MAC-AULAY POUR TOUJOURS
Robert Davidson^ commodore de la marine anglaise^ était non-seulement K. P. S ^^î^ encore F. A. S. *, ce qui ne l'empêchait point d'être aussi M. S. A. ».
Dans TAImanach du Gentry, pour Tannée 1845, il y avait un très-long article sur le commodore Davidson. Cet article, rédigé avec soin, n'avait pas été sans coûter beaucoup d'argent. L'industrie qui consiste à mettre l'orgueil humain en coupe réglée t*st encore, chez nous, à l'état d'enfance. A peine avonsnous quelques pauvres diables, peintres d'écussor.s
i Knight ofSt-Patrick.
* Fellow of the Societj of anliquars.
* Memlite de la Sociéié des Arts.
OU barbouilleurs de biographies^ qui gagnent^ à flatter autrui, leur très-maigre ordinaire. L'Angleterre^ toujours plus avancée que nous, a depuis cinquante ans des publications annuelles destinées à enseigner au monde les faits et gestes des badauds des trois royaumes. On y apprend comment se fonda la famille de John BlDwn^ esq., demeurant Baker- Street^ et précédemment Trinity-Square ; combien il eut d'enfants de sa première femme tant regrettée, qu'il remplaça en 34 par miss Emely Walcot, de la maison Small et Walcot; les nouveaux enfants qui survinrent de cette union; Thonneur qu'eut John Brown d'être nommé chevalier du Christ de Portugal, à l'occasion d'un important achat de vins qu'il fît à Lisbonne en 38 ; sa grande maladie de la fin de 39, traitée heureusement par le docteur Adàir, de Royal-CoUége; le mariage de sa fille aînée (mars 41), à l'occasion duquel le fameux Peter Bodie fit des stances, insérées dans le Weekly-Heraid.
Lesdits détails cotés à raison de quatre ou cinq shellings la petite ligne, plus l'obligation morale de prendre trois cents exemplaires du bouquin, pour le distribuer a ses connaissances.
Dans l'article du commodore Davidson, il était dit que cet honorable marin avait rendu de grands ser-
vices à la Compagnie des Indes et rapporté du Pundjaub un tapir mâle au jardin zoologique. L'éditeur ajoutait que R. Davidson voyageait volontiers de temps à autre sur le continent pour sa santé; qu'il avait fait^ dans ses dernières années^ de notables réparations à son manoir du Sonmierset; que sir William Courtenay le tenait en haute considération et qu'il passait auprès de ses amis pour ne rien faire comme les autres.
« Dût le Commodore Davidson s'irriter contre nous^ avait ajouté le rédacteur^ — sur l'ordre exprès du Commodore lui-même, — nous ne pouvons taire que ce gentleman a mérité la réputation du plus grand original d'Angleterre^ d'Ecosse et d'Irlande. )>
L'Almanach de 1846, qui était sous presse, devait contenir un choix d'anecdotes destinées à mettre en lumière l'originalité vraiment surprenante du commodore Davidson.
Christian eut bonne envie de payer d'un seul coup toutes ses dettes à ce misérable Tom Borne; mais l'homme devient magnanime à mesure qu'il approche de sa dernière heure, et Christian méprisa encore cette injure. Bien plus, il finit par trouver que Tom Borne avait raison et s'accusa de folie, lui qui allait songer, du fond de ce précipice où il se noyait.
à la brillante Amy Davidson^ héritière de deux cent cinquante mille francs de rente. Il eut presque un sourire en pensant qu'il avait été jaloux de sir Edgar Lindsay^ Theureux fiancé de la fille du commodore.
— Va-f en, dit-il à Tom ; je ne te ferai pas beaucoup attendre et tu. pourras bientôt nettoyer tout ici... Entrez! ajouta-t-il machinalement.
On avait frappé trois maltres-coups à la porte.
La figure de Christian changea complètement à la vue" du personnage qui s^troduisit. C'était un homme à la tournure importante, d'un beau teint, bien nourri et tout de noir habillé.
Tom le regarda et fit un quart de salut, devinant bien que c'était un homme à son aise.
— ^Ëh ! s'écria Christian avec une intention de sarcasme, c'est cet excellent monsieur Carter qui daigne rendre visite à sa victime ! Soyez le bienvenu. Monsieur Carter!
^ Le célèbre marchand de chevaux entra et ne toucha même pas son chapeau, qui était orné d'un large crêpe.
— Bonjour, Monsieur Christian, bonjour, dit-il avec sécheresse. Je vous prie de vous retirer, mon ami, ajouta-t-il en montrant la porte à Tom Borne.
Tom Borne hésita un instant et finit par obéir à
contre-cœur. M. Carter s'était assis sans façon sur *
Tunique chaise qui restât dans la chambre.
— ^Venez-vous me faire votre compliment de con* doléance? demanda Christian.
— Je viens... commença sévèrement M. Carter.
Mais il s'interrompit, flaira au vent et regarda tout autour de lui.
— On a exécuté ici? fit-il en clignant de TœiL
—-Comme vous dites, répliqua Christian, qui eut le courage de rire ; on a exécuté.
-—A la bonne heure ! à la bonne heure ! Je viens, mon cher Monsieur, au nom de vos créanciers, mes confrères, vous rappeler officieusement que nous avons prise de corps contre vous.
— Vous ét«s bien aimable... voulut interrompre Christian.
—Et vous dire, continua M. Carter, que dans la très-pénible situation où nous sommes...
Il s'arrêta pour jeter à son habit de deuil un regard désolé.
— ^Nous avons besoin, reprit- il encore avec un gros soupir, de faire rentrer tous nos fonds. £n conséquence, nous sommes forcés...
— De me mettre en prison? acheva Christian.
— Oui^ Monsieur.
---Eh bien! s'écria Christian , voilà qui me fait plaisir !
M. Carter s'étala sur la diaise et enfla sa poitrine.
— ^Nous connaissons cela^ murmura-t-il ; fi donc! Monsieur^ fi donc !
Christian mit au j«ur ses deux pistolets et les posa sur la table.
— ^J'étais en train d'en finir avec tous ces petits embarras^ comme vous vpyez^ Monsieur Carter, dit-il ; mais si vous me donnez l'asile qui me manque, je remettrais bien volontiers la partie.
La figure du marchand de chevaux prit une expression de dignité austère.
—Encore une fois, fi donc ! Monsieur Christian ! s'écria-t-il, ce langage-là est bon dans la bouche des mauvais sujets de comédie. Mais l'honnête homme qui ne peut pas payer ses dettes parle autrement. On l'excuse d'abord. Monsieur ! ensuite on fait entendre qu'on travaillera, qu'on s'efforcera, qu'on tâchera...
— ^Pourquoi mentirais-je? interrompit Christian.
— De sorte que, prononça M. Carter, étonné devant une perversité si grande, c'est un parti pris froidement?
— ^Pas le moins du monde, et vous ne me comprenez "^as. Je me refuse seulement à vous donner
de chimériques espérances. Je n'ai point de parents, moi. Monsieur Carter : point d'héritage en expectative. J'ai été élevé par un vieil artiste qui était mon oncle et que j'aimais comme un père. Il vivait au jour le jour, sans trop s'inquiéter du lendemain. Quand il est mort, il m'a laissé trois mille guinées que j'ai eu grande hâte de manger. Il n'en reste plus trace. Yoiià mon histoire en deux mots. Monsieur Carter : je suis Tenfant du hasard; si le hasard me venait en aide, je vous payerais peut-être... sinon, non!
—Vous parlez de cela fort à votre aise ! Ne peut-on au moins travailler?
— Quand on ne sait rien faire...*
— Comment, rien?
— Entendons-nous! répliqua Christian. Rien 'de ce qui rapporte de l'argent. Mais pour tout ce qui en coûte, c'est difiTérent, je suis très-fort. Ah! ah! mon cher Monsieur Carter, poursuivitril, tandis que sa figure jeune et distinguée s'animait tout à coup, vive Dieu ! je sais conduire mon tilbury par des chemins du diable, je monte à cheval trois fois mieux que Little John, mon ancien jockey, je boxe avec décence, à l'anglaise et à la française..*
M. Carter tournait ses pouces en le reganlant, et
sa physionomie morose se rassérénait petit à petit. — ^Je fais des armes ^ bien entendu, continuait
Christian^ je joue le whist d^une façon trascendante, je bois sans soif six ou huit bouteilles de Champagne^ j'enlève les jolies filles à l'occasion^ et il m'est arrivé de couper, à trente pas, une balle de pistolet sur la lame d'un. rasoir!
— ^Eh bien! fit M. Carter qui tournait toujours ses pouces, cela n'est pas mal... pas mal!
Christian jugea bien qu'il se moquait, et voulut enchérir.
— Monsieur Carter, reprit-il, trouvez-moi tm emploi honnête où l'on puisse utiliser ces divers petits talents et je me déclare prêt à travailler comme un nègre.
— ^Eh! eh!... faisait le marchand de chevaux qui semblait se complaire en ses méditations; eh ! eh !... ma foi!...
Il se frotta les mains tout à coup et s'écria :
— Dites-moi! savez-vous que vous êtes un vrai gentlenian,.Monsieur Christian !
— Hein?... fit celui-ci avec étonnement.
— Un vrai gentleman, pardieu! Tout à fait... tout à fait ! Voulez-vous que nous fassions une affaire ensemble?
—Une afiaire? répliqua Christian stupéfait; avec moi!
— Une grande affaire... une immense affaire I
— Monsieur Carter, dit Christian qui fronça le sourcil; brisons là, s'il vous pla!t l J'ai beau faire, je ne suis pas en traiii de plaisanter.
Carter prit tout à coup un air lugubre.
— ^Hélas! hélas! mon cher Monsieur Christian, dit-il, vous ne pouvez pas être plus désespéré que moi. Plaisanter quand j'ai la mort dans Tâme !
— Si vous ne plaisantez pas, interrompit Christian, explifuez-vous.
Le marchand de chevaux poussa un soupir à fendre le cœur, gL jeta un second regard sur son costume de deuil.
— Je vais m*expliquer, dit-il; bien que ce soit raviver ma souffirance !
Son accent était si ému que Christian eut pitié de lui.
— Auriez -vous perdu quelque proche parent^ demanda-t-il avec intérêt.
— ^Plût à Dieu l s'écria chaudement M. Carter ; ah! Monsieur Christian, si le pauvre cher gentleman avait vécu seulement une année de plus, notre fortune était faite... mais là, solidement! Je vous parle
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de Courtenay^ notre pauvre Courtenay, notre lion, mort à la fleur de Tâge !
—C'est son deuil que vous portez ? dit Christian consolé.
— Et il y a bien de quoi, Monsieur! C'était le fils de nos œuvres; nous avions dépensé tant d'argent pour le mettre à la mode ! On peut bien vous dire cela : nous nous étions associés, Lewis, le tailleur, Staunton le gantier, le bottier Filowski, moi et bien d'autres pour tirer parti de Courtenay; les commencements avaient été difficiles, mais ça avait été lancé si militairement que nous en étions à faire nos frais déjà. Tout le monde voulait avoir les fournisseurs de Courtenay... Et voilà que la mort impitoyable...
Il tira son mouchoir pour s'essuyer les yeux et continua d'une voix étouffée par ses sanglots :
— Il était laid, le cher jeune homme, il était lourd, il était stupide ! mais les huîtres. Monsieur ! sans boire! il mangeait les huîtres comme jamais personne ne les mangera !
A son tour, Christian réfléchissait.
— C'est un joli talent 1 dit-il d'un ton sérieux.
— Ah ! Monsieur, je crois bien ! abonda M. Carter; sans boire ! on ne parlait que de lui et de ses huîtres à la chambre des lords. Monsieur! Les délibéra-
lions politiques en étaient journellement entravées.
—Je conçois cela, fit observer Christian d'un air capable; sans boire !
— Figurez-vous que les huîtres... voulut continuer M. Carter.
Mais Christian se redressa tout à coup et dit d'un ton sec :
— Je vous prie, laissons là les huîtres, cher Monsieur!
Il y avait dans ces paroles un accent de supériorité si péremptoire que le marchand de chevaux resta bouche béante comme un écolier devant son maître. Depuis quelques instants, du reste, il s'était opéré un changement notable dans l'attitude respective du débiteur et de son créancier. Cela s'était fait peu à peu; Carter avait perdu son air rogue pour arriver par une gamme chromatique, lentement parcourue, à quelque chose qui ressemblait à de la politesse, politesse protectrice, il est vrai, mais déjà bienveillante.
Christian, lui, prenait à vue d'œil de l'aplomb ; son geste était carré, sa voix ferme, on pouvait deviner qu'il allait traiter bientôt de puissance à puissance.
Néanmoins, il restait un vestige des grandeurs de
M. Carter et de I^umiliation de Christian : H. Carter était toujours assis^ le chapeau sur la tête ; Christian se tenait devant lui, debout et découvert.
— ^Vous êtes dans un très-grand embarras, dit Christian qui regarda fixement le chapeau de son créancier.
Celui-ci ôta son couvre-chef, sous prétexte de s'essuyer le front, et le posa sur la table en balbutiant :
— Il fait réellement une chaleur étouffante !
Christian se prit à sourire orgueilleusement.
— Vous avez mis du temps à vous en apercevoir, dit-il; parlons franc : vous avez besoin d'un autre Courtenay? Êtes- vous venu chez moi avec Tidée que je pourrais faire votre affaire?
— Une idée vague, répliqua le marchand de chevaux; vous savez... quand on se noie...
— Je ne suis pas fâché, dit Christian, desavoir que vous vous noyez.
— C'est une façon de parler... mais il est certain que si nous trouvions quelqu'un pour remplacer le pauvre sir William, notre reconnaissance...
Il s'interivtnpit brusquement, parce que Christian venait de donner un petit coup de pied à la chaise où il s'asseyait. Carter le regarda; la physio-
iO JE.E TUEUE
nomie de Chmtîim était fort expressive > à ce qu'il parati^ car le créancier n'eat pas tosoia de Tinterroger longten^* Il rougit ek se leva ea disant d'un air confus :
— Cher Monsieur^ vous avez peut-être désir de vous reposer.
Christian ne répondit pas^ mais il prit la place de Carter^ le plus naturellement du monde.
— Ma foi , dit-il en croisant ses jambes l'une s^r l'autre, et en continuant de regarder Carter qui cherchait une contenance, je ne me refuserais pas absolument à voii^ rendre service.
Carter le contemplait désormais d'en bas; la dernière manœuvre de Christian l'avait grandi de dix coudées.
— Vous penseriez pouvoir?... commença le marchand de chevaux avec timidité.
— Pouvoir, c'est évident, interrompit Christian ; la question est de savoir si je veux. Et notez que ce métier de lion industriel me répugne de la façon la plus énergique!
— Cependant...
—C'est triste. Monsieur Carter, c'est humiliant, c'est ridicule. Je ne me fais pas illusion. Mais,
DE TTGREB. 51
comme tous le disiez^ il faut bien travailler pour vivre. Quelle iodemnité m'oftririea^vous?
— ^Nous ne reculerions pas devant un traitement fixe de cent livres sterling par mois.
Christian montra ses belles dents blanches dans un sourire souverainement dédaigneux.
—Nous ne parlerions plus de nos créances...
ajouta M. Carter.
—En vérité? fit Christian.
-«Nous fournirions largement à toutes les dépenses nécessitées par T^ploi...
— ^Vous feriez cet efifort 1
—Quant II la publicité...
Christian éclata de rire.
-—La publicité! répéta-t-il. Ah çà! mais cette industrie-là mi donc solidement organisée?
— ^Assez bien^ cher Monsieur^ répliqua le marchand de chevaux qui prit un air de fierté discrète. Vous serez à même d'en juger. Nous avons les articles modes dans les journaux et dans les revues^ les causeriei de 8€Uon8, comme ils appelient^cela^ les chroniques du monde élégant^ les petits courriers de Londres. D'un autre côté^ messieurs les auteurs dramatiques ne savent rien refuser quand on s'y prend d'une certaine manière. Il est même (adl^ de
faire glisser un nom dans les romans fashionables, moyennant procédés. Soyez tranquille^ tous nous en direz des nouvelles ! Dans un mois^ vous serez plus connu que Robert Peel ou que Sa Grâce le maréchal duc de Wellington !
— Mais, cher Monsieur^ s'interrompit ici le marchand de chevaux qui baissa les yeux comme une jeune fille^ je dois vous confesser que je n'étais pas venu seul.
— Ah! ahl fit Christian^ vous étiez détaché en parlementaire I
— Ces messieurs...
— Le gros de Tarmée attend à la porte. H. Lewis^ M. Slaunton^ M. Filowski et tutti quanti... C'est charmant I
— Si vous daigniez... insinua M. Carter.
—Pourquoi pas ? sonnez !
M. Carter tira le cordon de la sonnette en di-
sant :
— Ces messieurs seront enchantés...
Tim montra sa figure de coquin à la porte.
— ^Mon ami^ lui dit M. Carter^ faites monter les gentlemen qui sont en bas.
Et il ajouta^ en adressant un sourire aimable à Clu'istian :
— Enchantés^ disais-je^ de vous offirir leurs respects.
Un grand bruit de bottes se fit dans Tescalier et Ton entendit de grosses voix qui parlaient haut.
— Les malheureux!., s'écria le maquignon fashionable. Peut-on perdre à ce point le sentiment des convenances !
Il s'élança et traversa Tantichambre comme un trait. A peine eut-il prononcé trois paroles que le bataillon des créanciers se fit muet ; on eût dit que chacun avait mis des semelles de velours à ses bottes.
Non-seulement Christian ne quitta point son siége^ mais il ne se retourna pas. Ce séducteur avait^ infuse^ la véritable diplomatie anglaise.
— Entrez^ Messieurs^ dit-il avec roideur.
Et comme les créanciers rangés autour de lui s'inclinaient à Tunisson :
— Si vous m'aviez laissé plusieurs sièges^ ajoutat-il avec un sourire incisif^ j'aurais le plaisir de vous en offrir.
Staunton^ Lewis^ Filowski et les autres associés restaient là^ fort embarrassés de leurs personnes.
— Ces messieurs sont bien au regret... balbutia Carter. Us vous prient humblement d'excuser...
Tons les créanciers saluèrent en murmurant de confuses platitudes. Le marchand de chevaux les avait mis au fait dans Tantichambre ; ils étaient là devant la poule aux œufs d^or.
— Messieurs^ dit Christian qui bâilla royalement^ j'aime mieux vous excuser que de perdre mon temps à vous faire des reproches.
— GeuK que nous adresse notre cœur... voulut insinuer Filowski, sensible comme un Slave.
Mais le successeur de Gourtenay lui imposa silence d'un geste souverain.
— Je me nomme Christian tout court, dit-il.
— Quel nom distingué I s'écria le tailleur Lewis.
—Distingué et facile à retenir I ajouta le gantiar Staunton.
—Si vous voulez mettre au bout un joli nom de famille, reprit le moraliste Carter, vous n'avez qu'à choisir dans l'Almanach d'adresses. Le pauvre Gourtenay s'appelait tout bonnement Bobby Jobson.
Ce souvenir brusquement évoqué tira un soupir plaintif de toutes les poitrines.
— Que diriez-vous de Mac-Aulay ? demanda Christian.
— Mac-Aulay I répéta Carter comme pour éprouver le nom.
— Hac-Aulay ! Mao-Àulay ! prononcèrent les autres tour à tour. Puis, Filowski dit le premier :
— Christian Mac-Aulay ! cela sonne!
—Vive Mac-Aulay ! risqua le tailleur Lewis.
—Mac-Aulay, pour toujours 1 s'écria aussitôt le
chœur des créanciers.
Christian remercia de la maÎQ,
— ^11 y a quelque chose de plus important, reprit-il, Brummel a usé les nœuds de cravates et les cols de chemise; Waterforda galvaudé la boxe; Hopkins a rendu burlesques les brochettes de décorations; le turf est bien glissant et, d'autre part, Courtenay no laisse rien à faire comme ostréophage.
Les associés se regardèrent, inquiets.
— Cela veut dire avaleur d'huitres, traduisit Christian avec bonté.
— Il sait les langues étrangères! murmura Lewis.
Staunton enfla ses joues; Filowski ôta, pour mieux entendre, le coton prudent qui lui bouchait les oreilles.
— ^11 est pourtant incontestable, poursuivit Christian, qu'un lion doit avoir sa spécialité tranchée.
—Quant à cela, oui, appuya Carter.
—Eh bien ! reprit Lewis, nous chercherons.
Christian se renversa sur le dos de sa chaise en souriant et dit :
— J'ai trouvé.
— Son Honneur a trouvé ! répéta Carter avec emphase.
Ce fut un grand murmure de joie; les créanciers s'agitèrent en criant :
— Voyons, voyons, ce qu'a trouvé Son Honneur!
— Figurez-vous, reprit Christian, que j'ai tué autrefois plusieurs centaines de tigres dans les jungles de l'Inde.
—Vraiment! fit le chœur stupéfait.
—Eh non! répliqua Christian, qui haussa les épaules avec mépris.
— Saisissez donc ! expliqua pédajitesquement M. Carter, c'est la spécialité que veut prendre Son Honneur.
Le même sourire parut sur les physionomies de tous les créanciers, qui approuvèrent du bonnet.
— Vous m'achèterez, poursuivit Christian, une demi-douzaine de fourrures; ce seront mes trophées.
— Savez-vous que c'est très-fort, cela! ne put s'empêcher de dire le tailleur Lewis.
— Parbleu ! riposta Carter, si c'est très-fort !
Christian continua :
— ^Vous ferez lithographier mon portrait en costume du Bengale^ avec une carabine de forme fantastique^ braquée sur un tigre colossal.
— Hein? fit Carter, en provoquant les créanciers 4n regard.
— Très-fort I dit Lewis*
— Très-fort! très-fort! enlonna le chœur.
—'Ce sera mon diplôme^ poursuivit encore Christian; nous ne serons pas embarrassés pour inventer cinq ou six bonnes histoires de chasse avec des chevaux dévorés et des Cipayes lancés à soixante pieds en Tair.
Il y eut des bravos. Christian prit un ton ému pour achever :
—Et nous mettrons dans mon salon une cage, contenant un petit tigre vivant que j'aurai recueilli par charité, après avoir empaillé son père et sa mère!
Pour le coup, les créanciers se jetèrent dans les bras les uns des autres avec enthousiasme.
Leur fortune était faite !
Christian passa négligemment les doigts dans les boucles de ses cheveux. —Arrivons aux deuils, dit-il, sans y toucher.
58 LE TUKUR
Vous me compterez, suivant la promesse de M. Carter, trois cents guinées tous les mois.
Les créanciers perdirent leur sourire joyeux et devinrent roides comme des piquets.
— Permettez! s'écria le marchand de chevaux ;^i dit cent livres...
—Est-ce un démenti? demanda Christian, qui fronça le sourcil.
Les associés frémirent des pieds à la tête.
•—Le pauvre Courtenay, dit Lewis, se contentait
de...
Christian se redressa et laissa tomber ces paroles :
— Je crois qu'on veut me marchander !
Lewis rentra sous terre.
— Je veux bien ne pas me formaliser, Messieurs, poursuivit Christian, en bon prince quMl était, mais c'est à prendre ou à laisser, voyez-vous. J'ai fait mon calcul; il est simple et clair; je vous le soumets : mon excellent oncle m'a laissé trois mille guinées, il y a dix mots, ie n'ai plus rien. Or, trors mille divisés par dix donnent trois cents. Vous aurez beau faire, gvous ne sortirez pas de là !
Les créanciers échangèrent de douloureux regards. Us hésitaient.
— En somme, Messieurs^ dit cependant Carter,
quand il s'agit de tigres, on ne peut pas calculer comme pour des huitres.
La force de ce raisonnement frappa tous les esprits.
— Est-ce entendu? demanda Christian.
— C'est entendu^ répondit-on d'assez bonne grâce.
— En outre des trois œnts guinées, reprit alors le grand homme^ vous aurez Tobligeance de me louer^ pour ce soir méme^ un hôtel convenable dans le quartier de la noblesse.
— Trop juste! dit Filowski.
— Votre Honneur^ ajouta Carter^ aura son hôtel dans le West-End.
Christian étoufia un autre bâillement et se leva.
— Voilà qui est bien. Messieurs, dit-il avec un geste de fatigue; demain, je choisirai moi-même mes équipages. Vous pouvez vous retirer.
Cela ne pouvait finir ainsi. L^univers entier aipeuse le peuple anglais de tacitumité, et il n'y a point de peuple qui affectionne aussi passionnément les harangues inutiles.
—J'espère que ces noiessieurs m'accorderont la parole, et que Son Honneur me fera la grâce de m'écouter, s'écria le marchand de chevaux; je ne commettrai point l'inconvenance de demander trois
hurrah pour Son Honneur. Cette manifestation trouvera sa place dans le banquet que nous prendrons la hardiesse d'ofiEHr à M. Christian Hac-Aulay^ tueur de tigres. (Écoutez! écoutez!) Messieurs^ j'ose affirmer que Son Hokmeur sera content de nous ! (Très-bien !) Il serait mal séant^ désormais^ de songer encore au pauvre Courtenay : le lion est mort^ vive le lion ! (Agitation.) Messieurs^ dites comme moi, je vous prie : Hac-Aulay^ le tueur de tigres, pour toujours!
Il secoua frénétiquement son chapeau au-dessus de sa tête; les autres en firent autant et clamèrent :
— Mac-Aulay, le tueur de tigres, pour toujours !
Puis on fit silence pour attendre la réponse de Christian. Mais Christian, jouant jusqu'au bout son rôle de grand Lama, les remercia d'un geste affable et leur montra la porte.
Carter traversa aussitôt la chambre à grands pas, sum de près par ses confrères obéissants. Avant de passer le seuil, le bataillon se retourna et salua par trois fois, puis on descendit l'escalier en bon ordre, non sans répéter ce cri partant de l'âme :
— ^Mac-Aulay ! Mac-Aulay pour toujours 1