‹ Le tueur de lionsChapitre 1 sur 10 · LÉON BERTRAND · texte numérisé non relu

LÉON BERTRAND

directeur du Journal des Chasseurs

Jules Gérard.

Constantine, ce l* r août 1855.

LE

Ma vocation.

Né de parents assez aisés pour être en position de faire le bien, vous êtes-vous trouvé tout à coup, un lendemain, aussi pauvre que les malheureux auxquels vous donniez la veille? Avec votre fortune , avez-vous perdu un père ou une mère pour lesquels vous eussiez versé jusqu’à la dernière goutte de votre sang?

Alors vous comprendrez l’enfant frêle et timide auquel il tarde d'être un homme fort et courageux pour devenir le soutien et le protecteur d’une famille privée non-seulement des biens de la terre , mais de l’appui du chef légitime qui était ici-bas son unique soutien et sa première richesse.

Voilà, je le confesse au début avec un noble sentimeht d’orgueil , ce qui a fait de moi le tueur de lions ; voilà quel a été le mobile secret qui m’a

conduit à me mesurer avec le roi de la création, avec ce géant formidable auquel je n’ai pas craint de déclarer la guerre, moi, pauvre nain que je suis , mais une guerre ouverte , loyale , telle qu’on doit la faire entre adversaires de cœur dont l’un aura la vie de l’autre, c’est-à-dire un contre un, chance pour chance, et Dieu seul pour témoin de la lutte.

Encore un aveu au lecteur, et là se bornera mon préambule : c’est que , dès mes premiers pas dans celte carrière aventureuse, j’ai rencontré une analogie saisissante entre ma famille, à moi, frappée par la ruine et la mort, et la famille arabe, dont le lion a dévoré la dernière tête de bétail , puis le chef.

Il est facile de juger de mon émotion et de l'impatience que j’avais de me rencontrer avec l’ennemi, lorsque, appelé sous la tente qu’il venait de dévaster, j’y trouvais des femmes éplorées, des enfants trop jeunes encore pour comprendre tout ce qu’ils avaient perdu, et un vieillard regrettant son bras d’autrefois pour m’assister dans l’accomplissement de la vengeance.

Il m’est arrivé un jour d’entendre un jeune homme encore imberbe , presque un enfant , imposer silence aux femmes de son père , tué la veille par un lion , et leur dire , avec cet accent qui part du cœur : « A demain les pleurs , les regrets et le

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deuil; aujourd’hui, c’est du sang qu’il nous faut pour laver le sang, pour venger mon père, votre seigneur et maître. Où sont ses armes? je les veux, qu’on me les donne ! »

Mais n’anticipons pas sur les événements. Dans ces mémoires, véritable journal de chasse, écrit jour par jour, acte par acte, chaque épisode doit venir en son temps et lieu , err ordre utile.

En attendant, commençons par l’histoire de ma vocation et disons un mot de mon arrivée sur la terre d’Afrique. \

Toutes les fois que je rencontre une troupe de gamins jouant au soldat dans la rue , les uns affublés de tricornes en papier , les autres armés de sabres de bois et de fusils aussi dangereux, je m’arrête pour voir la manœuvre. Pour peu que le corps d’armée soit nombreux , il est rare qu’il ne se trouve pas dans les rangs un vrai soldat en herbe. Ce n’est pas toujours celui qui commande : il faut -parfois chercher ce héros futur entre deux nigauds qu’on prendrait volontiers pour des petites filles déguisées en garçons. Mais, en examinant avec quelque attention .toutes ces physionomies enfantines , on finit toujours par trouver un sujet qui se distingue des autres, soit par la manière dont il porte ses armes, soit par son air , je ne dirai pas crâne (ceux-là sont des paons, bons tout au plus à faire la roue pour étaler la richesse de leurs plumes),

mais parun air véritablement sérieux qui semble dire : « Je suis à ma place ; voilà un métier qui me va. »

Pour moi, quand une telle physionomie me frappe : « Voici un gaillard qui ne demande qu’à marcher,. pensé-je intérieurement.... Mais qu’en feront ses parents? Peut-être un notaire, un avocat, peut-être un homme de plume, quand, à peine sorti de sa coquille , il a déjà toutes les allures d’un homme d’épée.

Alors je voudrais connaître le père de cet enfant pour l’aller trouver et lui dire :

« Quand j’avais l’àge de votre fils, je jouais au soldat comme lui; mes parents ont voulu me faire embrasser une tout autre carrière que l’état utilitaire; j’aimais et je respectais beaucoup mes parents; mais, vous le voyez, je suis soldat. ».

Eu effet, quand une vocation est bien vraie, bien prononcée , il n’y a pas à s’y méprendre.

A dix ans, je chassais avec une vieille arquebuse les moineaux qui venaient me disputer les fruits dans le jardin de mon père, et les chats qui me disputaient les moineaux. Je réunissais tous les enfants du quartier pour faire la petite guerre.

A seize ans , j’aurais pu donner des leçons d’escrime et de pugilat.

Me trouvant un jour dans une fête de village, je

vis un homme, un colosse, maltraiter une femme de la manière la plus brutale: la foule faisait • cercle et personne n’intervenait. J’allai me placer entre le faible et le fort , et je dis à ce dernier : « Vous êtes un lâche. Laissez cette femme en paix, ou je yous assomme ici à l’instant même. » L’homme fut battu par l’enfant, hué parla foule, et la femme s’éclipsa reconnaissante et vengée.

Cependant je brûlais d’essayer mes forces ailleurs que dans les salles d’escrime.

Il existait à cette époque une catégorie de gens non encore classés, et qui depuis ont usurpé le titre pompeux de lions. Les airs vaporeux , la démarche déhanchée, la tournure insolente de ces messieurs me crispaient les nerfs, et je me déclarai leur ennemi juré. Mais, l’avouerai-je? après plusieurs rencontres successives, desquelles je sortis sans le moindre petit coup de griffe, voyant que j’avais affaire à des adversaires peu méchants, je remis mes fleurets à leur plaee.

Doué d’une volonté ferme , d’une confiance sans bornes, je me promis dé n’employer désormais ces moyens d’action qu’afin d’arriver au but que je me proposais d’atteindre.

Affronter les plus grands dangers qui pourraient s’offrir à moi, rechercher par tous les moyens ceux qui ne se présenteraient point, afin de remplacer dignement le chef de ma famille et de rendre

meilleur l’avenir des miens, voilà quelle était mon idée fixe.

Ce fut dans ces dispositions que je contractai un • engagement volontaire aux spahis, et que je débarquai à Bone, le 19 juin 1842.

Comme la plupart des jeunes gens qui vont en Afrique , je croyais que l’occasion de me signaler ne se ferait pas attendre.

En effet, à peine avais-je endossé l’uniforme, qu’un officier vint à moi et me dit :

« Vous arrivez de France, je vous prends pour ordonnance. »

Je lui demandai •quelles seraient mes fonctions ; il me répondit:

« Vous panserez mes deux chevaux et le vôtre, vous astiquerez mes armes et vous cirerez mes bottes. »

J’avais grande envie de répondre à cet officier qu’il m’aurait fait un sensible plaisir en me proposant de me rendre le même service ; mais je réfléchis que j’étais militaire, qu’il ne fallait pas commencer par les arrêts, et je me contentai de lui dire que ses chevaux seraient mal pansés , ses armés mal fourbies et ses bottes encore plus mal cirées. L’officier me regarda du haut en bas ; je le saluai poliment , et nous nous tournâmes le dos.

Une heure après cette rencontre , j’étais mandé par le trésorier :

« Savez-vous écrire ? me dit-il.

— Oui , capitaine , répondis-je.

— Bien, ajouta-t-il; l’inspection approche, j’ai

beaucoup à faire; vous allez travailler dans mes bureaux. » -

On me fit asseoir , séance tenante , devant une table chargée de tout ce qu’il fallait pour écrire , et un des secrétaires me donna un travail à copier.

Quand j’eus terminé la besogne, ce qui ne fut pas long, je présentai la copie au secrétaire. Après l’avoir examinée avec attention, il la passa au trésorier, qui s’écria en la voyant :

«Mais, monsieur, dans quelle langue écrivezvous donc ?

— Mon capitaine, j’ai copié.

— Comment, monsieur, vous avez copié ! mais c’est indéchiffrable, et il est impossible de se reconnaître au milieu de ces pattes de mouche. »

Je répondis que je n’avais jamais écrit si lisiblement, sur quoi l’on me pria de retourner au quartier pour y faire mon service.

« Enfin, me dis-je , je vais donc être un homme , un soldat ! » .

Je reçus des armes, un cheval, un harnachement complet. Ainsi équipé des pieds à la tête, il n’y avait plus qu’à partir pour la guerre.

Parmi mes nouveaux camarades, il en était un qui m’était très-sympathique : c’était un ancien brigadier nommé Rousselot, le type accompli du

vieux et bon troupier. Je m’adressai à lui pour savoir si on entrerait bientôt en campagne; il me dit :

« Nous ne ferons jamais rien ici; si vous voulez, nous allons demander à passer dans un escadron que l’on forme à Guelma. »

Après trois mois d’inscription, on nous donna l’ordre du départ. Nous quittâmes avec joie la ville de Bone, son port de mer, ses jardins, ses belles montagnes, et le troisième jour nous aperçûmes , du haut d’une côte, le camp de tiuelma, devenu depuis une charmante petite ville.

Tout le monde ne sait pas que le corps des spahis, à l’exception d’pn petit nombre d’officiers, de sous-officiers et de soldats, n’est presque com- posé que de cavaliers indigènes. C’était à cette circonstance que j’avais dû l’honneur d’ôtre demandé pour ordonnance pendant les trois mois que j’avais passés à Bone. . *

Vivant en communauté avec les spahis français , je n’avais eu aucune relation avec nos frères d’armés indigènes. En arrivant à Guelma, je fus frappé du mauvais accueil qui nous fut fait par eux. Je ne savais pas un mot de leur langue, mais leurs regards et leurs gestes ne me laissaient aucun doute sur leur peu de sympathie à notre égard. •

Je questionnai Rousselot sur les causes de l'es-

LE TÜElfli DE LIONS. if

pèce de répulsion que nous paraissions inspirer aux Arabes-

« lis n’aiment ni le vin ni ceux qui en boivent , me dit-il, en haussant les épaules ; qu ne civilisera jamais ces gens-là. »

C’était tout ce qu’il savait des Arabes, aq milieu desquels il vivait depuis dix années. •

Je compris que j’aurais là un mauvais professeur si je voulais étudier la langue , les mœurs et les coutumes de l’Algérie, et je résolus dès Iqrs de me passer de maître. Il est des positions dans le monde où il faut bien tâcher d’apprendre seul.

A notre arrivée, il n’était bruit dans le camp que d ! expéditions prochaines et de coups de fusil : déjà je flairais la poudre et rêvais d’étendards conquis, d’ennemis pourfendus. Rousselot, plus positif, lui, ne rêvait que razzia* et butin. Ce brave garçon , excellent soldat s’il en fut, plein de courage, de franchise et d’honneur * désirait la guerre autant que moi, mais uniquement pour avqir de l’argent d’abord, et puis ensuite pour l’aller boire. Son instruction ne lui permettant pas de viser à un grade plus élevé que celui de brigadier, qu’il avait déjà obtenu sur le champ de bataille et dont il s’était démis afin de parcourir toutes nos possessions en Afrique, il en avait pris bravement son t parti. • •

Pour lui, une campagne était une entreprise ,

une rencontre, une bonne affaire à la suite de laquelle il entrevoyait des bœufs , des moutons et des tapirs , denrées faciles à convertir en argent destiné lui-même à faire oublier dans une joyeuse ivresse les fatigues et les privations de la guerre. Dans un Arabe pris ou tué (il avait en médiocre estime ceux qui faisaient des prisonniers), mon noble ami voyait non-seulement un cheval, un fusil, mais des burnous et une selle. Si c’était un chef, l’affaire ôtait magnifique, et les libations du vainqueur, d’autant plus copieuses et plus fréquentes, se prolongeaient alors indéfiniment, à là grande joie de ses camarades.

Un soir, Rousselot racontait une des anecdotes de son répertoire que je savais par cœur depuis longtemps, mais que ses auditeurs habituels, MM. Oit et Block, entre autres, écoutaient toujours avec une faveur nouvelle , en raison du dénoûment toujours plein d’intérêt pour leurs gosiers allemands, encore plus altérés après qu’avant boire.

Le chef que notre héros poursuit, d’après son récit, était plus mal monté que lui. En moins de temps qu’il ne lui en faut pour vider une bouteille, Rousselot l’a atteint et lui a fracassé la tête d’une balle; déjà il a mis pied à terre pour s’emparer du cheval qu’il estime cinq cents francs, du fusil qui parait en valoir une centaine, deS burnous et de la selle qui valent autant.

« Mais 0 hasarde Block , tu ne l’avre donc pas vouillé pour foir s’il afait de l’argent mignon en boche ?

— Combien de chours avre-tu vait la noce ? dit en même temps Oit.

— A cheval ! messieurs ! à cheval ! crie en entrant tout essoufflé dans la* baraque qui nous servait d’abri, le maréchal des logis de semaine; on part dans un quart d’heure pour une razzia.

— Vivat ! répond Rousselol en se levant : Gri-

bouri (c’était ainsi qu’il appelait son cheval) a fait des razzias comme on, n’en fait pa? dans ce pays -ci. Si demain il aperçoit un burnous rouge, personne ne l’aura que lui; pour ce qui est de la ,,, chose de boire , tous les camarades en seront. » ’ '

Après une nuit de marche , par une pluie bat- ,,,,,, tante, nous arrivâmes sur remplacement de la tribu ^ \

rebelle, qui avait porté ses pénates ailleurs.

Le guerrier que je devais pourfendre et le burnous rouge sur lequel comptait Rousselot avaient suivi l’émigration, et nous n’aperçûmes, en fait d’ennemis, que des chiens affamés errant à l’aventure.

Aperçu de la guerre d’Afrique,

La guerre d’Afrique est si curieuse par le caractère et les coutumes des adversaires que les Français ont à y combattre , que j’ai cru devoir en donner un aperçu rapide pour les personnes qui s’intéressent à notre conquête. La“population indigène de l’Algérie se divise en trois races différentes :

Les Kabyles, établis dans les montagnes situées sur le littoral, et dont les demeures sont fixes;

Les Chaouia {anciens Numides), qui forment plus de moitié de la population dans la province de Constantine, et dont les tentes et les troupeaux occupent tout le pays compris entre la Kabylie et le désert;

Enfin, les Arabes proprement dits , qui sont maîtres des oasis, qui passent la saison d’été sur les hauts plateaux et cellç d’hiver dans le Sahara ou sur ses limites.

Comme chacune de ces trois races a une manière de combattre qui lui est particulière, je les exposerai successivement.

Les Kabyles habitent des montagnes générale-

LE TUEUlt DE LIONS.

ment boisées, escarpées et d’un abord difficile. Ils n’ont pas de cavalerie; mais, en revanche, ce sont des fantassins infatigables, hardis, bien armés, et généralement excellents tireurs. Afin de citer un exemple de leur adresse au tir, je dirai que, dans un grand nombre de tribus, de père ne consent au mariage de sa fille que si son futur gendre a été assez adroit pour toucher avec une balle un œuf placé' aussi loin que son futur beau-père a pu lancer une pierre.

Toute la tactique des Kabyles consiste à réunir le plus grand nombre de fusils possible sur les hauteurs qui dominent l’étroit septier que doit suivre # une colonne ennemie.

Le commerce et l’industrie qufils exercent dans nos villes et sur nos marchés leur permettept de se renseigner exactement à l’avance sur la force et la composition 4 des troupes et sur leur direction.

Lorsqu’un rassemblement kabyle est signalé, le général qui commande en chef reconnaît ou fait reconnaître la force de ses contingents. Si l’ennemi est peu nombreux , il se contente de faire avancer quelques compagnies, qui enlèvent, sans répondre au feu des indigènes, la position qu’ils occupaient , et la conservent jusqu’à ce que toute la colonne se soit écoulée sous leur protection , ou qu’elles aient • été relevées elles-mêmes par d’autres compagnies.

L’ennemi, au contraire, est-il en forces, le gé-

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néral arrête sa colonne à portée de canon, et bientôt on voit les plus audacieux des Kabyles descendre de leurs hauteurs et s’approcher jusqu’à portée de fusil comme pour braver nos soldats. * Après avoir dansé , gambadé, hurlé, gesticulé, à la grande hilarité de tous , ils lâcheht leur coup de fusil et regagnent les groupes épars accroupis sur les crêtes.

Après un moment de repos , les bataillons d’attaque sont désignés et commencent à gravir lentement la montagne, en profitant autant que possible des plis de terrain pour se masquer.

Pendant ce temps , quelques pièces sont mises en batterie et envoient des obus sur les rassemblements , afin de porter le désordre au milieu d’eux.

Dès que les bataillons sont arrivés à deux ou trois cents mètres des hauteurs , ils font une courte halte pour reprendre haleine , puis les clairons sonnent la charge , notre artillerie se tait , et officiers d soldats chassent au pas de course , et sans répondre à son feu , l’ennemi des positions qu’il occupe..

Les Kabyles, délogés, se jettent sur les pentes boisées , dans les ravins, et, sans s’éloigner beaucoup , ils attendent que les hauteurs qu’ils ont perdues soient abandonnées pour les reprendre. Il arrive souvent que ce point qui domine le pays ést choisi pour y établir le bivouac.

Dans ce cas, pendant que les groupes arrivent et

dressent leurs tentes sur l’emplacement désigné, leifKabyles portent toute lepr attention sur les avant-gardes et les postes qui sont envoyés autour du camp pour le protéger.

Ne pouvant rien entreprendre contre le bivouac, toutes les crêtes qui l’avoisinent étant gardées , ils attendent!! nuit ; puis ils se dirigent sans bruit vers les points qu’ils ont vus occupés le soir, et ils’lcs attaquent quelquefois avec une telle hardiesse, que depuis plusieurs années les postes avancés se retranchent, afin de ne pas courir le risque d’être décimés et môme enlevés.

Une autre mesure non moins intelligente a été également adoptée.

Les postes avancés qui se trouvent les plus exposés à une attaque restent jusqu’à la nuit sur la position qu’ils semblent devoir conseryer le lendemain; puis, lorsque l’ennemi ne peut plus les voir, les tentes sont abattues, les feux rallumés, et nos *hommes se portent soit à droite, soit à gauche, soit en avant , et s’embusquent de manière à surprendre les Kabyles lorsqu’ils arrivent.

Si l’ennemi se contente de tirailler de loin , nos soldats le laissent faire sans répondre à ses balles , qui ne frappent que le vide.

J’ai dit que les Kabyles ne tenaient pas contre nos troupes quand elles attaquaient une position dominante gardée par eux. 11 en est de même du

passage d’une rivière , d’un défilé , de la défense d’un village. Il suffit que l’attaque soit vigoureuse et qu’on ne s’amuse pas à tirailler, pour que, soit qu’on marche droit au but-, soit qu’on y arrive par des mouvements convergents, ils abandonnent leurs positions sans se laisser refouler à la baïonnette.

Toutefois , comme ils attendent presque toujours les colonnes d’attaque de fort près , et que leur tir est juste, ce n’est pas sans éprouver des pertes sensibles qu’on peut enlever une position gardée par des forces imposantes.

Toute la tactique de ces montagnards consistant à tirer sur des hommes découverts sans se découvrir eux-mêmes, ils ont soin , ainsi que je l’ai dit plus haut, de ne pas s’éloigner et d’attendre, à l’abri des balles , que ceux qui les ont chassés se retirent à leur tour. C’est alors que commence l’action difficile de la retraite.

Dès qu’ils entendent les sonneries qui ordonnent ce mouvement , les Kabyles sortent des rochers et des broussailles où ils étaient blottis comme des bêtes fauves, et ils s’approchent en rampant du point qui va être évacué.

Il arrive souvent qu’on voit déjà paraître les Kabyles sur l’emplacement qu’occupaient nos soldats , tandis que ceux-ci ont à peine parcouru la distance de cinquante mètres au pas de course.

Il est facile de comprendre l’avantage qu’ils ont alors en tirant sur nos hommes qui se trouvent tout à fait découverts, jusqu’au moment où ils rencontrent un mamelon, un rocher, ou des arbres qu’on 4 fait occuper d’avance par une trpupe bien embusquée., et qu’ils dépassent pour s’embusquer plus loin.

Après avoip attendu à bonne portée l’ennemi qui suit de près, la troupe embusquée le fusille et se retire à son tour. C’est ce qui s’appelle battre en retraite par échelon.

J^ai eu occasion de voir ces choses-là de près, soit en me trouvant attaché au général qui dirigeait luimême la retraite > soit en laissant mon cheval pour aller faire le coup de fusil avec nost braves fantassins. Je ne crains pas de dire que c’est seulement là qu’on peut apprécier les bons officiers et les bons soldats.

Cette guerre de montagnes ne fait pas seulement honneur à nos troupes par la résistance , l’énergie et l’adresse des ennemis qu’elles y rencontrent, mais •'encore par les fatigues incroyables qu’elles ont à supporter. Il ne faut rien moins que l’insouciance, le courage et la gaiet| qui sont le fond du caractère du soldat français, pour que les hommes appelés par le sort, ayant laissé derrière eux leur famille, leurs affections, leur pays, la plupart sans ambition , sans espoir d’avancement ou

de récompense , se comportent avec autant de bravoure et d’élan dans le combat , avec autant de patience et de courage dans les souffrances de toute espèce qu’entraînent ces expéditions lointaines.

Uu seul trait du caractère du soldat africain suffit pour le faire connaître et apprécier à sa juste valeur.

Quelque modique que soit sa solde et quel que soit son amour pour le vin et lès belles, à son retour en garnison , le soldat préfère la montagne , c’est-à-dire la Kabylie, où il n’a à espérer que des privations , des fatigues et des balles , à la plaine , qui lui offre des ressources pour la vie matérielle et du butin qu’il peut convertir en argent.

C’est qu’en Kabylie il est sûr de se battre, tandis qu’il revient souvent de la plaine sans avoir brûlé une amorce. • • '

Ceci est pour le fantassin ; il n’en est pas de mèine du cavalier, lequel se souvient des belles razzias qu’il a faites et qui , pour ces raisons et d’autres encore , aime la plaine autant qu’il déteste la montagne.

Une tribu est-elle insoumise ou bien a-t-elle secoué le joug , on pjjend immédiatement des mesures pour lui infliger un châtiment exemplaire.

Il a suffi de quelques campagnes pour apprendre aux chefs de notre armée d’Afrique à déjouer les ruses de nos •ennemis nomades, et aujourd’hui le

châtiment suit toujours de près le désordre et l'insurrection.

Hors quelques cas assez rares où la. cavalerie agit seule contre les tribus considérables, on a facilement raison des Arabes quand ils sont attaqués vigoureusement, et certes ce n’est ni- l’élan ni la vigueur qui . manquent à la cavalerie d’Afrique; mais ici , comme en Kabylie , c’est la retraite qui est difficile. .

L’ennemi a-t-il été surpris après une marche de nuit, il fait tous ses efforts pour disputer la possession de ses troupeaux et de scs tentés; et, lorsque toute résistance, devient inutile , il se relire en protégeant la retraite des femmes et des enfants. A peine est-il parvenu à les mettre à l’abri d’un coup de main , qu’il retrient plus nombreux et plus hardi, dans le but de reprendre ce qu’il a perdu. -

C’est un spectacle imposant que celui d’une colonne ramenant un troupeau de quarante mille têtes de bétail de toute espèce , c’est-à-dire la fortune d’une tribu entière, avec ses tentes, ses bagages et son mobilier.

Si quelques bataillons d’infanterie ont pu arriver à temps pour prendre part à la razzia , les Arabes ne peuvent que harceler nos troupes sans rien entreprendre de sérieux contre elles.

Mais il n’en est pas de même lorsque la cavalerie est seule et en nombre insuffisant peur couvrir les

flancs et la queue de la colonne ; alors l’ennemi se forme par groupes épais, s’excitant mutuellement par des cris féroces , et il se rue sur le point qui lui parait le plus faible pour tâcher d’y faire une trouée. Ce n’est qu’avec beaucoup de sang-froid dans la retraite et d’ordre dans les mouvements offensifs qu’une expédition de cette nature, avec un ennemi nombreux et entreprenant, peut être menée à bonne fin.

C’est surtout dans ces circonstances que les officiers et soldats qui ont l’expérience de cette guerre sont à même de rendre de bons services. Depuis quelques années nous avons fait de grands progrès en Afrique dans la guerre de plaine, et on peut aujourd’hui atteindre et ruiner , sans coup férir, une tribu entière.

Autrefois nos généraux étaient obligés de se fier à des chefs indigènes , qui souvent trompaient leur confiance et faisaient prévenir les tribus au moment où l’on envoyait des troupes contre elles poulies châtier. Grâce à Une institution utile et intelligente , il n’en est plus ainsi de nos jours.

Dans chaque division , subdivision et cercîe, l’autorité supérieure dispose d’un bureau arabe , composé d’officiers français qui joignent à la connaissance parfaite du pays celle de la langue , des mœurs et des coutumes des indigènes.

Au moyen de ces officiers, les généraux peuvent

préparer une expédition sans qu’elle s’ébruite et atteindre l’ennemi à toutes les distances.

Il nous teste à parler de la guerre des oasis.

Bien qu’ils soient plus nomades que les Chaouia, dont les tribus ne sortent jamais d’un rajwn limité et assez restreint, les Arabes possèdent des demeures fixes qui leur servent d’entrepôts, de magasins : ce sont des villages bâtis dans lés oasis, sur les limites nord du désert, quelques-uns plus au sud.

Ces villages sont d’autant plus faciles à défendre que presque toujours ils sont construits au centre de l’oasis, qui les couvre de sa forêt de palmiers et de mille petits jardins plantés d’arbres fruitiers et entourés de murs.

Indépendamment de ces fortifications naturelles, chaque village est entouré d’un mur d’enceinte et flanqué de tours. •

Il est facile de comprendre la résistance que les défenseurs des oasis peuvent opposer à l’ennemi et le mal qu’ils doivent lui faire.

Pour en citer un exemple , je dirai quelques mots de la prise de Zaatcha, qui eut lieu en 1849.

Bou-Zian , le cheik de ce village , s’étant insurgé contre l’autorité française, entraînait avec lui les populations des villages voisins*

Le commandant supérieur de Batna se porta sur l’oasis de Zaatcha avec une partie du 2* régiment de la légion étrangère qu’il commandait.

L’intention du chef de l’expédition était d’enlever la place à la baïonnette, et il faut dire que la bravoure et la longue expérience des officiers et des soldats placés sous ses ordres justifiaient sa confiance; mais il y avait là un ennemi plus dangereux que les fusils des Arabes, et contre lequel les baïonnettes furent impuissantes.

Après avoir tué ou mis en déroule les défenseurs apostés dans les jardins , la colonne d’attaque s’élança vers les murs de la place pour les escalader.

Elle fut arrêtée un instant par un fossé large , profond et rempli d’eau qui entourait le village, et, au moment où officiers cl soldats franchissaient à l’envi cet obstacle, des milliers d’Arabes, abrités par un mur crénelé, les fusillèrent à bout portant.

Malgré les pertes nombreuses qu’il avait déjà éprouvées, le commandant Saint-Germain, qui dirigeait l’attaque, porta tous ses efforts contre une des portes de Zaalcha. Pendant près d’une heure , et sous un feu meurtrier, nos soldats travaillèrent à faire une brèche.

A chaque coup, les Arabes répondaient par dix coups de fusil, et les travailleurs tués étaient immédiatement remplacés par d’autres.

Prévoyant une sortie des défenseurs au moment où il se retirait, et craignant pour ses morts et ses blessés qu’il uc voulait pas laisser en leur pouvoir,

le commandant ordonna lu retraite quand le tiers de son monde fut hors de combat.

Environ deux mois après, M. le général Herbillon, qui faisait une expédition en Kabylie pendant la première attaque de Zaatcha , vrftt mettre le siège devant celte place.

- Je ne raconterai point toutes les péripéties de èette rude campagne, qui restera profondément gravée dans le souvenir de ceux qui Tont faite; mais, pour que le lecteur sache combien est sérieuse la guerre . oasis, je dirai que Zaatcha a tenu cinquante-deux -jours contre nos meilleures troupes, * dont le ehef, pendant toute la durée du siège, n’a pas cessé de s’exposer aux balles de l’ennemi comme un simple soldat.

Ge fut après une résistance désespérée que la place fut enlevée d’assaut par trois colonnes commandées par les colonels Canrobert, de Lourmcl et de Barrai , et* tous les défenseurs , y compris Bou-Zian, se firent tuer à leur poste. Telle est la. guerre d’Afrique, que beaucoup de personnes traitent un peu trop à la légère ; car l’ennemi,' qu’il soit Arabe ou Kabyle, est doué d’une grande bravoure individuelle. Quand les circonstances le lui ont permis , il nous a résisté et nous a fait éprouver de grandes perles; enfin il n’y a ni grâce ni merci à espérer pour ceux qui ont le malheur de tomber en son pouvoir.

Ce qu’il y a de singulier dans cette guerre* c’est que celui qui cherche l’occasion de s’y distinguer la rencontre rarement , à moins qu’il n’ait un commandement, et que souvent le hasard fait naître les occasions pour ceux qui n’y pensent même pas.

Après deux ans de séjour en Afrique et plusieurs expéditions où bon nombre de cartouches avaient été brûlées, mes armes étaient encore vierges.

‘ Lo pliis souvent, quand l’infanterie était engagée, nous la regardions faire, et, lorsqu’il nous arrivait de charger, j’avais beau m’isoler du gros de l’escadron, mon ami Rousselot se hâtait de me rejoindre, afin, disait-il, de m’empôcher d’ôtre enlevé.

Nous cherchions ainsi à deux, le fusil haut, soit un groupe de cavaliers, soit un burnous ronge , égaré, et toujours nous revenions après avoir entendu siffler les balles sans voir d’où elles partaient.

Le soir, au bivouac, Rousselot me parlait sans cesse de ses campagnes d’Oran , et il me proposait •de Raccompagner dans cette province, où il avait la ferme intention de retourner.

Il venait, ainsi que moi, d’ôtre nommé brigadier, et il m’assurait qu’en renonçant à notre grade il nous serait facile de changer de régiment.

Je n’opposai aucune résistance au désir de mon ami, et nous rentrâmes à Guelma dans les premiers mois de l’année 1844, bien décidés à quitter le pays.

Mes premiers pas dans la carrière des lions.

Lorsqu’un événement heureux ou malheureux vient de s’accomplir, l’Arabe a coutume de dire : Mcctoub, « c’était écrit. »

Le lecteur va juger si c’était pour mol le cas de dire comme l’Arabe.

Le soir de notre arrivée au camp, j’allai, comme d’habitude , visiter mon cheval avant de me coucher.

Après lui avoir souhaité une bonne nuit, je tue promenai quelques instants le long du rempart qui touchait aux écuries et dominait la plaine.

Tout en * pensant à mon prochain départ pour Oran, je remarquai un groupe de spahis indigènes assis sur le bord du rempart et silencieux comme le^ pierres qui leur servaient de sièges.

Au moment où je passais près d’eux, un officier, également indigène, sortit du groupe, vint à moi, et, sans me dire mot, me prit la main et me fit asseoir près de lui.

La lune qui donnait en plein sur les spahis , me permit' de voir l’air pensif et triste qu’il^ avaient tous.

Comme il y avait longtemps qu’ils n’avaient vu leurs familles, à cause de la durée de l’expédition r je pensai qu’ils avaient appris la mort de quelqu’un des leurs, et j’interrogeai l’officier, qui parlait facilement notre langue.

« Écoute, me dit-il, là-bas, du côté de la plaine. »

J’entendis un bruit lointain, tantôt spurd; tantôt aigu, mais qui me paraissait formidable, surtout à en juger par la distance d’où nous le percevions.

Voyant que j’avais entendu, l’officier me dit :

« Sais-tu ce que c’est que cela?

— Non, lui répondis-je.

— Eh bien, c’est le lion, ajouta-t-il, le lion de l’Archioua, qui, pendant que nous étions en campagne, a décimé nos troupeaux et dévorera encore ceux qui nous restent.

— Mais puisque vous voilà revenus, dis-je à l’officier, et que demain vous irez dans vos douars , vous tuerez le lion , et une fois mort il ne vous fera plus de mal. »

Jamais sottise ne fut accueillie comme ce que je venais de débiter tout naturellement. Après les quolibets et les plaisanteries que m’avait valus ma naïveté, l’assistance redevint sérieuse, et on m’expliqua comme quoi les Arabes aimaient mieux laisser

le lion manger leurs troupeaux que de s'attaquer à

lui, et, en somme, on me prouva, comme deux et deux font quatre, que le roi des animaux avait par-

faitementle droit de se moquer du genre humain chez les Arabes.

Il était tard ; on allait se retirer ; je dis à l’officier et aux spahis stupéfaits :

« S’il plaît à Dieu, moi, qui ne suis pas un Arabe, je tuerai le lion, et il ne vous dévorera plus. »

Laissant ces messieurs commenter à leur guise la déclaration ex abrupto que je venais de leur faire très-sérieusement, je repris ma place sur le rempart et me mis à penser à ce que je venais d’avancer.

Je ne m’expliquais pas comment, aimant la chasse avec passion , je if avais jamais pensé aux lions depuis que j’étais en Afrique, et je me disais que, sans une circonstance fortuite, j’allais quitter le pays où un avenir nouveau s’oùvrait devant moi.

Je me rappelai toutes les paroles des Arabes et le litre de seigneur qu’ils donnaient respectueusement au lion en me racontant ses prouesses.

Mon cœur bondissait de joie en pensant que bientôt peut-être ce seigneur tout-puissant, la terreur du pays, mordrait la poussière sous la balle d’un chien de chrétien, et je jouissais d’avance du triomphe remporté par le faible sur le fort , et surtout de celui qu’obtiendrait l’homme qui respecte les croyances étrangères aux siennes sur le fanatique égaré par son ignorance et son orgueil.

Comme pour me faire entendre que je faisais

trop bon marché de sa vie, le lion rugit en ce moment, et ses rugissements me semblèrent plus formidables. . *.

J’écoutais avec attention cette voix nulle autre pareille, répercutée' par mille échos lointains, et, lorsqu’elle se tut, je frissonnai des pieds à la tôle.

Je n’avais jamais vu de lion à l’état sauyage, et cet organe puissant me disait que celui qui en était 'pourvu, et qui ne se gênait pas pour le faire eirtendre ainsi, celui-là devait être bien fort, bien

hardi , et regarder l’homme comme une bien chétive créature. •" . .

Sans savoir encore -comment je m’y prendrais pour attaquer le lion , je compris que la tâche était sérieuse, difficile, et, après avoir entendu de nouveau ses rugissements, j’eus besoin de penser à la parole donnée et aux résultats qui devaient être attachés aux succès pour ne . pas faiblir dans ma résolution.

- Quand je calculais dans mon esprit toutes les chances bonnes et mauvaises, je jugeais la lutte comme au-dessus des forces <je l’homme le plus courageux; mais, en examinant les motifs qui avaient amenfr ma détermination, j’espérais que mon entreprise serait agréable à celui qui peut tout, et dès lors je me sentis capable de tenter même l’impossible^. *• ' '

Le lendemain , ou plutôt quelques heures après ,

car j’avais pâssé la nuit entière à la belle étoile , je fis part de mes projets à Rousselot. Mon ami accueillit avec enthousiasme l’ouverture que je lui fis, non qu’il eût l’intention 4e s’associer à moi (il était plus que jamais décidé à quitter la province), mais parcfr qu’il trouvait mon entreprise belle , hasardeuse, et qu’il pensait que je pourrais réussir. 11 y a dix ans que je n’ai vu Rousselot. Je ne sais où il est aii ce qu’il fait en ce moment ; mais je serais heureux que ces lignes tombassent sous ses yeux , afin qu’il sût que, dans les circonstances critiques où j’ai désiré le concours d’un bras sûr et dévoué, j’ai toujours pensé à lui, rien qu’à lui.

Sans plus attendre, je me suis mis en relation avec des spahis dont les douars , situés sur l’Oued- Meza, à une lieue de Guelma, étaient souvent visités par le lion. Bien que mon projet de les débarrasser de cet hôte importun ne leur parût point sérieux, et qu’à leurs yeux je ne fusse qu’une victime de plus à ajouter à tant d’autres, ils voulurent bien m’accompagner dans l’exploration du pays fréquenté par le lion.

‘Je trouvai quatre ou cinq douars établis dans la plaine, sur la rive droite du ruisseau. Ces douars appartenaient aux spahis ou à leurs familles.

Je fus irivité à me réposer sous une tente qui fut à l’instant môme remplie de visiteurs.

Je crus d’abord que c’était une politesse, mais je

ne tardai guère à m’apercevoir que ces gens-là se moquaient de moi et de mes prétentions. ,

Je commençais à comprendre et à parler l’arabe, et j’entendis plusieurs fois l’épithète de medjenoun (insenséj sortir de la bouche des vieillards.

Je ne cherchai pas à les convaincre que je jouissais de toutes mes facultés, et, après un court repas, je demandai un guide pour me faire connaître les . lieux hantés habituellement par le lion.

Une espèce d’Hercule qiii, depuis mon entrée sous la tente, se tenait couché devant moi , la tête dans scs deux mains, les yeux dans nies yeux, se leva comme un ressort, et soulevant un des côtés de la tente pour montrer l’enceinte intérieure du douar :

« C’est ici qu’il vient la nuit, me dit-il avec colère, ici, au milieu des hommes que tu vois et qui te parlent. Est-ce une barbe que je tiens là'? ajouta-t-il en ' prenant la sienne à pleines mains; trouves-tu que ce bras soit celui d’un homme? poursuivit-il en découvrant' son bras droit jusqu’à l’épaule; et nous prends-tu pour des femmes, toi qui oses nous demander de te mettre en présence du lion, ^uand il vient chez nous manger notre bien et que nous le laissons faire? Tiens, termina-t-il dans le paroxysme de la fureur , le jour où tu tueras le lion , cette barbe tombera et je serai ta servante. »

Après celte sortie, que je trouvai curieuse autant que ridicule, ce brave homme ne pouvant plus se

contenir et ne voulant pas sans doute violer les lois de l'hospitalité arabe en se portant, contre moi à quelque voie de fait, s’éloigna en se drapant dans son burnous avec une majesté superbe. Un spahi alors proposa de m’établir le soir dans l’enceinte , * au milieu des troupeaux.

Toute l’assemblée se récria en disant que mes balles pourraient tuer du monde sous les tentes, qu’il arriverait quelque catastrophe si le lion était blessé, et que , si je tenais absolument à lui servir de pâture, je n’avais qu’à me trouver sur son chemin qu’on allait me montrer.

Quelques hommes s’étant offerts pour me guider, je partis avec eux. En remontant le cours d’un ruisseau , .nous arrivâmes sur la lisière d’un bois qui couvrait les deux rives et me parut très-épais. C’étaient des chênes-houx et des lentisques.

Les Arabes me montrèrent un rocher entouré d’un massif touffu et d’une teinte sombre , en me disant que le lion avait là un pied-à-lerre quand il quittait ses domaines de l’Archioua pour venir les > visiter.

Je demandai à mes guides s’il élail possible d’arriver jusqu’au seigneur de ce canton ; ils me répondirent en riant qu’aucun d’eux ne l’avait visité, mais qu’ils allaient me montrer le chemin. Un quart d’heure après nous étions dans un sentjer large d’un mètre, qui s’enfonçait sous bois.

« Voici, me dit. l'Arabe qui marchait en tête, Je ’ chemin par lequel le maître descend chez nous. Il en a un autre là-bas, de l’autre côté du ruisseau : tous les deux mènent à sa demeure. Maintenant, ajouta-t-il , si tu veux le voir , tu n’auras qu’à lé faire un affût sur un de ces deux chemins et à venir l’y attendre la nuit avec un appât. Quand tu l’auras tué , nous viendrons baiser tes pieds et tés mains et dire que nous sommes tes serviteurs. En attendant; permets-nous de retourner à nos affaires. » ■ •

Et, sans plus de façon, ces messieurs reprirent la route du douar.

Comme si ces dernières paroles avaient été une injonction; je m’assis sur une pierre du bord du sèntier, et sans un chacal qui vint crier à quelques pas de moi, je fusse, resté là jusqu’à la nuit, plongé dans les réflexions suscitées par èe que je venais de voir et d’entendre.

Il était trop tard et j’étais trop mal armé pour rien entreprendre ce soir-là. Je regagnai le camp en songeant au mauvais accueil que m’avaient fait les Arabes. En effet, étant venu chez eux avec le désir de les débarrasser d’un ennemi d’autant plus dangereux qu’ils, n’osaient pas l’attaquer euxmêmes, et d’autant plus nuisible qu’il prélevait sur eux un impôt écrasant, j’avais lieu d’espérer qu’ils me recevraient bien, qu’ils m’exprimeraient au

moins quelque reconnaissance en faveur de mon intention, et qu’ils sè feraient un plaisir de me • renseigner et de me guider.

Au lieu de cela, je les avais trouvés froids , indifférents, railleurs , je dirai presque menaçants : car l'homme bâti en Hercule , dont j’ai parlé plus haut, m’avait laissé assez voir combien il aurait désiré me prouver que son bras était plus robuste que le mien.

Je conclus de tout cela que mon entreprise était encore: plus sérieuse et plus difficile que je ne l’avais pensé, qu’on me regardait comme un insensé ou un fanfaron, et que, plus on doutait du. succès de ma folle entreprise, plus l’effet de ce môme succès serait immense.

A partir de ce jour , je ne m’occupai plus que d’arriver sûrement à mon bût.

Avec le secours de quelques travailleurs dirigés par un Arabe qui s’y connaissait , je fis établir un •affût couvert sur le bord d’un des sentiers fréquentés pàr le lion.

C’était un' trou large et profond d’un mètre , ayant pour toiture des' arbres chargés de grosses pierres couvertes avec de la terre délayée. *

Plusieurs créneaux avaient été ménagés du côté du sentier, ainsi qu’une ouverture destinée à servir de porte du côté opposé. *

Une grosse pierre, apportée tout exprès de trèsloin, fermait cette porte.

L’affût, ainsi fait, était une véritable citadelle, que j’aurais volontiers fait démolir, si l’Arabe remplissant les fonctions d’architecte ne m’eût assuré qu’il n’oserait pas y passer la nuit tout seul, et que je pourrais bien être tiré rie mon trou par une brèche que le lion ferait sans plus de façon à la toiture.

Comme je paraissais peu convaincu de son raisonnement , l’Arabe me raconta l’anecdote suivante :

« Le pacha d’Alger avait choisi parmi les Turcs de son armée quelques hommes d’élite pour chasser le lion. L’un d’eux , nommé Chakar , avait acquis une grande célébrité dans le pays; chaque fois qu’il revenait chargé d’une dépouille , le pacha le faisait asseoir à côté de lui, honneur qu’il n’accordait à personne, et, indépendamment de l’or qu’il lui prodiguait à pleines mains à chaque nouvelle victoire , il lui offrait un manteau de velours brodé de soie et d’or, appelé cafetan , et qu’on ne donne qu’aux très-grands chefs. Chakar étant comblé de biens et d’honneurs , ses parents ses amis , et le pacha lui-même ne cessaient de lui dire : « Assez, « Chakar, assez! que ce soit le dernier; Dieu est « avec toi , c’est vrai; mais n’abuse pas des bontés « de Dieu ! » Et Chakar recommençait toujours.

« Un jour il arrivait à la Mahouna, son champ de bataille favori.

« Les habitants le reçurent , comme toujours , avec joie et reconnaissance.

« Un lion était dans le pays depuis un mois, mangeant les grands et les petits , comme si Dieu ne les eût créés et mis au monde que pour lui. •

« Le premier jour fut consacré ru repos.

<r Le soir un bœuf fut égorgé en considération du brave Turc et mangé en l’honneur du lion , dont on célébra d’avance les funérailles à grand renfort de mousqueterie , afin qu’il fût bien prévenu.

« Le lendemain , le chasseur visita les divers affûts qu’il avait fait construire dans le genre de ce- IuLci, et il rencontra les pas du lion auprès de l’un d'eux. Un peu avant la nuit il y revint , suivi d’un Arabe qui partait une chèvre destinée à servir d’appât.

« Ghakar entra le premier ; la chèvre fut poussée derrière lui , et , la porte ayant été fermée, l’Arabe se retira en lui disant : Que Dieu soit avec toi !

* Vers minuit, un coup de feu retentit dans la montagne. . - . •

« Les Arabes se hâtèrent de sortir de leurs tentes, . et ils entendirent le lion rugir si fort, que les arbres et les rochers en étaient- ébranlés.

« Un second coup de feu suivit le premier, puis un troisième, et le lion se tut.

« Le lendemain, à la pointe du jour, tous les

Arabes des douars voisins se rendirent à l’affût, qu’ils trouvèrent détruit de fond en comble.

« Le fusil* et un pistolet de Chakar furent trouvés à sa place, ainsi que la chèvre, écrasée par les débris de l’affût.

« Au milieu des troncs d’arbres et des pierres servant de toiture , que , dans sa fureur, le lion

avait dispersés çà et là , on remarquait des traces de sang , les empreintes des griffes de l’antmal et celles d’un corps qu’il avait tantôt porté, tantôt traîné. - ' '

- « En suivant ces traces, à une vingtaine de pas sous bois, on trouva le second pistolet, et tout près de là, l’homme et le lion enlacés comme deux serpents. • ' *

« La tête de Chàkar était tout entière dans la gueule du lion , sa main gauche disparaissait sous la crinière , et la droite, rouge de sang, serrait un poignard enfoncé jusqu’à la garde dans le flanc de l’animal.

<r Les trois balles que le Turc mettait ordinairement dans son fusil avaient frappé le lion derrière l’épaule, celle du premier pistolet au poitrail, et la dernière dans l’oreille.

» Tu vois, me dit l’Arabe en terminant son récit, qu’il n’y a pas de honte à se cacher dans un affût, et je le promets que, quand tu seras seul dans celui-ci , tu penseras plus d’une fois à la fin de Cha-

kar, et que, sans le vouloir, tu regarderas si la toiture de ton abri est solide. »

Ce que j’aurais désiré, c’eût été de pouvoir rencontrer lô lion en plein jour, et d’avoir ainsi occav sion de le combattre loyalement, face à face.

• Je ne pensais pas à agir de même la nuit, à cause de l’obscurité , qui mettrait à néant mes moyens d'attaque et me livrerait sans défense à l’ennemi.

Cependant cette manière de l’attendre dans un affût me répugnait.

Il me semblait que j’allais me rendre coupable d’un guet-apens, d’une espèce d’assassinat, et, malgré l’histoire précédente, dont la véracité m’a été

prouvée depuis, je doutais qu’un succès obtenu de

la sorte fût regardé par les autres autrement que par moi-même, qui le jugeais facile.

Ne connaissant ni le pays ni les habitudes du lion, et ne pouvant pàs compter sur les renseignements et les conseils des Arabes, je me trouvais on ne peut plus embarrassé.

Ce fut donc comme uu pis-aller et tout à fait à - contre-cœur que je me décidai à utiliser l’affût que j’avais fait construire.

Afin de bien faire les choses, je m’entendis avec le maréchal de l’escadron chargé d’abattre les che-

vaux malades , pour me fournir des appâts dignes du lion, sinon en qualité, du moins en quantité.

Mes camarades se chargèrent d’expliquer mon absence pendant la nuit, dans le cas ou elle serait remarquée ;,et un beau soir du mois d’avril, je sortis du camp, couvert d’un burnous pour, dissimuler mes armes, et je rejoignis le maréchal sur la lisière du bois, où il m’attendait avec un cheval, la victime désignée.

Une heure après, l’exécution avait lieu à quelques mètres de mon blockhaus improvisé, et mon compagnon regagnait seul le camp.

Je profitai du peu de temps qui me restait encore avant la fin du jour pour charger le fusil d’ordonnance et les deux pistolets d’arçon qui composaient mon arsenal.

L’alïùt était situé au cœur de la montagne et sur une hauteur qui dominait le pays.

Tant que je pus voir et distinguer les cavaliers et les troupeaux dans la plaine , les rochers et les arbres dans la montagne , je restai en dehors de l’affût. Lorsque la nuit descendit , enveloppant peu à peu de ses ombres jusqu’aux objets les plus rapprochés de moi; j’entrai ou plutôt je me glissai dans mon fort.

A peine m’y étais-je installé, après en avoir soigneusement fermé la porte, que j’entendis marcher dans le sentier. ' , • '

Quelques instants après, je distinguai le bruit d’une mâchoire mordant l’appât â pleines dents.

LE TUEUR DE LIONS. 4î

Je regardais par lous les créneaux sans rien voir, pas même le cheval , qui n’était cependant qu’à quatre ou cinq pas de moi , et l’animal dévorait toujours.

Était-ce le lion ? était-ce une hyène, un chacal ? Ne pouvant rien distinguer par les yeux , je chercliai à me rendre compte de la force de la bête par le bruit qu’elle faisait. Au bout d’une demi-heure d’incertitude et d’attente, ce n’était plus le même bruit , mais un vacarme infernal , non-seulement auprès du cheval, mais tout autour de moi ôl jusqu’au-dessus de ma tête.

On grognait, on déchirait, on piétinait; c’était à croire que tous les démons de l’enfer avaient pris rendez-vous là pour faire ripaille.

Un moment je crus que la toiture de l’affût allait s’écrouler sur ma tête. Commeje venais de prendre un pistolet pour recevoir celui qui entrerait le premier chez moi , la pierre qui servait de porte tomba, et une tête avec de grands yeux flamboyants m'apparut sur le seuil.

Sans chercher à savoir ce que ce pouvait être , je fis feu du pistolet que je tenais à la main , et la bête roula dans mon domicile en se débattant dans les convulsions de l’agonie.

Que le lecteur se rassure ainsi que je le fis moimême en reconnaissant alors un simple chacal, qui pendant qu’une bande de ses pareils fêlait hruyam-

ment mon arrivée parmi eux , paya d’une ballo dans la cervelle l’indiscrétion qu’il 'avait commise en entrant chez moi sans permission.

Le reste de la nuit fut assez tranquille , et, quand le jour se fit, le lion n’avait point paru.

Le lendemain, à la même heure, j’étais à mon poste, où je trouvai à la place du cheval son squelette aussi propre que s’il venait de sortir d’un cabinet d'anatomie.

Il me suffit d’un regard sur le sol piétiné et semé de plumes pourvoir que les vautours avaient dévoré ses débris. '

En attendant un nouvel appât do ce genre, je tne procurai une chèvre, à l'imitation de Chakar.

La pauvre hôte cria de toutes ses forces tant qu’elle vil le jour; mais, dès que la nuit vint et jusqu’à l'aube elle ohserva un mutisme désespérant. >

J’en fus pour mes frais et pour ce' tête-à-tête assez ennuyeux, sauf les distractions que me donnèrent les chacals. “

Ces messieurs qui, à ce qu’il pâralt , n’avaient pas besoin d’entendre la chèvre pour deviner qu’elle était là, venaient de temps en temps gratter à ma porte, malgré la leçon qui, là 'veille, avait été donnée à l’un d’eux. ■ > • •

Quelques-uns même furent assez indiscrets pour mettre le nez à mes fenêtres, et comme je fumais

beaucoup pour combattre le sommeil , ils s’en allaient, en exprimant à leur manière leur dégoût pour l’odeur du tabac. - •

A mon retour à Guelma , je cherchai l’Arabe architecte dont il a été question plus haut , et je lui demandai comment le Turc s’y prenait pour faire crier sa chèvre pendant la nuit.

* C’est très-facile, me ditril : tu n’as qu’à lui passer une petite corde à travers l’oreille ; lorsqu’elle se taira, tu tireras la corde, et alors la douleur la fera crier malgré elle. »

En écrivant les premières lignes de ce livre, avant même de prendre la plume, je me suis promis d’initier- le lecteur aux émotions et aux sensations diverses que j’ai éprouvées dans ma vie de chasseur.

Je commence donc par l’aveu d’une faiblesse que , du reste , je suis prêt à commettre encore aujourd’hui et toujours.

La pensée de torturer un pauvre animal inoffensif me révolta, et le jour même la chèvre était rendue à son troupeau.

Peu de temps après, j’eus occasion de me procurer un second cheval malade, et je le fis abattre à -la même place que l’aûtre.

La première 'nuit ayant été sans résultat , afin d’éviter une deuxième dissection de mon appât par les vautours, j’eus soin de le couvrir de branéhes chargées de pierres.

kk

Pendant le jour je pus voir du camp une nuée de ces oiseaux planer sur là monlagne; mais lorsque je revins le soir, grâce à ma précaution, le cheval était intact.

Raconter combien de nuits je passai de cette manière et combien de chevaux ou mulets furent la proie des mômes hôtes sans que le lion daignât prendre part au festin , serait chose fastidieuse et pour le lecteur et pour moi.

Je dirai seulement , pour la satisfaction de ceux qui sont contents de tuer n’importe quoi, pourvu qu’ils tuent, je dirai , dis-je , qu’à ma place ils auraient pu en quelques nuits faire la plus belle collection de carnassiers , moins toutefois le roi de l’espèce. Quant à moi, je me contentai de quelques hyènes et de trois serres de vautours que des amis avaient demandées.

Depuis la première nuit où j’avais pris possession de l’affût, je n’avais pas entendu le lion.

De temps en temps je questionnais les spahis , et toujours ils m’assuraient de sa présence dans le pays, me contant les pertes qu’il leur faisait éprouver. Je commençais à me lasser et à désespérer du succès, quand un beau soir, en montant le sentier que j’avais suivi tant de fois , j’aperçus , à ma grande joie, l’empreinte de pas énormes et comme je n’en avais jamais vu.

Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était le lion.

Le lion avait marché là où je marchais maintenant.

« Mais quand , me demandai-je , a-t-il pu venir ici, puisque ce matin je n’ai pas vu ses traces ?

* C’est donc après que je suis descendu de la montagne qu’il y sera monté par le môme chemin f . * • . ' . ^ - -

« Ainsi j’ai failli me rencontrer nez à nez avec lui sur ce sentier qu’il a parcouru il n’y a peutêtre pas une heure. «

Je me rappelai que la veille au soir j’avais été prévenu qu’on monterait à cheval de bonne heure pour aller à la manœuvre, et que, afin de n’encourir ni blâme ni punition , j’avais quitté mon poste plus tôt que de coutume; mais cependant il commençait à faire jour, et, si les empreintes de ces pas que je voyais maintenant avaient existé à ce moment-là , certainement elles ne m’eussent pas échappé. .

En suivant mon itinéraire habituel, j’arrivai jusqu’à l’affût, sans perdre un seul instant les pas du lion.

Pressé comme je l’étais le matin , je n’avais pas recouvert le cheval comme de coutume, et, malgré ce manque de précaution , les vautours, dont j’avais fait un abatis quelques jours auparavant, n’y avaient pas louché. - .

Il me fut donc facile de m’assurer que le lion'

n’avail fait que passer shns daigner même flairer l’appàt qui était placé là exprès pour lui.

« Peut-être, me dis-je, était-il repu, mais il ne manquera pas de revenir ce soir, puisqu’il a vu cette proie sur son chemin. »

Mon cœur bondissait d’émotion et de joie. La montagne me semblait plus belle; maintenant que j’étais sûr de la présence du maître , je ne sentais plus les exhalaisons de ce cheval à moitié corrompu, et mon affût solitaire me semblait désormais transformé en un lieu de délices.

Je dois ajouter cependant que , me reportant à l’époque de sa construction , je me demandai intérieurement si les arbres dont la toiture était composée pourraient, en cas d’assaut, résister longtemps à ces grosses pattes, dont je voyais les larges empreintes autour de moi.

s Au moment où j’allais entrer dans mon poste, j’entendis au loin dans la montagne comme îc cri perçant d’un porc qüe l’on égorge; puis, au bout d’un instant, un bruit de branches qui craquaient, et le choc de pierres qui roulaient comme si une troupe de cavaliers galopaient sous le bois et dans la direction où j’étais.

Sans pouvoir m’expliquer la cause de tout ce tapage, j’armai mon fusil et mes pistolets, et, faisant face au ravin dont je voyais les broussailles s’agiter et se courber, j’attendis de pied ferme. En

moins d’une minule , l’avalanche élait arrivée à vingt pas de moi.

Je ne savais plus de quel côté faire face, car elle venait de droite et de gauche, sur un front très-étendu , et avec un bruit d’autant moins rassurant que je ne pouvais toujours pas me l’expliquer. „ . .

Tout à coup un énorme sanglier déboucha sur le sentier, presque dans mes jambes, en poussant des grognements répétés qui disaient autant la peur qui le faisait courir que le tort que j’avais de m’émouvoir de tout ce bruit et de me tenir sur la défensive. - ^ .

De môme que j’avais laissé passer le premier animal sous le canon de mon fusil sans penser à lui envoyer une balle, de môme je vis. impunément défiler devant moi ses compagnons, une compagnie tout entière. • . ' • ■

Quand le silence fut rétabli , je réfléchis aux cris de détresse que j’avais entendus d’abord, et je pensai que le lion, fatigué du bœuf et du mouton et fai- . sant fi de mon cheval, avait sans doute voulu chan* ' ger de régime en se régalant d’un bifteck de Sanglier.

Je me promis bien de m’assurer du fait le lendemain dès que le jour serait venu , et, comme la nuit arrivait , j’entrai dans l’affût plutôt pour me reposer que pour attendre.

LE TlEUi DE LIONS.

Au bout d’une heure environ, le lion commença à rugir; d’abord doucement, comme s’il se parlait à lui-même , puis si fort que les murs et la toiture de ma bicoque en furent comme ébranlés. J’étouffais dans mon affût. Pris entre quatre étroites murailles , nè voyant rien ni devant ni derrière moi , j’avais besoin de me sentir libre, en plein air. Je sortis pour mieux écouter.

Les rugissements du lion n’étaient pas très- fréquents; il y avait des repos d’un quart d’heure, quelquefois plus, quelquefois moins.

Ils s’annonçaient par une espèce de soupir sourd, guttural et prolongé, pour lequel, on le comprenait, il ne devait faire aucun effort.

Après un silence de quelques secondes , il faisait entendre un grondement venant de la poitrine et paraissant sortir par la gueule, au moyen des joues gonflées et des lèvres rapprochées. Le grondement, d’abord très-bas , s’élevait ensuite graduellement jusqu’à des tons très-hauts, très-aigus, et finissait comme il avait commencé.

Après avoir répété cinq ou six fois ce rugissement dont il est impossible de décrire la puissance, le lion terminait par le même nombre de cris bas et rauques , qui semblaient être un effort pour rejeter quelque chose de la gorge , et dont le dernier était très-prolongé.

Il était facile de juger qu’à la fin le lion devait

ouvrir la gueule de toute sa grandeur, comme s’il eiït voulu vomir.

J’avais beau chercher dans mes souvenirs un point de comparaison entre le rugissement du lion et tout ce que j’avais entendu jusqu’alors , je ne trouvais rien.

Le beuglement du taureau irrité me semblait seul présenter quelque analogie , à cette ditférence près qu’il me semblait être au rugissement ce qu’est la -détonation d’un pistolet comparée à celle d’une pièce de canon, et moins encore.

Après avoir rugi pendant plus de deux heures sans paraître bouger de place, le lion descendit au fond de la vallée, sans doute pour aller boire; car cette fois il y eut un silence plus long : puis il recommença de plus belle, toujours en descendant.

Bientôt après , je vis des feux s’allumer au loin dans la plaine, et j’entendis les hommes et les femmes des douars crier comme des possédés ainsi que leurs chiens.

Je pensais qu’éveillés par les rugissements de l’animal se dirigeant vers eux , ils avaient craint sa visite et s’étaient mis sur pied , afin de l’éloigner à force de clameurs et de feux.

Autant que je pouvais en juger, il me parut que le lion suivait le sentier sur lequel les Arabes m’avaient laissé le jour de ma première excursion.

Quelque temps après, il rugit au milieu des douars.

Les cris et les aboiements redoublèrent ainsi que les feux.

Le lion couvrit un instant tout ce bruit de sa voix de tonnerre; puis il me sembla qu’il continuait son chemin, obligeant tous ceux qui se trouvaient sur sa route à se tenir debout pour faire de la musique et pour illuminer, absolument comme on eût fait sur le passage du plus puissant monarque. - *

Je ne cessai de l’entendre qu’à la pointe du jour, et lorsqu’il fut arrivé dans sa seigneurie de l’Archioua, c’est-à-dire à trois lieues de mon poste d’observation. Dès que je pus y voir assez clair pour distinguer les voies des bêtes noires dont j’ai parié plus haut, je m’engageai sous bois en suivant leur contre-pied , afin de retrouver les débris de celle que je supposais avoir été la proie du lion.

En arrivant sur le bord d’une clairière, distante d’environ mille mètres de mon affût et située en pleine forêt , j’aperçus quelque chose de noir qui faisait tache sur l’herbe brûlée par le soleil.

C’était la hure d’un sanglier, armée de défenses aussi blanches que bien aiguisées.

Avec la queue, les quatre traces et l’intérieur de la bête, c’était tout ce qui restait du festin.

On pourrait croire que le sol était battu, piétiné et déchiré par la lutte entre le lion et le sanglier.

V LE TL’Ëim DE LIONS.- {>1

Je fus tout étonné de ne voir que les empreintes profondes et bien marquées des pattes de derrière du carnassier; elles étaient plus longues, mais bien moins larges que celles de devant, qui avaient dû harponner l’animal dans sa fuite.

Ayant aperçu un gros lenlisque assez touffu , un peu isolé de la lisière du bois, je pensai que le lion avait dû s’embusquer là pour attendre le débuché des sangliers dans la clairière.

En effet, au beau milieu du lentisque, et sur des plumes de perdreaux qui, sans doute, venaient chercher un abri sous cet arbre contre la chaleur du jour, je reconnus la place où l’animal s’était couché.

• En mesurant la distance du lentisque, à la hure du sanglier, je comptai douze pas. Après avoir . éclairci ce point en litige, et avoir fait, pour ma gouverne, les observations qu’on vient de lire , je suivis les pas du üon, après son souper.

Je trouvai qu’il s’était couché à plusieurs endroits sur le bord de la clairière, et qu’ensuite il avait gagné à travers bois le ruisseau qui coule au fond de la vallée. Là il s’était couché de nouveau pour boire, et plusieurs pierres étaient encore mouillées de l’eau tombée de ses lèvres.

A cent pas plus loin, il avait quitté le bois pour prendre un sentier qu’il avait suivi jusqu’en vue des douars auxquels il avait fait une si belle peur.

En me voyant passer, plusieurs Arabes vinrent à moi pour me demander si j’avais entendu le lion,.

J’avais trop sur le cœur le mauvais accueil qu’ils m’avaient fait lors de ma première visite, pour entrer en conversation avec eux.

Comme ils remarquèrent mon peu d’empressement à leur répondre, ils me dirent , avec force gestes, que, si je parvenais jamais à les débarrasser de ce fléau , nul à leurs yeux ne serait mon égal , et que, pour reconnaître un tel bienfait, ils me donneraient la moitié de leurs biens. Sans prendre au sérieux ces paroles, que - j’attribuai à un moment de panique , je leur promis de faire tout ce qui dépendrait de moi, et j’ajoutai que celle nuit avait été meilleure pour moi que pour le.lion.

En effet, combien n’avais-je pas appris de choses nouvelles dont jusqu’alors je n’avais pas môme la moindre idée! En quelques minutes, et dans le parcours d’un kilomètre ou deux, j’avais été à môme

de voir, de juger, de comparer les pas du lion.

Toute une éducation cynégétique.

Je savais qu’au lieu de marcher à travers bois, comme tous les animaux sauvages , faisant de la nuit le jour, il suivait de préférence les chemins frayés.

Je venais de m’assurer, à mes dépens, qu’il lui fallait des proies vivantes; j’avais entendu, observé et appprécié ses rugissements.

LE TUEUR DE LIONS. î>3

J’avais appris que les hommes et tout ce qu’ils pouvaient faire pour l’intimider ne l’empêchaient pas de suivre son chemin.

Enfin je savais que franchir une distance de plusieurs lieues, sans se presser, n’était pour lui qu’une ' simple promenade.

Je ne saurais trop le dire , que de choses utiles, indispensables, je venais d’apprendre dans une seule nuit !

Et quel horizon nouveau s’ouvrait devant moi !

Désormais, plus d’affûts ennuyeux et lâches ; plus de contact avec des hôtes mortes, infectes, qui vicient l’air que l’on respire.

Plus de postes désignés d’avance, et où le chasseur arrive à heure fixe ; mais, au lieu de cela, des marches et contre-marches de nuit , par un beau clair de lune, sur les chemins ouverts qui sillonnent la plaine et la montagne.

Des rencontres émouvantes et imprévues.-

Puis , un beâu soir , le tête-à-tête tant souhaité, sans abri, sans obstacle, face à face, homme à lion!.

Ce fut avec celte belle récoKe d’observations, et le cœur plein de joie et d’espérance, que je regagnai le camp, beaucoup plus tard ce jour-là que d’habitude.

Le lendemain, pendant que j’étais au café Maure, où je faisais mon cours d’arabe , je vis entrer trois ou quatre indigènes portant des dépouilles encore

saignantes qui me semblèrent appartenir à l’espèce bovine.

Après avoir dépêché un des leurs vers le camp en lui recommandant de se hâter, ces messieurs s’accroupirent silencieusement sur une natte.

Comme je fréquentais le café uniquement pour apprendre l’arabe et observer, chaque nouveau venu, surtout quand il appartenait aux tribus, était le point de mire de mon attention.

Rien ne m’échappait, et, si je ne comprenais pas toujours la conversation, les gestes et le jeu des physionomies, très-expressifs chez ce peuple, ne tardaient pas à m’en donner la clef.

En France, quand vous entrez dans un café , les garçons n’ont rien de plus pressé que de vous demander ce qu’il faut vous servir.

En Afrique, vous pouvez entrer dans un établissement de ce genre, vous asseoir, vous coucher même, y dormir toute la journée et la nuit, sans qu’on s’occupe de vous le moins du monde : aussi les nouveaux venus s’étaient-ils installés sans que personne fît attention à eux. -

J’avais fini par ne plus m’occuper moi-même de ce groupe immobile et taciturne , lorsque l’homme qui s’en était détaché revint, tenant par la main un spahi- suivi de plusieurs autres.

Je remarquai qu’ils avaient l’air ému et effaré, et qu’ils s’assirent en cercle sans échanger ni salutations

ni compliments, ce qui est tout à fait contraire aux habitudes des Arabqs.

« Qu’est-il donc encore arrivé? dit enfin un spahi d’une voix brève et sèche.

— Regarde, dit alors un des étrangers en jetant au milieu du cercle la dépouille qu’il tenait roulée „ devant lui. .

— Regarde, ajouta un second en jetant avec colère une autre dépouille sur la première.

— Regarde encore, continua un troisième , appuyant son discours d’une démonstration semblable.

-—Que dites-vous de cela? Voilà les peaux de nos meilleurs taureaux de labour ; un quatrième a été emporté dans la montagne et dévoré ; et ce qu’il y a de plus humiliant, c’est que tous ont été étranglés, sous le joug de nos charrues, avant le coucher du soleil et à portée de fusil de nos douars. >• -

Le lecteur me pardonnera , je l’espère du moins, d’avoir pu, une fois dans ma vie, me réjouir du mal d’autrui ; mais c’est ce qui m’arriva ici dès que je compris qu’ri s’agissait du lion et qu'il venait de faire une hécatombe de bœufs.

Je dis qu’il venait de faire, car c’était la veille au soir que la chose avait eu lieu, c’est-à-dire le jour où j’avais commencé à faire connaissance avec lui;

A cela on pourrait répondre que le lion , en viveur raisonnable, aurait dû se contenter d’un bœuf

pour son souper, et certes je ne trouverais rien à redire moi-même à celte objection, à moins que le sang de trois bœufs ne soit pour ce garganlua af- . famé ce qu’est pour quelques-uns de mes lecteurs une bouteille de Moét frappé, à la fin d’un bon. repas.

Comme j’en connais, pour mon compte, d’assez, gourmets pour faire fi de tout autre breuvage , je ' ne vois pas pourquoi le lion, qui est d’autant plus riche que tous ceux qui possèdent sont ses métayers, ses fermiers ou ses bergers; je ne vois pas pourquoi, dis-je, à la suite d’un repas copieux, il ne se passerait pas la fantaisie de quelques bonnes gorgées de sang chaud en guise de vin de Champagne à la glace.

Je me réjouis donc intérieurement, je l’avouerai, de ce nouveau méfait du seigneur et maître ; et , comme les spahis accusaient leurs parents de poltronnerie et de lâcheté, disant qu’ils n’auraient pas dû abandonner les charrues à l'approche du lion , on finit par échanger quelques gros mots.

Il y eut des menaces, des défis , et , sans l’inter- * vention des assistants, ces bons parents en seraient sans doute venus aux mains entre eux pour se venger de leur ennemi commun.

Quand les esprits furent un peu plus calmes et qu’on se fut rassis , le maître de l’établissement, qui était un Turc, ancien soldat du bey de Constantine,

se mit à raconter les hauts faits contre les lions d’un de ses compatriotes, et il finit par une comparaison peu flatteuse pour les Romains (il voulait dire les Français). C’est ici le cas de faire connaître au lecteur les dénominations diverses en usage chez les indigènes de l’Algérie pour désigner un Français.

Dans les villes seulement, les Arabes, qui commencent à faire semblant de se civiliser pour nous être agréables, appellent un Français Francis.

Dans les tribus, on dit Roumi de Romain, Nasari

de Nazaréen, et kafer de païen. Les deux premières

locutions sont plus usitées, et la dernière est l’expression du plus profond mépris.

Il ne faudrait pas inférer de cela que les Romains et les Nazaréens soient bien traités lorsque l’on parle d’eux. ' / - '

Il suffit de regarder l’Arabe qui prononce ce mot pour se convaincre combien il lui est peu sympathique.

Comme je ne pouvais souffrir que le Turc nous traitât par-dessous la jambe, je me mêlai à la conversation pour lui dire que je connaissais, moi , un petit Romain capable de faire oublier tous les grands Turcs qui avaient laissé quelque renom dans le pays, et cela en faisant mieux qu’eux.

Pressé par tous les musulmans qui se trouvaient présents de nommer ce personnage à l’existence duquel ils ne croyaient pas , je m’adressai aux

spahis ainsi qu’à leurs parents et leur dis que , si j’obtenais de mes chefs qu’il me fût permis d’aller à la recherche de leur ennemi, je partirais avec eux le jour même.

On me regarda du haut en bas, comme pour mesurer mon poids et ma taille , et un plaisant qui fréquentait le café, dans lequel il s’était fqit une sorte de réputation en lançant des lazzis et des jeux de mots aux dépens de tout le monde, profita de la circonstance pour dire aux Arabes :

« Tous pouvez l’emmener sans crainte pour sa tête; car le lion, en le voyant si grêle, n’osera pas le toucher, dans la orainte, s’il le mettait en pièces, de n’en point retrouver les morceaux. »

Ce bel esprit inc- traitait absolument , vous le, voyez, comme un magot de porcelaine. L’homme qui avait parlé était assis, à la manière des Arabes, au-dessous d’une fenêtre qui donnait sur le marché. Je pouvais assurément le rosser ou le mettre à la porte; mais ces deux moyens me répugnaient également, et j’eusse plutôt fait semblant de n’avoir pas compris l’injure de ce mauvais plaisant que d’user d’une correction aussi simple, Je m’avançai vers lui doucement, sans colère apparente, et une seconde après il était tout étonné de se trouver dehors, au milieu d’un tas de marchandises plus ou moins avariées par sa chute et dont les marchands lui réclamaient le salaire: On rit d’autant plus de la mésa-

venture de cet homme , que c’était une espèce de fier-à-bras moqueur et toujours fort insolent avec les sots qui supportaient ses mauvaises plaisanteries. ;

Je sortis très-satisfait de l’effet que celle correction, Insignifiante par le fait, avait produit sur le moral des Arabes.

Une heure après , ils venaient à moi au nombre de trente à quarante, et je me rendais avec eux chez le commandant de l’escadron, afin de lui demander une permission de quelques jours.

Dès qu’il eut appris le motif qui me faisait solliciter un congé„ le capitaine Durand me refusa nettement son consentement, en me disant que j’étais fou.

. Le lendemain, mes camarades les spahis tentèrent une nouvelle démarche , mais elle n’eut pas plus de succès que la première.

Quelques jours après , je réitérai ma demande.

Le capitaine me raconta alors une chasse au lion faite par le général Yusuf , à laquelle il avait assisté, et ou il y avait eu une douzaine d’hommes et de chevaux mis hors de combat. Cette histoire, que le général m’a fait l’honneur de me narrer plus tard lui-même, n’était pas faite assurément pour m’encourager dans mes projets ; mais mon parti était si bien pris que rien ne pouvait m’y faire renoncer désormais. Le capitaine le comprit, et il se chargea

d’obtenir l’adhésion de M. deTourville, qui commandait, à cette époque , le cercle de Guelma.

Il ne me restait plus qu’à me procurer, pour mon expédition , des àrmes vraiment convenables.

Lef fusil à un coup aurait pu me suffire dans un affût couvert ; : mais en rase campagne les choses se passeraient autrement sans doute , çt il me fallait absolument un fusil à deux coups.

Je connaissais, parmi les rares colons de Guelma, un de mes compatriotes , du nom d’Olivari.

Il était bon chasseur et possédait un excellent fusil double, du calibré seize. Je le lui empruntai, et ce fut avec cette arme que j’entrai en campagne, dans les premiers jours de juin.

Je partis en compagnie d’un spahi de l’escadron, nommé Bou-Aziz, dont le douar, établi près de l’Oued-Zimba, à deux lieues de Guelma; avait été fort maltraité par le lion.

No.us arrivâmes au douar un peu avant la nuit , ce qui me permit de voir le pays que j’aurais à explorer.

C'était une vallée large et profonde , dont les côtés étaient couverts d’un Lois extrêmement fourré.

Cette contrée était d’un aspect sauvage qui sentait son lion d’une lieue. Le douar où nous devions passer la nuit était établi sur un versant déboisé et entouré d’une haie d’oliviers qui n’avait pas moins de huit pieds de hauteur sur un mètre d’épaisseur.

Nous entrâmes par une brèche dans l’enceinte du douar, où nous fûmes assaillis par une multitude de chiens qui mordaient nos chevaux et s’élançaient môme pour entamer nos jambes.

Deux ou trois Arabes sortirent de leurs lentes et . vinrent me frayer un passage , à force de coups de pierres et de bâton , au milieu de la gent canine acharnée contre nous.

Nous mîmes pied à terre devant la tente de Bou- Aziz, qui, je dois lui rendre cette justice , m’en lit les honneurs de son mieux.

Tout ce qu’il y avait d’hommes, de femmes et d’enfants dans le douar vint me regarder' sous le nez comme une bête curieuse , et je pus entendre chaque visiteur faire ses réflexions sur moi , comme si j’avais été à cent lieues de là.

Quand l’heure du souper fut arrivée, les femmes et les enfants 'disparurent, et les hommes qui faisaient partie de la famille , -ainsi que les invités qui avaient été r retenus, s’accroupirent en cercle en deux groupes.

Un homme apporta au milieu de celui dont je faisais partie une espèce de vase en fer rempli d’eau, dans lequel chacun des convives trempa sans façon ses doigts plus ou moins sales.

Ce môme vase passa ensuite au second groupe , qui lit comme le premier.

Peu après , il se fit un grand bruit dans la partie

de la tente réservée aux femmes, et un autre homme arriva, précédé, entouré et suivi d’une foule de chiens au poil ras et rude , à la physionomie rébarbative, se poussant, se battant, mordant jusqu’aux convives qui voulaieht les éloigner, et menaçant l’homme porteur du souper de le prendre • d’assaut. '

Chez nous , c’est à peine si l’on ose corriger le chien avec le fouet; là, j’ai vu des hommes les frapper avec les montants des tentes , qui ne sont ni plus ni moins gros que de forts brins de taillis coupés au pied.

Si quelquefois la bête fuyait en ployant les reins sous le coup , il arrivait aussi qu’elle se jetait sur celui qui venait de l’assommer à demi. On ne peut se faire une idée de ce spectacle , à moins de l’avoir vu; pour moi, j’avoue qu’il me réjouit fort , surtout lorsqu’on me présenta gravement un assommoir du même genre pour me préserver de mon côté des attaques de ces importuns.

L’ordre ayant été rétabli , l’homme qui venait de faire son entrée put arriver jusqu’à nous et déposer au milieu du groupe un plat en bois large d’un mètre , rempli jusqu’aux bords de couscoussou (espèce de semoule) et recouvert de la moitié d’un * mouton. A peine le plat venait-il d’être posé , que chaque convive attaqua bravement le corps du mouton , toujours avec la fourchette du père Adam et

avec une voracité digne des quadrupèdes tenus en respect, pendant ce temps, par trois ou quatre hommes armés de bâtons. Mon hôte , voyant que je m’abstenais de prendre part à cette curée , vint s’asseoir près de moi , et, disputant quelques morceaux à ses voisins , il les mit devant moi en ayant soin de les diviser avec ses doigts en menues bribes.

Gomme je m’abstenais toujours, il fît un trou avec sa main dans le couscoussou , puis il y versa une espèce de liquide blanc et rouge qui me parut être du lait mélangé avec du bouillon ; et il pétrit # le tout, comme s’il voulait faire du mortier.

Voyant que je ne me décidais pas encore, il se fit apporter une cuiller en bois, que je me hasardai enfin à plonger dans la partie du plat qui me semblait la plus intacte.

Je ne trouvai rien de désagréable à ce mets national, et je pensai que je m’y habituerais facilement, sauf les préliminaires et les façons des convives avee lesquels "j’avais eu l’honneur d’être admis. ‘ .

Quand ces messieurs furent bien repus et qu’ils l’éurent déclaré , le plat monstre fut enlevé' et porté au second groupe , qui l’attendait silencieusement. Ensuite l’eau qui avait déjà servi nous fut présentée encore, mais celte fois avec du savon noir.

Les choses que je voyais, et que je ne puis écrire,

mé répugnèrent tellement que je tournai le dos à la compagnie, au risque de passer pour tout ce qu’on voudrait.

A peine étais-je assis sur le tapis qu’on m’avait offert en arrivant , que je me sentis tiré par le pan de mon burnous.

Le Français, né malinet quelquefois un peu présomptueux à l’endroit des femmes, croit volontiers qu’il n’a qu’à se montrer pour plaire au beau sexe et le captiver.

A ce propos , j’ai connu certain fat qui , à son re- . tour d’une excursion dans les tribus , me disait que les femmes arabes raffolaient de lui , à telle enseigne qu’elles venaient le tirer par les pans de son manteau et qu’il avait toutes les peines du monde à dormir tranquille sous la tente. Quant à moi, j’avoue naïvement que, cherchant quel pouvait être • l’individu qui me secouait ainsi, j’aperçus.... devinez, lecteur, ce que j’aperçus dans l’ombre et sous la tenture qui me séparait du foyer domestiqué. J’aperçus.... une gueule béante, armée de grosses dents , appartenant à la plus vilaine tête de chien que j’aie jamais vue.

Telle est l’amabilité des chiens arabes , qui mordent à tort et à travers , même leur maître ; et qui se livrent entre eux des batailles sanglantes, où les vaincus , parfois , servent de pâture aux vainqueurs. f On comprend, d’après cela, combien le voisi-

nage de ees chiens est désagréable pour l’étranger qui visite l’Arabe ; mais ce n’est pas tout encore.

Dès que l’heure du coucher arrive , ces messieurs, je parle des chiens, afin de faire meilleure garde, * ' ont l’habitude de monter sur les tentes , d’où , sans doute, ils espèrent voir de plus foin.

On a ainsi au-dessus de sa tête un concert de dix . à douze voix discordantes faisant chorus avec les différentes voix des tentes voisines et -du douar entier, ce qui fait un bruit capable de ressusciter les morts.

Si par hasard il se fait un moment de silence, un Arabe couché près de. vous , et qui semble dormir d’un profond" sommeil, se met à hurler* de toutes ses forces pour éveiller l’attention des chiens.

A l’encontre de l’homme civilisé, le bruit endort l’Arabe et le silence l’éveille.

Cela se comprend et s’explique par le fait de l’habitude et le besoin d’être sans, cesse sur scs gardes.

Il arrive quelquefois qu’un chien frileux ou fatigué vient chercher un abri ou prendre quelque repos sous la tente : malheur à lui s’il est découvert ! hommes et femmes se lèvent à la fois èt font pleuvoir sur le malheureux une grêle de coups qui résonnent mal à l’oreille de l’Européen réveillé tout à. coup en sursaut au milieu de son premier sommeil.

GO

Voilà > en somme , les agréments de l’hospitalité arabe, sans compter les insectes sans nom et sans

nombre qui chez eux dévorent l’hôte comme l’é-

franger.

Je trouvai celte première nuit d’une longueur excessive, et plus d’une fois je regrettai mon affût de la montagne , où au moins j’aurais pu fermer l’œil.

La fatigue finit cependant par me gagner, et j’allais m’endormir vers le matin, quand les aboiements et les trépignements des chiens redoublèrent au-dessus de ma tète. • k

Tn Arabe qui était de garde aux chevaux entra aussitôt sous la tente, me passa sur le corps sans façon et se mit à pousser du' pied tou9 les dormeurs.

En un instant , tous les hommes qui ronflaient autour de moi étaient debout, hurlant et vociférant de telle sorte que je n’entendais plus les ehiens du. douar. Les femmes se levèrent à leur tour et commencèrent avec les enfants un concert d’un autre genre.

En sortant pour me rendre compte de ce qui se passait, je vis des feux s’allumer devant toutes les tentes , et Bou-Aziz s’éloignant avec des Arabes chargés de bois sec. Arrivés près de la haie qui servait de clôlure, une brassée de bois fut allumée et lancée au dehors par-dessus la haie avec accom-

pagnement de cris et de hurlements, et les épithètes de juif et de païen.

Bientôt ce manège- fut répété par tous les habitants du douar, si bien que* je croyais assister au spectacle d’un feu d’artifice.

Au moment où ces fusées d’un nouveau genre brillaient de leur plus bel éclat, et où le concert des hommes, des femmes, îles enfants et des chiens atteignait un diapason infernal , tout se tut et disparut comme par enchantement.

Les artificiers chargés d’alimenter le feu laissèrent là leurs pièces, et hommes et chiens firent irruption pêle-pèle sous la tente qu’ils avaient quitr ‘ téé, m’entraînant avec eux.

Les chiens, nagdère si bruyants et si disposés à mordre tout le monde, semblaient frappés de mutisme et étaient devenus doux comme des agneaux. -

J’en avais deux près de. moi qui voulaient à toute force se fourrer sous mon burnous, et qui me léchaient la main quand je les repoussais. Les autres se tenaient auprès des Arabes qui les laissaient faire, et semblaient muets comme eux.

Tout à coup , au milieu de ce silence général , j’entendis dans l’enceinte du douar un bruit épouvantable et qui me fit tressaillir malgré moi.

En un instant, la lente fut envahie par une multitude d’animaux qui firent irruption en se ruant

les Uns sur les autres, sans pitié pour les hommes qu’ils foulaient aux pieds.

Il y avait là des bœufs et des moutons, des chameaux et des ânes , des chevaux et des mulets, et tout cela beuglait, bêlait et hennissait à la fois.

C’était à croire à la fin du monde. Je n’ai de ma vie-vu un pareil désordre ni entendu un vacarme semblable : l’arche de Noé au moment du déluge.

Je ne sais comment la chose s’était faite, mais je me trouvai transporté au milieu des femmes et des enfants faisant chorus avec les bêtes qui avaient envahi les appartements secrets. Je me tirai comme je pus de ce dédale, et je sortis pour voir ce qui se passait au* dehors. .

J’aperçus des Arabes causant à droite et à gauche , armés de fusils ; et le parc , naguère rempli de bestiaux, me parut complètement vide.

Je comprenais de moins en moins ce que tout cela voulait dire, quand une vieille femme, qui faisait partie de la famille de Bou-Aziz, vint me tirer d’embarras.

« C’est le lion, me dit-elle en s’arrachant les derniers cheveux que le temps avait épargnés, et tu vois comme il nous traite, ce juif, ce païen, ce cousin du diable. »

Il ne m’en fallut pas davantage pour me rendre compte de ce que j’avais vu et entendu ; je compris

tout, excepté les hommes qui couraient çà et là en armes. -

La vieille m’expliqua comment une partie des bœufs parqués dans l’enceinte avaient fait une trouée dans la haie pour échapper au lion, tandis que le reste du troupeau s’était réfugié sous les tentes ; puis elle ajouta que les hommes étaient occupés en ce moment à réunir les aiiimaux épars pour les ramener dans l’enceinte.

En effet, je vis rentrer Bou-Aziz, poussant devant lui quelques bétes à cornes; et peu après le parc se trouva repeuplé comme avant , moins un taureau qui , sans doute , servait en ce moment au déjeuner du lion. . - -, '

Je dis déjeuner, parce qu’à peine l’ordre venaitil d’ôtre rétabli ou à peu près, que le jour commençait à poindre.' . . ’

Bou-Aziz , auquel je reprochais de ne m’avoir point prévenu avant l’arrivée du lion, me fit entendre qu’il eût été dangereux pour les habitants du douar de l’attaquer dans son enceinte , et , à ce sujet, il me raconta l’anecdote suivante , qui datait d’un an environ : ‘

* Un lion , connu dans le pays sous le nom d’el Ahor (on l’avait ainsi désigné parce qu!il était borgne), s’était acharné sur un douar qu’il avait pres-r que entièrement dépeuplé.

« Un Arabe, exaspéré par les pertes énormes qu’il

avait personnellement éprouvées, résolut d’en Unir avec lui une fois pour toutes.

« C’était i dit Bou-Aziz , une résolution insensée ; aussi ce malheureux eut-il bien soin de n’en faire part à personne. - •

« Comme le lion ne tenait aucun compte des précautions avec lesquelles ott se gardait, des feux qu’on allumait , des talisman? écrits par les marabouts les plus en renom, et que, à mesure que le douar changeait de campement , il le suivait partout, on avait fini par se résigner à la volonté de - Dieu.

« Le soir venu, l’Arabe prit son fusil en cachette, et il alla s’asseoir près de la haie qui servait de clôture à l’enceinte, juste à l’endroit où le lion la franchissait d’habitude.

« Vers minuit, les chiens donnèrent l’éveil en entendant japper le chacal, qui d’habitude suit le lion pour manger ses restes. .

« L’Arabe arma son fusil et attendit. Environ un quart d’heure après, le lion franchit la haie et vint tomber à trois pas de lui. - .

« Le coup partit , et le lion , malgré une épaule brisée, bondit sur l’Arabe, qu’il écharpa en un clin d’œil; puis il se rua sur latente la plus proche et y tua tous ceux qui s’y trouvaient, moins une femme qui , au moment où il allait la saisir à son tour, parvint à se sauver, emportant son enfant dans scs

bras. Furieux de voir lui échapper cette dernière victime, le lion s’élança sur ses traces. Alors la malheureuse , qui se voyait sur le point d’être prise, chercha un refuge sur la tente voisine de la sienne, espérant que le ravisseur, déjà si grièvement blessé, entrerait de préférence sous la tente , .dont les habitants poussaient des cris de terreur.

« Mais le lion, qui s’attachait à elle, ne voulut pas prendre le change, et , au moment où elle arrivait au sommet, il l’atteignit par les jambes.

« À ce moment , le poids du lion et les secousse^ violentes qu’il imprimait à la tente la firent s’écrouler. ~

* Le lion, entendant les cris de détresse et sentant sous lui des êtres vivants qui se débattaient, se hâta . d’abandonner la femme et son enfant déjà morts . et mutilés'*, puis il se mit à parcourir le dessus de la tente, déchirant de ses griffes et de ses dents, à travers la toile, tout ce qui donnait signe de vie.

« Pour comble de malheur, le feu, qu’on avait mal éteint se communiqua aux tapis et aux vêtements r et la famille entière périt par le feu et par la dent du lion, sans que personne vint leur porter secours, tous les habitants du douar ayant profité de l’incident pour se hâter de prendre la fuite.

« Le lendemain, à la pointe dy. jour, quarante hommes en armes pénétraient avec précaution dans l’enceinte du douar.

« Le lion avait disparu, content d’avoir prouvé aux fils d’Adam qu’aucune, force n’égalait la sienne, et que leurs biens étaient ses biens.

« Et ce lion , dis-je à Bou-Aziz , sait-on ce qu’il est devenu ?

« — Ce lion, me répondit-il, s’est guéri de sa blessure ; seulement il boite. On l’a revu depuis plusieurs fois et on l’appelle el Haïb y \e Boiteux, et Bou- Acherin-Radiely le meurtrier de vingt hommes. »

Je compris qu’après un exemple pareil le lion ne fût point inquiété dans ses incursions nocturnes au milieu des populations consternées , je m’expliquai sans peine pourquoi mon hôte s’était abstenu de m’avertir. .

* Cependant je tenais à me rendre- compte de ce qu’était devenu le taureau qu’on n’avaH point trouvé, et j’allai à sa recherche avec Bou-Aziz , et plusieurs Arabes du douar, parafa lesquels se trouvait le propriétaire de l’animal.

Nous le découvrîmes à une portée de fusil ; le lion avait mangé une cuisse et une épaule, le poids d’environ vingt kilogrammes.

Le maître du taureau, après avoir tourné deux ou trois fois autour de sa bête en se parlant à luimême, vint à moi et me dit .•

« C’est le dixième qu’il m’a pris.depuis le printemps ; il m’en reste encore quarante; je t’en donne la moitié de bon cœur, si lu peux me débarrçtsser

de lui. Je ne le demande ,qu’une chose, c’est de me faire prévenir un des premiers, pour que jç puisse lui arracher sa barbe maudite. »

Les Arabes présents, pensant que cela pourrait

m’encourager, me firent aussi leurs offres , chacun

' en raison des troupeaux qu’il possédait et des pertes qu’ils avaient éprouvées.

Un seul se récria, en disant qu’il regardait mon entreprise comme une folie, et qu’il ne comprenait pas comment Bou-Aziz, qui était un homme de bon sens, se prêtait à cette extravagance.

Je ne fus point satisfait de la réponse de ce dernier. ■

Au lieu de prendre la chose au sérieux comme je m’y attendais , il répondit, en souriant d’une façon étrange : Achkoun yarf ? « Qui sait? »

Il y avait dans ce sourire et dans ce Qui sait ? quelque chose qui voulait dire : « Vous êtes des imbéciles, puisque vous ne comprenez pas qu’il m’importe encore moins qu’à vous que cet homme sc fasse croquer. Si par hasard il réussit, nous en profiterons; s’il y laisse s;i peau , ce ne sera , après tout, qu’un chien de chrétien de moins, et nous

nous en réjouirons ensemble. »

Je regagnai le douar tout triste de m’être fait illusion à ce point sur les dispositions bienveillantes de mon hôte.

Je reçus ce jour-là la visite de deux ou trois cents 194 d

Le îueur de lions.

Arabes des environs , et il y eut en plein soleil une espèce de conseil de guerre oii l’on lit le procès du lion.

Si l’accusé absent n’avait là ni témoins à décharge v ni défenseur, en revanche il était chargé à outrance, et il est juste de dire qu’il eût été difficile d’admettre en sa faveur la moindre circonstance atténuante, tant la liste de ses méfaits était longue et grosse. ‘ ' ‘

Il n’y eut donc , point dë plaidoyer, et les débats se bornèrent, entre les membres du jury, à décider quel serait celui d’entre eux qui, ayant le plus souffert, aurait le privilège d’arracher la barbe du coupable.

Cette discussion ‘ m’intéressa beaucoup et me donna l’idée d’établir une statistique des pertes que le lion fàisait éprouver aux Arabes.

C’est d’après ce travail que je suis arrivé à constater que , dans les contrées fréquentées par le roi des animaux, l’impôt forcé qu’il prélève sur les tribus est dix fois plus fort que celui qu’elles payent è l’État; qu’il tue ou consomme cinq cents francs par mois de bestiatix de toute espèce , pour six mille francs dans son année, et pour plus de deux . cent mille fratics dans le cours de sa vie, si sa durée moyenne est dé trente à quarante ans comme tout l’indique.

Chacun ayant fait le dénombrement de ses pertes,

il y avait plusieurs états qui se balançaient, ce qui rendait la solution difficile.

Alors s’avança un vieillard tout déguenillé. Appuyant son coude sur un grand bâton qui lui servait d’appui, il s’écria : « A moi la barbe du lion ! à moi, qui ai tout perdu ! à moi, qui n’ai plus rien que ce biirnous rapiécé, et dont rie voudrait pas un mendiant ! » Et, en parlant ainsi, il étalait aux yeux de tous la misère et la nudité' la plus hideuse que l’on puisse voir.

Comme les Arabes tournaierit en ridicule le mal- < heureux, parce qu’il n’avait perdu que quelques ' tôles de bétail qui étaient son unique avoir , je me levai à mon tour et lui dis : « A toi, la barbe du lion ; c’est à toi que je l’offrirai, s’il plaît à Dieu que je le tue. » r '

Le pauvre homme vint à moi aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes; puis, avant qu’il me fût possible de l’en empêcher, il se mit à m’embrasser sur la 'tète, sur les joues r sur les épaules, sur les mains ,. en riie disant : * Tu le tueras , mon fils, lu le tueras ! »

Ensuite il se pencha à mon oreille, et me dit :

« Tu es un Roumi , mais je m’en moque ; et si tu peux tuer lé lioü, je te donne ma fille, ou si tu l’aimes mieux, je t’adopte pour mort propre fds. »

Tout d’abord je fus étonné de cette proposition à brûle-pourpoint , si contraire aux habitudes et

aux principes, des musulmans ; et , si plus tard il m’est arrivé d’en rire en pensant à la position brillante que ce brave homme croyait m’offrir, je n’en Conclus pas moins que j’avais, pris un bon chemin et que la haine des Arabes tomberait en môme temps que tomberait le premier lion.

Cette scène du vieillard me fit oublier le Qui sait ? de BourAziz, et je me promis bien qu’avant peu il aurait lui-même d’autres sentiments à mon égard.

Cependant le temps avait marché ; le soleil baissait à l’horizon, et j’avais d’autant plus à cœur d’agir au plus vite que je n’avais pu obtenir qu’un congé de trois jours.

Je dis à Bou-Aziz de se préparer à partir, et, à part quelques âmes charitables qui cherchèrent à me persuader que je ferais mieux de m’en retourner à Guelma , le reste des Arabes nous vit avec plaisir prendre nos armes et gagner la forêt.

Comme les indigènes qui possèdent un cheval ne comprennent pas qu’on puisse aller à pied , mou compagnon m’avait demandé si je voulais prendre le mien, ce que je refusai, persuadé qu’il me gênerait au lieu de m’être utile.

Après avoir suivi environ une heure un sentier percé à travers bois, nous arrivâmes à une crête qui dominait le pays et où venait aboutir un autre sentier. * -

Bou-Aziz me dit que ce carrefour était fréquenté

par le lion, el que du point où nous nous trouvions, il nous serait facile de l’entendre rugir.

Comme il parlait au pluriel, je lui déclarai qu’en l’acceptant pour guide j’avais espéré que son rôle serait passif , . attendu que je ne voulais aucune assistance.

Il m’assura que c’était bien là son intention, et que le moment venu il me laisserait me tirer d’affaire sans me gêner en rien.

Nos conventions une fois arrêtées , je chargeai mon fusil à balle franche, et nous nous assîmes sur un rocher assez élevé pour nous permettre de voir les différents repaires du lion , sans nous éloigner du carrefour. -

La nuit vint sans que nous eussions aperçu autre chose que des sangliers fouillant dans les clairières, des chacals allant à la maraude, et des lièvres brou-, tant l’herbe au pied de noire rocher.

Bou-Aziz avait cru qu’à la nuit nous rentrerions au douar; aussi fut-il très-étonné quand je lui manifestai l’intention de rester là jusqu’au jour.

Cependant il en prit assez bien son parti, et, après m’avoir laissé seul pendant deux ou trois heures, -il revint accompagné de deux Arabes portant notre souper. ,

Comprenant qu’il y avait là une difficulté à lever, je signifiai à Bou-Aziz une fois pour toutes, qu’il n’avait pas à s’occuper de ma nourriture, ajoutant

que tous les jours, avant de partir, nous prendrions dans le capuchon de notre burnous une galette et et une poignée de dattes, ce qui me paraissait tout à fait suffisant.

Pour boire, n’avions-nous pas les ruisseaux et les sources où le lion buvait lui-même?

Les hommes qui avaient apporté le couscoussou n’osant plus rentrer, parce qu’ils étaient venus sans armes, nous fûmes obligés de les garder avec nous jusqu’au matin , qui arriva sans que le lion se fût montré ou fait entendre.

La journée entière ayant été consacrée au repos, le soir nous revit à notre poste de la veille, Bou-Aziz et moi : Bou-Aziz un peu plus confiant, et moi encore' plus réservé.

Quand la nuit fut venue, mon compagnon me dit que nous aurions plus de chance.de rencontrer le .lion en battant les chemins qu’én restant à la même place, et nous partîmes, suivant un sentier qui descendait dans la vallée.

Le ciel était serein, la lune belle, l’atmosphère douce et calme ; c’était le plus beau temps et le meilleur moment qu’on pût choisir pour se promener.

Le sentier étant trop étroit pour marcher deux de front, je suivais mon guide pas à pas en admirant la beauté du ciel et lés effets du clair de lune sur les arbres et les rochers.

LE TUEUJl DE LIONS. 19 -

Tout à coup Bou.-Aziz se retourna brusquement, et, me prenant par lp bras sans me dire un mot, il m’entraîna à cinquante pas sous bois.

Une fois là, il s’accroupit et m’obligea de l’imiter en tirant de toutes ses forees les pans de mon burnous.

Voyant que j’allais parler pour le questionner :

« Chut! me dit-il avec mystère et d’un air peu rassuré, pas une parole, pas un mouvement, ou nous sommes perdus, .

-r- Comment! lui disrje impatienté et à haute voix sans m’inquiéter de tous ses gestçs ; comment! nous marchions sur le chemin du lion pour le rencontrer, et lu m’entraînes en dehors de ce chemin pour me cacher ! Qu’est-ce que cela signifie ?

— C’est un brouillard (saga), me dit-il ; lais-toi, ou nous sommes morts tous deux. ?

Je fus tout abasourdi de cette réponse à laquelle je ne comprenais rien. Ma première pensée fut que Bou-Aziz avait aperçu le lion, et avait craint qu’un nuage ne vînt à nous cacher la lune au moment où noua le rencontrerions , ce qu’il regardait à bon droit comme dangereux,

Mais la lune était là, au-dessus de nps têtes, éclairant la forêt de ses rayons argentés, et, aussi loin que je pouvais voir dans le ciel, je ne distinguais que des étoiles.

« Le voilà, me dit tout bas mon compagnon ; il nous a entendus et il nous cherche.

— Arme ton fusil sans bruit, et ne bouge pas jusqu’à ce qu’il nous ait découverts. *

J’entendis alors distinctement plusieurs voix chuchoter sous bois , et le frôlement des burnous qui glissaient à travers les broussailles.

- « Mais ce sont des hommes, murmurai-je à l’oreille de Bou-Aziz. .

— Oui, me dit-il, c’est une bande de maraudeurs. » A en juger par le bruit qu’ils faisaient sous bois, ils étaient au moins une douzaine.

J’avais deux coups à tirer , Bou-Aziz un seul ; et, malgré mon poignard et son sabre, il me paraissait difficile de nous tirer de là sans un coup d’audace.

Après avoir armé mon fusil et m’être assuré que mon arme blanche sortait facilement du fourreau, je me levai en disant à Bou-Aziz : « Allons, suis -moi, et tombons sur ces gneux-là. »

Il fut debout presque aussitôt que moi, et, jetant les pans de son burnous sur son épaule, il cria : « Ah ! fils de chiens , vous ne connaissez donc pas les hommes ? Attendez-nous , et vous allez voir qui nous sommes. »-

Ces paroles firent partir des éclats de - rire de chaque broussaille, et j’entendis le nom de Bou-Aziz et le mien prononcés de tous côtés.

« Ce sont mes cousins, me dit celui-ci en riant à

son tour ; ils allaient à la promenade, et, en nous voyant, ils ont voulu nous faire une plaisanterie. Viens, nous allons leur demander des nouvelles du lion. » '

Je tombais de surprise en surprise, et le lecteur avouera, du reste, qu’il y avait bien là, de ma part, matière à mûres réflexions,

Étaient-ce là de simples promeneurs , ou n’étaitce pas plutôt une bande d’assassins véritables?

Pour mettre le comble à mon étonnement, en me trouvant au milieu de ces hommes qui venaient de nous traquer 6ous bois comme des bêtes fauves , je reconnaissais, armés jusqu’aux dents, plusieurs des convives avec lesquels j’avais si mal dîné le jour de mon arrivée chez Bou-Aziz, et avec eux son propre frère.

Après qu’on eut beaucoup ri de part et d’autre de la méprise qui avait eu lieu, ces messieurs nous dirent qu’ils avaient entendu les douars situés sur l’Oued-Bou-Sousa faire grand bruit, et que sans doute le lion avait été faire sa nuit chez eux.

Je demandai à Bou-Aziz qu’il me dirigeât de ce côté ; mais soit qu’il ne s’en souciât guère, soit que la distance à parcourir fût, en effet, trop grande, il m’assura que nous arriverions trop tard.

Je lui proposai alors d’attendre le lion à son retour, ce qui fut accepté.

Le brouillard, qui en arabe se dit ?aga, et Signifie

tantôt notre brouillard, à nous, vaporeux pi inoffensif, tantôt une troupe d’hommes armés, le brouillard, dis-je, nous fit l'honneur de nous accompagner jusqu’à la lisière du bois, où il nous quitta pouf, continuer sa promenade nocturne.

L Comme nous n’avions rien autre chose à faire x qu’à attendre jusqu’au jour, les yeux fixés sur la plaine, j’interrogeai mon compagnon sur la rencontre que nous venions de faire.

Voici ce qu’il me raconta, à la condition que j’en ferais mon profit pour les nuits où je serais seul, et que je le garderais pour moi. • *

Ayant été à même , depuis , de voir toutes ces choses par moi-même , je ne crois pas être indis-

cret en les révélant ici r et peut-être aurai-je été

utile aux personnes qui voyagent ou habitent dans l’intérieur de l’Afrique française.

Ce qu’il y a de certain, c’est que ce6 renseignements profiteront aux officiers attachés aux affaires arabes' et aux représentants de l’autorité judiciaire en Algérie.

« Chez vous, me dit Bou-Aziz, on aime également l’enfant qui vient de naître, qu’il soit mâle ou femelle. »

J’en demande bien pardon au lecteur, mais c’est ainsi que s’exprimait mon compagnon.

- « Chez l’Arabe, on se réjouit plus de la naissance d’un poulain que de celle d’une fille, tandis qu’un

mâle ne vient jamais au monde sans qu’on brûle de la poudre ep son honneur.

« C’est sur lui que repose l’espoir du père, 4e la famille, du douar et de la tribu,

« Le courage et la force sont les qualités qu’on attend de lui ; et, si ces qualités ne se révèlent pas de bonne heure , ii se yoit bientôt l’objet du mépris de tous, môme de son père.

« Chez vous, les femmes, qui regardent tous les hommes comme si tous étaient leurs époux, les femmes regardent surtout ceux qui sont jolis ,

.« Nos femmes, à nous, comparent l’homme joli h. une femelle, et l’homme fort au lion. *

Ici j’observai à Bou-Aziz que ces deux qualités pouvaient se trouver réunies, surtout chez les Arabes, dont la race est généralement belle ; et je lui demandai si une femme arabe aimerait un homme infirme , boiteux, bossu pu mutilé et . doué d’une grande bravpure.. . -

Sa réponse me parut pleine de sens et empreinte d’une haute philosophie.

« La difformité , me. dit-il , peut ne pas être un objet de répulsion pour la femme, si eHe est le tait d’une rencontre où l’homme a prouyé ce qu’il valait.

« Si elle est naturelle, la femme méprisera celui qui en est affecté, parce qu’elle sait que Pieu , en créant un être difforme, n’a pas youlu créer un homme. * . . . ...

Ainsi, chez. les Arabes , le malheureux qui vient au monde contrefait ne cherche pas à faire oublier les défauts de la nature par des qualités qu’on lui refuse de pouvoir acquérir, et il forme une espèce à part, qui tient le milieu entre l’homme et la bête.

Heureusement pour celte classe de malheureux , elle est loin d’être aussi nombreuse que chez nous.

Pendant douze ans de séjour en Afrique, j’ai rencontré un seul Arabe bossu; il était promené de tribus en tribus , comme une bête curieuse , à la grande joie des enfants qui l’accablaient de plaisanteries et de dattes. .

« Tu comprends, continua Bou-Aziz, que nos enfants mâles, lorsqu’ils deviennent adultes, cherchent à conquérir l’estime des hommés et celle des femmes, plus difficile encore à obtenir.

« Car, vois-tu , chez nous , les femmes ne se trompent jamais sur le compte d’un homme, et ce sont elles qui l’élèvent ou le font tomber par leur jugement.

« Autrefois, quand les tribus se battaient entre elles ou contre vous, il était facile à nos jeunes gens de faire leurs preuves.

« Mais, depuis que nos fusils sont rentrés dans leurs fourreaux, comment faire ?

« II y a bien les haines de famille qui permettent à quelques-uns de prouver qu’ils sont des hommes

en s’introduisant la nuit , malgré les chiens et les yeux qui veiHent , sous la tente de l’ennemi , et en lui cassant la tête d’un coup de feu.

« C’est là une chose bien plus difficile et qui demande bien plus de courage que vos duels en plein soleH.

« Mais tous n’ont pas à vengér le sang d’un père, x d’un frère ou d’un proche parent tué, et il ne reste plus que les aventures galantes et le vol pour qu’un, homme puisse prouver qu’il est à tous égards digne de ce nom. •

« Parcourir, par une nuit bien noire, une distance de plusieurs lieues sur un chemin où le lion se promène d’habitude n’eSt déjà pas une chose faeile. • .

« Mais franchir l’enceinte d’un douar bien gardé, entrer sous une tente de ce dôuar pour demander à la femme aimée si son mari dort, quand on sait qu’il est là, près d’elle, un pistolet sous la tôle et un yatagan sous la main; <tu avoueras que celui qui fait ces choses peut à bon droit jurer par sa barbe et marcher le front haut:

« C’est ainsi que les jeunes gens qui ont du cœur le prouvent aux dépens des maris qui ont une pierre à la place du cœur.

« Je le l’ai déjà dit : de même que l’homme brave est toujours sûr de la femme qui est fière de lui; de même celui qui n’a rien fait pour prouver

ce qu’il vaut est réputé ne rien valoir, et sa femme se fait un plaisir de le tromper.

* En agissant ainsi la femme ne croit pas mal faire, et l’opinion publique ne l’accuse jamais.

« Après avoir été mariée par ses parents avec un homme qu’elle ne connaissait point , dès qu’elle a pu le connaître et comprendre qu’il élait un poltron, elle a pensé à s’en défaire pour contracter une union nouvelle*

* Comme la veuve peut se remarier selon sa volonté, elle a choisi , parmi les hommes dont elle a entendu vanter la bravoure, celui qui ne reculerait ni devant les dangers de ces entrevues spus la tente conjugale ni devant le meurtre du mari,

a II arrive quelquefois que la femme elle-même se charge du soin de se défaire de* son époux, et l’assomme d’un cpup-de massue pendant son sommeil, ou pempoisopne avec de l’arsenic. » •

Ici, je m’arrête, car j’entends déjà le lecteur me dire : * Mais la loi, que fait -elle dans ce pays où l’on tue, où l’on empoisonne ainsi journelle-r ment ?» '

La lpi , la vpici : pour un homme tué par le fer, le feu où le poison, c’est la comparution de l’accusé devant un conseil de guerre qui le condamne à mort ou aux travaux forcés*.

Ou bien, c’est le prix du sting, appelé dyah par les Arabes , et qui est de miUc francs pour un

homme tué et de cinq cents francs pour une femme.

line amende qui représente la moitié de la dyah est en outre imposée au condamné.

La comparution devant le conseil de guerre n’a lieu qu’après que l’affaire a été instruite par le bureau arabe, et qu’il a trouvé des preuves suffisantes pour amener une condamnation.

Dans le cas contraire , les parents du défunt acceptent le prix du sang, renonçant ainsi à la vengeance.

Il arrive souvent qu’un homme est tué sans qu’il soit possible de connaître et même de soupçonner son assassin. - , ...

Alors p’.est la tribu entière qui est responsable (ju crime et paye l’amende et la dyah.

Cette mesure, généralement appliquée en Algérie, a amené d’excellents résultats, surtout pour la sécurité des voyageurs.

Elle a, en outre, fait découvrir une foule de meurtres dont les, coupables fussent restés inconnus et partant impunis.

Ce que j’ai dit plus haut de la loi en vigueur contre l’assassinat ne regarde que les tribus établies sur le territoire soumis au commandement militaire.-

Nos tribunaux civils appliquent les lois françaises aux indigènes placés sous leur juridiction»

Le cercle en est ai restreint encore, que je crois inutile d’en parler, si ce n’est comme terme de comparaison.

Est-il préférable d’appliquer aux Arabes la loi que nous avons trouvée en vigueur chez eux, plutôt que celle qui est en usage dans notre pays ?

C’est là une question sérieuse autant que délicate, et dont la solution peut être d’un grand poids dans la conquête morale de l’Algérie.

Il y a trop de choses à dire sur ce sujet pour que je ne craigne point d’ennuyer le lecteur.

Aussi laisserai-je à ceux que cette question semipolitique regarde plus directement que moi le Soin de la résoudre, non sans leur dire en passant quelques mots sur un point qui me paraît important. :

Je veux parler des difficultés que doit nécessairement rencontrer, en Algérie, la répression des crimes ou délits contre les personnes et les propriétés.

En effet, au milieu d’une population nomade qui change de domicile comme nous changeons d’habits, comment instruire avec succès et promptitude une affaire criminelle , quand l’origine et le dénoûment de cette affaire ont eu lieu chez des gens dont les mœurs, les coutumes et la langue nous sont si peu connues?

Il~ serait à désirer que le gouvernement exigeât

des fonctionnaires chargés de devoirs importants en Algérie la connaissance exacte de la langue et l’étude dès mœurs et des coutumes de l’Arabe, chez lui, sous sa tente.

Cette mesure devrait s’étendre particulièrement aux fonctionnaires civils et militaires que leurs emplois appellent à être les intermédiaires obligés entre l’autorité supérieure et les populations.

Je m’empresse d’ajouter que, dans ces deux branehes de l’administration, nous avons des hommes qui , après un long séjour en Afrique , et par des éludés sérieuses , ont tant acquis , qu’il ne leur reste plus rien à apprendre. -

Mais il est fâcheux qu’après plus de vingt ans d’occupation le nombre de ces mêmes hommes d’élite soit tellement restreint qu’on puisse encore les compter. Ce n’est point suffisant, assurément, pour les besoins de la colonie.

Je reviens à Bou-Aziz et au fameux brouillard dont il ne m’avait pas encore donné l’explication catégorique.

« Quand nos jeunes gens, continua-t-il, n’ont en

vue ni mort ni mariage, ils forment un brouillard

et s’en vont à l’aventure.

— Mais encore, lui demandais-je, où vont-ils ainsi? Où allaient, par exemple, ton frère et tes cousins ce soir ?

— Mon frère et mes cousins, je ne sais “trop où

90 ' Lg TUEUR DE LIONS.

ils pouvaient aller: mais ordinairement ils ne re? viennent pas les mains vides. »

Après bien des détours et des hésitations, je finis par apprendre que les jeunes gens qui couraient ainsi la nuit à l’aventure étaient tout bonnement de? vojeurs et des assassins: .

Des voleurs , parce qu’ils enlevaient par ruse et quelquefois par force les bestiaux des douars qulsc trouvaient sur leur chemin ; ,

Et des assassins , parce qu’ils tuaient non-seulement ceux qui leur disputaient leurs biens, mais encore leurs pareils, quand ils se .trouvaient en présence.

D’après Bou-Aziz, l’Arabe qui n’qvait pas tué au moins un de ses semblables ne jouissait d’aucune •considération.

Une fois sur ce terrain qui paraissait lui convenir, il finit par m’avouer • qu’aprôs avoir perdu tous ses troupeaux dans une razzia, il avait refait sa fortune en pillant çà et là et en tuant quelquefois. »

Cependant le jour commençait à paraître, et le lion ne venait pas.

Où étiez-vous, chasseurs, mes confrères? et que ne vous trouviez-vous avec moi, échelonnés sur la lisière de cette forêt où je voyais rentrer des animaux de toute espèce venant de faire leur nuit dans la plaine?

• ^Depuis l’aurore jusqu’au lever du soleil, ce fut un

défilé continuel et tranquille, comme si l’homme, cet ennemi acharné des bêtes, n’avait pas existé.

Bou-Aziz, .accoutumé à ce spectacle, n’y prêtait aucune attention ; seulement , en voyant les sangliers rentrer d'assurance , il m’ayait prédit que le lion ne viendrait pas.

Dès que le soleil montra son disque rouge h l’horizon, nous nous levâmes pour rentrer au douar.

Quand j’eus pris quelques heures de repos, je témoignai à mon hôte le désir de visiter les repaires du lion , autant dans l’qspoic. de l’y rencontrer que pour connaître les habitudes d’intérieur de ce monarque. .•

Bou-Àziz se décida, non sans peine, A m’accompagner avec une douzaine des siens.

A voir ces Arabes faisant leurs préparatifs , on aurait pu croire qu’ils allaient livrer une bataille ; ce qui me fit penser que les demeures du lion n’étaient pas de celles qu’on aborde facilement, malgré l’absence de gardes..

Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur que je fasse une courte description de ce que les indigènes appellent la tenue de combat.

On sait, ou on ne sait pas, que l’habillement complet de l’Arabe se compose d’une longue chemise descendant à mi-jambe, sans, collet, avec -des manches larges comme celles d’un surplis.

92 LE TtEUR DE LIONS.

Par-dessus celte chemise , un kaik en laine ou en soie entoure la taille, la poitrine et la tête, qu’il encadre de ses plis et sur laquelle il est retenu par une corde en poil de chameau , blanche ou brune, faisant de cinq à dix tours.

Par-dessus tout cela sont deux ou trois burnous* qui complètent l’habillement national.

La chaussure , qui n’est pas de rigueur, ne couvre que le dessous et les côtés du pied , chez l’homme qui marche.

Le cavalier porte ces espèces de bottes en maroquin rouge appelées thèmaques.

Quand un Arabe se prépare à une course aventureuse où il pourra être appelé à combattre à pied, il commence par s’alléger de sa chaussure, s’il en a une.

Puis il enlève les burnous qui pourraient le gêner, sa corde de chameau, avec laquelle il pourrait être étranglé, et son liaïk, qui pourrait se déchirer.

Il ne garde qu’une calotte rouge pour garantir sa tête, et sa chemise, qu’il relève au-dessus du genou au moyen d’une ceinture en cuir qu’il serre autour *de sa taille.

Restent les manches , dont l’ampleur est gênante et qui sont relevées par-dessus l’épaule pour être attachées derrière le dos.

Ajoutez à cela une cartouchière en sautoir d’un côté, un yatagan de l’autre , un ou deux pistolets

derrière le dos, et un fusil de six pieds à la main , et vous aurez une idée de la tenue de combat en usage chez ce peuple.

Il en est une autre , à peu près la même que, celle-ci, sauf l’armement.

C’est celle des voleurs de profession, qui travaillent isolément ou à deux.

Ces messieurs, pour se donner un air inolîensif eu cas de rencontre ou de surprise , laissent leur fusil chez eux, et ils attachent autour de leur corps et sous la chemise un petit arsenal , d’autant meilleur qu’il est invisible.

Ce fut au milieu d’une douzaine de gaillards ainsi équipés que j’arrivai aux abords d'un des repaires du lion.

Je m’attendais à trouver des rochers, des antres, des cavernes: je ne voyais partout que des arbres.

Cependant, en comparant ce point, appelé partout Jardin du lion, avec les autres parties de la forêt, je comprenais que le maître de ces lieux l’eùt choisi pour y établir sa demeure.

C’était un magnifique bouquet d’oliviers sauvages tellement serrés qu’ils semblaient n’avoir qu’un seul et même pied.

La teinte foncée de leur feuillage tranchait sur fe vert de la forêt et donnait à ce bouquet de bois un air sombre qui inspirait un certain respect.

Jusque-là j’avais marché au milieu de mes coin-

pagnons; mais, arrivés sur la lisière dû massif, ils me cédèrent le pas. ' .

J’oubliais de dire que leur nombre était diminué de trois, qui avaient préféré encourir les railleries de leurs frères plutôt que de s’exposer à la colère du lion.

Les visages de ceux qui restaient étaient un peu * défaits; leur altitude, plus que douteuse; mais cela m’importait d’autant moins que, à parler bien franchement, je ne comptais que sur moi.

Cependant , à mesure que j’avançais , non sans difficulté, sous celte voûte obscure dont le sol était couvert des empreintes du lion , mon cœur battait plus fort et plus vite.

C’est qu’à chaque instant, il est vrai, j’étais arrêté par une main qui me tirait, tantôt par un bras, tantôt par une jambe, et apostrophé par^une voix tpiime disait en tremblant: « Va doucement, prends garde à toi !» Et, quand il m’arrivait de retourner la tête, j’apercevais derrière moi des physionomies bouleversées par la peur.

J’avoue que j’aurais volontiers envoyé mes guides à tous les diables, 'et que jé fus heureux de rencontrer une clairière pour leur intimer l’ordre d’y rester.

L’herbe de cette clairière était foulée en plusieurs places par les reposées fraîches du lion. v

C’était là qu’en quittant sa chambre il venait faire

LE TUEUtl DE LIONS. 95

» • su toilette à la manière (lu chat et attendre le

crépiîscute du soir pour annoncer aux douars de

la plaine que bientôt il descendrait leur rendre

visite.

J’eus beaucoup de peine à obtenir des Arabes qu’ils restassent eh cet endroit, et, sans la honte que leur retraite eût entraînée , je suis convaincu qu’ils auraient préféré retourner chez eux immédiatement. .

Bou-Aziz ayant beaucoup insisté pour ne pas me quitter et de façon à me convaincre que ce n’était point pour la forme, je continuai mes investigations avec lui.

Non loin de la clairière et toujours sous la voûte formée par les oliviers, je trouvai une douzaine de chambres que le lion s’était faites pour pouvoir occuper tantôt l’une , tantôt l’autre, suivant sa fantaisie.

Toute espèce d’herbes , de racines et de feuilles en étaient soigneusement enlevées, ainsi que les cailloux qui auraient pu, le sybarite ! l'empêcher de dormir à son aise.

Les espaces compris entre les chambrés étaient couverts d’écorces d’arbres que le lion arrachait par forme de passe-temps en aiguisant ses griffes.

Pendant que je cherchais à me rendre bien com pte de tous les détails intérieurs du palais du monarque chevelu, mon attention fut distraite par un bruit de

brandies qui craquaient et une espèce de grondement sourd imitant assez bien le rugissement du lion quand il commence.

Mon compagnon s’était rapproché de moi en inc demandant si j’avais entendu et en ajoutant d’un air pileux qui prêtait à rire: « Il se pourrait bien que le maître ne fût pas satisfait de nous trouver ainsi chez lui comme des voleurs !

— Eh! qu’importe? lui dis-je; satisfait ou non, qu’il vienne.

— Tout à l’heure nous verrons, » dit-il en soupirant et en se serrant plus près de moi.

Les branches craquaient toujours, et le bruit semblait se rapprocher davantage.

Tout à coup je vis Bou-Aziz appuyer une oreille sur le sol comme pour écouter, et se relever presque aussitôt, la satisfaction peinte sur le visage.

« Ce n’est pas le lion, me dit-il en riant, mais bien le feu que nos amis ont allumé par précaution dans la clairière voisine. »

En effet, les flammes gagnèrent bientôt le repaire tout entier, et peu s’en fallut que nous ne fussions rôtis vivants par lê fait de ces poltrons, qui avaient décampé sans même nous crier gare.

Comme il était trop tard pour aller visiter d’autres repaires, nous attendîmes la nuit près d’une source à laquelle le lion venait quelquefois boire.

A minuit, il n’avait point paru encore ; nous des-

cen dîmes alors vers la plaine t où les Arabes et les chiens des douars faisaient un grand vacarme.

Au moment où nous arrivions sur la lisière de la forêt, un.coup de feu partit sur notre droite, et plusieurs balles sifflèrent en ricochant autour de nous.

C’était un gardien des silos, dont la tente était à l’entrée du bois, qui nous avait pris pour des voleurs.

Comme si ce coup de feu avait été un signal, tous les douars de la plaine lui répondirent, sans doute pour faire voir qu’ils ne dormaient pas.

Cette nuit, la dernière qui m’était accordée, se passa comme les précédentes, et sans autre incident que celui dont je viens de parler.

Le matin, au lieu de me coucher comme d’habitude, je montai à cheval pour rentrer au camp, où mon premier soin fut de demander un second congé un peu plus long que le premier.

J’eus de la peine à l’obtenir , ma seconde excursion n’ayant amené aucun résultat motivant une seconde absence. Après deux ou trois jours de repos, je repartis avec Bou-Aziz désormais plein de confiance, et disant à qui voulait l’entendre que le lion avait peur de moi , puisqu’il ne rugissait plus.

- A mesure que nous passions près d’un douar, il s’en détachait des groupes d’Arabes qui venaient à toutes jambes nous prier d-’atlendre un instant pour 194 * t

écouter les méfaits du lion pendant ces quelques jours.

A entendre ces gens-là et ceux qui nous reçurent le soir, nous n’avions qu’à sortir pour nous trouver en présence de l’ennemi.

La veille, il avait rugi avant le coucher du soleil, et il était venu boire à une source .située à portée de fusil du douar, mettant en fuite les femmes occupées à puiser de l’eau.

A cinq heures, nous arrivâmes aux environs du repaire où il avait rugi la veille.

Cependant le soleil se coucha, puis la nuit vint sans qu’il nous fût donné de l’entendre.

Et llou-Aziz de dire, comme de plus belle : « Décidément, Dieu t’a donné le pouvoir de l’intimider, et tu le tueras comme un chien à la première rencontre. »

Cette assurance, fondée sur une croyance absurde, me faisait mal, et j’aurais préféré le doute des premiers temps à un aveuglement semblable.

La nuit entière fut consacrée à des marches et à des contre-marches continuelles , mais n’amena ni incident ni résultat. -

Au point du jour, nous regagnâmes la tente où nous avions laissé nos chevaux, et, pour la première fois , je remarquai quelques égards chez les Arabes.

Le maître de la tente , voyant que je me dis-

posais à dormir, renvoya tout le monde et prit des mesures pour que mon sommeil ne fût point troublé.

J’aurais désiré ne devoir ces attentions délicates qu’à une reconnaissance justifiée par des faits accomplis ; mais, puisque ces gens-là me croyaient décidément doué d’un pouvoir surnaturel, je me dis qu’après tout, si la fin justifiait leur croyance, je ne saurais m’attribuer tout l’honneur du succès, et que je croirais aussi, non au pouvoir d’intimider le lion , mais à une protection occulte sans laquelle on n’est fort qu’à demi dans les circonstances difficiles.

En m’éveillant, j’aperçus autour de moi une foule d’Arabes accroupis et silencieux.

Ils étaient entrés et s’étaient assis, en attendant mon réveil, avec de telles précautions que je n’avais rien entendu.

Quand je fus sur mon séant, l’un d’eux s’avança vers moi d’un air empreint de tristesse et se mil à crier à tue-tête.

« Chera Allah ! chera Allah! justice de Dieu ! justice de Dieu ! » Et trente voix dans le groupe répétaient sur le même ton : « Chera Allah ! chera Allah! »

« Voyons, expliquez-vous I lepr criai-je, étourdi par ce concert discordant, et dites-moi ce qui vous amène. » "

Tous 9e turent à. la fois; et celui qui s’était avancé prit la parole en ces termes :

« Au nom de'Dieu, écoute-moi * écoute la plainte que je viens te faire, et rends-moi justice , si tu trouves que le droit est de mon côté.

« J’avais une jument pour laquelle on m’avait offert dix chamelles ; je les avais refusées ; car ma jument, je l’aimais comme mes yeux.

« Hier, dans l’après-midi, je la menai à la rivière pour la baigner.

« En sortant de îeau, je fus la mettre à l’ombre, sur la lisière du bois, à cinquante pas du ruisseau, où je retournai pour faire mes ablutions et ma prière.

« Il me sembla entendre ma jument se rouler ; mais, comme c’était son habitude, je n’y fis aucune attention, pensant que j’en serais quitte pour la

laver une seconde fois.

« Au moment où j’allais remonter sur la berge du ruisseau, j’entendis marcher au-dessus de moi.

« Les pas étaient sourds : je pensais que c’était ma jument.

« En levant la tête, j’aperçus....

- Mon sang se glace et mon cœur tremble rien qu’en y pensant....

« J’aperçus lu lion qui me regardait en riant.

« Ma jument! » lui criai-je: et je lui jetai de l’eau * à la face, ce qui parut l’amuser.

« Voyant qu’il se moquait de moi et oubliant toute crainte pour ma personne, je ramassai des pierres et les lui lançai, • .

* Il se coucha pour me faire voir combien il se souciait peu de ma colère.

« Alors je perdis la raison, et, faisant un petit détour, j’arrivai en courant sur la berge.

« Mon premier regard fut pour ma pauvre jument : elle était étendue sans vie, sous l’arbre, au milieu d’une mare de sang.

« Je voulus m’approcher d’elle; mais le lion, qui me suivait des yeux, se leva menaçant et bondit vers moi en rugissant comme le tonnerre.

« J’étais tout près du ruisseau ; je m’y élançai en plongeant dans un trou profond*

« Quand je revins sur l’eau, je vis le lion couché sur le bord et buvant sans me perdre de vue.

« Que cette eau t’empoisonne , païen , fils de « païen, lui dis-je en m’éloignant vers l’autre rive, « et que tu meures avant que ton ventre affamé soit « rempli de mon bien ! »

« Le lion ne fit aucune attention à mes paroles ; il ne daigna point se déranger quand il me vit sortir de l’eau; et, aussi loin que je pus l’apercevoir en m’éloignant à toutes jambes, il buvait toujours tranquillement.

« C’est une mer que l’estomac de ce monstre, une mer capable de dessécher nos rivières' et

d’engloutir tous les musulmans et leurs troupeaux.

« Tu vois, termina cot homme, si ma plainte est fondée et si j’ai raison de venir, te demander justice.

— Chera Allah! Chera Allah! répétèrent scs compagnons ; nous n’avons plus de repos, plus de sommeil, plus de sécurité. Il suffira que tu viennes chez nous pour qu’il disparaisse ; et ce qu’il nous mangeait, nous te le donnerons pour que la paix soit avec nous. »

Comme on le voit, l’idée de l’intimidation que j’étais censé exercer sur le lion commençait à gagner tous les esprits.

Je cherchai à faire comprendre à ces bonnes gens que, si le lion n’avait pas rugi pendant les nuits où je le cherchais , c’est que c’était son bon plaisir, et que, s’il était revenu après mon départ , c’est qu’il lui avait plu d’agir de la sorte.

Mais que peut la vérité claire et palpable contre la superstition, chez un peuple ignorant et crédule comme les Arabes ? - ' .

Tous mes raisonnements ne purent ébranler leur conviction, et à la fin un savant présent dans l’assemblée, et que je reconnus pour tel à sa diction pure, au chapelet qu’il roulait dans sa main blanche et soignée et à son air important, me dit :

« Il y a longtemps qu’on nous a parlé d’un Romain qui avait la prétention de tuer le lion et que

l’on nous a cité ses affûts dans les environs de Guelma. ,

« Tant qu’il est resté loin de nous et qu’il a agi comme les Arabes, nous avons ri de lui : pardonnenous ce doute qui pourrait l’offenser.

« C’est que nous connaissons le lion et les hommes; c’est que nous savons que le prophète a dit : « Dieu a donné à l’homme la force d’un homme, et « au lion celle de quarante hommes, afin qu’il rapn pelle à celui-ci, s’il pouvait l’oublier, que tout vient « de Dieu et retourne à Dieu, »

« Plus tard, quand nous avons appris que ce Romain était parmi nous, cherchant le lion, sans affût, sans abri, et œil contre œil , nous l’avons regardé comme un homme mort.

« Et nous avons craint que ses frères ne nous fissent payer cher le prix de son sang.

« Alors nous sommes allés consulter un marabout qui sait tout, et ce marabout nous a dit:

« Dieu est grand et il peut ce qu’il veut.

« Cet homme dont vous me parlez et qui vient de « l’autre côté des mers n’est pas un Romain , mais # un serviteur de Dieu.

« Puisqu’il cherche le lion œil contre oeil , c’est que « son cœur est d’acier et son regard de feu.

« Dieu l’a fait ainsi pour faife courber la tête aux « orgueilleux qui se croient forts par eux- mêmes.

« Le lion évitera sa présence comme vous évitez

« la pr-ésencé du lion; mais il aura beau faire, il « mourra de sa main heureuse , et il ne sera pas sa « seule victime.

« Recherchez cet homme, il vous apportera la « paix. . • -

« Baisez sa main, elle vous protégera. ' :

« Comblez-le de biens, cela vous profitera, et re- « merciez Dieu de vous envoyer un sauveur qu’il a « choisi au milieu des mondes. Ainsi soit-il. «

« Voilà ce que nous a dit le marabout, et tu as donné raison à ses paroles en chassant le lion par ta seule présence.

« Mais nous sommes tous des fils d’Adam , et il ne serait pas juste qu’une tribu seule profitât des bienfaits de la paix, quand- les autres souffrent et viennent réclamer ta protection. . • * ,

« Suis-nous donc chez nous, où tu es attendu par les grands et les petits, qui nous ont dit quand nous nous sommes éloignés : Surtout ne revenez pas sans lui.

. — Je pars avec vous, dis-je en me levant; seulement, tout ce que je vous demande, c’est que vous me fassiez voir le lion avant huit jours, terme 11x4 pour mon retour parmi les miens.»»

On me promit monts et merveilles sur les résultats de mon expédition, et je partis, cette fois encore, le cœur rempli d’espérance.

Le pays que j’allais explorer était celui d’El-Ar-

chioüa, situé entre deux, rivières, l’Oued-bou-Sousa et l’Oued-Aliah.; son aspect était le même que celui dopt j’ai parlé plus haut.

En arrivant, je fus reçu à bras ouverts, et les rênes de mon cheval me furent arrachées des mains par une multitude bruyante et empressée, qui se disputait l’honneur ou plutôt l’avantage de m’avoir.

Je donnai naturellement la préférence à l’Arabe dont le lion avait dévoré la jument.

Si les hommes étaient pleins de joie et d’enthousiasme, il n’en était, pas de même des femmes de mon hôte , ainsi que de leurs -voisines , qui, sous mille prétextes, venaient me regarder à travers la tente, . . •-

Plus d’une fois mon oreille attentive fut écorchée par l’épithète de roumi, que je croyais oubliée à mon endroit. .

Si quelques-unes de ces dames disaient entre elles : « Pauvre jeune homme, ils vont le faire dévorer! » d’autres ne se gênaient guère pour témoigner leur mécontentement de la présence d’un Nazaréen au milieu d’elles.

Cette aversion tenace des femmes aurait dû m’être indifférente , du moment où j’avais l’opinion des hommes pour môi ; et cependant je désirais les voir * moins hostiles, moins prévenues contre ceux de mon pays et de ma religion.

Persuadé que lorsque, gfàce à moi, elles pour- .

raient voir et toucher impunément le lion, cet ert- " nemi qui leur était odieux encore plus qu’aux hommes, elles reviendraient à d’autres sentiments, je voulus hâter ce moment autant que possible.

Je déclarai en conséquence à Bou-Aziz que mon intention était de partir dans une heure, afin de passer dans la forêt les sept jours qui me restaient encore, à moins d’une rencontre plus ou moins prochaine qui terminerait mon expédition en en accomplissant le but.

Comme mon coiîipagnon s’inquiétait beaucoup de la manière dont nous pourrions vivre sous boië, je lui fis observer qu’il ne manquait pas de douars sur la lisière de la forêt, et que si la galette ne lui suffisait point, il ne tiendrait qu’à lui de s’y rendre chaque jour pour prendre ses repas.

Cette observation parut lui faire le plus grand plaisir, et il fit ses dispositions pour m’accompagner, ainsi que mon hôte.

Je fus témoin d’une scène d’intérieur assez curieuse entre ce dernier et les femmes , qui s’opposaient à son départ.

Au moment où, assis devant moi, il tirait gravement son fusil du fourreau, une de ses épouses bondit comme une panthère de la pièce réservée

aux femmes dans celle où nous nous trouvions, et> avant que son mari pût savoir ce qui lui faisait fouler ainsi aux pieds les coutumes les plus sacrées.

elle avait disparu emportant le fusil qu’elle avait arraché de ses mains. ,

Le mari me regarda pour voir ce que je pensais de cette sortie ; mais je feignis de n’avoir rien vu et continuai mes préparatifs. • .

Alors il se leva, et, soulevant la tenture qui servait de séparation aux deux pièces, il entra chez les femmes.

Bientôt un colloque assez vif s’éleva entre les deux époux.

» Le mari voulait son fusil ; mais la petite femme tenait bon, en lui disant : « Tu as perdu la tête ; libre à ce chien de chrétien d’aller se faire manger, puisqu’il n’a ni femme, ni mère, ni famille; mais loi, tu n’iras pas. (Les Arabes qui ne fréquentent point nos villes croient généralement que les Français qui viennent dans leur pays sont des gens sans feu ni lieu et sans famille.)

« Puisqu’il doit me venger, reprit le mari, en tuant le lion qui a mangé ma chère jument.

— Ah ! sa chère jument ! répétèrent plusieurs

voix de femmes; sa chère jument! C’est juste, et il a raison de vouloir la venger, puisqu’il l’aimait plus que nous, plus que ses enfants, et qu’en la perdant il a tout perdu. . ■

— Voulez-vous vous taire, filles de chiens ! s’é-

cria l’homme en colère ; et me laisserez-vous partir en paix? .

- — Eh bien ! pars, dirent les femmes en chœur, et fasse le ciel que le lion te reconnaisse ! » '

: Trois ou quatre coups sourds, corrections plus efficaces que les paroles , furent la réponse du mari, qui reparut dans la pièce où je l’attendais, son'fusil d’une main et un gros bâton de l’autre.

Je dois ajouter que le moyen lui avait réussi; car, jusqu’au moment où nous sortîmes de la tente, je n’entendis plus à côté que des chuchotements et des pleurs étoulïés.

Une heure après, nous étions en pleine forêt, attendant le bon plaisir du lion.

La nuit était venue , nous allions commencer à battre les chemins qui bordent le bois , lorsqu’un rugissement lointain nous arrêla.

>« C’est à Bou-Sousa, dit Bou-Aziz, justement dans le pays où nous l’avons attendu hier. »

Il fallait deux heures pour arriver à pied , du point où nous étions, à celui où le lion rugissait.

Je dis à mes compagnons que j’allais y aller avec eux ou sans eux.

Us m’observèrent que nous aurions en route deux rivières à franchir. Je leur répondis qu’ils n’auraient qu’à relever leur chemise, et nous partîmes à grands pas. ...

„ En arrivant au premier au gué, mes guides m’offrirent leurs services pour retirer mes grandes bottes et mon pantalon.

. Je les remerciai de leur offre et leur montrai le chemin en me mettant à l’eau, qui, dans l’endroit le plus profond, me montait environ jusqu’aux aisselles. .

« Ce diable d’homme, dit le propriétaire de la jument en gagnant l’autre rive, est capable de nous faire noyer comme des chiens cette nuit.

— Tes femmes avaient raison de te retenir, lui

répondit Bou-Àziz en riant; et tu verras qu’après cette campagne de six ou sept nuits à la belle étoile tu pèseras vingt livres de moins.

— Il m’importe peu de maigrir,- si j’ai la satisfaction de voir le lion expirer devant moi et de pouvoir toucher son cadavre. »

Cette conversation, faite en pleine eau, fut interrompue par une rencontre assez singulière pour que je la mentionne ici en passant.

En sortant du lit de la rivière, j’avais pris la tête de notre petite colonne et je marchais droit devant moi, sondant du regard tous les objets de formes suspectes , sans rien perdre de la suite du dialogue de mes hommes. ->

Depuis un moment, mes yeux étaient fixés sur un arbre touffu planté sur notre chemin, quand tout à coup il me parut que cet arbre s’en allait à droite.

Tout d’abord, je pensai que je me trompais et que sans doute c’était moi qui obliquais à gauche.

HO

Mais bientôt il me fut impossible de ne pas me rendre à l’évidence.

' L’arbre avait disparu.

Je m’arrêtai pour faire part de ce que j’avais vu à Bou-Aziz, qui me dit : *

« Ce sont encore des rôdeurs de nuit ; allons sus à ces chiens ! »

C’est ainsi que mon compagnon appelait ses pareils. -

En un clin d’œil nous arrivâmes sur le point où l’arbre s’était éclipsé, et nous le trouvâmes couché tout de son long. • *

C’était un beau lentisque, haut de trois mètres environ, et orné de branches touffues depuis le pied jusqu’à la cime.

Comme je marchais autour de l’arbre , interrogeant la plaine de tous côtés pour chercher l’être qui le faisait marcher précédemment, l’arbre se leva comme de lui-même, et deux hommes sortirent de ses branches en nous disant tranquillement : v *

« Frères, que le salut soit avec vous ! »

Ces hommes étaient nus des pieds à la tête, et ils n’étaient pas armés.

« Connais-tu ça? dis-je à Bou-Aziz qui les regardait sous le nez.

— Non, me dit-il, et nous allons, à ton choix, les étrangler ou leur casser la tête.... Prononce.

— Oh ! tu ne voudras pas notre mort, s’écrièrent les pauvres diables en tombant à mes pieds, tu ne la voudras pas 1 ; car nous nous sommes livrés en reconnaissant à ton costume le Romain qui cherche le lion et qui ne peut tuer les hommes sans défense.

— Qu’est-ce donc que ceci? dit froidement Bou- Aziz, qui venait de trouver dans les branches du lentisque un pistolet long d’un pied.

— Oh ! il n’est pas à moi, dit l’un des maraudeurs, je le jure par la tète du Romain, il n’est pas à moi.

— Ni à moi, » dit l’autre en lançant un regard de reproche et tout bas l’épithète de chien et de traître à son compagnon d’infortune.

Au même instant Bou-Aziz tirait un second pistolet des branches de l’arbre ; puis deux cartouchières, un trousseau de faussés clefs pour ouvrir les entraves qui servent à attacher les chevaux, et enfin deux poignards.

• Et ceci? disait Bou-Aziz à chaque exhibition nouvelle. 7 '

— Pas à nous , pas à nous ! répétaient chaque fois nos maraudeurs en jurant tantôt par la tête du Romain, tantôt par celle du Nazaréen.

— Vous êtes d’infâmes menteurs, indignes de la' moindre piété, leur dis-je en cherchant à me débarrasser de leurs étreintes, et vous allez bous sui-

112 LE TÜEUa DE LIONS.

vre, pour que je vous envoie demain au camp de Guelma.

— Nous ne mentons pas , répétèrent-ils de plus

belle en s’accrochant à moi : ces armes ne sont pas à nous, on nous les a prêtées. »

Cette défaite me parut si drôle, que je ne pus pas m’empêcher d’en rire, ce dont ces messieurs profitèrent pour devenir plus pressants et obtenir leur liberté. . ;

« Tu as tort, me dit Bou-Aziz ; car ces hyènes-là auraient pu te mordre, si elles t’avaient rencontré seul.

— Tu ne connais donc pas les hommes de nuit?

tu n’oses donc pas sortir sans le soleil ou le clair de lune? dit un des maraudeurs en se campant fièrement devant Bou-Aziz.

— Tu suçais le lait de ta mère, répondit* celui-ci avec dédain, quand j'étais chef de brouillard; » et il ajouta avea importance : « Je suis le fils de Ben- Rafah.

— Oh ! pardonne,, dit le maraudeur en s’humiliant, je ne t’avais jamais vu, mais je te connaissais de réputation, et je reconnais que tu vaux mieux que nous ; tu es un homme, et, auprès de toi, nous ne sommes que des enfants. Cependant, crois-le bien,, tout jeunes que nous sommes, nous regardons le Romain comme le maître des nuits. — Partout où nous le rencontrerons, nous le saluerons

LE TUEUR DE LIONS. tI3

avec le respect qui lui est dû en lui cédant le pas. Et il pourra nous tuer tous, les uns après les autres, sans qu’aucun de nous ose jamais toucher à un cheveu de sa tête. »

Au grand regret de Bou-Aziz, qui aurait bien voulu les garder, je fis rendre leurs armes à ces hommes, à la condition que je n’entendrais point parler d’eux pendant mon séjour dans ce pays, et • qu’ils engageraient leurs aflidés à ne pas se trouver sur mon chemin , sous peine d’être fusillés sans pitié.

* Merci, maître, me dirent-ils en partant; celui qui cherche le lion est l’égal du lion, et nous ne sommes, nous, que des chacals. »

Dix minutes après, je les entendais encore criant au loin Bahnadieba. (Nous sommes des chacals.) .

Cependant le lion ne rugissait plus ; je fis part à Bou-Aziz des inquiétudes que me causait ce silence.

« En ce moment, me dit-il, le lion se prépare à attaquer le douar qui doit lui fournir son souper, c’est pour cela qu’il se tait. Mais que cela ne t’inquiète en rien; à défaut des rugissements du lion, nous serons guidés par le bruit des chiens et les cris des Arabes. »

Nous eontinuâmes notre route en devisant sur la rencontre que nous venions de faire; et, coihme je ne m’expliquais pas l’usage que les maraudeurs

pouvaient faire de l’arbre, Bou-Aziz me dit que c’était une ruse pour approoher des douars sans être vus et pour échapper à ceux de leurs pareils qu’ils pourraient rencontrer en trop grand nombre.

Les chasseurs habitués à faire usage en France du buisson artificiel ou de la hutte ambulante , comprendront parfaitement l’utilité d’un tel moyen, surtout employé la nuit. , - ,

« Mais le lion , dis-je à Bou-Aziz, comment permet-il à ces hommes de parcourir le pays en même temps que lui ?

— Le maître, dit mon compagnon, fait-il du mal „ à ses serviteurs?

— Les voleurs sont donc les serviteurs du lion?

— Quand il les rencontre les mains pleines, il leur prend ce qu’ils ont de meilleur, et, quand ils n’ont encore aucun butin , il les oblige à travailler pour lui.

— Mais comment le lion reconnaît-il les voleurs ses serviteurs?

— A leur toilette : ceux qui n’ont pas de chemise, il les reconnaît d’une lieue. Ceux qui ont une chemise, il les reconnaît d’une demi-lieue.

« Ceux qui sont plus vêtus que cela, il ne les reconnaît point pour ses serviteurs, et il les mange ou les fait mourir de peur. »

Ainsi (cette opinion de Bou-Aziz est pour moi un fait avéré) , le lion agit vis-à-vis de l’homme tout

autrement qu’avec les animaux qu’il tue pour se nourrir. • .

S’il lui arrive de tuer un homme qui a tiré sur lui, il ne le mangera pas.

S’il rencontre , la nuit , un homme couvert d’un ou plusieurs burnous, l’expérience lui a appris que ce n’est pas un voleur , et il le tuera pour le manger, ou, si son bon plaisir le lui dit, il le fera mourir petit à petit de frayeur. .

Dans le premier cas, après lui avoir donné le temps de faire sa prière, il lui saute à la tête, qu’il broie d’un seul coup de gueule au lieu de l’égorger, comme il a coutume de faire pour tous les autres animaux.

Dans le second cas, tantôt il barre le chemin du malheureux en se couchant devant lui; tantôt il marche à ses côtés en lui montrant toutes ses dents.

Quelquefois il fait semblant de le -laisser en paix; puis, faisant un long détour, il va l’attendre à son passage et le charge en rugissant.

Tantôt il se rase à la manière du chat et bondit à deux pas du patient, qui, pour le coup , se croit perdu sans ressources.

Il le heurte d’un coup d’épaule et le renverse comme un brin de paille , ou le frappe de sa queue nerveuse en plein visage, en tournant autour de lui.

Il faut avouer qu’on mourrait à moins , et qu’il vaut mieux en finir tout de suite, quitte à être mangé après. ,

Ces manèges du lion, que ses victimes n’ont jamais pu raconter, comme on le pense bien, ont été rapportés par des Arabes qui, ayant fait sa rencontre étant plusieurs de compagnie, ont cherché leur salut sur des arbres, tandis qu’un de leurs compagnons , déjà trop impressionné pour les imiter, mourait de terreur sous leurs yeux et sans qu’ils pussent lui porter secours.

Ce sont ces attaques, suivies d’une mort rendue encore plus terrible par les préliminaires qui la précèdent, qui ont accrédité, à tort ou à raison, la croyance de la fascination qu’exerce, dit-on, le roi des animaux sur tous ceux qui ne sont pas de son espèce. ■ .* ;

Une anecdote passablement dramatique, que j’ai recueillie dernièrement, trouve tout naturellement sa place ici. .

Il y a trente ans environ, un jeune homme de la tribu des Amamera, établie dans les monts Aurès, était épris d’une jeune fille que son père lui avait refusée faute d’une dot convenable. .* ^

Cependant les jeunes gens s’aimaient, et un beau soir la jeune fille fut enlevée par Seghir, son amoureux. ....

La distance était longue entre les douars des deux

fiancés, el le chemin qu’il fallait suivre était dangereux.

Aussi Seghir s’étail-il armé des pieds à la tête.

Déjà ils avaient franchi les passages les plus périlleux, et ils commençaient à entendre le9 chiens du douar vers lequel ils se dirigeaient rapidement, lorsque tout à coup un lion, qui jusque-là s’était tenu caché derrière les broussailles qui bordaient le chemin, se leva et vint droit à eux.

La jeune fille se mit à pousser des cris si perçants qu’ils furent entendus par les gens du douar , où plusieurs hommes prirent les armes pour voler à son secours.

Lorsque ces derniers arrivèrent sur le terrain, guidés par les cris, ils aperçurent le lion marchant doucement à quelques pas en avant de Seghir, qu’il ne quittait pas des yeux , et se dirigeant vers la forêt.

La jeune fille avait beau faire pour empêcher son fiancé de suivre le lion ou pour se séparer de lui; celui-ci l’entraînait malgré elle en lui disant :

» Allons, ma bien-aimée, notre seigneur le veut, allons!

— Çt tes armes, disait-elle, à quoi donc sont-elles bonnes, si elles ne te servent pas à me sauver?

— Des armes ! je n’en ai pas , répondait le malheureux fasciné. Mon seigneur, ne l’écoutez pas;

elle ment : je suis sans armes, et je vous suivrai partout où il vous plaira de me mener. »

Les Arabes accourus au secours de ces deux infortunés étaient au nombre de huit ou dix.

Voyant que bientôt le lion allait entraîner sous bois ce couple infortuné, ils tirent feu sur lui de toutes leurs armes, et, ne le voyant pas tomber, ils prirent la fuite.

Le lion bondit §ur Seghir, lui broya la tête d’un coup de gueule, et il se coucha à côté de la jeune fille en mettant ses grosses pattes sur ses genoux. .

Les Arabes, enhardis de ce que le lion n’avait pas daigné les poursuivre, revinrent sur leurs pas après avoir rechargé leurs armes.

Craignant pour la jeune fille , ils l’engagèrent à s’éloigner un peu du lion, ce que celui-ci lui permit de faire sans toutefois la perdre des yeux.

Au moment où les fusils des Arabes s’abaissaient vers lui, le lion bondit èur eux, en saisit un avec sa gueule, deux avec ses griffes, les rapprocha afin qu’ils ne fissent plus qu’un seul et même corps, puis il mit sous lui toute cette chair vivante, et broya les trois têtes, comme il avait broyé celle de Seghir. ..

Ceux qui avaient échappé coururent jusqu’au douar, où ils racontèrent ce qui venait de leur arriver.

Personne n’osa revenir vers le lion , qui saisit alors la femme et l’emporta dans la forêt.

Le lendemain on vint ramasser les cadavres des quatre hommes.

Quant à la jeune fille, on ne retrouva que sa chevelure, ses pieds et ses vêtements : son ravisseur avait mangé le reste.

Est-il vrai que le lion ait le pouvoir de fasciner l’organisation faible de certains hommes au point de se faire suivre par eux ?

Tous les Arabes que j’ai interrogés à ce sujet m’ont répondu affirmativement, et m’ont cité une foule d’exemples à l’appui de leur croyance.

Quant A moi, je déclare que, lorsque j’ai eu l’honneur de me trouver en présence de ce monarque, je n’ai jamais éprouvé le désir de m’attacher à ses pas et de lui dire comme le poète :

Oui, de ta suite, ô roi, de ta suite, j’en suis.

Toutefois je comprends que son aspect menaçant, sa majesté toute royale et la fixité perçante de son regard de feu portent le trouble dans le cœur et dans le cerveau de ceux qui ne cherchent point sa rencontre.

Il pouvait être une heure du matin quand nous arrivâmes sur la rive droite de l’Oued-bou-Sousa , qui fut traversé sans plus de façon que le premier torrent.

À mesure que nous avancions vers les douars, nous n’entendions plus ni les cris des Arabes ni les aboiements des chiens. ,

Nous marchâmes dans la direction d’un feu qui brillait non loin de nous, et je détachai Bou-Aziz pour aller aux informations.

« Il ne nous reste plus qu’à nous coucher, me dit-il en revenant avec plusieurs Arabes.

« Ce douar qui nous offre l’hospitalité a été visité par le lion , et , tomme depuis il n’a pas rugi , il nous est impossible de savoir la direction qu’il a prise. *»

J’étais bien résolu de ne pas mettre les pieds sous une tente pendant toute 4a durée de cette campagne.

Je laissai à mes deus compagnons le temps d’aller se restaurer; puis, à leur retour, nous gagnâmes la forêt pour y attendre le jour.

Cette fois encore nous pûmes voir défiler devant nous des animaux de toute espèce rentrant à l’aube dans leurs demeures, spectacle toujours plein d’intérêt pour un chasseur et qui me rappela involontairement la belle fanfare pour cerf de mon ami Léon Bertrand ( les foulés ) : .

L’aurore paraissait à peine ,

Quand dans la brume, à l’horizon.

Je l’ai vu rentrant de la plaine.

Tout chargé de sa venaison.

Redressant sa large empaumure,

Il s’est arrêté par trois fois ; .

Puis il a longé la bordure ,

. Écoutant l'eau tomber sous bois.

Mais, hélas ! triste déception, j’eus beau compter l’une après l’autre toutes ces bêtes noires ou fauves, cette fois encore je ne vis pas le roi du désert, qui ne nous fit pas l’honneur de paraître.

Après avoir passé toutes mes journées au plus épais du bois pour y dormir quelques heures, après avoir employé toutes mes nuits à battre les ravins et les plaines à la rencontre du lion qui semblait m’éviter, je dus rentrer à Guelma à l’expiration de mon congé. ,

Le lendemain , le surlendemain et les jours suivants, les plaintes des Arabes m’arrivèrent de nouveau , plus nombreuses encore et plus prèssantés.

A force d’instances, ils obtinrent pour moi une permission de cinq jours , qui devait être la dernière.

Les premiers jours et les premières nuits, le lion semblait s’être caché sous terre. .

J’étais à t»out de forces et surtout d’espérance, quand un berger vint me dire que les bœufs qu’il conduisait sur la lisière du bois avaient flairé le lion et s’étaient enfuis vers la plaine.

Il était près de cinq heures du soir quand je 194 * f

reçus celte bonne nouvelle, elil fallait deux bonnes heures pour arriver à l’endroit désigné.

Un douar voisin nous envoya des chevaux et des hommes pour les ramener, et, au coucher du soleil, nous mettions pied à terre sur un plateau qui dominait le repaire du lion.

Je renvoyai les chevaux et les Arabes , ne gardant près de moi que Bou-Aziz , un spahi du pays, nommé Ben-Ouinbask, -et un chien qui portait le nom glorieux de Lion.

Pendant cette course de deux heures à travers champs, j’avais porté mon fusil en bandoulière, et, quand je voulus le charger, je m’aperçus avec chagrin que le chien du côté gauche était perdu.

Je n’avais plus qu’un coup à tirer.

J’avoue que cette découverte me fut extrêmement pénible; mais c’était mon dernier jour de congé, et je dus en'prendre mon parti.

Je chargeai à balle franche , et avec l’attention la plus minutieuse , le canon droit de mon fusil , et j’attendis le réveil du lion.

Déjà le jour baissait, la forêt commençait à prendre une teinte plus sombre, et rien, si ce n’est l’absence des compagnies de sangliers fouillant dans les clairières, n’annonçait encore la présence de celui que je cherchais.

Je savais que nous n’aurions pas de clair de lune quand le jour finirait, et chaque minute qui

s’écoulait amenait le crépuscule , et puis la nuit qui devait être la dernière.

Ce que j’éprouvais d’inquiétudes, de chagrin et d’angoisses, en voyant le temps marcher si vite , je ne saurais l'exprimer.

Je comptais et je recomptais les jours et les nuits écoulés depuis mon départ du camp , et j’arrivais toujours à cette conclusion désespérante , qu’il me fallait définitivement rentrer le lendemain , et cette fois sans espoir de recommencer mes recherches.

Mes compagnons, harassés de fatigue et peu désireux de passer cette dernière nuit à battre la campagne, l’estomac creux, s’étaient levés depuis un instant avec l’intention de se retirer.

Bou-Aziz me montrait les premières étoiles qui commençaient à briller au firmament, et me disait : ' ' '

« Le lion a dû quitter son repaire et sortir de la forêt du côté de la plaine. Nous l’attendrions ici en vain toute la nuit. »

En pariant ainsi il mettait déjà son fusil sur l’épaule et m’engageait à rentrer avec lui au douar.

Cependant je ne pouvais me décider à quitter mon poste tant qu’il me restait la plus petite lueur d’espérance.

« Allez , dis-je à mes compagnons , je vais vous suivre. »

Ils avaient à peine fait dix pas, quand un rugis-

scraent formidable retentit à nos pieds dans le ravin.

Ce rugissement remplit mon cœur d’une joie si grande, qu’oubliant le mauvais état de mon fusil , et sans regarder si j’étais suivi ou non, je me jetai à travers bois pour courir sus au lion.

Quand je cessai de l'entendre , je m'arrêtai pour écouter.

Bou-Azizet Ben-Oumbask étaient sur mes talons, pâles comme des cadavres, n’osant parler, mais gesticulant beaucoup pour me faire entendre que . je perdais la tête.

Au bout de quelques minutes, le lion rugit de nouveau, à une centaine de pas de nous.

Au premier grondement, je m’élançai comme auparavant, perçant droit devant moi avec l’impétuosité d’un sanglier.

Au moment où le lion cessa de rugir, je fis une nouvelle halte v dans une clairière, où je fus rejoint •• par mes deux compagnons.

Mon chien, qui jusqu’alors s’était tenu derrière moi, sans avoir l’air de comprendre, se mit à flairer le nez auvent; puis il entra doucement sous bois, le poil hérissé et la queue basse.

Un moment après il revint au galop tout effaré, et s’accroupit entre mes jambes.

Bientôt après j’entendis des pas lourds et bruyants sur les feuilles qui jonchaient le sol, et le frôlement

d’un corps volumineux à travers les arbres qui avoisinaient la clairière.

C’était le lion qui sortait de son repaire et montait droit à nous, sans se douter que nous étions là.

Bou-Aziz et le spahi épaulaient déjà leurs fusils.

Je leur montrai le pied d’un lentisque à quelques pas derrière moi, en leur intimant l’ordre de ne pas bouger de là jusqu’à la fin du drame.

Ces braves gens avaient d’autant plus de mérite à mes yeux , que , malgré une frayeur extrême, ils n’avaient pas voulu me laisser seul.

0n appellera cela comme on voudra, mais moi je trouve qu’il y a très-grand courage , surtout lorsqu’on doute du succès , à se borner ainsi au rôle passif de spectateur et à rester quand même sur le lieu de la scène.

Le lion gravissait toujours, et je pouvais maintenant apprécier la distance qui me séparait de lui : je distinguais les notes sourdes et régulières de sa respiration bruyante.

Je m'avançai de quelques pas encore sur le bord de la clairière où il allait paraître , afin de le tirer à bout portant. * • M

Déjà je l’entendais marcher à trente pas , puis à vingt , puis à quinze , et je craignais encore de ne pas le voir.

« S’il allait retourner sur ses pas ? s’il ne sortait pas de la clairière ? » pensais-je.

< Et , à chaque bruit qui le rapprochait de moi , mon cœur battait plus fort, ivre de joie et d’espérance.

Une seule pensée inquiète traversa mon esprit : Si mon coup n’allait pas partir? » me dis-je en ' regardant mon fusil. •

; Mais la confiance reprit le dessus à l’instant même, et je ne doutai plus que de l’apparition tant désirée*

Le lion, après avoir fait une pause de quelques moments, qui me parurent .un siècle, monta de •nouveau. . . ~ * ",

Enfin , à la lueur des étoiles , je pus voir devant moi, à quelques pas seulement, la cime d’un arbre auquel je touchais, et dont le pied s’élevait dans la pente, secouée par le contact du lion.

Là, dernier temps d’arrêt de sa part.

U n’y avait plus, entre nous deux , que l’épaisseur de cet arbre couvert de branches épaisses du pied à la cime. - ' .

Afin d’être prêt à faire feu au moment où l’animal mettrait le pied dans la clairière, je me tenais debout, face au bois et le fusil haut.

Je profitai de cet intervalle d’une seconde pour m’assurer si je voyais le point de mire de mon arme. ' ' . .

Grâce à un reste de clarté qui venait du côté du couchant, à la pureté du ciel serein semé d'étoiles,

LE TUEUR DE LIONS. r 127

et à la blancheur de la clairière, qui tranchait sur le vert sombre de la forêt, j’apercevais le bout des canons, sans distinguer positivement le guidon.

C’était suffisant pour tirer à bout portant.

Je n’ai pas besoin de dire que je ne perdis pas de temps à faire cette .épreuve*

Cependant je trouvais que l’animal tardait bien à paraître , et je commençais à craindre qu’ayant le sentiment de ma présence , au lieu d’arriver sans défiance, il ne franchît d’un bond le lentisque qui nous séparait. .

Comme pour justifier cette crainte, le lion se mit à grqnder sourdement deux ou, trois fois, puis il rugit à pleins poumons!

Desciples.de saint Hubert, mes confrères, c’est à vous que je m’adresse.

A vous qui comprenez et' sentez : vous voyezvous en pleine -forêt, la nuit, debout contre un gaulis d’où s’échappent des rugissements capables de couvrir le bruit du tonnerre.

Vous voyez- vous avec un seul coup à tirer sur cet animal qui ne tombe que par hasard sous une balle, et qui tue sans merci quand il nest pas tué ?

Vous comprendrez, n’est-ce pas, que, si je n’eusse compté que sur mes propres forces , mon cœur se serait ému , que ma vue se serait troublée et que ma main aurait tremblé malgré moi.

Aussi vous l’avouerai-je , sans détour et sans

honte , ce rugissement me fit sentir que l’homme était bien petit en présence du lion; et sans une volonté fermé, sans une confiance absolue, puisée à la source infaillible et inépuisable, à ce moment suprême, je crois que j’ aurais failli.

Au lieu de cela, je pus entendre cette voix formidable sans trembler, sans même tressaillir.

Jusqu’au bout, je restai maître des pulsations de mon cœur et j’eus le pouvoir de commander à mes nerfs. -

Quand j’entendis le lion faire un dernier pas , je me rangeai un peu de côté.

-Lorsque son énorme tête sortit du bois, à deux ou trois mètres de moi , et qu’il s’arrêta pour me regarder d'un air étonné , je l’ajustai entre l'œil et l'oreille, et pressai doucement la détente.

Depuis ce moment jusqu’à celui où j’entendis la détonation de l’arme, mon cœur cessa de battre.

Au coup, il me fut impossible de rien voir; mais à travers la fumée qui enveloppait le lion, j’entendis un rugissement déchiré, épouvantable, et d'une longueur effrayante.

Mes deux hommes s’étaient levés , sans faire un pas en avant , et , ne pouvant rien voir, ils se tenaient le «fusil à l’épajule, prêts à faire feu.

Quant à moi, j’attendis, mon poignard à la main et un genou à terre, que la fumée se fût dissipée.

Alors j’aperçus, d’abord une patte, et quelle patte,

grand Dieu ! puis une jambe, puis une épaule, puis la tête, et enfin le lion tout entier.

Il était couché sur le côté et ne donnait plus aucun signe de vie. ' ■*

« Prends garde ! n’approche pas encore, » me dit Bou-Aziz en lançant une grosse pierre qui rebondit sur le cadavre du lion.

Il était mort !

Ce jour-là était le huitième du mois de juillet mil huit eent quarante-quatre.

Sans me donner le temps d’approcher de ma victime pour la contempler et la toucher, mes compagnons s’élancèrent vers moi comme deux fous, et j’eus toutes les peines du monde pour ne pas être terrassé et étouffé par leurs élans de joie, d’enthousiasme et de reconnaissance.

Après moi, ce fut le tour du lion, qu’ils accablèrent d’injures et de coups, tout en tirant des coups de fusil et en poussant de grands cris , afin d’annoncer la nouvelle aux douars voisins.

Après qu'ils eurent bien sauté , bien gambadé, bien hurlé autour de l’animal ;

Après qu’ils eurent mesuré sa longueur, la largeur de sa tête et de ses jambes, la grosseur de ses dents et de ses griffes , il me fut enfin permis de le voir et de le toucher à mon aise.

Et je n’eus pas de peine à m’assurer que c’était bien là le vénérable.

Pour donner une idée de ce que pouvait être ce lion, il me suffira de dire que nos six bras réunis ne pouvaient le rètourner, et que la tête seule était si lourde que je pouvais à peine la soulever de terre.

Aux coups de feu de mes compagnons, quelques détonations lointaines avaient d’abord répondu ; puis ce fut de tous côtés une fusillade générale.

Au bout d’une heure, la forêt était remplie de cavaliers portant des hommes en croupe , qui avaient hâte de voir et de toucher l’ennemi mort.

Après des efforts inouïs, nous pûmes, à force de bras, mettre, le lion sur deux mulets marchant de front, et arriver ainsi au douar le plus voisin.

Malgré l’heure avancée (il pouvait être minuit), tout le monde était sur pied.

Afin que chacun pût voir le lion , on avait allumé des feux qui .éclairaient tout le pays d’alentçur; et, pendant que les hommes brûlaient de la poudre,

les femmes du douar faisaient entendre le chant de

guerre en l’accompagnant de leurs mains.

Le Iron ayant été couché sur une natte, chacun vint à son tour l’apostropher et l’admirer; et ce ne fut pas sans regret que les dames .renoncèrent à i arracher les griffes et la crinière de l’animal pour s’en faire des ornements et des amulettes.

Le reste de la nuit fut consacré à des réjouissances, et, à la pointe du jour, je partis pour Guelma,

accompagné de mille bénédictions partant du fond du cœur.

Ainsi que je l’avais espéré, la haine des femmes s’était éteinte avec la vie du lion, et elles se montrèrent encore plus reconnaissantes et plus enthousiastes que les hommes, qui voulaient absolument m’enrichir.

La proposition qui me fut faite dans cette circonstance par les Arabes me rappela un usage consacré dans quelques-uns de nos départements de la France.

Dans certaines campagnes, celui qui a tué un loup est autorisé à le promener de village en village, et les fermiers et cultivateurs se cotisent entre eux pour payer un tribut à l’heureux chasseur.

Les Arabe» voulaient qu’avant de rentrer à Guelma je visitasse les douars hantés par le lion, afin d’y recevoir un bœuf par tente.

L’offre était d’autant plus sérieuse, qu’ils me proposaient de commencer par eux et de me donner des cavaliers pour conduire le troupeau à la suite du lion.

Je pouvais, en acceptant, rentrer le soir au. camp avec un millier de hôtes à cornes beuglant victoire; je préférai rentrer avec mon lion.

« Vous êtes donc bien riche, me direz-vous peutêtre, pour refuser cet .impôt volontaire, qui vous eût donné 100000 francs et plus? »

Mon Dieu! non, j’étais pauvre comme Job; mais, à vos yeux comme aux miens, le salaire d’un bienfait n’en détruit-il pas tout le prix? A tort ou à raison , il m’est arrivé vingt fois depuis de refuser la même offrande.

Cependant nous cheminions vers Guelma aussi vite que le permettaient le poids de la bête, les relais obligés, la résistance opposée par les mulets chargés de porter le lion , et les masses de population échelonnées sur notre route pour voir passer ce cortège.

Déjà j’apercevais les murs du camp, lorsqu’un cavalier, portant un homme en croupe, arriva au galop et vint se mettre en travers du chemin.

Celui qui était derrière se laissa glisser à terre , et je reconnus en lui le vieillard auquel j’avais adjugé la barbe du lion.

L’exécution eut lieu séance tenante, et je ne crains pas de dire que ce brave homme me parut aussi heureux de posséder la barbe du lion que je l’étais moi-môme d’avoir pu lui tenir parole.

A son arrivée à Guelma , le lion fut exposé à la curiosité des habitants, puis dépouillé, puis dépecé, distribué , et enfin , à son tour, mangé par nos camarades.

Ce lion était si monstrueux , que mon ami Valle, officier au régiment, l’un des spectateurs présents à son arrh^ à Guelma, me rappelle,

au moment où j'écris ces lignes , un fait qui parle assez haut.

Tous ceux qui venaient le voir dans l’endroit où il avait été déposé, à peine sortis, revenaient encore et le trouvaient plus grand, plus beau, plus effrayant que la première fois.

Moi qui l’avais vu vivant, et qui ne l’avais pas perdu de vue depuis la veille, depuis que la foule le cachait à mes yeux un instant et que je le contemplais de nouveau, je m’étonnais comme tout le monde de le trouver grandi.

II est un autre fait remarquable touchant ce lion, qui appartenait à l’espèce fauve.

La baraque servant de logement aux spahis, dans laquelle il avait été dépouillé et dépecé, se trouvait placée sur le chemin des Chevaux de l’escadron allant à l’atreuvôir.

Malgré le soin avec lequel on avait lavé le sang de l’animal , et quoique la porte de la baraque fût fermée, pendant plusieurs jours les chevaux et les mulets refusèrent obstinément de passer devant cette porte.

Leur frayeur était telle, qu’aucun cavalier ne put obtenir de son cheval qu’il franchît ce passage, où s’arrêtaient également les chevaux qui venaient du dehors.

Peu de jours après cette première victoire, je fus mandé à Bone par M. le général Randon, pour

recevoir, au nom de S. A. R. le duc d’Aumale, un fusil d’honneur. >

' De. son côté, mon capitaine, à qui la dépouille de ce lion était promise, de son vivant , m’offrit un fusil double pour m’en servir à l’occasion. ' " • • .

A mon retourà Guqltna, je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais un objet de curiosité pour les Arabes, qui venaient de leurs montagnes tout exprès pour me voir. v ^

Au lieu de m’appeler par mqn nom, ils me disaient déjà Bou-Sioud, ou bien Katel-Siovd , le Maître des lions ou le Tueur de lions.

v Je n’en étais pourtant qu’à mon coup d’essai, et j’avais à cœur de mériter ce double titre.

L’occasion ne se fît pas attendre longtemps.

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