CHAPITRE XIV
Extension du khanat à l'est depuis 1868. Absence de statistiques. Capacité de l'administration. Les impôts et le mode de prélèvement. Revenus de l'Émir. L'agent politique russe et les relations de la Russie avec le khanat. — Les villes russes. La frontière afghane. La capitale et ses bazars. La partie centrale et orientale du khanat. — Les richesses à développer; réforme de l'administration, nouvelles irrigations et chemins de fer nécessaires. La population. L'armée.
C'est le traité de 1868 qui réduisit le khanat à la condition d'État vassal et l'obligea à céder la plus grande partie du bassin du Zarafchan avec la vieille ville de Samarcande. Comme la partie du khanat qui avoisine la capitale reçoit son eau des possessions russes, celui-ci se trouve, par ce seul fait, dans une dépendance absolue de la Russie. Obhgés dès lors de renoncer à la grande politique, les Émirs de Boukhara se sont rattrapés d'un autre côté.
Avant 1868, même les régions moyennes du khanat actuel, celles qui sont situées dans le bassin du Kachka- Daria, avaient de petits potentats appelés Mirs, qui ne reconnaissaient pas toujours le pouvoir de l'Émir et en tout cas ne lui payaient qu'un tribut insignifiant.
Peu après le traité de 1868, éclata un mouvement
A. — M\ISOX A KEKMIXÉ, K H AXAT DE BOUKHARA
B. — EOLKHARA
Vue prise de la forteresse.
A. WoEiKOF. — Turkestan russe.
d'insurrection dans cette contrée, la guerre sainte fut proclamée et les troupes russes durent intervenir. L'Émir en profita pour soumettre entièrement le pays. Plus tard il acquit encore les parties orientales du territoire du khanat actuel, qui n'avaient jamais dépendu de lui. Son territoire se trouvait en définitive plutôt agrandi.
La superficie actuelle est de 203.000 kilomètres carrés. La population ne peut qu'être estimée, toute statistique dans ces pays musulmans étant considérée comme contraire aux lois de Dieu. Les meilleures autorités fixent à
2 millions et demi la population du khanat. On attribue à la capitale, Vieille Boukhara, 80 à 100.000 habitants, à la seconde ville de l'État, Karchi, 70 à 80.000, et à peu près autant à quelques villes qui se touchent dans le bassin du Kachka-Daria : Chaar, Kitab et Chakhrisiabs. 27.000 sujets russes habitent le khanat, dont 8.000 à Tchardjouï, 5.000 à Kerki, 6.000 à Termez,
3 à 4.000 à Nouvelle Boukhara, et 2.000 à Vieille Boukhara.
Le traité conclu entre la Russie et le Boukhara contient une clause fixant la quantité d'eau que la Russie doit laisser passer dans le khanat au tiers du débit du Zarafchan, soit à 39 mètres cubes par seconde. L'Émir et ses employés se plaignent toujours delà disette d'eau : les étangs de la capitale n'en recevraient qu'en petite quantité, et très mauvaise. Si la capitale manque d'eau au printemps et au commencement de l'été, la faute n'en est pas aux autorités russes. Actuellement le khanat reçoit beaucoup plus d'eau que le traité ne lui en attri-
186 LE TURKKSTAN RUSSE
bue, car, à une petite distance de l'endroit où on mesure le débit, le canal reçoit des eaux phréatiques portant son volume à 145 mètres cubes au lieu de 39. Cette eau est retenue dans les districts du khanat en amont de la capitale. Chacun commence par irriguer tous ses champs et jardins et ne laisse passer l'eau en aval que quand il n'en a plus besoin. Dans cette partie du khanat, qui est traversée par le chemin de fer, les cultures ont certainement augmenté ; ainsi on y sème plus de riz et de coton.
Le gouvernement russe ne se mêle d'ailleurs aucunement des affaires intérieures du khanat, qui ne cherche qu'à gagner le plus possible sur la population, en restreignant les dépenses publiques. C'est, en général, la politique des potentats orientaux; mais, depuis 1868, une cause spéciale multiplie ces abus : comme l'administration n'est pas payée et que les places s'achètent, les employés, qui s'attendent à l'annexion du khanat, font argent de tout pour pouvoir acquérir et garder leurs postes.
Dans la partie orientale du khanat, des districts entiers sont affermés ; les fermiers peuvent faire ce qu'ils veulent, l'administration ne s'en mêle pas. Il n'y a aucun budget, aucun système d'économie publique, aucun livre de comptes, en sorte que tout ce qui a rapport aux finances ne peut être connu que d'une manière très approximative.
Essayons de donner une idée des impôts qui existent légalement. Le ziaket est celui qui concerne la plus
grande quantité crobjets. Les brebis paient 2 fr. GO par cent; même impôt pour les chèvres. Le ziaket atteint aussi toutes les marchandises vendues dans les bazars (il est défendu de vendre ailleurs les produits du sol). Pour les sujets russes il est de 1/40, pour les autres de 1/20. Ce ziaket sur les marchandises vendues dans les bazars ressemble beaucoup à Timpôt appelé likine, en Chine, à propos duquel les puissances européennes ont rédigé des centaines de notes, exigeant qu'on ne le fît payer qu'une fois, alors que les Chinois le réclament dans chaque province. La môme politique existe dans le Boukhara ; vendue ou non, la marchandise paie l'impôt.
L'argent introduit dans le khanat est taxé au 1/60 pour les Musulmans et au 1/25 pour les autres. Les sujets russes sont exem.pts de cet impôt. Depuis une douzaine d'années, on a encore établi un impôt sur les céréales amenées par chemin de fer. Chaque wagon de riz paie 23 fr. 40; pour le froment l'impôt est de 18 fr. 50, et pour Torge de 13 fr. 50. Le ziaket est une contribution indirecte.
Dans tous les pays musulmans l'impôt le plus considérable est l'impôt foncier. Les modes de tenure des terres étant très divers, les impôts varient en conséquence.
Généralement la perception des impôts se fait par de petits employés appelés amlakdars. Ceux-ci font promettre aux paysans de ne rien récolter avant d'avoir payé l'impôt. La quantité de la récolte est générale-
ment estimée : première source de discussions entre le paysan et l'employé. Puis, quand l'impôt doit être payé en argent, on chicane sur la valeur des denrées. Les employés s'entendent très bien à manipuler les prix des bazars et à les élever ces jours-là.
Pour le coton, l'impôt est payé avant la récolte. Or dans les espèces indigènes le coton ne tombe pas des gousses. Occasion pour le paysan de marchander avec l'employé. Le coton américain au contraire se détache facilement et tombe à terre; le marchandage est donc à peu près impossible. Aussi ce système d'impôts a-t-il entravé la culture du coton américain. Celle-ci dans le khanat n'a progressé que dans la vallée du Zarafchan, parcourue par le chemin de fer et voisine des possessions russes; là les employés n'osent pas trop pressurer la population. Ailleurs ils font ce qu'ils veulent.
M. Logofet, la meilleure autorité sur le khanat de Boukhara, arrive à la conclusion que les habitants paient près de 17 millions de francs d'impôts. De plus toute la population musulmane du khanat, excepté les Russes, paie encore des impôts spéciaux ; tel celui du djosié^ à la majorité de chaque homme et d'après la richesse de la famille : il est de 4 fr. 70, 9 fr. 40, ou 14 fr. 10. On a également imposé les animaux de bât : chameaux, chevaux et ânes, qui passent du Boukhara oriental au Boukhara occidental, et vice versa. Ces impôts sont de 80, 40 et 20 centimes.
Tout ce système d'impôts opprimant la population existait depuis longtemps et, de temps à autre, donnait
lieu à des émeutes sanglantes. La dernière depuis 1868 est survenue en janvier 19i0. Peu après la mort du père de l'Émir actuel, près de 500 personnes dans la capitale furent tuées, et leurs maisons pillées. Les journaux russes attribuèrent faussement cette insurrection à la haine des Musulmans sunnites contre le premier Ministre, Persan et Chiite. Il est possible que la différence des religions ait avivé l'animosité, mais la cause principale de l'émeute fut l'oppression fiscale. L'Émir n'osa faire usage de ses troupes, et demanda l'appui de soldats russes. Grâce au tact du colonel qui commandait le détachement, il n'y eut ni mort ni blessé. Il n'en est pas moins regrettable que des troupes russes aient été envoyées dans le khanat pour soutenir la cause des oppresseurs contre les opprimés.
Dans un livre publié récemment, Essais économiques sur le Boiikhara, M. Goubarevicz Radobylski calcule que les recettes de l'Émir de Boukhara s'élèvent à 21 millions de francs. L'administration du khanat au contraire, dans ses relations avec la Russie, n'avoue que 6 millions et demi et dresse, comme il suit, le bilan de ses dépenses :
Armée, 4 millions ; Émir et représentation, 2.000.340 francs; clergé, 260.000 francs.
En 1888, le gouvernement russe jugea nécessaire d'établir un consul à Boukhara, notamment pour s'occuper d'affaires relatives aux frontières afghanes. Le gouverneur général agréa ce projet, à la condition que ce consul dépendrait de son autorité, comme c'est le
cas pour le khanat de Kliiva. (Voir le chapitre xv.) Le ministre des Affaires étrangères refusa et, au lieu d'un consul soumis au gouverneur général, on créa à Boukliara un poste d'agent politique, du ressort du Ministre des Affaires étrangères ; de cette manière il y a deux politiques à Boukhara, et les Émirs en ont profité très adroitement. Les agents politiques se sont tous mis du côté de l'Émir et de son administration, à l'exception de P. M. Lessar, homme remarquable, qui fit toujours prévaloir les intérêts de la Russie. Il connaissait très bien le Boukhara parce qu'avant d'être agent politique il s'était occupé, comme ingénieur des Ponts et Chaussées, d'études sur la reconstruction des canaux de Boukhara; cette reconstruction n'aboutit pas, l'Émir la fit échouer.
En 1892, pendant que Lessar était agent diplomatique, le gouvernement russe estima devoir transporter la ligne douanière à la frontière du Boukhara et de l'Afghanistan. Ce fut bientôt fait et, sur la proposition de Lessar, il n'y eut aucun traité avec le Boukhara ; la décision du gouvernement russe fut seulement notifiée à l'Emir avec ordre de la faire connaître à la population.
Actuellement, comme je l'ai montré plus haut, un certain nombre de sujets russes résident dans le Boukhara; grâce au chemin de fer et à la navigation sur l'Amou-Daria, le commerce fait de grands progrès ; il y a non seulement des maisons de commerce, mais des usines à nettoyer le coton et des huileries. Nombre
d'affaires civiles et criminelles subissent entre les sujets russes et boukhares. D'après le traité, toutes ces affaires sont soumises en dernier ressort à l'agent politique, en sorte qu'actuellement il a sur les bras une quantité d'affaires qu'il ne sait comment régler.
Le traité de 1868 décrétait que les sujets russes seraient exonérés de certains impôts, mais astreints à celui du ziaket. Cet impôt, étant payé plusieurs fois, est assez onéreux. Quand les sujets russes voulurent s'établir dans l'intérieur du Boukhara et ouvrir des usines, le gouvernement de l'Émir usa de tout son pouvoir pour les en empêcher. Actuellement la situation est la suivante : il y a seulement quatre villes russes dans le khanat ayant une administration séparée ; ce sont : Nouvelle Boukhara, Tchardjouï, Kerki et Termez ; de plus, les Russes sont autorisés à s'établir et à ouvrir des usines à une distance de moins de deux verstes du chemin de fer. On voit que la position des sujets russes est difficile et moins enviable dans ce khanat que dans celui de Khiva, où ils ne paient aucun impôt et peuvent s'établir à leur gré. Quant aux villes russes du khanat, elles sont situées très avantageusement sur le chemin de fer et sur un fleuve navigable, mais leur état administratif et juridique est déplorable. Nul poste n'est pourvu par élection. Dans la ville de Nouvelle Boukhara, c'est l'agent politique et, dans les autres, les commandants des forteresses ou des troupes qui sont à la tête des administrations ; les affaires en souffrent certainement. Malgré toutes ces difficultés, les
affaires des maisons russes augmentent et sont déjà très prospères.
La frontière douanière russe avec l'Afghanistan est très longue et se divise en trois parties : à l'ouest, l'Afghanistan voisine avec la province Transcaspienne, puis, sur une ligne de près de i 200 kilomètres, il longe le klianat de Boukhara; enfin, tout à fait à l'est, il confine de nouveau au territoire russe, mais par le Pamir, peu commerçant. La Russie a promis, dans le traité avec la Grande-Bretagne, de n'avoir aucune relation politique avec l'Afghanistan. Le commerce, sur cette frontière, n'a affaire qu'aux employés afghans et à ceux de l'Émir de Boukhara. Les Afghans ont le sens et le goût du commerce, mais ceux qui viennent dans le Boukhara sont entièrement à la merci des employés de l'Émir. D'autre part, les Musulmans sujets russes allant dans l'Afghanistan n'ont aucune protection à espérer du gouvernement russe et sont entièrement soumis aux employés de l'Afghanistan.
La ville de Nouvelle Boukhara est située sur le chemin de fer Transcaspien ; une ligne à voie étroite de 13 kilomètres, qui fut construite aux frais de l'Émir, la réunit à la capitale du khanat. La Nouvelle Boukhara fut bâtie du temps où M. Tcharikof était agent politique dans le khanat. Elle ne se développe pas ; les rues trop larges, les maisons trop basses, l'absence de cette belle végétation que l'on trouve dans les autres villes russes du Turkestan, font une impression assez peu agréable. L'Émir défunt fut obligé de bâtir un palais dans cette
Cliché A. S. Pisarenko.
A. — PERSPECTIVE KAIFMANX, A TACHKEXT
11' A. S. Pisarenko.