‹ Le Turkestan RusseChapitre 66 sur 87 · CHAPITRE XXÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÏII

Une erreur bienfaisante. Les études de Thydrograpliie du pays comme base des irrigations futures. Nécessité d'étudier la fonte des neiges et des glaciers. Quantité d'eau disponible pour les irrigations futures. Les eaux de l'Amou et du Syr et de leurs tributaires, seules importantes. Les bases de l'évaluation. Les principales possibilités. La dérivation de l'Amou vers la région du Mourghab et l'extension de l'irrigation dans la partie inférieure du fleuve. — Nécessité de barrages dans les montagnes pour la régularisation des eaux. Leur importance comme sources de forces motrices et électriques. Les amas de cailloux et les nappes d'eaux souterraines. — Les lacs artificiels et la villégiature. — Nécessité de prévoir l'avenir.

La dénonciation du traité de commerce entre la Russie et les États-Unis par le gouvernement de ce dernier pays produisit une grande émotion en Russie. La presse « battit la grosse caisse » : on craignait des mesures entravant l'exportation du coton des États-Unis, oij se fournissaient pour moitié ou presque nos fabriques, et, comme conséquence, une « famine de coton » ; on rappela le souvenir des années néfastes de i863 à 1865, pendant la guerre de Sécession aux États-Unis. Le public se passionna pour cette question ; l'attention se porta sur le Turkestan, oii la culture du coton a fait de si grands progrès depuis quelques années. Comme la culture du

coton y est impossible sans irrigation artificielle, on s'intéressa aussi à l'extension de l'irrigation. Le gouvernement s'en était déjà occupé : en 1909 on avait créé un service hydrologique du Turkestan, on avait commencé quelques nouveaux canaux, etc. Émus des préoccupations publiques, des ministres et autres dignitaires visitèrent le Turkestan, les questions concernant ce pays et surtout ses irrigations furent mises à l'ordre du jour ; le ministre des Finances, la Douma et le Conseil d'État ne lésinèrent pas sur les crédits nécessaires aux études et aux travaux.

La crainte d'une « famine de coton », comme conséquence de la rupture du traité de commerce avec les États-Unis est parfaitement ridicule ; mais elle a produit un heureux effet en attirant l'attention sur notre riche possession asiatique. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire qu'une erreur a des résultats heureux. Si Colomb avait su à quelle distance se trouve l'Europe de l'Asie Orientale, il n'aurait pas entrepris son voyage sur l'Atlantique.

Le service hydrographique du Turkestan, confié à un homme habile et à larges vues, l'ingénieur W. G. Glouchkof, a commencé ses travaux en 1910. Une partie considérable de ceux-ci a porté sur la province de Sémirietchensk, très importante pour la colonisation russe, mais dont l'étude sort du cadre de ce livre.

Le Turkestan proprement dit n'a pas été oublié. On a établi des postes hydrographiques, qui mesurent de temps à autre le débit des rivières, et journellement

la hauteur des eaux. Plusieurs ont des appareils enregistreurs. Une expédition a visité le delta de l'Amou- Daria en 1911 et 1912 et a, entre autres, rétabli sur la rive droite du fleuve, la station météorologique et hydrographique de Noukous, qui fit des observations si intéressantes de 1874 à 1876 ; une autre étudia les eaux du khanat de Boukhara, etc.

Les eaux qui servent à l'irrigation du pays provenant presque entièrement de la fonte des neiges et des glaciers, il est très intéressant d'étudier ces phénomènes. Des stations météorologiques permanentes à la hauteur des neiges seraient soit impossibles, soit très coûteuses. M. Glouchkof se propose de construire de grands pluviomètres et de les exposer en plusieurs endroits des montagnes, en les entourant de murs de pierre. A la fin du printemps ou en été, on ferait le relevé. Je ne pus qu'acquiescer à ce projet, et former des vœux pour sa prompte exécution.

De plus, comme il importe surtout de suivre la fonte des neiges, je proposai d'établir des stations temporaires qui se transporteraient de plus en plus haut pour observer le dégel. La végétation se développe vite dans ce climat continental, et les nomades viennent habiter les montagnes avec leurs troupeaux, ce qui facilite l'approvisionnement des stations.

Ces études viseraient plusieurs questions. La quantité de neige qui tombe et qui fond n'est pas égale d'année en année; des observations continuées pendant un certain nombre d'années permettraient de déterminer les

quantités d'eau minima sur lesquelles on peut compter. Les travaux d'irrigation future ne devraient se baser que sur ce minimum.

D'autre part, au bout de quelques années, on pourrait prévenir les cultivateurs, d'après les neiges de l'hiver, de la quantité d'eau disponible au printemps. Ceux-ci organiseraient leurs cultures en conséquence. Dans les années riches en neige, on consacrerait plus de terres aux cultures demandant beaucoup d'eau, comme le riz, les fourrages et surtout la luzerne, tandis que, dans les années pauvres en neige, on cultiverait plus de céréales.

Ces études d'un caractère scientifique seraient la base d'opérations d'ingénieurs pratiques. L'eau des neiges et des glaciers est un capital, qu'il faut savoir employer.

Capital considérable. Un exemple suffira à le prouver. Un calcul très exagéré compte sur une moyenne de une sagène cube par seconde pendant les six mois les plus chauds de l'année pour l'irrigation de 10.000 déciatines, soit, en chiffres ronds, un mètre cube pour 920 hectares.

Les six mois d'avril à septembre du calendrier julien, c'est-à-dire du 12 avril au 11 octobre du calendrier grégorien', donnent en moyenne, pour l'A mou au pont de Tchardjouï, 3.057 mètres cubes par seconde, quantité suffisant à irriguer 2.812.000 hectares. Certes, il est impossible d'employer toute l'eau du fleuve à l'irrigation, mais aussi :

1. Les observations ont été faites au xi.x» siècle, quand la différence de date entre les deux calendriers était de douze jours.

1° Un mètre cube par seconde pour l'irrigation de 920 hectares est une quantité très exagérée ' ;

2° Les six autres mois de l'année donnent, en moyenne, 877 mètres cubes par seconde, et cette eau, convenablement aménagée, peut fournir un supplément très appréciable.

En somme, je resterai en deçà du possible en comptant sur une irrigation de 2.200.000 hectares en plus par les seules eaux de l'Amou et de ses affluents.

Pour poser ce chiffre, j'ai admis que 350.000 hectares sont actuellement irrigués par les eaux de l'Amou- Daria en aval du pont de Tchardjouï.

Pour le Syr-DariaàParman-Kourgan, nous trouvons, pour les six mois d'avril à septembre du calendrier julien, 716 mètres cubes en moyenne par seconde, qui suffiraient à irriguer 659.000 hectares. Mais, il est impossible d'employer toute l'eau de ce fleuve à l'irrigation. En outre il importe d'envisager la possibilité d'utiliser une certaine quantité de l'eau des mois froids de l'année. En somme il serait possible d'irriguer par les eaux du Syr-Daria et de ses affluents au moins 700.000 hectares en plus de ceux qui sont irrigués actuellement.

En aval de Parman-Kourgan le Syr-Daria ne sert presque pas à l'irrigation. Mais il reçoit trois tributaires importante, l'Angren, le Tchirtchik et TArys, dont le second sert à l'irrigation des champs et des vergers du district de Tachkent. Il reste d'ailleurs

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