IV
Une éxcursiQn dans la Mahouna. — Mon deuxième lion.
Le 4 août 1844, je reçus une députation des habitants de la Mahouna, le 'paradis des lions.
J’arrivai au coucher du soleil près du douar qui m’avait appelé.
Ayant trouvé des feux énormes , de vrais bûchers disposés tout autour de l’enceinte, je défendis de
les allumer, et cherchai tout de suite le poste que j’occuperais pendant la nuit. -
Le douar était établi sur un plateau qui dominait un versant escarpé et entouré d’une haie de deux mètres et demi de hauteur.
Le lion franchissant cette haie tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et le pourtour de l’enceinte ayant une grande étendue y il m’était assez difficile de deviner par où il ferait irruption cette nuit-là. •
A force de recherches, je reconnus le chemin qu’il suivait d’habitude , et alors je me plaçai à une centaine de pas en dehors du douar, sur le chemin même du lion, au grand étonnement des Arabes, qui me disaient : « Ne reste pas là, il te passera sur le corps. »
Voyant que je n’écoutais pas leurs observations et que ce poste me convenait, ils s’empressèrent de m’apporter des nattes, des coussins, et m’arrangèrent à la belle étoile un lit de repos assez confortable. >
Vint ensuite un souper copieux, auquel je fis peu d’honneur; et comme l 'ogre (en arabe ghoul ) ne devait venir que bien avant dans la nuit, ces messieurs daignèrent passer une partie de la soirée avec moi. Ce fut une espèce de veillée où chacun se mit, à qui mieux mieux , à conter sur les lions mainte aventure plus ou moins tragique.
fe
En attendant que le nôtre se mette en route pour venir me trouver, je vais, au milieu de toutes ces histoires, vous en dire une que j’ai retenue.
Chez les Arabes , quand un homme de grande tente se marie, il invite beaucoup de monde, et on va prendre la mariée chez ses parents pour la mener au domicile conjugal. Cette conduite s’effectue en palanquin, et les coups de fusil ne sont pas épargnés en chemin.
Mais toutes les noces ne se ressemblent pas. Si les unes se font avec un nombreux cortège , si les futurs comptent parmi ceux qu’ils convient à la cérémonie nuptiale de riches et bëaux cavaliers , quelquefois plus d’un nouveau marié, ici comme chez nous, n’a pas même de quoi payer les violons qui l’escortent !
Smaïl était dans ce cas, son dernier écu ayant été versé la veille pour la dot de sa future.
Aussi ne réunit -il que les plus proches parents, et au jour convenu, il se rendit avec eux , à pied, chez son futur beau-père.
On se régala de mouton et de couscoussou; le repas de noces fini, chacun brûla quelques cartouches, en ayant soin d’en garder pour le retour. On ne se donna pas la peine de signer' au contrat, par la raison toute simple qu’aucun des assistants ne savait écrire, et, le soir venu, on 9e sépara en se souhaitant bonne chance.
Le douar-du mari n’était qu’à une lieue de là ; il faisait un beau clair de lune; l'escorté de la mariée comptait neuf fusils; que pouvait-on craindre en route ?
Mais n’est-ce pas souvent au moment où l’on y pense le moins qu’arrive , en pareil cas , un v, trouble-fête ?
Certes, ces gens-là s’en revenaient heureux, accompagnés des bénédictions de la famille, qui n’avait pas manqué de leur chanter comme chez nous, mais sur un autre air sans doute,
Allez-vous-en, gens de la noce,
Allez-vous-en chacun chez vous....
Smaïl marchait en avant, à côté de sa femme , à laquelle il parlait tout bas , bien bas , du bonheur qui les attendait sous sa tente.
Les amis du mari suivaient discrètement^ quel- , ques pas en arrière, tirant de temps en temps un coup de fusil en l’air, et l'épousée se contentait, faute de mieux, de ce peu de poudre brûlée en son honneur.
Enfin jusque-là tout allait à merveille.
Mais tout à coup ne voilà-t-il pas qu’un jaloux, le diable, qu’on n’avait pas invité et qui ne se plaît qu’à la malice , se présente sous la forme d’un énorme lion couché en travers du sentier que suivait cette jeunesse insouciante !
On était à peu près à mi-chemin des deux douars et il était aussi dangereux d’aller en avant que de revenir sur ses pas.
Comment faire?
L’occasion de s’attacher sa femme à tout jamais par un acte de beau dévouement se présentait trop bien pour que Smaïl la laissât échapper.
Des balles furent glissées dans les canons des fusils ; la mariée fut placée au centre d’une espèce de carré formé par les assistants , et l’escorte continua bravement son chemin, précédée par le mari.
Déjà l’on n’était plus qu’à trente mètres du lion ; celui-ci n’avait pas bougé.
Smaïl ordonna aux siens de s’arrêter , puis il dit à sa femme :
« Regarde si. tu as épousé un homme, »
Et il alla droit au lion, en le sommant de lui laisser le chemin libre.
A vingt pas , le lion , jusque-là immobile et toujours couché , souleva sa tête monstrueuse ; il se préparait à bondir. - .
Smaïl, malgré les cris de sa femme, malgré les supplications de ses parents qui voulaient battre én retraite , Smaïl mit un genou en terre , abaissa le canon de son fusil vers l’animal, l’ajusta et fit feu. \
Le lion, blessé, bondit sur Smaïl, le terrassa, le mit en pièces pn un clin d’œil , puis chargea avec
fureur le carré au milieu duqliel se tenait la mariée.
« Que personne ne tire, s’écria le père de Smaïl, jusqu’à ce qu’il se heurte sur les canons de nos fusils. » • ... .
' Mais, ajouta le narrateur de cet épisode, quel est l’homme assez maître de son cœur pour attendre ainsi de pied ferme cet ouragan que l’on nomme un lion et qui se précipite en bonds immenses , la crinière au vent, l’œil enflammé, la gueule béante ? -
Tous firent feu en même temps, sans savoir où allaient leurs balles, et le lion tomba sur le carré, qu’il culbuta, broyant les os, déchirant les chairs de tous ceux qu’il trouva devant lui.
Cependant quelques-uns avaient fui , entraînant avec peine la mariée, à demi-morte de terreur. * ' Bientôt le lion les eut rejoints et écharpés l’un après l’autre; un dernier, plus heureux arriva jusqu’au pied d’une roche escarpée, sur laquelle, grâce à lui, la femme put trouver un refuge.
Déjà il avait gravi à la hauteur de deux cavaliers, quand le. lion accourut, toujours furieux et encore plus menaçant. . ..
D’un bond il atteignit la jambe droite de l’homme, qu’il entraîna avec lui, pendant que la femme, s’aidant des pieds et des mains , escaladait le faîte du rocher , sommet, inaccessible du liant duquel elle
assista, horrible .spectacle ! à l’agonie du dernier de ses défenseurs.
Après deux ou trois assauts impuissants, le- lion, n’ayant pu arriver jusqu’à elle, revint au cadavre de sa victime et se mit à le déchirer par lambeaux, comme pour se dédommager de la perte de la dernière proie vivante qui échappait ainsi à sa rage.
Le reste de la nuit se passa sans incident nouveau. Dès que le jour commença à paraître, le lion quitta le pied du rocher pour se retirer vers lajnontagne; mais cette retraite ne s’opéra que lentement, et l’animal n’abandonna pas son poste sans s’arrêter plus d’une fois en chemin et sans se retourner pour regarder avec convoitise l’infortunée qu’il laissait derrière lui.
Peu de temps après la’ disparition de l’animal , parut un groupe de cavaliers ,qui traversèrent la plaine. La veuve de Smail, qui était sans force et sans voix, leur fît avec son voile des signaux de détresse. Ils accoururent au galop vers elle et la ramenèrent chez son père , où elle mourut le lendemain.
Je fais grâce au lecteur des exclamations et des injures dont le lion fut accablé à la fin de cettè histoire, que le conteur ne termina qu’assez avant dans la nuit.
Les Arabes me quittèrent enfin en formant des vœux pour que Dieu fût avec moi , et je restai en
compagnie d’un brigadier indigène, nommé Saadibou-Nar, dont le frère était cheik de ce pays.
Mon compagnon avait pour arme son fusil d’ordonnance; moi , je tenais celui qui m’avait été donné par le capitaine Durand.
Le sentier sur lequel nous étions postés montait, par une pente très-roide, d’un ravin boisé oùle lion se tenait pendant le jour, au plateau sur lequel le douar était campé.
Si le lion venait cette nuit-là comme la veille et les nuits précédentes, en montant du fond du ravin, je devais le tirer de haut en bas ; si, au contraire, il gagnait le douar en suivant une autre direction , je devais être dominé par Ipi.
Dans le doute , je m’arrangeai de manière à ce que ma vue ne fût point gênée parles chènes-liéges qui bordaient le sentier, tant au-dessus qu’au-dessous de moi; ainsi placé, je pouvais me garder sur un espace de trente à quarante mètres de chaque côté.
Vers une heure du matin , Saadi-bou-Nar , peu N habitué aux affûts nocturnes, rpe témoigna le désir de se coucher derrière moi; et je dois lui rendre celte justice , qu’il ne tarda pas à s’endormir profondément.
Je connais beaucoup de braves qui malgré les airs crânes qu’ils se donnent', n’en eussent pas fait autant à pareille heure et en pareil lieu.
\k% " LE TUEUR DE LIONS.
Afin qu’il me fût possible de percevoir le moindre bruil, j’avais fait attacher les chiens sous les tentes du douar , de sorte qu’au milieu de ce silence absolu j’entendais très-distinctement tout ce qui remuait autour de moi.
Jusqu’alors le ciel avait été serein et la lune belle ; mais bientôt quelques nuages se montrèrent du côté de l’ouest et vinrent , poussés par un vent chaud et lourd, passer au-dessus de ma tête. '
Peu à peu le temps se couvrit; la lune disparut tout à fait, et le tonnerre commença à gronder sourdement. ' * • ' ‘
Déjà de grosses gouttes tombaient du ciel, annonçant une vraie pluie d’orage.
Mon compagnon, éveillé par les. roulements du tonnerre et par l'averse qui l’inondait ainsi que moi, m’engagea à rentrer au douar.
Mais, comme il me parlait, les Arabes nous crièrent « Prenez garde à vous , car le lion va venir au plus fortjde la tempête! »
Il va sans dire que je restai plus que jamais à
mon poste, couvrant les batteries de mon fusil avec mon burnous, tandis que Saadi-bou-Nar se ‘drapait dans les siens avec une résignation héroïque.
Cependant la pluie, de courte durée comme toutes les pluies d’orage, s’était apaisée peu à peu: on ne voyait plus à l’horizon que quelques éclairs sillonnant la nue, et déjà les rayons de la lune,
plus vifs el plus brillants, perçaient par intervalles au-dessus de nos têtes.
Je profitais de cfes moments, toujours trop courts, pour interroger du regard tout ce que pouvait embrasser ma vue, et ce fut dans une de ces éclaircies que je crus tout à coup apercevoir le lion. •
Oui, ma foi, c’était bien lui : il était debout , immobile, à quelques pas seulement de l’enceinte du douar.
Accoutumé à trouver des feux allumés à son intention, à entendre une multitude de chiens inquiets, hurlant de peur, à voir tous les hommes valides lui jeter des tisons enflammés à la tête, il ne s’expliquait pas, sans doute, le calme extraordinaire qui régnait en ce moment dans le douar.
Pendant que je me tournais avec précaution afin de pouvoir viser à mon aise sans être aperçu de l’animal, un dernier nuage vint à passer devant la lune. - *
J’étais assis , le cpude gauche appuyé sur le genou, le fusil à l’épaule, regardant tour à tour le lion, que je ne distinguais plus que comme une masse confuse, et le nuage, dont je mesurais la longueur.
Enfin une clarté, que je trouvai plus belle cent fois que celle du soleil le plus brillant, descendit du ciel, et je pus voir le lion toujours arrêté à la même place. • • • ’ ' -
Je le découvrais d'autant mieux qu’il était plus élevé, et je le trouvais vraiment magnifique, ainsi campé, l’air majestueux, la tête haute , la crinière flottant au gré du vent et retombant jusqu’à la hauteur du genou. . .
C’était un lion noir de la plus belle espèceet de la plus haute taille. „
Il me présentait le flanc ; j’ajustai au défaut de l’épaule et fis feu.
En même temps que la détonation répercutée par cent échos, j’entendis comme un effroyable rugissement de douleur et de rage, puis au même instant je vis le liojn. bondir sur moi à travers la fumée.
Saadi-bou-Nar, éveillé une seconde fois en surçaut, s’était précipité sur son fusil,. et il allait tirer par-dessus mon épaule.
D’un coup de coude j’écartai le canon de l’arme ,
et, comme, le lion furieux et rugissant n’était plus qu’à trois pas de moi, je lui envoyai ma seconde balle en plein poitrail.
Avant que j’eusse saisi le fusil de mon compagnon, le lion roulait expirant à mes pieds, qui furent inondés du sang qu’il jetait à gros flots par la gueule.
Il était venu mourir si près de moi que, pour le toucher, je n’eus pas besoin de quitter ma place.
Au premier moment, il me sembla que je rêvais,
et qu’il était impossible que l’anhnal que je venais de voir debout, puis bondissant avec fureur et déchirant l’air de rugissements effroyables , pût être ce corps monstrueux, inerte, couché là à mes pieds et désormais sans mouvements et sans vie.
Les cris de Saadi-bou-Nar appelant les Arabes du douar me prouvèrent que ce n'était point une liçtion ; mais , je dois le confesser , puisque j’analyse ici toutes mes sensations, je n’éprouvai pas tout .d’abord la même joie que lors de la mort de mon premier lion, à beaucoup près, le fait est positif; mais comment aurait -il pu en être autrement?
En cherchant mes balles, je trouvai la première, celle qui n’avait pas tué, placée au défaut de l’épaule, où j’avais voulu la mettrë , et la seconde, tirée presque au hasard, précipitamment, sans avoir le temps d’ajuster, était celle qui avait donné la mort.
Lès ce moment je compris qu’il # ne suffisait pas de viser juste pour tuer un lion , et je trouvai la chose beaucoup plus sérieuse que je ne l’avais supposée d’abord.
Heureusement que cette préoccupation fâcheuse
se dissipa peu à peu.
A mesure que je contemplais ma victime, que j’entendais les coups de fusil portant la nouvelle de ma victoire de douar en douar, je devins moins
146 LÉ TUEÜft DE LIONS.
soucieux et goûtai plus librement la satisfaction de ce nouveau triomphe.
Cependant les Arabes ne venaient pas encore , et je m’étonnais de cette indifférence apparente.
Saadi-bou-Nar me l’expliqua en me disant qa’ils avaient peur, sans doute, que le lion ne fût pas tout à fait mort.
Il ne fallut pas moins d’une demi-heure pour les décider à sortir du camp, et, lorsque les trois hommes les plus hardis osèrent franchir l’enceinte pour m’apporter un vase d’eau que je leur avais demandé, voici dans quel ordre s’avança ce triumvirat prudent.
Le premier Arabe marchait à pas de loup, s’arrêtant à chaque minute pour regarder à droite et à gauche , et tenant un fusil à l’épaule , prêt à faire . feu.
Le second, porteur du vase, venait après, tenant son chef de file par le pan de son burnous , s’arrêtant quand il s’arrêtait, avançant quand il avançait.
Puis, à l’arrière-garde , venait le troisième , tenant le burnous du second d’une main, et brandissant un énorme yatagan de l’autre. ’
Ce fut dans cet ordre qu’ils arrivèrent jusqu’à proximité du lion.
Mais, une fois là, ils firent une deuxième halle. Saadi-bou-Nar fut obligé de frapper le cadavre
avec sa main pour les décider à se risquer tout à fait.
Il n’y a que le premier pas qui coûte, dit-on.
Cinq minutes après, le douar entier faisait irruption; et hommes, femmes et enfants étaient là, pêle-mêle, se poussant les uns sur les autres pour baiser la main heureuse et insulter celui qui naguère les faisait trembler tous.
A la pointe du jour, les Arabes débouchaient par centaines de tous les côtés, amenant avec eux leurs familles.
Je reçus pendant quelques heures les visites qui nous arrivaient, observant, pour ma gouverne, les faits et gestes des visiteurs. .
D’abord ce fut un douar tout entier qui vint par le sentier, du côté du ravin. -
Un seul homme, celui qui menait la tète, était à ' cheval.
Les autres marchaient entre les mulets qui portaient les femmes et les enfants.
Je remarquai une bête chargée, à elle seule, de cinq personnes juchées les unes derrière les autres.
Le cavalier arriva bravement jusqu’à une trentaine de pas du lion ; mais, une fois là, son cheval se cabra et faillit renverser toute la file.
Alors il mit pied à terre, et chaque homme s’avança jusqu’à dix pas du lion.
Quant aux femmes , elles se tenaient en arrière, toujours sous l’impression d’une certaine frayeur.
C’était un spectacle vraiment curieux autant qu’instructif, que de voir ces hommes aguerris s’arrêter tous à distance respectueuse devant cet animal, naguère leur lléau vivant, et maintenant à l’état de cadavre.
. Peu à peu ils s’accroupirent en silence autour de l’ennemi mort, et ils firent signe aux femmes, qui vinrent timidement s’asseoir derrière eux, chaque famille se groupant près de son chef.
Pendant plusieurs minutes les yeux seuls parlèrent , allant du lion à l’homme et de l’homme au lion.
Il y avait, parmi tous ces groupes de curieux, d’àge et de sexe différents, sur toutes ces physionomies plus ou moins expressives, un tel mélange d’étonnement et de frayeur, d’admiration et de respect, que mon cœur se sentit plus touché dans cette circonstance qu’il ne l’avait été lors de l’ovation enthousiaste et bruyante des populations d’El-Archioua.
Je n’avais pas quitté mon poste de la nuit , et ce fut là que chaque famille vint m’apporter, à tour de rôle, ses remerclments et ses félicitations.
Les hommes baisaient ou le pan de mon burnous, ou le fusil placé près de moi , en me disant :
« Que Dieu protège ton bras et te comble de scs bienfaits l » ■?>-.-
Les femmes baisaient ma main et me disaient :
« Que Dieu bénisse ta mère î * ou bien : « Que Dieu fasse que le sein de ton épouse ne soit pas stérile !» ' •
Pendant que les hommes s’occupaient à examiner le lion de plus près, les femmes restèrent à mes côtés, m’acCablant de cent questions à la fois, ~ sur ma mère, sur mon pays, sur ma famille.
Elles étaient là plus de cinquante se pressant autour de moi , ces femmes qui , un mois avant* m’auraient fui comme on fuit un animal immonde, dont l’aspect seul inspire la répulsion et le dégoût»
Elles étaient là, balbutiant avec une familiarité respectueuse qu’elles n’auraient pas eue avec un homme de leur pays et de leur religion.
Les mères obligeaient leurs enfants, qui me prenaient pour un ogre , à me loucher et à m’embrasser, en leur disant : « N’ayez pas peur, celui-là ne mange pas les enfants; il ne fait de mal qu’aux lions, et il est notre ami, notre frère. »
Tandis que les jeunes filles, plus réservées, chuchotaient entre elles, les grand’mères ne se lassaient pas de me parler et de m’interroger à qui mieux mieux, principalement sur ma mère.
Elles ne se doutaient pas , les pauvres femmes ,
que de toutes ces questions une seule m’allait au cœur et le faisait battre d’une émotion délicieuse. ■.
II y avait pourtant là de fort jolis visages, et qui ne se montraient guère sans voiles, surtout à mes compatriotes.
Il y avait aussi une foule immense d’hommes accourus pour me complimenter l’un après l’autre, concert unanime de louanges bien fait pour flatter l’amour-propre de plus modestes que moi.
Eh bien, à tout cela , je le dis dans toute la sin- cérité de mon cœur, je préférais les bonnes vieilles qui me parlaient de ma mère, qui me demandaient son nom, son âge, dans quel pays je l’avais laissée; si je ne désirais pas la revoir, si je recevais souvent de ses nouvelles, si enfin elle ne viendrait pas un jour dans ce pays; et qui ne terminaient jamais ce long interrogatoire sans me souhaiter mille bénédictions pour elle.
.T’étais vraiment heureux d’avoir tué ce lion, car ce triomphe, comme on le voit , me procurait de bien douces jouissances. Il était difficile d’obtenir un succès plus complet , plus solennel , au milieu de populations hostiles.
■ Ne pouvant rien refuser aux instances de queTques-unes des commères qui m’entouraient, je leur donnai quelques mèches de la crinière du lion ; je « m’engageai même à leur en réserver le cœur,
qu’elles désiraient se partager entre elles et faire manger par leurs enfants mâles, afin d’en faire par la suite des hommes courageux et forts.
A midi, le lion faisait son entrée triomphale dans le camp de Guelma, et le soir du même jour il subissait la peine du talion; c’est-à-dire qu’après avoir dévoré tant de victimes , il figurait lui-même à son tour, sous forme de biftecks, dans plus d’une cantine où soldats et officiers se régalèrent de sa chair.
A partir de ce jour, dès qu’un lion se montrait dans une tribu , les Arabes accouraient m’exposer leurs griefs, comme si j’eusse été le grand justicier de la gent léonine.
De leur côté, mes chefs, devenus plus indulgents grâce aux résultats obtenus , me donnaient toute latitude pour répondre à ces sortes d’appels.
Une campagne dans le cercle de Bons.
Le mois de septembre 184k fut consacré tout entier par moi à rechercher un lion dans la Mahouna ; mais je n’eus pas la chance de me trouver sur son / passage.
Bientôt après, je fus demandé par les Ouled-bou-
Aziz du cercle de Bone, dont les douars sont établis au sud du lac Fedzara.
Le lion qui fréquentait ses parages ne s’attaquait qu’aux chevaux, aux mulets et aux bœufs.
J’appris en arrivant qu’il rugissait tous les soirs et qu’il parcourait un rayon de douze à quinze lieues. - .
Je le jugeai mâle, adulte, et, d’après les rapports que me firent quelques témoins oculaires, appartenant à l’espèce noire.
J’employai toute une journée à prendre connaissance du pays , des sentiers , des gués fréquentés par l’animal, et le lendemain au coucher du soleil, j'occupais un carrefour où il avait l’habitude de passer.
C’était la première fois que je me trouvais absolument seul, la nuit, attendant un lion.
J’avoue que, lorsqu’il commença à rugiT, je regrettai la présence de Bou-Aziz ou d’un être quelconque, ne fùl-ce que celle d’un chien.
Mais cette impression fut de courte durée. Bientôt je me complus dans mon isolement, dans cette solitude profonde, et je me sentis grandir de cent coudées quand, seul et par une nuit des plus sombres, je m’avançai à la rencontre du lion, le cœur calme et la main ferme.
Il pouvait être environ onze heures du soir.
Le lion descendait de la montagne, rugissant
alors à pleins poumons , et j’allai au-devant de lui, suivant le sentier sur lequel il cheminait luimême. '
Tout à coup il Cessa de rugir, et alors il me sem- * bla entendre en avant de moi pousser comme des cris de détresse.
Je hâtai le pas , et au détour d’un passage boisé, je me trouvai face à face avec trois maraudeurs montés sur des bêtes de somme qu’ils avaient volées.
Le sentier était tellement étroit qu’ils étaient obligés de marcher à la file l’un de l’autre.
Le premier s’étant arrêté en m’apercevant , les deux autres avaient fait de même.
Je couchai en joue l’homme placé en tête en lui disant d’un ton bref : « A terre, brigand, ou je fais feu. »
Je n’avais pas achevé ce qui-vive de nouvelle espèce, que déjà le poltron disparaissait sous le ventre de sa monture. -,
Je passai au second, qui s’exécuta de môme, puis au troisième qui, plus hardi que ses compagnons, ne faisait pas mine de bouger et leur reprochait même à voix basse de se laisser arrêter ainsi par un seul homme, après avoir bravé la colère du lion qu’ils avaient rencontré dans la * montagne. • -
J’arrivai auprès de ce beau parleur. Là, le pre-
i si* LE TUEUR DE LIONS.
liant sans plus, de façon par un pied, je le jetai à terre, la tête la première.
« Que nul de vous ne cherche à se défendre ou à fuir, criai -je au maraudeur en montant sur un escarpement qui dominait le sentier; sinon je vous casse la tête à tous comme à de vrais fils de chiens que vous êtes. • , - .
— Par Allah ! serait-ce lui ? dit une voix.
— Certainement, c’est lui, répéta une autre, ce ne peut être que lui.
— Voyons à nous tirer d’affaire, » ajouta prudemment le troisième.
Et ils s'avancèrent ensemble pour parlementer avec moi.
« Un seul pas de plus, et je tire , dis-je au trio indécis en leur montrant le bout de mes canons. Restez en place, ou plutôt asseyez-vous là où vous êtes; et surtout que vos mains se tiennent tranquilles, si vous ne voulez pas que mes balles fassent connaissance avec vos côtes. » -
Quand ils furent assis à une distance honnête , je leur dis : « La parole est à celui d’entre vous qui a trouvé tout à l’heure qu’il était humiliant pour des hommes de se laisser barrer la route par un seul adversaire.
— A Dieu ne plaise, seigneur, dit alors celui-ci, que j’aie jamais conçu la folle intention de vous résister seulement j’ai vu que vous nous preniez
pour des voleurs, tandis que nous sommes en réalité de braves gens, ramenant chez nous le bien que nous avions perdu. Mais qu’à cela ne tienne, ajoutat-il, déjà nous venons d’abandonner au lion un poulain de deux ans qu’il convoitait, et nous sommes encore prêts, pour rester en bonne intelligence avec vous, à vous céder une de ees trois bêtes; votre choix fait, vous nous permettrez de regagner paisiblement nos tentes.
— Crois-bien, dis-je à l’orateur, que je ne suis pas la dupe de tes belles paroles. Le lion vous a pris ce qu’il a voulu; or, je ferai comme le lion, et, s'il vous a pris un poulain , c’est toi , entends-tu bien , toi qu’à mon tour je prends pour otage, jusqu’à ce que j’acquière la certitude par moi-même que tes deux confrères ont été ramener au douar voisin ces bêtes, que vous y avez volées à coup sûr. En attendant, commencez par me conduire à l’endroit où le lion vous a enlevé le poulain. » '
Mes voleurs se récrièrent beaucoup sur les dangers d’une semblable contre - marche ; mais ils finirent par entendre raison. Et comme d’ailleurs, pour faire la restitution exigée, il fallait nécessairement qu’ils retournassent sué leurs pas, nous nous acheminâmes ensemble vers la montagne.
Afin d’empêcher toute tentative d’évasion, je montai la jument dont le poulain avait été la proie du lion, et je me fis procéder par mes trois
hommes à pied , poussant devant eux les déux mulets.
C’est dans cet ordre que nous arrivâmes à l’endroit où le lion avait étranglé le poulain; mais, à mon grand regret, nous trouvâmes plaee nette.
Pensant que, selon son habitudè, il avait emporté sa proie, soit près d’un ruisseau, soit près d’une source, je demandai aux maraudeurs s’il y avait de l’eau dans les environs. r
Ils m’indiquèrent une fontaine 'située dans un ravin au-dessous du sentier.
Cette gorge me parut tellement boisée que je craignis de in’y aventurer avec mes prisonniers, gens plus que suspects à mes yeux , et pris le parti plus sage de gagner avec eux la montagne.
Mon but était de connaître le douar où le vol avait été commis et d’attendre le lion à son retour. ■ . ,
En arrivant sur la lisière de la forêt, nous aperçûmes des feux que les voleurs m’avouèrent être ceux des tentes où ils avaient fait leur coup de main.
Je mis pied h terre en cet endroit et renvoyai deux des maraudeurs , en leur intimant l’ordre de ne pas revenir jusqu’à ce que les mulets et la jument fussent rentrés dans le parc que saluaient déjà les hennissements maternels de cette dernière.
Je restai avec le troisième maraudeur, que je gardais près de moi comme otage.
A la jointe du jour, les deux compagnons revinrent en me jurant qu’ils avaient ponctuellement exécuté les instructions que je leur avais données.
Je leur permis alors de se retirer, mais non sans leur bien certifier qu’en cas de mauvaise foi de leur part je saurais retrouver leurs traces.
Peu de temps après le départ de ces trois hommes, des cavaliers suivis de chiens se montrèrent sur le versant de la montagne, qu’ils paraissaient fouiller attentivement. . . • •
Les ayant vus se réunir en groupe et mettre pied à terre, je m’avançai vers eux et les trouvai auprès des restes du poulain dévoré trois heures auparavant par le lion.
J’acceptai l’hospitalité qu’ils m’offrirent; et, eu arrivant chez eux , je pus me convaincre que mes voleurs avaient eu encore, la leçon delà nuit aidant, un certain fonds de conscience.
J’envoyai chercher mon cheval , que j’avais laissé bien loin de là , dans un douar de la plaine, et je passai la journée entière sous la tente de mes nou- v veaux hôtes. • *. N .
A la nuit, le lion rugit dans la montagne.
Une heure après, il descendait, se rapprochant du douar et rugissant à intervalles égaux, de quart d’iicure en quart d’heure à peu près. '
Je recommandai à mes hôtes de bien soigner mon cheval, de le remettre le lendemain à l’homme que j’enverrais le prendre, et je me dirigeai , à travers champs, vers le chemin suivi par le lion.
Quand j’arrivai , il m’avait dépassé en suivant une pente boisée où je ne pouvais le voir, et rugissait au-dessous de moi, marchant toujours à cinq cents pas en avance. En vain je pressais le pas pour le joindre. ' 1
A mesure que je marchais, chaque rugissement me semblait s’éloigner davantage.
J’arrivai ainsi sur le bord de l’Oued-el-Ghout auprès d’un gué que je traversai, ayant de l’eau jusqu’au-dessus de. la ceinture. •
Vers deux heures du matin, je me trouvai en vue du lac Fedzara, et le lion rugissait à l’ouest, à quatre kilomètres au moins. Il y avait six heures (j’étais parti à dix heures du douar) que je marchais sous une pluie battante qui, n’augmentant ni ne diminuant, menaçait de durer jusqu’au jour.
Mes deux burnous étaient traversés; je craignis que mon fusil, tout trempé lui-même, ne me fit défaut en cas de rencontre, et je cherchai un abri sous un banc de rochers qui dominait le chemin.
Là j’allumai, non sans peine, une espèce de feu de bivouac assez difficile à entretenir faute d’aliments, et j’attendis patiemment le jour sans
perdre un seul des rugissements lointains du. lion , qui malheureusement ne revint point sur son contre.
J’abrégerai pour le lecteur le bulletin de cette rude campagne qui ne dura pas moins de quarante, nuits consécutives, sans repos ni trêve, quel que fût l’état du ciel et de l’atmosphère.
Qu’il suffise de savoir que, parti des montagnes qui avoisinent le camp de Nech-Meïa, au nord, ce lion me conduisit jusque dans les environs de Philippeville, en passant par la vallée de Jemmapes, en traversant l’Oued-Kebir, à onze heures du soir, le Safsaf à une heure du matin, mon fusil et ipes munitions enveloppés dans mes burnous et attachés sur ma tête, que nôus revînmes ensemble, l’un suivant l’autre, en rabattant exactement les mêmes
voies , et que ce ne fut que le malin du quarante et unième jour que la fièvre, contre laquelle je luttais depuis une semaine , m’obligea de rentrer à Guelma.
Voilà, chers confrères en saint Hubert, ce qui peut s’appeler revenir bredouille.
J’abandonnai mon lion dans la.même chaîne de montagnes où je l’avais entendu rugir pour la première fois, et cela sans avoir perdu ses traces.
Durant cette longue excursion, j’eus du reste occasion de m’applaudir de la conduite ferme mais humaine que j’avais tenue jusque-là à l’égard des maraudeurs nocturnes; car depuis, je fis plusieurs
autres rencontres du même genre en pleine forêt, et je dois à la vérité de déclarer ici que je ne remarquai plus en eux aucune intention malveiN lante ou hostile.
Le lion de Krôu-Néga.
De retour à Guelma, mon premier soin fut de chercher a couper la fièvre qui m’avait forcé de renoncer à mes recherches.
Mais j'avais beau faire, elle ne me quittait pas , tenace et acharnée après moi , assez triste gibier pour elle, comme un limier sur une voie de la nuit.
Ce fut au point que , vers la fin du mois de février 1845, je pris le parti d’aller à Bone pour changer d’air.
La première nouvelle que j’appris en mettant le pied dans cette ville, c’est que mon lion venait de faire une hécatombe de chevaux et de bœufs dans une ferme située au milieu de la plaine , près de la mosquée de Sidi-Dêndên.
Quoique malade encore, je fis venir mes armes de Guelma, et, le 26 au soir, je quittai Bone, armé de deux fusils, celui que m’avait donné S. A. R. le
duc d’Aumale et celui qui avait tué mon second lion.
Je passai la première nuit à la ferme, et le 27,. au coucher du soleil , je mettais pied à terre chez les Ouled-bou-Aziz, en vue de la montagne de Krou- Néga. Le lion , après avoir fait le déplacement au long cours dont j’ai parlé plus haut, était revenu à son repaire habituel: '
Les Arabes m’ayant assuré que tous les soirs leurs douars étaient attaqués par lui, je m’empressai de charger mes armes.
Au moment où je plaçai la dernière capsule, le lion fit entendre son premier rugissement.
Comme c’était pour la première fois que je venais dans ce pays, je demandai un guide afin do me faire indiquer par lui le passage ordinaire de l’animal. ,
Ahmed-ben-Ali, mon Lôte, s’étant offert, ce fut avec lui que je partis. vs ,
Bientôt la nuit devint tellement noire que je ne distinguais même plds mon guide , marchant tout au plus à deux -pas devant moi. v . >
Arrivé près d’un ruisseau couvert et encaissé, il me dit : « Yoici le gué que le lion a l’habimde de traverser tous les soirs et où il sera dans une heure au plus. Mais si tu veux me croire, ajouta-t-il, nous rentrerons au douar jusqu’au lever de là lune, et nous viendrons l’attendre à son retour; ou bien
bous nous mettrons en quête demain , quand le soleil éclairera nos recherches. »
J’avais trop sur le ecçur les quarante nuits passées précédemment pour laisser échapper une si belle occasion de rencontrer l’ennemi , et je déclarai à mon hôte que je restais , le laissant libre de regagner sa tente.
Je compris qu’il ne se souciait pas de s’en aller seul, et je lui indiquai alors un bouquet de bois assez touffu, où il alla se tapir le mieux qu’il put. - Après avoir reconnu ma position et cherché à me rendre compte du terrain, un peu par les yeux, beaucoup plus par les mains, je m’assis sur une pierre qui dominait le gué, dont le talus était d’un abord difficile. :
Il était environ neuf heures quand le lion rugit de l’autre côté du ruisseau; ce rugissement ne ressemblait en rien à ceux que j’avais entendus jusqu’alors. . .
C’était une véritable menace faite pour décontenancer l’homme le plus résolu.
Je pensai que le lion m’avait aperçu et qu’il allait m’attaquer.
Je sentis tout mon sang qui refluait vers le cœur. -
Le site où je me trouvais, la voix formidable du monstre, l’obscurité profonde qui m’entourait, tout contribuait à m’impressionner malgré moi.
Mais cette chaleur surnaturelle se dissipa aussi promptement qu’elle était venue’, et quand j’aperçus les yeux du lion, brillants comme deux charbons ardents, descendre vers le ruisseau, j’étais tout à fait impassible, quel que dût être le résultat de la lutte. •
Quelques minutes après le lion était entré dans l’eau, que j’entendais clapoter sous ses pas lourds et réguliers. L’animal marchait d' assurance, mais il m’était impossible de le voir, et ce ne fut que. lorsqu’il arriva à quatre ou cinq pas de moi que ses yeux m'apparurent -de nouveau flamboyants.
Plusieurs fois j’avais épaulé mon fusil pour essayer le point de mire. *
Je ne distinguais môme fias le canon de l'arme.
Cependant les yeux du lion, en ce moment arrêté, étaient immobiles et d’une fixité effrayante.
Je cherchai au juger la direction du corps , et la tête haute, les yeux tout grands ouverts, je pressai la détente.
La lueur de mon coup de feu me fit voir à qui j’avais affaire , en môme temps qu’un rugissement qui exprimait une grande douleur me dit que ma balle avait frappé.
Il ne tenait qu’à moi d’envoyer mon second coup ; mais je préférai le garder, à tout hasard , afin de n’êlre pas tout à fait désarmé.
Ayant promptement retiré mes pieds, qui étaient
appuyés sur une racine jsortant de la berge du ruisseau, je me tins sur la dlfensive*
J’entendis le lion rugir et se débattre au-dessous de moi; puis je n’entendis plus rien.
Un moment après, l’Arabe sortait de sa cachette et me disait que le lion , à en juger par les rugissements qui avaient suivi le cotrp, devait être mort ou hors de combat. •
Ne voulant point nous aventurer imprudemment dans ces ténèbres, nous rentrâmes au douar pour y attendre le jour. Que l’on juge combien je le trouvai long à paraître !
La première chose ^jue j’aperçus en revenant le lendemain matin sur les bords du ruisseau , fut la racine sur laquelle mes pieds étaient appuyés; l’extrémité en avait été coupée par les dents du lion, et le talus labouré par ses griffes. ' Au-dessous et sur le bord du ruisseau, nous trouvâmes une mare de sang et un fragment d’os à peu près de la grosseur du doigt. .
Cet os et l’empreinte bien visible d’une seule patte , quand l’animal blessé avait bondi contre le talus, me firent juger qu’il devait avoir une épaule cassée. ’
Comme après avoir été atteint H avait suivi le cours du ruisseau , sans doute pour laver sa blessure, il nous fut impossible ce jour*là de retrouver ses traces. •-
Le surlendemain , un grand nôiqbre d’Arabes se joignirent à moi pour commencer nos recherches.
Vers midi nous avions fouillé tous les bois des environs, et je me disposais à rentrer à Bone, avec la conviction que le lion était mort , quand j’entendis plusieurs coups de feu et des cris perçants du côté de la montagne.
En arrivant, j’aperçus soixante cavaliers fuyant à toute bride devant le lion. L’animal les chargeait à outrance. • .
Je mis pied à terre aussitôt , et malgré tous les Arabes qui firent tous leurs efforts pour m’en empêcher, je me dirigeai vers lui, suivi d’Ahmed-ben- Ali, qui seul ne voulut point me quitter.
Pendant que je traversais un ravin qui nous Séparait du lion, celui-ci rentrait sous bois.
Je fouillai un à un chaque arbre , sans parvenir à ■
le découvrir.
Mon compagnon, qui l’avait vu entrer sous un énorme lentisque , m’assura qu’il n’en était point sorti. \
En effet, à peine y jetait-il une pierre, que le lion apparaissait furieux et menaçant.
Il pouvait être à dix pas de moi.
Il fit, sur ses trois jambes valides, un bond de quatre ou cinq pas, et reçut, avant qu’il eût le temps d’en faire un second, une balle à un pouce au-dessus de l’œil droit, qui le renversa sur -place.
Mais au même instant il se releva comme mû par un ressort d’acier , et se redressa tout debout sur ses pieds de derrière. Je lâchai mon second coup, et celte fois, frappé au cœur, il tomba à mes pieds comme une masse, roide mort. ■
La première de mes balles,, celle reçue par lui l’avant-dernière nuit, avaitbrisé l’épaule; la seconde s’était aplatie, sans percer, sur l’os frontal ; la troisième seule avait été mortelle.
J’avais tiré le premier coup de feu à cinq pas environ, les deux autres à la même dislance.
Je compris, par les résultats obtenus, que mes projectiles n’avaient pas assez de pénétration, et ce fut à partir de ce jour que je substituai le lingot en fer à la balle ordinaire.
Une nouvelle oampagne dans la Mahouna.— ‘Mon quatrièlne et mon cinquième lion.
Dans les premiers jours de juin de la même an*, née, je fus appelé par les habitants de la Mahouna.
Le 18 de ce mois, à minuit, je rencontrai un lionceau de deux ans qui se coucha en travers du chemin en me voyant venir à IuL La lune était belle; je l’approchai à quinze pas
sansqu’il daignât sc déranger, tactique calculée qui me fil juger prudent de ne pas m’avancer davantage. - '
Après avoir mis un genou en terre , j’ajustai de mon mieux au défaut de l’épaule, et je tirai.
Je ne sais comment cela se fit ; mais, avant d’avoir rien pu voir, je fins culbuté, et ma main rencontra une des jambes du lion, qui me tenait renversé
sous lui. . -
Heureusement pour moi que j’étais coiffé d’un turban dont les feutres superposées préservaient ma tête.
Je dégageai mon chef de sa coiffure que le lion lacérait à pleines dents, et je glissai sous mes burnous, que j’abandonnai également à sa rage.
Me trouvant ainsi libre de ses étreinte», je brûlai la cervelle à ce jeune fou pendant qu’il s’acharnait sur mes vêtements.
Le premier lingot avait traversé le lion d’outre en outre, au défaut de l’épaule.
Le second était entré par l’oreille gauche et était venu sortir par l’oreille droite.
Le 26 juillet 1845, je fus appelé par un cheik qui est établi sur la rive droite de l’Oued-Cherf, toujours dans la Mahouma. " -
Une famille de lions habitait un repaire situé près de I4 rivière, et attaquait chaque jour les troupeaux de bœufs que les Arabes y menaient boire. ;
Ayant trouvé des traces nombreuses et de bon temps, à un gué connu sous lp nom de Mejez-al- Boulerbegh, je le gardai le soir même. J’étais assis à côté d’un laurier-rose qui dominait le gué, attendant l'arrivée des lions et le lever de la lune.
Vers onze heures, il se fit un grand bruit sous la futaie. Peu de temps après, trois lions débouchèrent sur le sentier que f occupais.
C’étaient trois bêtes d’égale taille et qui pouvaient avoir trois ou quatre ans. Le père et la mère n’étaient pas avec eux, ce dont, je l’avoue sans fausse honte, je ne fus pas médiocrement satisfait.
Le sentier qui aboutissait au gué était étroit , et les trois animaux marchaient à la file l’un de l’autre; ‘
Le premier m’ayant aperçu s’arrêta, et ses deux frères s’arrêtèrent avec lui.
J’ajustai le premier en plaine épaule et je fis feu.
, Un long rugissement répondit à mon coup de fusil, et, quand la fumée se fut dissipée, je vis deux lions rentrant doucement sous bois, et le troisième qui, après avoir roulé dans la rivière, revenait sur s moi en se traînant sur son ventre.
Avant que j’eusse chargé le coup que je venais de tirer, le lion blessé était à trois pas de moi , me montrant toutes ses dents. •
Une seconde balle l’envoya, comme la première, rouler dans le lit du ruisseau.
Trois fois il revint à la charge, et ce ne fut que la troisième balle qui, placée à bout portant dans l’œil, eut raison de mon adversaire.
Dès que le lion ne donna plus signe de vie, je me levai pour allumer un feu préparé par les Arabes et destiné à les prévenir qu’il y avait mort de lion.
Bientôt une détonation lointaine m’apprit que le signal avait été compris, et jusqu’au jour les gorges de la Mahouna retentirent des coups de feu tirés dans les douars voisins en -signe de réjouissance. À la pointe du jour, les Arabes arrivaient par centaines, et, lorsque leur curiosité toujours plus empressée fut satisfaite, je rentrai à Guelma avec mon lion.
Je retournai le surlendemain à la Mahouna; mais ce fut sans résultat que je passai plusieurs nnits à garder les gués et à suivre les sentiers de la montagne ; je n’eus aucunes- nouvelles, ni par moi •ni par les rapports d’autrui, de ce qu’étaient devenus les deux frères de ma cinquième victime.
vin. - -
Deux exemptes qui prouvent la vitalité prodigieuse du lion.
Le 2 août de la même année , je me trouvais de nouveau dans ce pays. Pendant que je dînais chez
le cheik Abmeh-ben-Amar, des Ouled-Amza, une
lionne rugit au-dessous du douar ; il pouvait être huit heures du spir.
Un quart d’heure après nous étions en présence, et elle tombait sous mon premier coup de feu tiré à douze pas.
J’attendis un instant, et, ne la voyant pas bouger, je kii jetai une pierre pour m’assurer qu’elle était bien morte. Comme la lionne ne fit aucun mouvement quand la pierre rebondit sur eile, je m'approchai alors franchement pour chercher mon lingot, que je trouvai entré à la tempe, mais non sorti.
Ne voyant point venir les Arabes, je m’avançai vers une hauteur d’où je pouvais découvrir les tentes du douar.
Le cheik et tous les siens y arrivaient en même temps que moi. *
Je leur dis d’amener un mulet pour enlever le corps de la lionne, et je me dirigeai vers la place où je l’avais laissée.
Les Arabes, impatients de la voir, me précédaient en courant et criaient : « Où donc ést-elle ? nous ne la voyons pas.
Mais devant vous, leur dis-je, là, à vos pieds , où vous êtes. »
Je ne saurais exprimer ce que j’éprouvai en apercevant les Arabes chercher des yeux la lionne et en piétinant bientôt après moi- même la place où elle
était tombée, où je l’avais vue morte, où je l’avais touchée.
Elle n’y était plus, et pourtant ce n’était pas un rêve; ma main était encore toute rouge de son sang; le sol lui-mêine en était imprégné.
Je passai une partie de la nuit à fouiller les environs, mais ce fut en vain.
Je comptais sur le jour pour suivre les traces de l’animal aux rougeurs ; mais, un peu avant l’aurore, le temps se couvrit et une pluie d’orage effaça toutes les voies de la nuit.
Quelques jours après, -cette lionne fut retrouvée morte à une lieue du point où je l’avais tirée. La longueur du trajet, après une blessure aussi grave, peut donner une idée au lecteur de la prodigieuse vitalité du lion.
Au mois de septembre 1845, les gens de la tribu de Meizia vinrent réclamer mon assistance contre un grand lion noir qui les décimait sans pitié.
Après l’avoir attendu inutilement pendant trois nuits auprès du douar qu’il visitait de préférence , j’étudiai ses manœuvres, et je découvris qu’en sortant de son repaire et en y rentrant} il suivait toujours Te môme sentier.
Le 19, à neuf heures du soir, je descendis dans le ravin appelé par les Arabes le Jardin du lion , et je me postai sur le sentier dont j’ai parlé , profitant d’une grosse pierre pour appuyer mon fusil.
Vers onze heures, je crus distinguer au loin le bruit des pas du lion. .
Je ne me trompais pas, c’était bien lui....
Quand il ne fut plus qu’à une cinquantaine de pas de moi, il cessa de marcher et rugit.
Ce pays est tellement boisé et accidenté qu’il m’était impossible de voir l’animal; mais, à la nature toute particulière de ses rugissements, je compris qu’il avait le sentiment de ma présence.
Lorsque je l’aperçus, nous n’étions plus qu’à huit ou dix pas l’un de l’autre, lui , arrêté comme moi, grondant avec une soürde colère et me regardant d’un fort mauvais œil.
La lune était bonne; j’avais eu le temps de, me préparer à le bien recevoir: aussi à peine l’animal m’avait-il entrevu qu’il recevait une balle en plein front.
Au coup de feu , je sentis un choc très-violent à l’épaule; le lion venait de bondir sur moi en rugissant, et, avant que j’eusse eu le temps de tirer ma seconde balle, son poitrail heurtait la pierre qui me couvrait en se renversant sur moi.
Je me trouvais couché sur le côté, et.pris sous la pierre comme sous un assommoir, tandis que le lion, étourdi par le coup.qui l’avait frappé, était là, à côté de moi , mais trop près pour qu’il me fût possible de me servir de mon fusil.
Je saisis alors mon poignard, placé d’avance sous
ma main hors du fourreau, et j’en frappai un coup vioient juste à la tompe de l’animal.
Celui-ci sc releva aussitôt, et, comme s’il ne m’eût pas aperçu , ce que, du reste , je suppose, il me passa sur le corps - en trébuchant comme un homme ivre, et disparut sous bois, emportant avec lui deux pouces du fer de mon arme.
Je fus quitte de celte rencontre, l’une de celles où j’ai couru le plus grand danger sans contredit, pour quelques contusions à l’épaule et aux jambes, et une blessure sans gravité à la tôle.
C’est, ou jamais, le cas de dire que j’en sortis sain et sauf h bon compte.
En effet, si le lion n’avait pas été étourdi par cette balle qui l’avait frappé au milieu du front ; si je n’avais pas été préservé du premier choc parla pierre roulant sur moi; si, enfin, après mon coup de poignard, il n’avait pas, n’ayant plus'la tête à lui, perdu tout sentiment de la présence d’un homme, j’étais infailliblement, cette fois, mis à l’état de charpie.
' Ce lion était l’un des plus beaux que j’eusse vus et tirés.
Sa dépouille n’est pas restée entre mes mains , grâce à l’oubli de mes lingots en fer que j’avais laissés en chemin. Mais j’ai la certitude qu’il n’aura point survécu à sa blessure , et je n’ai qu’un regret, c’est de ne l’avoir pas tué sur place, lui qui m’a fait voir la mort de si près.
Tous les Européens que j’ai entendus parler du lion et de la manière de le tuer, tous croient qu’il suffit, pour réussir dans une expédition de ce genre, d’ôlre adroit, courageux et calme.
A les entendre , c’est une affaire d’habitude ; comme si chaque rencontre n’apprenait pas le contraire par les incidents divers qui surgissent.
Il n’y a pas un seul officier de l’armée d’Afrique qui, aujourd’hui encore, ne pense ainsi.
Il ne s’agit que d'être bien sûr de soi ; tel est, selon eux, le mot de l’énigme, le secret du procédé.
Être bien sûr de soi, c’est, si je ne me trompe , pouvoir attendre le lion quand on le voit ou quand on l’entend venir ; aller à lui quand il ne vient pas assez vile ; l’ajuster froidement et le toucher où l’on a visé .
Mais quand on a fait tout cela , quand on a , en outre , assez d’empire sur soi-même pour se dire : » Je vais m’asseoir sur cette pierre, sur cette touffe d’herbe, et je tuerai ou serai tué là , sans faire un pas en arrière, sans même me lever quand le lion me chargera ; quand on a fait tout cela , dis-je , et que l’on n’est parvenu à tuer huit fois sur dix qu’à la deuxième ou à la troisième balle, alors on arrive à se convaincre malgré soi que l’adresse, le courage et le sang-froid ne sont que des accessoires, et que, pour sortir intact de ces luttes trop inégales, il faut vraiment être heureux.
En effet, tout le monde comprendra, sans être chasseur^ combien il est plus facile de bien placer la
première balle, quand l’anima] est immobile, que
la seconde, au moment où il bondit.
Or, si ce premier coup pe tue pas, il est bien plus douteux encore que le second frappe mieux..
Donc, ce qu’il faut pour réussir dans ces rencontres, c’est le bonheur . .
Déjà, à cette époque, je ne comptais vraiment sur moi que pour deux choses, chercher le lion et l'attaquer en face, •
J’entrais en campagne avec le doute et la confiance:
Le doute, quant à l’effet produit par mes coups ; la confiance dans la protection divine qu’aecorde à sa créature l’Être suprême.
Longtemps j’ai cherché une comparaison qui pût donner une idée de lu rencontre qui a lieu entre un homme muni de la meilleure carabine et un lion armé de ses dents , de ses griffes et de celte puissance vitale qui le rend si terrible pour tous ceux qui l’attaquent.
Je n’ai trouvé que celle-ci :
Supposez un duel à mort , sans témoins, la nuit , en pleine forêt , entre deux adversaires ; l’un vêtu comme on se bat, c'est-à-dire très-légèrement ; l’autre cuirassé des pieds à la tête, et néanmoins, comme le premier, parfaitement libre de ses mouvements, malgré son épaisse cuirasse.
ne
Mettez une épée dans la main de chaque champion , et dites au premier que peut-être il ne sera point tué , s’il parvient à toucher chez son ennemi deux petits points vulnérables qu’il aperçoit plus ou moins bien au défaut de son armure.
Supposez une adresse, uii courage. et un sangfroid égaux entre les combattants ; si l’homme à la cuirasse est tué, vous conviendrez avec moi que son rival a été heureux.
Que la chose se reiîouvelle plusieurs fois de suite, toujours dans les mêmes conditions d'insuccès , et vous finirez par être convaincu que ce n’est pas l’homme qni tue ainsi, mais bien la main invisible qui protège et guide la sienne.
En lisant ces lignes, on me dira peut-être, comme cela m’a déjà été dit bien des fois: « Mais comment font les Arabes quand il leur arrive de tuer des lions? » Les Arabes prennent le*s lions dans les fosses, et quand de loin en loin ils ont la chance d’en tuer un loyalement, sans se percher sur des arbres, sans s’abriter dans des forts, c’est une circonstance toute fortuite, toute exceptionnelle, une lutte dans laquelle ils font tuer et écharper bien du monde, sans rester toujours les maîtres du terrain.
Que ceux de mes lecteurs qui voudront des détails sur la manière dont les Arabes tuent le roi des animaux consultcnt et lisent la Chasse aux lions, mon premier livre.
Que ceux qui désirent voir par eux-mêmes viennent ici, mes écrits à la main, et ils trouveront les - • *• mutilés et les blessés des Beni-Meloul, des Ouled- Cessi et des Chegatma, qui leur raconteront leurs aventures en leur montrant de glorieuses cicatrices, et pourront même leur offrir de tâter du métier, pour peu que le cœur leur en dise.
Mais revenons à notre sujet sans autre digression oiseuse.