UNE VEUVE
Christian les regarda sortir sans jeter bas son masque de froideur; mais à peine eurent-ils passé le seuil, qu'il détacha un triple entrechat. Après quoi il fit un tour de valse avec la chaise qui lui était restée fidèle dans son malheur.
— Good byl mes drôles, s'écria-t-il, bon voyage! J'ai des fermiers, moi, maintenant, des vassaux, des esclaves!
Il prit la pose de boxeur et lança un coup de poing dans le vide :
—Changement à vue ! le taudis se transforme en palais! J'ai entre les jambes le propre coursier de la fortune: hop! hop!
—Cependant, sinterrompit-il, tâchons de ne pas devenir fou !
Ses tempes brûlaient; tout son sang rougissait sa joue. Il s'approcha de la fenêtre pour prendre un bain d'air. Le bataillon des créanciers tournait Tangle du square.
Christian s'accouda sur Tappui de la croisée. Rien n'avait changé autour de lui : c'était toujours le même ciel grisâtre au-dessus de sa tête^ le même pavé humide sous ses pieds ; derrière la grille^ on voyait encore les jolies petites miss jouant avec leur chèvre blanche, sous la garde de l'institutrice maigre. Les maisons uniformes et enfumées n'avaient point ouvert les tristes châssis de leurs fenêtres, et cependant Christian ne reconnaissait plus ce tableau, dont la morne mélancolie l'avait frappé deux heures auparavant. Tout lui semblait gai; le ciel, pour lui, s'inondait de lumière; les maisons revêches avaient des sourires, et il prenait le petit parterre du square pour le coin le plus délicieux des jardins d'Armide.
— Une chose certaine, se disait-il, c'est que je ne suis poin ' le jouet d'un songe. Ces bonnes gens sont venus là me rendre volontairement foi et hommage, m'appoiler le Inxe prodigue, Télégance audacieuse, la vie comme je Fai toujours rêvée. Ils sont bien tombés, pardieu! et je vais faire parler de moi !
— Ah! ahl misérables que vous êtes! s'écria-t-U
en rentrant dans la chambre et en jetant à ses pistolets un regard insolent; c'était donc vous qui vouliez tuer Christian Mac-Aulay de Baltimore? Un gaillard qui a résisté aux griffes de tous les tigres de rinde!
— Mais, sur ma foi ! s'interrompit-il, j'étouffe dans ce bouge! Ces murailles nues me font horreur! Allons, allons, ma misère, adieu, je ne te connais plus !
Il saisit son chapeau et s'élança vers la porte. Alors seulement, il s'aperçut que Tom Borne s'était introduit tout doucement pendant qu'il causait avec lui-même à la fenêtre, et que le coquin, suivant son habitude, se tenait debout au-devant du seuil.
Christian s'arrêta déconcerté. Tom Borne souriait d'un air d'intelligence.
—Bonne affaire, dit-il, bonne affaire, Monsieur Christian!
—II a écouté à la serrure! pensa le tueur de tigres.
— Dîtes donc, reprit Tom, vous ne vous attendiez pas à cela, hein?
Christian mit la main à sa poche et en retira les
deux fameuses livres sterling, reste de l'héritage de son oncle.
— ^Prends cela pour boire, dil-îl, et tai»-ioi.
— Bah ! fit Tom Borne, qui repoussa les deux souverains avec dignité; vous ne me connaissez pas, monsieur Christian ! Chacun gagne sa vie comme il peut, dans cette vallée de misères. Nous sommes gens à nous revoir, que diable !
11 se frotta les mains tout doucement et reprit :
—Bonne affaire! bonne affaire! C^est miss Jane qui va être contente !
Christian recula de trois pas et devint pâle comme un mort.
— Jane! répéta-t-il en courbant la tête.
—Est-ce que vous n'aviez pas pensé à elle? demanda Tom ingénument.
Des gouttes de sueur perlèrent au front de Christian.
— Elle m'a dit en partant, poursuivit le bas-normand anglais, qu'elle allait chercher de l'argent pour vous tirer d'embarras... Chère demoiselle!
Christian se laissa choir sur la chaise et mit sa tête entre ses mains. Tom Borne le considérait en amateur.
—Dites donc, reprit-il encore, c'est pour elle, cette lettre qui est sur la table?
Christian se leva comme un furieux^ saisit la lettre et la déchira en mille pièces.
— Tiens ! liens! fit Tom Borne.
Christian arpentait la ehambre à grands pas et murmurait :
— Non ! non ! je ne veux pas la tromper. Maïs on ne trouve pas deux fois en sa vie une pareille occasion de faire fortune.
— Âlors^ que faudra-t-il lui dire^ à miss Jane? demanda Tom Borne. Christian ne Tentendait pas.
—Je n'aimerai jamais personne comme je l'ai adorée! pensait-il; ma pauvre belle Jane! Oh! quand je serai riche je jure bien qu'elle partagera mon bonheur!
11 fit le geste d'écarter Tom. Celui-ci ne bougea pas et répéta :
— Que faudra-t-il lui dire?
Christian s'éveilla; le sourire de Tom Borne lui parut amer comme le reproche de sa conscience. 11 se fâcha tout rouge^ parce qu'il avait tort^ et lança Tom au milieu de la chambre en criant :
—Va-t'en au diable!
Après quoi il descendit l'escalier quatre à quatre.
Tom Borne resta tout étourdi^ mais sa philosophie
ne se troubla point.
— a Va-t'en au diable ! j> grommela-t-U en se frottant Tépaule; parbleu ! nous y allons tous les deux. Seulement; tu cours plus vite que moi.
n s^assit à son tour sur la chaise.
— J'aurais mieux fait de prendre toujours les deux livres, pensa-Ml^ mais je sais son nouveau nom^ et je 1^ retrouverai.
Au bout d'un demi-quart d'heure, on entendit dans l'escalier la voix de Jane qui appelait joyeusement :
— Christian ! Chrisfian !
— Voilà une veuve ! dit Tom Borne.
Jane ouvrit la porte et s'élança dans la chambre.
—Christian ! mon Christian ! s'écria-t-elle ; tu ne sais pas? mon pauvre parent de Bond-Street est mort depuis un an. 11 a pensé à moi : son ancienne gouvernante m'a remis deTargent..
Tom écoutait et ne bougeait pas. D pensait :
— C'est le jour aux aubaines.
Jane s'était avancée vers la place où était jadis le lit, pour y jeter son châle; die s'arrêta étonnée en voyant la chambre vide.
—Beaucoup d'argent ! avait-elle ajouté.
Puis se reprenant :
—Mais que veut dire ceci?...
Elle aperçut le large dos de Tom Borne installé auprès de la table.
— Christian 1 où est Christian Y demandarlrelle.
Tom lorgnait un bon gros «ac de souverains qu'elle tenait sous le bras*
—M. Christian est parti, répondît-il.
— Quelle folie 1 s'écria Jane incfèdule.
Tom haussa les épaules. Jane souriait toujours; l'idée de la fuite de Christian ne pouvait point entrer dans son esprit.
— Ah I fit-elle tout à coup, effrayée, les gens de justice sont venus et il est prison !
Tom calculait :
— y a bien quatre ou cinq cents livres dans ce sac.
— Répondez! s'écria la jeune fille, qui lui saisit le bras, l'oni-ils mis en prison?
— Parbleu! miss Jane, dit Tom, une jolie fille comme vous trouvera aisément à se consoler.
Jane devint pâle 3 on voyait bien qu'elle ne voulait point comprendre, et qu'elle restait cramponnée à son dernier espoir.
—J'ai de que» le tirer de prison, murmura-t-elle.
— ^Eh ! ma pauvre chère enfant, répliqua Tom, vous savez bien déjà qu'il n'est pas en prison!
Il se leva^ parce que la jeune fille chancelait. Elle tomba sans force sur la chaise.
— Àlors^ balbutia-t-elle^ oppressée par un spasme, alors^ il va revenir ?...
Tom secoua la tête. Jane était plus changée qu'une morte.
— Au nom d^ieu ! s'écria-t-elle en un dernier effort, où est-il î où est-il î
Tom hésita un instant, puis il répondit :
—Ici ou là, peu importe, miss Jane. Quand on s'en va en disant : Je reviendrai, la distance n'est rien... mais...
— Christian m'a-t-il donc abandonnée, seigneur Dieu ! fit Jane, qui croisa ses bras sur sa poitrine haletante.
Ses yeux n'avaient point de larmes ; elle était si belle dans son désespoir que Tom Borne eut un mouvement de pitié.
— Ecctutez, miss Jane, dit>-il, maintenant que le voilà riche, si vous voulez le forcer à vous épouser. ..
— Riche ! répéta Jane, qui semblait chercher sa pensée, vous dites que Christian est riche ?
— ^n a un hôtel, il a des équipages et trois mille six cents livres sterling à dépenser par an.
—Ah l... fit Jane en un long soupir.
Elle ne parla plus. Sa tête charmante se renversa en arrière^ tandis que ses paupières demi-closes abaissaientleurs longs cils sur sesyeux. Elle était évanouie.
~Eh bien 1 miss Jane ! s^écria Tom^ miss Jane ! tonnerre ! Voulez-vous que j'aille vous chercher un verre de gin ? C'est là le désagrément des femmes^ ma parole! des pâmoisons^ toujours des pâmoisons!
Il prit le sac qui était sur les genoux de Jane et le soupesa dans sa main.
— Oui^ oui, grommela-t-il, cinq cents livres au moins, peut-être six cents livres. Je parie pour six cents !
Et pour voir, sans doute, s'il aurait gagné sa gageure, Tom Borne versa le contenu du sac sur la table. Il compta Tor, il en fit deux parts égales, bien méthodiquement disposées.
—Elle m'intéresse, moi, cette pauvre jeune fille, pensait-il tout haut, je suis sûr qu'elle me doni>crait bien tout cela pour connaître la retraite de son coquin de Christian. Mais moi, je ne lui prendrai que moitié, parce qu'il faut de la conscience.
Ayant ainsi parlé dans la droiture de son cœur, Tom Borne battit le briquet, alluma sa pipe et lâcha trois ou quatre bouffées sous les narines de Jane, à qui cette médication élémentaire rendit l'usage de ses sens.