu'au Théâtre -Français que j'ai entendu parler de maroufles, en assistant aux représentations des pièces de Molière.

— Je vais m'expliquer. La maroufle est une colle extrêmement forte et tenace.

— Bien! la maroufle est une colle....

— Et nos gens s'en servent pour fixer la toile fraîchement peinte sur une trame du vieux temps sans aucune valeur.

TABLEAUX ANCIENS

— Admirable! mais on doit bien s'apercevoir qu'elle est fraîchement peinte?

— On s'en apercevrait certainement, si l'imitateur n'avait pas le soin de la faire cuire.... Parfaitement! de la faire passer au four^ suivant l'expression consacrée.

— Comme un pain?

— Ou comme une croûte! Cette dernière désignation est souvent la plus juste. Et l'on a une pâte sèche et écaillée. Que si les écailles ne paraissent pas assez nombreuses, on se sert de la pointe d'une épingle pour en former de nouvelles.

— • Et la couleur! Ces beaux tons sombres et jaunissants que le temps répand sur les œuvres des siècles passés?

— Croyez-vous donc qu'un judicieux emploi de la cendre délayée et du noir de fumée à doses variables ne puisse pas prêter à l'illusion, et vous imaginez-vous que le jus de réglisse ne soit propre qu'à fournir au bon M. Tartuffe un remède pour guérir le rhume supposé d'Elmire? Il sert encore à vieillir les toiles modernes. On verse la décoction de calabre sur la peinture, on l'étalé avec la paume de la main et on frotte jusqu'à ce que le tout soit sec. C'est ce qu'on appelle donner le ton chaud et doré,

— Et les incrustations de crasse, semblables à celles que j'ai remarquées sur mon Véronèse, les gerçures faites par le temps, les taches qu'ont laissées les mouches?

— Tout cela s'imite aussi !

— Allons donc!

— D'une façon bien simple.

— Je demande à connaître la recette.

— La voici. On se sert d'une eau légèrement gommée et teintée avec de la sépia et de l'encre de Chine.

— Et après?

— Après? On trempe une petite brosse dans cette eau; on se place à quelques centimètres de la toile; on redresse avec le doigt les poils de la brosse, le liquide jaillit en fines gouttelettes sur le tableau, et l'on obtient ainsi le pointillé, ces chiures de mouches qui vous paraissent inimitables. Il n'y a pas de pluie plus féconde. Au point de vue de la tromperie, elle vaut de l'or.

— Nous n'avons parlé que de procédés matériels et grossiers, en somme....

— Grossiers, sans doute, mais assez peu connus.

— Je le veux bien; mais, malgré tout ce micmac, un expert verra que les copies n'ont ni l'émail ni la dureté des peintures anciennes, et quand on les attaquera à l'alcool, les couleurs s'en iront. — Du moins, je Tai entendu dire.

— Vous avez raison. Mais, dans ce duel à mort entre l'expert et le faussaire, ce dernier a la riposte toujours très prompte.

Un marchand, mort il y a une quinzaine d'années, et qui avait passé sa vie à faire faire des copies et à les vendre, imagina, pour les rendre inattaquables, de les couvrir d'une légère couche de colle forte liquide : l'alcool passait de cette façon par-dessus comme sur une plaque de verre.

— Soit! Reste le talent peu ordinaire que doit déployer le copiste. Je défie bien vos faussaires, quels qu'ils soient, de reproduire les contours délicats et purs des mains de certains personnages, les draperies majestueuses qu'on admire dans plusieurs

TABLEAUX ANCIENS

compositions des maîtres d'autrefois, et la science absolue des ajustements, sans parler des qualités spéciales à tel ou tel peintre.

— Vous prétendez que, malgré leur adresse, les faussaires ne peuvent pas tromper les gens expérimentés ; qu'ils font toujours de faibles copies ou de molles imitations; que le brillant, le nerf, l'esprit et la franchise d'exécution, qui sont l'apanage des maîtres, leur manquent naturellement.

Je vous répondrai qu'il y a des copistes d'un mérite non moins réel que déplorable. Ces ténébreux praticiens saisissent souvent avec bonheur, sinon les détails, du moins l'ensemble d'une composition; quant aux détails, c'est une autre affaire. On a cité des écrivains qui, pour s'éviter l'ennui d'une recherche, lorsqu'ils n'élaient pas bien sûrs d'avoir respecté l'orthographe d'un mot quelconque, mettaient un pâté sur l'accord, en laissant au correcteur de l'imprimerie le soin d'aviser....

Les peintres en vieux usent d'une rouerie toute pareille.

— Ils font des taches d'encre?

— Non certes! La rouerie est pareille, dans son effet, mais le moyen diffère. La tache d'encre est remplacée par une végétation.

— Une végétation....

— Qu'on obtient en frottant, avec un linge humide, la partie du tableau qu'il s'agit de couvrir et pour cause. L'eau laissée sur le vernis ne tarde pas à provoquer une moisissure et à donner naissance à un nombre infini de petits champignons. Le tout forme une tache qui vaut mieux en ce cas qu'une tache d'encre. Elle a un nom singulier dans l'argot du truquage, on l'appelle un chanci.

J^ai toujours admiré la richesse et l'originalité des inventeurs de mots s'appliquant à des fraudes ou à de simples habitudes de travail. Vous savez comment on nomme dans les ateliers les lignes ajoutées après coup, pour rectifier un contour, quand le premier trait reste visible?

— Nullement.

— Des repentirs.... Est-ce que ce n'est pas joli et expressif?

— Assurément. Je conviens, en outre, que tout cela est curieux, et aussi tristement instructif que peut l'être le rapport d'un chimiste qu'on aurait chargé d'analyser les produits alimentaires saisis chez un marchand de mauvaise foi.

— Vous êtes bien bon! Et le sujet est pourtant encore loin d'être épuisé. Il y a le chapitre du lavage et des signatures.

— Je vous écoute, quoique j'aie peur à présent d'en trop apprendre.

— On n'en sait jamais assez là-dessus. L'exemple d'une longue suite de mystifications mercantiles couronnées de succès le démontre éloquemment.

Qu'une toile en mauvais état et chargée de restaurations maladroites tombe entre les mains d'un laveur expérimenté, il ne s'avisera pas, si la peinture primitive a une valeur certaine, de la retoucher tant soit peu. Non. Notre homme s'armera d'une éponge imbibée d'esprit-de-vin, et il frottera, frottera, frottera avec acharnement, jusqu'à ce que le grain de la toile apparaisse, et qu'il n'y ait plus de peinture que dans les creux, afin d'avoir le vrai ton du maître.

— Malheureuse toile! malheureux maître!

— Comme vous dites, car la toile sert à une succession d'empâtements frauduleux, et le nom du

TABLEAUX ANCIENS

maître finit par recommander cette œuvre à la crédulité publique.

Mais, je m'empresse de le dire, les acheteurs de l'hôtel Drouot, dans les grandes ventes, font au vrai ton, retrouvé par le lavage, l'accueil qu'il mérite.

Aussi est-ce rarement à eux qu'on s'adresse.

S'agit-il de donner une garantie de plus à l'amateur soupçonneux, on a recours à un spécialiste infaillible, et on lui demande de mettre en bonne place une signature conforme à celle de l'auteur prétendu du tableau. Ce spécialiste, pour continuer à parler le jargon du monde des faussaires, que je me plais à démasquer, ce monogrammkte, a étudié à fond jusqu'aux monomanies des grands chefs d'école. Il connaît l'écriture au pinceau des peintres célèbres, et il l'imite avec une exactitude stupéfiante. Celui-ci traçait des caractères inégaux, cet autre signait à gauche, ce dernier à droite, et toujours avec du bitume, et toujours au bas de la toile, dans le terrain. Le monogrammiste a noté tout cela, et il est à croire qu'il possède une collection d'initiales, de signatures complètes et de dates d'après les originaux. Souvent l'imitation est cachée à ce point, sous une couche de peinture crasséuse, qu'on parvient difficilement à déchiffrer la chose. Volontiers le détenteur du tableau réserve à son client tout l'honneur de la découverte, ce qui lui permet de s'écrier ensuite : « Je vous avais bien dit que « c'était une œuvre de ce maître incomparable. »

Mon ami resta un moment silencieux et pensif. Il croyait aux signatures, et ses dernières illusions s'envolaient.

« Comment peut-il encore se trouver, reprit-il, des gensassez hardis pour acheter de vieux tableaux?

— Ma foi, l'observation ne manque pas de justesse. Au lieu d'y répondre, cependant, je vous poserai une question à mon tour.

Comment se fait il qu'après la large publicité donnée aux récits des exploits des voleurs à l'américaine, ces fripons trouvent toujours des clients disposés à prendre pour un sac plein d'écus sonnants et trébuchants, le sac classique tout gonflé de pierres et de ferraille que l'on connaît ?

— Vous avez raison, la bêtise humaine est inépuisable.

— Aujourd'hui, les peintres, quand ils ont un vrai talent, vendent plus facilement et plus cher que jadis. On peut donc croire qu'ils répugnent à cette fabrication.

Il y a trente ou quarante ans, il en était autrement. Beaucoup d'artistes de valeur, mais misérables, faisaient des copies pour vivre, les uns de Greuze, les autres deWatteau, d'autres de Lancret et de Pater ; n'ayant qu'à reproduire ce qu'ils avaient sous les yeux, c'était souvent très bien. Mais lorsque s'éleva le prix de ces originaux, ils firent alors des imitations en grande partie de chic, d'après les gravures anciennes ; dans ce dernier cas, la couleur leur manquant, ils y suppléaient à leur fantaisie ; et par conséquent l'imitation, péchant par la base, n'était ni exacte ni harmonieuse.

Je dois constater au surplus, à l'éloge de mon temps, qu'en somme le commerce des tableaux qualifiés d'anciens devient de plus en plus difficile. Beaucoup de marchands, peu satisfaits des résultats obtenus, ont abandonné le métier. D'autres sont morts et n'ont pas été remplacés. Puis les étrangers, qu'on a particulièrement exploités,

TABLEAUX ANCIEiNS.

n'achètent guère maintenant que des tableaux modernes et signés.

— Ce qui ne les empêche pas d'être dupés, si j'en juge par une histoire datant de quelques années, car il n'y a aucune raison pour que ce qui est arrivé à M. Alexandre Dumas, un collectionneur d'élite, n'arrive pas à plusieurs autres.

— Je ne prétends pas soutenir le contraire, et je traiterai cette question dans un chapitre spécial.

Ce que j'affirme, c'est que, si l'art des pasticheurs et truqueurs a été poussé de nos jours à ses extrêmes limites, la défiance éclairée des connaisseurs vraiment dignes de ce nom rend souvent vaines les espérances des marchands de faux chefsd'œuvre. Aussi les magasins de ces messieurs en sont-ils encombrés. Il faut parfois réaliser presque à tout prix.

Alors se trouve justifié le mot si comique du parvenu qui, dans un vaudeville joué au Palais-Royal, disait avec abandon :

c( Nous allons visiter ma galerie. C'est gentil, très gentil. Et ça ne m'a pas coûté trop cher; j'ai acheté à l'hôtel Drouot seize toiles de maîtres ou seize mètres de toile, je ne sais pas au juste. »

Ce brave homme était précisément de l'école d'un autre personnage du domaine de la farce aimable et sarcastique mis en scène par les auteurs du Tableau parlant.

En extase devant le portrait de Cassandre, il posait le bout du doigt sur la pâté toute fraîche, portait ce doigt à ses lèvres et murmurait d'un air convaincu : « La peinture en est bonne ! »

— Cela prouve qu'il y a bien dés manières de goûter les choses.

— Pour s'en être rapporté jadis à l'appréciation d'un expert dont il était impossible de mettre en doute le savoir profond, Louis XIV n'en fut pas plus avancé. Cet expert n'était autre que Mignard, Il fit acheter au Roi-Soleil un prétendu tableau de Guido, peint en réalité par Boulogne, dont la spécialité était de contrefaire ce maître. Tant il est vrai que ce genre de falsification faisait déjà des dupes un peu partout, et que la garde qui veillait aux barrières du Louvre n'en défendait pas les rois !

Boulogne triompha aux dépens de Mignard et du prince, « ennemi de la fraude ». Il bénéficia d'une complète impunité. Le plus triste, c'est que*si l'on écrivait l'histoire des imitateurs célèbres, cet audacieux mystificateur s'y trouverait en illustre compagnie. Les Paul Potter ont été copiés par Albert Klomp ; Snyders par Paul de Vos ; Johann van de Breda a contrefait Breughel de Velours et un des Wouwermans. Jacob van Huysum a continué les Jean van Huysum un siècle après la mort du premier. Constantin Netscher a fait de nombreuses reproductions des portraits du peintre Charles P'. Luca Giordano a inondé les galeries de l'Europe de ses pastiches, et David Teniers le Jeune, le plus copié des copiés, ne s'est pas fait scrupule de battre monnaie sur le dos de Tiziano, dont il s'assimilait le style avec une habileté surprenante. Patere legem quam ipse fecisti. Il aurait, franchement, eu tort de se plaindre.

— A propos de Rubens, savez-vous ce qui a été révélé tout récemment ?

— Pas le moins du monde.

— Eh bien ! lors de la fameuse vente Hamilton, qui amena devant le hammer du commissaire-pri-

TABLEAUX ANCIENS

seur londonien Thomas Woods la fine fleur du monde de la collection et du haut brocantage, le catalogue mit particulièrement en lumière une toile de sept pieds sur dix, ayant appartenu à Charles ; sujet : Daniel dans la fosse aux lions; auteur, Rubens.

« L'une des rares peintures, disait textuellement le livret, que nous connaissions avec certitude avoir été exécutée entièrement de sa propre main. »

Cette attestation ne devait laisser place à aucun doute. J'appris néanmoins, quelques jours avant la vente, que le bruit s'était répandu qu'il existait un autre Daniel tout semblable, dans la même fosse, avec les mêmes lions, et attribué au même Rubens. Le fait était exact.

Il fut établi que l'image du prophète et de ses dangereux compagnons ornait depuis plus d'un demi-siècle l'église de Goloshill dans l'île pittoresque de Wight. Là-dessus, grand émoi. On eût vu les bêtes féroces s'animer et dévorer Daniel qu'on n'eût guère été plus surpris. A la dernière heure, cependant, l'admiration vouée par les Anglais au t^eau capital, suivant eux, de la collection Hamilton, prit le dessus. Rubens était grand, et ce Daniel était son prophète.

Et puis M.Woods ne se fit point faute de chauffer l'enthousiasme des enchérisseurs et de toucher la fibre de l'honneur national.

Il fut éloquent comme un lord ou comme un membre de la Chambre des communes. — Ce trésor ne devait pas être enlevé à la vieille Angleterre !

Après la mise en scène, j'arrive au dénouement : Pour commencer, il y a acquéreur à 1,000 gui-

nées. C'est modeste ; mais les enchères vont vite par 500 guinées, et Ton ne s'arrête un instant que lorsque 4800 guinées ont été offertes.

Daniel semble sourire, les lions imitent sa contenance, autour de lui rangés.

L'honorable M. Burton, directeur de la « National Gallery », regarde le tableau, le commissairepriseur et la foule anxieuse. A quoi songe-t-il? Peut-être au prophète de l'île de Wight....

Un richissime collectionneur, M. Beckett Denison, profite de cette hésitation très concevable pour se faire adjuger l'exemplaire certifié du Daniel en cause contre la bagatelle de 155 770 francs.

On applaudit; et c'est justice; tout acte de courage mérite des bravos. J'aurais moins bien compris cet élan de l'assistance s'il n'y avait eu au monde qu'un Daniel attribué à Rubens. M. Beckett Denison n'a pas refait une authenticité au tableau chèrement payé par lui; comme Daniel lui-même, il a poussé la foi jusqu'à l'héroïsme, et cela valait bien une ovation.

L'aventure n'est pas unique en son genre : tous ceux qui s'occupent de beaux-arts connaissent, avi moins de réputation, les deux portraits identiques de Léon X, dont l'un est aux Offices, dans la salle de la Tribune de Florence, et l'autre au musée de Naples.

On n'a jamais pu savoir lequel est l'original.

La chose importe peu au fond, puisque encore une fois ils sont en tous points semblables. En pareil cas, la perplexité des connaisseurs se double d'une pensée consolante. Ils se disent presque tous

TABLEAUX ANCIENS

que si chaque chef-d'œuvre avait son pareil, les générations futures seraient plus certaines d'en admirer au moins un. Mais il y a des exceptions. Je m'imagine, par exemple, que la nouvelle de la destruction du Daniel de l'île de Wight ne désolerait pas beaucoup l'honorable M. Beckett Denison.

C'est que l'intérêt privé prime forcément dans ces circonstances-là le pur intérêt de l'art.

— Excusez-vous donc les copistes?

— Pas le moins du monde ! Je dis seulement que dans le parsé l'habileté merveilleuse de certains d'entre eux a pu avoir son bon côté.

Et puis rien ne prouve que tous aient cherché à tromper les gens. Il y a eii, sans doute, de nombreuses reproductions faites sur commande, et des œuvres peintes deux fois par le même maître. Personne ne songe à se plaindre aujourd'hui des libertés que prennent les copistes installés tranquillement dans les galeries du Louvre. Ce que nous condamnons, ce sont les expédients véreux mis en œuvre pour exploiter la bonasserie de l'acheteur trop confiant. J'en sais long sur ce chapitre, etje puis....

J'allais continuer, lorsque mon ami me serra les mains pour prendre congé.

— Vous m'effrayez, dit-il, et vous m'enlevez toutes mes illusions. Si je vous écoutais jusqu'au bout, je finirais par douter de l'authenticité de mon Véronèse. Adieu!... comme Orgon :

Je m'y tiens et n'en veux pour moi pas davantage!

Et il s'enfuit à toutes jambes d'un air mécontent et désabusé.

Je continuerai pour vous, cher lecteur, le cours de mes révélations, avec l'espoir qu'elles ne vous fatigueront pas trop.

Scapin, marchand de tableaux, n'eût pas déployé plus d'esprit, de coquinerie et d'impudence que n'en font paraître nos brocanteurs de tout ordre, depuis le plus humble jusqu'au mieux posé. Il y a des histoires de tableaux payés chèrement qui sont elles-mêmes impayables.

Vous avez la prétention d'être un connaisseur et de profiter de ce qu'on appelle « les bonnes occasions ». On le sait et l'on vous guette.

M. Samuel se trouve comme par hasard sur votre chemin et vous aborde sous le premier prétexte venu. On cause de choses et d'autres, de la pluie et du beau temps, du cours de la rente et de la vente de Mlle A. B. G. Tout à coup, M. Samuel se frappe le front.

— Mais j'y songe! vous collectionnez, vous achetez des tableaux... des bons, car ce n'est pas vous qu'on tromperait!

— Il est vrai que j'ai une petite galerie, mais rien que des maîtres anciens.

— Sans doute, sans doute... dans votre situation et avec votre tact, votre expérience.... Tenez, je puis vous indiquer un bon coup à faire. Nous nous connaissons depuis longtemps, n'est-ce pas? Autant que ce soit vous qu'un autre qui profitiez de l'occasion.

— Une occasion?

— Excellente, mais il faut se presser. Voulezvous venir voir cela?

— Chez vous?

— Hélas, non! je voudrais bien posséder les trois

TABLEAUX ANCIENS

tableaux dont il s'agit. Malheureusement, les temps sont durs; quand on fait, comme moi, le commerce honnêtement, on n'est pas riche.... Ces tableaux sont la propriété d'un vieux bonhomme qui n'en sait pas la valeur exacte, mais qui se doute bien cependant qu'ils représentent un certain prix. Jusqu'à présent, il est vrai, il a refusé des offres sérieuses; mais à la fin, le moment psychologique est venu. Ce pauvre diable a besoin d'argent comptant et si vous en avez....

— J'en ai.

— Venez donc vite alors, demain il serait peutêtre trop tard.

Vous vous laissez persuader, vous montez en voiture avec l'excellent Samuel, qui vous conduit dans l'une des ruelles parisiennes épargnées par M. Haussmann. Vous gravissez péniblement les cinq étages d'une maison sordide, et quand, tout essoufflé, vous regardez autour de vous, un vieillard bourru vous demande ce qu'on lui veut. M. Samuel explique le but de sa visite. Il y a, en effet, trois toiles accrochées aux murs délabrés. Le locataire du bouge a été riche, il aimait les belles œuvres d'art, et dans sa misère il n'a jamais voulu se séparer de ses tableaux chéris. Samuel se gêne d'autant moins pour le vanter que le vieillard est presque sourd.

— Voyez donc, dit-il en montrant une peinture d'apparence vénérable et pas mauvaise du tout en réalité, c'est un Miéris ! — Quelle familiarité dans le sujet! quel charme savant! quel sentiment profond! Et cet autre tableau! un Poussin, j'en réponds, une délicieuse composition du temps où le maître cherchait à imiter les peintres de l'école vénitienne. Quant à ce dernier, je n'ai pas besoin de

dire à un amateur de \'Otre force à quel pinceau il est dû. Vous avez déjà nommé Ruysdaël. Ce sont ses contrastes étonnants d'ombres et de lumière. C'est la grandeur tranquille qui, d'ordinaire, distingue ses œuvres préférées.

— Vous pourriez être dans le vrai, répondez-vous à voix basse, mais je ne veux pas avoir l'air d'un homme qui s'emballe.

— Je vous approuve. Hâtez-vous cependant, Durantin est venu ici. J'aperçois sa carte sur la table. Vous n'ignorez pas que c'est un rude concurrent.

— Oui, le gaillard va souvent sur mes brisées.

— Mais cette fois il ne l'emportera pas.

— Je l'espère.

Les oflres suivent; le vieillard se défend, se plaint de la dureté avec laquelle on abuse de sa situation, et essuie un pleur, en consentant à céder les trois admirables toiles dont la vue le consolait, contre six billets de 1000 francs.

Vous sortez, toujours dans la compagnie de l'excellent Samuel, et vous lui offrez gentiment une commission qu'il accepte de bonne grâce. C'est son unique profit. Ah! s'il avait eu de l'argent, mais il n'en avait pas.

Quelques jours après, les trois tableaux ainsi acquis figurent dans votre collection à des places d'honneur. Vous donnez un grand dîner, vous invitez votre expert habituel et deux ou trois autres connaissances. Ils verront les chefs-d'œuvre, et vous vous promettez de raconter en détail la visite chez le vieillard du cinquième. Déception! Le dîner a lieu, vos amis examinent consciencieusement le Poussin, le Miéris et le Ruysdaël enlevés à la convoitise de Duranlin. Ilfe sourient, c'est bon

TABLEAUX ANCIENS

signe, puis ils posent la question habituelle :

— Est-ce que vous avez payé cela bien cher?

— Oh! non! très bon marché.

— Tant mieux, car ces prétendus tableaux anciens sont de fabrique moderne.

Si vous êtes un homme d'esprit, vous répondez que vous vous en doutiez bien, et que vous avez voulu mettre à l'épreuve la sagacité de vos amis; si vous êtes... comment dirai-je... un violent, un dépité, sans réserve, vous confesserez votre erreur, et vous parlerez de traduire devant les tribunaux Samuel et son complice, le vieillard malheureux et têtu. Il est clair, en effet, que ce dernier avait reçu de l'autre en dépôt les tableaux acquis par vous. Colère inutile! projet irréalisable. Les dites toiles ont été vendues sans garantie d'origine, le tribunal vous donnerait tort, et les rieurs seraient, pardessus le marché, du côté des deux fripons. Le mieux est de ne pas davantage ébruiter l'affaire et d'envoyer votre faux Ruysdaël, votre faux Miéris et votre Poussin de contrebande à la salle Drouot, où M. Samuel les rachètera sur le pied de 100 francs l'un, pour les revendre à Durantin si celui-ci est en fonds.

Il n'y a jamais rien d'absolument perdu en ce monde.

Les auteurs de ces sortes de machinations opèrent bien souvent sur une plus vaste échelle. On a raconté la mésaventure du marquis de Latour- Dupin, achetant, il y a quelques années, pour la somme respectable de 200,000 francs, à un marchand de profession, des tableaux absolument sur-

faits. A ce point qu'un ami prélendit qu'en biffant deux zéros on eût payé ces toiles à peu près ce qu'elles valaient, au bas mot.

M. de Latour-Dupin prend la mouche. On lui dit que son vendeur a déposé chez une dame Gigault trois toiles attribuées à Watteau ; il fait sommation à cette dame de ne point s'en dessaisir, voulant qu'elles deviennent le gage du remboursement de l'argent déboursé par lui. Procès en partie double et fort embrouillé. Finalement, on désigne des experts. Ils examinent les tableaux déposés chez Mme Gigault, et que le marchand ne voulait point céder à moins de 500 000 francs tout ronds. — Les deux premiers sont qualifiés d'horribles copies; l'autre, un portrait de M. de Julienne, est estimé 5000 francs.

Quant aux œuvres qu'on était parvenu à vendre 200,000 francs au marquis de Latour-Dupin, on décide que leur valeur réelle ne dépasse point 50,000 francs. Différence entre cette estimation et celle du vendeur, 170 000 francs. Cela peut s'appeler un grand écart!

Dans un petit drame sentimental, joué à Paris, il n'y a pas bien longtemps non plus, un peintre truqueur, d'une rare dextérité, réserva le rôle important à sa propre mère. Cette chargé devint une providence et voici comment :

Notre homme connaissait un admirateur passionné de Greuze. Pour ce client, la bonne femme devait être l'ancienne gouvernante d'un gentilhomme dont l'illustre auteur de la Crudie cassée avait fait jadis le portrait. L'original, — c'était

TABLEAUX ANCIENS

bien le mot, — avait constitué, par testament, à la fidèle domestique, une modeste rente de 600 francs, à la condition bizarre et expresse qu'elle ne vendrait jamais l'image admirable de son maître. Après quoi, il était mort content, à supposer que la chose soit possible.

Ce portrait inachetable excita naturellement l'imagination de l'amateur. S'il n'était point permis d'acquérir le Greuze, on avait au moins le droit de le voir. Il le vit et le trouva superbe. C'en était fait du repos de ce maniaque; plus de sommeil, plus d'appétit. Comment vivre sans le Greuze de la vieille rentière, et par quel moyen devenir l'heureux possesseur de cette toile si bien défendue contre toute tentative d'acquisition par la volonté sacrée d'un mourant?

Un beau jour, n'y tenant plus, notre fanatique s'en alla offrir à la gardienne du chef-d'œuvre une rente de 1200 francs en échange du portrait de son maître. La vénérable dame fit d'abord un signe de croix ; mais elle se radoucit bientôt et livra le portrait en se voilant la face, comme si elle eût craint de voir les traits du défunt gentilhomme exprimer une indignation légitime ; puis elle quitta en grande hâte le faubourg qu'elle habitait.

Est-il nécessaire d'ajouter que le prétendu Greuze laissé aux mains du tentateur n'était qu'une peinture du fils de la fausse servante?...

Les fraudes publiques, nous l'avons dit déjà, réussissent beaucoup moins aisément. Il n'est pas toujours prudent à MM. les faussaires de spéculer

sur l'indolence de leurs contradicteurs éventuels, et de risquer certaines affirmations précises.

Exemple : on devait vendre à Thotel Drouot, il y a quelques années, un tableau ainsi qualifié dans l'annonce : les Joueurs de cartes^ de David Téniers. Rien que cela !

Malheureusement pour le propriétaire de cette toile, M. le comte de Raousset-Boulbon lut la chose et s'empressa de faire savoir à tous, dans une lettre adressée au Figaro, que le tableau très authentique connu sous ce nom lui appartenait sans conteste, qu'il provenait d'une galerie fort ancienne dans sa famille, et que les preuves de la véracité de ses affirmations étaient à la disposition des incrédules. Que dire encore?

J'ai fini mon réquisitoire contre les fourberies des Scapins de la peinture ancienne pour rire.

Je suis persuadé que si mes lecteurs pouvaient constituer un jury souverain, ils rendraient à l'unanimité un verdict afiirmatif non mitigé par l'admission de circonstances atténuantes.

Au tour des confections de tableaux modernes et apocryphes maintenant î

Un monologueur attardé dans les traditions de la foire Saint-Germain dirait que ceux-là en font voir de toutes les couleurs à nos collectionneurs et à nos peintres, et il ajouterait : les plus philosophes n'en parlent qu'en riant jaune, les plus sincères en ont une peur bleue, et les moins irascibles se mettent dans une colère rouge dès qu'il en est question. J'en conviens, ce serait l'exacte vérité.

TABLEAUX MODERNES

Les maîtres victimes des plagiaires. — Charles Jacque. Sa plainte au National. — Histoire d'une copie. — Un faux Jean Béraud. — Verhon et Diaz. — Pata et Coui'bet. — Victor Dupré et Jules Dupré. — Esquisses devenant des tableaux après décès. — Incident Trouillebert-Coi'ot-Petit. — Moyens préservatifs contre la fraude. — Fondation d'un bureau de garantie.

Pour les tableaux modernes, tout dépend du plus ou moins de sûreté de coup d'œil et de main du plagiaire. S'il ne sait pas bien son métier, le maître dont il a usurpé le nom hausse les épaules. (( Cet homme, pense-l-il, n'arrivera jamais à ma cheville. »

Si, au contraire, le peintre masqué s'est approprié quelques-unes des qualités essentielles dé ce même maître, tout autre est l'impression que ressent celui-ci. Il se flattait d'avoir, à force de réflexions, d'études et de travail, acquis un talent ayant son caractère propre, ses allures indépendantes; et voilà qu'un inconnu est parvenu, dans l'ombre, à lui ravir la plupart des secrets de son pinceau, à rendre possible une méprise, à la justifier aux yeux de beaucoup de connaisseurs. On se figure facilement le dépit et la colère de la victime de cette spéculation mêlée de gaminerie.

Qu'un élève ou un chercheur en passe d'arriver à la célébrité et à la fortune s'inspire de la manière de tel ou tel peintre éminent, qu'il subisse l'influence d'un chef d'école, et suive la forte trace de ses pas sur la route du succès, rien de mieux ! Il n'y a là qu'un hommage rendu à ce maître; on a le droit de tout imiter, excepté la signature. C'est en définitive le fait de cette imitation qui change l'hommage en vol.

J'ai voulu connaître là-dessus le sentiment de l'un des représentants les plus autorisés et les plus expérimentés, sans conteste, de l'art français, et j'ai prié un ami commun d'interroger pour moi M. Charles Jacque. Voici en quels termes cet ami ponctuel et complaisant m'a rendu compte des résultats vraiment caractéristiques de sa mission :

« Paris, 9 août 1885.

c( Mon cher Eudel ,

« Vous m'aviez prié de me rendre chez mon voisin et ancien ami l'éminent peintre Charles Jacque, pour obtenir de lui quelques renseignements se rattachant aux fraudes dont s'est ému le monde des artistes et des collectionneurs. Dans votre retraite de Ville-d'Avray, vous prépariez un travail là-dessus, en homme qui ne perd jamais son temps; et vous pensiez que le vieux maître devait avoir eu plus d'une fois personnellement à se plaindre des faussaires qui exploitent tous les noms célèbres, comme les escrocs de haute volée exploitent la confiance des fournisseurs crédules, en se parant de titres d'emprunt. Vous ne vous trompiez pas ; Charles Jacque connaît bien ces gens.

« J'arrive, je trouve le grand artiste sur le trot-

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toir, longeant l'hôtel qu'il s'est fait construire boulevard de Clichy, 73. Il attendait la voiture qui devait le conduire à sa maison des champs. Vous devez croire qu'il n'est pas de ceux qui s'arrachent volontiers au spectacle de la nature. Tout ce qu'elle offre de merveilles se reflète dans ce cerveau puissant ; la main et le pinceau font ensuite leur œuvre.... Et c'est ainsi que Charles Jacque est resté fort parmi les forts, sincère et dédaigneux des procédés faciles qui, sous prétexte de réalisme, enlèvent aux choses leur aspect véritable.

« — Je venais vous faire une visite intéressée, cher maître, lui dis-je; je vois que je tombe mal, vous sortiez.... Mais d'abord, comment allez-vous?

<c — Je ne suis pas encore mort et n'en vaux guère mieux ; quand on arrive à mon âge. . . soixantedix ans! Que voulez-vous? s'il faut partir, je partirai. Me voilà prêt.

(( — Allons donc, vous avez une mine superbe; une voix excellente, et votre talent a plus de vigueur que jamais.

« — Je sais, je sais! on dit toujours cela...

« — Mais je ne puis pourtant pas mentir pour abonder dans votre sens, cher maître; ce serait de la courtisanerie. »

(c Le fait est que l'infatigable auteur de tant d'œuvres aimées me semblait en pleine possession de l'énergie que je lui avais toujours connue; droit, ferme, l'œil vif et la bouche spirituelle. Il sourit avec sa bonne grâce ordinaire, et voulut bien retarder son départ en ma faveur.

« Un instant après, nous étions dans cet atelier où, dès qu'un tableau terminé occupe le chevalet devant lequel a travaillé le maître, les offres

affluent à ce point qu'il ne tiendrait qu'à Charles Jacque de mettre la toile aux enchères. Je n'y ai vu, cette fois encore, que des compositions inachevées, une cour de ferme, par exemple, avec des chevaux et des paysans admirables. On parle invariablement des moutons de Jacque ; certes, ils sont d'une vitalité surprenante, d'un dessin et d'une couleur irréprochables; mais ses chevaux, ses chaumières, ses arbres, ses prairies, ses pâtres, ses forgerons, ses filles rustiques, ses horizons variés, si pleins de lumière et de profondeur, valent bien aussi la peine qu'on les contemple et qu'on les loue.

<( L'entretien est repris; je présente ma requête.

« — Je connais les écrits de M. Paul Eudel, répond le vieux maître, et je ne suis pas surpris de voir un homme tel que votre ami prendre en main la cause de l'honnêteté dans les arts. Ce rôle lui convient à merveille. Il peut donc compter sur toute ma sympathie; j'ai, il y a quelques années, adressé au National une lettre pour me plaindre des abus qui, un peu tardivement, attirent aujourd'hui l'attention publique. Je voudrais pouvoir vous indiquer la date de cette lettre; ce serait un document; malheureusement, au milieu de mes travaux journaliers, j'ai tout oublié, et je ne saurais même pas, à l'heure actuelle, où retrouver le numéro du National dans lequel a paru ma plainte.

« — Au moins, pouvez-vous me dire quels faits particuliers l'avaient motivée alors ?

« — Oui! à peu près.... En voici un, entre autres. Comme j'étais en train de peindre je ne sais plus quoi, un particulier dont, jusque-là, je n'avais eu

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aucun motif de me défier arrive. On cause, et le visiteur me dit insidieusement :

(c — Vous savez que j'ai eu tout récemment le bonheur d'acheter un tableau de vous?

« — Je l'ignorais, mais j'en suis fort aise.

<( — Il m'a bien coûté 2500 francs.

« — C'est moins cher qu'ici, s'il est, par exemple, de la grandeur de celui que je termine....

« — Justement!

(( — Parbleu! vous piquez ma curiosité, et je ne serais pas fâché de le voir.

« — Qu'à cela ne tienne; je vais vous l'apporter tout à l'heure. »

« Ce qui est dit est fait; l'acheteur apporte l'œuvre en question. Du premier coup d'œil, je vois la fraude.

a — J'ai vendu, il y a six semaines, un tableau que l'on m'a payé 5000 francs. On n'a pas perdu de temps pour en faire faire une copie. La voilà ! Je dois reconnaître qu'elle est bonne; mais ce n'est qu'une copie.

(c — Alors, je suis volé?

ce — Parfaitement.

« — Et j'ai pu l'être d'autant plus aisément que le tableau est signé en toutes lettres : Charles Jacque,

« — J'avoue que la signature est encore ce qu'il y a de mieux peint....

« — Je cours chez la marchande qui a surpris ma bonne foi, pour me faire rembourser les 2500 francs.

ce — Et je vous approuve ! »

ce Mon homme part en continuant de manifester l'indignation la plus violente ; je le plaignais

encore, à part moi, le lendemain, lorsque je vis apparaître une dame à l'allure honnête et timide. Elle portait quelque chose, un tableau... la fameuse copie si bien signée Charles Jacque.

(( — Mon Dieu, monsieur, me dit-elle, vous allez trouver ma visite indiscrète.... C'est moi qui ai vendu ce tableau... je viens d'en rembourser le prix....

« — Il me semble que vous ne pouviez pas faire autrement, et que....

« — Mais j'ai été trompée moi-même; j'ai cru que ce tableau était de vous.

« — Et qui vous l'a vendu?

« — Un voyageur, un Belge....

« — En admettant tout cela, je ne vois pas comment je puis vous être utile à présent!

« — Pardon, monsieur Jacque, il y a un moyen. . . si vous vouliez. . . .

« — Quoi donc?

(c — Si vous vouliez ajouter à cette copie quelques coups de pinceau et substituer votre signature à la signature fausse, tout serait réparé. On reconnaîtrait la griffe du maître!

« — Ce serait, en effet, un moyen^ comme vous dites, et ingénieux encore; mais je refuse absolument de donner un cachet d'authenticité au travail de mon copiste inconnu.

« — Il y aurait cependant pour vous une belle indemnité!

c( — Je n'en veux pas.... »

c( La dame s'en va piteusement, et je m'imagine que je n'entendrai plus parler de cette affaire. Erreur! profonde erreur! L'acheteur revient. Il a revu la dame plaintive ; elle lui a tout raconté.

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« — Je crois, me dit-il, qu'elle n'a pas su s'y prendre, et que si elle vous avait offert un billet de JOOO francs vous eussiez consenti.... »

« Je flaire le compérage, et je réponds aussitôt :

« — Je n'aurais consenti à rien du tout : est ce que vous pensez que je n'ai pas deviné le calcul de cette dame? Elle a payé la copie 200 francs; elle m'eût donné 1000 francs pour la transformer en original, total 1200 francs. Après quoi elle eût vendu ledit tableau 5000 francs, bénéfice 5800 francs. Vous comprenez que le vieux Jacque n'est pas assez naïf pour faciliter ce petit commerce?

« L'honnête monsieur comprit si bien qu'il s'esquiva et ne reparut plus chez moi.

« De mon côté je donnai l'ordre de ne plus laisser pénétrer dans mon atelier aucun marchand ni aucune marchande portant des tableaux attribués à votre serviteur. Leur seule vue m'irrite trop!

(( Dans l'opinion de Charles Jacque, il faudrait, pour remédier, en partie, à de tels abus, assimiler le faux en matière artistique, au faux en matière commerciale. Je dis en partie-, car il existe à l'étranger de véritables fabriques de tableaux de maîtres dont les chefs, les employés et les agents sont insaisissables. Tout au moins pourrait-on légiférer à l'effet de punir sévèrement le fraudeur français qui serait surpris en flagrant délit de tromperie sur l'origine véritable de l'œuvre vendue.

(c Le cas s'est présenté plus d'une fois publiquement, vous le savez bien. J'ajoute, conformément à l'avis de Charles Jacque, qu'il est triste de penser qu'une sorte d'impunité puisse être acquise

aux manœuvres des faussaires qui, à Finsu même d'un imitateur ou d'un copiste, volent la plus sacrée des propriétés, le nom d'un maître, et en font souvent un usage préjudiciable à la réputation de celui-ci.

« Votre dévoué,

c( ÉVARISTE MaNGIN. »

M. Charles Jacque et son ami sont certainement entrés dans le vif de la question. Je crois comme eux qu'il y a peut-être une loi à faire; mais mon zèle ne va point jusqu'à légiférer. La tâche, en l'espèce, serait un peu au-dessus de mes forces. Tout au plus puis-je prendre acte de l'opinion de l'éminent paysagiste et animalier, en exprimant le désir de voir les artistes intéressés à la solution du problème posé prendre la peine de l'étudier, et formuler des vœux précis. S'ils ne s'aidaient pas un peu, pourquoi, je vous le demande, les chambres et les tribunaux les aideraient-ils?

Constatons au surplus que, même avec l'état imparfait de la législation, la plainte de ceux qu'on se permet de traiter, de leur vivant, comme on a traité Corot après sa mort, ne reste pas toujours sans effet. Dans une affaire où figurait encore une femme, et qui rappelle par plus d'un côté, en dépit de quelques variantes, l'histoire inventée pour tromper Charles Jacque, un artiste de beaucoup de mérite aussi, M. Jean Béraud, a su obtenir de légitimes satisfactions. Il est vrai que cette affairelà a eu pour origine une liaison de caserne, et que M. Béraud a mené les choses militairement.

La scène première se passe dans un régiment de la garnison de Paris où l'auteur de la Prière et

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de VIntérieur cVime brasserie de femmes faisait ses treize jours. II n'y avait pas de quoi le mettre en belle humeur. Et puis, M. Béraud était sous l'impression fâcheuse de certaines fraudes récentes commises avec l'emploi audacieux de son nom. Un quidam prit donc bien mal son temps pour opérer presque sous les yeux du jeune peintre. C'était au mois de mai 1882. Parmi les compagaons d'armes de M. Béraud figuraient deux Parisiens comme lui: M. Audouin, fils de l'honorable agréé du Tribunal de commerce, et un M. Raux, marchand de tableaux, d'après ses dires.

Le premier exprima au second le désir parfaitement naturel de posséder un Béraud. Le lendemain même, M. Raux mettait sous les yeux de M. Audouin une toile signée J. B'^ Elle plut à l'acheteur, qui, cependant, s'autorisa de ses relations soldatesques avec le peintre, pour lui porter le tableau et pour le prier de compléter la signature.

M. Jean Béraud regarda l'œuvre qu'on lui présentait, et vit que c'était une reproduction partielle de son Retour du cimetière.

— De qui tenez-vous cela? dit-il à M. Audouin.

— De M. Rauxî

— Enfin, j'en tiens un!

— Que voulez-vous dire?

— Que ce tableau n'est pas de moi, et que je vais faire un procès à votre vendeur.

— Je suis persuadé qu'il a été de bonne foi. On l'aura trompé.

— C'est ce que nous verrons.

Quelques jours après, M. Raux se présente chez le peintre, mais non pas seul; une femme l'accompagne : une femme voilée, tremblante, assez sem-

blablc à la pénitente chargée de péchés qui s'approche d'un confessionnal.

Il s'agit bien, en effet, des révélations d'une conscience alarmée....

La dame est seule coupable; elle vient faire éclater l'innocence de M. Raux.

C'est le contraire de ce qui arrive ordinairement dans les drames de l'Ambigu, où un homme généreux atteste au dénouement la vertu d'une femme calomniée.

Un monsieur marié a fait cadeau à l'inconnue, moin*? voilée, alors, sans doute, qu'elle ne l'est maintenant, de la toile dont on se met en peine. Il y a des hauts et des bas, dans l'existence des dames d'un certain quart de monde. Des bas surtout! Bref, une heure est venue où la dame s'est vue contrainte de vendre à M. Raux, pour la somme de 600 francs, le tableau de l'homme marié.

— Et comment s'appelait cet homme? demanda impérieusement M. Béraud.

La femme voilée s'abstint de répondre. Invoquat-elle l'obligation du secret professionnel? Je l'ignore; toujours est-il qu'on ne put jamais savoir si l'amant prétendu de l'héroïne de ce petit roman anacréontique avait péché par excès de naïveté, en croyant donnera sa maîtresse un Béraud véritable, ou par excès d'économie, en lui en offrant un faux.

Une si admirable discrétion laissa le peintre absolument froid. Il n'essaya de lever aucun voile, déclara qu'il ne connaissait et ne voulait connaître en tout cela que M. Raux, l'assigna à comparaître devant la première Chambre de la Seine, où la dame mystérieuse n'eut garde de suivre ce client, et fit prononcer un arrêt entièrement conforme à

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ce qu'il y avait lieu d'attendre de la justice, et complètement basé sur les principes dont je me suis constitué le défenseur.

(c Attendu, disait le jugement, que la mise en vente d'une toile sans valeur, attribuée à un artiste de talent, nuit à sa réputation, » M. Raux se vit condamné à 800 francs de dommages et intérêts envers M. Béraud. Le tribunal ordonna, en outre, la confiscation du tableau contrefait.

Voilà une bonne et salutaire jurisprudence.

Nous espérons qu'elle prévaudra invariablement, et que, dans le cas même où la toile faussement attribuée à un peintre de talent aurait une valeur incontestable, la tromperie serait réprimée ; car, alors, si cette mise en vente peut ne pas nuire à la réputation du maître, elle est à coup sûr nuisible à ses intérêts.

Il y a lieu de signaler un autre inconvénient; il cause un préjudice à la réputation d'hommes honorables, en appelant sur eux des soupçons injustes.

Deux artistes fort connus et fort estimés, MM. Vernon et Pata, peignent, l'un dans la manière de Diaz, l'autre dans celle de Courbet, des tableaux nombreux, et les signent loyalement.

Des gens moins scrupuleux recherchent ces compositions pour substituer aux noms des véritables auteurs celui de Diaz ou de Courbet, comme ils mettent à la place du nom de Victor Dupré, mort récemment, la signature de Jules Dupré, son frère. Or, si celui-ci possédait un mérite sérieux, il était loin d'avoir toutes les grandes qualités de l'illustre paysagiste.

Je ne veux pas abuser ici des anecdotes; mais l'éclat de la rentrée de Jules Dupré au Palais de l'Industrie, où ses derniers tableaux avaient contribué à justifier la création d'un salon triennal, me décide à citer le mot final d'un dialogue fort curieux qui s'engagea autrefois entre le grand artiste et un fallacieux marchand.

Celui-ci avait mis en vente une toile de Victor Dupré, signée, en vue d'un profit meilleur, Jules Dupré,

Le maître passa par hasard devant la boutique du brocanteur, entra, marchanda le tableau et émit des doutes sur l'origine.

— Pour ce qui est de celui-là, dit le brocanteur, je n'affirme rien.

Notre homme se fût bien gardé de donner une garantie....

— Vous avez raison, reprit le peintre ; je puis vous l'affirmer, puisque Jules Dupré, c'est moi.

Le marchand s'inclina.

— C'est égal, dit-il ensuite. Si vous n'étiez pas vous, je vous assurerais bien qu'il est de vous.

Pour un peu plus, l'impudent personnage eût ajouté : — Êles-vous sûr de ne pas l'avoir peint?

En cela, il n'eût fait qu'imiter un amateur de ma connaissance. Ayant attribué à Diaz une œuvre qu'un expert refusait d'admettre avec cette désignation positive et ayant reçu un démenti de Diaz lui-même, il soutint dédaigneusement que Diaz ne savait plus ce qu'il disait.

Citons des abus plus tristes, et contre lesquels les intéressés ne pouvaient rien. J'ai assisté à des

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ventes après décès, dans lesquels on livrait forcément aux acheteurs, et des œuvres terminées, et des ébauches ainsi que des études inachevées, avec des parties blanches. Chose bizarre! Celles-là étaient payées fort cher, en apparence, mais l'acquéreur savait bien ce qu'il faisait. Il s'armait d'un pinceau, ou confiait les tableaux inachevés à un truqueur à sa solde.

Quelques jours s'écoulaient, et l'on entendait parler des magnifiques compositions du peintre X..., mort récemment.

Des marchands heureux étaient parvenus à les acheter à la salle Drouot, malgré les offres de concurrents nombreux, mais plus timides et moins bien avisés. Tout était rempli, fini, fondu, piqué.

Et pas de doute possible sur la provenance, le cachet rouge apposé au bas de la toile, estampille officielle, défiait les contestations. On regardait et on lisait les mots rassurants : Vente X,

Beaucoup de marchands agissent ainsi par esprit de spéculation, d'autres le font par simple monomanie. On a cité un amateur toqué dont le plus grand bonheur était de retoucher les tableaux de maîtres tombés entre ses mains peu sûres. Le travail sacrilège auquel il se livrait avait un grand rapport avec celui des pudibonds personnages dont la mission est de rendre possible la représentation d'une pièce de Molière dans un pensionnat. Ces honnêtes censeurs font disparaître tout ce qui leur paraît froisser la décence et la morale; notre homme se plaisait, lui, à réparer les fautes que,

dans le feu de la composition, Coulure ou Troyon, Français ou Rousseau, avaient pu commettre contre le dessin ou le bel art de peindre.

Histoire de leur rendre service!

Et voyez comme il est vrai qu'un sacrifice généreux rencontre rarement sa récompense, les admirateurs aveugles de ces maîtres trouvaient à redire à ces rectifications, qu'ils nommaient des profanations. Si bien que la valeur vénale des tableaux de la collection du correcteur en peintures devenait peu à peu tout à fait nulle. C'était décourageant; mais les moyens — financiers s'entend — de ce personnage lui permettaient de passer outre.

(c Je laisserai à mes héritiers, disait-il naguère encore, une collection unique en son genre. »

C'était vrai, et môme consolant dans un sens....

L'histoire véridique du faux Corot, mis à une place d'honneur dans la collection de M. Alexandre Dumas, puis outrageusement décroché et rendu au vendeur, trouve naturellement sa place ici.

On n'en connaît guère de plus compliquée. C'est tout simple; chez un dramaturge de la valeur de M. Dumas, les choses ne pouvaient se passer simplement; influence du milieu.

Je l'ai subie moi-même, et j'ai eu l'idée de diviser mon récit en petits chapitres, comme une nouvelle ou comme l'esquisse d'un grand roman. Il n'y perdra rien en clarté, je l'espère.

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