LE PANSLAVISME RUSSE ET L EUROPE OCCIDENTALE
phore, Dardanelles); et elle ne doit pas oublier surtout que ce sera là l'origine de la grande union de tous les peuples slaves, sous la direction de la Russie réformée et rajeunie... » Et dans tous les congrès panslavistes, dans toutes les réunions on ne se lasse pas de développer des projets dans ce genre. Il a été tenu à Prague, il y a deux ans, un congrès d'étudiants de toutes les nationalités slaves, dans lequel furent adoptées par acclamation les résolutions suivantes : 1° Fondation d'une université russe à Lemberg et création dans les universités de Gracovie, de Czernowitz et de Vienne de chaires de langue russe; 2° Enseignement en langue russe dans toutes les écoles primaires et dans les écoles secondaires dans l'est de la Galicie; enseignement obligatoire de la langue russe dans toutes les écoles en général dans l'ouest de la Galicie. Les Ruthènes qui voulurent protester contre ces résolutions du congrès n'eurent pas la parole. (Plus tard, ils rendirent leur protestation publique par voie de presse).
Il est à noter que, dans ces diverses manifestations panslavistes. Vienne est considérée comme une importante étape dans le progrès du panrussisme en Occident, tel Port-Arthur en Extrême- Orient. On peut toutefois espérer, qu'on n'aura pas à se heurter ici contre un peuple aussi audacieux et aussi tenace que se sont montrés les Japonais. Néanmoins, par l'attitude qu'elles ont adoptée, les puissances de l'Europe occidentale ne font que contribuer à la politique du tsarisme; elles s'empressent de venir en aide au gouvernement russe, afin de lui permettre de se relever le plus promptement possible des coups que les entêtés Japonais lui ont portés, alors qu'en Russie, on voit dans l'Europe un élément étranger bien plus, un « milieu ennemi » ; la culture européenne est considérée comme profane, incompatible avec le génie slave et même nuisible; toute alliance avec une puissance européenne ne présente qu'un phénomène passager, qui ne saurait empêcher la politique russe de persévérer dans la voie qu'elle suit depuis Pierre le Grand.
Sans nous attarder à analyser les difï'érentes phases de développement du panslavisme et nous laisser aller à exposer les thèses dont se servent les satellites du gouvernement russe dans leur effort d'embellir la tactique de celui-ci, nous essayerons de démontrer ce qu'est le néopanslavisme en lui-même et d'examiner de plus près la politique néopanslaviste, en nous plaçant notam-
mont sur le terrain où elle s'affirme le plus. En premier lieu, ce nouveau courant politique chez les peuples slaves n'a absolument rien de commun avec l'ancienne doctrine de mutualité politique slave. Cela est tout à fait compréhensible. Quel est l'homme politique qui, n'ayant pas perdu l'usage de ses cinq sens, pourrait sincèrement croire à la politique idéaliste du panslavisme de Palatsky? Tant que les esprits seront dominés par des tendances nationalistes, il sera, dans le camp slave, formulé des antithèses. Au moment, où chaque nationalité slave aura développé son individualité selon ses propres convenances, où elle aura assuré son importance politique, alors que la question de nationalité aura été résolue, la mutualité politique parmi les peuples slaves n'aura plus sa raison d'être. Qui pourrait croire à la sincérité des panslavistes russes, ceux-là mêmes qui se lamentent sur le sort des Slaves en Autriche, et qui, en même temps, approuvent la politique d'oppression à outrance de leurs « frères slaves » en Russie.
Envisagé au point de vue strictement scientifique, le panslavisme n'a aucun fondement. La doctrine de l'origine commune de tous les Slaves — doctrine qui doit sa persistance bien plus à la politique qu'à la science — peut séduire quelque novice, mais Tanthropologue qui s'adonne particulièrement à l'étude des types slaves ne saurait y voir qu'une hardie hypothèse. La nation russe elle-même, qui est la plus grande de la famille slave, a au point de vue anthropologique, moins de points communs avec les autres Slaves que n'en ont, par exemple, les Roumains. En outre, on trouve dans la langue russe de profondes traces, que l'élément finnois y a laissées. (Le nom même de la Mecque slave — Moskwa (Moscou) — est un mot finnois.)
Quant à la culture, les intérêts communs slaves présentent un ciment autrement solide que la légende de l'origine commune. Mais que deviennent ces intérêts, alors que les plus fortes souches slaves n'hésitent pas à déclarer à la culture une guerre acharnée, comme le monde slave n'en a jamais connu ; alors qu'une nation slave dénonce les tendances civilisatrices d'une nation sœur comme une machination tramée contre toute la race slave à l'étranger et qu'elle ne cesse de combattre ces tendances, laissant voir clairement par là que les véritables intérêts de certains peuples slaves, au point de vue de la culture , sont plutôt en dehors des pays slaves.