‹ Le tsarisme et l'UkraïneChapitre 7 sur 16 · LE PANSLAVISME RUSSE ET L EUROPK OCCIDENTALE · texte numérisé non relu

LE PANSLAVISME RUSSE ET L EUROPK OCCIDENTALE

Nous n'entendons pas affirmer par là que le panslavisme, aujourd'hui, ne présente a ucune force et qu'il n'ait pas d'adhérents. Bien au contraire! Le panslavisme idéaliste de Palatsky, qui voulait réellement assurer le développement libre de tous les peuples slaves, ne répondait pas à la politique des plus puissantes nations slaves, il a été par conséquent condamné à faire place au panslavisme officiel russe, qui est la réalisation delà politique étatiste du gouvernement russe. Comme nous l'avons déjà fait voir, le panslavisme, en tant que combinaison utile à ses vues, fut bientôt monopolisé par le gouvernement tsariste au profit de l'État. Cette transformation a été opérée avec une adresse sans pareille. Tout en conservant le nom de panslavisme, si cher à tous les Slaves, on s'est attaché à imprimer à ce mouvement le caractère essentiellement panrusse. Cette diplomatie, soi-disant « panslaviste », ne pouvant offrir aux Slaves rien de positif, il a bien fallu rechercher un « ennemi commun », qui ne tarda pas à apparaître sous l'aspect de la civilisation dans l'Europe occidetnale, « mère du socialisme ». Et c'est pour cette raison que dans tous les pays de l'Europe centrale le gouvernement russe entretient des agents officieux dont le rôle est de propager l'idée étatiste russe en la présentant comme la cause commune des Slaves : un grand groupement de peuples appartenant à la race slave. Il va sans dire que le fameux Testament de Pierre le Grand fait partie intégrante du programme néopanslaviste. On sait que ce Testament, qu'Eon avait apporté de Pétersbourg en 1757, a été publié dans ses Mémones, édités par Galliardet en 1836, à Paris. Il est probable que cette pièce, pareillement à tant d'autres légendes politiques, a été fabriquée par la diplomatie russe qui, pour arriver à ses fins, évoque volontiers les noms des hommes marquant dans l'histoire russe, voire des saints eux-mêmes, vénérés par l'Église orthodoxe. L'origine de ce Testament ne peut, toutefois, avoir pour nous qu'une importance secondaire. Nous nous bornerons à relever le fait, que la diplomatie russe a toujours marché dans la voie tracée par Pierre le Grand, qui doit être considéré comme l'initiateur de la politique impérialiste en Russie. Il avait conçu l'idée d'unifier tous les pays annexés à la Russie et de subjuguer au pouvoir des tsars les deux parties du monde. Dans son Testament, cette politique revêt la forme de programme gouvernemental, si bien que, à l'occasion de tout événement politique d'une certaine importance, les hommes politiques

et les publicistes russes ne manquent pas d'affirmer que les idées exposées dans le Testament de Pierre le Grand sont profondément enracinées dans les esprits en Russie. Les Russes, disent-ils, ont la croyance que la Russie est appelée à remplir une grande mission dans le monde, mission qui rehaussera encore le prestige qui lui est actuellement acquis et qui consacrera sa qualité de représenter tous les peuples slaves. On s'applique, dans ce but, à inculquer systématiquement aux nations slaves l'idée de revanche. Et on saisit la première occasion qui se présente pour exalter les têtes échaulTées, incapables de critiques. Lors des fêtes données à Prague en l'honneur de Huss, la presse panslaviste, tout en rendant hommage au grand Bohémien comme lutteur pour l'indépendance des peuples slaves et comme adepte de la vraie orthodoxie, invitait, en même temps, les Slaves à demeurer fidèles à leurs traditions et à travailler à l'union fraternelle de tous les peuples slaves.

La Société slave de bienfaisance, à Moscou, organisa à l'occasion de ces fêtes une manifestation panslaviste. M. Tcherep Spiridowitch, consul serbe à Moscou, président de cette société, a prononcé un discours dans lequel il a dit entre autres choses : « Huss a symbolisé en sa personne la liberté slave, l'émancipation des Slaves du joug teutonique; il a annoncé l'aube de la renaissance des peuples slaves. » Puis, en parlant de la bataille près de Taunenberg, dans laquelle les Slaves infligèrent aux Germains une défaite qui eut de si graves conséquences : « Aujourd'hui, dit-il, il est nécessaire de travailler à l'union fraternelle de tous les Slaves. » Il rappela à ses auditeurs la devise de l'Ordre allemand qui fut anéanti près de Taunenberg et qui est celle-ci : Extermination des Slaves ou leur germanisation, et il ajouta que ces derniers devaient se préparer à un nouveau Taunenberg. <( Il faut, conclut-il, que les Polonais, les Russes, les Tchèques et tous les autres peuples slaves marchent la main dans la main et coude à coude pour combattre l'ennemi commun... » Mais, que ce « nouveau Taunenberg » devrait, en premier lieu, être préparé contre la Russie, que c'est là, aujourd'hui, « l'ennemi commun » le plus redoutable, les chefs panslavistes oublient, naturellement, de le dire.

Les intellectuels, dans les pays slaves, sont pour la plupart fanatisés dans cet esprit panslaviste. Et si réellement il survenait entre le tsarisme et fEarope occidentale un conflit, — qui, selon messieurs les panslavistes, est inévitable, — on s'apercevrait alors que

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la Russie n'a pas travaillé gratuitement. Les gouvernants russes se sont toujours montrés très habiles quant à faire le travail de taupe et à combiner des machinations. Aussi la propagande panslaviste, que les diplomates russes savent faire en maîtres, n'est pas aussi inoffensive qu'on le croit habituellement. Ce n'est pas sans raison que toute l'Europe centrale est enveloppée d'une sorte d'avantpostes russes et ce n'est pas pour rien que les représentants avérés des (( intérêts slaves » se plaisent à gaspiller chaque année des sommes considérables pour la publication de leurs feuilles et pour la subvention à la presse. Or, toute entreprise sérieuse disposant de fonds ne saurait manquer d'apologistes. C'est ainsi que partout sont recrutés des agitateurs de talent dans le but de faire de nouveaux adeptes à la cause panslaviste. Et, de cette manière, le sage est gagné moyenant la finance et le naïf par la parole.

L'Allemagne est dénoncée comme ennemi séculaire de la Russie, car, suivant le fameux Testament de Pierre le Grand, qui est l'évangile des panslavistes , c'est cette puissance qui présente le plus grand obstacle à l'extension du pouvoir russe en Europe centrale; il est donc indispensable de l'affaiblir consécutivement, tantôt en usant de duperie, tantôt en faisant des alliances savamment combinées ou encore en déployant la courtoisie diplomatique, etc. Les hommes d'État dans l'empire des tsars, ainsi que messieurs les panslavistes qui sont leurs satellites, se sont évertués à mettre tout en œuvre pour réaliser le Testament du premier « tsar de toutes les Russies », c'est-à-dire élever la croix russe dans la sainte ville de Sophia, étendre le pouvoir tsariste en Europe occidentale et en Asie, comme cela a été énoncé officiellement.

A l'occasion de la commémoration du vingt-cinquième anniversaire de la déclaration, par la Russie, de la guerre à la Turquie, le journal russe Birjewya Wiedomosti disait :

« Jamais encore la Russie ne s'est trouvée si près de vider son ancienne querelle avec la Turquie comme il y a vingt-cinq ans. Or le traité de Berlin ne saurait être considéré que comme un obstacle passager posé sur la voie dans laquelle, depuis Pierre le Grand, la Russie s'était engagée. En suivant cette voie, la Russie a assumé une tache qui n est pas facile à accomplir ; consciente d'être prête à l'aborder, elle a tenu à commémorer la date du 25 avril 1877. »

Ici encore, il appert avec évidence que la diplomatie russe s'est servie du panslavisme pour en faire son avant-garde en Europe

centrale, qu'elle a eu soin de discipliner en vue de faciliter l'expansion de Finfluence russe. Il suffît d'être tant soit peu initie à ces choses-là pour s'en rendre compte.

M. Baudouin, professeur et investigateur slave distingué, avait un jour exposé dans son cours la thèse suivante : « De même qu'au point de vue de parenté, les peuples slaves ne présentent au point de vue historique, aucun caractère commun qui eût pu justifier l'union fraternelle de tous les peuples slaves. Si les efforts faits dans ce sens ont abouti à présenter cette idée sous une forme concrète, à l'incorporer pour ainsi dire, on ne le doit qu'à la politique jésuitique de la diplomatie russe. Assise sur une forte souche de la famille slave, estimant sa base bien consolidée, la Russie lança l'idée de panslavisme dont, en poursuivant sa politique slave, elle fit son étendard. C'est la réalité du panslavisme russe qui offre une base solide au pouvoir, c'est là aussi la politique utilitaire de la Russie qui s'évertue à élever la force à la hauteur de l'Idéal... » Ainsi parla un savant slave que l'on ne saurait assurément soupçonner d'animosité envers la Russie.

Certes, il serait injuste de représenter tous les panslavistes comme étant à la solde du gouvernement russe, surtout les dii minoriim gentium, car on compte un très grand nombre d'hommes politiques qui professent de bonne foi le culte du panslavisme. Il faut dire aussi que parmi les moyens dont se sert le gouvernement russe pour maintenir cet ordre de choses, l'intimidation n'est pas des moins appréciables. De même que les actes isolés des particuliers, le mouvement national populaire, qui se manifeste en général chez les peuples slaves, voire toute tendance d'opposition au panslavisme, tel qu'il se présente aujourd'hui, est discrédité aux yeux des Slaves et dénoncé comme manœuvres de leurs adversaires. On sait, que chez les Ruthènes, par exemple, le mouvement national ne date pas d'hier seulement. Sans la coopération qu'ils y ont apportée, les deux peuples slaves les plus puissants, les Russes et Polonais, ne pourraient avoir l'importance historique qui leur est désormais acquise. Pourtant, les Ruthènes étaient toujours traités par la Russie et la Pologne en mineurs, à l'instar d'un adolescent sur le dos duquel on peut faire pleuvoir tous les coups, ce qui n'empêchait pas, pourtant, les deux adversaires de se disputer durant des siècles la peau de ce mineur. Les Polonais n'ont jamais cessé d'affirmer que le peuple

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ruthène était absolument identique au peuple polonais et que le mouvement national chez les Ruthènes était suggéré par la politique moscovite. Les Russes, au contraire, désignaient les Polonais comme fauteurs du mouvement séparatiste chez les Ruthènes et ils dénonçaient les tendances nationalistes de ceux-ci comme une manœuvre polonaise.

Cette politique, qui consistait à rejeter les uns sur les autres la responsabilité d'avoir suscité le mouvement national chez les Ruthènes, ne pouvait cependant invoquer sa justification pour avoir été adoptée de longue date ; son inconséquence n'était que trop évidente. En outre, dans ces dernières années, l'idée d'une alliance russo-polonaise, dans le but de combattre le mouvement national ruthène, germa dans certains cerveaux d'hommes politiques russes et polonais. Néanmoins, ce mouvement, en prenant des proportions toujours plus grandes, amènera nécessairement des difficultés, surtout pour le gouvernement russe, qui par des décrets draconiens, prohibant la littérature slave en Russie, croyait être à même de supprimer la question nationale ruthène. Or les Ruthènes représentent un grand peuple, qui occupe tout le territoire entre la Russie et l'Europe centrale, notamment l'Europe méridionale, et qui, par conséquent, pourrait être appelé un jour à jouer un rôle considérable dans le conflit du tsarisme avec l'Europe occidentale. L'Ukraine est généralement désignée comme le « cœur des pays slaves ». S'emparer de ce cœur pour l'approprier, en le russifiant, à Forganisme du Nord russe, fut donc un des problèmes de la plus grande importance que la Russie eût eu à réaliser. (Primitivement, on avait projeté le même plan relativement à la Pologne, mais, par la suite, on a dû l'abandonner).

Les efforts du tsarisme dirigés contre la nationalité ruthène demeurèrent vains. Malgré les répressions, la littérature ruthène se développe et fait chaque jour de nouveaux progrès. Depuis vingt ou trente ans, elle tend à prendre une place importante parmi les littératures slaves. Les savants russes eux-mêmes lui reconnaissent ce titre et admettent son indépendance nationale. Quant aux Ruthènes de Russie, les Ukrainiens, ils viennent en Galicie pour fonder leurs institutions nationales, de même que pour éditer des ouvrages en langue ukrainienne, qu'ils font ensuite expédier clandestinement en Russie. Les Polonais qui ont de l'autorité en Galicie ne se doutent pas de l'appui que les Ruthènes de

Russie apportent à leurs frères en Autriche, autrement, ils ne manqueraient pas, eux non plus, de mettre la question ruthène à Tordre du jour.

Cet état de choses a déterminé les deux frères slaves à abandonner le système des reproches dont ils s'accablaient réciproquement à propos d'une question qui leur tenait à cœur à tous les deux, pour se mettre à la recherche de quelque nouvelle machination en dehors. Celle-ci fut vite trouvée. Ne fallait-il pas, en effet, penser à l'action de l'ennemi commun? Et tous les deux furent unanimes à reconnaître dans le mouvement national ruthène une manœuvre machinée par l'Europe occidentale. Cet accord se fit pour ainsi dire télégraphiquement.

A propos du voyage de l'empereur d'Autriche à Berlin, le correspondant du Novoié Wremya télégraphiait à cette feuille, en date du 3 mai 1900 :

« Le grand-duc Franz Ferdinand, héritier présomptif du trône, n'accompagne pas l'empereur, bien qu'on se soit attendu à le voir se rendre à Berlin, afin de donner un démenti aux bruits qui courent, d'après lesquels il désapprouverait la politique d'adaptation à l'Autriche-Hongrie des projets élaborés à Berlin. Ces bruits transpirèrent dans la presse française, et les feuilles officieuses autrichiennes ne cherchèrent pas à les controverser. A part le comte Goluchowski, l'empereur est encore accompagné du baron V. Beck, général en chef de l'état-major, qui se rendit célèbre par sa coopération à l'expansion de la politique austro-hongroise en Orient. Le général Beck, d'un commun accord avec feu le comte Kalnoky, avait engagé le gouvernement autrichien à constituer le parti politique ukrainien (ruthène) dans l'est de la Galicie. »

Ainsi, le mouvement ruthène fut, sans plus de façon, associé à la politique d'expansion autrichienne. En d'autres termes, le baron V. Beck et le comte Kalnoky avaient entrepris de gagner à leur cause les Ruthènes de Russie — les Ukraïuiens — et, pour arriver à leurs fins, ils soulevèrent la question ruthène en Galicie. Mais on oublie volontiers, en faveur de la politique panslaviste, que la renaissance des Ruthènes en Galicie est de beaucoup antérieure au ministère Kalnoky et au baron v. Beck.

La presse panslaviste s'emploie chaque jour avec une ardeur nouvelle à répandre dans le public des affirmations de ce genre.

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Pour faire mieux ressortir le caractère de cette politique, nous citerons quelques passages d'un article publié dans la Gazeta Narodowa, organe officiel de la noblesse polonaise et qui est notoirement le canal des hommes d'État polonais. Sous le titre Confession d'un Hakatiste, l'auteur de l'article rapporte une conversation entre un politicien polonais et un haut personnage prussien. Il cherche à persuader d'abord à ses lecteurs qu'il y a une corrélation entre le mouvement « révolutionnaire » toujours croissant chez les Ruthènes en Galicie, aussi bien qu'en Russie méridionale, et le hakatisme ^vwsÛQXi\ que le mouvement ruthène n'est autre chose qu'une manœuvre allemande. Puis, vient le colloque luimême. Le mystérieux homme d'État prussien (évidement un ministre) affirme que les Allemands et les Polonais seront amenés à se faire la guerre à outrance, ces derniers étant trop bons Slaves. Quant à la Russie, l'Allemagne est en mesure de la tenir toujours en respect, attendu qu'elle exerce une influence notable dans la direction des affaires de ce pays, les finances et l'industrie russes étant entre les mams des Allemands. Les populations occupant le sud de la Russie et l'est de la Galicie, et qui forment un grand peuple ruthène, n'auront rien à y perdre. Les Allemands auront ainsi à leur disposition des légions toutes prêtes à intervenir, car, l'indépendance nationale des Ruthènes une fois reconquise, ils n'auraient pas de raison à nous disputer les frontières, ni à s'attacher au boycotage de notre civihsation. Et l'homme d'État allemand de conclure :

« Après le conflit que nous aurons eu avec la Russie, les villes de Varsovie et de Wilna, de même que les provinces baltiques, nous sont acquises; le territoire s'étendant jusque la mer Noire est aux Ruthènes qui, désormais, demeurent sous notre égide. Plus confiants que les Polonais, plus forts aussi et présentant un plus grand danger pour la Russie, aussi bien que pour le panslavisme, nous n'aurons pas de peine à obtenir leur adhésion... Un enfant serait à même de comprendre que les Polonais sont toujours prêts à se réconcilier avec la Russie, à moins que celle-ci ait consenti à une concession quelconque, si anodine qu'elle soit, et que les deux peuples feraient alors cause commune pour se porter contre nous afin de se venger de leur « ennemi séculaire » et de lui arracher les provinces polonaises... »

Il est tout au moins naïf de prêter de telles paroles à un homme

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d'État prussien, car la Prusse est une des puissances les mieux disposées du monde en faveur de la Russie. Cela nous conduirait trop loin si nous voulions rapporter tout ce qui est insinué dans cet esprit par la presse slave ou, seulement, ce que les savants panslavistes exposent dans leurs écrits. Messieurs les panslavistes vont morne très loin dans leurs affirmations. Et si le professeur Florinsky, ce prophète panslaviste, « philosophe » charlatan, eût jugé utile de joindre à sa fameuse doctrine , relativement au danger germain et à la mission de Russie, cette thèse, que le développement et l'expansion du mouvement national parmi les Ruthènes de Russie doivent être attribués aux intrigues menées en Europe occidentale, nous ne serions pas étonné d'une si géniale invention; nous ne savons que trop, que les publicistes panslavistes ne se lassent pas de dénoncer tout mouvement national slave, qui n'est pas à l'unisson avec le chœur panslaviste, comme étant suscité par des machinations des ennemis des peuples slaves. Toutes ces insinuations ayant pour objet les manœuvres polonaises, autrichiennes ou allemandes ne sont donc que de purs mensonges, parfaitement avérés. De plus, par des mesures d'oppression, que les Polonais puissants ont, de concert avec les gouvernants autrichiens, adoptées à l'encontre des Ruthènes en Galicie, ils ont, pour ainsi dire, avoué que le progrès du mouvement ruthène est de nature à leur inspirer de l'inquiétude.

Les Ruthènes de Russie étaient, tout récemment encore, méconnus par les Allemands, comme en général, par les Occidentaux. Messieurs les panslavistes font, à l'endroit de cette population, abstraction des faits historiques de la façon la plus grotesque, car la question nationale chez les Ruthènes de Russie a pris naissance lors de l'annexion même de F Ukraine à l'empire des tsars, c'est ce que nous allons démontrer plus loin en nous appuyant sur des faits authentiques. La russification de l'Ukraine n'est donc pas de date récente, elle a bien son histoire, sinon glorieuse, toutefois assez longue. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que des hommes politiques à l'étranger, surtout des politiciens slaves en Autriche, ont adopté la politique de dénationalisation d'une grande souche slave, en même temps que de la réalisation des rêves panrusses. Le système politique des panslavistes d'aujourd'hui est basé sur ce principe, que les Ruthènes, en tant que nation indépendante ne doivent pas compter parmi les peuples européens.

C'est surtout dans la politique observée à l'endroit de l'Ukraine et de la nation ruthène en général que se traduit la substance même du panslavisme actuel. Dans ce concert, le gouvernement russe apparaît comme organe exécutif, et ses actes sont magnifiés, dans tous les pays, par les agitateurs panslavistes qui ne manquent pas d'y apporter des commentaires utiles. Il appert de là que le panslavisme, le panrussisme et le tsarisme ne font qu'un ; nous pouvons donc, en toute conscience, considérer ces trois appellations comme synonymes.

Nous essayerons de faire rapidement l'iiistorique de la russification de l'Ukraine par le gouvernement russe et nous nous efforcerons de faire connaître les motifs qui y ont déterminé la diplomatie russe. On a pu voir, d'après ce que nous venons d'exposer que la politique intérieure du « tsar blanc » à l'endroit de l'Ukraïne marche de front avec sa politique extérieure. La chancellerie russe espérait, en russifiant ce pays, se frayer une voie vers la conquête du pouvoir dans le monde entier. Nonobstant les échecs subis, on ne se résigne pas en Russie à abandonner cette idée folle ; il est entendu que c'est là l'expression du génie même du peuple russe, qui veut une politique étatiste, — génie que M. Pobiedonostseff fait incessamment miroiter aux yeux du tsar en invoquant la tradition de Pierre le Grand et des noms célèbres dans l'histoire russe, qui avaient exercé une autorité dans la politique du pays, en persuadant à son auguste maître qu'en Russie il faut à tout prix maintenir, dans toute sa force, la sainte autocratie consacrée par ses prédécesseurs.

Tout cela paraît paradoxal; cependant c'est là une vérité incontestable. Car, en Russie, les éléments libéraux eux-mêmes, bien que combattant énergiquement l'autocratie, ne sont pas entièrement émancipés de cette conception de génie étatiste russe. On voit des esprits très avancés faire de cette idée erronée un

véritable culte et, s'ils désapprouvent, en général, la politique du gouvernement russe, c'est que le système de l'absolutisme n'est plus tenable et qu'ils seraient heureux de le voir aboli. De même que la Russie officielle, la Russie non officielle croit fermement que le peuple russe est fait d'éléments différents, absolument étrangers aux populations de l'Europe occidentale, cependant qu'il se voit forcé d'emprunter à celles-ci leur culture. Certes, ces postulants à Théritage de l'Europe n'interprètent pas de la même façon la mission que la Russie est appelée à accomplir dans le monde, mais bien suivant les besoins du parti politique auquel ils appartiennent. Et même, les représentants des partis politiques les plus avancés ne croient pas devoir abdiquer la traditionnelle politique du panrussisme — sur ce point ils sont conservateurs, — et dans leurs projets de constitution, on chercherait en vain un article consacrant l'autonomie de l'Ukraine ou seulement une allusion à l'égalité des droits civiques pour les Ukrainiens ; partant, tout effort tendant à la renaissance politique de l'empire russe, tout mouvement libéral négligeant la situation actuelle en Ukraine et faisant abstraction de son autonomie, serait un véritable travail de Sisyphe. Tant que les Ukrainiens seront assimilés à la classe inférieure en Russie, tant que les lois en vigueur dans ce pays ne seront pas appliquées également aux Ukrainiens comme aux Russes, la centralisation et fabsolutisme persisteront, même dans le cas où la forme gouvernementale aurait changé de nom. L'Ukraine est le pays où l'arbitraire du gouvernement moscovite apparaît avec le plus de brutalité. Dans aucun autre pays subjugué au despotisme russe celui-ci ne se laisse aller à de telles orgies; nulle part ailleurs il ne s'entête avec tant de cynisme dans la négation des droits primordiaux de l'homme et dans le mépris des droits d'un peuple. On comprend que l'autocratie défende avec acharnement son pouvoir et ne se laisse ravir aucune de ses prérogatives, léguées par la barbarie; mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que ces prérogatives soient tacitement reconnues par une démocratie. D'autre part, nous ne pouvons ne pas nous étonner de la myopie des esprits libéraux en Russie, car nous ne saurions mettre en doute leur bonne foi. Ils n'osent pas soulever la question ukrainienne, ils en ont une sainte peur et se la représentent comme un dangereux écueil contre lequel se pourrait briser la merveilleuse com-

binaison de Pierre le Grand, et le beau rêve de panrussisme s'évanouirait.

La pensée la plus chère à ce tsar — ainsi qu'à ses prédécesseurs — était d'établir l'uniformité dans son empire. Lorsque Mazepa fut élu hetman de l'Ukraine, il lui fut, ainsi qu a toutes les hautes autorités du pays, impliqué le devoir de veiller à ce que « le peuple petit russien (ukraïnien) s'unisse à la population de la grande Russie par toutes sortes de liens possibles, tel le mariage qui est une union indissoluble, et autres unions encore... »

Cette tactique de Pierre le Grand fut, avec la chute de Mazepa, érigée en système politique. On sait que ce tsar avait ordonné aux écrivains et aux savants ruthènes de quitter leur ville de KiefTpour venir s'établir à Moscou, cela, dans le but de faire disparaître la différence qu'il y avait alors entre l'Ukraine et laMoscovie au point de vue de la culture. Le souverain lui-même prit le titre de « tsar de toutes les Russies », au lieu de celui de « tsar de Moscou » qui avait été attribué à ses prédécesseurs. Peut-être en adoptant cette tactique, le Réformateur russe espérait-il mettre fin à l'antagonisme séculaire entre l'Ukraine et la Moscovie. A la fin du XVIIP siècle, Catherine II fait disparaître les derniers vestiges de l'autonomie en Ukraine, et ce pays ruthène devient simplement une province russe que l'on appelle officiellement : Petite Russie. Ce nom tient encore du système de nivellement inauguré par le (( Grand Réformateur ». Et ce n'était pas encore tout pour régulariser les flots de la mer slave. Le danger ne subsistait pas uniquement dans cette digue que l'autonomie politique de l'Ukraine opposait à l'autocratie, mais on le voyait encore dans l'indépendance intellectuelle du peuple ukraïnien. En effet, déjà au XVP siècle, il y avait en Ukraine des imprimeries libres, non pas seulement pour l'impression des livres saints et des éditions religieuses, mais aussi pour des publications littéraires laïques^. Après son annexion à la Russie, l'Ukraine a, peu à peu, entièrement perdu son autonomie; ses affaires intérieures sont désormais « réglées » par l'administration moscovite , et elle doit au premier « tsar de toutes les Russies » d'avoir été dotée d'une nouvelle institution qui a reçu le nom de

1. Le peuple russe, à celle époqr.e se montrait réfraclaire à l'art de Gulenberg. La maison elle-même dans laquelle se trouvait l'imprimerie russe était assaillie et démolie. Dans l'imprimerie, qui a été installée plus tard, on ne faisait imprimer que les livres saints, par conséquent exempts de toute censure.

20 LE TSARISME ET l'ikRAÏNE.

« Censure russe » hélas I trop connue du monde civilisé, au milieu duquel elle est appréciée comme elle le mérite. Pierre P"" rendit notamment un ukase, en date du 5 octobre 1720, en vertu duquel les imprimeries ukrainiennes à Kieff et à Tchernigoff étaient soumises au contrôle du Saint Synode de Moscou. L'ukase ajoutait que, dorénavant, dans ces imprimeries ne seront imprimés que les livres saints d'après des spécimens russes, « afin qu'aucune autre langue ne soit introduite dans ces livres ». C'est le premier décret, visant l'impression des livres en Russie. Il est intéressant à noter que, cette loi, étant promulguée dans l'empire des tsars, devait, en premier lieu, frapper les éditions de langue ruthène ou ukramienne. En 1769, le Saint Synode défendit l'impression des abécédaires ruthènes et en fit confisquer toutes les éditions précédentes. C'était la deuxième phase dans le développement de la censure russe qui fut la conséquence logique du système de russification et dont on se servit plus tard dans un but différent.

Aujourd'hui encore on est à cet essai de fusionner les deux nations — deux fleuves dérivant de la même source, pour les faire déverser dans la grande mer russe, où se jetteront aussi les autres fleuves slaves.

On a cherché à effacer toutes les distinctions nationales chez le peuple subjugué, en prenant des mesures aussi draconiennes qu'insensées, et en contradiction évidente avec les exigences de la culture. On a rendu décret sur décret, rédigés dans cet esprit, pour aboutir finalement au fameux ukase de 1876^, qui fut le couronnement de l'édifice de nivellement. Cependant la force impulsive du génie étatiste panrusse semble s'être épuisée à la longue. Les ukases lancés par les tsars à l'égard du peuple n'avaient pas la vertu de le convertir, non plus que de lui faire abdiquer sa langue maternelle. Et la renaissance nationale des Ukrainiens va toujours en progressant, malgré les obstacles qui lui ont été opposés; sa littérature compte parmi celles du monde civilisé, vis-à-vis desquelles la censure russe demeure impuissante et où la philosophie policière n'est pas en odeur de sainteté. Dans la Ruthenische Revue, publiée à Vienne, l'éminent penseur et poète Bjornstjerne Bjôrnson flétrit l'ukase de 1876 en le dénonçant comme la plus stupide manifestation dans la vie intellectuelle de l'humanité.

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