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L UKRAINE ET LE PEUPLE UKRAÏNIEN

Nous étudierons dans ce chapitre l'objectif même de la politique de russification — ce talon d'Achille du panslavisme — que nous n'aurons pas de peine à reconnaître dans les représailles du gouvernement russe en Ukraine, représailles qui sont funestes au développement de la culture dans ce pays. Nous pourrons apprécier en même temps jusqu'à quel point est justifiable le but lui-même de la tactique panslaviste.

Le pays qui est occupé par les Ruthènes s'appelle Ukraine ^ La plus grande partie du peuple ukrainien est domicilié en Russie. Le reste s'est répandu en Galicie, en Bukovine, et en général dans le nord de la Hongrie. On trouve aussi des colonies ruthènes dans les pays limitrophes de ceux où ils sont établis et même jusqu'en Asie et en Amérique. En dehors de ces petits îlots formés par les colonies, le gros de la population ruthène se masse entre 45° et 53° de latitude et entre 38° et 59*^ de longitude. Elle est donc répandue sur une superficie d'environ 750.000 kilomètres carrés. D'après le professeur Hrouschevskyj, la population ruthène se chiffre à 34 millions-. Le professeur Niederle , un savant tchèque, l'évalue à 32 millions 3. Le distingué écrivain ruthène Netschouj- Lewitskyj qui réside en Russie et qui, ayant été initié aux affaires dans plusieurs provinces (gouvernements) de l'Ukraine, pouvait recueillir des données exactes sur la population dans chacun de ces gouvernements,' voire dans chaque district, — estime le nombre des Ruthènes, en Russie seulement, à 32.205.278 et, avec ceux qui sont établis dans d'autres pays encore, ce chiffre, selon lui, doit être évalué au-dessus de 37 millions^. Il est impossible

1. On donne aussi à ce pays le nom de Rutkenia et de Petite-Russie ; par conséquent les mots : Ukrainien, Ruthène et Petit-Russien sont des synonymes. V. chap. vui.

2. Ziir Geschichte des vkrainischen Volhes, par M. Hrouschevskyj professeur à l'université de Lemberg. {Ruthenische Revue, Vienne, III an. n° 9.)

3. Le nombre des Slaves vers la /in de 1900, par le Dr. L. Niederle. Prague, 1903 (tchèque).

4. Die Anzahl der Rulhenen in Europa, Asien und Amerika, par J. Netschouj- Lewitskyj. {Ruthenische Revue, Vienne, III an. n° 10.)

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d'établir le chiffre exact de la nation ruthène, vu qu'une grande partie de celle-ci est fixée en Russie, laquelle a intérêt à dissimuler l'existence même de la nationalité ruthène et qui cherche à en diminuer au moins Timportance numérique. A part cela, il faut tenir compte de ce fait, que, lors du dénombrement de la population en Russie, les soldats, les employés dans les administrations, les élèves dans les écoles, les pupilles de différentes œuvres, les étudiants dans les hautes écoles, etc. ont été portés sur les listes de recensement comme étant de nationalité russe, attendu que le russe est la langue officielle dans les administrations et dans toutes les écoles. Néanmoins, si peu qu'ils soient conformes à la réalité, nous emprunterons, dans cette étude, les chiffres officiels résultant du recensement de 1897 et nous nous servirons en cette matière de l'échelle administrative. D'après la statistique officielle, il y avait en 1897, en Russie d'Europe, 22.380.551 habitants de nationalité ruthène. C'était, assurément, le minimum de la population ruthène à cette époque dans l'empire des tsars. Si nous en calculons l'accroissement normal jusqu'à la fin de 1904 en nous basant sur les données officielles, nous obtenons le chiffre minima de la population ruthène en Russie , il y a dix ans , dépassant 26 millions. En Autriche, en 1900, les Ruthènes étaient au nombre de 3.380.000, et en Hongrie au nombre de 429.447. Ainsi, d'après les statistiques officielles, en Europe seulement, il y a plus de 30 millions d'habitants de langue ruthène, qui forment une masse compacte et qui ont leur propre culture, leur histoire, leur langue, leur littérature, mais qui, à cause des circonstances particulières dans leur histoire et des complications politiques, demeurent dans l'oubli, on pourrait dire, sont exclus de la famille des peuples européens. Comment ce phénomène s'est-il produit? — c'est ce que nous essayerons d'élucider très brièvement.

La vie historique du peuple ruthène commence avec le VP siècle, et presque à la même époque on le trouve établi sur le territoire qu'il occupe aujourd'hui. Les historiens slaves, notamment dans l'est, avaient admis pendant un certain temps que, avant l'invasion des Tartares, l'Ukraine (particulièrement la ville de Kieff), était habitée par les Russes, et que les Ruthènes sont venus s'y domicilier beaucoup plus tard, arrivant de Galicie et de Wolhynie. Cette thèse a été chaleureusement défendue par

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M. Pogodine, le célèbre panslaviste russe. De même que tant d'autres « doctrines fondamentales » du panslavisme russe, cette théorie tient de la politique et ne saurait être opposée à la critique scientifique. Les historiens dignes de ce nom l'ont désavouée depuis longtemps ^ Une autre théorie encore, qui voit dans certaines particularités de la langue ruthène une origine serbe, n'est pas plus heureuse. Des philologues les plus éminents sont unanimes à reconnaître que la langue serbe n'a pas d'ancienneté sur la langue ruthène, pas plus que sur les autres u dialectes » slaves. (Les premiers philologues russes prenaient comme point de départ l'hypothèse que dans les temps il n'existait qu'une langue slave unique, et ils donnaient à toutes les langues parlées aujourd'hui dans les pays slaves le nom de dialecte.) Le distingué savant russe Lamanskyj, dont l'autorité dans le domaine philologique est incontestable, affirme que dans la langue ruthène moderne se retrouvent certaines particularités propres aux langages des temps préhistoriques. D'autres slavophiles encore, comme Gretsch, voient dans la langue ruthène une variété de la langue polonaise.

Enfin, on regarda du côté de la politique de russification en Ukraine, motivée par les besoins historiques et se basant sur des données scientifiques. Ces investigations étaient poursuivies passionnément tant qu'on pouvait y puiser des arguments pour, mais non contre cette théorie. Et de cette façon, on ne tarda pas à arriver à la meilleure des solutions, notamment, que la langue ruthène n'est qu'un simple dialecte, dérivé de la langue russe, (cependant cette conclusion ne pouvait être opposée longtemps aux déductions scientifiques. Le Professeur Dr. F. Miklosich, qui est le plus célèbre philologue slave, a exposé son avis à ce sujet dans les termes suivants : (( La langue petite-russienne est, au point de vue scientifique, un idiome tout à fait indépendant qui ne peut être assimilé à un dialecte dérivant de la langue russe ~. » Les linguistes et les critiques russes de marque comme Lavrovsky, Bodiansky, Jytetzkyj ,Pypine 3, de même que les linguistes

1. V Histoire de l'Ukraine, par le professeur M. Hrouschevskyj, Lemberg 1898, l. I, pp. 115-llG (rulhène).

2. Miklosich. Lautlehre der slawischen Sprachen. Vienne, 1852, p. IX (allemand).

3. Pypine. L'histoire de la litléralnre slave, l. 1, 2»'« édition. Pélersbourg 1879, pp. 306-315 (russe).

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renommés européens comme Schleicher, Friedricli Mûller, A. Hovelaque, Talvi, Hins et autres, se sont prononcés dans le même sens. Toutefois, nous devons faire observer qu'une si parfaite uniformité de langage n'a jamais existé chez aucun autre grand peuple. A la suite de violentes perturbations que, dans les temps, les populations ruthènes avaient éprouvées, celles-ci se trouvèrent mélangées les unes aux autres, ce qui a beaucoup contribué à Tunification des peuples ruthènes et surtout à la formation d'une langue ruthène unique.

Le distingué historien prof. M. Hrouschevskyj écrit à ce sujet : « Les dialectes archaïques se sont conservés dans les pays attenant à la zone montagneuse du côté de l'ouest et à celle du côté du nord^ couverte de forêts, et qui ont été moins atteints par ces fluctuations. Tous les autres dialectes ukrainiens accusent un caractère plus moderne et ne se distinguent que très peu les uns des autres, tandis que les anciens dialectes en diffèrent sensiblement et présentent en même temps une très grande différence entre eux-mêmes. Quatre cinquièmes environ de Ja population ruthène parlent ces nouveaux dialectes qui impriment un certain caractère aussi bien à la langue ukrainienne parlée , qu'à la langue littéraire, dont ils constituent la base. Ces dialectes modernes résultent de l'enchevêtrement de la population ukrainienne dans le passé, qu'aucun autre peuple n'a jamais subi...^ »

Grâce à cette circonstance, la langue ukrainienne parlée et même la langue littéraire se sont trouvées en Ukraine dans des conditions plus favorables que les langues littéraires dans tous les autres pays slaves. Et c'est pour cela qu'aucune langue slave ne saurait être substituée à la langue littéraire ukrainienne (ruthène), surtout étant donné qu'une littérature ne constitue pas le bien intellectuel d'un peuple, uniquement pour la raison qu'elle est écrite dans sa langue. Et c'est pourquoi la croisade entreprise contre la littérature nationale des Ruthènes — croisade qui, après l'annexion de l'Ukraine à la Russie, passe en fil rouge à travers toute son histoire, — n'a déterminé aucun changement au point de vue de leurs tendances nationales.

Récemment encore, dans leurs publications, les savants et les

1. Aus der Geschîchte des Ukrainischen Volkes, par le professeur M. Hrouschevskyj (Ruthenische Revue, III au. n" 9, p. 229).

écrivains russes développaient amoureusement cette thèse, que, dans les temps éloignés, il avait existé une langue unirusse, dont seraient dérivés plus tard les idiomes ukrainien et russe qui sont parlés, le premier dans la Grande-Russie et le second dans la Petite-Russie (Ukraine). (Auparavant, la langue ukrainienne (rutliène) était désignée scientifiquement comme un simple dialecte dérivant de la langue russe). Néanmoins, pour le plus grand désappointement de tous les panslavistes, dans les derniers temps, les philologues et les historiens russes les plus réputés sont arrivés à cette conclusion qu'une langue unirusse n'a jamais existé. En ce qui concerne la langue ruthène, nous nous contenterons de reproduire l'exposé officiellement publié par l'Académie des sciences, à Pétersbourg. A la suite des protestations multiples et souvent réitérées envoyées au Gouvernement par les administrations locales et par les conseils municipaux de l'Ukraine, de même que par les différentes corporations de ce pays contre la prohibition de la langue ukrainienne, le Conseil des ministres fut amené à s'en référer au gouverneur de Kieff, à l'Académie impériale des sciences et aux professeurs des universités de Kieff et de Kharkoff, en leur demandant d'émettre leur avis à ce sujet. Et ces différentes institutions se prononcèrent sans réserve pour la suppression de ces lois restrictives. Le mémoire de l'Académie des sciences de Pétersbourg, qui a été livré à la publicité ^ et, par conséquent, revêt le caractère d'un document officiel, rédigé par des hommes de science, est particulièrement important. Pour élaborer ce mémoire, l'Académie nomma une commission spéciale composée des savants : F. Korsch, A. Schakhmatoff, A. Tamintzinc, W. Zalenskyj, F. Fortounatoff, A. Lappo-Danilevskyj , S. Oldenburg.Le distingué linguiste A. Schakhniatoff a été nommé rapporteur. Dans son mémoire, l'Académie impériale des sciences, en prenant pour point de départ cette thèse que le peuple ruthène représente une nation distincte, dont l'idiome forme une langue indépendante et qui a ses traditions historiques, conclut à son droit incontestable de poursuivre librement le développement de sa culture. Les savants russes mentionnent dans ce mémoire le peuple russe (les habitants de la

1. Académie impériale des sciences : De la suppression de la restriction pour les publications dans la langue petite-russienne. Saint-Pétersbourg, 1905, III, 96. Publié sur l'ordre de l'AcavIémie impériale des sciences, Mars, 1905 Crusse i.

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grande Russie) et le peuple pelit-russien (ukrainien) ; ils reconnaissent donc à chacun de ces peuples une nationalité indépendante. De même, ils font mention de deux langues différentes, Tune parlée dans la grande Russie, et l'autre dans la petite Russie, il n'y est donc pas question de « dialectes ». Ces savants ont également démontré qu'une langue unirusse littéraire n a jamais existé. Nous reproduisons textuellement ces termes du mémoire : « Tous les faits ci-dessus énoncés ont amené l'Académie des sciences à la conclusion, que la population ruthène en Russie doit avoir le droit égal avec la population russe d'user de la parole et d'écrire dans sa langue. »

Nous nous sommes attardé sur la question de langue, qui est une des plus ardues, parce que souvent elle est traitée d'une singulière façon. Et nous avons apporté les noms des savants compétents dont l'autorité en la matière est généralement reconnue, pour faire connaître les appréciations des hommes qui dans leurs investigations scientifiques ont uniquement cure de la vérité et ne se laissent pas entraîner par les "pia desideria de la politique.

Comme nous l'avons déjà fait observer plus haut, le peuple ruthène, qui a élaboré une langue à lui^ a aussi son histoire. De plus, il a joué un rôle important dans celle de l'Europe orientale. Les Ruthènes ont soutenu des luttes acharnées et pénibles contre les envahisseurs nomades venant de l'Orient, luttes qui furent grosses de conséquences, car ces combattants parvinrent à refouler les conquérants asiatiques et à se soutraire ainsi à leur domination. Les historiens slaves s'accordent dans leurs conclusions sur ce point que, politiquement, la nation russe s'est constituée plus tard que les Ruthènes^. Au IX® siècle des populations vinrent s'établir dans les environs de Kieff, qui se fédérèrent et donnèrent à leur pays le nom de Rous; celui-ci ne s'étendait pas à la Russie d'aujourd'hui. La Rous s'appelait en latin Russia, Ruscia ou Ruthenia, et le peuple lui-même s'appelait Rutheni, Rusci ou Russi. Nous trouvons le nom de « Rutheni — Ruthenia » dans des documents plus anciens, comme par exemple dans les chroniques polonaises au commencement du XIP siècle; au Vatican, dans un manuscrit daté de 1150 (Matthei cr. episc. epistola ad s. Bernardum abbatem claravellensem. De suspicienda Ruthenorum conversione ) ; clans un

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