‹ Le tsarisme et l'UkraïneChapitre 13 sur 16 · UNION DE L UKRAINE AVEC LA RUSSIE · texte numérisé non relu

UNION DE L UKRAINE AVEC LA RUSSIE

pourra prétendre à une influence sur les affaires dans le pays.

L'Ukraine aura sa propre milice.

Toutes les fonctions administratives dans le pays ne seront dévolues qu'aux Ukrainiens (Ruthènes), sauf le contrôle, dont les fonctionnaires auront la charge de surveiller le payement de l'impôt au tsar moscovite.

L'Ukraine élira librement son hetman ; toutefois, le Conseil sera tenu de porter cette élection à la connaissance du gouvernement du tsar russe .

Seront garantis la liberté de conscience et les droits civiques de l'individu, de même que tous les anciens droits du peuple ukrainien. Le gouvernement du tsar moscovite ne pourra s'immiscer dans les affaires intérieures de FUkraïne.

Le droit de régler les relations de l'Ukraine avec les autres pays sera réservé au hetman.

Il appert de ces déclarations que l'Ukraine, en faisant l'union avec la Russie, conservait toute son indépendance et ne devait, dans aucun cas, être soumise au régime tsariste. ^I. Serguéevitch , l'éminent savant russe et professeur à l'Université de Pétersbourg, estime que le traité que l'Ukraine avait conclu avec la Moscovie, avait plutôt un caractère personnel ; il dit notamment : « L'Ukraine ne s'est pas unie à l'État moscovite, elle a simplement reconnu dans le tsar son chef d'État à titre héréditaire.

Cependant, Khmelnytzkyj pouvait bientôt se rendre compte que le gouvernement moscovite était peu disposé à respecter la souveraineté de l'Ukraine. Il a reconnu sa faute et il s'est efforcé de la réparer ; mais l'Ukraine étant entourée d'ennemis, cela ne pouvait se faire facilement. Enlevé subitement, par la mort, il n'eut pas le temps de mener à bien son projet de libérer l'Ukraine de son alliée et laissa l'organisation du mouvement insurrectionnel en pleine activité. Ainsi, ce Khmelnytzkyj qui a été l'artisan de l'Union de rukraïne avec la Russie, fut aussi le premier séparatiste dans son pays; après avoir réalisé X Union, il s'est appliqué à lui faire suivre la séparation. Les partisans de l'action panrusse qui persistent à voir l'auteur du projet de l'établissement de l'autonomie de l'Ukraine dans la personne du hetman Mazepa et qui donnent le nom de mazepistes aux adhérents à ce mouvement, ne sont donc nullement fondés dans leurs assertions. Mazepa devait réaliser l'idée que Khmelnytzkyj avait conçue.

Nous avons démontré plus haut que Tanlngonisme existant entre rukraïne et la Moscovie tsariste reposait non seulement sur les faits historiques, mais aussi sur une grande différence de culture dans les deux pays. Les hommes qui se trouvaient à la tête de la nation ukrainienne et qui généralement avaient une instruction européenne, étaient soucieux de l'organisation, dans le pays, de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, et ils s'appliquaient à créer des écoles, tandis qu'en Moscovie il en était à peine question. De plus, le peuple ruthène a toujours été inspiré de sentiments démocratiques, et même à l'époque éloignée de son origine il jouissait d une autonomie communale, qu'il exerçait largement. Aspirant à la culture, il tendait naturellement vers l'Europe occidentale, ce qui avait acquis à sa patrie une importance considérable, car, avant la bataille de Poltava en 1709, le Zaporogié de l'Ukraine a compté dans la diplomatie internationale. Nous en trouvons le témoignage dans le projet que l'ambassade du roi Rodolphe II avait formé (1594), dans le but d'entreprendre contre les Turcs une action commune avec les cosaques ukrainiens. Au contraire, la Moscovie se montrait absolument hostile à tout progrès, à tout ce qui était nouveau. Et c'est pour cela que les relations entre les deux peuples devenaient de plus en plus insupportables.

On comprendra facilement que le successeur de Khmelnytzkyj , hetman Wyhowskyj, travaillait à l'affranchissement de son pays du protectorat russe. A l'Assemblée nationale, qui eut lieu en 1658 dans la ville de Gadiatch, il fut décidé de faire rUnion avec la Pologne sur la base de self-government et d'autonomie entière de l'Ukraine. Dans les articles du traité négocié avec cette puissance (Pologne), et que nous reproduisons ci-dessous, apparaît nettement le but essentiel que l'Assemblée de Gadiatch poursuivait, dans son aspiration de voir l'Ukraine alliée à la Pologne.

(( Il sera assuré en Ukraine la liberté de presse et de l'établissement des imprimeries.

« Seront fondées deux universités ruthènes, dont une à Kieff. Des écoles primaires et secondaires seront créées sur toute l'étendue du pays. »

Mais la Pologne ne tarda pas à faire connaître ses véritables intentions. Après le traité d'Androussow, elle partagea fraternel-

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lement l'Ukraine avec la Moscovie. Le second partage de l'Ukraine eut lieu en 1681; cette fois la Turquie devait en avoir aussi une part. Un siècle après, se voyant fortifié par l'annexion de l'Ukraïne^ l'empire des tsars morcela, à son tour, la Pologne ellemême.

Ces deux partages de l'Ukraine ne pouvaient, certes, lui ravir entièrement son autonomie, mais les puissances qui se l'étaient partagée cherchèrent en premier lieu à démoraliser sa milice nationale. Les colonels de celle-ci étaient désorn:iais choisis parmi les étrangers, immigrés dans le pays — Moscovites, Serbes, Grecs, Arméniens etc., et qui étaient d'une moralité douteuse. L'Église ruthène, subordonnée au Saint-Synode de Pétersbourg, était peu à peu russifiée. La situation faite aux Ukrainiens n'était plus tenable. Le hetman Ivan Mazepa et' Gordienko, chef des cosaques du Zaporogié, projetèrent une nouvelle constitution pour l'Ukraine. Tous les hauts fonctionnaires du pays et les cosaques du Zaporogié jurèrent avec eux de demeurer fidèles à cette constitution. L'Ukraine devait reconquérir son indépendance et se reconstituer en république, ayant pour chef suprême son hetman, librement élu par la nation entière et dont le pouvoir serait soumis au contrôle du Conseil général. Un des plus importants articles de cette constitution assurait l'égalité des citoyens et l'inviolabilité de l'individu, de même que l'élection libre de tous les magistrats dans le pays.

L'Ukraine entretenait depuis longtemps des relations avec la Suède, et lorsque le roi Charles XII se vit contraint de faire la guerre avec la Pologne, le Danemark et la Moscovie, il s'allia avec le hetman Mazepa. Et c'est alors que la réforme à l'endroit de l'Église ukrainienne, ordonnée par le potentat moscovite, fut d'une très grande utilité à celui-ci. En sa qualité de chef suprême du Saint- Synode et par conséquent de l'Église orthodoxe elle-même, il lança un manifeste contre Mazepa, (( qui s'est allié avec les Suédois protestants pour anéantir l'Église orthodoxe ». Dans ce manifeste, le tsar promettait à son peuple l'affranchissement de tous les impôts et de toutes les taxes prélevées par le fisc, cependant qu'il excommuniait le hetman ukrainien et qu'il ordonnait à tous les desservants dans les paroisses de le blâmer publiquement dans leurs sermons. Bref, les tendances séparatistes du peuple ukrainien furent personnifiées en leur hetman, qui fut voué à

l'exécration de VÉglise orthodoxe. Aujourd'hui encore les gouvernants en Russie se tiennent à la tactique de Pierre le Grand et s'elïbrcent de parachever Tœuvre de nivellement que ce tsar avait entreiirise. Le premier dimanche du grand carême, alors que les hérétiques sont solennellement anathématisés dans toutes les cathédrales et les grandes églises russes, le nom de Mazepa est associé à celui d'Arius et à d'autres dissidents notoires de l'église orthodoxe i. La peur que le nom seul de Mazepa inspire dans les milieux dirigeants en Russie se manifeste parfois de la façon la plus comique. Ainsi, dans un journal de Pétersbourg les Peterbourgskia Wiedomosti, parut en 1852, au mois de janvier, un feuilleton sur la vie parisienne dans lequel l'auteur faisait mention d'une nouvelle danse très en vogue alors, que les Parisiens appelèrent du nom de Mazepa et que l'auteur du feuilleton lui-même trouvait d'un très joli effet. Cet éloge de Mazepa mit en grand émoi le bureaucratie russe. Dans les hauts lieux on était stupéfié de voir une telle énormité échapper à la censure, car ce n'était rien moins que de l'hérésie. Le comte Schirinskyj, ministre de l'instruction publique, adressa aussitôt un blâme à M. Peiker, chef du bureau de censure (rescrit du 27 janvier 1852), en même temps qu'à M. Otchkine, directeur du journal ayant publié le feuilleton incriminé. Aujourd'hui encore, le gouvernement russe voit l'esprit de Mazepa même dans le droit ruthène.

Mais revenons à notre sujet. On sait que la désastreuse bataille près de Poltava (1709) mit une fin tragique aux efforts de Mazepa et de Gordienko. Mazepa et ses compagnons durent se réfugier à

1. Uq Ukrainien qui a assisté, il y a dix ans, à la solennité d'excommunication des hérétiques en l'église du couvent de saint Mitrophane, décrit cette solennité de la manière suivante : « L'excommunication est prononcée solennellement et d'une voix tonnante, inspirant la terreur. Des milliers d'hommes et de femmes attendent anxieusement le moment, où seront, en chœur, voués à l'anathème tous les hérétiques qui avaient, depuis des siècles, péché contre le Saint-Esprit. Les moines vénérés, qui, à cause de leur grand âge ou en considération des services qu'ils avaient rendus à la communauté jouissent du privilège de faire la prière dans leur cellule, sont tenus de se rendre à l'église pour assister à ces solennités. Au milieu d'un pieux recueillement de l'assistance, l'archevêque rappelle un à un le nom de chacun de ces grands pécheurs, en s'écriant : « Mazepa, analhème! » Le mot anatlième est alors répété par tous les ecclésiastiques présents, suivant leur rang, enfin il est entonné par le chœur des moines qui chantent la messe. L'impression est colossale. Les fidèles récitent des j)rières à haute voix-, les femmes s'écrient : a Que le Seigneur nous préserve de ce péché capital! » Et toute l'assistance s'ahîme en de telles lamentations, qu'elles feraient dresser les cheveux sur la tête de l'athée lui-même.

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l'étranger, d'aucuns allèrent même en Suède. Après cette défaite, il ne resta plus qu'une ombre de l'autonomie dont l'Ukraine avait joui dans le temps. En 1764, la tsarine Catherine II fit abandonner aux Ukrainiens toute illusion de self-government. L'Ukraine fut, sous le nom de Petite-Russie, incorporée dans l'empire russe et, ainsi que lui-même, administrativement divisée en gouvernements. En vertu du décret de l'impératrice, rendu en 1775, la Zaporojska Sitch fut ruinée. En 1783 toute l'Ukraine fut rendue corvéable. Ainsi, on vit s'évanouir l'espoir de rétablir l'autonomie du pays, qui lui avait, jadis, été garantie, mais qui par la suite fut violée en raison de l'application en Ukraine des lois contraires à sa Constitution. Cette attitude du gouvernement russe détermina en même temps l'abaissement de la culture dans le pays. Les intellectuels ukrainiens furent pour la plupart déportés ou s'exilèrent volontairement. 11 y eut un recul dans la littérature. Les écoles ruthènes furent en partie supprimées, les autres furent transformées en écoles russes. La culture ruthène était entravée par tous les moyens, qui témoignaient de la brutalité tout à fait asiatique du pouvoir russe.

On comprendra pourquoi les Ukrainiens ont toujours basé leurs postulats sur les articles du traité que le hetman Khmelnytzkyj avait conclu avec le tsar et pourquoi ils n'ont cessé de réitérer leurs protestations énergiques contre la violation de ce traité, (hetman Dorochenko, Mazepa, la Fraternité de Cyrille et MéthodiuSy Chevtchenko, révoltes des paysans en 1880 et dans les années suivantes etc.). Juridiquement, ce traité a, de nos jours encore, conservé toute sa valeur, attendu qu'il n'a été aboli par aucun acte officiel. Et les Ukrainiens ne cessent d'insister sur ce fait. En 1900, le Parti Ukrainien révolutionnaire (P. U. R.) publia une feuille volante qui portait en manchette : L'Ukraine indépendante. Ce titre disait : « Les tsars moscovites n'ont pas respecté leur engagement à l'endroit de la Constitution de 1654, et ils nous traitent comme si notre constitution, pourtant garantie par le traité de Péréiaslaw, n'avait jamais existé. Ils se comportent comme si la nation ukrainienne avait abdiqué ses droits politiques et s'était résignée à, demeurer à la merci des empereurs russes et à partager volontairement le triste sort du peuple russe. Le peuple ukrainien n'y a jamais donné son assentiment, ni directement, ni par l'organe de son gouvernement. Il n'a jamais voulu

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se désister de ses droits que lui assurait le traité de Péréiaslaw. Par conséquent le imité de Péréiaslaw demeure obligatoire pour les deux parties eonlractantes — la monarchie moscovite et la république ukrainienne - vu qu'aucun traite ne peut être rompu, voire modifié sans l'assentisseme.it exprès de l'autre contractant. ,.

Les autres partis politiques de l'Ukraine, tels que le Paru ukrainien démocrate, <[ui s'est constitué en avril 1904, le Parti radical ukrainien (U. R. P.) et le Parti ukrainien national demandent également le self-government avec un parlement ukrainien. Aussi les Ruthènes doivent, incessamment et fermement, renouveler ces revendications, car les clauses du traité de Péréiaslaw furent illégalement abrogées et, de ce fait, l'une des parties contractantes, notament les Ruthènes, se trouvent dans la situation d'Ilotes.

Larennaissance de la nationalité ukrainienne toujours progressant, bien que lentement mais sûrement, et d'autre part les représailles du gouvernement russe devenant de plus en plus insupportables, contribuèrent à convaincre les Ukrainiens, que toute culture nationale, si modeste que puisse être le cadre de son développement, sera illusoire tant que le traité de 1654 n aura pas été respecté. L'attitude du gouvernement russe qui refuse doctrover au peuple ukrainien les lois les plus primordiales indispensables pour assurer le développement de sa culture, fait porter la pensée à la loi de la logique historique et de cette manière pousse cà formuler par anticipation le postulat de nature politique, notamment à déclarer que les Ruthènes sont mûrs pour la vie nationale et la vie politique. Nous allons faire, mamtenant. une esquisse rapide de l'état d'esprit de la nation ukrainienne, de même que des mesures préventives du potentat russe.

l'oeuvre civilisatrice du tsarisme.

Nous avons tracé plus haut l'historique de la politique russe en Ukraine et nous avons fait voir les motifs qui ont pousse le tsarisme à l'adopter; il nous reste, à présent, à étudier la phase récente de la gérance absolutiste de ce malheureux pays et a

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démontrer quelles ont été les conséquences de la monstrueuse entreprise des tsars moscovites. Cette phase est aussi la plus intéressante, car elle offre un témoignage des plus éclatants quant à la thèse de la mission civilisatrice de la Russie.

Après la suppression de l'autonomie en Ukraine et l'incorporation de celle-ci dans l'empire russe sous le titre officiel de Petite- Russie^ qui pourtant ne s'accordait nullement avec son véritable nom consacré par l'histoire, on croyait, dans les hauts lieux russes, pouvoir résoudre le grand problème de la russification et mettre la question ruthène à l'ordre du jour. Sous Catherine II, la milice nationale en Ukraine fut entièrement supprimée ; la Sitch — camp militaire en permanence — fut dissoute, en même temps que fat rendu obligatoire le service dans l'armée régulière russe. L'idée étatiste triomphait. En fin de compte, la diplomatie russe l'affuble savamment de la toge panslaviste. On sait que cet acte de Catherine II fut porté au « triomphe de la cause slave ». Pendant un certain temps, le peuple ukrainien demeura passif et supporta en silence le joug qui lui était imposé, restant indifférent aux efforts tentés par les intellectuels pour la libération du pays. Ce n'était pas sous l'impulsion d'un mouvement populaire, mais simplement sur l'initiative de quelques groupes des patriotes ukrainiens qu' en 1791, Kapnist, alors maréchal de noblesse à Kieff, avait demandé au ministre prussien Hertzberg de venir en aide à ses compatriotes, estimant vexatoire au plus haut point l'attitude du gouvernement russe, qui a violé le traité signé en 1G54 à Péréiaslaw. Cependant celui-ci n'eut pas à jouir longtemps du spectacle qu'offrait ce peuple ruthène en proie à la léthargie. Le mouvement intellectuel, qui s'était généralement manifesté à la fin du XVIIP siècle et au commencement du XIX% ne pouvait ne pas toucher aussi les Ukrainiens. Des tendances à la renaissance du pays se manifestèrent d'abord dans la littérature. Attendu que le peuple ruthène est en grande partie domicilié dans le sud de la Russie, on s'explique facilement que c'est ici que devait se préciser d'abord le mouvement de la renaissance nationale, qui s'étendit ensuite en Galicie et en Bukowine. Le hasard a voulu que l'écrivain ukrainien Iwan Kotliarevskyj , qui, en publiant en 1798 sa célèbre traduction de VEnéide travestie^ inaugura une nouvelle période dans la littérature slave, vit le jour précisément dans la ville près de laquelle l'armée de Pierre le Grand a écrasé les forces de Mazepa. (Il naquit

en 1769, à Polta\va). L'action littéraire de Kotliarevskyj, ainsi que sa vie entière, fait époque dans l'histoire de la renaissance nationale du peuple ruthèue. Après Kotliarevskyj, des écrivains ukrainiens de marque comme Kapnist, Gnidytch, Pogorilskyj, Gogol écrivirent pendant un certain temps en russe et ne songèrent guère à une littérature nationale et populaire ukrainienne. Néanmoins, Kotliarevskyj a frayé une voie nouvelle, son génie plana longtemps encore sur la jeune littérature ukrainienne, où les jeunes auteurs imitaient sa manière d'écrire. On vit bientôt toute une pléiade de littérateurs ukrainiens de talent, qui marchèrent sur ses traces. Cependant, les œuvres de ces nouveaux romanciers gardaient encore l'empreinte d'une certaine timidité et de dilettantisme dans leurs revendications nationales et ne pouvaient opposer toujours une résistance assez ferme aux prétentions d'une politique agressive tendant à créer Tempire panrusse. A ce mouvement littéraire qui s'annonçait vaguement le grand poète ukrainien Chevtchenko apporta une note fraîche et vigoureuse. Le génie de Chevtchenko personnifiait les traditions nationales et les tendances — bien que latentes dans les masses populaires — qui étaient en harmonie avec le nouvel ordre de choses. Ce poète populaire ne chantait pas seulement sur la tombe des grands ancêtres qui s'étaient couverts de gloire, mais il appelait aussi les jeunes générations du peuple ukrainien à une vie plus active et plus digne. Ses poèmes pleins de verve, d'où se dégage puissamment une protestation énergique contre toute oppression tyrannique, se doublent d'amour passionné pour l'Ukraine et de foi inexpugnable en son relèvement. Ils ont un charme tout particulier et offrent une lecture attachante. L'écho de ses strophes enthousiastes retentit, du Caucase aux Carpathes, jusqu'en Galicie et en Bukowine. Et partout se dressèrent des lutteurs pour l'idéal dont Chevtchenko était l'apôtre. Cependant, les valets du gouvernement russe s'en émurent ; ils y virent le danger de jansénisme... et la justice panrusse, toujours en éveil et prête à châtier les coupables du crime de séparatisme, condamna le poète et plusieurs de ses amis à la déportation. Mais c'était là une illusion que se faisaient les gouvernants russes, lorsqu'ils escomptaient ensevelir la cause elle-même sous la neige des steppes sibériens. L'exil consécutif des hommes dévoués à l'affranchissement de l'Ukraine ne saurait endiguer le mouvement croissant pour la

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renaissance nationale de ce malheureux pays. Néanmoins, dans les sphères dirigeantes, où l'on se fait un devoir de poursuivre la politique panrusse, on n'entendait pas de cette oreille et on ne pouvait se croiser les bras devant ce merveilleux essor chez un peuple de souche slave, tendant à son émancipation et à la culture nationale, alors que l'extermination de ce peuple était envisagée comme une condition essentielle pour réaliser le rêve cher aux panslavistes, celui d'unifier politiquement tous les peuples slaves et de les amalgamer au point de vue national. Ces artisans du panrussisme ne pouvaient se faire à l'idée que le travail accompli en vue de la russification de l'Ukraine — abolition de son autonomie, suppression des écoles ruthènes etc. — qui avait demandé tant d'efforts à ses promoteurs et ne leur mérita pas beaucoup de gloire, mais au contraire leur attira toutes les haines du peuple ukrainien, que tout ce travail fût sur le point d'être détruit. Les défenseurs de la thèse étatiste au bénéfice de la Russie s'armèrent alors contre la culture ruthène et adoptèrent des mesures draconiennes dépassant tout ce que les peuples les plus sauvages pourraient imaginer, toutes les atrocités que l'histoire de l'humanité avait jusque-là enregistrées. Mais, avant d'aborder ce monument classique, — cette légitimation consacrée de la politique panslaviste de Russie, nous essayerons d'en esquisser en grandes lignes l'origine. Sous le règne d'Alexandre II, la situation douloureuse des Ruthènes en Russie fut en quelque sorte adoucie, bien que ce n'eût été que pendant un laps de temps étroitement mesuré. Les écrivains qui avaient été déportés purent alors rentrer dans leur patrie. Il a été publié nombre de livres dans la langue ruthène, et sous le titre à'Osnowa a été fondée une revue ruthène, autour de laquelle se groupaient les écrivains et les savants du pays. Bref, tout faisait penser que la littérature ruthène allait renaître en Russie. Mais déjà, à la fin de 1862 et surtout dans les premiers mois de l'année suivante, les persécutions recommencèrent. Au mois de septembre 1862, la police a procédé à de nombreuses arrestations, et de nouveau on vit, sur l'ordre du tsar, déporter des écrivains ukrainiens. Parmi ceux qui étaient restés, beaucoup durent renoncer à leur situation. Entre temps les autorités s'étaient concertées pour prohiber les livres saints imprimés dans la langue ruthène, comme par exemple la traduction de l'Évangile par Moratchewskyj etc. Cette traduction qui avait déjà obtenu

l'api^robation de l' académie des Sciences de Pétersbourg, devait être envoyée à l'examen du Saint-Synode. Celui-ci en référa au ministre de l'intérieur, puis au chef des gendarmes, ensuite au gouverneur général de Kieff, enfin au métropolite, en demandant leur avis, après quoi la susdite traduction fut soumise à l'évêque de la ville de Kalouga pour Texaminer à nouveau. Dans sa réponse officielle du 17 mars 1803 (n° 94-9), M. Annenkoff, gouverneur général de Kieû", déclara que la publication d'un livre dans la langue ruthène, surtout si c'était une traduction de l'Écriture Sainte, serait nuisible aux intérêts de l'État. Le métropolite y vit une profanation de la révélation divine. M. Dolgoroukyj,chef des gendarmes émit l'avis que la publication de l'Écriture Sainte dans la langue ruthène équivaudrait à l'anéantissement complet de tout ce que le gouvernement avait fait avec tant de peine pour la russification des populations ruthènes. Le ministre de l'intérieur, lui aussi, y voyait un danger pour l'empire des tsars. Après avoir tenu une consultation avec le chef des gendarmes et reçu l'approbation du tsar lui-même, il lança une circulaire confidentielle, par laquelle il invitait les censeurs à ne laisser passer aucune publication en langue ruthène, destinée à l'usage du public. Cette circulaire fut portée à la connaissance du ministre de Tinstruction publique par un avis daté du 8 juillet 1863 (n° 394), et de même à celle du Saint-Synode (n^ 395). De son côté, le Saint-Synode a, par une circulaire également secrète, datée du 10 juillet 1863 (n°2156), défendu l'impression dans la langue ruthène de l'Écriture Sainte et de tout autre livre religieux. Ainsi l'impression d'un nombre de livres ruthènes tout à fait inofl'ensifs et approuvés antérieurement fut suspendue. Tous les abécédaires et tous les classiques précédemment re visés par le Département de la presse furent confisqués, tant dans les écoles que chez les particuliers, et furent brûlés. Les manuscrits de manuels d'arithmétique , de géométrie , de physique , de botanique, de minéralogie etc. qui étaient présentés à la censure devinrent également la proie des flammes.

Sous quelque forme qu'elle pût apparaître , la littérature ruthène a été, vers la fin de l'époque du libéralisme en Russie, condamnée à disparaître. Le Département de la presse a rendu le 5 juillet 1876 (n° 3158), l'ukase suivant :

Le 18 (30) mai, il a plu à Sa Majesté l'empereur d'ordonner de :

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I. Interdire l'importation dans l'Empire de toutes sortes d'imprimés ruthènes, publiés à l'étranger, sans en avoir préalablement reçu l'autorisation spéciale délivrée par le Département de la presse.

II. Interdire l'impression et la publication dans l'Empire même des ouvrages originaux ou des traductions faites dans cette langue, à l'exception : (a) de documents historiques, (b). d'œuvres littéraires, toutefois à condition d'éditer les documents historiques en conservant l'orthographe du texte original et d'employer pour les ouvrages littéraires exclusivement l'orthographe russe. L'autorisation de publier des livres ruthènes ne pourra être délivrée, qu'après l'examen du manuscrit respectif, par le Département de la presse.

III. Interdire également les représentations sur la scène du théâtre dans la langue ruthène, de même que l'impression dans les musiques des textes ruthènes.

Chef du Département général pour les affaires de presse. Grigorieff.

Cet ukase est observé avec une sévérité sans pareille. Récemment encore un ban de mariage publié à Kamenetz Podolsk, dans la langue ruthène, fut confisqué. Dans ce gigantesque empire où des périodiques sont publiés dans toutes les langues — en français, en hébreu, en géorgien, en allemand, en russe, en polonais, en lithuanien, en finnois, en arménien, en tartare etc. — aucune feuille ne peut paraître dans la langue ruthène, et nous sommes au XX^ siècle. La Kiewskaïa Stariaa elle-même — une revue scientifique et littéraire — est publiée en russe, et ce n'est que son supplément littéraire qui peut être publié dans la langue ruthène. Un livre iuofïensif comme l'Écriture Sainte, dans la traduction ruthène, qui a été éditée en Galicie par les soins de V Association biblique britannique^ ne peut passer la frontière de l'empire russe. Pour apprécier mieux cette mesure, il convient de faire observer que cette Association a publié des traductions de l'Écriture Sainte dans quatre cent vingt langues et idiomes différents, dont seule la traduction ruthène est frappée d'interdiction. Les éditions en trente-six de ces langues de ladite Écriture Sainte furent, au cours de l'année 1901, répandues en Russie à 592.627 exemplaires. Ces éditions favorisées dans l'Empire des tsars sont les traductions russe, polonaise, tchèque, latine,

bulgare, slavonne, anglaise, allemande, française, grecque, italienne, roumaine, danoise, suédoise, finnoise, arménienne, arabe, en hébreu, en jargon juif, eu csthonien, en letton, en chinois, en japonais^ en persan, en turc, entartare, en iakout, en géorgien etc. x\insi, il est permis en Russie de lire l'Évangile dans toutes les langues sauf dans la langue maternelle d'un peuple qui forme une partie considérable de sa population!

C'est un fait acquis et que les journaux ont porté à la connaissance de tout le monde, que les Japonais ont créé des écoles primaires à l'intention des prisonniers russes, dans lesquelles ils pourraient apprendre à lire et à écrire en occupant utilement leurs loisirs. xVinsi, grâce à la guerre, des sujets du tsar blanc rentreront dans leur pays, étant à un certain point civilisés. Le fait que voici est encore plus suggestif. Au mois de février de Tannée courante , le docteur Poulouj , professeur de l'Université, fit une démarche auprès du gouvernement russe pour obtenir l'autorisation de distribuer parmi les soldats de nationalité ukrainienne qui se trouvaient en Asie, l'Évangile dans la langue ruthène, édité par V Association biblique britannique. Il adressa en même temps une demande analogue à Nogi, général japonais, en faveur des soldats ukrainiens faits prisonniers. La réponse du gouvernement russe fut qu'il ne pouvait donner suite à sa demande, tandis que celle du général japonais lui fut favorable. Cet incident à lui seuL met en lumière l'ordre des choses dans l'empire du tsar-pacifiste. Et la Russie déclarait encore, au commencement de la guerre d'Extrême-Orient, qu'elle défendait le christianisme et la civilisation !

D'autre part, l'Art. I de TUkase précité, qui a été rendu par le département de la Censure et qui autorisait certaines pubUcations dans la langue ruthène, n'a jamais été appliqué; et c'est là un fait significatif, si Ton considère qu'au mois de mai 1906, cet ukase aura passé son trentième anniversaire. Lors de l'avènement au trône de Nicolas II, on s'attendait à voir la Russie entrer décidément dans la voie des réformes. En lançant son message pour la paix universelle, le jeune « tsar de toutes les Russies » a posé la question du désarmement général, qui comptera parmi celles d'importance mondiale, et il s'avisait de réformer le système de déportation en Russie. Nonobstant cet esprit de pacification, très louable en lui-même, il a maintenu les dispositions de la loi dra-

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conienne prohibant la langue ruthène. (^ette énormité juridique — monument barbare de la politique panrusse — devait donc subsister au seuil du XX^ siècle.

En tant que nation, le peuple ukrainien fut, en vertu de ce décret draconien, bâillonné et garotté; son développement était arrêté, et la bureaucratie russe était libre d'exercer sur lui un pouvoir arbitraire illimité. Des violences et des abus, que l'on conçoit à peine dans un état à moitié civilisé, pouvaient être commis à volonté, ayant été sanctionnés par anticipation.

En négligeant le côté éthique de la médaille panrusse, nous verrons que la situation créée en Ukraine par l'Ukase ci-dessus mentionné n'est pas plus admissible au point de vue du droit des gens qu'à celui de la jurisprudence. Il n'y a pas de loi en Russie interdisant d'employer une langue étrangère dans les manifestations de la vie publique. C'est pourquoi les conférences publiques et toutes sortes d'imprimés dans différentes langues sont tolérés en Russie. La langue ukrainienne, en faisant exception, est donc placée en dehors de la loi. L'enseignement, tel qu'on le donnait du temps où l'Ukraine avait son gouvernement à elle, fut entièrement désorganisé, tandis qu'au sens juridique, les Ruthènes ont un droit incontestable de se servir de leur langue maternelle, qui constitue leur propriété. Puisque la publication des journaux est autorisée en Russie, et ne saurait être considérée comme une industrie prohibée, les journaux ukrainiens ont également droit à l'existence, donc leur suppression doit, au point de vue juridique, être considérée comme lèse-droit. Et cela, à plus forte raison à l'endroit de l'importation en Russie des livres et des journaux ruthènes. Alors que, suivant des traités internationaux de commerce, Fimportation des livres et des imprimés, dont le texte ne présente aucune infraction à la loi, est autorisée^ il doit en être de même pour les livres scientifiques édités dans la langue ukrainienne. De là, la défense absolue d'importation de livres et autres imprimés ruthènes est un lèse-droit des gens.

En ce qui concerne l'Ukraine elle-même, la prohibition de la langue nationale doit être considérée comme un attentat au développement intellectuel de la nation et à son individualité politique. De plus, la littérature ruthène ne peut être remplacée dans le pays par aucune autre. Elle est essentiellement populaire et elle répond admirablement au génie du peuple ukrainien , à son

naturel, son caractère, son tempérament et son développement historique. P. Swiencicki, auteur polonais, écrivait en 1871 : (( Byron est connu de deux millions d'Anglais; Gœthe, d'un million d'Allemands; Slowacki, d'un demi-million de Polonais; Chevtchenko est lu, écouté et chanté par quinze millions dlmmains...» La littérature ruthène a, depuis son origine, accusé un caractère essentiellement démocratique, tant par les sujets qu'elle abordait, que par son esprit lui-même. « Quant à son esprit démocratique, la littérature petite- russienne (ukrainienne) a devancé de cinquante ans la littérature russe... » déclare TAcadémie des sciences de Pétersbourg dans son mémoire cité plus haut^. Gela fait entendre que la littérature ruthène ne saurait être supprimée de par la volonté de tous les potentats russes. De même, on ne pourra ravir à r Ukraine sa riche poésie populaire que l'écrivain allemand Bodenstedt apprécie en ces termes : « Dans aucun pays,' l'arbre de la poésie populaire n'a porté de si beaux fruits, nulle part ailleurs le génie populaire n'est apparu avec tant d'éclat et n'a imprimé à la chanson tant de force, que dans les chants ukrainiens 2. »

Le fameux ukase de 1876 ne saurait donc atteindre le but dans lequel il a été lancé. Néanmoins, il demeure un chef-d'œuvre d'art politique des hommes d'État russes. Une nouvelle circulaire — elle serait aussi la dernière — pour faire logiquement suite à cet ukase devrait ordonner l'amputation de la langue à tous les nouveau-nés ukrainiens. Certes ce serait là un ordre bizarre, mais il ne le serait pas davantage que l'ukase de 1876, qui au point de vue national n'a évidemment pas eu de résultat, mais qui, en revanche, a ruiné la culture intellectuelle dans le pays.

De rukraïne, le mouvement national gagna aussi la Galicie et la Bukowine. Bien que les Ruthènes en Autriche ne soient pas en odeur de sainteté, leurs adversaires de ià-bas n'ont pas la puissance du gouvernement russe pour entraver leur vie nationale, et d'ailleurs la Constitution met un frein à leurs haines. C'est pour cela que la vie nationale des Ruthènes se concentre en Galicie, où ils ont organisé des Unions pour l'enseignement populaire et l'écono-

1. L'académie Impériale des Sciences : De la suppression de la limitation relativement aux publications dans la langue petite-russienne. Saint-Pétersbourg, 1905, p. 4 (russe).

2. L'Ukraine poétique, par Friedricli Bodenstedt. Stuttgart, 1845, p. 16 (allemand).

l'ukase de 1876 et l'ukraïne. 45

mie sociale, et des sociétés savantes. C'est encore là qu'ils font paraître leurs périodiques , à la publication desquels coopèrent essentiellement les Ukrainiens de Russie. Ainsi, en dehors delà Russie sont édités quarante-six périodiques et journaux ruthènes dont nombre y sont expédiés en masse clandestinement. La plus importante société savante qui porte le nom de Chevtchenko, et dont les travaux sont appréciés par les savants du monde entier, a été fondée à Lemberg-par les Ukrainiens de Russie. Le distingué professeur et historien M. Hrouschevskyj en est le président. Ainsi, le centre de la vie intellectuelle des Ruthènes se trouve déplacé en Autriche et, ainsi que l'Académie des sciences de Pétersbourg^ l'a déjà fait ressortir dans son mémoire, au préjudice de la Russie. Partant, toutes les mesures prises par le gouvernement russe relativement à l'Ukraine n'aboutirent qu'à entraver le progrès de la civilisation et à augmenter le nombre des illettrés — résultat qui certes n'est pas à l'honneur du gouvernement tsariste. Et lorsqu'on entend parler de la « mission civilisatrice de la Russie », involontairement revient à la mémoire cet ukase de 1876, car ce document résume en lui seul tous les services que le tsarisme a rendus à la civilisation... négativement.

l'ukase de 1876 ET l'ukraïne

Ce n'est pas seulement au regard du peuple ruthène que fut désastreuse la proscription de sa langue nationale, mais encore pour toutes les nations slaves, attendu qu'elle a servi à enrayer les progrès de la civilisation, en général, dans l'Orient de l'Europe. Si l'on dit que l'Ukraine est le « cœur des pays slaves », ces paroles ne sont pas vides de sens. La poésie populaire ukrainienne a fourni à la littérature polonaise une matière abondante, et même elle a provoqué une orientation des écrivains polonais, de ce côté qui a trouvé son expression dans la nouvelle École Ukrainienne.

1. Mémoire de r Académie Impériale des Sciences de Pétersbourg, p. 10.

Les autours ukrainiens enrichirent aussi la littérature russe de ses plus belles perles.

Parmi les savants et les écrivains russes et polonais, beaucoup sont unanimes à reconnaître le rôle important que l'Ukraïne a joué au milieu des Slaves orientaux, et l'action civilisatrice de ce pays ruthène. Frédéric Bodenstedt, qui s'accordait sur ce point avec le poète polonais Mickiewicz, écrivait : « Mickiewicz a dit, que les plaines ukrainiennes sont autant d'assises de la poésie lyrique des Slaves. Les chants des poètes populaires anonymes retentirent de ces plaines à travers tous les pays slaves. » Un autre poète allemand a chanté l'Ukraïne dans cette strophe :

« 0 Ukraine, pays des chanteurs,

Tu as enfanté des génies aussi grands dans les chants que dans les combats —

Ton peuple demeure fidèle aux mœurs patriarcales de ses ancêtres,

Et son Dieu paternellement veille sur lui.

Ce Dieu dans le cœur, et la main sur les cordes de sa harpe,

Il réduit les menaces du tyran à une plaisanterie.

Et bien qu'il- dût se courber, il ne s'est pas laissé écraser;

Quoique longtemps asservi, jamais il ne fut esclave.

Cependant ce pays des chanteurs fut condamné à l'obscurcissement. On escomptait la ruine entière de sa vie intellectuelle et sur ses décombres on espérait pouvoir élever l'édifice panrusse. Mais toutes les mesures contre l'Ukraine, que nous venons d'énumérer, n'ont apporté au tsarisme un appui moral pas plus qu'un appui matériel. Au contraire, elles ont provoqué une surexcitation dans les esprils et soulevé de nombreuses protestations, dont nous citerons quelques-unes parmi les plus récentes.

Avant tout, les Ukrainiens aspirent à faire réintégrer la langue ruthène dans leurs écoles primaires et à publier leurs feuilles dans cette langue. Gomme nous l'avons déjà fait observer plus haut, l'enseignement dans ce f>ays, à l'époque de son indépendance, était beaucoup plus développé qu'en Moscovie. Ce n'est que depuis que l'Ukraine a perdu son autonomie que l'instruction populaire y tomba en décadence. Toutefois, la parole ruthène résonnait encore de-ci de-là ; on l'entendait notamment dans de nombreux cours du dimanche (École du dimanche), qui prospéraient surtout à KiefF et à Poltawa. En 1860 et quelques années après, des livres ruthènes pouvaient sans encombre, être édités en Russie. Mais bientôt, les gouvernants de l'empire, dominés par la folie de pan-

L UKASE DE 1876 ET l'uKRAÏNE. 47

russisme, trouvèrent cet état des choses incompatible avec le but vers lequel convergeait la politique russe. La langue ruthène fut proscrite de Russie, les efforts que les Ukrainiens avaient apportés pour éclairer le peuple furent anéantis d'un seul trait de plume. Évidemment cette mesure n'était pas faite pour apaiser les esprits, et le mécontentement de la population s'accentuait chaque jour davantage. Les Zemstvos eux-mêmes, subissant pourtant l'influence gouvernementale, ont de tout temps protesté contre les mesures de violence dictées par la politique de panrussisme.

La lutte pour le droit à sa langue nationale, soutenue par le Zemstvo de Tchernigofï, a son histoire. M. N. Konstantinowitch, membre du conseil d'un Zemstvo de district, préconisa l'introduction de la langue ukrainienne dans les écoles et désigna celles d'entre elles où l'enseignement fait en russe ne pouvait être compréhensible aux enfants de huit ans apprenant à lire. Il s'est appliqué à démontrer qu'un tel enseignement n'était pas naturel et qu'il ne pouvait répondre au but de l'enseignement populaire donné dans les écoles primaires. Le Conseil a approuvé son rapport et lui a donné suite en le présentant au Zemstvo provincial de Tchernigoff, qui l'a envoyé à l'étude de la commission scolaire. Celle-ci se déclara être d'accord avec le Conseil du Zemstvo de district et dans ses conclusions appuya sa demande d'introduire la langue ruthène dans les écoles primaires et d'éditer les classiques dans cette langue. La commission scolaire motiva son rapport ainsi : L L'enseignement dans les écoles primaires, en russe, met un retard dans les études et en fait diminuer les progrès ; de plus il rend plus difficile le développement intellectuel des enfants. II. Il creuse un « abîme entre l'école et la famille ». Le rapport de la commission fut ensuite voté dans son ensemble par le Zemstvo de Tchernigoff, mais ce vote n'étant pas du goût du gouvernement russe, celui-ci ne l'a pas pris en considération. La question revint sur l'eau en 1893, lorsque M. E. Schrag, avocat, présenta à son tour un rapport au Zemstvo de Tchernigoff, qui a mis sa demande à l'ordre du jour. Dans son rapport, M, Schrag s'appuyait sur l'autorité des hommes compétents en la matière, tels que Diesterweg, Grimm, Pestalozzi, et des savants et des pédagogues renommés russes. Parmi ceux-ci, il a cité entre autres le pédagogue Ouschinskyj qui écrivit :

(( ... Quelle importance peut avoir l'école (russe), où l'on apprend

48 LE TSARIS3IE ET l'uKRAÏNE.

mal une centaine de nouveaux mots, au regard de cette langue vivante profondement sentie, que le génie d'un peuple a élaborée au cours de milliers d'années? L'action d'une telle école est impuissante, car seule la langue populaire peut servir de base pour développer l'intelligence de Tenfant. Enfin, la stérilité d'une telle école est évidente : l'enfant y est transporté d'un milieu différent dans lequel il doit encore rentrer, lorsqu'il l'a quittée. Il oublie bien vite les quelques mots russes qu'on lui fait apprendre à l'école et en môme temps, il oublie aussi les notions qui s'y rattachent. )>

M. Schrag en appelle à l'histoire de l'enseignement ruthène du temps de l'autonomie de l'Ukraine. Il rappelle qu'alors elle avait des écoles primaires et moyennes, que ses savants disposaient de chaires dans les hautes écoles en Autriche et que dans toutes ces écoles, de même que du haut de ces chaires, l'enseignement a été donné dans la langue ruthène. Le rapporteur prend pour base de son rapport les thèses suivantes : 1. Introduction de la langue ruthène dans les écoles du Zemstvo de Tchernigoff; 2. autorisation d'éditer des classiques dans cette langue; 3. admission des livres ruthènes dans les bibliothèques scolaires. Le Conseil de ce Zemstvo se déclara favorable aux conclusions du rapporteur et il saisit cette occasion pour constater le fait regrettable, que l'édition des livres saints était prohibée en Russie, tandis que la publication en est autorisée dans soixante-dix autres langues et idiomes. lia aussi adopté, ce rapport dans son ensemble.

L'assemblée des médecins, conjointement avec les membres des Zemstvos locaux dans le gouvernement de Tchernigoff, avait décidé d'adresser au gouvernement la demande d'autoriser la popularisation de la' médecine et de l'hygiène dans les éditions ruthènes, de même que l'organisation dans ce but de conférences dans la langue nationale. Dans sa réunion du 25 janvier 1898, le Zemstvo de Tchernigoff vota la résolution de solliciter l'abrogation des dispositions de la loi entravant le commerce des villageois avec les médecins et interdisant les conférences populaires dans la langue ruthène.

En 1881, a été tenu à Kherson un congrès des instituteurs, qui, en se plaçant au point de vue purement pédagogique, réclamèrent l'enseignement dans les écoles dans la langue ruthène. Le Zemstvo de cette ville vota une résolution dans le môme esprit et pétitionna dans l'espoir de réaliser cette postulation. En 1895, après avoir entendu le rapport de M. Zelenyj, maire d'Odessa, le Zemstvo d'EUsa-

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bethgrad prit une résolution analogue. Le Zemstvo de Poltawa défendit cette cause encore avec plus de sollicitude. En 1900, M. B. Léontowytch lui présenta un rapport très détaillé et bien motivé dans lequel il démontra combien l'enseignement dans une langue incompréhensible aux élèves était inutile, voire préjudiciable.

Les Comités agricoles, qui se sont constitués en 1902-1903 et qui doivent leur existence à l'initiative de M. Witte, alors ministre, envisagent la chose de la même façon. Dans la circulaire qu'il adressa à ces comités, M. Witte leur demanda de se prononcer sur la situation actuelle en toute franchise, sans la moindre équivoque. Mais lorsque le ministre a recueilli les avis demandés, tous ceux qui, suivant son désir, les donnèrent sincèrement en disant que l'ordre de choses existant était intenable, — furent déportés ou durent subir la surveillance de la police. Nonobstant cette mesure sévère, la plupart des comités agricoles en Ukraine se déclarèrent partisans de l'introduction de la langue ruthène dans les écoles. Les conclusions des comités de Khotyn et d'Ananieff méritent particulièrement l'attention. La plus grande partie de ces comités demandaient : 1. Réintégration de la langue ruthène dans les écoles primaires. 2. Autorisation dans les bibliothèques populaires des livres ruthènes édités en Paissie et approuvés par la censure. 3. Suppression de l'Ukase du 18 mai 1876.

Il faut reconnaître que les réunions et les Congrès tenus dans ces dernières années en Ukraine même, et dans les deux capitales de la Moscovie ne furent pas d'une moins grande importance et qu'ils eurent leur part dans ces revendications nationales. Le Congrès agronomique qui a eu lieu en 1901 à Moscou émit dans ses résolutions le vœu de l'autorisation de la publication des livres et des périodiques agronomiques dans la langue ukrainienne. La réunion des représentants de la petite industrie, tenue dans la même année à Poltawa et dans Tannée suivante (1902) à Pétersbourg, de même que le Congrès des techniciens tenu en 1903 à Pétersbourg et bien d'autres Congrès encore se prononcèrent dans le même sens et émirent des vœux pour l'introduction dans les écoles en Ukraine de la langue qui est parlée dans le pays. Les Unions de l'enseignement populaire à KiefT, à KharkofF et même à Pétersbourg se prononcèrent dans le même esprit.

Les décisions du gouvernement russe prenant leur source dans la singulière prohibition de la langue ukrainienne abondent en

contradictions et font preuve d'une naïveté souvent touchante des administrations russes. En 1898, les Ruthènes commémorèrent en Autriche et en Russie le centième anniversaire de la renaissance de leur littérature nationale, inaugurée par la publication en 1798 de ÏEneide travestie dans la traduction ruthène d'Ivan Kotliarevskyj. Il fut alors décidé d'élever la statue du poète à Poltawa, sa ville natale. Le Conseil municipal de cette ville prit en mains cette cause et y apporta tant d'ardeur que la superbe statue de Kotliarevskyj pouvait être inaugurée déjà en septembre 1903. A cette occasion fut organisée une grande fête nationale, à laquelle prirent part des députations de toutes les provinces ukrainiennes, des délégués du Reichsrath, des professeurs et des publicistes arrivant d'Autriche et d'autres pays. Le gouvernement russe se trouvait dans un grand embarras à propos des discours qui seraient prononcés dans la langue ruthène, ne sachant plus quelle altitude il devait prendre. 11 n'était pas séant d'interdire de parler dans leur langue maternelle aux délégués, venant d'un pays européen dans cet empire slave dont le chef se fit l'apôtre de la paix universelle et par sa proposition humanitaire a récemment provoqué l'enthousiasme et Tadmiration dans tout l'Occident. Une telle interdiction donnerait lieu aux bruits désavantageux qui auraient un écho dans le parlement autrichien lui-même et qui engendreraient en général toutes sortes de commentaires. Le sens politique commandait de l'éviter. Alors, M. Plehwe eut une idée géniale. Les délégués des sociétés ukrainiennes de Galicie et de Bukowine furent autorisés de prononcer leurs discours dans la langue ukrainienne et de donner lecture des adresses qu'ils avaient apportées, mais les enfants de l'Ukraine elle-même, sujets du tsar pacificateur, n'osèrent pas en faire autant. Cependant il a été annoncé officiellement que la fête était donnée en l'honneur de celui qui « a inauguré une nouvelle ère de la littérature ukrainienne », paroles qui furent aussi soulignées dans les invitations et reproduites sur le socle de la statue elle-même. Ainsi, dans le grand État slave, l'écrivain qui a inauguré une nouvelle ère de la littérature ukrainienne était fêté par l'interdiction démonstrative de la langue ukrainienne.

(Le Conseil municipal de Poltawa a adressé à ce sujet une plainte au Sénat, mais aujourd'hui encore il attend sa réponse.)

On comprendra donc facilement que le mouvement protesta-

l'ukase de 1876 et l' Ukraine. 51

taire contre la proscription de la langue ruthène se soit accentué dans les deux dernières années. Toutes les grandes villes de l'Ukraïne comme Kieff, Poltawa, Tchernigoff, Kharkoff, Odessa etc. envoyèrent récemment au Comité des ministres des mémoires, des pétitions et des télégrammes réclamant la suppression de l'Ukase de 1876, de même que l'adoption de la langue ruthène (ukrainienne) dans les écoles du pays. Dans ce dernier temps, une députation ukrainienne fut envoyée à Pétersbourg avec mandat de demander l'abrogation de cet insensé ukase. Cette question fut l'objet d'une discussion dans le Conseil municipal d'Odessa où M. Zelenyj, maire de cette ville, présenta sur ce sujet un rapport tout à fait remarquable. Les différentes sociétés et corporations dispersées dans toute l'Ukraine s'emploient aussi à servir cette cause, et on voit des feuilles russes l'appuyer chaleureusement. Et même les élèves des écoles normales de nationalité ukrainienne ont adressé au gouvernement plus d'une fois des mémoires dans lesquels ils se déclaraient incapables d'enseigner en russe, attendu qu'ils ne possèdent pas cette langue à fond. Les feuilles russes elles-mêmes dénoncent le « jargon officiel » russe qui s'est formé dans les villes ukrainiennes et qui tient le milieu entre le russe et le ruthène — une langue de compromis siii generis. En effet, un Ruthène qui n'a pas appris le russe depuis son bas âge, parvient rarement à parler cette langue correctement; telle qu'elle est parlée dans les villes ukrainiennes par les fonctionnaires de l'État, eile est vraiment pitoyable. La russification, de ce côté aussi, n'apparaît donc pas moins bizarre. Néanmoins, au mépris des résultats acquis, le gouvernement russe persiste dans la voie négative. Toutes les démarches faites auprès de ses représentants pour obtenir l'autorisation de publier des livres et des périodiques ruthènes ont été vaines, tandis qu'il a accédé dernièrement à la fondation de nouvelles feuilles polonaises, lithuaniennes, juives et tartares. Les Ukrainiens voient chaque jour plus clairement que tous leurs malheurs ont pour cause primordiale la violation par le gouvernement russe du traité de 1654 et que ce n'est pas la suppression de l'ukase de 1876 qu'il faut réclamer — à quoi le gouvernement ne voudra jamais consentir — , mais que l'on doit diriger tous ses efforts vers la reconstitution du traité de Péréiaslaw, c'est-àdire vers la conquête de l'autonomie nationale. Les partis révolutionnaires les plus importants en Ukraine, tels que le PaiHi

ukrainien révolutionnaire, le Parti ukrainien démocrate, le Parti ukrainien national^ ont adopté ce point de vue dans leurs programmes. La politique que depuis de longues années le gouvernement russe poursuit en Ukraine — le pays le plus opprimé de l'empire russe — , son refus obstiné de lui accorder la moindre réforme, forcément poussent les esprits à chercher une solution dans la conquête du self-govermnent, sans lequel tout progrès dans le développement de la culture et de l'économie dans ce pays serait impossible.

LA POLYONYMIE DU PEUPLE RUTHENE.

Nous rappellerons, pour conclure, la multiplicité des noms attribués aux Ruthènes, ce qui compte aussi pour une bonne part dans la pohtique panslaviste. Ce peuple est connu à l'étranger sous les noms de Ruthènes, Ukrainiens, Petits-Russiens ou encore ceux de Rusnaks ou de Russines. Les deux derniers, étant plutôt des noms locaux, ne sont guère employés aujourd'hui. Le surnom de Petite-Russie, — Petit- Rus sien, qui est assez répandu à l'étranger, se prêtant à de multiples variations, devint entre les mains de la diplomatie russe un moyen très commode pour réaliser sa tendance à débaptiser les nationalités faisant partie de l'empire des tsars. De même que la dénomination Rusnaks, celle de Petits- Russiens n'avait primitivement qu'une signification toute locale — sous le nom de Russia Minor était comprise la principauté de Galicie — Wolhynie — et ce n'est que grâce à la politique panrusse, que cette dénomination arriva aux honneurs de la généralisation et qu'elle s'est étendue peu à peu sur toute l'Ukraine. Dans sa logique, la politique panrusse en fut jusqu'à remplacer le terme « Petite-Russie — Petit-Russien » , par celui de Russie Méridionale, — Russes Méridionaux qui répondait mieux à ses vues. Cette transformation a évidemment été empruntée à la nomenclature usitée en Allemagne, où l'on dit « Allemagne du Midi — Allemands-méridionaux y> (Sueddeutschland — sueddeutsch).

L'obstination que les gouvernants russes mettent à coller aux

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