‹ Le tueur de lionsChapitre 10 sur 10 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

Où- je reviens à iûes moutons en tuant le lion noir de Krenchéla. '

Après la rentrée de la colonne expéditionnaire de Kabylie (fin juillet 1851), je demandai à M. le générai de Saint- Arnaud, alors commandant supérieur de la province, la permission d’aller parcourir les environs de Krenchéla, pour rechercher le lion que j’y avais laissé.

Au lieu d’un congé, je reçus une mission pour. ee pays; je fus donc contraint, pendant plus d’un mois, de fermer les oreilles aux rapports journaliers qui m’étaient faits par les Arabes sur les méfaits du solitaire. •> . .

Danâ les premiers jours de septembre, alors que ma mission ôtait terminée, j’allai planter ma tente au milieu du pays parcouru par le lion, et je procédai à mes recherches autour des douars qu’il visitait le plus fréquemment.

J’avais passé ainsi plus d’une nuit à la belle étoile, sans résultat aucun, lorsque le 13 au matin, après une forte pluie qui avait duré jusqu’à minuit, dés indigènes qui avaient fait le bois vinrent me dire que le lion était rembuché à une demi-lieue de ma tente.

Je partis à trois heures, emmenant avec moi trois Arabes, l’un pour garder mon cheval, l’autre pour tenir mes armes,- et le troisième porteur d’une chèvre qui certes ne se doutait guère de l’importance du rôle qu’elle allait jouer dans cette, expédition.

Ayant mis pied à terre sur la lisière du bois, je me portai vers une clairière située au milieu du repaire, où je trouvai un arbrisseau pour attacher la chèvre et quelques herbes pour m’asseoir.

Les Arabes allèrent se blottir à cent pas sous bois.

Il y avait environ un quart d’heure que j’étais là , et la chèvre criait de toutes ses forces, lorsqu’une compagnie de perdreaux rouges s’envola derrière moi , poussant le cri qui leur est habituel lorsqu’ils sont surpris.

J’eus beau regarder de tous Côtés, je n’aperçus rien.

Cependant la chèvre s’était tue, et ses yeux inquiets étaient fixés sur les miens : elle fit un effort pour briser le lien qui la retenait, puis se mit à trembler de tous ses membres.

A ce symptôme de frayeur, je me retournai de nouveau et j’aperçus alors derrière moi , à quinze pas environ , le lion couché au pied d’iin genévrier, à travers les branches duquel il nous examinait en grimaçant.

Dans ma position, il m’était impossible de tirer sans faire volte-face.

J’essayai d’épauler à gauche et me trouvai maladroit. Je me retournai doucement sans me lever.

Lorsque j’eus pris une bonde position, et au moment où je l’ajustais, le lion se leva et se mit à me montrer toutes scs dents, en secouant la tète d’un air qui voulait dire : • Que diable fais-tu là? »

Je n’hésitai pas un instant et tirai dans la gueule. L’animal tomba sur place sans faire un pas.

Mes hommes accoururent au coup de feu, et, comme ils étaient impatients de toucher le lion, je ' lui envoyai un second coup entre les deux yeux, afin de lerendre tout à fait immobile.

La première balle, entrée par la gueule, avait suivi l’épine dorsale dans toute sa longueur à travers la moelle , et elle était sortie près de la queue. ;

Je n’aü pas encore obtenu une pénétration aussi grande, et cependant je n’avais chargé qu’à soixante grains.

Il est vrai que c’était la carabine Devisme et les fameuses balles cylindro - coniques à pointe d’acier.

Ce lion, qui était noir et l’un des plus vieux que j’aie tués, a fait bouillir les marmites de quatre compagnies d’infanterie et de deux escadrons de cavalerie qui se trouvaient à Krenchéla.

Uji second déplacement à Ourten. — Rende*- vous, quêtes , rapport et chasses, du 19 juillet au. l* r août. — Fin tragique d’Amar-ben-Sigha.

Pendant l’été de 1853, je reçus à Constantine une députation des Amamera de FAurès', sur lesquels un grand lion de l’espèce grise prélevait un impôt écrasant.

La narration d’une rencontre sanglante dans laquelle le roi de la montagne avait battu et mis en fuite les guerriers du pays me décida à partir surle*-champ.

Le lendemain, je mettais pied à- terre dans le jardin aimé des lions , après avoir franchi , sans débrider, une distance de quarante-cinq lieues. > .

Une heure après mon arrivée, j’écoutais le récit des ravages causés par le lion et celui des visions heureuses du sorcier de l’endroit, qui condamnait l’animal à une mort certaine.

Exaspérés par leur défaite récente, les indigènes avaient d’abord voulu se joindre à moi; mais, après le jugement du devin, auquel du reste mes balles avaient jusqu’alors donné raison , je restai seul chargé de l’exécution suprême.

Afin que le lecteur comprenne mieux et suive avec plus d’intérêt les divers épisodes de celte campagne mémorable, je vais lui faire connaître les deux hommes qui m’assistaient d’habitude dans mes recherches pour rencontrer le lion.

Le premier, auquel je dois une mention honorable pour la mort glorieuse qu’il trouva dans cette expédition, se nommait Amar et appartenait à la -tribu des Ouled-Yacoub.

Comme les Arabes n’ont qu’un très-petit nombre de noms propres à L’usage des hommes, Amar avait été surnommé par les siens Y Enfant de Jacob.

C’était un homme d’environ trente-cinq ans, d’une taille élevée, d’une figure énergique, mais sec, nerveux et d’une force prodigieuse. Le moral répondait en tous points au physique. *

Audacieux comme un lion quand la poudre parlait, modeste et bon avec ceux qui n’étaient point ses ennemis, Amar était un homme remarquable et

digne des sympathies et des regrets qui l’ont accompagné dans la mort.

Le lieutenant d’Àmar se nomme Bd-Hacem et ne lui ressemble en aucune manière.

D’une taille ordinaire, d’une figure ordinaire, d’nn courage ordinaire, il n’a pour lui que son nez, ses yeux et scs oreilles.

Mais quelle vue, quelle ouïe et quel odorat!

Ce montagnard peut défier n’importe quelle bête pour entendre , voir et sentir.

Aussi son maintien, sa démarche, ses gestes et toutes ses allures se ressentent-ils des qualités dont il est doué, - - - •

Pendant leur travail du matin pour trouver la rentrée du lion dans son repaire, ces~deux hommes avaient chacun leur manière d’agir.

Tandis que l’Enfant de Jacob quittait sa tente la tète haute, l’air décidé, et s’acheminait sans crainte vers la montagne, son compagnon marchait sur la pointe des pieds,. ne faisant pas plus de bruit qu’un chat qui chasse et ne levant la tête que pour flairer les ravins hoisés où devait le mener sa quête.

, Le premier marquait chaque empreinte des pas du lion par une grosse branche coupée bruyamment sur le bord du sentier.

Le second superposait silencieusement trois petits cailloux gros comme des noisettes.

A son retour, Amar racontait à haute voix et avec force gestes ce qu’il avait fait et vu.

Bil-Hacem entrait sous ma tente comme un renard; il en fermait soigneusement la porte, puis il me disait à l'oreille ce qu’il avait remarqué.

Amar avait-il du lion dans sa quête et un rapport satisfaisant, on le voyait joyeu* et alerte.

La fortune avait-elle favorisé son lieutenant, celui-ci arrivait l’air moitié triste, moitié eflaré, et semblait venir de commettre un crime.

Cependant j’estimais autant la manière du second que celle du premier, surtout par les temps secs, où sur les chemins pierreux le revoir est quelquefois difficile.

Ce fut donc avec ces deux hommes, suffisamment connus maintenant, que je réglai la marche à suivre pour me trouver en présence du lion.

Parcourir, dès l’aube du jour, les sentiers qui mènent à la montagne, afin de rencontrer le passage de l’animal à son retour; suivre ses pas jusqu’au moment où, quittant le sentier, il s’est engagé sous bois pour gagner sa demeure; marquer ses empreintes de loin en loin, pour bien juger son âge et son sexe, et enfin indiquer sûrement sa rentrée au repaire , telle était la tâche peu facile des quêteurs.

Le 19, mes hommes ne rencontrèrent aucune voie du lion; mais en revanche ils purent rembu-.

cher une lionne à une demi-lieue de mon campement,.

Le soir du même jour, je l’attendis à sa sortie, assis à quelques pas de la dernière brisée des quêteurs.

Au moment où les premières étoiles se montraient au. ciel, j’entendis marcher sous bois; bientôt des branches craquèrent près de moi , et peu après la lionne m’apparut sur le bord du sentier.

Une première balle tirée en plein front l’abattit sur place.

Comme au bout d’u» instant elle semblait vouloir se relever, une deuxième balle suivit la première.

Remarquant que , malgré ces deux coups, l’animal se débattait encore, je me levai pour lui donner le coup de grâce. .

Les journées suivantes ne furent marquées par aucun incident heureux, si ce n’est par l’arrivée de M. de Rodemburgh, capitaine au service de S. M. le roi dès Pays-Bas.

Cet officier, fidèle au rendez-vqus que je lui avais donné, venait, comme on voit, de fort loin pour faire connaissance avec un vrai lion à l’état sauvage.

Quant au lion, malgré les ravages qu’il contiriuait à exercer dans le pays et les plaintes qui m’arrivaient chaque jour, il avait été jusque-là impossible à mes quêteurs de le rembucher.

De mon côté, je passai plusieurs nuits sur les .chemins fréquentés par lui sans le rencontrer.'

Le 25, je fis lever les. tentes, afin de me rendre dans le canton où l’animal semblait s’étre fixé.

Pendant la. nuit il rugit dans la montagne, et, tandis que je le cherchais, il vint prendre son souper dans un douar établi à côté de mes tentes.

Cette bonne nouvelle me fut donnée à mon retour, vers trois heures du matin.

Le 26, de bonne heure, mes hommes étaient au bois. À dix heures, le lieutenant d’Amar entrait sous ma tente. Après avoir pris toutes ses précautions, il commença ainsi le récit de sa quête : « Si mes yeux ne mentent point , aujourd’hui sera un grand joui*.

— 'Au fait, lui dis-je, impatient de savoir à quoi m’en tenir. Sais -tu où le lion dort en ce moment ?

— Je ne saurais vous affirmer que ce que j’ai vu ; or, voici ce que j’arvu :

« A l’aurore, plusieurs Arabes du douar où le lion a fait sa nuit sont venus nous chercher, Amar et moi.

« Suivant vos instructions, Amar est allé droit au ravin qui partage les deux repaires , tandis que je me dirigeais vers le douar.

« J’ai pris la voie du lion à l’endroit où il a franchi la haie qui entoure le parc.

« Ma main ouverte ne couvrant qlie la moitié de ses pas, je l’ai jugé grand vieux lion.

« A une portée de fusil des tentes,' j’ai rencontré la dépouille de la brebis qu’il a enlevée celle nuit.

« Il ne restait aucun débris, aucun os, rien que la laine. Après son repas, le lion est allé boire dans la vallée des Sangliers.'

« Là , ayant remarqué le passage récent d’Amar, je me suis retiré, 'de peur de le gêner dans sa quête. «

Au même instant, le retour, de l’Enfant de Jacob me fut annoncé parta rumeur des montagnards qui attendaient au dehors les nouvelles.

En ouvrant ma tente, je le vis traverser fièrement les groupes , passant sur le corps de ceux qui étaient assis ou couchés sur son chemin, coudoyant sans les regarder ceux qui voulaient l’interroger.

Amar portait autour de sa tête', serrée par la corde nationale en poil de chameau, une branche de chêne à laquelle pendait une longue mèche de la crinière du lion.

Il commença par me présenter cet indice certain de la présence de l’ennemi; puis il me fit son rapport en ces termes :

« Je rencontre le lion se désaltérant au ravin que vous m’aviez recommandé d’explorer.

« Je remarque la place où il s’est reposé, et, partant de cet endroit , ‘je marche sur ses empreintes à travers la forêt incendiée l’an dernier.

« Au milieu d’une clairière bordant ce bois et un fourré épargné par le feu , je trouve un chêne sur lequel il a aiguisé ses griffes.

« Voici l’écorce détachée tout fraîchement du tronc, des laissées du matin non moins fraîches et une poignée de poils de sa crinière.

• En sortant de la clairière, le lion descend dans un ravin profond et escarpé; il en suit le lit quelque temps, puis il le traverse^ pour s’engager dans un bois inextricable, où je le crois endormi au pied d’un rocher. »

Je passai le reste de la journée occupé à préparer mes armes et à désirer que M. de Rodemburgh, absent, ne revînt pas. Je pressentais que l’affaire serait chaude, et la présence de cet officier m’eiU beaucoup inquiété.

Un peu avant le coucher du soleil, je m’acheminai vers la demeure du lion r en compagnie de mon fidèle Hamida , d’Amar et de Bil-Hacem , chargés, les deux premiers, de mes carabines, et le dernier, d’un jeune chevreau bâillonné avec soin et destiné à servir d’appât.

Je visitai, en passant , l’entrée du lion dans son repaire, afin de voir l’empreinte de ses pas. ,

Satisfait de ce que je venais de voir, quant à l’âge

et à la taille de l’animal, je cherchai une place convenable pour m’établir et l’attirer.

Ayant rencontré un espace vide d’environ quinze pas dans Je voisinage du rocher, au pied duquel le lion devait être , je pensai que je ne trouverais pas mieux.

Au moment où le chevreau était garrotté au pied d’un arbuste, et pendant que je prenais mes armes des mains de ceux qui les portaient, Amar se serra brusquement près de moi, et, le visage contracté par la peur, il me montra du doigt une tête énorme et à tous, crins qui nous observait à cent pas à peine. ‘ . .

Je m’empressai de renvoyer les Arabes et me plaçai sur le bord de la clairière, de façon à voir le lion quand il viendrait au chevreau, que j’eus soin de démuseler.

La pauvre bête, ne se croyant pas jen sûreté sous les canons de ma carabine, se mit à jeter les hauts cris et à tirer sur la corde qui la retenait de manière à la rompre.

Au bout de quelques minutes, elle cessa de crier et fit face au repaire du lion , tremblant comme la feuille et osant à peine me regarder de temps en temps comme pour me supplier d’être prêt à la détendre.

A ces symptômes de frayeur, je compris que le lion s’avançait vers nous.

Sondant du regard l’épaisseur du bois qui bordait la clairière, j’aperçus une masse de couleur fauve, immobile et d’une forme que les branches et le feuillage empêchaient de juger sûrement.

Bientôt les Arabes s’agitèrent, et le lion, sortant du massif, fit deux pas dans la clairière, où il s*arrêta pour nous regarder.

Ah! le bel aninal, cher lecteur, et combien il ressemblait peu à ceux dé sa race que vous avez pu voir dans les ménageries 1

Je le trouvai si beau , si noble , si majestueux, moi qui cependant en avais déjà tant vu, de ces rois de la beauté et de la noblesse, qu’après l’avoir ajusté entre les deux yeux ma carabine s’abaissa.

De son côté, le lion s’.étendit doucement sur l’herbe, sans doute pour attendre l’heure du dîner.

. A mon grand regret, l’appétit lui vint en regardant sa proie.

Il se leva comme un ressort et se prépara à l’attaque.

Comme il se trouvait de côté, j’ajustai au défaut de l’épaule ci lui envoyai deux balles, pan, jwrô, coup sur coup.

' Traversé de part en part, le lion tomba en poussant des rugissements déchirés; puis, en se tordant furieux sur la pente du ravin, il se précipita sans le savoir, sans le voir, dans un torrent, d’une hauteur de vingt pieds.

Mes Arabes, avertis parles deux coups de feu et les rugissements du lion, s’empressèrent d’accourir.

Le sang que l’arrimai avait laissé en abondance leur fil croire que tout était fini, et ils allèrent pousser sur les pitons avoisinant la clairière le cri de circonstance : Des mulets ! des mulets!

Tandis que ces braves gens demandaient à l’avance des moyens de transport, je m’avançais sur la voie de l’animal, qui, m’entendant lancer une pierre sous bois, me répondit par une menace terrible.

Le massif d’où partaient les rugissements du lion était si épais, qu’il m’était impossible de voir le pied des arbres à deux pas devant moi.

Au moment où je marquais l’entrée sanglante de l’animal, mes hommes revenaient avec quatre montagnards en armes.

Mon intention était d’attendre au lendemain pour trouver le lion mort ou vivant.

J’espérais beaucoup qu’il succomberait à ses blessures, et, dans tous les cas, je comptais sur le sang qu’il perdrait pendant la nuit pour le retrouver moins fort le jour suivant.

Enfin je regardais à bon droit comme une folie d’aller à lui à travers ce massif où l’œil le plus perçant ne pouvait pénétrer, surtout au moment où la nuit allait se faire.

Je représentai toutes ces choses aux Arabes qui m’entouraient ; mais ce fut en vain.

Ils me répondirent qu’ils iraient au lion sans moi, avec la certitude que le lion était mort.

Que de gens ont passé pour courageux en faisant comme ces Arabes ! Et cela parce qu’ils bravaient un danger inconnu.

. En effet, si, au moment où le lion se montrait à nous, quand nous étions tous réunis dans la clairière, je leur avais dis : « Restez ici, je vais revenir dans un quart d’heure. »

Si j’avais fait cela, ils m’auraient cru fou et se seraientsauvés à toutes jambes, de peur de se trouver sans moi en présence du lion.

Maintenant ils voulaient y aller seuls.

Quand je vis qu’il m’était impossible de persuader aux Arabes que le lion n’était pas mort, je marchai à leur tête, en leur assurant que bientôt ils sauraient à quoi s’en tenir.

M. de Rodemburgh, de retour de son excursion, arriva au moment où j’allais procéder à l’attaque.

J’eus beau le prier de se retirer, en l’assurant flu’il y aurait mort d’homme, tout ce que je pus obtenir de lui fut qu’il ne me suivrait que de loin.

En arrivant à l’entrée du lion dans le massif, un coup de feu partit derrière moi.

Le lion rugit sous bois et se précipite vers nous,

brisant tout ce qui lui faisait obstacle avec un bruit peu rassurant. ' -

« Vous voyez comme il est mort, dis-je aux Ara- • bes qui se serraient autour de moi; maintenant je vais voir ceux qui sont des hommes. »

Comme je finissais de parlçr, le lion débouchait furieux et s’arrêtait magnifique entre Amar, mon quêteur, et le groupe que nous formions.

Au moment où j’allais lui mettre une balle dans la tête, je fus aveuglé par la fusillade des Arabes qui m’entouraient. ,

Ce fut à peine si à travers la fumée je pus voir Amar faire feu, le lion bondir sur lui , briser, d’un coup de gueule, la carabine qu’il lui présentait pour se garantir, puis l’atteindre et le terrasser comme un brin de paille.

En deux sauts, je fus sur le lion, qui occupé à déchirer le pauvre homme, ne fit aucune attention à moi.

Ne pouvant frapper la tête du lion sans atteindre Amar, je cherchai le cœur et je fis feu.

Le lion lâcha instantanément sa vieliiqe, mais sans tomber sous le coup qui l’avait frappé. ^

Je visai le second coup à la tête : la capsule seule partit. Le lion, séparé de moi par la longueur de ma carabine, luttait de toute sa force contre la mort.

Les Arabes, comprenant tout le danger de ma

situation, vinrent tous avec un élan superbe, quoique leurs armes fussent vides, se grouper autour de moi.

Hamida se trouvant le plus rapproché, je lui jetai ma carabine vide et lui demandai le fusil qu’il avait mission de garder chargé.

Le malheureux avait fait feu avec les autres, nous livrant à la merci du lion.

Il me restait, pour toute défense, un poignard bon, il es] vrai, pour tuer un sanglier ou un ours, mais Insuffisant pour le lion ,' qui porte tant de balles.

Heureusement pour moi et mes compagnons, le lion n’avait plus le sentiment de notre présence, et bientôt il mourut sous nos yeux, au moment où M. de Rodemburgh nous apportait le secours de ses armes.

Le spectacle dont cet officier fut témoin est de ceux que non-seulement on n’oublie jamais, mais qui sont forcément toujours présents à la mémoire.

Aussi M.-de Rodemburgh me disait-il le soir de . ce jour, dans la tente, et un an plus tard àParis, où je le rencontrai : « Assez , monsieur Gérard, assez de ces duels à mort, dont nul, à moins de vous avoir servi de témoin, ne peut comprendre toutes les mauvaises chances. »

Mon pauvre Amar n’était pas mort; mais il était

couvert de blessures dont une seule eût suffi pour le tuer.

Un brancard fut fait sur-le-champ, et, après deux ou trois heures de souffrances atroces, le blessé put recevoir les premiers soins.

Le 27, je me rendis au bois pour faire enlever la dépouille du lion. Ensuite je fis mes adieux à Amar, que je laissai entre les mains d’un docteur arabe. Le même jour je retournai au jardin des lions. • .

Le surlendemain une lionne massacrait un troupeau de bœufs à deux portées de ma carabine.

Les plaintes entendues, justice ne §é fit pas .attendre..

Le 30 j’étais, à neuf heures du soir, en face de la lionne, à une distance de huit à dix pas. i

L’obscurité de la nuit et l’épaisseur de la forêt m’empêchant de viser juste, je lirai en pleine épaule, afin de mettre, du premier coup, l’animal hors d’état de revenir sur moi. . i

La chute de la lionne et la hauteur du bois ne m’ayant point permis d’envoyer une seconde balle, je me retirai prudemment, le bruit de ses rugissements couvrant le bruit de mes pas.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous étions de nouveau en présence.

Malgré une épaule cassée et la poitrine percée d’outre en outre, la lionne fit bonne contenance. *

LE TUEUft DE LIONS. .

Elle ne tomba qu’à la troisième balle, au moment où elle me chargeait. Ainsi finit cette campagne.

A peine arrivé à Gonstantine , j’appris la mort de mon brave Amar. .

Une nouvelle démarche pour mon projet de lionnerie.

Un mois après, je partais eu congé de convalescence.

Mon premier soin, en arrivant à Paris, fut de m’occuper de nouveau et très-sérieusement de mon ancien projet de lionnerie. Cette fois, M. le comte Edgar Ney, premier veneur, auquel j’en parlai, l’accueillit favorablement.

Un travail spécial m’ayant été demandé à ce sujet, j’eus l’honneur de le présenter moi-même à Sa Majesté l’Empereur. -

Une difficulté que je n’avais point pressentie surgit aux yeux du ministre, et arrêta malheureusement la réalisation de mon rêve.

Afin d’assurer l’existence des chasseurs qui , par suite de blessures graves, seraient mis hors de service , je demandais pour eux, soit une place aux invalides, soit une pension.

Ce cas n’ayant été prévu par aucune loi, ma demande fui rejetée. . ..

J'employai les loisirs que me laissait mon congé à écrire la Chasse aux lions:

Puis, à défaut de l’assistance que je ne pouvais définitivement obtenir et du successeur qui de son côté s’obstinait à rester sourd à mon appel réitéré,

je retournai à mon ancien poste.

xxvm.

Retour à Constantine. — Quand les chats n’y sont pas, etc....

A mon arrivée à Constantine, je fus accablé de toutes parts des plaintes que soulevait la gent léonine, qui s’ôtait effectivement assez mal comportée pendant mon année d’absence. Voici l’état sommaire des méfaits que l’on m’exposa.

Je passe sous silence les pertes en nature éprouvées par les tribus, et ne consigne ici que les victimes appartenant à l’espècehumaine.

Au commcncement de l’hiver, un marchand tunisien arrivait, en compagnie de sa moitié, â un endroit appelé Tifeeh, sur le territoire des Saderata (eerole de Constantine).

Il venait de s’engager dans le défilé qui aboutit à une ancienne ville romaine connue dans le pays

souffle nom de Memissa, lorsque la femme resta un peu en arrière de son mari. Celuirti arriva à la sortie du défilé, poussant devant lui les bêtes de somme chargées des marchandises qu’il colportait, puis il s’aperçut que son épouse avait disparu.

Il s’empressa de revenir sur, ses pas, et il ne tarda point à se trouver en présence d’un lion à tous crins dévorant la pauvre femme.

Le lion ne lit point attention à lui, et il put se retirer en paix et gagner un douar voisin avec ses bêtes.

Il eut beau faire pour engager les Saderata à venir avec lui sauver les restes de sa femme, ils prirent pour prétexte que la nuit les surprendrait dans le détilé; et ils rengagèrent à attendre le lendemain, lui promettait leur concours pour venger la mort . de l’infortunée.

A la pointe du jour, le marchand, armé de pied en cap, s’acheminait vers l’endroit où sa femme était tombée sous la dent du lion. '

Derrièrfe lùi venaient trente ou quarante hommes de la tribu.

Ilne restait de la femme que sa chevelure et ses vêtements en lambeaux.

Le marchand, désolé, pria les Saderata de lui indiquer le repaire du lion et de l’assister dans sa vengeance.

Une heure après, on arrivait aux abords du re-

paire, où le lion donnait en digérant son dîner de la veille.

Au premier hourra, il parut sur un rocher, s’étirant et bâillant à la barbe de tout le monde.

« Allons, à toi l’honneur du premier coup, dirent les Saderata au marchand ; avance encore un peu, et mets-lui une balle dans la tète; nous sommes là pour te secourir.

Le pauvre homme fit quelques pas, puis il abaissa ' son fusil vers le lion, et fit feu.

En un clin d’œil, il fut atteint, terrassé et écharpé au milieu des plaisanteries des Saderata, qui se hâtèrent de regagner le -douar pour partager la succession du couple tunisien.

Un mois après, les Chegatma, dont il est parlé dans lu Ghasse au lion , chassaient à leur manière ce même lion.

L’un d’eux, le voyant au pied de l’arbre sur lequel il était perché, lui envoya une balle. •

Le lion mesura la hauteur, et, la trouvant à sa convenance, il bondit contre le tronc de l’arbre, saisit le chasseur par le pan de son burnous, l’entraîna avec lui et le mit à l’état de charpie.

Dans les premiers jours du printemps, trois hommes de la môme tribu attendaient, sur des rochers inaccessibles, le lion, qui venait boire le matin à une source connue sous le nom à'Ain-Seïd, la source du lion.

A la pointe du jour, le lion vint, portant dans sa gueule une femme morte. Après l’avoir déposée près de la source, il lécha le sang qui coulait sur les pieds el les mains de la femme; puis il retourna sur ses pas. Une demi-heure après, il revint portant un Arabe qui donnait encore signe de vie ; au moment où le lion déposait le cadavre de l’homme à côté de celui de la femme, les Chegatma firent feu et le tuèrent sur place.

Quelques moments après, l’homme rendit le der- ' nier soupir.

Au mois de juin dernier, le£ Ouled-Mehboul, de la tribu des Seguia, rencontrèrent un lion dans la montagne de Ounk-ChérW ; le lion les ayant chargés, ils se couchèrent à terre coude à coude, et l’attendirent à bout portant. Malgré six coups de feu, dont plusieurs l’atteignirent, le lion fondit sur eux, blessa grièvement deux hommes et en saisit avec sa gueule un troisième, qu’il emporta, en le secouant , à une distance de mille mètres, où il fut trouvé mort.

Au mois de juillet, on a découvert les restes des cadavres d’un homme et d’une femme à un endroit appelé Foum-el-Hamia.

• Le lion , les ayant surpris la nuit , les avait dévorés tous les deux.

Pendant les derniers jours^ du même mois, des Arabes de la tribu des Ouled-Mehboul, ayant ren-

LE TUElfR DE LIONS.

contré dans le Zerazer une lionne accompagnée de deux lionceaux, se firent charger par elle, pendant que leurs compagnons enlevaient ses petits.

La lionne, étant revenue sur ses pas, s’attacha à ceux qui portaient sa progéniture, et les poursuivit jusque dans la plaine et sous leurs tentes.

Deux hommes furent saisis par elle : le premier en fut quitte pour un bras broyé et quelques coups de griffes ; le second fut tué.

La lionne ayant mis en fuite tous les habitants du douar en s’établissant devant la tente où étaient les lionceaux, on appela les Ouled-Sassi pour la tuer.

Le cheik Amar-ben-Taïeb accourut avec une quinzaine des siens.

Après avoir mis pied à terre , ils s’avancèrent de front et coude à coude vers la lionne, qui les char- \ gea en les apercevant.

Malgré la fusillade qui la reçut à bout portant, elle tomba sur ces braves gens et mourut au milieu d’eux , non sans avoir blessé encore trois hommes.

Il y a quelques jours seulement, un homme, je devrais dire une femme, attendait, à dix heures du soir, une jeune fille à laquelle il avait dopné rendezvous au pied du Jehel-Hanout pour l’enlever à ses parents.

En arrivant, elle dit à ce malheureux :

« Regarde ce qui me suit. »

Celui-ci, sans daigner s’occuper du sort de la jeune fille, l’abandonna lâchement, et elle fut dévorée par une lionne qui l’avait vue au sortir du douar et l’avait suivie jusque-là.

Une dernière campagne chez les Ouled-Sassi. — Un lion blessé dans son amour-propre, légende à 1 usage des jeunes filles coquettes. — Le lionceau et le bûcheron , fable.

Enfin j’entrai en campagne le 20 du mois d’octobre ; le 23, je fouillais la montagne des Ounk-Jemel, et, le soir du môme jour, je campais chez les Ouled- Sassi, entre El-Hanout et le Zcrazer.

Accueilli comme d’habilûde par mes hôtes, c’està-dire avec l’empressement le plus cordial, nous passâmes une partie de la nuit, Hamida et. moi, sous la tente du cheik, entourés d’une douzaine d’Arabes du douar, et causant lion , bien entendu, ce fonds inépuisable de toute conversation entre hommes, ce qui du reste me parut assez appétissant, je l’avoue, sevré que j’avais été,, pendant douze mois de séjôur en France, des histoires et des traditions pleines d’intérêt qu’a recueillies ici la crédulité populaire sur le compte du sei-' gneur à la grosse tête-, ce monarque mystérieux et terrible , ce bizarre assemblage de cruauté ,

LE TUEUR DE LIONS. 3i3

de magnanimité , de fantaisies capricieuses et d’audace. . • .

, Parmi les récits plus ou moins authentiques qui se succédèrent sans interruption ce soir-là, j’en citerai un qu’ Alexandre Dumas a consigné lui-même, il y a deux an?, dans son Mousquetaire , sous la dictée d’Hamida, mon spahi, la mémoire la plus fidèle que je sache, du moment qu’il s’agit de traditions, de ce genre. C’est une espèce de légende philosophique que je recommande aux méditations des jeunes tilles coquettes. Comme Alexandre Dumas a le talent d’embellir tout ce qu’on lui dicte , il me pardonnera de ne rien changer à un texte que, suivant sa louable habitude, et ainsi que vous allez être à même d’en juger, il a. coloré d’un vernis tout à fait poétique. - .

« Il y avait, nous dit le conteur, quelque cent années avant que je vinsse dans la tribu , il y avait, dans cette même tribu, une jeune fille fort dédair gneuse ; non pas qu’elle fût plus riche que les autres : son père n’avait que sa tente, son cheval et son fusil; mais elle était fort belle, . et de sa beauté venait son dédain.

* Un jour qu’elle allait couper du bois dans la forêt voisine, elle rencontra un lion. Elle n’avait pour toute arme qu’une petite hache, et elle eût eu, avec la hache, poignard, fusil et carabine, qu’elle n’eût pas été tentée de s’en servir, tant le lion était 194 n

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puissant, fier et majestueux. Elle se mit à trembler de tous ses membres, essayant de crier à l’aide, mais cherchant vainement la voix, et croyant que le lion allait lui faire signe de le suivre, pour la dévorer à son aise et dans quelque endroit de prédilection ; car les lions sont non-seulêment gastronomes , mais gourmets. Il ne leur suffit pas de se repaître, mais encore ils aiment à se repaître dans des conditions de sensualité qui satisfassent toutes les finesses de leur organisation.

« La jeune fille ’ deûieura donc tremblante , s’attendant à ce que le lion allait lui faire signe de le suivre, quand tout au contraire, à son grand étonnement, elle le vit s’approcher d’elle, lui sourire à sa façon , et lui faire la révérence à sa manière.

« Elle croisa les mains sur sa poitrine , et lui dit :

« Seigneur, que demandes-tu de ton humble « servante? ». * "

« Le lion lui répondit :

« Quand on est beile comme toi, Aïcha , on n’est « point servante, on est reine. »

« Aïcha fut à la fois réjouie de la douceur étrange qu’avait prise, en lui parlant, la voix de son interlocuteur, et étonnée en même temps que ce beau lion, qu’elle ne connaissait point et qu’elle croyait voir pour la première fois, sût son nom.

« Qui donc vous a appris comment je me nomme,

« mon seigneur? demanda la jeune fdle.

« — L’air, qui est amoureux de toi, et qui , après « avoir passé dans tes cheveux, en porte le parfum « aux roses, en disant : Aïcha! l’eau, qui est amou- « reuse de toi, et qui, après avoir baigné tes beaux « pieds, va arroser la mousse de ma caverne en di- « sant : Aïcha! l’oiseau, qui est jaloux de toi, et qni,

« depuis qu’il t’a entendue chanter, ne chante plus,

« et meurt de dépit en disant : Aichà! *

« La jeune fille rougit de plaisir, fit semblant de . tirer son haik sur son visage, et, en faisant semblant de le tirer, l’écarta, pour que le lion la vît mieux.

« Celui-ci, qui avait jusque-là hésité à s’approcher d’ Aïcha, fit alors quelques pas vers elle ; puis, comme il la voyait pâlir à son terrible voisinage :

« Qu’avez-vous , Aïcha ? » demanda-t-11 de sa voix à la fois la plus inquiète et la plus caressante.

« La jeune fille avait bien envie de répondre :

« J’ai peur de vous, mon seigneur. » • • •

« Mais elle n’osa point, et dit :

« Les Touaregs ne sont pas loin, et j’ai peur des « Touaregs. »

Le bon sourit à la manière des lions.

« Quand Aïcha est avec moi, dit-il, Aïcha ne doit « avoir peur de rien. '

« — Mais, dit Aïcha, je n’aurai pas toujours l’Iion-

« neur de votre compagnie. Il se. fait tard , et il y a « loin d’ici à la tente de mon père.

« — Je vous reconduirai,' » dit le lion.

« Ainsi prise au dépourvu, Âïcha accepta l’offre qui lui était faite.

« Le lion s’approcha d’elle, lui tendit sa crinière; la jeune fille y appuya sa main , ainsi qu’elle eût appuyé son bras au bras de son amoureux , et tous deux se mirent en route côte à côte, se dirigeant vers la tente du père d’Aïcha.

« En chemin, ils rencontrèrent des gazelles qui s’effarouchèrent, des hyènes qui se couchèrent, des hommes et des femmes qui se mirent à genoux. .

« Mais le lion dit aux gazelles : « FÎe fuyez pas ; » aux hyènes : «N’ayez pas peur; » aux hommes et aux femmes : « Relevez-vous; en faveur de cette « jpune fille, qui ,est ma bien-aimée, je ne vous fe- « rai aucun mal. »

« Et les gazelles cessèrent de fuir, les hyènes n’eurent plus peur, les hommes et les femmes se relevèrent, regardant avec étonnement ce lion et cette jeune fille, et se demandant dans leur idiome de gazelles, dans leur langage d’hyènes, avec leurs voix d’hommes et de femmes, si ce lion et cette jeune fille n’afiaient point en pèlerinage adorer à la Mecque le tombeau de Mahomet.

« Ils arrivèrent ainsi jusqu’au douar ; puis, quand il ne furent plus qu’à quelques pas de'la tente du

père d’Aïcha, qui était la première en entrant dans le village, le lion s’arrêta et demanda à la jeune fille, comme aurait pu le faire le galçml le mieux élevé, la permission de l’embrasser.

« La jeune fille tendit son visage , et le lion effleura de ses lèvres sanglantes les lèvres roses d’Aïcha.

« Puis il lui fit un signe d’adieu et s’assit, comme s’il voulait être sûr qu’il ne lui arriverait aucun accident en franchissant le court espace qui lui restait' * à parcourir. • .

. - « Pendant ce court trajet K la jeune fille se retourna deux ou trois fois et vit toujours le lion à la même place.

« Puis elle entra dans la tente de son père.

« Ah ! te voilà ! s’écria celui-ci ; j’étais bien in- « quiet, i ’ ••

« La jeune fille sourit

« Je' craignais que lu n’eusses fait quelque mau- « vaîse rencontre. »

« La jeune fille sourit encore.

« Mais te voilà, c’est une preuve que je me trom- « pais. . ! '

« — En effet, mon père , dit la jeune fille ; car,

« au lieu d’une mauvaise rencontre, j’en ai fait une « bonne. -

«. — Laquelle?

■. — J’ai rencontré un lion. » .

« Malgré l’impassibilité ordinaire aux Arabes, le père d’Àïcha pâJit.

« Un lion! s’écria -t-il et il ne t’a point décorée?

« — Au contraire, il m’a-fait des compliments sur « ma beauté, m’a offert de me reconduire et m’a « ramenée jusqu’ici. »

• L’Arabe crut que sa fille devenait folle.

« Impossible ! dit-il.

« — Comment, impossible ?

« ■— Sans doule. Comment veux-tu me faire « oroire qu’un lion soit capable d’une pareille galanterie? ' .

« — Voulez-vous vous en assurer?

« — De quelle façon ? ~

« — Venez jusqu’à la porte de votre tente, et vous « le verrez soit assis où je l’ai quitté, soit retournant « chez lui. .

« — Attends, que je prenne mon fusil.

« — Pourquoi faire? demanda l’orgueilleuse jeune « fille -, n’êtes-vous pas avec moi ?

« Et, tirant son père par son burnous, elle le conduisit à la porte de sa tente.

« Mais le lion n’était plus à l’endroit où elle l’ayait quitté. Elle regarda dans la direction par laquelle elle était venue : elle ne vit rien.

« Bon ! tu as fait un rêve, » dit l’Arabe en rentrant dans sa tente.

« Mon père, jé vous jure que je le vois encore, » dit la jeune fille.

« — Comment était-il ? \

« — Il pouvait avoir quatre pieds de haut et sept de long. • . •

« — Après ? .

« — Une crinière magnifique.

« — Après?

« — Des yeux jaunes et brillants comme de l’or.

« — Après?

« — Des dents d’ivoire» Seulement. .. »

« La jeune fille hésita.

« — Seulement?.... » répéta l’Arabe.

« La jeune fille baissa la voix. -

« Seulement, dit-elle, il sent mauvais de la bouche. »

, « Elle n’ëut pas plutôt achevé ces mots, qu’un rugissement terrible se fit entendre derrière la tente, puis un second à cinq cents pas à peu près, puis un troisième à un quart de lieue.

« Puis on n’entendit plus rien.

« Il n’y avait pas eu plus d’une minute d’intervalle entre chaque rugissement.

« Il était évident que le lion, qui avait, sans doute, désiré savoir ce que la jeune fille pensait de lui, avait fait un demi-cerCle, était venu écouter derrière la tente, et s’éloignait, horriblement mortifié d’avoir

été éclairé sur un inconvénient d’autant plus grave qu’on assure que ceux qui en sont atteints ne peuvent pas s’en apercevoir eux-mêmes.

« Un mois s’écoula san* que la jeune fille repen-. sât eu lion autrement que pour raconter son aventure à ses compagnes. Puis, au bout d’un mois, un jour, pour couper un fagot, elle retourna avec sa hache au même endroit.

« Le fagot coupé, mis en faisceau, lié, elle entendit un léger bruit derrière elle et se retourna.

« Le lion la regardait, assis à quatre pas d’elle.

« Bonjour, Aïcha, lui dit-il d’un ton sec.

« — Bonjour, mon seigneur, » lui répondit Aïcha d’une voix un peu tremblante; car elle se rappelait ce qu’elle avait dit de la fétidité de l’haleine de son protecteur, et il lui semblait encore entendre le triple rugissement qui avait suivi celte disgracieuse révélation. « Bonjour, mon seigneur; puis-je faire « quelque chose qui vous soit agréable?

« — Tu peux me rendre un service. -, * *•

« — Lequel ? . .

« — Approche-toi de moi, » ». , . ■

« Aïcha s’approcha, assez peu rassurée.

« Me voici.

« —t Bien ; maintenant, lève ta hache. »

« La jeune fille obéit.

« La hache est levée, dit-elle.

« — Bien, donne-m’en un coup sur la tête.

« — Mais, mon seigneur, vous n’y pensez pas....

« — Au contraire, j’y pense, et beaucoup même’, a — Mais, mon seigneur....

« — Frappe.

« — Cependant, mon seigneur....

« — Frappe, je t’en prie. • '

« — Fort ou doucement?

« — Le plus fort que tu pourras. •

« — Mais je vais vous faire mal « — Que t’importe?

« — Vous le"voulez?

« — Je le veux.»

« La jeune fille frappa en conscience, et la hache traça entre les yeux du lion une ligne sanglante.

« C’est depuis ce temps que les lions ont cette

ride verticale, visible surtout quand ils froncent les sourcils.

« Merci, Aïcha, » dit le lion^ ét en trois bonds il disparut à travers bois. . ■ •

• - « Tiens ! dit la jeune coquette un peu contra-

« riée à son tour, il ne me reconduit pas aujour- « d’hui. »

« Et ellejreprit te chemin du douar, où elle arriva sans accident.

« Il va sans dire que cette seconde histoire fit le pendant de la première; mais si savants que fussent les commentaires des plus habiles talebs du .

douar , l’intention du lion resta mystérieuse et cachée aux esprits les plus pénétrants.

« Un mois s'écoula encore.

« La jeune fille retourna au bois.

« Au moment où elle abattait les premières branches destinées à faire son fagot, un buisson s’ ouvrit devant elle , et le lion en sortit , non plus gracieux comme la première fois, non plus mélancolique comme la seconde, mais sombre et presque menaçant.

« La jeune fille fut tentée de fuir, mais le regard du lion cloua ses pieds à la terre.

, « Ce fut lui qui s’approcha d’Aïcha ; elle se fût laissée tomber si elle avait tenté de faire un pas.

« Regarde mon front, dit le lion.

« — Que mon seigneur se rappelle que c’est lui * qui m’a ordonné de lui donner un coup de hache.

« — Oui , et je f en ai remerciée. Ce n’est donc « point cela que je veux demander.

« — Que veut demander mon seigneur ?

*- — De regarder ma blessure.

« — Je la regarde. ...

« — Comment va-t-elle ?

« — A merveille, mon seigneur, et elle est presque ' « guérie.

« — Cela prouve Aïcha, dit le lion, que les bles- « sures que l’on fait au corps sont bien différentes « de celles que l’on fait à l’orgueil : les unes se cica-

« trisent au bout d’un temps plus ou moins long ; « les autres, jamais. »

« Cet axiome philosophique fut suivi d’un cri aigu et douloureux , puis on n’entendit plus rien.

« Le lion avait passé de l’amour platonique à l’amour charnel.

« Trois jours après , le père d’Aïcha , battant les environs pour tâcher de rencontrer quelque trace de sa fille , retrouva, près d’une large tache de sang, la hache dont elle se servait pour couper le bois. *

. « Mais d’Aïcha , ni lui ni personne n’en entendit plus jamais parler. »

A la suite de cette légende un peu lugubre, vint une fable non moins instructive, intitulée le Lionceau et le Bûcheron , que nous récita le plus jeune de nos hôtes, jaloux de payer son tribut à la conversation générale et d’abréger à sôn tour les longues heures de cette nuit d’attente.

•< Parmi les hôtes des monts Aurès, nous dit-il, vivait une lionne qui n’avait jamais eu de petits. La première fois quelle mit bas, elle donna le jour à un lionceau. Elle lui prodigua force caresses et cajoleries, et laissa à la nature le soin de développer en lui les qualités de sa race. S’il sortait de son repaire pour faire de courtes promenades dans la montagne, elle le rappelait aussitôt pour le combler de nouvelles caresses et lui répéter sans cesse cette

recommandation : « Mon enfant crains le fils de la « femme. »

« Peu à peu cependant notre enfant gâté prit des forces; ses membres grossirent, et sa crinière commença à poindre. « Maintenant , dit-il un jour à sa « mère , je me sens fort , je suis courageux , et le « fils de la femme ne m’inspire aucune crainte. « Je veux aller le chercher et me mesurer avec ■ lui. »

« La mère., effrayée , essaya d’abord de le détourner de ce projet ; mais rien n’y put faire. Ne pouvant vaincre l’obstination de son fils , ellé se contenta de lui renouveler ses recommandations de prudence, et elle le confia à la garde de Dieu.

« Notre lionceau s-’élança aussitôt hors du Tepaire et gagna résolûment la cime des montagnes.

« Il marcha assez longtemps sans rien rencontrer qui fût digne d’attirer son attention. Tout à coup, dans une forêt éloignée, il aperçut un taureau. Ses cornes menaçaient le ciel ; de ses yeux jaillissaient des étincelles ; avec sa queue il fouettait ses flancs, et ses pieds arrachaient la terre pour la rejeter au loin. Le lionceau s’arrêta. « Voilà, se dit-il, un ani- « mal dont l’extérieur menaçant correspond au « signalement que l’on m’a donné du fils de la « femme ; c’est bien là mon ennemi, allons le trou- « ver.

« Il assura sa démarche le mieux qu’il put et

s’avança vers le taureau. « C’est bien toi, lui dit— « il avec emphase, qui es le fils de la femme ?

« — Mon ami, lu es fou, lui répond le taureau : « le courage dont est doué le fils de la femme, Dieu « ne l’a donné qu’à lui seul. Sais-tu comment il « nous traite , moi et ceux de ma race ? Il nous « prend, nous passe un joug sur la tête et nous uti— « lise à ses besoins. Si nous essayons d’être pares- « seux ou récalcitrants, l’aiguillon est là pour nous « stimuler et nous corriger. Enfin, lorsque nous « sommes harassés de fatigue et que nous ne pou- « vons plus lui fournir de travail , comme récom- « pensé de nos services -, la hache nous -attend. Le « fils de la femme nous égorge; fi dépèce notre « viande et en fait sa nourriiure. »

« Le lionceau écouta en silence les paroles du taureau; il réfléchit un instant; puis il reprit sa route. Il avait bien l’âme un peu bouleversée , mais néanmoins il se proposait toujours d’aller trouver son ennemi, fallût-il pour cela remuer ciel et terre.

« Il marcha quelque temps , et se trouva tout à coup en face d’un chameau qui se délectait à paître du chih. « Pour le coup , se dit le lionceau , voilà « bien le fils de la femme ; c’est ma bonne étoile

« qui me l’amène Eh! mon brave, » lui dit-il

en s’avançant vers lui, « n’est-ce pas toi qui es le fils « de la femme ?»

ma

« Le chameau fut pris d’un accès de fou rire : « Tu n’y es pas, mon ami, lui dit— il, tu n’y es pas ; « mais, au fait, que lui veux-tu donc , au fils de la « femme? Pais y bien attention, quelle que soit ta « valeur , tu ne peux pas approcher de lui. Es-tu « capable de me lier les genoux, de me faire cou- « cher pour mieux me mettre à ta portée, d’assujet- « tir un bât sur mon dos, et, après y avoir entassé • fardeau sür fardeau , de te placer toi-mêmè par- « dessus le tout? Non, n’est-ce pas? eh bien! c’est « là ce que fait-tous les jours le fils de la femme. « S’il lui prenait en outre envie de m’égorger, je « serais sans défense aucune. Voilà, mon cher, les « procédés du fils de la femme. Si tu es encore dé- « sireux de faire sa connaissance, tu n’as qu’à. con-^ « tinuerta route.

« — Tu es un poltron, mon ami, » lui répondit le lionceau d’un ton qu’il essayait de rendre dédaigueux, « tes paroles et celles de ce taureau que «j’ai rencontré là-bas me sont entrées par une « oreille et elles sont sorties par l’autre. Elles ne « diminuent en rien mon désir de me trouver face « à face avec mon ennemi : donc je continue ma « route. »

« Il cheminait depuis un instant, lorsqu’il aperçut un cheval qui bondissait dans une prairie. « Cette « fois, se dit notre évaporé, c’est bien là celui que «je cherche. Ho! hé! » cria -t- il d’assez loin;

« c’est bien toi , n’est-ce pas , qui es le fils de la « femme?

« — C’est à moi que tu t’adresses ? demanda le « cheval.

a A qui veux-tu donc que ce soit ?

« Dans ce cas porte ailleurs tes plaisanteries ; « laisse-moi me rouler tranquillement sur l’herbe,

« et ne viens pas troubler ma gaieté Moi, le fils

« de la femme ! continua-t-il allons donc ! il

« viendra bien assez tôt pour me saisir, me mettre « une selle sur le dos et un mors de fer dans la « bouche. ‘

« — Vraiment? dit le lionceau.

« — Cela t’étonne ? reprend le cheval ; ce serait « peu, mon ami, si, montant ensuite sur mon dos, « il ne me labourait les chairs avec de longs épe- « rons et ne faisait ruisseler le sang sur mes « flânes. »

« Le lionceau fut atterré et une sueur froide parcourut tous ses membres. Il craignit celte fois de s’être trop avancé ; mais il ne lui semblait pas possible de reculer. Il reprit donc sa route, en proie à scs réflexions.

« Il se trouva tout à coup dans une forêt , et il aperçut devant lui un bûcheron. « Il est impossible, « pensa-t-il, que ce soit là le fils de la femme, qui, « d’après tout ce qu’on m’en a dit, doit être un véri- * table phénomène. C’est égal, j’interrogerai cet

« être chétif et mesquin ; il pourrait bien m’aider à « découvrir celui que je cherche. . . . Dieu t’assiste, ■ mon ami, » dit-il au bûcheron en s’approchant de lui ; « depuis longtemps déjà je suis à la recherche « du fils de la femme ; est-ce que tu ne pourrais pas « m’aider à le découvrir?

« — Mon Dieu, mon seigneur, c’est chose facile, » lui répond le bûcheron ; « je vôis aller vous le cher- « cher; mais auparavant ayez la bonté de me don- « ner un coup de main, vous me paraissez assez « robuste rmettez, s’il vous plaît, votre patte dans la « fente de ce tronc d’arbre, pour qu’il ne se referme « pas pendant mon absence. »

« Le lion fait ce qu’on lui demande y le bûcheron retire lé coin qui tenait écartées les deux moitiés du tronc; celui-ci se resserre subitement et étreint notre animal mieux que n’eût fait un étau de forgeron. Il essaye de retirer sa patte, mais tous ses efforts restent vains. Le bûcheron part aussitôt, coupe une dizaine de triques bien noueuses et revient en courant : il empoigne notre lionceau par la queue et lui administre une bastonnade telle qu’il lui broie les os et lui rend le dos aussi mou que te ventre. Il le lâche enfin et le laisse partir en l’engageant à donner à ses connaissances des nouvelles du fils de

la femme.

« Notre lionceau ,> à moitié mort, reprit clopinclopant le chemin de son antre. Lorsque sa mère le

vit dans ce piteux état, elle se reprocha amèrement sa faiblesse; elle le fit placer dans le fond de sa chambre et se mit à le lécher et à le soigner de son mieux. « Tu le vois, mon fils, lui dit-elle, mes re- « commandations n’étaient pas inutiles , tu as cer- « tainement rencontré aujourd’hui le fils de la « femme. »

« Le lionceau raconta à sa mère ce qui lui était arrivé.

* Reste ici tranquille et console-toi , lui dit sa « mère. Je vais réunir les contingents de nos moti- « tagnes ; je les conduirai à la forêt, et nous te ven- « gérons, sois-en certain. »

« Elle partit en effet, et réunit tous les lions de la montagne ; puis elle revint vers sa demeure , et montrant à son fils ce formidable escadron :•

« Penses-tu, lui dit-elle, que ceux-ci soient ca- « pables de te venger ?

« — Oui, certes, répondit le lionceau ; mais j’au- « rais beaucoup plus de plaisir à me venger moi- « môme.

« — Lève-toi, dans ce cas, lui dit la lionne exal- « tée, et précède-nous. »

« Celte bande terrible se mit en marche et arriva en rugissant près du bûcheron. « Je suis perdu, » se dit celui-ci en voyant les lions ; « c’est aujourd’hui mon dernier jour. » Il regarde autour de lui , se

cramponne à l’arbre le plus élevé , et grimpe au sommet.

« Arrivés au pied de l’arbre, les lions ne savaient comment déloger notre homme. * Je vais vous inet diquer un moyen, » leur dit le lionceau : « je res- « terai au pied de l’arbrè et vous ferai la courte « échelle ; vous vous échafauderez sur mon dos « jusqu’à ce que vous ayez atteint notre ennemi ;

« puis vous me le livrerez ; c’est moi qui en aurai « soin. »

« L’avis fut trouvé bon, et une pyramide de lions se forma le long de l’arbre. Le dernier allait atteindre le bûcheron , lorsque celui-ci s’écria : « De grâce,

« passez-moi donc un bâton pour caresser les côtes « de celui qui est en bas. »

« Le son de cette voix et l’idée du bâton effrayent à un tel point notre lionceau, qu’il se dérobe brusquement de dessous la pyramide pour se sauver à toutes jambes. Tous les lions dégringolent avec une telle rapidité, que ceux qui ne se tuent pas se meurtrissent au moins considérablement. Le bûcheron descend précipitamment, achève les blessés et leur enlève la peau ; puis , chargé de ces superbes ' trophées , il rentre a son douar en chantant victoire. »

La lionne d’El-Hanout et la mouche du coche.

Cependant l’Arabe avait fini de parler, et les premières lueurs du jour naissant pénétraient déjà sous la tente.

Je pris mes armes et, serrant la main à mon hôte qui nous souhaita bonne chance, je me dirigeai, accompagné d’Hamida , sur le sommet du Zérazer, où il avait été convenu, la veille au soir, que j’attendrais le signal convenu.

Ce signal était un feu.

A midi, une fumée blanche m’apparut sur la crête d’El-Hanout; à une heure, je mettais pied à terre au bas de cette montagne, où m’attendaient trente hommes des Ouled-Sassi.

Après avoir escaladé huit cents mètres de rochers à pic, j’arrivai au point culminant, et l’homme qui avait aperçu la lionne me montra son repaire à deux cents pas au-dessous de moi.

Un défilé large de quatre à cinq mètres aboutissait du repaire au col où je me trouvais.

Des deux côtés c’étaient des rochers taillés à pic et infranchissables.

En se levant , la lionne devait charger ceux qui

réveilleraient, ou suivre ce défilé et venir passer à mes pieds.

Avec d’autres hommes que les Ouled-Sassi et môme avec eux, s’il s’était agi d’un lion , j’aurais préféré marcher droit au repaire.

Mais je connaissais mes gens et ma hôte, et j’étais sûr qu’en marchant sur elle à rangs serrés, le fusil à l’épaule , sans faire feu et sans la mettre en colère par des cris hors de propos, j’étais sûr, disje, que tout se passerait bien.

Je m’établis avec Hamida sur un rocher de cinq à six pieds de haut qui dominait le passage indiqué, et je fis signe aux Ouled-Sassi d’avancer.

- Le repaire était tout bonnement une anfractuosité de rochers dans laquelle poussaient quelques genévriers rabougris.

Divisés en deux groupes serrés, mes trente hommes arrivèrent droit sur la lionne, qui se posa sur son séant quand ils furent à cinquante pas d’elle.

Là, ils mirent genou à terre, et, le fusil à l’épaule, ils l'engagèrent doucement, poliment à se lever, pour voir ce qui se passait de l’autre côté de la montagne.

Mais la lionne leur montrait les dents et ne bougeait pas; ce que voyant, un homme mit le feu aux herbes sèches qui couvraient le sol, et, le Vent aidant, la lionne se vit obligée de quitter sa place.

Elle se leva doucement et se mit à gravir la rampe qui aboutissait au poste que j’occupais.

Elle s’arrêta vingt fois pour regarder en arrière, et, en arrivant au col, elle s’assit à sept ou huit pas de moi, me contemplant d’un assez mauvais œil et ayant l’air de mesurer la hauteur du rocher, qui, pour elle, n’était rien moins qu’inaccessible.

Me trouvant mal assis pour faire feu, je me levai.

Elle se leva aussi, mais sans faire un pas.

J’ajustai entre l’œil et l’oreille; mais, au moment où je pressais doucement la détente , une mouche vint se poser entre le point de mire et le guidon, allant de çà et de là, et me rappelant involontairement la mouche du coche.

Deux fois je secouai les canons de ma carabine sans que l’insecte voulût s’envoler.

Cependant la lionne était toujours là immobile, la tête haute et ses yeux fixés sur mes yeux.

De peur de me tromper en tirant à la tête, je visai au défaut de l’épaule et je fis feu.

Au moment où la lionne se pliait en rugissant et sans tomber encore, mon point de mire se trouvant libre, je mis la seconde balle dans l’oreille, et elle tomba foudroyée.

Ainsi mourut la lionne d’El-Hanout, que je fis partir le soir même pour Constantine. Ce fut ma dernière victime.

Le lendemain, je campais à Foum-el-Hamma; je

faisais fouiller le Fed-Joudj , le Gouriret , et brûler les roseaux de Timerguenin , mais le tout sans résultat aucun.

Le temps devint bientôt si mauvais qu’il me fut impossible de tenir plus longtemps la campagne.

Tels sont les faits principaux qui se sont accomplis avec un rare bonheur pendant celte période des dix premières années de ma vie de chasseur. De peur de fatiguer le lecteur par des répétitions fastidieuses, j’ai passé sous silence la mort de plusieurs jeunes lions et panthères tués sans incidents dignes de remarque.

Et maintenant, qu’après tant d’efforts et de fatigues couronnés, comme on a pu le voir, par quelques succès, je vais, poursuivant mon but, reprendre encore une fois cette carabine que, trop lourde aujourd’hui pour mon bras, j’ai vainement cherché à confier à un confrère plus valide. Puissent Dieu et saint Hubert, ami lecteur, vous avoir, ainsi que moi, en leur sainte et digne garde !

Post-Scriptum.

Tout ce qui a trait au lion trouve naturellement sa place ici.

J’ai cru qu’il ne serait pas sans intérêt pour la

plupart- de mes lecteurs de connaître les idées des Arabes sur le lion. •

C’est pourquoi, à ma prière , M. Cherbonneau , professeur de langue arabe à la chaire de Constantine, a bien voulu traduire ces deux chapitres de Dameïri et de Kazoulni, les seuls qui aient écrit l’histoire des animaux.

Jules Gérard.

Observations sur le lion, tirées de l’ouvrage de DameYri, intitulé Haiiet et Haïawane.

Description des animaux.

Dameïri , qui vivait au vin* siècle de l’hégire, a composé une histoire des animaux en deux gros volumes in-4°.

La méthode suivie par cet auteur ne ressemble en rien à celle qu’ont adoptée les naturalistes de l’Europe moderne ; car les notices sont placées tout simplement par ordre alphabétique et entremêlées de digressions sans nombre, dont on ne saisit pas toujours l’à-propos. C’est la monographie du lion qui commence l’ouvrage après l’invocation au prophète, préface sacramentelle de tous les livres musulmans. Voici comment s’explique Dameïri :

Les Arabes désignent le lion par le nom générique d eaçade, plus ouçoude; c’est le terme classique qu’on trouve dans le Coran , dans les recueils de poésies, dans les histoires naturelles et dans les fables de Lokman le Sage.

Le dialecte algérien a adopté l’expression sseid , plus ssiouda , avec un s emphatique que nous représentons par deux ss. La lionne s’appelle louba, le lionceau chebel , dans les discours écrits, on se sert de cinq cents mots, la plupart adjectifs , pour qualifier le sultan des animaux. Ces mots sont autant d’épithètes choisies par les écrivains pour exprimer ses qualités morales ou physiques , ses habitudes et ses défauts. Je ne cjterai ici que les plus usitées: El-ta’adje, le couronné; — Djahdeb , le trapu; — El-hdreth , le dépisteur; — Er-ribâle , le rapace; — Ez-zoufar y le héros; — Es-saboue , la bête féroce par excellence; — Es-saab, l’altier; — Ed-dhorgâme , le vaillant; — Ed-dhigrème , le mordeur; — El-tirar, l’agile; — El-ambess, le redoutable; — Elgad-hanfar, le fort; — El-haraiça, le déchireur; — El-kaçoura,\e reclus; — El-kahar, l’impétueux; — El-ldils, le vigoureux; — El-metanène , l’intrépide; — El nehhdbe, le chasseur; — £7mofarrasse , le dévoreur; — El-ouerd , le fauve; — Aboul-abtâle , le père des héros; — Abou' zzafrâne , l’animal roux; — Aboul-akriass , le monçtre qui vit dans des antres; — Abou-achebdle, le père des jeu-

nés chasseurs (lionceaux); — Abou’l-abdsse, l’animal au front imposant; -r- Abov’l-hafss, le monstre dévorant ; — Abou'l-harts , l’animal qui laboure la terre de ses ongles. Le grammairien Ali-Ben-Kacem-ben-Djaafar trouva moyen d’ajouter cent noms ou surnoms à la liste dont nous avons parlé : ceia prouve évidemment la richesse de la langue arabe. -

, r Li bonne ne produit qu’un petit à chaque portée. Le lionceau naît informe ( lahma , un morceau de chair presque inarticulé); il reste trois jours sans vie et sans mouvement. Le quatrième jour, le mâle s’approche et soufflé sur lui jusqu’à ce qu’il commence à respirer; puis, lorsqu’il a remué et allongé ses membres, la mère lui tend ses mamel- •îes; mais il n’ouvre les yeux qu’après sept jours. L’allaitement ne dure que six mois, au bout desquels le lion et la lionne mènent à la chasse le jeune nourrisson et lui apprennent déjà à déchirer

' une proie. , , ‘ \ .

'• On prétend généralement qu’il n’y a pas dans la création un animal plus capable que le lion de supporter la faim et la soif. Quand il sent trop vivement l’aiguillon de la faim , U devient cruel, et impitoyable; mais aussitôt qu’il est repu, son caractère s’adoucit. Il préfère la chair des animaux vivants, de ceux surtout qu’il vient d’égorger; il dédaigne les cadavres, et il aime mieux chasser une nouvelle

proie que de retourner aux restes de la première.

Il lui répugne de se désaltérer dans l’eau où un chien a bu. -> * .. . .

Des observateurs ont remarqué qu’il avait peur du chant du coq et du son que rend une tasse lorsqu'on la frappe.

Il fuit devant léchât, et la vue d’un feu allumé lui cause un sentiment de frayeur.

Le lion a une telle opinion de sa force et de sa . supériorité, qu’il ne fréquente aucun des autres , ‘animaux.. - V J .

Son tempérament est excessivement chaud, il a continuellement la fièvre. f

Le lion vit longtemps; la perte des dents est chez lui le signe de la vieillesse. ^

S’il faut en croire les historiens, le lion était d’un naturel si doux au temps de Notre-Seigneur Jésus (Aïra), qu’il paissait en pleine paix avec le chameau et les autres quadrupèdes. ' ^

Nos livres de hadits ou traditions mohammédiennes sont remplis de réflexions sur ce glorieux animal. * - V \

En voici trois que je choisis au hasard : ‘

« Quand le lion rugit, il dit : la Rabbi, ma teçal- \ lot-ni à la elledi ifaal el Khair çallot ni à la ed-ddbème, ce qui signifie : Seigneur, ne faites pas tomber sous mes coups l’ homme de bien, donnez-moi de la . force seulement contre les méchants. »

Ali-ben-Ali-Thâleb, cousin du Prophète , adressait aux vrais croyants cette recommandation :

« Lorsque vous traverserez un pays infesté de lions, vous vous mettrez à l’abri du danger en invoquant Daniel et sa fosse. »

Lorsque Noé planta la vigne , Iblis s’approcha de 'l’arbuste et le dessécha de son souffle; comme le patriarche sè laissait aller au désespoir, Iblis reparut et lui dit « Si tu veux que ta vigne reverdisse, prends sept animaux, égorge-les et arrose-la avec leur sang. »

Profitant du conseil, Noé immola un lion, un ours, un tigre, un chien, un renard, une pie et un coq; puis il versa le sang de ces victimes sur le plant qui ne produisait auparavant qu’une espèce de raisin. L’année suivante , cette vigne donna sept * - sortes de raisin, ou plutôt un raisin qui renfermait sept vertus différentes : c’est ce qui explique pourquoi l’homme qui s’enivre devient courageux, fort, ' colère, hargneux, rusé, bavard et criard.

Les propriétés du lion sont nombreuses. Beaucoup d’Arabes ont réfléchi et expérimenté sur ce sujet. Lorsque Noé fit entrer dans l’arche , disentils, une couple de chaque bôte, ses compagnons ainsi que les membres de sa famille lui dirent ;

« Quelle sécurité peut-il y avoir pour nous et pour les animaux, tant que le lion habitera avec nous dans cet étroit bâtiment ? »

Le patriarche se mit en prière et implora le Seigneur. Aussitôt la fièvre descendit du ciel et s’empara du roi des animaux, afin que la tranquillité d’esprit fût rendue aux habitants de l’arche. Il n’y a pas d’autre explication pour l’origine de la fièvre en ce monde.

Mais il y avait dans le vaisseau un ennemi non moins nuisible : c’était la souris. Les compagnons de Noé lui firent remarquer qu’il leur serait impossible de conserver intacts leurs effets et leurs provisions. Après une nouvelle prière adressée au Tout- Puissant par le patriarche , le lion éternua , et il sortit un chat de ses naseaux. C’est depuis ce moment que la souris est devenue si craintive, et qu’elle a contracté l’habitude de se cacher dans les trous.

Les médecins ont fait avec la chair, la peau, le poil, la graisse et le fiel du lion, des expériences qu’il est utile de citer.

Voici celles dont les résultats sont les plus connus. On lit dans l’ouvrage d’Abd-el-Mekk, intitulé Description des propriétés des animaux : « Celui qui enduit son corps avec de la graisse de lion voit fuir devant lui toutes les bêtes féroces. »

Pour guérir un jeune enfant du mal caduc, il faut lui suspendre au cou un morceau de peau de lion, cuir et poil, jusqu’à l’âge de puberté. Après ce moment, la recette n’aurait plus d’action.

Veut-on préserver un endroit de l’approche des animaux carnassiers, il suffit d’y brûler des poils de lion.

Une personne frappée d’hémiplégie, ou paralysie de la moitié du corps, devra prendre comme remède de la chair de lion.

En mettant un morceau de peau de lion dans un coffre, on réussit à préserver les effets contre toute espèce de vermine, excepté les mites.

Quand vous souffrez des dents, portez sur vous une dent de lion, et le mal disparaîtra.

Il y a un remède infaillible contre les engelures, c’est de se frotter les pieds et les mains avec de la graisse de lion.

L’onguent fait avec de la graisse de lion détruit les insectes parasites qui s’attachent au corps de l’homme.

Enfin, si l’on veut se mettre à l’abri des tromperies et des artifices d’autrui, il suffit de porter constamment avec soi une queue de lion.

Abd-el-Mekk prétend aussi que le rugissement du sultan des animaux fait mourir le crocodile. . . *

J’ai lu dans les écrits d’Hormouz (Kermès), qu’en ayant la précaution de s’asseoir sur une peau de lion , on peut se guérir des ankylosés ; que si l’on veut imposer aux hommes et se faire respecter des princes , il faut prendre de la graisse provenant du

front de ce superbe animal, la faire fondre dans de l’eau de rose et s’en frotter la figure,

El-Tabari mentionne d’autres recettes assez curieuses, comme on peut le voir : Pour guérir les écrouelles , et généralement toutes les maladies scrofuleuses, il faut appliquer sur les ulcères un emplâtre composé de fiel de lion fondu avec du miel. Les procédés les plus efficaces pour faire passer les dartres consistent à se frotter la peau avec du crottin de lion séché au soleil et réduit en poudre. On se guérii facilement des inflammations d’intestins en avalant tout chaud le breuvage dont voici la composition r de la chair de lion saupoudrée de nitre, séchée au soleil, puis pulvérisée au pilon, avec du sarrik ou blé rôti , et infusée dans l’eau bouillante.

' C’est le même auteur qui a dit que, si on jetait de la poudre de crottin de lion dans le verre d’un buveur, son penchant pour l’ivresse ne connaîtrait plus de bornes.

II y a des adages suivant lesquels on dit : « Plus courageux que le lion, plus généreux que le lion, plus puant que le lion. »

L’image du lion joue un rôle important dans les rêves et donne lieu à des présages que les nécromanciens n’ont pas négligé d’interpréter.

Il est de mon devoir de terminer ce chapitre par la nomenclature des avis, des conjectures et des

prédictions que l’on peut tirer des songes qui ont pour objet l’apparition favorable ou menaçante du sultan des animaux.

Mais je ne suivrai pas d’autre ordre que celui de mes lectures.

Si vous voyez un lion en songe, cela prouve deux choses : ou que la terre sera dominée par un tyran puissant et implacable, ou que la mort est proche.

Quand un malade rêve qu’un lion fuit devant lui,

soyez sûr que c’est la maladie qui va le quitter.

Lorsque, en rêve, vous vous êtes senti terrassé par un lion, il est immanquable que vous aurez la lièvre.

Celui qui, pendant les hallucinations du sommeil, arrache au lion des poils , des os ou de la chair , doit obtenir du roi ou ravir à l’ennemi des trésors.

Si l’apparition de l'animal vous cause une terreur panique, c’est signe qu’il vous arrivera un grand malheur.

Se voir couché côte à côle avec un lion , indique que l’on n’a rien à craindre de son ennemi.

Quand l’animal semble s’élancer sur un groupe d’hommes, il faut en conclure que le roi opprimera ses sujets.

Manger en rêve une tête de lion , présage qu’on deviendra le chef de l’Etat.

Chasser et chercher pâture en compagnie d’un lion veut dire qu’on sera appelé au ministère (vizirat).

Une femme enceinte , qui aurait rêvé qu’elle tenait un lion sur ses genoux , accouchera pour sûr d’un garçon.

L’esclave qui s’est vu, pendant son sommeil, exterminant un lion , doit voir là le présage de son affranchissement.

Frottez-vous le corps avec un onguent composé de graisse de lion , et non-seulement vous acquerrez une audace singulière, mais encore les lions fuiront à voire approche.

, Quand vous voudrez vous donner un air rébarbatif, vous n’aurez qu’à vous huiler la figure avec de la graisse de lion fondue dans de l’eau de rose; mais il est indispensable de choisir celle qui se forme à la partie du front qui sépare les yeux.

On voit des gens se guérir de l’hémiplégie, ou paralysie partielle , en mangeant de la chair de cet animal. C’est aussi une nourriture qui fortifie les tempéraments délicats.

Le sang du roi de la création n’a pas moins de vertu que les autres parties de son corps. C’est un remède topique contre les chancres; préparé avec de la coloquinte et délayé sur la peau, il ne laisse pas de faire disparaître la lèpre blanche (e/ barass ).

Gardez-vous de laisser boire après le lion, dans une eau dormante, le menu bétail et même les bêtes de somme; vous les verriez maigrir à vue d’œil et finir par crever.

Le bruit d’un tambour en peau de lion rend les chevaux malades.

Cependant celte même peau a des propriétés étonnantes. J’ai ouï dire que si, le jour où la fièvre quarte vous prend, vous vous couchez sur une peau de lion, le corps enseveli dans des couvertures bien chaudes, la transpiration ramène le calme dans le sang.

La manière infaillible de combattre l’usage du vin chez les personnes adonnées à l’ivrognerie consiste à leur faire absorber une tasse de cette liqueur dans laquelle on aurait jeté une pincée d’excréments de lion. ^

Les Arabes ajoutent une grande confiance aux amulettes dans la composition desquelles il entre , soit des poils, soit des ongles, soit des dents de l’animal que nous venons de décrire.

Extrait du livre de Kazouïni» intitulé Adjaïb el llakhloukat.

Merveilles de la création. — Monographie du lion.

Le lion est le plus fort , le plus audacieux et le plus redoutable de tous les animaux ; il n’existe pas dans la création entière un être qui présente un

aspect plus terrible. Dieu lui a donné en partage une tête énorme, une face arrondie, des mâchoires larges, des ongles aussi aigus que ses dents; des avant-bras musculeux, un poitrail développé et un train de derrière dégagé. Sa voix est d’une puissance étonnante.

Nul animal ne lui peut résister ni l’attaquer en face.

On prétend qu’il ne mange jamais de la chasse des autres bêtes féroces. Quand il tombe sur une proie, il en dévore le cœur et abandonne le reste.

Il est trop noble et trop fier pour revenir apaiser sa faim sur une victime de la veille. . *

Il aime également le chant de l’homme et le son des instruments de musique.

La nuit, s’il aperçoit une lumière, il marche tout droit vers l’endroit où elle brille.

Alors sa colère semble s’apaiser et ses mouvements deviennent moins brusques.

On a remarqué qu’il ne fait aucun mal aux personnes qui s’humilient et se prosternent devant lui.

Aussitôt qu’il est repu de chair, il va chercher du sel comme pour faciliter sa digestion.

Il y en a qui affirment que, lorsqu’il se sent malade, il mange un singe pour se guérir.

be lion a toujours la fièvre; c’est pour cela que

les Arabes désignent les üèvrespar les mois da-elaçad , le mal du lion.

Lorsque cet animal a la patte traversée par une flèche, il mange du glaïeul (es saad) pour faire tomber le projectile de sa blessure; mais il est le seul auquel ce remède réussisse^.

Souvent une écorchure ou un ulcère causent sa mort, tant il lui est difficile de chasser les mouches qui s’y attachent et y portent le germe de la corruption.

La vue d’un coq blanc, le bruit d’une tasse que l’on frappe sont capables de faire sauver le lion.

Son rugissement a quelque chose de si épouvantable qu’il met en fuite tous les animaux, excepté l’àne, dont la frayeur paralyse les membres.

Mais, en chasse, il prend la précaution de retenir sa voix.

Avant de mettre bas , la lionne choisit un terrain humide, de peur que les fourmis ne fassent mourir ses petits en s’introduisant dans leurs organes.

Quelquefois les lionceaux écorchent les mamelles de leur mère à coups d’ongles, ce qui détermine chez elle une maladie grave, dont le lion ne la guérit qu’en lui faisant manger des caméléons.

Ce qui est vraiment digne de remarque, c’est qu’en allant giboyer loin de ses petits, la lionne a la prudence d’effacer la trace de ses pas, afin d’empêcher qu’on ne reconnaisse la direction de son repaire.

3kS LE TUEUR DE LIONS.

Yoici comment le lion aguerrit son petit dans les courses qu’ils font ensemble :

Si le jeune animal tressaille en entendant une voix ou un cri , il l’attire et lui décharge dans l’oreille un tonnerre de rugissements.

Nulle bête dans la nature n’exhale de sa gueule une odeur aussi fétide que le lion.

Dans l’obscurité , ses yeux font l’effet de deux charbons ardents.

Sous ce rapport, il ressemble au tigre, au chat et à la vipère.

Il perd son courage en présence d’une outre gonflée.

S’il faut en croire certains récits, il y a des lions qui s’approchent la nuit jusqu’au bord de la mer ou d’un fleuve et vont guetter les matelots , après s’être lapis, Je ventre à terre et les yeux presque fermés, derrière un rocher ou un arbre servant à fixer les amarres des embarcations.

Gomme la pêche commence avant le jour, il faut nécessairement qu’un homme descende à terre et vienne dans l’obscurité détacher les cordages : c’est alors qu’ils s’élancent sur lui et le dévorent.

Propriétés et usages des différentes parties de cet animal.

Pour guérir un membre affecté d’un tremblement nerveux, il suffit de le frictionner avec un

onguent composé de cervelle de lion et d’huile rance.

Si vous voulez épargner à un enfant les douleurs de la dentition, suspendez-lui au cou une dent de lion.

Le fiel de lion, pris à l’état de breuvage, donne à l’homme du courage , de la hardiesse et de l’intrépidité ; c’est aussi un remède contre le mal ca- ’ duc et la perte des cheveux ; on peut , en s’en frottant les paupières, arrêter l’hémorragie des yeux.

APPENDICE

Le livre qu’on vient de lire est consacré tout entier à des récits de chasse plus ou moins dramatiques; mais peut-être ces récits donneront-ils à quelques-uns de mes lecteurs le désir de visiter l’Algérie, et ceux-là me sauront gré de leur apprendre comment il faut voyager dans ce beau pays. C’est ce qui me décide à insérer, sous le titre d’Appendice , mon Guide algérien dans celte nouvelle édition.

Jusqu’ici les touristes qui descendent sur les côtes d’Afrique, ont suivi tout naturellement les routes que nos soldats ont tracées : ils ont rencontré, en parcourant ces routes, quelques villes, quelques villages ou caravansérails. Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est le pays même qu’ils étaient venus visiter.

APPENDICE

Il n’en sera plus de même à l’avenir pour ceux qui voudront suivre les instructions que je donne ici. Ma grande habitude du pays m’a permis, si je ne m’abuse, de n’omettre, dans ce Guide, aucun des renseignements qui peuvent rendre utile ou agréable un voyage en Algérie.

Depuis un an, l’Algérie a été visitée par un grand nombre de gentilshommes étrangers, dont quelques-uns étaient accompagnés de leurs familles; c’est en voyant ces voyageurs faire fausse route que nous avons eu la pensée d’écrire pour ceux qui viendront à l’avenir. - ,

Les touristes ont l’habitude, bien naturelle, en descendant sur les côtes d’Afrique , de suivre les routes que nous avons tracées dans l’intérieur. Que voient-ils en parcourant ces routes du littoral au désert ? Des villes qui servent de port et quelques villages ou caravansérails. Que ne voient-ils pas en suivant ces routes? Tout ce qui est en dehors, c’està-dire le pays qu’ils sont venus visiter.

La preuve de ce que nous avançons est facile à

APPENDICE

acquérir en consultant une carte. La longueur de l’Algérie est de plus de deux cents lieues en ligne droite ; la largeur du littoral à l’entrée du désert est, en moyenne, de soixante lieues. Or, nous n’avons pour traverser toute cette étendue de terre que trois grandes voies de communication allant du nord au sud.

Ces voies partent, à l’ouest d’Oran; au centre d 'Alger; et à l’est de Siora ou Philippeville. La distance entre ces deux derniers points est de plus de cent lieues. Tout le pays en dehors de ces lignes échappe nécessairement à l’œil du voyageur, et c’est ce qui explique pourquoi l’Algérie est si peu connue, non-seulement par les touristes , mais encore par les Français qui l’habitent depuis vingt ans.

Maintenant, si yous voyagez pour visiter ce pays, veuillez me suivre et vous reviendrez satisfaits. Einbarqucz-vous à Marseille dans les premiers jours de mars, et rendez-vous d’abord à Oran. Ne perdez pas votre temps dans cette province où il n’y a de curieux que sa capitale et Tlemcen. La route du désert est là qui vous tente; mais il faut résister pour le voir ailleurs bien plus beau, bien plus grandiose.

Ne donnez pas plus de huit jours à ce voyage, et de Tlemcen gagnez Miliana en ligne droite. De là nous vous recommandons de visiter Mèdèah , les gorges de la Chifjah , Blidah et Alger : vous avez vu dès lors la moitié de l’Algérie , mais la partie qui,

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bien que la plus peuplée d’Européens , est la plus pauvre et la plus malsaine. Pour tout le monde c’est là l’Algérie ; mais pour nous, qui avons vu et parcouru toutes les plaines, toutes les montagnes de ces vastes contrées, pour nous l’Algérie est la contrée où les Romains avaient assis leur domination, où ils avaient bâti des villes immenses, établi des voies de communication nombreuses entre les points innombrables qu’ils occupaient ; cette contrée où ils avaient leurs fermes, leurs colonies, leurs palais, leurs maisons de bains et de plaisance; enfin cette contrée où la Mauritanie étalait les richesses dont Rome se montrait si fière et si jalouse.

Ces éléments de richesses existent toujours, seulement ils sont entre les mains de barbares. Je vous

recommande Bougie comme point de débarquement en partant d 'Alger, à moins qu’il vous soit possible de faire le voyage parterre, ce que je vous conseille en ce cas. Vous verrez là un magnifique pays en passant à Dellys et sur toute la route jusqu’à Bougie.

De Bougie dirigez -vous au sud vers Sétif, en traversant la Kabylie. Le pays est sûr, la route bonne et des plus pittoresques. De Sétif marchez encore au sud droit sur el Kantar a. C’est là qu’est le grand Allas servant de rideau à l’immensité qu’on appelle désert. Arrêtez-vous un instant avant de passer le pont jeté par les Romains sur le torrent qui coule à vos pieds. Si vous êtes à cheval, mettez pied à terre.

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Pour bien voir, pour bien sentir les beautés de la nature, il faut être libre de toute préoccupation, de tout autre sujet d’attention. Regardez derrière vous et autour de vous ce pays brûlé par le soleil, audessus de vos têtes ces pics menaçants, puis traversez le pont et arrêtez-vous.

. Voilà el Kantara , la première oasis et votre gîte d’étape. Le lendemain continuez vers le sud étaliez h Biskara. Vous êtes au désert, dans les sables, sous les palmiers, au milieu de populations dont les coutumes et le type diffèrent essentiellement de celles que yous avez vues jusqu’alors. Les premières étaient des vaincus, celles-ci sont les vrais Arabes, les conquérants. Ne confondez pas les habitants des oasis avec ceux dont je vous parle : ceux-là sont un peuple efféminé, maladif et sans caractère. Sortez dans la plaine et visitez la Smala du Cheik el arab, de Boulakrès : là vous verrez de beaux types d’hommes et de femmes de pur sang. Je vous signalerai comme types de beauté arabe et de distinction Mohamed Segliir, Kaîd de Biskara, et Boulakrès Ben Ganahe, son cousin : c’est la grande noblesse du pays.

Ne prolongez pas votre séjour dans ce lieu que vous pourriez prendre pour le paradis terrestre; car il vous reste à voir de plus belles contrées. Revenez vers le nord à Balnah, en passant par el Kantara; visitez les ruines de Lambessa, montez

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au bois des cèdres et avancez-vous dans le grand atlas que je vous engage à suivre jusqu’à Krenchcla.

A une demi-lieue à l’ouest de ce point, voyez la vallée d ’Ourlen : c’est le pays des lions et leur tombeau. Les Romains avaient là un établissement de bains. Le mûrier qui est à la tête de la vallée a vu sous son ombre cinq lions venant de mordre la poussière dans les ravins d’alentour. Je vous recommande ce campement si vous désirez entendre la voix du maître.

Maintenant tournez vos yeux vers le nord et marchez sur Constantine en passant par Fourn el Hamia Fesguta et la vallée du liou Merzoug. A Constantine, voyez le ravin de l’intérieur du parc d’artillerie où , à gauche de la poudrière, vous remarquerez le rocher d’où les Arabes d’autrefois jetaient les femmes adultères. Il y en a beaucoup moins aujourd’hui.

Ne restez pas à Constantine : c’est le pays du spleen. Allez à Guelma en suivant la route qui passe par Hammam-Scoutin ; visitez les eaux chaudes, traversez la Seybouse au pied des murs de Mejez Amar, et gagnez Guelma en vous arrêtant un jour dans la Mahounah ; les deux versants de cette montagne sont très-pittoresques. Si vous prenez à Hammam-Scoutin un Arabe du pays, il vous conduira chez les Ouled Amza , où je vous engage à passer . une journée.

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Vous pourrez descendre à Guelma en prenant soit par le Serj el Haouda, soit parla vallée d ’Alïah. De Guelma , pour vous rendre à Bone, descendez le cours de la Seybouse , en côtoyant les belles montagnes des Beni-Salah. Bone , c’est une petite bonbonnière dont le séjour est charmant pendant la saison d’hiver. Voulez-vous un beau coup d’œil? montez à YEdough et admirez les magnificences qui vous entourent. Là, pendant les plus grandes chaleurs de l’été, il fait plus frais qu’en Écosse ; l’air y est pur, l’eau excellente. Si vous n’avez pas de projet pour la saison d’été, je vous recommande YEdough comme station. Le moment n’est pas éloigné où une société d’élite viendra passer là les chaleurs de l’été, et à Bone les rigueurs de l’hiver.

La beauté du pays, la bonté des routes, l’absence de la poussière l’été, de la boue l’hiver, l’abondance de toutes choses et un climat privilégié doivent attirer à Bone les familles qui cherchent le bien-être en voyageant. Le sportman trouvera là des richesses inépuisables aux portes de la ville, pendant l’hiver, et dans les gorges de YEdough pendant l’été. C’est le pays de la chasse par excellence; aussi est-ce là que nous allons fonder notre club de chasseurs.

Tout sportman qui désirera faire partie du club, n’aura qu’à se faire présenter par un de ses membres pour être reçu. Un grand établissement trèsconfortable sera créé pour le logement des membres

358 APPENDICE

du club qui trouveront, outre la table et les salons de réunion, des chevaux et des chiens pour la chasse.

Le club possédera en outre des barques pour chasser sur les lacs, des équipages pour faire des déplacements dans le sud où la chasse au faucon, à l’antilope , au mouflon et à la gazelle feront diversion aux chasses du littoral. Enfin, les intrépides seront conviés de loin en loin à livrer bataille au roi du pays.

Voilà quels sont nos projets pour cette partie de l’Afrique si belle, si agréable et surtout si salubre pour les personnes qu’une santé délicate oblige à éviter le séjour des pays froids. Nous attendons pour mettre la main à l’œuvre , qu’aux adhésions trèshonorables que nous avons déjà reçues viennent se joindre de nouvelles et semblables adhésions. Toutefois , comme vous ne pouvez pas rester indéfiniment à Bone et que vous n’avez pas tout vu, je vous invite à vous rendre à la Cale, par mer; à visiter les bois et lacs des environs et à revenir par terre; puis, afin de bien quitter le sol algérien, c’est-à-dire avec le désir de le revoir, vous ferez bien de prendre la route du lac Fedzara , de passer par Jemmapes et de venir vous embarquer à Philippeville ou Stora.

Cette route est, je vous assure, charmante à parcourir. Si , étant à Philippeville , vous avez un jour

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dont vous puissiez disposer, une promenade à travers bois jusqu’à Colo ne peut que vous être agréable.

Voilà le meilleur itinéraire pour bien voir et bien connaître l’Algérie. En le suivant, le touriste l’aura parcouru sans fatigue et avec plaisir ; le chasseur en reviendra chargé de dépouilles; le capitaliste et le colon y auront connu des sources de richesses dont certes ils ne se doutaient pas.

En effet, cette terre d’Afrique, si peu connue, si riche de ses propres productions, peut voir chez elle prospérer toutes celles que Dieu a divisées sur la surface du globe : il suffit, pour atteindre ce but, de distinguer la nature du sol et d’étudier la différence de température, en prenant pour base l’altitude au-dessus du niveau de la mer.

Sur le littoral, les Européens cultivent avec succès le tabac, le coton, le mûrier, la vigne, l’olivier, tous les arbres fruitiers, le lin, le chanvre , le mais et les prairies artificielles sans le secours de l’eau. Dans l’intérieur , ces mêmes produits réussissent également, mais ftu moyen des irrigations. Les céréales , et notamment le blé , semblent croître là comme dans leur mère patrie.

Ce qu’il y a de remarquable en Algérie, c’est la vigueur de la végétation. Les fruits y sont magnifiques. La vigne y produit dès la première année de sa plantation , et au bout de trois ans les raisins

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sont deux fois aussi volumineux qu’en France; le vin y est excellent et d’une couleur trèsagréable.

Les races d’animaux sont généralement plus petites que celles d’Europe, mais elles sont bien conformées, très-rustiques et surtout susceptibles d’amélioration. La quantité de bétail est innombrable quoique les Arabes en perdent cinq cent mille têtes tous les ans.

Ces barbares laissent leurs troupeaux chercher au hasard leur nourriture, sans s’inquiéter des saisons où ils ne trouvent rien. De là ces mortalités immenses qui affligeraient des Européens, mais que les Arabes acceptent sans sourciller. En résumé, les terres en Algérie sont généralement fertiles, propres à toutes les cultures et à un prix qui ne dépasse pas, en moyenne, le prix de location dans les autres pays.

A cause de la modicité du prix des terres , de l'ignorance des colons en fait de colonisation, et de l’incurie des Arabes pour leurs •cultures et leurs troupeaux, il y a yf des éléments* de grandes fortunes pour les capitalistes et les agriculteurs intelligents.

D’après notre propre expérience, une ferme exploitée convenablement rapporte au propriétaire le quart du capital, c'est-à-dire 25 pour 100. L’élève du bétail donne des bénéfices encore plus considé-

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râbles. Nous connaissons des Arabes , moins paresseux que leurs coreligionnaires, qui gagnent, en élevant du bétail, 50 pour 100 sur le capital qu’ils emploient.

Il est pénible de voir autant de richesses ainsi gaspillées, autant de belles terres délaissées ou si mal cultivées, quand en Europe les capitaux rapportent si peu ainsi que le sol.

Nous engageons vivement les gentilshommes qui aiment l’agriculture ou l’élevage du cheval et du bétiail, à prendre des intérêts en Algérie. Ils ne tarderont pas à voir tous les avantages qu’offre ce pays, et en peu de temps ils auront, nous leur en donnons l’assurance, doublé leurs capitaux. Nous voudrions aussi voir s’établir ici ces jeunes gens de famille qui s’en vont en Australie. A trois journées de leur patrie, ils obtiendraient plutôt et plus sûrement ce qu’ils vont chercher si loin de leur pays et de leurs familles. Enfin , nous formons des vœux

pour que les grands seigneurs de l’Angleterre donnent l’exemple en achetant soit à l’État, soit aux propriétaires, B* vastes doipânqs pour les faire exploiter directement^» •

Pour le prix de cent- acres de terre en Angleterre, ils en auront trois ou quatre mille ici, rapportant au moins le quart du capital ; de plus, avec les terres il ne tiendra qu’à eux de garder les populations indigènes qui les cultivaient précédem-

362 APPENDICE

ment et seront non-seulement des ouvriers utiles et peu coûteux, mais encore des serviteurs pleins de respect et d’obéissance pour leurs maîtres.

Nous serons volontiers le guide et le conseil des personnes qui désireront des renseignements directs et plus détaillés sur le pays dont nous n’avons fait que tracer une esquisse.

Jctles GÉRARD.

Paris, le 1" septembre 1857.

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