DERNIER DÉJEUNER
^^-^ l^e soleil devait briller quelque part au-dessus de / cette calotte de brume et de fumée qui coiffe Lon- H dres éternellement. On ne le voyait point, mais On ^ le devinait presque. Aux rives de la Tamise^ c'est ^ beaucoup. Les badauds s'accostaient en disant : Une joyeuse matinée !
Tout est joyeux ainsi dans la joyeuse Angleterre. Des maisons rougeâtres s'alignaient autour du square. Le square avait une petite fontaine^ une loge couverte en chaume^ de beaux arbres aux troncs humides et une pelouse qui semblait un tapis de velours vert. Le gazoa et les groseilliers triomphent chez nos joyeux voisins. Une chèvre blanche amusait quatre ou cinq jolies fillettes^ derrière la grille,
sous les yeux d'une gouvernante maigre.
î LE TUEUR
Autrefois, un écrivain soigneux ponvait laver encore^ à propos de Londres et de ses maisons, d'assez vilaines aquarelles ; mais depuis « la Grande Exhibition, » cette ressource est morte. Tout le monde connaît la maison anglaise ttapue et carrée, le pont, le perroft, les fosaés, la cuisine souterraine et tes mystérieuses écuries. Il n'y a plus rien à faire.
Parmi les maisons du square, il y ai avait une qui portait Técrileau de location suspendu aux hampes de SA grille. Cette maison-là semblait s'être éveillée ayant les autres; un homme, d'un certain âge et de méchante mine, fumait sa pipe devant la porte. Il levait les yeux de temps en temps d'un air narquois vers les fenêtres ouvertes du premier étage.
— Du Champagne! grommelait-il; — pas le sou!
si l'on avait seulement la chance de trouver un locataire aujourd'hui, pour les mettre coucher dehors!
Au premier étage, c'était une chambre assez vaste, mais pauvrement meublée. Le tapis déteint montrait la corde; le lit sans rideaux s'encombrait d'objets de toilette pour les deux sexes ^t remplaçait l'armoire absente qui laissait un vide entre les deux fenêtres. Le chapeau de femme qui était but la couverture, demi-^hché par le revers du maointosch, avait dû être très-élégant au oomro^Miément de la saiâ<»i; le
DE TIGR£S< 3
mantelet avait des dentelles passables, et les pièces du costume masculin^ jetées péle-méle depuis Toreiller jusqu'au pied du lit, ne manquaient pas d'un certain cachet. — Il y a des tailleurs qui disent cachet, d'autres tailleurs se servent du mot style.
Non loin de ce lit sans rideaux, on voyait un secrétaire mignon en bois de rose : c'était comme le dernier reflet d'une prospérité envolée.
—Pas le sou! disait Tom Borne sur le pas de la porte.
Du Champagne pourtant! Le jeune M. Christian et la jolie miss Jane déjeunaient au Champagne, en tête-à-tête, sur un guéridon où régnait le plus aimftble désordre.
A Paris, quand une boutique, du boulevard n'est pas louée, un Arabe de haute taille s'y installe aussitôt pour vendre des pralines et du nougat rouge. A Londres, il arrive souvent que la fantaisie des voyages saisit du soir au lendemain une famille tout entière : cela fait des maisons vacantes» M. Christian et miss Jane sont les hôtes transitoires de ces maisons au même titre que l'Arabe de grande taille pour nos boutiques du boulevard. Us viennent, ils s'en vont, riches ou pauvres suivant le sort, toujours jeunes, toujours amoureux et luttant de leur mieux
contre cette tristesse endémique qui pèse sur la ville des brouillards.
Elle était belle^ notre Jane; c'était une de ces fiéres filles des comtés du centre^ aux cheveux noirs et aux yeux bleus ^ à la bouche entr'ouverte par réternel sourire. Elle avait dix-huit ans. Christian^ son séducteur^ car il est bon de poser les choses d'un mot^ pouvait passer par tous pays pour un charmant cavalier. Ce Tom Borne^ qui leur souhaitait pour oreiller le pavé mouillé de Londres^ ne pouvait être qu'un dur coquin.
Jane souriait^ montrant les perles de sa bouche; Christian la regardait d'un air pensif:
— ^Â ta santé. Christian! dit Jane.
Le jeune honmie tendit son verre.
— Sur les trois mille guinées de feu mon oncle^ prononça-t-il lentement^ il me reste deux livres ce matin.
Jane choqua son verre contre celui de Christian et y trempa ses lèvres en murmurant :
—Je ne t'ai jamais tant aimé qu'aujourd'hui!
Les épaules de Christian eurent à se soulever une imperceptible tendance.
—Moi aussi, je f aime, répliqua-t-il du bout des lèvres.
Puis II ajouta en regardant le ciel gris à travers la transparence rosée de son Champagne :
— ^Dis donc I nous les avons mangées encore assez lestement les trois mille guinées de mon oncle !
— Quel voyage adorable! s'écria Jane; Tltalie^ TAllemagne^ la France!...
Christian poussa un gros soupir et répéta :
— ^Hélas,oui! La France^ TÂliemagne^ Tltalie!... mais nous sommes à Londres !
Jane semblait décidée à garder sa gaillarde humeur.
— ^Bah ! fit-elle^ Londres est laid : tu m'y semblés plus beau.
— Mon Dieu> ma Jane chérie^ dit Christian dont Faccent devint sérieux^ toi aussi tu me semblés chaque jour plus belle... mais il ne me reste que deux livres sterling.
—Est-ce qu'on songe à cela?
— ^11 le faut bien !
— Fi! C!hristian! s'écria Jane^ dont les jolis sourcils se froncèrent tout à coup> vous êtes un homme d'argent.
Christian frappa sur son gousset vide et darda au plafond un regard mélancolique.
— Homme d'argent m pariibus, alors! sou« pira-t-il.
6 L£ TtTSUH
Jane repoussa son siège.
—Je m'entends^ Monsieur^ dit-elle; hkr, sot le bateau de Rîchmund^ quand on tous a dit que cette petite demoiselle fade et blonde avait dix mille livres de revenus...
— Deux cent cinquante mille francs, argent de France ! prononça Christian en aparté avec une sorte de respect.
—Vos yeux se sont allumés. Monsieur, continua Jane; le rouge vous a monté au front...
— Quelle folie !
— ^Et depuis lors, vous êtes tout rêveur.
— C'est vous qui rêvez, Jane !
— ^Non, Monsieur, non, s'écria la jeune fille, dont la paupière laissa glisser une larme; allez, je vois bien que vous ne m'aimez plus !
— Je t'en prie, Jane, dît Christian de ce ton que Fon prend pour apaiser les enfants boudeurs, ne gâte pas notre dernier bon déjeuner... mange en paix ce pâté de poisson...
—Je n'ai plus fahn.
— Bois ce Champagne qui n'est pas payé...
— ^Je n'ai plus soif! repartit Jane qui tourna le dos.
— ^Au diable! s'écria le pauvre séducteur; nous
ne nous sommes pas disputés une seule fois en mangeant les trois mille gainées de feu joanm OQcIe !
Jane se lera et le regarda de haut en bas.
—Est-ce un reproche? demanda-t-elle fièrement; vous pariez bien souvent des guinées de feu voire oncle. N'avais-je pas un oncle, ukh aussi? et mon oncle n'était'^il pas plus riche que le vôtre? ne m'aimait-il pas comme sa fille? ne me reâûdait-il pas bien heureuse ? Si vous ne vous étiez pas avisé de m'en» lever ^Monsieur....
Christian fit un geste de découragement.
— Tenez^ Jane^ dit-il à là jeune fille qui s'accoudait maintenant à Tappui de la croisée; il y a un moyen : si vous voulez, nous allons nous brûler la cervelle au dessert?
D'un bond la charmante créature fut à-ses côtés; ses yeux brillaient; le sourire renaissait autour de ses lèvres.
— ^Mon Christian, prononça<-t-eUe avec tendresse, parles-tu sérieusement?
—Non, répondit le séducienr sans hé»ter« ^
— Tu vois bien, tu vois bien ! s'écria la jeune fille indignée; tu vois bien que tu ne m'ainaes plus!
Le front de Christian s'appuyail contre sa main. Il pensait : Ces choses4à» je les fais tout seuL
Il s'empara des deux mains de Jane et Fattira sur ses genoux.
— Je t'aime plus que jamais^ dit-il. Tu es la plus belle et la meilleure... quand tu ne parles pas de ton oncle, ou des petites miss du bateau de Richmund. Je f aime de tout mon cœur^ mais je suis très-in-* quiet; nous sommes au bout de notre roman^ ma pauvre Jane. J'ai bien pensé quelquefois à ton oncle Saunders^ le fermier...
— C'est beaucoup de bonté que vous avez eu !
interrompit Jane d'un air piqué.
— ^Mais^ poursuivit Christian^ si tu retournais à la ferme^ il te briserait les côtes à coups de gourdin. Chaque pays a ses mœurs . Dans nos campagnes d'Angleterre^ c'est comme cela qu^on fait de la morale aux jeunes filles.
— Quand même mon oncle me recevrait à bras ou verts... commença la jeune fille.
— ^A bras raccourcis plutôt [ pensa Christian.
—Ecoute^ Jane^ reprit-il tout haut; demain^ nous serons sans asile et sans pain. Mes créanciers impitoyables. ••
Jane lui jeta ses deux bras autour du cou et se mit à baiser ses cheveux.
—Mon Christian ! soupira-trelle redevenue tout à
coup langoureuse ; dis-moi encore que tu m'aimes!
Le séducteur secoua la tête et prononça dramatiquement :
— A Londres^ pauvre enfant^ sais-tu ce que c'est que la misère !
* Jane frappa du pied^ puis elle éclata de rire.
— Tu me fais pitié, dit-elle.
— C'est pour toi que j'ai peur... voulut continuer Christian.
— Tais-toi, interrompit Jane avec un suprême dédain : tu ne veux ni vivre ni mourir, tu ne sais que trembler. Est-ce de l'argent qu'il te faut ?
— De l'argent l répéta Christian étonné; as-tu de l'argent î
— Le frère de mon oncle Saunders est riche comme Crésus. Il demeure dans Pall-Mall, à deux pas d'ici. Autrefois il m'aimait plus que la prunelle de ses yeux... Veux-tu que j'aille le voir?
Christian ne répondit pas tout de suite ; sa tristesse augmentait; il songeait à part lui :
— Ce sera une ressource pour elle.
—Le veux-tu ? répéta Jane avec impatience.
—Eh bien, répliqua le séducteur en baissant la
tête, c'est peut-être une bonne idée^ cela. Va voir
ton parent de Pall-Mall.
Jane mettait déjà son chàle et son chapeau.
— ^Les hommes se noient dans im verre d*eâu ! disait-elle gaiement; pas d'argent! ne voilà-t-il pas une belle affaire !
— Que vas-tu lui conter, à ton parent? demandf Christian.
— Je n'en sais rien, répliqua Jane dont la toilette était achevée ; ce que je sais, c'est que nous allons être riches encore pour quinze jours au moins, peutêtre pour trois semaines... M'aimera-t-on ? ajouta-telle en mclinant son front pour réclamer le baiser d'adieu.
— Oui, répondit Christian qui la pressa involontairement contre son cœur : on t'aimera I
Jane n^ prit point garde à Fémotion qui tremblait sous ses paroles ; elle sortit en riant et cria du dehors :
— Bon courage ! à bientôt 1
Christian se mit à la fenêtre; il vit Jane, légère et gracieuse, franchir le perron en deux sauts et saluer Tom Borne d'un gai signe de tête. Tom Borne ôta sa pipe de sa bouche et fit mine de soulever sa casquette. Christian l'entendit qui disait ;
— Si elle s'en va, c'est qu'il n'y a plus rien !
D eut froid dans les veines.
D£ TIGRfiS. II
—Pauvre J^lle ! umnaura-t-il ea ae dirigeant vers le petit secrétaire en buis de rose ; qui ââtt ? peut-être tombera-t-elle jusque-là !
Il ouvrit le secrétaire et y prit unepai,re de pistolets.
— A bientôt ! pensa-t-il tout haut^ comme si La dernière parole de Jane eût résonné encore à son oreille; dévouée, noble de cœur, aimante... une vie que j'ai brisée !
Il déposa les deux pistolets sur la table et retourna vers le secrétaire où il prit encore un encrier^ du papier et une plume. Il rangea le tout auprès des pistolets et se rassit.
— Je vais copier comme un autre, dit-il en souriant amèrement, oette stupide formule : c< Quand vous lirez ces lignes, j'aurai cessé d^exister... »
Il trempa la pkime dsAS Técritoire et disposa le cahier de pa^r à lettre. Mais au lieu d'écrire, il prit tour à tour chacun des pistolets, en fit jouer les bat* teries et en eiLamina les capsules. Puijs encore, il repoussa le tout d'un ^ste plein de fatigue et se croî&£ les bras sur la poitrine.
— ^Âssurémeslt, diWI, derrière sa pétulance fantasque et £oUe, il y aiphis d'hoan^r et plus de ^^ur que chez une demi-douzaine de Lucrèces ! doideur d'enfant, intelligencedejpremier ordre..,
— J'ai le temps I s^interrompit-^il en tournant vers les pistolets armés un regard de mauvaise humeur.
Son verre était à demi plein ; il le but. Deux fois de suite^ fl l'emplit et le vida; une troisième fois il voulut se verser à boire^ la bouteille ne contenait plus rien.
— C'est fini! s'écria-t-il sans faire allusion au fiacon de Champagne; tout est dit. Âh! ah! messieui's les étourneaux; allez donc enlever des jeunes filles !
Il trempa encore sa plume dans Tencre^ et au moment d'écrire il la déposa de nouveau en répétant :
— Que diable, j'ai le temps !
. —Comme elle était délicieusement jolie cette Jane ! reprit-il en se renversant sur le dossier de son fauteuil; si c'était à recommencer, serais-je plus sage? C'est grande pitié qu'on ne puisse pas vivre d'amour !
Machinalement ses mains jouaient avec les pistolets. Il se leva tout à coup et se mit à parcourir la chambre à grands pas.
—La petite miss du bateari de Richmund ! prononça-t-il avec agitation, la fille du commodore Davidson... le millionnaire!... celui qui l'épousera sera un homme heureux , voilà tout!
Sans savoir^ il prit la bouteille vide pour se verser une rasade et répéta^ incapable de saisir le côté comique de la situation :
— C'est fini l bien fini! En somme^ j'aime mieux ces nuages gris de Londres pour la dernière heure que Tazur profond du beau ciel dltalie ou que le gai soleil de France. Ma fois^ j'ai vécu! Et sans reproche^ cette Jane m'a coûté les yeux de la tête. Miss Âmy Davidson est tout aussi jolie qu'elle au fond... et même... mais le moyen de la retrouver ! Et puis^ le père...
— ^Bah ! s'interrompit-il en marchant résolument vers la table; quand on a vidé la coupe jusqu'à la dernière goutte...
Mais au lieu de saisir les pistolets^ comme l'accent de ses dernières paroles semblait le promettre^ il s'acharna dans sa distraction contre la bouteille vide et tenta encore une fois de se verser à boire.
(In gros rire se fit entendre du côté de la porte et une voix railleuse murmura :
—C'est fini 1
Christian tressaillit et se retourna. Tom Borne était debout sur le seuil.
— Que fais-tu là^ toi? s'écria le jeune honune en colère ; tu m'épiais I • • •
. Tom Borne haussa lâs épaules.
*-Peuiî i ûi'û dédaigneusement , vous ^er, tous 1 Si vous étiez riche, à la bonne heure !
Tom Borne porlait un costume hybride qui tenait du laquais et du marin. H avait à plein nez Taccent de Jersey. Les Jersiens sont les Bas-Normands de TAngleterre. Tom Borne était large de carrure, bas sur jambes, et portait sous sa casquette des cheveux rouges, plats. Sa casquette et sa pipe faisaient réellement partie de son individu.
C'était Tom Borne qui avait loué à Christian et à Jane la maison d'abord tout entière, et, en ce tempslà, Tom Borne était un homme poli. Au bout de quinze jours, Jane, voulant faire des économies, avait réduit sa location au premier étage et fait rétablir Técriteau. Durant la quinzaine suivante, on avait vendu des meubles. Au bout du mois, Christian et Jane, restreignant leurs frontières, durent se contenter de la petite diambre où nous avons vu leur dernier déjeuner.
La politesse de Tom Borne s^était amoindrie dans les mêmes proportions que le logement de nos amoureux.
McJHenani que Christian et Jane étaient dans cette maison à louer comme roiseausiHr la branche.
Tom Borne n'espérait plus rien tf eux et les prisait plus bas que la poussière de ses guêtres.
— Que veux-tu? lui demanda Christian avec menace.
— Je veux vous dire, répondit Tom sans s'émouvoir^ que je suis en train de louer la maison^ y compris votre chambre, à quelqu'un de comme il faut. Un vrai gentleman, celui-là ! Il demande à voir votre appartement.
—C'est intolérable ! gronda Christian.
Tom se mit à rire.
—Demain , dit-il , si vous couchez dans la rue, vous n'éprouverez pas de ces inconvénients-là.
— Drôle ! s'écria Christian.
—Après? fit Tom Borne, qui carra ses vastes épaules.
Christian se ravisa.
— ^Fais entrer, dit-il , et qu'on se dépêche I
Tom Borne souleva sa casquette au moins de deux doigts, ce qui était un événement.
—Si milord et milady veulent prendre la peine d'entrer... dit-il en s'effaçant.
Christian s'était tourné du côté de la muraille pour cacher sa figure; il se disait en prenant la plume, cette fois pour tout de bon :
— Écrivons notre billet de faire part. Pauvre Jane ! elle va bien pleurer 1
Un gentleman de cinq pieds huit pouces, portant un binocle d'or à cheval sur un long nez busqué^ passa le seuil. Ce gentleman avait le diapeau sur la tête comme tout Anglais bien élevé; ses favoris^ d'un blond ardent^ formaient l'éventail des deux côtés de ses joues maigres et osseuses. Il y avait du Don Quichotte chez cet homme-là. Sa figure honnête et loyale ne manquait pas d'intelligence^ mais on y devinait je ne sais quelle préoccupation à la fois puérile et profonde.
Son costume était de toutes pièces à la dernière mode des sectateurs de Courtenay. Nous aurons des renseignements complets sur ce Courtenay. Carrick de poche h simple collet^ sur une redingote démesurément bngue de taille; pantalon Lewis étroit et courte à fente; brodequins Filowski en caoutchouc; un chapeau-casquette^ inventé la semaine précédente par le propre fournisseur du prince Albert, by patent.
Le gentleman entra en disant à sa compagne :
— Vous trouvez la couleur de ces gants trop hardie? Gela ne m'étonne pas; je suis original jusque dans ces détails. Voyez le corbin de mon stick : il
représente un bec de canard. Le pauvre Courtenay en était bien jaloux I i^
La compagne du gentleman Técoutait avec beaucoup de complaisance et lui souriait d'un air affectueux. C'était la vignette anglaise la plus mignonne et la mieux réussie que Ton pût voir. Il faudrait revenir au lis et à la rose pour donner une idée des délicatesses de son teint; ses grands yeux d^azur avaient une douceur timide et brillaient aux reflets de ses merveilleux cheveux d'or. Je nç sais pourquoi il n'y avait point de fadeur dans ce doux ensemble. C'était bien pourtant cette beauté d'outre-Manche qu'on a coutume de trouver fade dans son ennuyeuse perfection; mais ici^ pas Tombre de gaucherie prétentieuse, pas la moindre apparence de gourme ou d'apprêt^ une simplicité presque enfantine et cette chère bonté qui est^ par tous pays^ la séduction suprême.
—Voilà; Milord ! dit Tom Borne^ en montrant la chambre d'un geste de cicérone.
—Nous allons gêner le gentleman, mon père, murmura la jeune fille qui avait aper#i Christian du premier coup d'peil.
Christian se courba sur sa lettre.
— Oh ! fit Tom Borne du haut de sa grandeur, ce n'est pas un gentleman. Il est ruiné*
Milord exanUnait les êtres de Tappartement.
— Pauvre * jeune homme! pensait la blonde miss dans son âme compatissante.
Christian fit un mouvement qui montra^ durant une seconde^ le contour de son profil perdu; la joUe jeune fille eut lin tressaillement et devint toute pâle^ puis ses longs c3s se baissèrent^ tandis qu'un rose plus vif montait à sa joue.
— C'est lui! murmura- t^elle.
Le gentleman si remarquable par son élégance avait nom Bobert Davidson^ K. P.^ commodore au service de Sa Ifajesté Britannique. La charmante vignette anglaise était sa fille^ miss Amy Davidson^ héritière unique de dix mille livres sterling de revenus.