DEUX ÉTOILES FIXES
— ^Ha foi^ dit le commodore eo s'essuyant le front je pense qu'il est bien permis de prendre un peu à% repos^ mon cher monsieur Carter. Voilà trois heures d'horloge que je suis Mac-Aulay pas à pas !
Il toucha le bras de Carter et lui demanda sérieusement :
— M'avez-vous viinne moucher, tout à Theure?
— Non^ Milord^ répondit Carter étonné.
Car cette fonction, chez nos voisins, côtoie de trèsprès les rivages du pays shokingy et il fout t||]te la vogue de Mac-Aulay pour expliqua le succès de son mouchdr.
Le commodore eut un demi-sourire.
—Je suis un original^ vous savez t dit*il; quand je
me mouche^ vous croiriez voir Mac-Aulay se moucher!
—Bah! fit Carter; vraiment!
—Quand je marche aussi; tenez! s'écria Robert Davidson^ qui fit quelques pas en boitant à la manière de Christian; j'ai étudié la chose dans le silence du cabinet... c'est un simple mouvement de hanches.
— Par derrière, on jurerait que c'est Mac-AuIay qui marche ! dit Carter avec admiration.
— ^Et par devant, demanda le conmiodore, qui fit volte-face vivement.
— Par devant, encore mieux, Milord !
— ^Âh ! ah ! s'écria Robert Davidson, je ne fais rien comme les autres, moi ! Voulez-vous me dire. Monsieur Carter, pourquoi on admirait tant ce Brummel et ce Courtenay? Ce n'est pas moi qui ai jamais donné là-dedans!
— ^Vous avez trop de goûtfiur cela, Milord.
—Du tact. Monsieur Carter, c'est du tact, pas davantage!
I^ découvrit involontairement pour ajouter :
— Mac-Aulay, par exemple, voilà un homme! Le Times d'hier imprime en toutes lettre^ qu'il a tué dans les jungles cent vingt-huit tigres royaux !
— J'ai lu le Standard ce matin, répliqua M. Carter
gravement^ et le Standard dit cent trente-deux.
— Monsieur^ fit observer le commodore avec un peu de sévérité dans la voix^ le Times est un journal ordinairement bien renseigné!... C'est mon journal!... et s'il dit cent vingt-huit^ il y a gi^osà parier...
Il s'interrompit brusquement pour demander :
— Vous n'avez pas vu ma fille ce matiu^ Monsieur Carter?
— Non^ Hilord^ répondit le marchand de chevaux^ qui saluait en ce moment un gentleman desœndant le peiTon extérieur.
—Serait-il indiscret de vous demander^ fit Robert Davidson^ qui vous saluez là^ cher Monsieur?
—Pas le moins du monde ! C'est un membre des Communes qui m'a commandé un tilbury pareil à celui de Mac-Aulay^
— Oh! les imitatSRs! s'écria le commodore ave« un amer dédain ; servile troupeau ! comme dit dn poète; je hais ces gens-là du fond de l'ftme. Avezvous remarqué mon costume du matin? %
Carter tourna autour du conmiodore et dit d'un air stupéfait : ,
— ^Ah çà ! Hilord^ est-ce que vous avez dépouillé Mac-Aulay?
Le coiiiinodcH*e ent 6nyie de se jeter au cou de Carter.
— ^Lewis me sert une demi-heure après lui^ répondit-fl avec abandon ; mais vous le oonnaiasez, vous^ MaCf-Aulay^ Monsieur Gart^ ?
— Gomme un simple fournisseur peut connaître un homme de son iiBportance.
— Touchez là! s'écria le comnuxiore qui lui tendit impétueusement la main.
Carter retira la ^enne avec modestie.
— Touchez là ! r^éta Aobert Davidson^ qui ajouta en se penchant à son oreille :
-— Ouand vous aurez an attelage pareil à celui de son landau^ vous me le garderez?
— C'est entendu, Hilord.
—Le diable, voyez-vous^ c'est que tout le monde le copie^ de sorte que j'ai Taû^e faire comme tout le monde... Moi qui jamais...^
Le marchand de chevaux adheva la phrase d'un geste; et le commodore aichanté, lui frappa sur l'épaAe.
— Vous avez Filowski ? dit Carter en regardant ses pieds.
Le commodiMre fit un signe de tète mignon. Carter regarda ses mains. ,
' — StauDton aussi? ajouta-t-iL -«
^-Vous ne me prendrez pas sans vert I s'écria le Commodore^ j^ai tous les gens qu^il a. Il faut bien un peu d'originalité. J'ai maintenant une question importante à vous faire, Monsieur Carter.
— Â vos ordres, Milord.
R<4)ert Davidscm ôta de nouveau scm cbapeau.
— Lady Desdemone firidgeton se fournit-elle chez vous ? demanda-tnl avec une sorte de recueillement.
— Je lui ai v^odu son coupé.
—Ma parole, dit le conomodore avec envie, vous êtes des gens bien heureux, vous autres marchands ! vous fréquentez tout ce qu'il y a de mieux ; il n'est pointde personnage sihaut placé que vous ne puissiez approcher. Dans ui instant, par exemirie, vous pourrez vous vanter d'avoir causé familièmment avec le c(»nmodore DavjÉIson, le premi^ de nos dandies iqprès Mac-Aulay ?
Carter eut un sourire flatteinr et demanda :
—Pourquoi après , Milord ?
Le Commodore pâlit et mit la main sur son cœur.
— Est-ce que vous pensez, s'écria-t-il d'une voix altérée par l'émotion, que je pourrais lutter contre notre Mao-Âulay ?
—Non, Monsieur Carter, s'interrompit-il en se-
coiiant la tête comme pour chasser les famées d'une ambition par trop extravagante ; c'est impossible ! cent vingt-huit tigres royaux! On la dit jolie^ cette lady Desdemone Bridgeton ?
— 9his que jolie^ charmante !
— Être charmante^ soupira le conmiodore^ quan on a fait les cinq actes de David Rizzio, le prologue et répilogue ! Ah ! Monsieur Carter^ je donnerais sur-le-champ mille livres pour baiser seulement le bout de ses doigts I J'ai lu sa dernière pièce sur l'Irlande^ Monsieur^ c'est original au plus haut degré: cela ressemble à Coleridge. Quel âge a-i-elle ?
— ^Dix-huit ans.
Les bras du commodore tombèrent.
— Elle est mineure ! dit41^ elle devait avoir tout au plus quinze ans quand elle a fait le plan de sa tragédie ! Je suis sincèrement amoureux d'elle^ Monsieur Carter^ je vous le dis sous le sceau du secret. A mon avis^ le ciel sur la terre serait d'être l'ami de Mac- Aulay et l'époux de lady Bridgeton. Dix-huit ans ! Cent vingt-huit tigres royaux I c'est le Times qui l'imprime !
Carter pensait à part lui :
— Je le sais bien^ puisque cela m'a coûté dix souverains I
Le comraodore tira de son gousset une montre fort élégamment ciselée.
— ^Déjà midi et demi ! s'écria-tp-il ; on ne saurait imaginer la difficulté que j'éprouve à être en mémo temps un homme à la mode et un excellent père !
Comme Carter avait la maladresse de ne point remarquer sa montre, il la fit sonner.
— On trouve ce modèle assez distingué^ reprit-il d'un air piqué.
—La montre de Mac-Aulay ! dit le marchand do chevaux ; Milord , vous me ferez crier : au voleur !
Robert Davidson eut le rire silencieux que Cooper prête à OEil-de-Faucon.
— Le mot est joli I dit-il en remettant sa montre dans sa poche. Monsieur Carter, j'apprécie fort votre entretien, mais je suis positivement inquiet de miss Davidson. Adieu, Monsieur Carter.
Tout en causant, ils avaient descendu le perron extérieur de rétablissement, et se trouvaient au milieu de la rue. Le commodore se dirigea vers son hôtel d'un pas égal et ferme d'abord ; mais au bout de cinq ou six enjambées, il se frappa le front et se mit à boiter. M. Carter ne songeait plus è lui déjà^ lorsqu' ille vit revenir en courant.
9i LE TUEUR
— Je voudrais savoir, cria-t-il de loin, combien dit le Standard ?
—Le Standard, Milord ? répéta M. Carter, qui n'y était plus.
— Pour les tigres î
— ^Ah ! pour les tigres ? Cent trente-deux, Milord.
Robert Davidson tira son calepin.
— Dix-huit ans ! murmurait-il en mouillant le bout "^ de sa mine de plomb, des tragédies...
'"^^ Une rumeur se fit sur le perron, Lewis, Staun-
i ion, Filowski et les autres associés descendaient les
t marches en causant avec bruit.
—Bonjour, Messieurs, bonjour, dit le commodore, qui leva la tète. Je suis en train de chercher ma fille, et je prends quelques notes rapides.
i — ^Dix-huit tigres royaux î s'interrompit-il en écri-
vant, c'est-à-dire, non! cent vingt-huit ans!... Non ! ... il y a bien de quoi perdre la tête !
— Ah I Milord, dit Lewis, pen(tez- vous ! la rencontre «eu lieu. Christian Mac-Âulay et lady Bridgeton se I sont salués dans le parc.
j Les lèvres du commodore tremblèrent, il devint
LIéme comme un mourant. Puis, laissant échapper une exclamation tragique, il se jeta tête baissée au
milieu de la foule qui commençait à sortir de rétablissement.
— Qu'a-t-il donc? demanda Filowski. ^
— ^11 a la fièvre de Hac-Aulay^ réfxmdit Carter, cette chère fièvre qui doit emplir nos caisses. C'est une fureur, c'est un délire ! Nos frais sont déjà couverts. Dans un mois nous aurons gagné trois cents pour cent!
— Depuis hier seulement, dit Lewis, j'ai vendu deux cent cinquante gilets Hac-Aulay.
—Moi, quatre-vingts paires de bottes Mac-Aulay, ajouta Filowski.
— Moi, appuya Staunton, cinq cents douzaines ée gants Mac-Aulay, nuance Mac-Aulay, parfum Mac- Aulay !
Les autres marchands déclarèrent des résultats non moins avantageux.
— Mac-Aulay, Mac-Aulay ! prononça Carter avec une religieuse tendresse, il y a des millions dans ce nom-là ! Sa santé est toujours bonne, n'est-ce^pas t
— Bonne, répartit Filowski, à l'exception d'un misérable cor au pied qui le fait bien souffrir !
Les fournisseurs se regardèrent^ et il y eut un silence.
— J'ai entendu dire, commença Lewis d'un ait
sombre^ que les cors négligés pouvaient devenir dangereux.
—Au commencement de ce siècle^ ajouta Staunton, un jeune Irlandais du nom de Peter Lougfa, domicilié à Castlebar^ dans le comté de Mayo, s'étant fait opérer d'un cor à Taide d^un instrument peu convenable et d'ailleurs malpropre ^ la fièvre nerveuse s'ensuivit^ et le malheureux jeune homme mourut du tétanos.
Un cri de terreur s'étouffa dans toutes les poitrines.
— Messieurs^ dit Carter^ un convoi spécial peut amener ici en deux heures les premiers médecins de Londres.
— ^Les médecins^ soupira Staunton^ ne peuvent rien contre le tétanos!
— ^Ma parole, s'écria Carter, je ne puis m'empôcher de frémir quand je songe que notre cher lord est mortel comme vous et moi!
On ne répondit point. Les imaginations travaillaient. On lançait déjà des regards inquiets vers le péristyle, et chacun s'attendait presque à voir paraître Christian pâle et défait, luttant contre ce durillon perfide qui devait le conduire au tombeau.
Une voiture élégante vint s'arrêter au bas des degrés.
— ^Le coupe de lady Bridgeton! dit Carter; elle se porte bien, celle-là! sa couturière n'a rien à craindre.
Toutes les têtes se découvrirent à la fois, comme si un mécanisme ingénieux eût arraché du même coup tous les chapeaux de Tassociation. Un bon vent de sérénité passa sur tous ces fronts nus, et les lèvres désolées retrouvèrent soudain des sourires.
Christian Mac-Aulay venait de paraître au haut des marches, donnant le bras à une jeune femme éblouissante de toilette, éblouissante surtout de beauté.
Christian avait le teint frais, l'œil brillant, et nul symptôme de tétanos ne se montrait dans sa personne.
Les fournisseurs se retirèrent à distance respectueuse de réquipage, saluant du torse et de la main. La foule encombrait déjà les degrés du perron. Parmi le murmure confus qui s'élevait, on distin- ' guait de tous côtés ces deux noms radieux : Christian Mac-Aulay ! lady Bridgeton !
Christian offrit la main à la jeune dame, qui s'y appuya légèrement pour sauter dans la voiture;
Christian y monta derrière elle ; la portière se ferma,
et le magnifique attelage descendit au galop vers la grève.
— Dieu soit loué^ dit Carter^ il a bonne mine!
Les gentlemen qui boitaient naguère sur les pas de Christian^ et quelques autres gentlemen disséminés dans la foule^ vinrent se joindre aux fournisseurs^ qui les emmenèrent aux Armes de Gumberland^ où un bon déjeuner était servi. On se mit à table^ et la santé de Christian fut portée par tous les membres de cette grande famille qui vivait pour lui et par lui.
Esl-il besoin de dire^ qu'outre les gentlemen employés par Fassociation^ il y avait des dames? Ceux qui savent avec quel soin parfait rkidustrie de nos voisins organise le succès, pourront affirmer que les dames sont d'une utilité majeure dans Fensemble des opérations.
La claque de nos théâtres, essai informe et grossier, ne peut donner aucune idée des sublimités de ce grand art qui dompte le sort et supprime les caprices de la vogue.
Les Anglais ont trouvé le mot puff pour désigner cette divinité plus forte que le hasard. Nous autres Français, nous rions du puff parce que nous ne le comprenons pas. Les vrais philosophes savent bien^
qu'en dehors du pu ff, le monde civilisé est désormais sans avenir.
Pendant que les associés^ directeurs de la grande entreprise et les gentlemen claqueurs dégustaient ensemble le porto et le claret^ Christian tenait dans sa main la main de la délicieuse lady Bridgeton^ et les deux Etoiles Fixes étaient en tête à tête.
Christian ne pouvait se lasser de contempler sa compagne^ qui avait Tœil humide et la joue couverte de rougeur.
— Ma parole! s'écria Christian^ en portant la main de la jeune femme à ses lèvres^ tu es cent fois plus jolie qu'autrefois^ Jane?
— ^Vous trouvez. Monsieur Mac-Aulay? répliqua lady Bridgeton en minaudant.
— Tu es adorable ! Mais tu as donc fait fortune, Jane?
Jane prit un petit air sérieux.
—Je possède une jolie aisance, répondit-elle.
La voiture roulait silencieusement sur le sable fin de la grève ; Tair était doux -, la mer tranquille chantait en festonnant sa légère frange d'écume. La foule était loin déjà. Christian mit la main de Jane sur son cœur, qui battait ; Jane, souriante et plus pâle, lui tendit son beau front.
Ce n'est pas cent livres^ ce n'est pas mille livres, c'est sa fortune entière que le commodore Davidson eût donnée pour voir comment les deux Etoiles Fixes se comportaient dans le téte-à-téte.