‹ Le tueur de lionsChapitre 9 sur 10 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

La vallée d’Ourten, — Un appât vivant d’une nouvelle espèce.

Au mois d’août (même année 1850), j’eus connaissance. d’un grand vieux lion dans le pays des Smouls. -

J’appris, en arrivant, qu’il était dans le Bou-Azif, près Batna.

Ma tente n’était pas dressée au pied de cette montagne, que je savais mon lion au.Fedj-Zouj, où j’arrivai pour apprendre qu’il avait gagnfc l’Aurès.

Après avoir fait cent lieues sur les traces de ma bête, sans en revoir autrement que par le pied, je pus, dans la nuit du 22 août, entendre ses rugissements. . • - • -

J’avais établi ma tente dans la vallée d’Ourten, à moins d’une lieue de Krenchela.

Un seul sentier traversant cette vallée bien couverte, il me fut facile de rencontrer les pas de l’animal et de les suivre jusqu’à son repaire.

A six heures du soir, je mettais pied à terre sur un mamelon qui dominait la contrée.

J’étais accompagné de mon spahi et d’un homme du pays, portant, l’un ma seconde carabine, l’autre mon ancien fusil.

Ainsi que je l’espérais, le lion rugit sous bois au crépuscule; mais, - au lieu de se diriger vers moi r il prit parti vers l’ouest, à une allure telle qu’il me fut impossible de le joindre.

Je revins sur mes pas à minuit, et m’établis au pied d’un arbre planté sur le sentier qu’avait parcouru le lion.

Le pays, en cet endroit, était déboisé et cultivé.

La lune étant bonne et le ciel serein, on pouvait de là voir venir de tous côtés.

Je m’installai et j’attendis.

Fatigué d’une course de plusieurs heures à travers bois, et, du reste, espérant peu de celte nuit, je recommandai à mon spahi de faire bonne garde, et me couchai.

J’allais m’endormir, lorque je, me sentis doucement tirer p^r mon burnous.

Je pus voir, en levant la tête, deux- lions assis

côte à côte, à une centaine de pas environ, sur le sentier que f occupais.

Je jugeai tout d’abord que nous avions été aperçus et suivis, et me préparai à tirer un bon parti de . la situation.

• La lune éclairait tout le chemin que devaient parcourir les lions pour arriver au pied de l’arbre.

Là, tout était noir dans une circonférence de trois ou quatre mètres, à cause de l’ombre projetée par le feuillage.

Mon spahi était , ainsi que moi , depuis notre arrivée, placé dans la partie qui n’était pâs éclairée, tandis que l’Arabe ronflait comme un bienheureux à dix pas de nous, en pleine lune. •

II n’y avait pas à en douter,, c’était cet homme qui attirait sur lui les regards des lions.

Je défendis expressément à mon spahi d’éveiller l’Arabe, persuadé qu’après l’action il serait fier d’avoir servi d’appât, même à son insu.

Ensuite je préparai et plaçai mes armes contré l’arbre, et me levai pour mieux observer lès mouvements de l’ennemi.

Il ne lui fallut pas moins d’une demi-heure pour parcourir la distance de cent pas qui le séparait de nous.

Quoique le terrain fût découvert, je ne voyais les lions que lorsqu’ils levaient la tète pour s’assurer si l’Arabe était toujours à la même place.

Ils profilaient d’une pierre, d’une touffe d’herbes pour se rendre presque invisibles. Enfin, le plus hardi arriva rampant sur le ventre à dix pas de moi et à quinze pas de l’Arabe. - ....

Son regard était attaché sur ce dernier avec une expression telle, que j’eus peur d’avoir attendu trop longtemps..,. .

Le second, qui était rasé à quelques pas en arrière, vint se placer à hauteur et à quatre ou cinq pas du premier. Je reconnus seulement alors que ces deux bêtes étaient des lionnes adultes.

J’ajustai la première : elle vint rouler en rugissant au pied de l’arbre. L’Arabe était à peine éveillé , qu’un second coup abattait l’animal sur

placcci •

La première balle, entrée par la gueule, était sortie près de la queue;* la seconde avait traversé le cœur.- ■ . . '

Rassuré sur le Gompte de mes hommes, je cherchai des yeux la seconde lionne.

Elle était debout, à quinze pas, regardant ce qui se passait autour d’elle.

Je. pris mon fusil et l'ajustai.

Elle s’assit. . "

Au coup de feu , elle tomba en rugissant et dis- * parut dans un champ de maïs qui bordait le sentier. En m’approchant*, je fus averti par ses plaintes qu’elle vivait encore, et ne me hasardai point à en-

trer pendant la nuit dans cette plantation fourrée qui la protégeait.

Dès qu’il fit jour', je me portai au coup de feu et ne trouvai que des voies sanglantes qui gagnaient le bois. . • J

Après avoir' envoyé la lionne morte à la garnison voisine, qui lui fit les honneurs d’un festin, je revins à mon poste d’observation de la veille.

Peu après le coucher du soléil, le lion rugit pour la première fois, et, au lieu de quitter son repaire, il y fit toute sa nuit, criant comme un possédé. ....

Convaincu que la lionne blessée étaif là, j’envoyai, dès le matin du 24, deux: Arabes élu pays pour sonder le repaire. Ils revinrent sans avoir osé s’en approcher.

La nuit du 24 au 25 fut, comme la précédente, remplie par les rugissements et les plaintes du lion dans la montagne et sous bois.

/Le 25, à cinq heures du soir, je fis prendre et museler une jeune chèvre, et je m’acheminai vèrs la montagne.

Le repaire était d’un accès très-difficile. Je finis, néanmoins, en marchant un peu sur les mains, un peu sur le ventre, par y pénétrer.

Ayant rencontré des indices certains de la présence des habitants de ces lieux, je fis démuseler et attacher la chèvre au pied d’un arbre.

Ce fut alors une panique des plus amusantes chez les Arabes qui portaient mes armes. ,

Se voir en plein repaire de lions dont ils flairaient les émanations, et entendre cette maudite chèvre qui les appelait de toutes ses forces, c’était pour eux une position insoutenable.

Après s’être consultés pour savoir s’il valait mieux se mettre sur un arbre que sur un rocher, ils me demandèrent la permission de rester près de la chèvre.

Cette confiance me fit plaisir, et elle leur valut une place auprès de'moi. Il n’y avait pas un quart d’heure que j’étais là, lorsque la lionne parut : elle se trouva tout à coup à côté de la chèvre, regardant autour d’elle d’un air très-étonné. A mon coup de fusil, elle tomba sans mouvement.

Déjà les Arabes me baisaient les mains, et, pour mon compte, je la croyais bien morte, lorsqu’elle se releva comme si de rien n’était, et nous fit voir toutes ses dents.

Un des Arabes qui avaient couru sur le coup de feu se trouvait à six pas d’elle.

En la voyant se relever brusquement, il s’accrocha aux premières branches de l’arbre au pied duquel était attachée la chèvre , et disparut comme un écureuil:

La lionne vint èxpirer au pied de l’arbre, frappée d’une seconde balle au cœur. La première

balle était sortie à la nuque sans briser l’os du crâne.

Cette bête alla, comme l’autre, augmenter l’ordinaire de nos soldats, et je passai la nuit à. attendre les rugissements du lion.

Au bout de quelques jour$> la disparition de ses deux compagnes, qu’il avait en vain cherchées, ayant fait quitter le pays A ce lion, je jugeai à propos d’en faire autant de mon côté , me réservant toutefois de revenir tous les ans dans cette belle vallée d’Ourten, où j’avais rencontré les plus magnifiques repaires. .

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