CHAPITRE VI
Les eaux dans les pays humides et dans les pays arides. — Le Mourghab et le Tedjen. — L'Amou et le Syr. Prédominance des eaux de neiges et de placiers. — Bassin de l'Amou. Rivières employées à l'irrigation. Débit de l'Amou à Tchardjouï et à Noukous. Crue d'été. — Bassin du Syr et débit du fleuve. Les troubles. Leur augmentation en été. Analyse des eaux. La teneur en sels plus grande en hiver.
L'eau sert à l'homme : 1° comme boisson pour lui et ses bestiaux et pour la préparation des aliments ; 2° pour l'irrigation artificielle des végétaux qui lui donnent sa nourriture et d'autres objets utiles ; 3° pour la navigation.
Dans les pays très humides et très pluvieux, peu peuplés et couverts d'une épaisse végétation forestière, la troisième utilité prime de beaucoup la seconde, car dans ces pays la végétation ne manque jamais de l'eau nécessaire ; mais, en raison de la densité des forêts, de la difficulté de faire des chemins ou même des pistes, tous les voyages et transports se font par eau. La plus étendue des régions de ce genre couvre la majeure partie du bassin des Amazones et de l'Orénoque. Certaines parties de l'Amérique centrale sont dans le
même cas; il est impossible par exemple de passer de la République de Costa-Rica dans celle de Panama, même à pied, à moins de faire des trouées dans la forêt à l'aide de haches et de couteaux.
Dans les pays arides et chauds, l'eau sert beaucoup plus à l'irrigation des plantes qu'aux transports. L'irrigation artificielle y est absolument nécessaire à la croissance des plantes utiles à l'homme.
Elle ne nuit d'ailleurs pas forcément à la navigation, du moins quand on fait de grands canaux d'irrigation en plaine. Ces canaux doivent être assez larges pour porter des bateaux d'une dimension considérable, et en pente faible pour éviter l'érosion du fond et des berges. Un des principaux canaux d'irrigation de Tlnde, celui du Gange, fut construit d'abord avec une pente trop forte; il fallut le refaire. Au contraire, les canaux de l'est de la péninsule, ceux du Godavery et du Kistna, furent construits avec une pente modérée, et le trafic y est encore considérable.
De même, dans le Turkestan russe, les canaux de l'oasis de Khiva sont si larges et si profonds que la navigation y est active, plus active même que sur le fleuve Amou-Daria, où les bateaux du pays, très mal construits, sont gênés par le vent.
Sans nul doute, quand on construira des canaux encore plus considérables pour amener l'eau de ce fleuve dans la région du Mourghab et du Tedjen, on leur fera porter des bateaux (chalands) à grand tirant, et le mouvement de la navigation y sera très intense.
Les eaux courantes du Turkestan russe viennent toutes et exclusivement des montagnes. La plaine ne donne pas d'eaux courantes; bien plus, elle les absorbe et les évapore.
A l'ouest, le Turkestan russe confine sur une très grande étendue à la Caspienne, le plus grand lac du globe (436.134 Kmq.).
Sur tout le parcours du cliemin de fer, depuis le golfe de Krasnovodsk jusqu'au Tedjen, il n'y a pas une seule rivière, tout au plus quelques petites sources entièrement employées à l'irrigation des champs et des jardins.
Le Tedjen descend des montagnes de l'Afghanistan ; on l'appelle Héri-Roud dans sa partie supérieure, où il sert à irriguer la grande oasis de Hérat (plus de 100.000 hectares). Le Mourghab, un peu plus loin, vient aussi des montagnes de l'Afghanistan, mais son bassin dans ce pays est m'oins considérable que celui du Héri- Roud.
Ainsi, dans le territoire transcaspien, l'irrigation artificielle, si nécessaire, dépend de deux rivières qui prennent leur source dans l'Afghanistan, et s'étend d'année en année, ainsi que les cultures.
Par malheur, la diplomatie russe a négligé de s'entendre avec la Grande-Bretagne et l'Afghanistan au sujet de la quantité d'eau à laisser passer sur le territoire russe, et l'économie rurale du pays en souffre beaucoup.
Du Mourghab à l'Amou-Daria il y a un peu plus de 200 kilomètres. Ce fleuve, le plus grand, non seulement
du Turkestan russe, mais encore de toute l'Asie centrale, est aussi, de tous les fleuves et rivières de la terre, celui qui tire le plus fort pourcentage d'eau de la fonte des neiges et des glaces des montagnes.
J'ai dit plus haut, en effet, que la plaine ne donne pas d'eau aux rivières, et que, dans les montagnes où sont les sources de l'Amou-Daria, il ne pleut presque pas dans les mois les plus chauds de l'année, c'est-àdire au moment même de la crue de ce fleuve et de ses affluents.
Les autres fleuves prenant leur source dans les montagnes de l'Asie centrale, les plus hautes du globe, doivent aussi la plus grande partie de leurs eaux à la fonte des neiges et des glaces ; cependant il s'y mêle un peu plus d'eau de pluie : exemple le Syr-Daria, sorti des montagnes du Tian-Chan, oii il pleut beaucoup plus (surtout sur les versants nord) qu'aux sources de l'Amou.
L'Indus, à sa sortie des montagnes du Karakoroum et de l'Himalaya, reçoit les pluies de la mousson du Sud- Ouest.
La partie supérieure de l'Amou-Daria et sa rive gauche appartiennent à l'Afghanistan et y servent à l'irrigation artificielle. Mais le fleuve roule un volume d'eau si considérable que le territoire russe n'a pas à souffrir de cette captation ; à preuve la masse qui se déverse dans l'Aral. Les indigènes appellent Amou-Daria la partie du fleuve en aval du confluent du Pendj à
un
peu en aval, FAk-Seraï, appelé aussi Koundouz-Daria, se déverse dans le fleuve. C'est le dernier affluent de gauche. En aval toutes les rivières sont entièrement employées à l'irrigation des oasis. La plus considérable est celle de Balkh (ancienne Bactra). L'ancienne ville est en ruines et ses pierres servent à édifler le nouveau chef-lieu de la province, Mazar-I-Cherif . Plus loin, depuis le méridien de Kerki, il n'y a même plus d'anciens tributaires du fleuve ; c'est le désert dans toute son aridité.
De droite le fleuve reçoit trois affluents considérables : ce sont, d'amont en aval, le Vakch, puis le Kafirnagan et enfin le Sourkhan. Ils servent à irriguer les vallées, et l'eau du dernier sera employée bientôt à l'irrigation de 75.000 hectares dans la plaine de Chirabad. Au delà, l'Amou ne reçoit plus de tributaire de droite, bien qu'une assez grande quantité d'eau descende des montagnes : cette eau est entièrement employée à l'irrigation des champs et des jardins. Le premier de ces anciens tributaires du fleuve est le Kachka-Daria, qui sert à irriguer les parties moyennes du khanat de Boukhara. Puis vient le célèbre Zarafchan, le Polymetes des auteurs anciens. C'est une rivière très considérable ; on l'utilise pour l'irrigation de grandes étendues de terrains dans la province de Samarcande et dans le nord-ouest du khanat de Boukhara ; elle arrive jusqu'à cette capitale. En hiver, quand l'eau est beaucoup plus basse mais qu'elle ne sert pas à l'irrigation, elle coule un peu plus loin, jusqu'au district de Karakoul.
DÉBIT DE l'aMOU-DARIA AU PONT DE TCHARDJOUÏ DE 1887 A 1901
Mètres cubes par seconde. Mois du calendrier julien.
JIOIS