‹ Le tueur de tigresChapitre 7 sur 18 · TÊTE-A-TÊTE · texte numérisé non relu

TÊTE-A-TÊTE

Le généreux Tom Borne avait donné à Jane les indications nécessaires pour retrouver Christian^ et cependant^ depuis un mois qu'il s'était enfui du domicile commun^ Christian n'avait point revu Jane, n s'était dit : elle a perdu ma trace; et le tourbillon de sa gloire nouvelle l'avait emporté.

Plus d'une fois^ pourtant^ l'image de Jane avait visité ses nuits; Jane lui apparaissait tantôt souriante et joyeuse comme aux jours de leur bonheur; tantôt triste^ les yeux baignés de larmes. — Et dans la joie^ comme dans les pleurs^ Jane lui apparaissait toujours belle.

L'ambition s'était emparée de lui^ son cerveau

s'emplissait de fumée^ mais il aimait toujours Jane

dans un coin de son cœur.

Quant à Jane^ la chose certaine c'est qu'un mois tout entier s'était écoulé sans qu'elle eût fait la moindre démrwhe pour se rapprocher de Christian. Elle avait eu, en vérité^ des occupations aussi graves que celles de Christian lui-même. Les éditeurs de revues et les directeurs <le théâtre ne lui laissaient pas un instant de repos. Jane avait,* comme Christian, son hôtel à Londres dam le West-End ; Jane menait un train de vie fort brillant, et certes, c'était ironie pure quand, tout à l'heure, elle avait répondu à la question de Christian : Je jouis d'une modeste aisance.

Il y a une source inépuisable d'étonnement : c'est l'adresse et l'habileté des femmes. Jane avait quitté la ferme du bonhomme Saunders pour suivre Christian. Il n'y a point de lacune dans sa vie : comment avait-elle pu, à Hnsu de Saunders et à llnsu de Christian, composer ces élégies dont toute l'Angle terre parlait, ces dithyrambes ardents, et ce drame étrange de David Rizzio qui menaçait de faire crouler, chaque soir, sous les applaudissements, les vieilles murailles de Covent-Garden ?

Un grain de mystère ne nuit pas. Jane avait sans doute consacré à la poésie les heures du sommeil, et tandis que les sots font grand bruit dé leurs plafi-

tudes^ on voit souvent les esprits d'élite se cacher avec soin pour enfanter des chefs-d'œuvre.

Jane était lady Brîdgeton^ voilà le fait. Le secret de son labeur lui appartenait. Molière a dit : a Le temps ne fait rien à Taffaire. b Si le succès venait à Jane en dormant^ tant mieux pour eDe !

Christian ignorait complètement la transformation de Jane. Lorsque ce séducteur songeait à sa victime, il la plaignait de tout son cœur.

Christian était tout jeune et n'avait pas en lui rétoife d'un Lovelace. Il était assurément à la hauteur de son rôle de lion ; mais Timportance même qu'il accordait à ce rôle prouvait la candeur native de son âme.

Jane était une de ces femmes qui n'aiment qu'une fois^ et qui aiment si bien qu'elles font un piédestal à leur idole. Dans la lutte qui allait s'établir, elle avait sur Christian cet avantage de le savoir par cœur, de connaître le fort et le faible de son ancien amant. Christian, lui, n'avait vu Jane que sous certains aspects. On l'eût fait tomber de son haut en lui apprenant que Jane était une femme de génie. Le bruit qui se faisait autour de lui depuis un mois le rendait sourd; il avait, sans nul doute, entendu parler de lady Bridgeton^ mais que lui importait

cette nébuleuse qui ne se mouvait point dans son eiel? Il était à cent lieues de penser que lady Bridgeton et Jane étaient une seule et même personne.

Ce n'était point lady Bridgeton qu'il avait rencon-* trée dans le parc^ c'était Jane. Tandis que les badauds s'émerveillaient au choc des deux Étoiles Fixes^ Christian^ conmie un bon garçon qu'il était au fond^ condescendait tout uniment à ne point faire le fier avec une ancienne connaissance. Dans le premier instant^ disons-le à sa louange^ il s'était livré sans réserve au plaisir^ et^ si un scrupule troublait sa joie^ c'est que cette brillante toilette et cet équipage élégant devaient avoir une origme plus ou moins romanesque.

Christian se souvenait fort bien de n'avoir laissé dans sa chambre qu'une table et une chaise.

—Ma pauvre Jane^ dit-il^ cherchant déjà le biais pour enlever une explication^ tu as dû m'accuser bien cruellement!

— J'ai pleuré pendant deux jours^ répliqua Jane.

Christian la regarda, 'croyant qu'elle allait continuer, mais elle soutint son regard en sonnant.

— Deux jours! répéta Christian.

— >Tu trouves cela bksn long? demanda Jane qui éclata de rire.

Christian détourna la tête. Jane lui prit la main et la pressa contre son cœur.

— ^Méchant! murmura-i-elle avec émotion^ au moment où tu m'abandonnais ainsi^ moi je revenais bien joyeuse, avec de Targent pour te sauver.

— Âhl fit Christian, assez d'argent pour achetet un équipage?

— Mon parent de Bond-Street était mort, répondit

Jane.

Christian respira plus librement.

— Toute seule, reprit Jane qui devint sérieuse, dans cette chambre nue!... pas un mot d'adieu! Était-ce pour cela, Christian, que vous m'aviez enlevée à mon oncle Saunders? à mon bonheur innocent et tranquille?

Christian leva les yeux au ciel.

—Tes reproches ne pourront jamais égaler mes remords, prononça-t-il d'un accent théâtral.

—Alors, s'écria Jane lestement, n'en parlons plus! Aussi bien, puisque te voilà retrouvé, je tâcherai de croire que je ne t'ai jamais perdu.

Elle lui serrait les mains tendrement, et son regard caressant lui demandait un sourire; Christian, sans le savoh*, prit un ton protecteur :

—Vois- tu, ma pauvre Jane, prononça-t-il lento-

ment^ je me suis dit tout ce qu'on peut se dire. Mais il ne faut pas me toiser à la mesure commune^ c'est clair ! Tu sais bien qu'on ne se fait pas. U y a évidemment du don Juan dans ma nature.

Les cils soyeux et recourbés de Jane se baissèrent pour voiler Téclair moqueur qui s'allumait dans son œil.

— Et puis^ poursuivit Christian dont la voix prenait plus d'emphase^ l'ambition^ ma chère^ tu vas comprendre... certaines gens sont prédestinés; personne ne nie le fait. Yois un peu conune je suis à l'aise sous mon manteau de roi de la mode ! Cette main-là s'est faite au sceptre tout naturellement... fai confiance en toi^ Jane^ et je puis bien te le dire : j'ai rêvé un mariage colossal I

Christian s'aixéta^ croyant qu'il allait entendre quelque protestation énergique, mais Jane se bornait à faire une petite moue malicieuse et sournoise qui lui allait à ravir.

—A propos de mariage^ murmura-t-elle^ j'ai eu des nouvelles de la ferme par Gibbie^ qui est venu vendre ses boeufs à Smithfield. Pauvre Gibbie ! je l'ai embrassé de bon cœur pour l'amour de l'oncle Saunders... Et Gibbie m'a dit que l'oncle avait juré ses grands dieux qu'il te romprait les os si tu ne

m'épousais pas-. Te souviens-ta du gourdin de mon oiicle?

— Je ne plaisante paa ! dit Christian^ qui haussa légèrement les épaules.

— Si jamais gourdiiit £ut sérieux^ répliqua Jène^ c'est assurément celui de mon oncle Saundersv

— Deux cent cinquante mille francs de revenus ! chiffra Christian d'un ton confidentiel.

— Ah ! fit Jane qui se redressa, la petite blonde fade que nous rencontrâmes sur le paquebot de

Richmund?

Christian hocha la tête, tant pour répondre affirmativement que pour repousser le mot : fade.

—Vous y pensez donc toujours? demanda Jane.

—Plus que jamais ! Ces environs de Brigllton sont délicieux, il n'y a pas à dire. Je rencontre souvent miss Amy à la promenade, et j'ai cru m'apercevoir. ..

— Il est devenu fat, déplorablement 1 pensa Jane.

— Elle ouvrit la portière de sa voiture et jeta un long regard sur la grève.

—Le fait est, murmura-t-elle en étouffant un soupir, qu'on est bien ici pour aimer.

Christian prit cela pour une plainte de ce pauvre cœur blessé; il eut compassion. Il regarda Jane en vainqueur clément et secourable.

— Sais-tu que j'étais fou de toi ! s'écria-t-il.

— Et moi donc! répartit Jane; quand je songe k mon amour d'autrefois^ je me demande si c'est u& rêve!

Christian tressaillit comme si une abeille Teûi piqué.

— ^Est-ce que tu ne m'aimes plus ? demanda-t-1 naïvement.

— ^Dame!... fit Jane toute confuse.

Christian garda le silence^ mais il pensait à paît lui:

— Comptez donc sur les femmes!

Il s'éloigna de Jane et mit la tête à Tautre portière. Jane suivait de l'œil chacun de ses mouvements et se disait :

—Mon pauvre ami y tu n'es pas au bout!

—Je vais te parler franchement^ mon Christian, reprit-elle tout haut; tu as eu grand tort de m'abandonner conrnie cela^ doublement tort ! Pourquoi ne pas garder les procédés? Tu n'avais qu'un mot à dire.

—Hein? fît Christian; dès ce temps-là?

— Nous nous serions séparés à l'amiable^ acheva Jane.

— ^Vous ne m'aimiez donc plus?

Jane eut une hésitation marquée^ fit prononça comme à regret :

—Mon Dieu , Christian, je commençais à réfléchir.

Elle avait les yeux baissés; sa pose était charmante et faisait valoir les gracieux trésors de sa taille; lih rayon de soleil mettait de gais reflets dans les boucles prodigues de sa chevelure. Christian ne Tavait jamais vue si belle. .

Il eut le cœur serré véritablement; ses lèvres se crispèrent ; une nuance de pâleur vint à $a joue.

—A cette époque vous aviez déjà distingué un autre homme?... dit-il.

r-Hélas!... fit Jane.

— Et maintenant vous Taimez!

Un profond soupir souleva la poitrine de Janc^ tandis qu'elle murmurait :

— J'en ai bien peur !

—A merveille ! s'écria Christian, et c'est à moi que vous venez dire cela !

— Mon Dieu, répondit Jane doucement, comme vous me faisiez vos confidences pour votre mariage...

— Mariage d'argent 1... mais peut-on savoir le nom de l'heureux mortel?..

Jane parut se recueillir,ot un sourire pensif éclaira fton joli visage.

— Avez-vous rencontré quelquefois^ demanda-telle , un jeune gentilhomme à Tair doux et distingué^ cheveux noirs^ taiQe flère^ regard profond et sentimental?

^n y a le cooimis de Lewis^ mon tailleur^ répliqua Christian insolemment^ qui ressemble un peu à ce portrait.

— Est-ce que vous seriez jaloux, Christian? demanda Jane avec simplicité.

— Moi? quelle folie!

—A la bonne heure ! Eh bien, le jeune gentilhomme dont je vous parle n'est pas le commis de votre tailleur Lewis. Il est barronnet de son état et se nomme sir Edgar Lindsay.

— Bahl fit Christian, étonné, le fiancé de ma future?

— Oh! le fiancé 1 répéta Jane qui se rengorgea, nous verrons bien !

— Et c'est ce petit gentleman?...

— Comme il est beau, n'est-ce pas? interrompit Jane dont la voix trembla.

— C'est suivant les goûts, dit Christian avec sécheresse.

Il se détourna brusquement, parce qu'il se sentait faire ridicule figure.

— Jane a raison^ ma parole d'honneur ! pensait-U dans son dépit croissant^ je suis jaloux! c/est du deriiier burJ^sque !

Sans faire semblant de rien, Jane Texaminart du

in de Tœil et donnait une signification à ses

oindres mouvements ; son cœur battait ; elle avait grand'peine à dissimuler son triomphe et se disait :

—Il m'aime encore !

— Mon Christian , reprit-elle tout haut avec coquetterie, quoi qu'il arrive, nous serons toujours amis, n'est-ce pas?. . . Mais qu'as*tu donc? est-ce que tu me boudes.

—Du tout I fit le lion.

— Si malheureusement j'avais continué de faimer, cela t'aurait entravé dans tes grands projets.

— ^Évidemment !

—Et moi , songe donc, comme j'aurais souffert !

—Sans doute.

—Au lieu que, poursuivit Jane, radicalement guérie comme je le suis...

Le lion secoua sa crinière et lui prit la main rondement.

— -AUonst interrompît-il, tu as cent fois raison, Jane! tout est pour le mieux, et nous n'étions pas

faits Tun pour Tautre. Nous sommes de vieux amîs^ voilà I

En parlant^ il examinait Jane à son tour. Jane lui secoua la main et répéta d'un ton joyeux :

—Voilà !

Mais le diable n'y perdait rien^ et Jane avait envie de pleurer. Elle se disait tout au fond de son cœur :

— J'avais trop espéré !

—Voyons, Jane, reprit Christian qui ne la perdait pas de vue, entre amis on ne se gêne pas. Voulezvous me rendre un petit service relativement à mon mariage?

— Avec plaisir, répondit Jane, qui ne sourcilla pas.

-7-L€B femmes ! les femmes ! pensa Christian.

>-Nous parlons maintenant affaires sérieuses, continua-t-il tout haut. Vous savez, Jane, que je n'ai pas de fortune, malgré tout le fracas qu'on fait autour de moi. La fille du commodore est riche à millions; pour arriver jusqu'à elle j'aurai peutêtre besoin d'appui. Vous êtes charmante, vous avez pris des façons on ne peut plus distinguées : je crois qu'il vous serait bien aisé d'entrer en relations avec miss Amy gt son père.

— Plus facile encore que vous ne le croyez, Christian.

— Eh bien! le ferez-vous.t — ^Je le ferai de tout mon cœur.

Christian resta bouche béante; à son avis, ceci passait les bornes.

L'équipage avait quitté la grève et montait l'avenue qui conduit au fameux pavillon chinois, bâti par le roi Georges.

— Je n'ai pas besoin de vous remercier, reprit Christian après un silence.

— ^Hon Dieu, non, répondit Jane^ d'autant mieux que j'ai, moi aussi , un service à vous demander.

— Ah ! fit Christian.

— Dick ! appela Jane, arrêtez I

Le cocher serra le mors. La voiture était en travers d'un sentier tortueux et plein d'ombre, qui s'enfonçait dans le parc du prince de Galles.

— Vous allez descendre ici, Christian, dit Jane; chacun a ses petites affaires.

— ^Vous aviez un service à me demander? balbutia le lion tout à fait hors de garde.

—C'est juste, répliqua Jane, je voulais vous prier de ne pas me suivre.

Christian avait descendu le marche-pied. Tl était debout^ dans Tavenue^ le chapeau à la main.

—Tous cherchez quelqu'un? demanda-t-il.

Jane fit un signe de tête mignon^ qui équivalait au oui le plus explicite.

— Le beau sir Edgard?... dit encore Christian essayant de railler.

— ^Vous êtes bien curieux^ Monsieur Mac-Âulay I repartit Jane qui eut un fier sourire. Âllez^ Dick ! commanda-t-elle.

Les deux beaux chevaux prirent aussitôt le grand trot et s'engagèrent dans Tallée ombreiise qui traversait le parc. Jane mit la tête à la portière^ et comme si elle eût eu pitié du pauvre lion qui restait là ^planté au milieu de la route^ elle lui envoya un gracieux baiser en disant :

— Au revoir, mon Christian !

Puis l'équipage disparut derrière les grands chê« nés. L'instant d'après, à une centaine de pas de là Christian vit un tilbury qui traversait la route ventre à terre et qui s'engageait, lui aussi, dans le parc. II enfonça son chapeau sur ses yeux et redescendit vers la grève.

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