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CHAPITRE PREMIER. — La Révélation

Dans l'opinion du vulgaire, un homme doué de qualités spéciales, et devant sa renommée, ses suc-

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cès, sa fortune à l'expansion de ces qualités, doit se tenir pour satisfait et n'aspirer à aucune autre gloire.

C'est une erreur !

Très souvent, le peintre envie la gloire du musicien, le grand savant voudrait être un grand artiste, le grand artiste un grand savant.

J'ai connu un chirurgien distingué qui, après avoir coupé un bras ou une jambe, disséqué un cadavre, rentrait, serrait sa trousse, passait la main sur son front pour chasser le souvenir de la terrible besogne, et en commençait une autre toute différente.

Dans ses habiles mains, l'ébauchoir remplaçait alors le bistouri et le scalpel; il modelait un buste ou une statuette.

Si cet artiste, à ses moments perdus, comme il le disait gaiement, connaissait les proportions du corps humain, je vous le donne à penser! S'il prenait plaisir à créer un homme ou une femme au complet et sans le moindre défaut, on peut se l'imaginer aisément.

De cela, il ne parlait jamais.

Mais le diable n'y perdait rien....

Faisait-on devant le docteur l'éloge de sa science et de sa dextérité d'opérateur, il fronçait légèrement le sourcil et prenait un air contraint.

Risquait-on une allusion discrète à son talent de statuaire, il souriait volontiers, tout en jetant à son interlocuteur un regard de reproche.

Parmi nos peintres en vue, il en est un dont j'ai reçu les confidences. Les marchands de tableaux, les amateurs de haut goût sont à ses pieds. Il gagne, en moyenne, 200000 francs par an. C'est

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gentil. Pourtant ce maître a des tristesses. Fou de musique, il tombe dans une mélancolie profonde, toutes les fois qu'il assiste à la représentation d'un chef-d'œuvre lyrique.

Je m'en étonnais un jour.

— Qu'avez-vous donc à désirer? lui disais-je.

— Un triomphe semblable à ceux de nos grands compositeurs.... Je vous étonne! ma tristesse s'explique. Est-ce qu'on a jamais vu trois mille personnes se réunir pour applaudir un tableau?

M. Alexandre Dumas, tout aussi bien que Meyerbeer, avait goûté les joies des ovations publiques dont l'éclat troublait le sommeil de mon ami le peintre mélomane. Il était arrivé à la fortune, et il avait été pris d'une ambition nouvelle ; la foule voyait en lui non seulement un écrivain éminent, mais encore un collectionneur de tableaux à peu près infaillible. C'était un habitué de la salle Drouot. On n'y vendait guère de toiles d'un certain prix sans qu'il y parût.

Dans ce Paris, où les talents abondent pourtant, la présence d'un homme de grand mérite était vite signalée avec une sorte de déférence. On disait : «Voilà Dumas là-bas! » On regardait cet homme de haute taille, dont la mine était celle d'un grand premier rôle de drame et s'il lui arrivait de mettre une enchère sur une toile quelconque, c'était alors de longs chuchotements. On en concluait généralement que ladite toile valait une bonne somme ; mais on s'imaginait qu'il ne la lâcherait pas facilement, et on lui laissait d'ordinaire le champ libre, moitié par sympathie, moitié par crainte.

Dans les ateliers des artistes, chez les marchands de tableaux, M. Alexandre Dumas avait trouvé le

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même accueil, el obtenait, en bien des cas, des facilités spéciales. On n'a point oublié son démêlé avec le peintre Jacquet.

Comment un personnage en possession d'une pareille autorité ne se fût-il pas cru infaillible?

Plein de confiance en ses propres lumières, et naturellement disposé à ajouter foi aux assurances données par M. Georges Petit, si justement considéré comme un expert de premier ordre, l'auteur de Diane de Lys avait cru bien faire en achetant à ce grand marchand de tableaux une toile signée Corot, et d'un aspect séduisant.

Il la paya 12 000 francs, et n'eut garde de négliger ensuite d'appeler sur elle l'attention des connaisseurs.

Ce fut d'abord un concert d'éloges dans lequel on prétend que M. Meissonier lui-même fit sa partie.

M. Dumas rayonnait.

Par malheur, un visiteur dont on n'a point dit le nom, ce qui est dommage, car la postérité s'en fût emparée à coup sûr, s'avisa de dissiper l'illusion de l'éminent dramaturge.

Comme le fils très positif du père prodigue s'attendait au plus agréable compliment, le visiteur dit en regardant la fameuse toile :

— Vous avez là un bon Trouillebert !

— Vous voulez dire un Corot?

— Je dis un Trouillebert, parce que c'en est un.

— Mais il est signé Corot.

— En cela, il ressemble aux gens qui parviennent à se faire admettre dans un certain monde sous des noms d'emprunt. Prenez des informations, je maintiens mon dire.

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— C'est possible; le tableau était bon tout de même, murmura M. Alexandre Dumas entre ses dents serrées, mais je trouve la plaisanterie mauvaise.

Puis il reprit nerveusement :

— Savez-vous où demeure M. Trouillebert?

— Sans doute! rue Navarin, 20, quartier Bréda. Le lendemain même, M. Dumas frappait à la

porte du peintre.

M. Trouillebert revenait de Hollande, où il avait probablement peint beaucoup de moulins à vent. La visite du célèbre académicien le surprit et le flatta d'abord. Venait-il lui acheter un tableau?

Hélas! l'espoir de M. Trouillebert fit bientôt place à une déception amère. Il s'agissait vraiment de tout autre chose. L'écrivain s'expliqua, pria M. Trouillebert d'éclaircir ses doutes et s'arrêta court. Il venait d'apercevoir le pendant du faux Corot.

— En effet, dit M. Trouillebert, le tableau que vous voyez là a son pendant. Je ne savais plus ce qu'il était devenu. On aura substitué le nom de Corot au mien.... Cela se fait souvent; je n'y puis rien et suis désolé....

— Voulez-vous me faire le plaisir de venir chez moi constater la fraude?

— Assurément!

Quelques jours après, M. Trouillebert pénétrait dans la salle de billard de M. Dumas, et souriait à son œuvre.

— C'est bien de moi, disait-il, je signe tous mes tableaux Trouillebert et non Corot; ma griffe doit avoir été grattée. Oui! voilà les traces de l'opération. J'espère, M. Dumas, que vous ne doutez pas

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de ma bonne foi; si, d'une part, Terreur dans laquelle vous avez pu tomber me flatte, d'une autre, je me sens blessé par des manœuvres capables d'attirer sur moi d'injustes soupçons.

M. Trouillebert est un homme de cinquante ans, un peintre expérimenté. Au physique, un tete ronde, des lunettes. Grand travailleur.

Il n'a jamais été l'élève de Corot.

Cela ne l'empêche pas de peindre dans la manière du maître des paysages estimés. Leur ressemblance avec ceux de Corot leur a nui cependant, toutes les fois qu'ils n'ont pas été signés Corot. Une vente de quarante toiles de M. Trouillebert à l'hôtel Drouot, le 20 avril 1885, n'a produit que 15 000 francs. Voilà comment on récompense la sincérité !

Lors de la constatation dont nous venons de parler, M. Trouillebert obtint cependant... une poignée de main de M. Alexandre Dumas.

Celui-ci ne pensa pas, par exemple, à acheter le pendant du faux Corot; mais vous connaissez le proverbe : « On ne s'avise jamais de tout ».

Le célèbre dramaturge se sentait personnellement humilié. Pouvait-il songer à ce que la position de M. Trouillebert avait de pénible?

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