GRANDS ROSEAUX (BAÏRAM-ALI
A. WoEiKOF. — Turkestan russe.
ville; mais le palais reste entièrement inhabité. Les autres monuments sont la résidence de l'agent politique et une succursale de la Banque de l'État, qui cependant ne fait pas beaucoup d'affaires. J'en demandai la cause au directeur, qui me répondit : « Toutes les affaires se font dans la vieille ville; malgré la faible distance, il faut perdre du temps pour aller à la Nouvelle Boukhara ; les trains ne sont pas fréquents. Il est vrai qu'à la Vieille Boukhara se trouvent 6 succursales de banques privées, qui se font concurrence entre elles. Tout marchand tant soit peu solvable est poursuivi par les agents des banques et sollicité d'escompter des lettres de change. S'il ne peut payer à terme, il y a des arrangements ; un ami donne une lettre de change, qui est escomptée la veille du terme. La Banque d'État au contraire ne donne pas ces facilités; aussi les marchands s'y adressent-ils rarement. Mais les banques escomptent leurs meilleurs papiers à la succursale de la Banque d'État et gagnent la différence entre leur taux d'escompte et celui de la Banque d'État, toujours moins haut. »
La Vieille Boukhara est une ville à rues étroites et tortueuses, mais un centre de commerce très important. On ne sait depuis quand elle existe ; en tout cas elle est ancienne, moins cependant que Samarcande.
La ville est située dans la plaine ; elle a près de 50 caravansérails, autant de bazars, 364 mosquées, 2 synagogues, 138 écoles de différents degrés avec 10.000 écoliers (pi. XI b). Un canal, qui emprunte l'eau du Zarafchan passe par la ville ; comme, en général, la
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capitale est mal pourvue d'eau, on capte celle du canal, pour la conserver dans des étangs appelés khaoïis; de là on la transporte dans les maisons. Cette eau est stagnante, de très mauvaise qualité et cause la maladie appelée richta [Filaria medinensis) .
La place principale de Boukhara porte le même nom (jue celle de Samarcande, Rigistan. C'est là que furent exécutés, en 1842, les voyageurs anglais Stoddard et Connoly. L'ancienne citadelle (Ark) est fort pittoresque ; du sommet, on a une vue très étendue sur la ville et les environs (pi. xi h).
Il y a toujours beaucoup de monde dans les bazars et au bord de quelques-uns des étangs; ceux-ci sont entourés de quais, et des marches de pierre conduisent jusqu'à l'eau. Ils sont généralement entourés de grands et beaux arbres dont les racines trempent dans l'eau. On y trouve toujours des restaurants à thé {tchaï-khane), des boutiques de fruits, des barbiers, des diseurs de contes.
Les bazars de Boukhara sont animés et pittoresques à l'extrême. La lumière, tamisée par des nattes, y contribue beaucoup, ainsi que les habits multicolores de la population. Les habitants de Boukhara tiennent beaucoup aux beaux costumes ; les étoffes aux dessins bariolés sont très en vogue.
Malgré cette animation et ce luxe de couleurs, la qualité des marchandises vendues a beaucoup baissé. Ce sont les tapis surtout qui laissent actuellement à désirer. Au lieu des anciennes couleurs végétales, on
emploie maintenant des couleurs d'aniline; les dessins aussi sont différents et moins beaux que jadis. Il est remarquable que les habitants de l'Orient, des qu'ils font connaissance avec les produits européens, perdent leur goût primitif; leur industrie devient moins artistique. Les beaux vieux tapis ont augmenté énormément de prix et sont envoyés jusqu'en France et en Amérique. Les nouveaux ne sont pas appréciés et se vendent moins cher; aussi les malins les exposent-ils au soleil, à la pluie et à la poussière, les font ils même piétiner par les iiommes et les animaux, pour leur donner l'air antique ; naturellement les vrais connaisseurs ne s'y trompent pas.
Partout dans les bazars de Boukhara, on trouve des objets fabriqués en Russie et en Pologne, surtout des cotonnades. Quant aux soieries, une certaine quantité est encore le produit du travail indigène, car les soieries étrangères sont frappées de droits de douane très élevés, qui obligent les fabricants russes à vendre leurs soieries à des prix très forts, et permettent à l'industrie domestique du Turkestan de leur faire encore concurrence.
Karcbi est une ville très ancienne devenue un nœud important de routes de caravanes, conduisant au cours moyen de l'Amou-Daria, à l'est et au nord-est.
Il faut encore mentionner la ville de Kerminé, qui a 40.000 habitants et se trouve sur le chemin de fer entre Boukhara et Samarcande (pi, xi à). Cette ville fut la résidence de l'EImir défunt pendant les quinze
dernières années de sa vie. On y montre une ancienne mosquée et le mausoiée de l'Émir.
La rive droite de l'Amou-Daria jusqu'au delà de Tchardjouï est sur les confins du khanat de Boukhara ; la navigation y est très active. Il y a un service hebdomadaire entre Tchardjouï et Termez. La première de ces villes est la plus importante, et a seule des départs fixes. La distance de l'un à l'autre est de 450 kilomètres. La population des bords du fleuve est principalement turcomane; elle s'occupe d'agriculture, d'élevage; les femmes font des tapis. Il n'y a pas de grands canaux; l'eau du fleuve est généralement élevée à l'aide de norias.
La ville la plus importante de ce parcours est Kerki, forteresse russe et grand centre commercial.
Sur la rive gauche du fleuve, un peu en amont, se trouve le poste frontière de Bosaga et, tout près, le poste afghan; en amont Kélif, et enfin Termez.
Officiellement le nom de Termez désigne seulement la forteresse; le faubourg commercial qui se trouve près de la forteresse s'appelle Patta-Hissar. Il y a quelques usines dans ce faubourg, et le commerce et l'industrie augmentent. Malheureusement le climat y est très malsain; c'est, avec Tchardjouï et Merv, la ville la plus insalubre du Turkestan. Les ruines grandioses de la vieille ville de Termez se trouvent à une distance de 10 kilomètres de la ville nouvelle. Il y a quelques années, on y fit des fouilles, mais le travail fut interrompu par la malaria.
Près de Termez, l'Amou-Daria reçoit son dernier tributaire, le Sourkhan. C'est le centre du pays de Hissar, oii ily a une quantité d'anciens canaux d'irrigation, maintenant tombés en ruines. En général, ce pays, très peuplé, est très pauvre actuellement. Il n'y a pas longtemps encore, il était gouverné par des souverains héréditaires.
Les habitants du Boukhara parlent toujours de la réunion du khanat à la Russie. Les Musulmans les plus pieux redoutent cet événement, mais la plupart des sujets de l'Émir le verraient avec plaisir. Ils ont des relations constantes avec les indigènes sujets russes et savent que ces derniers se trouvent beaucoup plus favorisés. Quant à eux, ils sont pressurés par leur administration, les canaux d'irrigation se gâtent et ne sont pas réparés, et, à l'exception de la vallée du Zarafchan jusqu'à la capitale, le pays ne fait pas de progrès.
Une annexion du khanat à la Russie est-elle désirable? Certes non. Si les Émirs de Boukhara ont quelquefois agi contre l'esprit du traité de 1868, ils l'ont fait avec Tassentiment des agents politiques. La première réforme à faire serait de placer ceux-ci sous la dépendance du gouverneur général, de manière qu'il n'y eût qu'une politique russe dans le khanat, et non deux. Il serait facile d'amener l'Émir à prendre des conseillers russes qui réformeraient l'administration du pays. Il faut agir comme la France dans l'Annam, le Tonkin et surtout la Tunisie, ou comme la Grande-Bretagne dans
quelques États vassaux de l'Inde, et particulièrement en Egypte. On sait que l'Egypte est mieux administrée que l'Inde Britannique, et la Tunisie que l'Algérie. Dans le Turkestan russe, on a introduit beaucoup de lois qui ne conviennent pas au pays. L'administration y est trop compliquée, les fonctionnaires trop nombreux; tout cela pourrait aller beaucoup mieux si le Boukhara était soumis à une administration russe, mais sans annexion formelle. L'Émir conserverai! des revenus considérables et tous les honneurs dus à son rang, mais se mêlerait aussi peu que possible de l'administration de ses États.
Les événements de 1910 ont montré que l'armée du khanat, qui coûte cependant assez cher, n'est d'aucune utilité. L'Émir pourrait conserver une petite garde personnelle ; les dépenses qu'il fait pour son armée pourraient être réduites certainement à 1/5. Le pays est extrêmement riche par lui-même et pourrait devenir la région la plus florissante du Turkestan, si seulement l'administration était réformée. On peut inférer qu'il doit cacher des richesses minérales considérables ; de plus, sur de grandes étendues, les abondantes pluies du printemps permettent d'y cultiver les céréales et les graines oléagineuses sans irrigation artificielle.
Des chemins de fer d'un type léger devraient pénétrer dans les différentes parties du khanat : ils y amèneraient d'abord une grande quantité de céréales, bien nécessaires au Turkestan, qui ne connaît guère que la culture du coton. Plus tard, après la reconstruction des canaux existants et l'ouverture de nouveaux canaux, la
culture du coton et du riz pourrait beaucoup s'étendre.
Pour la culture cotonnière, le Boukhara méridional se trouve dans d'excellentes conditions climatériques; non seulement il est à une latitude plus basse que le reste des régions cotonnières du Turkestan, mais, fait important, il est protégé contre les vents du nord par les montagnes, et bien moins exposé aux gelées. Si la plaine peut produire une grande quantité de coton, la région inférieure des montagnes, bien située et bien abritée, serait excellente pour les cultures fruitières subtropicales, entre autres celles du figuier et du grenadier. H y a encore des régions assez étendues du khanat très peu peuplées où la colonisation russe pourrait se développer considérablement.
La population du khanat peut être divisée en deux groupes principaux : le groupe Turco-tatare, et le groupe Iranien. Dans ce dernier dominent les Tadjiks. Ils habitent la partie sud-est et font principalement de l'agriculture. C'est certainement la population la plus ancienne du pays, conservée grâce à son séjour dans les montagnes. Les Iraniens les plus purs sont appelés Galtchas. Ces derniers temps ils ont beaucoup souffert de l'administration du khanat. Parmi les nations turco-tatares, les Uzbegs sont l'élément principal; l'Émir et l'administration en font partie. Ils sont généralement sédentaires; on y trouve cependant des deminomades.
Une des distractions favorites des Uzbegs, qui rappelle leur ancien état nomade, est la baïga, ou course à
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l'agneau ou au cliecreaii (pi. xiii); c'est la représentation d'une baranta (razzia). Des cavaliers se partagent en deux camps; un des cavaliers saisit un agneau ou un chevreau et part à toute vitesse. Le parti adverse tâche de lui enlever l'animal, défendu par son camp; il s'ensuit une mêlée où il y a souvent des blessures graves, quelquefois mortelles. Le spectacle est d'une animation extrême.
Les rives de l'Amou-Daria et du Pendj sont habitées par des Turcomans sédentaires . Des Kirghiz vivent sur une partie des montagnes orientales et dans les steppes à l'occident du khanat. Ils sont généralement nomades. Dans les villes, on trouve un certain nombre de Juifs établis dans le pays depuis longtemps.
L'Émir de Boukhara est le chef religieux. Plusieurs des juristes musulmans lui donnent la qualité de khalife, de successeur de Mahomet, devant veiller à la pureté de l'Islam. Il appartient à la famille « manghy » des Uzbegs; les principaux administrateurs ainsi que le clergé sont ses parents. Il a un harem considérable et, jusqu'à une époque assez récente, sa vie était très enfermée et se conformait strictement aux préceptes du Coran. Mais le père de l'Émir actuel a commencé à voyager souvent en Russie; il s'est bâti à Yalta, sur la côte méridionale, de la Grimée une belle villa qu'il visitait tous les ans; son successeur fait de même.
Les plus importants dignitaires sont : le Kouch-Beghi, espèce de chancelier, qui pendant l'absence de l'Émir gouverne le pays, dirige les relations avec l'agent poli-
tique russe; le Divan-Beghi, sorte de ministre des Finances ; le Kazy-Kalian, chef du clergé et grand juge du khanat ; le Reïs ou maître de Police, qui doit surtout veiller à la pureté des mœurs et à l'observation des règles prescrites par le Coran. Enfin il y a l'administration militaire avec le Topchi-Bachi, chef de l'artillerie, qui commande les troupes.
Le pays est divisé en vingt-huit districts, à la tête desquels se trouvent des Begs.
Ceux qui gouvernent les districts éloignés de la capitale ont des pouvoirs étendus. On leur demande seulement de fortes redevances; pour le reste ils font ce qu'ils veulent.
L'armée est composée de 11.000 fantassins et de 200 officiers. Elle a une batterie d'artillerie avec 4 canons rayés, présents de l'Empereur, et quelques canons anciens. Les officiers n'ont aucune instruction ; généralement ce sont d'anciens domestiques de l'Émir.
Les tribunaux jugent d'après le Coran.
Quant aux sujets russes et à leurs différends avec les sujets boukhares, ils sont jugés par des juges de paix, et en seconde instance par l'agent diplomatique.
Les écoles du Boukhara, surtout les écoles supérieures (mé dressés), ont une grande réputation dans tout le monde musulman; elles ne coiàtent rien au budget de l'État, étant entretenues à l'aide des fondations Vakouf.