‹ Le Turkestan RusseChapitre 62 sur 87 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Comparaison du Turkestan avec les colonies européennes d'outre-mer. La chaleur du climat n'est pas nuisible aux Russes. Chaleur sèche et chaleur humide. — Dangers de la malaria. ULilité des moustiquaires. Petit nombre de colons agricoles établis dans le pays. — Nécessité d'irrigations nouvelles pour de nouvelles colonies. — L'élève des mérinos.

Les possessions d'oulre-mer des puissances européennes se partagent en deux classes principales : les exploitations et les colonies.

Les premières, qui comprennent l'Inde et les possessions tropicales, n'ont que peu d'Européens sédentaires ' . Ceux qui y résident sont des fonctionnaires, des commerçants, des industriels, des planteurs; les indigènes ouïes descendants de Nègres importés d'Afrique, forment la masse de la population.

Les colonies, toutes situées dans les latitudes

1. A l'exception des Créoles des anciennes possessions de l'Espagne, du Portugal et de la France, bien peu nombreux. Et il paraît qu'il n'existe pas de nouveaux Créoles français. A mesure que les communications avec l'Europe sont facilitées, les Européens résidant temporairement dans les tropiques se font plus nombreux, et ceux qui s'y établissent à demeure plus rares.

moyennes, sont peuplées d'Européens qui y sont à demeure, y font souche. Il n'y a pas ou presque pas de population indigène ; exemples : les Etats-Unis, l'Australie .

L'Algérie et la Tunisie, ainsi que l'Afrique du Sud, sont des possessions intermédiaires entre les deux types ; elles ont des colons européens, mais la majorité de la population est indigène; ce sont des agriculteurs et des citadins, dont le nombre augmente.

Le Turkestan appartient évidemment à cette dernière catégorie. La masse de la population est indigène et sédentaire, et s'accroît par l'excédent des naissances ; mais à côté d'elle, comme en Algérie, en Tunisie et dans l'Afrique du Sud, il y a place pour la colonisation européenne, et il est du devoir de l'État de prendre des mesures pour y aider.

Plus favorisée que la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, le Portugal et naguère l'Espagne, la Russie peut coloniser des possessions qui sont contiguës à la métropole, n'en sont pas séparées par des frontières naturelles.

Sous ce rapport, la position de la Russie est analogue à celle des États-Unis, du Canada, de tous les États de l'Amérique du Sud, de l'Australie, de l'Afrique du Sud, pays de colonies européennes, dont les parties les plus anciennement peuplées sont des « métropoles » relativement aux régions à coloniser.

Elle est aussi analogue à celle de la Chine, le plus ancien des États qui existent actuellement. La transfu-

sion graduelle de la métropole dans les colonies est le trait commun à tous ces pays.

Ce qu'on peut appeler « la poussée coloniale » de la population russe date de bien loin, et s'exerce surtout depuis la fin du xv^ siècle. L'État y a contribué, mais elle s'est faite souvent sans son aide et même malgré sa défense.

Moscou est bâtie en terre originairement finnoise; le centre de population de la Russie se trouve dans le district de Lipetzk, gouvernement de Tambov, pays occupé par des nomades à la fin du xv" siècle.

Jusqu'à la Sibérie Orientale, à l'est, et à la plaine du nord du Caucase, au sud-est, les colons russes se sont trouvés dans des conditions qui ne différaient pas trop de celles de leur patrie. Partout des hivers froids, partout la possibilité de la culture des céréales sans irrigation artificielle.

Au Turkestan, au contraire, le climat est chaud, et l'irrigation artificielle s'impose. Les colons russes pourront-ils s'adapter à des conditions si différentes de celles de leur patrie?

Pour l'irrigation, il y a l'exemple de plusieurs colonies dans le Turkestan proprement dit, et d'autres plus nombreuses et plus anciennes dans la province de Sémirietchensk.

Reste la question du climat. Des colonies russes pourraient bien s'établir à des hauteurs où la salubrité du climat est avérée, mais les meilleures places dans ces régions sont prises depuis longtemps, et il serait

difficile de trouver des étendues de bonnes terres de 100 hectares ou plus d'un seul tenant. Il est désirable cependant que les colons russes, quoique habitant des fermes et non des villag:es, soient voisins. Il leur faut des églises, des écoles, des syndicats agricoles, des relations de voisinage. Tout cela demande des groupes de population plus ou moins importants.

De plus, les Russes, gens de plaine, n'aiment pas les montagnes, assez éloignées, d'ailleurs, des chemins de fer. La colonisation dans ces régions ne pourrait, en tout cas, avoir une grande extension.

Une colonisation étendue n'est possible que dans les plaines et les grandes vallées au-dessous de 600 mètres d'altitude, où s'étendent d'immenses déserts, que l'on pourrait convertir en oasis. Mais, dans ces régions, l'été est bien chaud; la température de juillet monte à plus de 25° dans les parties hautes, et à plus de 28° dans les plaines, où se trouvent la plupart des terres susceptibles d'être irriguées.

Il y a des colonies russes établies depuis nombre d'années dans les plaines et les vallées basses du Turkestan. Il est regrettable qu'on n'ait pas encore fait une étude détaillée de leur état sanitaire.

Deux questions se posent ;

1° Y a-t-il, indépendamment des maladies spéciales, causées par des microorganismes (bactéries, plasmodia) un danger pour les colons originaires de pays froids, et obligés d'affronter les torrides étés du Turkestan ?

2" Des maladies ainsi causées, quelles sont les plus

dang^ereuses dans le pays, et comment les prévenir?

On sait que les climats chauds sont beaucoup plus nuisibles aux gens du Nord quand la chaleur dure toute l'année que lorsqu'il y a quelques mois frais ou froids. Les habitants des latitudes moyennes sont habitués à une alternance des saisons, et les climats même les plus salubres des hauteurs tropicales, oij aucun mois n'a une moyenne supérieure à 20°, finissent par les énerver, par les déprimer.

Dans les plaines les plus chaudes du Turkestan, cinq mois seulement ont une moyenne supérieure à 20°, et cinq au moins en ont une inférieure à 10°. Il n'y a donc pas la continuité de chaleur si nuisible aux gens du Nord; partout il gèle en hiver; la neige séjourne quelquefois plusieurs jours sur le sol.

Un autre fait tout aussi bien prouvé, c'est que la chaleur sèche est beaucoup plus facile à supporter que la chaleur humide. Plus l'air est humide, moins le corps est soulagé par l'évaporation de la transpiration cutanée, l'eau s'évaporant moins vite, et à une température plus haute. La température indiquée par le thermomètre mouillé du psychromètre donne une certaine idée des conditions climatériques à ce point de vue. Les Américains l'appellent la température sensible et la font quelquefois figurer dans leurs tableaux météorologiques.

Le professeur Cleveland Abbé a fait à Washington quelques expériences sur l'influence de températures et d'humidités différentes sur les hommes. Il se trouva que dans l'air immobile d'une chambre, à une tempéra-

ture de 24°,5 seulement, mais avec une humidité relative de 96 p. 100, un homme habillé de drap et portant une chemise empesée souffrait beaucoup et que sa respiration était insuffisante. Nul doute qu'il ne se fût trouvé mieux aune température de Sd'^, avec une humidité de 50 p. 100 et un peu de vent.

Les Anglais souffrent plus de la chaleur que la plupart des autres peuples, car, non seulement l'été est très frais dans leurs îles\ mais ils ont l'habitude de porter de la flanelle sur le corps, de manger beaucoup de viandes grasses et de s'abreuver de liqueurs fortes. Néanmoins, sur la ligne télégraphique qui traverse l'Australie du nord au sud, et au milieu de laquelle la température, en janvier, est de 33°, des ouvriers anglais travaillent, coiffés, non de casques tropicaux, mais de simples chapeaux de feutre. Par contre, sur la côte orientale de la colonie de Queensland, oii le mois de janvier a une moyenne de 28° seulement, les Blancs se refusent à travailler dans les plantations de canne à sucre, parce que le climat de la côte est beaucoup plus humide.

Le sud des États-Unis offre des faits plus intéressants encore.

Dans la région inférieure du fleuve Colorado, où les chaleurs sont bien plus fortes et durent plus longtemps que dans les plaines du Turkestan (à Yuma, par exemple, juillet a une moyenne de 34", et sept mois une moyenne supérieure à 20"), les Américains blancs s'oc-

1. Ce n'est que dans les environs de Londres que la moyenne de juillet est de 17», ailleurs elle est plus basse.

cupent d'agriculture et ne paraissent pas souffrir du climat ; c'est que l'air est très sec. L'agriculture va y prendre une grande extension grâce à l'achëvement du barrage Roosevelt, et il paraît hors de doute que les terres irriguées seront bientôt occupées et cultivées par des Blancs. Au contraire, à l'est de la région méridionale des États-Unis, où le chmat est humide, les travaux des champs sont exécutés principalement par des Nègres, et les Blancs sont très inférieurs aux habitants du nord, surtout par l'énergie.

Les colons russes supporteraient d'autant plus facilement le climat du Turkestan que les travaux les plus importants et nécessitant le plus d'efforts (semailles des céréales, du coton et des plantes fourragères, labours principaux, et surtout récolte du coton) se font au printemps ou en automne, c'est-à-dire avant ou après les grandes chaleurs. La récolte du froment et de l'orge a lieu au plus tard au commencement de juin, et les Russes ne manqueront pas d'employer des moissonneuses pour ce travail, et des faucheuses pour les plantes fourragères. Le climat n'empêcherait donc pas par lui-même la colonisation russe.

Mais la malaria est très dangereuse et très répandue dans le Turkestan. L'opinion la plus courante parmi les médecins et les hygiénistes est que cette maladie est causée par un organisme microscopique d'origine animale, un plasmodium, qu'il n'y a pas de contagion d'homme à homme, et que les plasmodia sont communiqués par la morsure d'un cousin du genre Anophèles

Les larves de cet insecte ne peuvent vivre que dans l'eau stagnante. Pour éviter la propagation de la malaria, il suffît d'empêcher les larves d'Anophélès de vivre.

Il faut pour cela : \° ne pas garder d'eau dans des récipients ouverts ; 2° dessécher autant que possible les mares; 3° couvrir celles que l'on ne peut dessécher d'une couche continue et très mince de pétrole.

Les Américains à Cuba et à l'isthme de Panama, les Anglais à Sierra Leone ont enrayé la propagation de la fièvre jaune ^ par des mesures de ce genre; de fortes amendes et la prison en cas de récidive les imposèrent pour les petites quantités d'eau et les petites mares; le gouvernement se chargeait d'assécher ou de couvrir de pétrole les grandes.

Je ne crois pas que des mesures de précaution aussi complètes puissent être prises dans les colonies russes du Turkestan : pour en surveiller l'exécution le personnel manquerait, et surtout le concours des colons. La plupart des Russes, notamment les paysans, sont très insouciants, et n'aiment pas à prendre de précautions hygiéniques qui dérangent leurs habitudes. Avec le temps, une instruction plus étendue que celle donnée maintenant par les écoles élémentaires, et l'influence de médecins hygiénistes populaires, tout cela pourra s'améliorer. Il faut remarquer que les paysans qui ont émigré sont bien moins routiniers que ceux qui sont restés

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