EN ROUTE
INTRODUCTI ON
Sur les bords du lac de Genève. — Influence de la cithare sur les destinées des touristes. — Conversation avec un peintre autrichien. — Ce qu'il nous raconte sur le Tyrol. — Chapeaux pointus, bretelles et guitares. — Rapide esquisse d'un peuple primitif. — Dieu, la Patrie et l'Empereur ! — Le paysan soldat. — Croquis du paysage tyrolien.— Du lac de Genève à Kufstein. — La porte cochère du Tyrol. — La douane autrichienne. — Avis aux fumeurs. — La justice sommaire des douaniers. — Arrivée à Kufstein. — Les Montagnards sont réunis. — Le vieux château. — Histoire d'un empereur et d'un commandant — Notre pre> mière ascension. — La Haute-Salve. — Impression d'un Parisien devant les Alpes. — Le premier village tyrolien et la première jolie Tyro-' lienne. — Du lait de chèvre et la cithare. — Le plateau de la Haute- Salve. — Un lit pour six touristes. — Le chant du matin. — Le lever du soleil à 5,600 pieds au-dessus du niveau de la mer. — Panorama général des Alpes tyroliennes. — ' Éblouissement du touriste. — Salut au Tyrol!
Un soir de l'été dernier, nous nous trouvions réunis sur les bords du lac de Genève, dans le jardin d'un de ces hôtels féeriques où se rencontre chaque année le monde cosmopolite qui, en important en Suisse les goûts du bien-être et du luxe, a peu à peu transformé le pays tout entiftr en une vaste auberge où Ton trouve beaucoup d'Américains, énormément d'Anglais, pas mal de Français, un certain nombre d'Allemands, un
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grand choix d'Espagnols, de Portugais, de Hollandais, d'Italiens et môme, de ci de là, quelques Suisses.
Sur le perron de la façade ayant vue sur le lac, s'étaient installés quatre musiciens qui exécutaient dans la nuit sereine un répertoire varié. Depuis une semaine que nous vivions dans cet hôtel, un groupe de Parisiens se réunissait tous les soirs à la table la plus rapprochée du lac pour causer de mille choses indififérentes. Un peintre autrichien, jeune homme des plus aimdbles, s'était joint à nous depuis la veille et comme il avait beaucoup voyagé et qu'il connaissait bien des pays, nous trouvions beaucoup de plaisir à l'enjtendre. Ce soir-là, il nous parla avec l'enthousiasme propre aux artistes, des beautés de son pays natal, de la Styrie, de la Carinthie et de cette merveilleuse province autrichienne dont Salzbourg, la ville natale de Mozart, est la capitale. Tandis que le jeune homme nous décrivait les splendeurs des paysages et les particularités des mœurs, les quatre musiciens ordinaires de rhôtel, après avoir exécuté leur dernier morceau, s'étaient éloignés ; les touristes gagnèrent lentement, les xms après les autres, leurs chambres, sauf deux ou trois Américains qui, négligemment éteudus sur un banc, bâillaient encore.
Le silence le plus profond régnait dans la nature. Tout à coup, à travers la nuit, parvinrent jusqu'à nous des accords singuliers. Un bourdonnement suave accompagnait un chant clair et strident comme la voix d'un enfant. Au premier accord la conversation avait cessé et nous nous regardâmes, tous également surpris. Ce que tout d'abord nous avions pris pour la voix d'un enfant était le chant plaintif d'une corde en acier dont
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les vibrations avaient je ne sais quoi d'étrange et de saisissant. Dans cette belle nuit étoilée, la mélodie douce et plaintive avait un charme tout particulier ; on eût dit le chant d'une sirène, glissant sur les ^aux limpides du lac.
— Qu'est-ce que c'estîjiemandâmes nous à l'artiste.
— Ça? dit-il,c'est la cithare.
— La cithare ? Où prenez-vous cet instrument antédiluvien ? demanda un boule vardier.
— Chez un peuple primitif, fit le peintre.
— Et où trouvez-vous encore, à notre époque, un peuple primitif? dit le Parisien.
— Dans le Tyrol ! répondit l'artiste.
-7 Ah ! çà, reprit le Parisien, le Tyrol existe donc ailleurs que dans l'imagination des touristes et dans les féeries? Il y a donc en réalité, de par le monde, un peuple qui porte des chapeaux pointus, des bretelles vertes, qui chasse le chamois et joue de la.^ comment appelez-vous cela?
— La cithare, fit le peintre, c'est le singulier instrument que vous venez d'entendre, et qu'on ne trouve que dans le Tyrol.
— Et les habitants portent des chapeaux pointus ? demanda le Parisien.
— Très-pointus môme.
— Et des bretelles vertes ?
— Absolument vertes.
— Brodées par la Tyrolienne ?
— Par la Tyrolienne ! dit le peintre.
— Vous parlez sérieusement? dit le Parisien.
— Très-sériQusement, fit l'artiste ; vous ne le saviez donc pas ?
Le Parisien riait aux éclats, puis :
— A la vérité, je m'en doutais bien un peu, fit-il, mais je pensais que le vrai Tyrolien ne se perpétuait plus que dans quelques rares exemplaires comme les carlins....
— Parlons -nous sérieusement? oui ou non ? demanda rAutrichien.
— Si vous le voulez bien, nous parlerons sérieusement.
— Eh bien, soit ! dit le peintre. Du moment que nous parlons sérieusement, laissez-moi vous dire que nonseulement le peuple tyrolien existe, mais qu'il est encore Tune des forces de la monarchie autrichienne. Figurez-vous dans notre société bouleversée par ce qu'on appelle le progrès, un peuple qui est resté debout avec les croyances et les mœurs de ses pères, une race à part, qui ne ressemble en rien aux autres bipèdes qui - peuplent le globe, une tribu aniédiluvienne qui, pendant le déluge, s'est sauvée sur un rocher, im peuple qui a conservé les traditions du bon vieux temps, résigné dans sa pauvreté, ignorant dans son antique simplicité qu'il y a d'autres bonheurs sur la terre que la culture du sol, l'éducation des enfants, le service du prince et la foi en Dieu ! En dehors de cela, il ne fait rien et ne veut rien savoir ; il naît, grandit et meurt dans la montagne, insouciant de ce qui se passe chez d'autres nations. Pourvu que le prince respecte ses franchises, ce peuple ne demande plus rien à son souverain. Pour peu que Dieu fasse mûrir le blé et le raisin, il trouve que la providence le comble de ses bienfaits ; il porte des chapeaux pointus, parce que le costume national s'est maintenu chez lui comme les mœurs ; il joue de la
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cithare parce que, tout enfant, il a appris à aimer les airs nationaux de ses pères...
—Et il accompagne ces airs de ces la i ton classiques, qu'exécutaient les Tyroliens de l'Exposition? interrompit le Parisien.
— Vous parlez des tyroliennes, reprit le peintre. Elles se sont maintenues à travers les siècles comme la cithare, le dévouement au prince et la foi en Dieul
— Mais ce gue vous dites-là ressemble à un conte de fées, dit le Parisien; on peut raconter cela pendant les longues soirées d'hiver, en débutant ainsi : // était une fois.
— Il était une lois un peuple, reprit le peintre, qui est resté un peuple, voilà toute l'histoire !
— Votre histoire du moins a le mérite de ne pas Être longue, dit le Parisien.
— En effet, elle est fort courte, mais elle est vraie, continua le peintre. Dans le cours des siècles tous les peuples se sont plus ou moins transformés : le Tyrolien seul est demeuré ce qu'il était jadis.' II a conservé ses mœurs, ses croyances, jusqu'à son costume; si le chemin de fer a donné à quelques villes un vernis contemporain, la population des campagnes, elle du moins n'a pas été atteinte par ce bouleversement de toutes choses que nous appelons dans notre excessive vanité la marche triomphale de la civilisation.Le Tyrolien est demeuré l'être primitif dont vous parliez tout à l'heure ; il a conservé l'antique amour de la patrie comme le reste. Ce paysan, qui, avec son chapeau pointu et ses bretelles brodées, nous parait si grotesque à nous qui avons inventé le mauvais goût du costume, ce paysan a des jours où il est sublime. Quand le sol na-
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tal est menacé par un conquérant, à quelque nation qu'il appartienne, le Tyrolien décroche sa catabine et se fait héros; il n'est pas sur le globe de peuple plus jaloux que celui-ci de son indépendance, pas de citoyen plus décidé que lui à donner son sang pour la défense delà patrie; il se bat, commeiltravailleetcommeilprie, parce que ses pères lui ont appris à se battre pour la patrie, à travailler pour la famille et à croire en Dieu.
— Donc, selon vous, c'est un peuple modèle ? demanda le Parisien.
— Le peuple modèle, reprit le peintre, n'existe pas. Une nation a plus ou moins de défauts et des qualités plus ou moins grandes, m^is la nation modèle n'existe que dans l'imagination des rêveurs. Donc le Tyrolien a des défauts énormes à côté de qualités hors ligne. SI son fanatisme religieux vous effarouche parfois, on est surpris de l'amour de la patrie et du dévouement à la famille, qu'il lui inspire. Dans notre société raffinée, Cet être primitif détonne parfois par sa résignation poussée jusqu'à l'oubli le plus complet d'as- 'pirations plus élevées, mais il charme toutefois par la modestie de ses ambitions et la simplicité de ses mœurs. Bref, si ce n'est pas le peuple modèle, il est du moins Tune des races les plus curieuses du monde* et il habite l'un des pays les plus merveilleux qui existent.
Ici, le Parisien qui avait écouté avec un grand intérêt, interrompit le peintre :
-^ Pardon f lui dit-il, je vous arrête. Je connais vos
paysages tyroliens, c'est toujours la môme chose. Un
défilé où coule le torrent, je vois ça d'ici ; des eaux
écumantes qui bondissent sur des rochers, puis des
. sapihs, des sapins et encore des sapins et tout là haut,
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sur un pic éleyé, un chamois qui se découpe sur un glacier. Mais, mon cher monsieur, c'est en somme le paysage suisse, plus le chamois et moins la grandeur. L'artiste sourit de cette boutade, puis^:
— Puisque nous parlons sérieusement, fit-il, permettez-moi de vous dire que vous calomniez le Tyrol, car il n'est pas sur la terre de paysage plus varié que celui-ci. Les glaciers, les sapins et les rochers ne sont que le côté le moins intéressant de cet éblouissant pays. Si de ce côté du Brenner la nature du nord s'épanouit dans sa sévère grandeur, de l'autre côté de la chaîne qui sépare le pays en deux parties bien dis<> tinctes, se montre la nature méridionale dans tout son éclat et avec toute sa grâce. La particularité du paysage tyrolien est précisément de passer du sévère au tendre avec un rapidité vertigineuse ; vous y trouvez la foîôt de sapin au haut de la roche tout aussi bien que le joyeux coteau où grimpe la vigne ; le village du nord avec ses coquets chalets en même temps que le bourg méridional disparaissant sous un massif de figuiers et de mûriers. Les pâles Alpes calcaires y alternent avec les Alpes dolomitiques aux veines^ bleues courant sur ses flancs roses. Depuis Eufstein jusqu'à la frontière italienne, c'est une suite de panoramas éblouissants et dont la variété n'est pas le moindre charme. Le chemin de fer duTyrol, qui traverse le pays dans toute sa longueur, part de là vallée de l'Inn ' et s'arrête au bout de la vallée de l'Adige.^Ici, c'est le Tyrol nord qui vous étonne ; là-bas, le Tyrol méridional qui vous charme. Les plus sombres défilés alternent avec les vallées les plus riantes ; la nature s'y présente à la fois avec ses grandeurs les plus terrifiantes et ses
plus séduisantes iûtimités ; bref, je ne crois pas qu'il y ait un coin de terre plus curieux, plus intéressant et plus beau que le Tyrol, et, quand on l'a vu une fois, on ne désire plus que le revoir. Ajoutez à cela que le peuple est aussi intéressant que le paysage ; que le pays n'appartient pas comme la Suisse aux touristes, mais aux Tyroliens ; bref, si vous aviez du temps à perdre et s'il vous plaisait de visiter un pays curieux, je vous dirais : allez voir le Tyrol.
Sur ce, le peintre se leva, salua les dames, nous serra la main et se retira. Le lendemain, à l'heure du déjeûner, la conversation interrompue la veille fut reprise avec plus d'ardeur. Chacun de nous avait de son côté médité, et nous tombâmes d'accord de juger par nous-mêmes le paysage dont le peintre avait vanté les beautés et de voir de près ce peuple simple et naïf dont il nous avait parlé la veille. Une seule considération faisait encore hésiter quelques-ims d'entre nous. Nous étions venus sur les bords du lac de Genève pour nous reposer, et nous allions, ànotre avis, entreprendre un voyage fatigant. Mais ici encore, l'artiste autrichien nous rassura.
— Je comprends parfaitement votre hésitation, nous dit-il, vous vous figurez, bien à tort, qu'un voyage en Tyrol se compose d'une suite d'ascensions périlleuses et de marches fatigantes dans la montagne. Il n'en est rien : si le cœur vous en dit, vous monterez, dès votre entrée dans le pays, sur la Haute-Salve, montagne d'ime élévation moyenne et d'un accès facile, pour embrasser à la fois toute la chaîne des Alpes avec se» innombrables pics, ses plateaux neigeux et ses gla* ciers. Après ce premier coup d'œil, vous vous promè-
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nerez à travers le Tyrol en touristes du dix-neuvième siècle^ soit en chemin de fer, soit en voiture, et le soir vous trouverez dans les villes d'excellents hôtels avec tout le confort désirable. Sans quitter le wagon, vous passerez dans la traversée du Brenner au niveau du glacier; la montagne viendra à vous si vous ne voulez pas aller à la montagne. Le chemin de fer est excellent, les voitures sont suffisantes, les hôtels sont bons, la nature est merveilleuse et le peuple est intéressant. Quand à votre itinéraire, je m'en charge. Vous partirez demain matin, et après demain au lever du soleil vous serez à Kufstein, c'est-à-dire en Tyrol.
Ainsi fut-il fait. Le lendemain, nous gagnâmes le lac de Constance par Zurich ; de l'autre côté, sur la terre bavaroise , nous retrouvâmes le chemin de fer. A Munich, nous dormions profondément, et, le lendemain, à cinq heures du matin, nous vîmes le soleil se lever sur la vallée de l'Inn inférieure. Devant nous, deux collines, entre lesquelles passaient la rivière et la voie ferrée, nous masquaient encore la vue de Kufstein. De formidables fortifications, reliées entre elles par un chemin casemate, se miraient au soleil levant sur les deux montagnes qui forment l'entrée du Tyrol ; c'était comme une grande porte cochère qu'il suffit de fermer pour rendre le pays inaccessible ; gardés de la sorte , les Tyroliens sont bien chez eux.
A travers ce défilé fortifié nous entrâmes dans le Tyrol, et nous vîmes s'ouvrir devant nous la magnifique vallée de l'Inn^ fermée à l'horizon par les Alpes calcaires d'Innsbruck, dominées à leur toiîr par les glaciers de Stubay. ^
Au-dessus de la ville de Kufstein , qui s'élèye en amphithéâtre, se mirait au soleil le vieux castel. Nous étions en Tyrol. Avant d y circuler à notre aise, il nous fallait passer par la douane autrichienne. Les douaniers autrichiens ont, comme leurs confrères des autres pays, cet air de profonde mélancolie qui naît de leur métier. Si douafiier que l'on soit, au bout de quelques années d'exercice, on s'aperçoit que Ton exerce une profession qui ennuie les autres autant que soi-même. Mais où le douanier autrichien se distingue de ses confrères des autres pays, c'est dans les accès de férocité qu'éveille en lui l'aspect du. tabac étranger. Vous n'êtes pas sans avoir vu une ménagerie. Les fauves, au repos, sont étendus dans leur cage comme ,des chais au coin de la cheminée. Mais voici le gardien qui entre avec de la chair fraîche, et aussitôt lions, tigres et panthères secouent les barreaux et poussent des rugissements terribles. La douane autrichienne, à la vue d'un paquet de tabac que Voix tente d'introduire en fraude, offre un spectacle non moins effroyable. Si doux qu'il soit, le douanier devient féroce et, invitant le voyageur à le suivre, il se précipite avec le corps du délit dans sa tanière, où se passe iine scène étrange. Séance tenante, le coupable est condamné à verser un nombre si considérable d'amendes, que la carte à payer défie toutes les notes d'apothicaires. Un voyageur, qui avait essayé d'introduire en fraude cinquante cigares, fut, sous mes yeux, condamné à une centaine de francs d^mende, et il lui fallut bien s'exécuter, car, faute d'argent, on retenait les malle?, et, faute de malles, on conduisait Je touriste en prison. Ce contrebandier pour rire S'exécuta d^
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mauvaise grftce, et, en lui remettant le reçu, le douanier ajouta qu'il pourrait se plaindre au ministère des Ônances à Vienne, tout comme le président de la cour, d'assises annonce au condamné qu'il a trois jours pour se pourvoir en cassation.
La ville de Kufstein, située à l'entrée de la vallée de l'Inn supérieure, n'offre pas le moindre intérêt. Ce qui la rendit agréable le jour que nous y passâmes, ce fût la foire qui y avait conduit les montagnards d'alentour. Ce n'étaient pas encore les classiques Tyroliens avec leurs chapeaux pointus, mais un mélange de Tyroliens et de Bavarois, à l'aspect sévère. Cette foule semblait affectionner les couleurs sombres, et, de loin, elle ressemblait à une masse noire se découpant sur les maisons ensoleillées ; de toutes les poches sortait le manche du couteau qui est l'épée de l'indigène. En n'interrogeant que cette arme et la carrure athlétique des montagnards, nous éprouvions un certain sentiment de terreur, mais bientôt, en voyant ces géants se presser autour d'un théâtre Guignol et rire aux éclats comme des enfants, quand le commissaire fut ro^sé par Polichinelle, nous nous rassurâmes tout à fait. La naïveté du parfait Tyrolien s'épanouissait dans toute sa majesté sur ces visages ahuris de gens descendus une fois par hasard de la montagne, avec leurs bestiaux qui encombraient les rues de la mélancolique ville de Kufstein, où, d'ailleurs, nous ne nous étions arrêtés que pour prendre le repos nécessaire avant d'escalader la pyramide de la Haute-Salve; d'ici nous voulions embrasser dans son ensemble le monde alpestre avant de nous engager dans le cœur du pays. Cpmme nous étions fermement décidés à ne risquer que cette as-
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cension, nous voulions du moinsi'entreprendre dans de bonnes conditions, et c'est j^rquoi nous nous arrêtâmes un jour à Kufstein dont la situation est aussi délicieuse que la ville est triste et insignifiante. A part le vieux château, dont la vue sur la vallée de îlnn jusqu'à Innsbruck est fascinante, Kufstein ne contient pas un monument qui vaille la peine qu'on s'y arrête. Un chemin aride conduit au sommet où s'élève le vieux castel, qui est maintenant une prison d'État ; pour le visiter, il faut une autorisation du gouverneur que, d'ailleurs, on obtient facilement. La ville et le vieux château ont leur histoire, ténébreuse et* sanglante comme to\ite l'histoire duTyrol.
Dans une de ses guerres, l'empereur Maximilien parut en personne devant la forteresse et fit sommation au commandant de lui livrer le castel. Sur le reftis du commandant Pienzenauer, l'empereur fit avancer sa bonne artillerie de campagne et ouvrit un feu meurtrier contre le fort, mais les petits boulets rebondissaient sur les murs de granit comme un volant sur une raquette. Pour railler l'empereur, le commandant bavarois, après chaque décharge de l'artillerie impériale, parut sur les bastions et donna un coup de balai aux murs. Maximilien jura alors qu'il ferait passer la garnison tout entière par les armes; il fit venir des canons de siège, tira de sa propre main les deux premiers coups de canon contre la forteresse et avertit qu'il souffletterait le parlementaire qui oserait se présenter devant lui. Quand enfin le commandant dut se rendre, l'empereur voulut faire exterminer toute la garnison comme il l'avait dit. Mais le duc de Brunswick, de la suite de Maximilien, osa néanmoins im-
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plorer la clémence impériale. Fidèle à sa promesse, l'empereur dom:ia au duc le soufflet promis, mais n'en finit pas moins par lui accorder la grâce de la garnison, sauf celle du commandant et de dix officiers qui furent décapités comme traîtres à l'Empire. Quand4es habitants de Kufstein ont conté celte histoire au touriste, la conversation est épuisée ; mais nous eûmes la bonne fortune do faire la connaissance d'un ingénieur du chemin de fer qui, pendant le souper, nous donna sur le Tyrol des indications très-précises et des ren* saignements fort curiçux. Le peintre autrichien avait fai{ notre itinéraire, et cet aimable ingénieur voulut bien y ajouter une foule de notes relatives aux mœurs du pays, notes qui trouveront leur place dans les chapitres suivants. Cependant si, grâce à cet ingénieur, la soirée était agréable, le lendemain nous trouva affaissé par une mélancolique résignation.
Arracher des Parisiens à leur boulevard, les conduire devant une montagne, et leur dire : « Vous allez grimper là-haut 1 » c'est se montrer aussi cruel que l'empereur Maximilien envers la garnison de Kufstein. Dans Tivresse des voyages, nous étions partis du lac de Genève sans songer aux fatigues des ascensions; mais ce matin-là, quand nous aperçûmes à l'horizon le pic de la Haute-Sahe et que nous nous dîmes : « Nous n'y serons pas arrivés avant le soir ; » ce matin-là, dis-je, plus -d'un parmi nous ressentit un violent remords d'avoir quitté le magnifique hôtel du lac de Genève. A part soi, chacun de nous se disait qu'il n'était peut-être pas absolument nécessaire d'escalader la Haute-Salve, mais personne n'en voulut faire Taveu aux autres, et à neuf heures nous mon-
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\âm&ê êti ôbetnin de fer comme des condamnés à mort q[ue Id gendarmerie transporte sur le Heu de l'exécution. La vallée de rinn nous semblait encore plus éblouissante q[ue la veille ; la rivière pimpante, qui Serpente dans la prairie, ajoutait à la gaieté répandue dans le paysage par les verts coteaux*
l^ais la triste certitude que nous allions escalader une montflgne nous rendit insensibles aux beautés du monde alpestre; le grand et le petit Empereur, les deux Sommets les plus élevés de la chaîne calcaire aux environs de Kufstein, semblaient nous narguer et tout là bas à l'horizon se dressait la Haute-Salve, but dé notre calvaire. L'ingénieur dont nous avions fait la Connaissance à l'hôtel de Kufstein, avait commandé une voiture par le télégraphe, ce qui nous épargnait heureusement le supplice de rouler de la station de Woergl à Hopfgarten dattS l'affreux omnibus qui fait le service entre les deux villages. De plus, sachant fort bien que nous ne trouverions pas au sommet de la Hâute-Salve un hôtel de trois cents chambres comme au Rigi, nous avions amené de Kufstein un solide montagnard qui portait un vaste panier avec tout ce qu'il fallait pour dîner convenablement à cinq taille pieds au-dessus du niveau de la mer.
A midi précis, au son des cloches, nous fîmes notre entrée dans le joli bourg de Hopfgarten où, sous la treille d'une auberge champêtre, nous déjeunâmes; à peu de distance se dressait la Haute-Salve, et vrai* ment, malgré la grâce du paysage, nous n'étions pas beaucoup plus gais que des condamnés qui font leur dernier repas. Et cependant la Tyrolienne qui nous servait le vin du pays sous cette treille était agréable à
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voir ; ellô n'avait pad plus de dix-huit ans et montrait trente-deux admirables dents. Le petit chapeau tyrolien, ofné d'un bouquet fraîchement cueilli, lui allait à ravir ; le corsage en velours noir lacé sur le devant avecutie chaîne d'argent enveloppait des formes un peu épaisses et descendait sur le jupon en laine rouge qui s'arrêtait au-dessous du genou, juste à temps pour ne pas cacher à la vue du touriste le tnollet développé par les marches dans les montagnes ; les yeux bleus d'un grand éclat et la blonde chevelure qui encadrait le visage, contribuaient comme le reste à noua rattacher à rbumanité. Sauf les pieds démesurémenf grands et les mains rouges, cette Tyrolietme étatt ravissante à voir. Les laboureurs qui rentraient au cha* let pour dîner, nous saluaient avec déférence, et une foule dé petits Tyroliens se rassembla bientôt autour de nous pour contempler les nobles étrangers. Les petits garçons surtout étaient fort drôles avec leurs chapeaux pointus et leura bretelles vertes retenant le pantalon, leur unique vêtement; d'aucuns, les aristocrates, portaient déjà la ceinture en cuir ôù les inî* tiales en argent se détachent ^r le fond noir. Le bétail était là-haut dans led pâturages, mais quelques jeunes chèvres sautillaient à travers les groupes de moutards dont le nombre augmentait sans cesse : dans le Tyrolj les ménages sont bénis de dixf dou2e et même' de quinze enfants.
L^heure fatale du départ Sônnâ à l'horloge de l'é** glise ; il nous fallait quatre heures pour arriver au sommet de la Haute-Salve et nom tenions énormément à voir le coucher du soleil. Précédés de notre guide qui portait les couvertorëi^ et les provisions, nous nous
mîmes en route et, après avoir quitté le village, l'ascension commença. Au bout d'un quart d'heure nous étions déjà fatigués, et une demi-heure après avoir quitté la plaine, nous étions à bout de forces. Mais la route était vraiment si jolie à travers les verts pâturages, sillonnés par les eaux du torrent, que peu à peu nous prîmes notre parti des fatigues à venir et, bravement, quoique péniblement, nous grimpâmes jusqu'au chalet de la bergère qui est bâti à moitié chemin de la vallée au sommet de la montagne. Seulement, au lieu de deux heures, il nous avait fallu trois heures et demie et nous avions déjà un vague près* sentiment que le soleil, pour se coucher, n'attendrait pas notre arrivée.
Sous la tonilelle de ce chalet, nous fîmes une longue halte, quoique notre guide, malgré la charge dont il était accablé, ne comprît pas que nous eussions besoin de repos. La vue de ce chalet était médiocre, car nous nous trouvions engagés dans l'intérieur de la montagne, et le rocher nous cachait de toutes parts la plaine. Mais, tandis qu'en vrais excursionnistes nous dégustions une tasse de lait, un incident imprévu vint heureusement remplacer les charmes du paysage absent : l'aubergiste et sa femme venaient de décrocher leurs bonnes cithares et exécutaient sûr leurs étranges instruments quelques airs tyroliens, qui, dans cette solitude, nous impressionnèrent vivement. Dans les flancs arides de cette montagne, dans ce chalet noirci par la fumée de l'âtre, le chant de la corde métallique de la cithare nous semblait encore plus plaintif qu« le soir où, pour la première fois, nous l'avions entendu sur les bords du lac de Genève. Le bourdonnement des
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Yingt-sept autres cordes de la cithare accompagnait ce chant strident et clair comme une voix d'enfant* C'étaient bien là les jolies tyroliennes si connues, mais le mouvement*ralenti des exécutants leur donnait un charme tout particulier. Les deux époux qui nous offraient ce concert improvisé étaient nés dans la vallée musicale de Zillerthal que, deux jours plus tard, nous devions visiter, et aux compliments que nous leur fîmes sur leur virtuosité, ils nous répondirent :
— Vous entendrez le père Léo à Fugen, c'est bien autre chose.
Le père Léo I On sentait à la façon dont les aubergistes prononçaient ce nom vénéré, qu'il s'agissait ici du Paganini de la cithare ; le père Léo, nous disaientils, est l'hôtellier de Fugen, et tant qu'on n'a pas entendu le père Léo, on ne peut pas comprendre la cithare.
Cependant, il était six heures et nous ne nous trouvions qu'à moitié chemin ; il était évident que nous devions renoncer à la vue du coucher du soleil, car à partir du chalet la route devenait de plus en plus mauvaise, et nous n'avions plus la moindre illusion d'arriver au sommet de la Haute-Salve avant la nuit. Depuis l'auberge la végétation avait disparu ; plus le moindre pâturage; nous cheminions dans un étroit défilé sur des pierres pointues qui s'étaient détachées du rocher ; notre guide, pieds nus, marchait sur cei^ cailloux anguleux à pas lents et égaux ; cette ascension lui semblait si agréable, qu'il ne daignait môme pas s'appuyer sur un de ces longs bâtons dont nous nous étions munis et qui unirent d'ailleurs par tant nous gêner que, les uns après les autres, nous les jetâmes sur le chemin.
A la vérité,^ pour des touristes habitués aux ascensions, cette montée de la Haute-Salve n'est qu'une promenade, mais nous étions à notre début dans la carrière, et d'ailleurs il nous manquait la.foi. Aucun de nou^ ne fut convaincu; nous grimpions sur la montagne par devoir et non par goût. La seule pensée que nous ne recommencerions plus nous soutenait; toutefois les plaisanteries d'un de mes compagnons de voyage, qui à tout instant s'écriait: « Vous verrez que cela ne vaudra pas la vue de l'Arc-de-Triomphel » n'eut qu'uii médiocre succès ; malgré les fatigues, notre pensée était bien loin du boulevard ; dans les flancs de cette montagne, où nous marchions, la fantaisie s'éloignait de plus en plus de Tortoni. Le crépuscule qui peu à peu enveloppait le paysage, les légers nuages qui s'amoncelaient sur le cône, la solitude autant que la grandeur sauvage des rochers, l'espoir de voir sinon le coucher, du moins le lever du soleil de*la Haute-Salve, tout cela préoccupait notre esprit et détachait notre pensée de la vie parisienne.
La nuit était venue, la nuit noire, quand, débouchant sur le plateau de la Haute-Salve, nous arrivâmes au but de notre ascension. A nos pieds le paysage était enveloppé d'un épais brouillard, mais au-dessus de nous le ciel étoile nous disait que nous pouvions espérer un beau lendemain à cette journée pénible. Le plateau était désert ; dans la chapelle, à côté de la modeste auberge, brûlait la lampe éternelle. Après l'angelus, l'aubergiste s'était couché et nous eûmes quelque peine à le réveiller; il n'attendait plus de voyageurs après le coucher du soleil, et sa surprise fut extrême. Nous étions au nombre de six et sur les cinq chambres
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dont il disposait, quatre se trouvaient occupées ; celle qui reàlait vacante ne dépassait pas les proportions d'une cabine de bateau à vapeur. Tandis que notre guide déballait les provisions sur la table en chône d'une salle basse, nous tirâmes au sort qui de nous occuperait cette cabine; le moment était solennel, car les autres allaient reposer sur le foin dans une grange attenant à l'église. Il y eut un instant d'anxiété qui nous donna une faible idée de ce qui a dû se passer sur le radeau de la Méduse à Theure suprême du tirage au sort parmi les passagers affamés. L'aubergiste, habitué à ces scènes, nous vit faire sans le moindre étonnement. Une lampe au pétrole, représentant le progrès dans cet hôtel primitif, éclairait cette scène émouvante.
Une fois que le sort eut décidé, nous prîmes notre parti de la mauvaise nuit que nous allions passer ; les jïrovisions que nous avions apportées étalaient leurs séductions, et un grand feu que l'hôtelier alluma dans l'âtre, car il faisait très^froid sur cette montagne, Yious rendit bientôt notre gaieté* Une heure après notre arrivée, enveloppés dans nos couvertures, nous dormions sur le foin du sommeil des justes.
A l'aube, une voix claire et forte nous éveilla ; le domestique de l'aubergiste saluait l'aurore naissante par un chant mélancolique, qui est, pour les touristes, le signal du lever. En un instant nous fûmes debout et, plus que jamais enveloppés dans nos couvertures, nous sortîmes de la grange. La nuit était encprecom-* plète, mais au loin, à travers le brouillard, une ligne pâle se détachait dans les ténèbres . Le froid était in« tense et le sol couvert de givre comme en hiver, kn
bout de quelques instants nous commencions à battre la semelle en maudissant le chanteur qui, à notre avis, nous avait éveillés avant l'heure. Mais peu à peu la ligne grise à Thorizon prit plus d*éclat, puis elle passa du ton gris à un ton bleu d'une incomparable douceur, puis du bleu au rose ; lé soleil se levait et chassait le brouillard. Cependant, du paysage, nous ne voyions encore rien, car le brouillard ne semblait pas disposé à se retirer devant le soleil levant. Il se passa une dt3mi-heure pleine d'anxiété. Si, après les fatigues de l'ascension, après avoir manqué le coucher du soleil, nous n'allions pas voir se lever l'aurore! Il était évident que nous ne pourrions pas passer le reste de la belle saison sur cette montagne, pour attendre le bon plaisir de l'astre-roi. Un profond désespoir s'empara de nous; nous grelottions dans nos couvertures et, comme des écoliers, nous soufflions dans nos mains pour les réchauffer.
' Tout à coup, il nous sembla que le brouillard doré devenait plus transparent, et bientôt nous vîmes poindre la cime d'un glacier. Ce qui se passa ensuite défie toute description. Nous assistâmes pour ainsi dire à la création d'un monde sortant du néant ; è côté du premier glacier, en surgissait un second, puis un troisième. De toutes parts, les cimes des Alpes tyroliennes perçaient le brouillard, puis dans les nuages se dressait devant nos yeux émerveillés un pano* rama incomparable. Comme au théâtre, des rideaux de gaze semblaient s'enlever successivement poumons montrer un décor admirable. Les rayons du soleil chassaient le brouillard et bientôt nous tombâmes en extase devant le plus éblouissant spectacle que l'on
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puisse voir. Dans la plaine s'étendait la verte vallée de rinn jusqu'à Innsbruck, et les Alpes calcaires dont rélévation nous avait frappé à Kufstein gisaient à nos pieds. Au-dessus d'elles, se dressait un océan de pics audacieux^ avec les glaciers et les plateaux neigeux; le sévère granit, la pierre calcaire d'un ton bleu, la teinte rose de la roche dolomitique, les neiges éclatantes de lumière, tout se confondait dans une admirable harmonie. De ci, de là, la forêt de sapins courait sur les flancs de la montagne comme un fleuve d'encre, et ses tons sombres augmentaient encore la fine coloration des Alpes, dont les derniers plans se confondaient presque avec le ciel bleu et transparent, qui s'étendait sur ce paysage terrible par ses formes et gracieux par sa couleur. L'artiste autrichien du lac de Genève avait dit vrai : cette province de sa patrie était vraiment l'une des plus belles choses qu'il fût possible de voir, et, pleins de reconnaissance pour le spectacle que nous -lui devions, nous lui envoyâmes nos remerciements à travers l'espace. Comme il eût été heureux de notre enthousiasme ! Devant nous s'étendait la chaîne des Alpes jusqu'à l'Italie. Dans cette mer de pierres, nous vîmes surgir les pics les plus élevés comme des Ilots perdus dans l'océan ; derrière nous s'ouvrait la plaine de la Haute-Bavière parsemée de ses lacs bleus.
Je ne pense pas qu'on puisse voir de panorama plus admirable que celui-ci, devant lequel nous restâmes en extase jusqu'à ce que le soleil nous eût chassés de ce plateau, où nous avions grelotté tantôt, et où, peu à peu, se répandait la température d'un brasier ardent. Avant de quitter la Haute-Salve pour nous engager
\ dans rintérieiir du pays, nous saluâmes le TyroLd'un crî d'enlhousiasaie. Après cq prologue éblouissant, nou§ étïonasùrs désormais de faire un voyage incomparable.
ET LA GARINTHIE
LE LAC D'ACHENSEE
L6 T^roHen et la progrès. — Ce qii*il pense du chemin de fer. — Conseils utiles d'un ingénieur. ~ D'où vient la pénurie de bons hôtels. -> L'hÀtellicr du temps jadis. — Les trois voitures et Tomnibus de Jenbach. — Paysage de l'auberge du village. — Comment les Tyroliens macadamisent -leurs routes.— Carrosserie et musique de Tavenir. — he règne du sapin et du torrent. — Accidents et sinistres illustrés. — Faust et Marguerite dans la jnontagne. — Le village d'Ëben. — Histoire miraculeuse de sainte. Nothburga,' -^ La serpette merveilleuse. —Deux bœufs trèsintelligents. ~ Le squelette au château. — Bons conseils au touriste. — Le village de Buchau. — Le lac Âchensée. — Aventure d'un étudiant avec une Tyrolienne. — Comment on ^^jeune un vendredi. — Pertisau. — Un savant bien désagréable. — Promenade sur le lac. — La légende d'Achensée.— ScholasUca.— Oùnous retrouvons l'étudiant. -^Son opinion sur l'amour da.ns.le Tyrol. — Retour par Buchau. ~ Le soir dans la vallée de llnn.
Le Tyrolien est un être rebelle au progrès; pour toutes choses il s'^n tient à la tradition d& sa race qui
est d'avancer lentement , trop lentement; il s'avance dans la vie, comme il marche dans la montagne, à pas égaux, lents . et mesurés. Aussi, lorsqu'on est venu lui dire qu'on allait construire un chemin de fer de Kufstein à Vérone par le Brenner, il a pensé qu'il s'agissait de la fin du monde. Non seulement dans les villages, mais encore dans les villes, les ingénieurs de la compagnie ont été reçus avec cette méfiance que le montagnard a de l'inconnu. Un charmant garçon, l'un des meilleurs ingénieurs de la compagnie de la Sudbahn, m'a conté à ce sujet qu'-à l'époque de son arrivée à Brixen, il y a quelque dix ans, on le traita dans la ville comme un vagabond devant qui on serre le linge et l'argenterie. A l'hôtel où il prenait ses repas, on l'évitait comme un pestiféré, et quand il se rendait à la future gare, l'homme du peuple faisait le signe de la croix sur son passage. Le chemin de fer terminé, les Tyroliens s'y sont peu à peu habitués sans rien changer pourtant à leurs usages ; le nombre des voyageurs s*est centuplé sans que l'on ait augmenté les moyens de transport à l'intérieur du pays. A Kufstein, l'ingénieur m'avait bien dit :
— Vous allez, monsieur, voir un pays merveilleux et un peuple étrange qui, au milieu de la transformation générale, œuvre de ce siècle, est resté debout avec ses mœurs et ses croyances d'autrefois. Si vous espérez trouver dans le Tyrolle confort des bords du Rhin ou de la Suisse, vous vous exposez à de cruelles désillusions. L'étranger qui essayerait de construire ici de ces hô^ tels immenses que vous avez vus s'élever partout ailleurs dans ces dix dernières années, serait bien reçu, allez ! il se heurterait contre des difffcultés insurmon-
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tables. Ce pays appartient aux seuls Tyroliens, et si Ton veut s*y établir pour créer, par exemple , un grand établissement industriel, ils vous donnent bien du fil à retordre. Des années se passent avant que l'on puisse prétendre au droit de domicile ; ceux qui ont entrepris cette œuvre de Sisyphe s'en sont généralement retournés chez eux au bout d'un certain temps. L'immigration étrangère, qui sur d'autres points du globe a parfois contribué au bien-être et au développement du pays, ne compte pour rien dans celui-ci. Reste donc le Tyrolien, et c'est , comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, un être d'une espèce toute particulière ; à tout ce que vous lui dites des progrès à opérer, il répond invariablement : « Pourquoi faire? Nos pères ne connaissaient point cette chose; donc nous n'en avons pas besoin. »
— Mais, avec ce raisonnement, rien n'est possible, hasardai-je.
^ — Rien ou à peu près rien, reprit l'ingénieur; malgré l'affluence considérable des voyageui:3, le nombre des hôtels n'a presque pas augmenté. A Innsbruck ou à Botzen, les deux grands centres du Tyrol, vous en trouverez de bien beaux, parce que de tout temps ces deux villes ont été le quartier général des touristes des deux côtés du Brenner. Partout ailleurs, il faudra vous contenter de l'antique auberge, dont la seule qualité est une excessive propreté. Depuis quelques années surtout, l'affluence des voyageurs est considérable, et souvent, le soir, à l'arrivée des trains, vous les yoyez errer de par la ville avant de trouver un gîte. Néanmoins, les Tyroliens n'ont pas encore songé à faire construire de plus spacieux hôtels. Quand on
agite cette question, ils vous répondent : « Nous .verrons Tannée prochaine ! » et, Tannée suivante, c'est absolument la même chose. Tant que trois mille touristes ne camperont pas sur les places faute de logement, tant que la tranquillité publique n'aura pas été troublée par une. caravane anglaise qui cassera les réverbères, faute de pouvoir trouver une côtelette et un lit, les Tyroliens ne feront rien, rien, rienl
— Maiç ils ne voient donc pas qu'ils font du tort à leur pays,en décourageant les étrangers ? demandai -je.
— Ah ! bien, oui I fit Tingénieur, essayez donc de leur. faicjB comprendre cette yérité. « On viendra tout de .même, » vous répondent les Tyroliens. Tenez, pour ne vous citer qu'un exemple, je vous parlerai d'un aubergiste de Botzen. Quand on a construit le chemin de fer : « Il faudra désormais envoyer un omnibus à Tarrivée de chaque train, » lui a-t-on dit. « Un omnibus? » s'est-il écrié, « mais, du temps de mon père, il n'y en avait pas. » , — « Ce n'est pas une raison , vous voyez bien qu'un tel envoie un omnibus à la gare. » — ^ « Un tel fera ce qui lui conviendra, » riposta le bonhomme, « quant à moi, je n'en enverrai point; les voyageurs qui ne veulent pas venir à pied peuvent aller ailleurs. » Plus tard, on a posé des tuyaux de gaz dans la ville, continua l'ingénieur, et la Compagnie a fait demander à cet aubergiste combien il lui faudrait de becs. Savez vous ce qu'il a répondu ?
— Je m'en doute bien.
^,11 a répondu ceci : « Du temps de mon père, iln'y avait pas de gaz, et l'hôtel marchait tout de même. Ceux qui ne sont pas contents de pies quinquets peuvent me brûler la politesse. »
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— Mais, insinuai-je, plus tard il a dû céder.
— Jamais ! s'écria l'ingénieur. Si l'on avait construit des hôtels, cet aubergiste aurait bientôt vu qu'avec son raisonnement il n'irait pas loin ; mais la péiiurie d'auberges confortables e3t telle que, après avoir es-, sayé de se caser ailleurs, on descend chez notre homme. Aussi le soir, quand toutes les chambres sont prises et qu'il contemple les voyageurs accumulés dans sa salle à manger, cet ennemi du progrès dit avec un certain • orgueil : « Eh bien I avais-je raison? je n'envoie pas
' d'omnibus à la gare, et je n'ai pas de gaz, et cela marche tout de même I » Vous allez, m'avez- vous dit, au lac d'Achensée ?
— Oui.
— Eh bien! suivez mon conseil, à l'arrivée du train à Jenbach, précipitez-vous dans l'une des trois voitures qui attendent à la gare. Au temps des diUgences il y en avait trois, plus une horrible boîte que, dans le pays, on a l'audace d'appeler un omnibus. Le chemin de fer a amené en.une saison plus de touristes que les diligences n'en ont transporté en dix ans. A la gare de Jenbach il y a toujours les mômes trois voitures ; les premiers arrivés s'en emparent et les retardataires n'dnt plus d'autre ressource que d'escalader à pied, par un soleil torride, la montagne au haut de laquelle est le lac. Vous êtes averti 1
L'ingénieur avait dît la vérité vraie. Quand nous arrivâmes à Jenbach, à moitié route entre Kufstein et Innsbruck, j'aperçus les trois voitures, plus le coucou, une vieille diligence en retraite, avec sa capote en cuir, couvrant le cabriolet et cette rotonde aux bancs durs et étroits qui sont aux sièges des omnibus de
Paris ce qu'un tabouret en vieux chêne est à un fauteuil à la Voltaire. Bénissant l'ingénieur, nous sautâmes dans la première voiture; quelques touristes bien avisés s'emparèrent des deux autres et du coucou, et les cinquante ou soixante voyageurs qui les suivirent durent se résigner à marcher derrière les quatre véhicules.
La voiture que nous avions eu la chance d'o)3tenir fut à coup sûr dans son jeune temps un landau; à présent, cela n'était plus qu'une boîte d'une couleur indécise, flottant dans l'espace sur des ressorts qui, à chaque pas des chevaux, poussaient des gémissements^ à fendre l'âme. Après avoir quitté la gare, nous entrons par la droite dans le village de Jenbach, mais déjà, au bout de quelques minutes, les chevaux s'arrêtent devant une auberge, où l'on va les renforcer par deux camarades qui les aideront à gravir la montée. Ailleurs des chevaux de renfort seraient prêts et attelés en une seconde. Mais dans le Tyrol on ne livre rien au hasard. « S'il n'allait pas arriver de voyageurs! » se dit l'homme de la montagne. EttranquilJementil laisse les auxiliaires à l'écurie ; il faut les chercher, les harnacher, les amener et les atteler; nous pouvons donc à loisir grimper un premier étage où un vaste balcon en bois, donnant sur un paysage merveilleux, nous attire d'ailleurs.
Rien n'est plus souriant et moins pittoresque que l'intérieur de cette auberge ; l'escalier, les boiseries de la chambre, les grandes tables et les larges bancs, tout est en sapin, fraîchement lavé. Mais du balcon, où la vigne vierge rampe le long des poutres sur lesquelles s'appuie le toit, pour retomber ensuite en ger-
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bes touffues, quelle admirable vue sur la vallée de rinni A nos pieds, dans une verte prairie, coule la rivière, gaie et pimpante, tandis qu'en face de nous, au-dessus des hauteurs boisées, s'élèvent des rochers de granit d'une forme sévère, et qu'à notre droite, dans la direction de Hall, la magnifique vallée est fermée par les Alpes dlnnsbruck au delà desquelles se montre la chaîne bleue des Alpes de Stubay avec ses glaciers et ses neiges éternelles. A travers les échappées de la vigne vierge du balcon qui lui sert de repoussoir, le paysage apparaît en tableaux isolés les uns des autres ; c'est comme une galerie de peintures où la vue des cimes alterne avec la joyeuse verdure de la plaine. Ici nous apercevons le pâturage dans la montagne avec le sombre chalet de la bergère, encadré dans le sapin presque noir qui se découpe sur le ciel bleu ; làbas ce sont les tons blancs d'une finesse incomparable qui scintillent au haut des Alpes et nous indiquent les plateaux neigeux; plus loin encore, à notre gauche, ce tableau est tout autre et nous montre, assis sur la cime d'un rocher, l'antique manoir, où grimpe le lierre en masses imposantes.Ce n'est qu'en se penchant sur la balustrade que Ton aperçoit la vallée dans son ensemble et que tous ces délicieux paysages que nous avons vus d'abord encadrés dans la vigne vierge se confondent en un vaste et majestueux panorama.
A la longue, les Tyroliens sont parvenus à atteler les deux chevaux de renfort, et, comme nous avons vidé le flacon de cristal, dans lequel on nous a servi le vin rouge du pays, nous remoiitons dans l'ancien landau et l'ascension commence.
Cette montée de Jenbach est vraiment aussi curieuse
que désagréable, car les paysans y ont semé des cailloux pointus qu*ils, laissent au touriste le soin d'eiifoncer dans le sol pour lui donner plus de solidité, et quand les roues passent là-dessus, les gémissements de la pierre écrasée se confondent avec les soupirs de^ ressorts en une harmonie sauvage, qui rappelle à merveille l'art de Richard Wagner. Nous voici dans cette forêt de sapins que nous avons vue d'en-bas, car la montée de Jenbach la coupe en deux. Flanqués sur là montagne, construits sur les hasards du terfain qu'on n'a pas pris la peine de niveler, se penchent vers nous les chalets des bourgs comme s'ils voulaient nous saluer au passage. En bonds audacieux, lé torrent de Kasbach descend de la hauteur et alimente les nombreux et pittoresques moulins en bois, cou- verts de mousse ; aux grincements des ressorts vient se joindre le tic-tac du moulin, perché sur un rocher ou dans les sapins selon le cours capricieux du torrent; là roue en tournant dans l'eau remplit déâ baquets qui y sont adaptés et qui, arrivés au niveaule plus élevé, déversent sur les coteaux, où sont les pâturages, des filets argentés qui coulent à travers la verdure, pour rejoindre plus bas le torreiît avide de reprendre ce qu'il a donné plus haut. Autour de chaque chalet est un petit terrain où, dans un enclos de planches pourries, broute la chèvre agitant, à chaque Soubresaut, la sonnette suspendue à son cou; ce tiiitetement joyeux a je ne sais quoi de doux et d'agréàblé dans cette solitude ; du haut des rochers qui se dressent au-dessus de nous, d'énormes blocs de granit semblent vouloir se détacher ; de nombreux tableaux votifs cloués sur les arbres, à la mémoire des paysans
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qtli ont péri deins la tourmente, nous montrent, dans toute la naïveté d'une palette campagtiarde , des scènes douloureuses où tantôt Ton voit un homme écrasé par le rocher, tantôt un enfant qui a trouvé la mort dans les débordements furibonds du torrent, et des légendes écrites au bas de ces ex-voto racontent les détails de l'accident en même temps qu'elles invi* tent le touriste à prier poUr le repos du défunt.
Il y a une heure à peine que nous avons quitté le chemin de fer dans la vallée et déjà il nous semble que nous sommes au bout du monde, tant ce paysage, à la fois sévère et gracieux, ressemble peu à tout c^ que nous voyons ailleurs. Heureusement le télégraphe n'a pas encore pénétré jusqu'ici, cet affreux télégraphe, dont les fils, courant sur de longs poteaux, font que tous les paysages finissent par être identiques. Ces noirs chalets qui se penchent à doite et à gauche suivant les caprices du terrain, Robinson dans son île ne les eût pas construits autrement avec:dès troncs d'arbres et dés planches; mais les fleura qui poussent sur les rebords de ces petites fenôtreâ, juste assez grandes pour laisser passer ua baiser, prouvent qtie' la jolie fille qui demeure là-haut n'a pas la philosophie de Crusoô et que, le soir venu, elle attend un être d'un autre sexe qui, griûipant le long de la boiserie jusqu'à la galerie de bois du premier et seul étage', passe ses deui bras autour du joli cou de sa Tyrolienne, et appuie ses lèvres brûlantes sur les siennes. C'est l'étemelle scène du jardin de Faust avec cette difiérence qu'ici Marguerite a les formes très-développées et que le vent, soufflant dans la fbrét de sapins, remplace l'inspiration do Gounod.
Là-haut, au bout de cette montçe pittoresque, derrière laquelle, à mesure que nous nous élevons, nous voyons surgir des masses toujours plus imposantes de rochers, est un charmant et naïf village tout plein de chalets. Sur chaque toit est la cloche qui, à l'heure du souper, rappelle le travailleur des champs. En hiver, quand la tourmente est déchaînée et que les neiges enlevées par l'ouragan menacent d'ensevelir tout à fait le village, déjà couvert d'une couche blanche qui lui arrive au mois de novembre pour ne le quitter qu'au retour du soleil de mai, toutes ces clochettesse mettent à tinter pour conjurer le danger suspendu sur le hameau. La fontaine creusée dans un tronc d'arbre, sans laquelle le village tyrolien n'est pas complet, se montre àEben, c'est le nom de l'endroit, enjolivée par une Cérès en bois peint qui rappelle l'enfance de l'art; faite comme une enfant du Tyrol, dont le sculpteur local s'est inspiré, la déesse balance son gros torse sur de toutes petites jambes ; elle a la jupe rouge et le corsage noir du pays et sur sa face pâle deux couches de vermillon, appliquées aux pommettes, indiquent qu'elle jouit d'une parfaite santé.
C'est dans l'église modeste de ce village qu'est enterrée la célèbre Tyrolienne, sainte Nothburga, que je vais avoir l'honneur de présenter au touriste ; il peut d'ailleurs, dans une vitrine, contempler les ossements, enjolivés de fleurs et de pierres multicolores, de la digne créature promue d'humble servante au rang de bienheureuse. Elle est née dans cette pittoresque ville dô Rottenburg, que nous avons vue dans la vallée inférieure de l'Inn, en venant de Kufstein. A dix-huit ans, elle entra au service de la châtelaine de Rotten-
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barg, résidence dont on ne voit plus que les ruines pittoresquels en face d^ Jenbach. €'était en treize cent et je ne sais plus combien, car j*ai oublié les fractions. Modeste^ résignée, comme si elle pressentait de si glorieuses destinées, Nothburga était un modèle de toutes les vertus. Les restçs'cie la table opulente du château, elle les portait aux pauvres de la vallée malgré la déf&nse de la châtelaine, femme avare, hautaine et cruelle, disent les historiens qui ne l'ont pas connue. Chassée pour avoir trop aimé les pauvres, la seryanle vint au village d'Eben, où elle entra au service d'un paysan, dont on montré encore la maison au touriste. Ce paysan ne croyait ni à Dieu ni à diable, et voulut forcer sa servante à travailler même le dimanche. Un jour que le rustre allait visiter ses gens qui piochaient sa terre, l'angélus sonna à l'église d'Eben, et Nothburga s'agenouilla pour prier. Jusqu'ici cette histoire est très-simple, mais je préviens le jQcteur qu'elle va se compliquer désormais. Furieux, le paysan reproche à sa servante de perdre un temps précieux en inutiles prières. A ces mots, Nothburga se lève indignée et lance dans l'espace la serpette qu'elle tenait encore dans les mains. miracle! la serpette resta suspendue dans les airs, où, du reste, on ne la voit plus de nos jours.
Pendant ces événements, la châtelaine de Rottenburg était morte et son mari inconsolable passait son temps à chasser dans la montagne. C'est là qu'il rencontra Nothburga qui, après son premier miracle, avait quitté le paysan. Saisi de pitié à la vue de cette pauvre fille, le seigneur la reprit à son service où ella mourut au commencement du . quatorzième siècle.
Avant d'ej^pirer, Nothburga avait exprimé le désir qu*on plaçât son corps sur une charrette attelée de deux bœufs et qu'on l'enterrât à l'endroit où les bœufs s'arrêteraient. i
Ainsi fut-il fait, et derrière la charrette marchaient le comte, ses serviteurs, ainsi que l'aumônier de Rottenburg. L'altelage descendit la montagne avec aon ^précieux fardeau et se dirigea vers l'Inn, qui s'empressa d'arrêter le cours de ses eaux afin que les bœufs, le chevalier et le corps de Nothburga pussent gagner l'autre rive sans se mouiller seulement la plante des pieds. Une fois là, les bœufs traversèrent Jenbach et remontèrent le cours du torrent jusqu'à Eben. Dans ce village, devant l'église, ils s'arrêtèrent subitement, et tournant à droite s'avancèrent jusqu'à l'autel ou, sans le secours des hommes, ils déposèrent les restes mortels de Nothburga; après quoi ils retournèrent tranquillement à'Tétable du château comme de bons bœufs modestes qu'ils étaient et sans se douter qu'ils venaient d'accomplir un acte historique dont on parlerait encore au dix-neuvième siècle.
- Dans les caveaux de l'église d'.Eben, sainte Nothburga reposa tranquillement de 1313 à 1718, c'est-àdirô plus do quatre siècles, quand, dit M. Steub, l'un des historiens les plus compétents du Tyrol, les paysans se demandèrent tout à coup pourquoi les ossements de la sainte ne se trouvaient pas, comme dans d'autres églises du Tyrol, dans une vitrine sur le maîtré-autel. Une députation se rendit auprès de révoque de Brixen pour demander au prélat l'autorisation de déterrer les restes mortels de la sainte servante; l'évêque nomma une commission chargée
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de surveiller cette exhumation, et, après avoir, pendant sept jours, remué la terre dans les caveaux, les paysans d'Eben trouvèrent enfin un tas d'ossements, que la commission reconnut pour avoir jadis appartenu à sainte Nolhburga. La découverte fut saluée par les détonations de toutes les vieilles carabines que , pour la circonstance, on décrochait du mur. Le comte de Tannenberg fit transporter ces reliques dans son palais, et sa mère, sa femme et ses sœurs furent assez heureuses pour en réunir les fractions en un beau squelette, dont elles incrustèrent les côtes de pierres fines, remplaçant les yeux par des rubis et les dents par des émeraudes.
Ainsi restaurés et embellis de broderie et de pierreries, les restes mortels de Nothburga furent rendus à la commime d'Eben. L'évêque de Brixèn avait trs^versé le Brenner avec un cortège de prêtres et de laïques pour conduire la sainte du château du comte Tannenberg à l'humble église de village, où on peut encore la voir aujourd'hui. Depuis, quelques savants ont osé prétendre que les ossements officiellement reconnus comme ceux d'une sainte ont, dans le temps, appartenu à un inconnu du sexe masculin ; mais ces calomnies n'ont pas un instant ébranlé la conviction des habitants d'Eben ef j'engage vivement le voyageur à ne pas émettre le moindre doute sur l'authenticité de ce squelette ; autrement il courrait le risque d'être jeté du haut du rocher dans la vallée, ce qui le priverait du plaisir inestimable de visiter le beau lac, qui, à une faible distance du village, est encaissé dans les rochers. Une demi-heure après avoir quitté sainte Nothburga, nous voyions les eaux bleues à travers
les arbres fruitiers qui encadrent le petit village de Buchau.
Nous reviendrons plus tard par la route qui longe la.droite dulac Achensée.Pour le moment nous attend sur l'autre rive l'hôtel de Pertisau, emcombré par une foule de baigneurs qui y viennent passer la belle saison au haut de la montagne, sur les bords de l'un des plus beaux lacs du Tyrol. Quand je dis : au haut de la montagne, il ne faut pas prendre ceci à la lettre, car, quoique nous soyons à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer et à dix-sept cents pieds audessus de la vallée de l'Inn, nous ne nous trouvons en réalité que dans une* nouvelle plaine encadrée par les Alpes calcaires d'une incomparable beauté qui descendent à pic dans le lac. Pendant la nuit, quelques gouttes de pluie étaient tombées sur la vallée, ce qui signifie qu'il neigeait sur la montagne en plein été. En effet, les cimes de cette longue chaîne de rochers, étreignant le lac comme une ceinture, étaient couvertes d'une couche blanche, qui faisait paraître le la<5 d'un ton bleu foncé.
De Buchau, nous avions traversé le lac dans une de ces embarcations à fond plat, conduite par une jeune Tyrolienne aux bras nerveux. Son costume pittoresque, le corsage en velours lacé sur la poitrine avec ses chaînes en argent, la jupe bleue, les bas de laine rouges , malgré la chaleur, et le chapeau pointu à larges bords, ombrageant un teint frais et des lèvres roses, entre lesquelles se montraient trente-deux dents admirables, tout cela inspira un étudiant d'Innsbruck à ce point qu'il voulut embrasser le Tyrol tout entier en la personne de cette jolie enfant. Mais il n'avait pas
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plus tôt passé ses bras autour de la taille de la Tyrolienne, qu'en échange de sa tendresse, il reçut de la main calleuse de cette canotière un de ces gracieux soufflets qui, de la barque, le renvoya comme par enchantement sur la terre ; après quoi la Tyrolienne, riant aux éclats, d'un tour de rame prit le large et laissa l'étudiant àBuchau. En vain tous les voyageur3 embarqués, nous étions dix , invoquèrent-ils la clémence de cette jeune fille; rien n'y fît; de loin encore nous vîmes l'étudiant agiter une pièce d'argent au soleil pour dire à la batelière qu'il était prêt à lui offrir des excuses sous la forme d'une gratification; la belle enfant riait toujours , et ramait avec plus d'entrain vers Pertisau. Ce n'est pas sans un profond sentitiment de pitié que nous aperçûmes encore le pauvre garçon sur l'autre rive, quand déjà nous mettions pied à terre pour déjeuner à l'hôtel qui se mire dans les eaux bleues du lac.
Mes amis et moi, nous avions en route préparé le menu ; d'avance nous avions discuté les plats les uns après les autres. L'un avait absolument voulu manger du chamois, l'autre un beafsteack , le troisième des côtelettes ; qu'il y aurait des truites du lac, cela ne faisait pas question; enfin, depuis une grande heure que l'air de la montagne avait insufflé dans tous les estomacs le désir d'un succulent déjeuner, nous savourions à l'avance toutes les voluptés d'une table exquise. Laissant le lac et toutes les beautés de la nature^je me dirigeai en ambassadeur vers la cuisine où, sur un grand feu de bois, une rangée de casseroles se montra à mes yeux émerveillés :
— Avez-vous du chamois? fut ma première question.
— Oui.
— Eh bien , servez-nous du chamois pour quatre ! Aces mots, les trois cuisinières échangeaient un
regard dont je ne coinpris pas toute la douloureuse portée.
— Après le chamois , vous nous servirez des côtelettes, car je présume que vous avez des côtelettes.
La cuisinière en chef, en train de remuer avec une grande cuiller en fer-blanc je ne sais quoi dans une casserole., laissa tomber la cuiller par terre et s'écria : •
— Du chamois ? des côtelettes ? Ah 1 çà, vous êtes donc fou I
En parlant ainsi, cette estimable Tyrolienne, qui avait déjà doublé le cap de la cinquantaine, me lança un de ces regards où se lisaient la colère et Tindignation.
— Du chamois I reprit-elle ; des côtelettes I Seigneur Dieu, un vendredi 1
Je compris tout ; cette journée fatale du vendredi devait nous porter malheur. Je n'en pouvais 'plus douter, quand, me toisant avec un regard de mépris qu'elle ne se souciait pas de dis3imuler,'cette virago me déclara que, depuis trente ans qu'elle faisait la cuisine à Pertisau, aucun voyageur ne lui avait fait l'injure de demander de la viande un vendredi :
— Mais que voulez-vous nous donner à déjeuner ? repris-je avec une certaine humilité.
— Vous déjeunerez avec les autres, et si cela ne vous va pas, allez ailleurs!
Les autres, c'étaient les baigneurs ! Aller ailleurs, c'était bientôt dit, mais où? Là-bas, de l'autre côté et
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à rextrémîté du lac, je voyais bien quelque chose qu'on m'avait dit être un hôtel, mais il ne fallait pas moins d'une heure pour y aller en barque et la cloche retentissait en ce moment pour appeler les baigneurs à la table d'hôte. Adieu le chamois rêvé 1 En un instant l'idéale côtelette s'évanouit devant la réalité du vendredi ! Plus rien que l'inconnu 1 II était une heure et ' depuis le premier rayon du soleil nous étions debout. Mes compagnons de voyage écoutèrent mon récit sur la scène de la cuisine avec uhe exaspération qui bientôt fit place à un complet abattement, et, comme des condamnés à mort, nous nous acheminâmes vers la salle à manger où une centaine de baigneurs Bavarois et Tyroliens avaient pris place autour de deux longues* tables, couvertes pour toute nappe d'une toile cirée. Bientôt on nous servit une soupe maigre où nageaient d'énormes boulettes ; puis un mets national, une sorte de macaroni noyé dans du beurre, puis des pommes de terre en robe de chambre et encore du beurre ; ensuite un plat sucré, et ce fut tout !
— Comment ne protestez-vous pas contre ce dîner maigre ? demandai-je à mon voisin de table.
— C'est l'usage dans la montagne, me répondit-il avec une admirable philosophie. Le vendredi nous faisons un exécrable dîner, mais les autres jours de la semaine la table est parfaite. Vous verrez si vous restez quelque temps.
— Quelque temps! m'écriai-je avec une certaine stupeur.
— Pourquoi pas? reprît le voisin; moi-même, j'y suis bien depuis deux mois, et presquetoutes les per-
sonnes que vous voyez à celte table passent ici la belle saison. Les eaux du lac sont très-bonnes, l'air de la montagne est exquis. Quand je ne mange pas je dors, et quand je ne dors pas je travaille.
Et ce voisin, se démasquant tout-à-coup comme géologue, me raconta comment il passait ses journées dans la montagne à la recherche de je ne sais quelle pierre qui ne se trouve pas ailleurs ; c'était la troisième année qu'il venait du fond de la Silésie pour chercher sa pierre qu'il ne désespérait cependant pas de découvrir un jour ou l'autre. En passant, il me fit l'histoire de Pertisau, propriété d'un couvent voisin, me parla de plusieurs Sigismond qui ont régné au quinzième siècle, ainsi que de quelques Adalbert du seizième, à qui j'eusse certainement préféré un beafsr teack aux pommes, etfiîiit par me confier que, lors du fameux tremblement de terre de Lisbonne, le niveau des eaux du lac avait subitement baissé de quatre pieds. Quand je pense encore, au moment où j'écris ceg lignes, à cette conversation infernale, b'ourrée dé citations historiques et de fragments scientifiques, je tremble de colère. Comment I depuis le matin on est debout ; on a vu le soleil se lever sur la vallée admirable de l'Inn et dissiper peu à peu les brouillards qui tenaient enveloppé le plus délicieux paysage que je sache; on a vu, à travers la brume ensoleillée, paraître la verte prairie, le rocher, la forêt, puis les neiges éternelles et les glaciers; on a pénétré dans les flancs de la montagne ; on a vécu dans la solitude ; on a contemplé la nature sous tous se» aspects, depuis le plus doux jusqu'au plus terrible ; on a le cerveau plein de souvenirs et l'âme remplie de grandes sensa-
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tioDS, et il est des hommes qui ont yu tout cela et n'ont éprouvé que le désir de savoir si Sigismond est mort le 1 3 avril ou le 11 mai 1 378 et qui osent l'avouer! Avec quelle joie on quitte ces monstres et combien l'on est heureux d'oublier les turpitudes de la créature devant les splendeurs de la création I Avec quel empressement j'entraînai mes compagnons de voyage dans la barque, en criant au batelier :
— Allez !
— Faut-il vous conduire à Scholastica? demanda-t-il.
— Allez où vous voudrez.
Le lac qui semblait agité sur le bord, où ses eaux, sous l'impulsion d'une douce brise, se brisaient contre la terre, reprit son calme, quand, après quelques coups de rame, nous fûmes à l'abri du vent au pied des magnifiques rochers. Du déjeuner manqué, il ne fut plus question, tant 'cet admirable paysage accaparait notre pensée par toutes les séductions de la fantaisie ; devant nous, se dressant tout droit, à plus de 3,000 pieds au-dessus du niveau du lac, les superbes pics, le /?abenspitz et VUnnûtz, dominaient la magnifique chaîne des Alpes. Les eaux étaient si limpides à l'ombre des rocs que, près du bord, on pouvait compter les cailloux à une profondeur de plus de vingt mètres; audessus de nous le ciel bleu, éclatant au soleil, sur lequel se découpaient les géants de granit qui semblaient nous menacer de leurs bras. On ne se figure pas ce qu'il y a de charmes dans cette promenade solitaire, à trois mille pieds au-dessus de la mer, sur la nappe calme de ce lac splendide, les Alpes audessus de nous, quand on plane entre les cimes et la vallée, sur ces eaux bleues dont la profondeur, à
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quelque» poiots» est de plus de buit cents mètres.
Oui, tous nous éprouvions le toême recueillement davent de telles beautés. Comme si nos âmes répondaient à un même besoin de calme, sur quatre voyageurs que nous étions, trois demandèrent en même temps qiVôn cessât de ramer ; le bruit de Teau soulevée par les rames et retombant dans le lac nous distrayait de notre absorbante contemplation. Pas un bruit de voiture, pas un pas de cheval ni de piétonne devait nou^ troubler ensuite, car le côté' du lac que nous longions en ce moment est inabordable; tout droit, les murs de granit sortent des eaux et montent vers le ciel; pas la moindre place pour une habitation si modeste qu'elle soit, pas un pêcheur, pas m^ barque en dehors de la nôtre. Ah ! je vous jure bien que, dans ces moments d'extase devant la nature, les Sigismond et les Adalbert des siècles passés' jouent un rôle bien effacé. On a beau se dire que tout cela est fait pour le plaisir de cet être cbétif qui» dans sa barque fragile, glisse sur Teau, notre orgueil est terrassé par ^ majesté de telles splendeurs. Malgré nous, cour* bant le front, le cœur serré sous le coup d'indescrip^ tibles émotions, nous nous demandons qui a raison de ceux qui ne croient qu'à la création ou des autres qui croient en même temps au Créateur, Cette légende tyrolienne de TÂchensée, qui nous fit sourire le matin, quand, au village d'Ëben, nous Tentendimes de la bouche d'un touriste, elle nous revenait alors à la mé^ moire et nous faisait rêver.
Là où se trouve aujourd'hui le lac, dit la légende, il y avait autrefois une magnifique prairie, au milieu de laquelle s'élevait un grand village ; mais les habi-
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tauts ayaient à ce point perdu le respect de Dieu, qu'ils jouaient aux dès sur les marches de l'église, tandis qu'à l'intérieur le prêtre disait la messe devant les banquettes. Un jour qu'ils se livraient à ce plaisir sacrilège, l'eau sortant de la terre se] répandit sur la plaine et engloutit le village et ses habitants. Par les calmes nuits d'été, le pêcheur entend souvent les clo-» cbes du village maudit sonner dans la profondeur des eaux.
Après avoir longé le lac dans toute son étendue depuis Partisan, nous le traversâmes à son extrémité où se trouve l'hôtel de Scholastica. Si le touriste désire savoir d'où vient ce nom étrange, je lui dirai volontiers qu'il est celui de la Tyrolienne qui a fondé ici la petite auberge. On disait à Innsbruck et dans les environs ; tt Nous irons dimanche au lac dîner chez Scholastica!» St voilà comment ce nom s'étale aujourd'hui sur les murs de l'hôtel qui se baigne dans les eaux blev^es de l'Àchensée ; il a encore cet avantage que les pcrsoimes qui craignent l'eau peijivent s'y rendre à pied ou e^ viûture. Nous y avions envoyé la nôtre, tandis que^ tra-versant le lac, nous courions à la recherche du cha«* mois ; de ce côté du lac, comme de l'autre, on avait observé le vendredi ; dans la salle à manger,' ornée de nombreuses lithographies représentant soit Andréas Hofer, soit des sujets bibliques, quelques touristes se régalaient de cette même soupe maigre aux boulettes de farine dont nous avions fait la connaissance sur l'autre rive. Parmi eux se trouvait l'étudiant que )q soufflet tyrolien avait de la barque rejeté sur la terre de Bucbau et qui, après avoir attendu .pendant une heure le retour du canot, s'était décidé à aller à pied
jusqu'à Scholastica ; il nous reconnut et nous parla de sa mésaventure, qu'au reste il prenait assez gaîment.
— Voyons, lui dis-je, vous qui connaissez ce pays, comment vous exposez-vous à révolter de la sorte la vertu de ces demoiselles ?
— ^^ La vertu? fit-il, vous en prenez à votre aise. De ce qu'une femme donne un souffleta un galant homme il ne s'ensuit point qu'elle ne réponde pas par un baiser aux avances du rustre de son choix. Comme mon témoignage pourrait vous paraître suspect après la giffle que j'ai eu l'honneur de recevoir, vous ferez bien de vous informer ailleurs avant d'affirmer que sainte Ursule a recruté dans le Tyrôl les onze mille vierges qu'elle a coiiduites à Cologne. Seulement, et j'ai eu tort de l'oublier, les montagnards ont le patriotisme de l'amour. Cela se passe entre Tyroliens. Quand vous irez dans le Zillerthal, car je présume que vous ne manquerez pas de visiter cette curieuse vallée, n'oubliez pas de demander des renseignements sur l'amour dans le Tyrol. Toutes les jolies filles ne sont pas bien bégueules au fond, mais elles ont un but : le mariage; du touriste qui passe, elles ne se soucient point ; elles lui montrent leurs dents blanches et lui adressent leur plus gracieux sourire, mais là s'arrête leur complaisance; le reste est pour le Roméo en sabots qui, la nuit venue, sort de son chalet, se glisse à quatre pattes à travers le village, escalade l'enclos de la maisonnette où dort la bien-aimée, et grimpe le long des poutres et" des planches jusqu'au balcon de cette Juliette des Alpes. A ces filles il faut Tamour romanesque, l'amour avec escalade et effraction qui n'est qu'un à-compte sur le mariage.
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Ainsi parlait Tétudiant, et, tous renseignements pris, je dois lui rendre cette justice qu'il a dit la vérité.
Cependant, l'heure était venue où il fallait quitter Scholastica pour retourner à Jenbach, car nous voulions, ce soir-là, aller coucher dans un des bons hôtels d'Innsbruck pour revenir le lendemain sur nos pas vers le Zillerthal. Nous montâmes dans la voiture et nous suivîmes la route pittoresque qui de là conduit au village de Buchau, route en étemelle lutte avec les éléments. Tantôt, au printemps, l'avalanche descend de la montagne et en emporte un morceau ; tantôt le torrent, ennuyé de toujours couler dans le môme lit, cherche, en débordant, un autre passage, et précipite sur la route un bloc de rocher et des sapins qu'en passant il s'est amusé à déraciner. Aussi, le chemin montre-t-il de nombreuses traces des dernières dévastations, et parfois la voiture passe sur des ponts suspendus au-dessus du lac, qui chancellent sous les pas des chevaux. Mais ces coteaux boisés là-haut, cette magnifique chaîne de rochers de l'autre côté, et le lac d'un bleu foncé depuis que le soleil a disparu derrière la montagne, tout ce paysage, à la fois souriant et terrible, est si magnifique, que les cahots de la voiture sautant par dessus les cailloux, et les grincements de ces barres de fer qui furent dès ressorts dans leur jeune temps, ne peuvent pas troubler un seul instant notre joie. A Buchau, en face de Pertisau, à l'emplacement désormais historique où l'étudiant avait reçu son soufflet, nous jetons un dernier regard sur le lac et l'hôtel à la table d'hôte maigre ; puis nous disons aflieu à ce beau panorama pour descendre à Jenbach.
Le soir est venu; dans cette forêt de sapins qui
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couvre 1» i»o»tagQe, tout est calme et tranquille i les roues des moulins ne tournent plus, le Easbach seul^ en descendant sur son lit de rochers, trouble cette solitude; parfois on entend de loin les sonnettes des troupeaux qui rentrent au gîte ; les cloches, sur tous les chalets, tintent gaiement et appellent les travailleurs des champs. Les fenêtres s'éclairent, et-, à travers les vitres, on voit les familles en prière devant la grande table, où d'une immense casserole s'échappent les doux parfums de la soupe. Plongés dans le crépuscule, arbres et rochers prennent des formes indé-^ cises, et les pics disparaissent déjà dans les nuages qui les enveloppent; les brouillards du soir se sont étendus sur la vallée silencieuse ; mais à travers la nuit, qui couvre la plaine au moment où nous arri* vons à Jenbacb, on voit à l'horizon comme une ligne de feu qui, de seconde en seconde, s'efface et dispa** ralt : ee sont les neiges et les glaces du Siubay, où court un dernier rayon du soleil couchant.
Où le maître de poste de Jenbach déniche on landaa. — Le postillon fen fête. — Ce que c'est que la vallée du Zillerthal. -^ La tyrolienne auv Û «omet à piston. — RotbhoU. — Entrée dans le Zillerthal. — Les deux églises de Schlitters. — Vie intime dans les chalets. — Les bons paysans de la vallée. — Guitares et cithares. ~ Le père Léo et son aubergf . *" Un virtuose qui ne sait pas la musique. — Vin du Tyrol assaisonné d*un concert — La famille musicale. — L'instrument de bois et de paille joi^é par un menuisier. -^ L'église de FUgen. — Sainte Walpurga déguisée en Tyrolienne. — Les auberges du Tyrol. — Vue du balcon de la poste. — Le glacier Ingent. — Le temps passé et le temps présent daai U ZttUrthal. -^ Une servante qui a clûinté à l'Exposition de 1867. — De Zell à Mayerhofen. — Ce qu'on pense du soda-water en Tyrol. — > Les mulets-acrobates. -— Le chemin infernal du Pont-du-Diable. -^ Les glaciera des Alpes Centcales, — L« nuit dans la montagne. ~ L» salle basse à l'auberge. — Concert vocal et instrumental dirigé, par un postillon. — Le chasseur diabolique — Le cocher fraternise avee aoB maître. — Quatuor tyrolien. — Ije diable à l'aub^r re de village. — Le tyrolien amoureux et le chasseur du Zillerthal. — Un bal très-intéresnnt. -** Un ballet dans le village 4e Mayerhofen.-* Mépante d|ui« la nion« t^gue. -r Départ de Mayerhofen.
Comme nous ne nous souciions pas de passer la nuit à rhètel de Jenbacb, nous avions fait comme les tou^ listes qui ne dédaignent pas le confort de la vie ; par le dernier train nous étions allés coucher à Innsbruck pour revenir le lendemain sur nos pas jusqu'à Jenbach
et nous rendre de là dans la vallée du Zillerthal. Sur le conseil de Thôtelier, et nous souvenant de notre excursion de la veille, nous avions cette fois eu le soin de retenir notre voiture.
Le maître de poste nous avait traités comme des princes. A la. gare nous attendait un landau, un vrai landau; attelé de deux bêtes vigoureuses. Le postillon avait fait un petit bout de toilette à notre intention ; la perspective d'un bon pourboire était certainement pour beaucoup dans sa tenue ; il avait endossé Thabit des dimanches, pis un bouquet de fleurs des Alpes sur son chapeau et portait en bandoulière le petit cor à piston sur lequel il comptait exécuter les airs nationaux de son pays.
Cette visite au Zillerthal n'avait cessé de nous préoccuper depuis notre départ pour le Tyrol, car nous savions que cette vallée était habitée par la population la plus gaie, la plus cordiale; c'est du Zillerthal que viennent presque tous les Tyroliens à chapeaux pointus qui parcourent le monde, ornés d'une guitare ou d'une cithare, et qui exportent les jolis airs tyroliens que vous savez. Quand ils ont fait une petite fortune dans lès brasseries allemandes, ces chanteurs ambulants rentrent dans leur vallée, y achètent un coin de terre qu'ils cultivent, et ne font plus de la musique qu'aux longues soirées d'hiver, quand, se réunissant devant Tâtre où brûle le sapin, ils s'amusent entre eux. Cet instinct du voyage fait que l'habitant du Zillerthal est de beaucoup plus intelligent que les autres races du Tyrol ; d'aucuns ont joui dans leur temps d'une certaine célébrité; ils ont parcouru l'Allemagne, l'Autrioho, la Russie, l'Angleterre et la France, et racon-
tent pittoresquement à leurs compatriotes les merveilles de l'Univers ; les souvenirs de leurs atnés ne leur suffiseAt point, et ils ne vivent pas, comme les autres Tyroliens, loin de tout contact avec Thumanité.
En été, ils voient affluer dans la vallée le flot des voyageurs, qui, de préférence, s'arrêtent dans le Zillerthal pour y entendre, exécutées dans la perfection, les fameuses tyroliennes dont il est le conservatoire. La race est belle quand elle n'est pas affligée de ce fléau de la montagne qu'on appelle le goitre, plus rare ici d'ailleurs que dans les autres contrées du Tyrol. Le postillon qui nous conduisait était un superbe échantillon du Zillerthal; c'est bien là le. Tyrolien tel que nous nous le représentions, grand, svelte, d'une carrure athlétique, les dents superbes et le regard franc et ouvert qui commande la confiance ; enfant du pays, il paraît heureux de nous conduire dans sa vallée et de nous en montrer les beautés.
Décidément, notre dépêche a produit un certain effet, car, en passant devant sa demeure, nous voyons venir à nous le maître de poste qui s'informe si nous sommes satisfaits, et recommande au postillon de nous mener bon train. Pour la somme de cinquante francs, le landau, les chevaux et le cocher sont à nous pour deux jours ; c'est à prendre ou à laisser ; mais, comme un refus nous exposerait à faire le voyage dans l'abominable coucou que Ton a la prétention d'appeler un omnibus, nous ne marchandons point, et une bonne poignée de mains du montagnard nous récompense de notre générosité. Puis le postillon pousse un cri sauvage, et aussitôt les chevaux, à la voix de leur maître, partent de ce petit trot qui nous prouve sur l'heure
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qu'ils ne sont pas disposés à prendre le mors aux dents. Nous passons sur la volé, nous longeons pendant ua quart d'beure rinn que nous traversons sur le vieux pont de bois de Rotholz, village insignifiant ; puis, à travers la cour d'un vieux château dont le propriétaire perçoit un péage, nous gagnons la route qui, au bas du rocher, conduit jusqu'au village de Strass, et, tournant à droite^ nous abandonnons la vaUée de Tlnn et nous entrons dans le Zillerthal. .
C'e§t une large vallée, une sorte de grande prairie que traverse la Ziller, petite rivière, dont les eaux vives et claires descendent des plateaux neigeux que Ton découvre à l'horizon ; des deux côtés s'élève la naontagne couverte de forêts de sapins et de riches pâturages do ce ton vert, savoureux, qui nous parait si laid dans les mauvais tableaux, mais qui , dans la nature» est si charmant, si doux et jette une si grande gatté dans le paysage un peu monotone et triste du Tyrol- Nord, Les chalets grimpent jusqu'au sommet de cette première chaîne au-dessus de laquelle se dresse, dans ses formes audacieuses, le pur rocher de granit, A notre gauche, flanquée sur le roc comme un fort, à l'angle des deux vallées de l'Inn et de la Ziller, la ruine du vieux château de Kropfsberg, superbe encore malgré ses murs délabrés, et là-bas, au bout de la vallée, perdu dans la verdure, scintille au-dessus des arbres le clocher du village de Schlitters. Le postillon, laissant flotter la bride sur le dos de son attelage, décroche le cor qu'il porte en bandoulière, nous regarde avec malice comme pour nous dire : « Comment trouvez^vous mon pays? » et salue le sol natal par une de ces tyroliennes dont les habitants du Zillerthal ont le
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gecret C'est aiDsà que nous aûeignons le village de Scbli Itère qui, de près, ne justifie point l'aspect gra^ deux et coquet que lui donne de loin le paysage qui Tencadre, Il n'est curieux que par l'histoire de ces deu^ églises que deux chevaliers ennemis des temps passés firent construire pour n'être pas exposés à se rencontrer, même à ta messe. L'une de ces églises est encore debout ; l'autre a été détruite pendant les guerres de 1809, Mais quoique Schlitters ne soit qu'un misérable hameau, la première fois que l'on traversé" un de cet villages du Tyrol, tout vous y charme et vous séduit. Voici le chalet en bois, noirci par la fumée et les intempéries de l'hiver; sur la place, si l'on peut appeler place cette rue s'élargissant un peu pour se resserrer dix pas plus loin, est l'antique fontaine, taillée dans, un tronc d'arbre. Soit qu'ils reposent sur des fondations de troncs de sapin^ soit que leurs sou-* bassements se composent de pierres informes que la tourinente a fait descendre des hauteurs, ces chalets penchent à droite, à gauche, en avant, comme s'ils allaient s'écrouler, sans que le paysan prenne le moindre souci de leurs évolutions; sur la galerie en bols qui court autour du premier et geul étage, ranipe la vigne vierge; sous le large toit fait d'écorces d'arbres que le vent emporterait si de lourdes pierres éparpillées sur la toiture n'offraient pas la résistance de leur poids, sont accrochés les traîneaux en attendant l'hiver. Dans les plus modestes de ces chalets, retable n'est séparée de la salle à manger que par une porte qu'on ne prend jamais la peine de fermer, ce qui fait que la vache, lachèvre, le Tyrolien, sa femme et ses ^antd forment une seule et grande famiUe unie par
les plus teïidres liens. Quand les enfants ne vont pas se rouler sur la paille pourrie de Tétable, la chèvre vient brouter les feuilles de choux dans la salle basse, et aux froides soirées d'hiver, la vache prend sa place devant râtre, où flambe la tronc de sapin. Lorsque le chalet a un premier étaire, on y parvient par une sorte d'échelle conduisant à la galerie qui fait le tour de la maisonnette et d'où l'on pénètre dans la chambre à coucher d'une propreté excessive, où, pêle-mêle, dort toute la famille, et où la vache et là chèvre ne manquent que parce qu'elles ne peuvent pas moiîter Tescalier.
Sur les chalets des gens à leur aise, des tableaux bibliques, peints par quelques badigeonneurs du village, témoignent des sentiments religieux de tous ces braves gens qui, pourvu que mûrisse la moisson et que pousse ie bois, ne demandent rien ni à Dieu, ni aux hommes. Toutes ces voitures qui traversent la vallée ne leur inspirent aucun sentiment de jalousie. Ce qu'ils voient en l'étranger n'est point, comme ailleurs, la créature privilégiée connaissant les jouissances de la vie que ces déshérités ignorent, mais bien le touriste qui, de loin, vient s'enivrer de leur nature et de la sorte rend hommage au pays qu'ils adorent. Fiers de leur montagne, résignés et modest3s,les paysans tyroliens n'ont point la haine du citadin qui vient les visiter; sur son passage, vieillards et jeunes gens se lèvent, ôtent leur chapeau, et de toutes les fenêtres du hameau on lui envoie le « Dieu vous salue, » qui va droit au cœur et fait que dans le Tyrol on se croit au milieu d'amis.
Dans les villages plus importants du Zillerthal, ce
n'est uéjà plus la même chose : le^ guitaristes, les citharistes et les chanteurs de tyroliennes , dans leurs voyages à travers le monde, ont laissé leur naïveté dans les cabarets et les cafés-concerts européens. Mais il est rare que, de retour dans la montagne, ils ne retrouvent pas, au contact de leurs compatriotes, cette antique simplicité et cette belle humeur sans affectation qui distinguent les habitants de cette vallée musicale. A Fûgen, le premier grand village que nous rencontrons sur notre route, la principale auberge es.t tenue par celui que familièrement on appelle dans le pays le père Léo. C'est un homme de cinquante ans, Tyrolien dans toute l'acception du mot , qui croirait manquer à tous ses devoirs si*, après avoir ouvert la portière de la voiture, il ne serrait pas la main du voyageur dans sa large main de montagnard.
Ne prenez pas le père Léo pour un rustre; c'est un artiste, et il peut vous en conter de belles sur les succès qu'il a récoltés dans ses voyages à travers le monde. Ils étaient trois frères, qui, tout jeunes, quittèrent la maison paternelle, la guitare en bandoulière et de jolis airs tyroliens plein le gosier, pour s'en aller ^ gagner leur vie, loin du pays natal. Entrez dans l'auberge, et vous trouverez sur les murs les portraits des trois frères Léo dans le costume national qu'ils portaient en cette soirée mémorable où, à Saint-Pétersbourg, lé czar de toutes les Russies daigna les entendre et les complimenter. Le père Léo vous dira ses voyages, et au souvenir de ses triomphes d'autrefois, vous verrez ses yeux s'illuminer de la flamme de l'artiste, car le père Léo est un artiste. Quoique aubergiste, il n'a pas de rival dans la vallée pour la
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guitare et la cithare. Dernier survivant des trois frères , il est comme la gloire de son village. Le cithariste de là vallée que le père Léo a complimenté est envié comme le soldat qu'un maréchal de France décorerait sur le champ de bataille. Tant que le père Léo n'a pas consacré la réputation du guitariste, le Tyrolien de Fùgen briguerait inutilement les bravos de ses contemporains. C'est que le père Léo sait bien ce qu'il vaut et qu'aujourd'hui encore, après avoir renoncé aux lauriers qui poussent sur les bords de la Newa, il jouit dans son pays d'une réputation à laquelle, de son vivant, aucun Tyrolien ne peut faire échec.
Pour le reste, le père Léo est la crème des hommes, qui sert au touriste le flacon en cristal où scintille le vin rouge du Tyrol, tout comme s'il n'avait jamais pincé de la cithare devant les têtes couronnées. Sur une table, dans un coin de son auberge, ce singulier instrument à vingt-huit cordes est toujours prêta vibrer sous les doigts du vieillard. Fier de maintenir sa vieille réputation, heureux de faire applaudir son talent, du matin au soir, il est à la disposition du touriste qui l'honore de sa visite ; un geste et le père Léo s'installe devant sa table , passe l'anneau de fer à son doigt, et faisant vibrer, grâce à une pointe attachée à l'anneau, les trois cordes en acier réservées au chant, de l'autre main il s'accompagne sur les vingt-^cinq cordes, On ne peut pas dépeindre l'effet de la cithare. On en subit le charme autant qu'elle vous irrite. Dans cette perpétuelle vibration des cordes il y a comme un bouiv donnement qui agace les nerfs, en même temps que le son strident et clair des cordes métalliques ressemble à
la voix {dantive d'un enfant qui, égaré dans la monta* gae, chanterait les airs du pays pour appeler à son secours. Il ne faut pas entendre la cithare jouée dans les cafés- concerts par de iaux Tyroliens ambulants.
C'est en plein Tyrol qu'il faut en éprouver l'enchantement, alors que. déjà les beautés de la nature ont rendu Tâme accessible à toutes les poésies ; il faut en* tendre le père Léo^ ce grand artiste qui , sans connai* tre la valeur d'une note, a deviné la musique avec son seul instinct d'artiste. Quand vous l'aurez écouté et applaudi, ne faites jamais à cet excellent homme l'injure de lui offrir de l'argent. C'était bon au temps où il parcourait le monde en compagnie de ses frères, mais aujourd'hui qu'il est aubergiste, il vend son vin, mais donne sa musique par-dessus le marché. Il n'est pas seul dauB son auberge, ce brave père Léo. Revenu au pays, chargé de nombreux lauriers, possesseur d'une petite fortune, il a épousé une pauvre flUe du village qu'il aimait. Deux jolies filles et un grand garçon sont le résultat de ce mariage. Tous trois ont hérité de leur père et maître des saintes traditions de la tyrolienne I Quand, de sa puissante voix de basse-taille, le bonhomme appelle, ses filles accourent de la cuisine, son fils de l'écurie, et toute la famille, munie de guitaresou de cithares, entonne les airs du» pays avec une finesse de nuances où l'on reconnaît la manière de maître Léo. Dans cette famille, tous ignorent la musique et tous sont musiciens, Le père, n'ayant jamais rien ap^ pris, n'a rien voulu apprendre à ses enfants. Aux longues soirées d*hiver, il leur a enseigné à manier les instruments nationaux sans note, par la seule intuition (ie la mélodie, et entendre cette famille d'artistes est
vraiment l'une des plus grandes jouissances d'un voyage dans le TyroL II n*est pas d'habitant, dans les villages du Zillerthal, qui ne joue soit de la guitare ou de la cithare, soit de cet instrument étrange fait de petits morceaux de bois de différentes longueurs et épais^ seurs, reposant sur des traverses de paille. Sur la table se trouvait un de ces instruments.
— En jouez- vous? demandai -je au père Léo.
— Non ! fît-il, mais le menuisier d'à côté est de première force.
— Et ce menuisier, peut-on le voir et l'entendre?
— Peut-être.
Aussitôt le père Léo dépêche son fils au menuisier et bientôt le virtuose se présente. C'est un grand et solide gaillard de trente ans environ, large d'épaules, à l'œil bleu, franc et ouvert. Tel qu'il était, ilavait quitté son travail ; les manches de sa chemise retroussées jusqu'au coude, il n'avait pris la peine ni de renouer sa cravate, qui flottait autour de son cou, ni d'ôter son grossier tablier bleu. Il nous salua, non sans quelque embarras, et, sans se faire prier longtemps, saisit les deux martelets en bois et frappa sur les touches qui produisaient des sons clairs comme ceux de deux verres s'entrechoquant. Il nous joua de la sorte deux tyroliennes ainsi que la Marche de Radetzki, et de ma 'vie je n'ai entendu de virtuose qui, plus que ce grand gars, eût le sentiment de la musique. Inutile de dire que, lui aussi, ne savait pas une note. Son art, car il était artiste, il l'avait appris d'un sien cousin à qui son père l'avait enseigné. Brave garçon ! à mesure qu'il allait, remarquant notre satisfaction, il s'enflammait davantage! On voyait qu'iljouait pour l'amour de l'art
et la gloire de sa vallée, et, quand il eut fini, il refusa net le florin que nous lui offrîmes, ajoutant qu'il était largement récompensé de sa peine par l'honneur que nous lui fîmes en trinquant avec lui.
Après ce concert villageois, dont le souvenir est encore si plein de charme pour moi aujourd'hui que je voudrais communiquer mon émotion au lecteur, nous entrâmes en face de l'auberge dans l'église que l'on m'avait vantée comme contenant des œuvres d'un sculpteur du pays, Nissl, qui, me dit-on, faisait de la sculpture comme le père Léo de la musique, sans avoir jamais eu de maître. Mais ici j'appris à me méfier désormais de ces légendes rustiques, qui de l'imagination des paysans passent dans les. guides. Non seulement Abraham et David, des deux côtés du maître-autel, n'ont rien de la grâce naïve d'un artiste primitif, .mais encore les deux statues prouvent-elles que le Michél-Ange de Fûgen a étudié l'afféJerie dans les mauvaises œuvres du dix-huitième siècle.
Pour le reste, l'église m'a paru curieuse, quoique le moment fût mal choisi pour la visiter. On la badigeonnait de haut en bas, et les saints étaient remisés provisoirement dans une petite chapelle. Le peintre, venu'd'Innsbruck, était en train de dorer les étoiles sur le fond bleu de la coupole, tandis que son ouvrier repeignait les vêtements â'un saint Florian, étendu sur le gazoïi du cimetière. C'est que les Tyroliens dépensent d'énormes sommes pour leurs éghses, et le premier étonnement où me plongea, à Fûgen, le luxe déployé dans la' décoration du temple, devait se changer en stupéfaction quand, plus tard, en haut de la montagne, dans de misérables villages, je trouvai des
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églises superbes, dorées et omées de tableaux toujours curieux, souvent remarquables. Maïs ce que le badigeonneur de Fiigen n'avait pas encore repeint était vraiment charmant, surto*ttt une chapelle du cimetière d'une admirable naïveté. On y voit un hautrelief en bois représentant le Christ au jardin des Oli-^ viers, tandis que Judas et les sbires sortent des portes delà ville. C'est vraiment le pur chef-d'œuvre de l'art tyrolien. Le mépris que l'artiste inconnu témoigne pour la perspective donne une haute idée de la candeur de son àme. Le Christ et les Apôtres, au second plan, sont de grandeur demi-nature, tandis que le traître et ses acolytes du premier plan n'ont que quinze centimètres de hauteur. C'est la perspective renversée, comme dans les plus purs tableaux de l'art primitif. Sur l'autel de la chapelle adossée à l'église se trouve la figure de sainte Walpurga, patronne des paysans, que, dans l'exagération de leur reconnaissance, ces braves gens ont, de la tête aux pieds, velue à la tyrolienne ; la sainte a de vrais cheveux et un petit chapeau pointu qui lui sied à ravir; il ne lui manque, pour être complète, que la guitare ornée de la bandoulière verte sur laquelle sont brodées des roses.
Quand nous revînmes de notre visite à l'église, le père Léo et sa famille se Jenaient à la portière pour nous faire leurs adieux. Le menuisier était déjà netourné à ses rabots. Après avoir échangé un nombre considérable de poignées de main avec ces bons Tyroliens, nous montâmes en voiture, non. sans avoir promis au père Léo de nous arrêter au retour dans son auberge.
De Fùgen à Zell, petit bourg qui est la capitale du
Zillerthal, la route traverse quelques jolis villages pleins de chalets pittoresques, comme Ed^ Fuinmgy Adems et Kastenbach; à notre gauche, pimpante et alerte, coule la Ziller. Tous ces villages, insignifiants par eux-mêmes, rehaussent cependant le charme du voyage', car, entourés d'arbres fruitiers, ils rompent la monotonie du sapin, qui donne à la vallée un aspect sévère dont la grandeur ne rachète pas toujours la monotonie. Déjà, au fond du paysage, miroitent au Bolml les glaciers des Alpes centrales ; depuis Archan^ que nous venons de traverser, la route se rétrécit et la montagne prend des formes plus sauvages. Encore quelques minutes, et, quatre heures après notre départ de Jenbach, le postillon exécute une nouvelle tyrolienne qui annonce au maître de poste que des voyageurs distingués vont s'arrêter dans son hôtel.
Zell est le conservatoire de la tyrolienne. De ce bourg sont sortis tous les grands hommes, même le père Léo. La grande industrie de Zell est l'hôtellerie et la fabrication de Tyroliens pour l'exportation. Il est aussi diflftcile de calculer le nombre de citharistes et de chanteurs que Zell a envoyés de par le monde, que de compter les grains de sable sur le bord de la mer. Ailleurs on naît habitant du Tyrol, ici on naît Tyrolien dans le sens étroit et classique du mot ; je crois que l'on y vient au monde avec un chapeau pointu, orné de plumes et de fleurs, et avec des bretelles vertes; dans ce village curieux, le premier bégaiement de l'enfant n'est pas pour le sein de sa mère, mais pour la cithare de son père. Les hommes sont de taille robuste, habiles aux exercices du corps, grands chasseurs, marcheurs et guitaristes ; les femmes qui ont presque toutes de
très-belles dents, et dont beaucoup sont fort jolies, gâtent tout par le corsage qui leur remonte dans le dos et fait que la jupe prend naissance à quelques centimètres de la nuque.
Sauf dans quelques grandes villes, il ne faut pas s'attendre à trouver dans le Tyrol: les magnifiques hôtels de la Suisse; cela dépasse rarement les proportions d'une modeste auberge, mais en n'exigeant qu'une pBlite chambre, dont la propreté est l'unique luxe, on peut, de confiance, coucher partout. On y dîne même convenablement d'excellentes truites et de parfait chevreuil ou de chamois, le tout précédé d'une soupe médiocre, suivi d'un plat sucré où excellent les provinces autrichiennes, et assaisonné de ce petit vin rouge du Tyrol que Ton trouve très-bon une fois qu'on y est fait.
Presque tous les voyageurs passent la nuit à Zell, c'est l'exception qui quitte le village pour aller plus loin dans la mont£(gne. C'est que ce bourg a une vieille réputation de gaîté ; sur trois maisons il y .a une auberge, et le soir venu toutes retentissent des joyeux refrains de la montagne. Celle du maître de poste est particulièrement agréable parce qu'elle a un balcon en bois suspendu au-dessus de la rivière qui nous envoie la fraîcheur de son eau glaciale. Le patron, robusta gaillard aux cheveux roux frisés et pendant presque dans les yeux, vint nous recevoir sur le seuil de son hôtel, nous tendit la main comme à de vieilles connaissances, et nous conduisit au premier étage, par la salle à manger, sur les tréteaux qu'il appelle : balcon, et d'où l'on a une fort jolie vue sur le bourg, si pittoresquement flanqué aux bords de la
Ziller, et sur la glacier d'Ingend qui, dominant la chaîne des Alpes, ferme rborizon à notre droite. Au milieu du village, est l'église qu'il faut visiter si l'on veut se rendre compte de ce que les communes du Tyrol font pour leurs temples. Cette église de Zell n serait pas déplacée dans une grande ville ; elle est trèsgrande, etles six autels, sans compter le maître-autel, «ont décorés avec un luxe surprenant ; la vaste coupole est couverte d'une peinture allégorique, représentant les saints au pied du trône du Seigneur, rayonnant sur le monde. Ce plafond, quoique grossièrement peint, fait, de loin, un excellent effet. •
C'est à Zell que se célèbrent presque toutes les noces du Zillerthal ; chaque mariage est une fête publique en ce sens qu'après le repas où se réunissent la famille et l'es amis, commence le bal où l'on a accès sans être invité.. Aussi tous les gars conduisent la fillette à la danse, et l'ailluence est telle que l'on se disperse dans toutes les auberges ; chaque groupe s'empare de l'un des musiciens de l'orchestre de la noce, le hisse sur un tonneau ou sur ime table, organise un bal et bientôt tout le village est en fête d'un bout à l'autre. Mais les antiques mœurs de la vallée du Zillerthal tendent à disparaître âe plus en plus; l'affluence considérable de touristes de tous les pays, qui, de préférence, viennentcherchericilescharmesdela tyrolienne, a fait que la gaîté des habitants de Zell est peu à peu devenue ime industrie comme une autre.
Dans le bon vieux temps, les enfants d'une nombreuse famille s'en allaient faire fortune hors du pays, et, . rentrés dans leur montagne, redevenaient de simples paysans ou des aubergistes comme le père
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Léo. Telle vieille femme qui garde les vaches là-haut dans la montagne, a chanté dans sa jeunesse et fait battre les cœurs dans les brasseries allemandes. Partis sans un sou vaillant de la vallée, ces Tyroliens ambulants y rentraient souvent avec de respectables économies que toutefois ils ne considéraient pas comme leur propriété personnelle. L'usage exigeait que les enfants revenus au gîte partageassent Targent gagné avec ceux qui avaient cultivé le champ commun.
De nos jours, le TyroHen est devenu un simple ténor comme un autre; après avoir goûté des enivrements des tréteaux, ces nomades ne peuvent plus se résoudre à redevenir paysans; ils passent leur vie dans cette existence vagabonde; d'aucuns se font directeurs, et, au lieu de partager en frères avec leurs compatriotes, il les exploitent, De temps en temps aussi, une fillette qui est partie en sabots pour les'bords de la Neva, revient avec un chapeau à plumes, une robe de soie et des boucles d'oreilles en diamants ; bref, dans cette belle humeur des Zellois, il y a uii côté affecté et étudié ; la fille qui nous servait les excellentes truites à l'hôtel de la poste ne savait seulement pas le nom du glacier qui dominait le paysage à notre droite; en revanche, elle connaissait Paris sur le bout des doigts pour avoir chanté dans une brasserie du Champ-de-Mars pendant l'Exposition de 1867, et, entre deux côtelettes de chevreuil, elle me demanda si Tony portait toujours les cheveux roux et les « Suivez-moi jeune homme » dont le souvenir était à jamais gravé dans son cœur.
Le maître de poste, nous montrant les nombreuses guitares suspendues aux murs de la salle à manger,
avait beau nous promettre une joyeuse soirée, après l'heure pleine de douces émotioDS passée dans l'auberge du brave père Léo, cette fille qui nous parlait de Paris et son joyeux maitre ne nous semblèrent pas être les naïfs montagnards de nos rêves, et laissant les autres touristes, fidèles à leur guide» se délecter à l'hôtel de Zell, nous nous engageâmes plus avant dans la vallée. En une heure, notre voiture nous transporta à travers les gais villages de Rukel^ Ekartariy Hollenzen et Laublickely par im bois clair*semé, à Mayerbofen» bourg pittoresque au pied des Alpes Centrales, d'où le touriste n'a pas encore chassé le naturel.
L'auberge de la poste est propre comme toutes ces bôlelleries tyroliennes; des draps de lit d'une entière fraîcheur, le parquet en sapin blanc, et les ri* deaux étincelants de notre chambre nous disent qu'après les fatigues de cette journée, la nuit ne sera point troublée par ces affreuses bêtes qui rendent insupportables les petits hôtels de la Suisse, et dont, en Savoie notamment, les proportions augmentent avec le nombre,* Rien de pareil dans ces auberges du Tyrol. Le peintre peut leur reprocher cet excès de pro» prêté qui n'inspire pas sa palette, mais le touriste aurait tort de ne pas s'en montrer charmé. C'est qu'après une journée d'été, quand le corps et l'esprit sont rompus, une chambre propre et un bon lit ne sont pas tant à dédaigner que l'affirment ces touristes qixi, après avoir marché quatorze heures dans la montagne, pas-» sent la nuit dans une étable. Mon Dieu t je ne veux pas ravir à ces enragés leurs plus douces illusions en aifirmant qu'il est une façon plus agréable de voyager que celle qui consiste à passer ses journées ^vec un
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guide imbécile et ses nuits sur la paille à côté des bestiaux.
Mais qu'ils nous permettent du moins, à nous autrès mortels, qui renonçons à grimper pendant trois mois sur les pics, convaincus que nous n'y verrons pas un bout du' ciel ave'c les anges, qu'ils nous permettent du moins de rechercher autant que possible le confort de la vie en môme temps que les beautés de la nature. Cela ne veut pas dire que nous soyons aussi prosaïques qu'un de mes compagnons de voyage, un Parisien pur sang, qui demandait dans tous les chalets :
— Où trouve-t-on du soda-water?
Ce à quoi la Tyrolienne , pensant qu'il s'agissait d'un pic, répondait invariablement :
— Je crois que c'est à quatre lieues d'ici. Mais vous pouvez, y aller à mulet.
J'ai déjà dit que le gros des voyageurs ne va pas au delà de Zell dans la vallée ; aussi, en dehors de nous, il n'y avait à l'auberge qu'une dame âgée avec ses deux filles^ des Anglaises blondes et sveltes, qui venaient du Pont-du-Diable où nous allions nous rendre et qui se proposaient le lendemain d'escalader l'Ahorn, à dix mille pieds environ au-dessus du niveau de la mer.
C'est avec une bien vive reconnaissance qu'il me faut parler des mulets de la poste de Mayerhofen, de vrais artistes en ascension. A première vue, ces bonnes bêtes ne nous inspiraient aucune confiance. Maigres, efflanquées, avec leurs longues jambes affaiblies par l'âge, elles nous attendaient à la porte ; leur air attristé nous disait combien elles accusaient le ciel
injuste qui, pour la deuxième fois en cette journée d'été, les renvoyait dans la montagne. Tant bien que mal, nous grimpons sur les mulets et nous traversons le village, où de toutes parts descendent les ruisseaux de la montagne pour se perdre dans le torrent de la vallée. Traversant aussi quelques pauvres hameaux jetés dans la verte prairie que sillonne l'eau vive et claire de la roche, laissant à notre droite l'étroite vallée du Zillergrund et à notre gauche la montée qui conduit au Daxgrund, nous arrivons au pied de cette majestueuse chaîne des Alpes dont nous avons vu les pics et les glaciers depuis notre entrée dans la vallée du Zillerthal. Nommer tous les pics, les désigner im par un au touriste, c'est une tâche que je compte laisser aux écrivains spéciaux qui joignent au nom de chaque rocher les considérations géologiques et autres. On comprendra que je doive renoncer à cette tâche quand on saura que, dans le seul Zillerthal avec les vallées voisines, il y a plus de cent pics, rochers et glaciers à escalader. Ce livre, écrit au courant de la plume par un touriste du dix-neuvième siècle, qui désire voir beaucoup et le plus vite possible, jaloux avant tout de donner à ses lecteurs un tableau général du paysage tyrolien dans ses aspects variés, d'esquisser les particularités des différentes races et leurs mœurs, ce livre, dis-je, ne peut pas afficher la prétention de résumer toutes les connaissances utiles que des générations ont à peine suffi à réunir en mille volumes.
Ceci bien dit, laissons-nous porter par nos mulets, car nous ne sommes pour rien dans leurs ébats ; tout d'abord nous pensions pouvoir leur imposer notre volonté^ mais bientôt nous nous sommes convaincus
ôd LE TTROL ET LA GARINTHIE
de riDUtilité de la lutte. Nous voici engagés dans les flancs de cette niasse imposante de rochers qui projette sa large orabre sur la vallée. Le chemin qui con» duit au Carlssteg et de là au Pont-du-Diable, mérite^ rait bien le nom de chemin de Lucifer, car, de ma vie, je n'en ai vu de pareil. Les blocs que la tourmente a détachés du rocher, bn n*a jamais pris la peine de les * enlever ; c'est un amas de pierres de toutes formes et de toutes grosseurs où les mulets exécutent des merveilles d'équilibre et de gymnastique ; bravement ils s*engagent avec nous dans ce val maudit où, en trébuchant, ils so casseraient le cou en môme temps qu'à nous, s'arrêtent pour respirer sur un bloc suspendu au-dessus de Tablme, puis se remettent en route, iVanchissant des obstacles qui arrêteraient un clown du Cirque, passant sur des planches jetées sur deux rochers, qu'on appelle dans ce pays un pont , le tout avec une grâce parfaite, pourvu qu'on ne trouble pas leur marche. Quant à nous, nous étions facilement ' arrivés à cette conviction que nous n'avions qu'à nous abandonner à nos montures ou à revenir sur nos pas, La vanité seule nous retint : aucun de nous ne voulait reculer ; de la sorte, nous escaladons la montagne, tout en nous reprochant de ne pas avoir fait notre testament avant de nous mettre en route. Nos intelligents mulets s'infiltrent, pour ainsi dire, dans les fissures du rocher ; labime est à nos pieds, le monde des Alpes au-dessus de nous ; à nos côtés mugit le torrent qui se brise contre les blocs qui, de là-haut, ont roulé sUr son lit* Par moments, les eaux furibondes, se heurtant contre le roc, bondissent et nous inondent* Les mulets secouent philosophique-
ment l'averse et poursuivent leur marche accidentée jusqu'au Carlssteg, pont suspendu au-dessus du torrent, dit Zombacb, et de là au Pont-du-Diable, d'où une admirable vue sur les glaciers dédommage le touriste do tant de dangers et d'émotions. Si l'on veut aller plus loin» cette fois à pied, on n'a que l'embarras du choix; Vlmjent supérieur, le Loffler^ le glacier de la Pierre noire, dressent leurs pics blancs vers le ciel et attendent tranquillement que le touriste monte près des nuages pour attraper une bonne insolation. Quant à nous, brisés de fatigue et voyant la nuit descendre sur le paysage, il nous tarde de regagner l'auberge de Mayerhofon par une autre route qui, tournant la mon* tagne, semble, après les terreurs de l'ascension, le par* quet fraîchement ciré d'une salle de bal. C'est noyé dans le crépuscule qu'il faut voir le paysage des Alpes pour en comprendre toute la grandeur, alors que la forêt de sapins et les cimes des rochers se dé*^ coupent sur le ciel d'une teinte bleuâtre et que les glaciers, recevant les derniers rayons du soleil, s'illu^ minent tout à coup et semblent être en feu, tandis que, dans la vallée déjà enveloppée par les ombres de la nuit, le tintement de YAngelug vient seul inter^ rompre le silence et le recueillement. Quatre heures après notre départ de Mayerhofen, nos mulets dai«» gnent s'arrêter devant la poste où le souper servi dans la salle à manger du premier étage nous parut un repas de LucuUus, tant l'air vif de la montagne avait aiguisé notre appétit.
Morts de lassitude, nous comptions nous coucher de bonne heure, et déjà nous nous étions petirés dans nos chambres quand, tout à coup, le son plaintif de
la cithare parvint jusqu'à nous et nous attira dans la salle du rez-de-chaussée où se réunissent les cochers, les habitants du pays et les domestiques.
Un spectacle étrange, saisissant, nous y attendait. Dans cette salle basse, où un Christ en ivoire, pour toute décoration, se découpait sur les boiseries noircies par la furaée, autour de la grande table en chêne, nous vîmes attablée une société curieuse. A la lueur de deux chandelles, j'aperçus notre cocher qui semblait présider le concert qu'en société avec l'automédon des Anglaises, il venait d'organiser; Tun jouait de la cithare, l'autre avait décroché une vieille guitare sur laquelle il accompagnait son camarade ; assis sur le large banc en bois, les gens de la maison les écoutaient; les deux jolies filles de l'auberge, la plus jeune appuyant sa tête sur l'épaule de l'autre, ne perdaient pas une note de ces airs du pays. Au bout de la table, tm chasseur de chamois qui s'était fait une large blessure au front en glissant dans les rochers, la pipe à la bouche, la carabine adossée contre la table à côté de lui, lançait dans l'espace d'épaisses bouffées de fumée; il n'avait pas quitté son chapeau pointu, où flottait une plume d'aigle au-dessus de la cocarde faite de poils de chamois. Le menton appuyé dans sa large main, indifférent à ce qui se passait autour de lui, ce chasseur, d'une taille élevée et d'une maigreur exceptionnelle, semblait être le diable légendaire en quête d'une âme de paysan.
Notre cocher, qui venait de terminer son air, remplit son verre du vin rouge du Tyrol, le vida à moitié, puis me le Rendit en disant :
— A votre santé I
On m'avait déjà prévenu que, dans le Tyrol, le touriste qui s'assied à la table des domestiques, est forcé de boire dans leur verre ; refuser ce régal est une insulte cruelle. Tous les yeux étaient dirigés sur moi; évidemment, on était curieux de voir si bravement l'accepterais les usages de la montagne ; le chasseur me fixait de son regard pénétrant, et, voyant mon hésitation, le cocher rougit de honte ; la crainte d'humilier ce brave garçon devant ses pareils me fit surmonter ma répugnance, et, vidanfcourageusementle verre> je lui dis :
— A la vôtre 1
}ja glace était rompue. Avec un empressement général, tous ces braves gens se serraient les uns contre les autres pour me faire une place ainsi qu'à mes compagnons de voyage et aux trois Anglaises ; tous, attirés par les.sons de la cithare, avaient quitté leur lit. Au bout delà table, le chasseur de chamois, après avoir essuyé du revers de la main quelques gouttes de sang qui coulaient de sa blessure, bourra de nouveau sa pipe en porcelaine et continua de nous lancer au visage la fumée de son exécrable tabac. Était-ce par méchanceté, ou bien la douleur de sa blessure le rendait-elle insensible à ce qui se passait autour de lui? Pas même à l'entrée des Anglaises «il n'avait daigne se déranger pour faire de la place; de même il demeura triste et silencieux quand les deux cochers et les servantes se mirent à nous dire les airs du pays ; ils n'avaient jamais chanté ensemble et cependant on eût dit qu'ils étaient habitués à dire les refrains , tant leurs voix étaient justes et l'ensemble parfait.
A la vérité, je no cessai de regarder le mystérieux
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chasseur. Dans cette salle enfumée, à peine éclairée par les deux chandelles, avec son chapeau à larges bords, projetant Tombre sur ses yeux qui brillaient dans l'obscurité comme ceux d'un chat, ce diable d'homme m'avait fortement impressionné. Toutes les vieilles légendes de notre jeunesse me revinrent à la mémoire; je voyais revivre dans mon esprit les fa^t(^mes dei^ temps passés -, c'était bien là le diable, tel qu'on nous l'a dépeint dans notre enfance, et tel que nous l'avions vu dans le Freyschûtz de Weber. Que faisait^l dans cette auberge ? Très-certainement il y avait donné rendez-vous à quelque gars du village pour l'entraîner à l'heure de minuit dans la montagne et lui acheter son âme en échange du talisman qui de* vait lui assurer la main de celle qu'il aimait,
Chacun de nous partageait mes impressions, ju^ qu'à la fillette qui, en apportant au chasseur les flacons de vin, se tenait à une distance respectueuse, la main droite appuyée sur le crucifix qu'elle portait sur sa poitrine* C'est stupide et ridicule tant que vous voudrez, mais cet homme, en ce moment, me faisait presquepeur, Pour comprendre cette sensation étrange, il faut se transporter par la pensée dans le village de Mayerhofen qui est aussi éloigné que la Chine de la vie moderne. Les émotions diverses que nous avions éprouvées en cette journée idéale avaient rendu notre âme accessible à toutes les rêveries. On ne peut pas vivre toute une journée au contact poétique d'une population originale et des grandeurs de la nature, sans se détacher entièrement de la vulgaire réalité.
Vraiment ce spectacle étrange ressemblait si peu à ce que nous sommes habitués de voir dans nos gran-
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des cités contemporaines, que, la fantaisie aidant, nous pouvions nous croire transportés à une autre époque et dans un autre monde ; le tableau que nous contemplions en ce moment, semblait une page détachée des contes bleus. Il n y avait pas jusqu'aux deux blondes Anglaises qui, en cette salle de bois, ne prissent un air de bonnes fées.Les filles de l'auberge, avec leur corsage en velours noir, lacé sur la poitrine par des chaînettes en argent, leurs jupes courtes en flanelle rouge, leur chapeau tyrolien enjolivé de fleurs des Alpes, leurs grands yeux bleus et leurs dents blanches, semblaient s'être échappées d'an de ces contés allemands, où la croyance lutte contre les tentations du diable.
Les paysans attablés avec tous les gens de la maison; leur teint hàlé par l'air de la montagne, leur costume étrange, le plastron rouge par dessus la chemise, la culotte de peau noire, usée par le temps, les gros bas de laine tricotés, retenus au dessus du genou par des jarretières brodées, le crucifix en argent ou en cuivre sur toutes les poitrines, et les pipes en bute avec des tuyaux faits de cornes de chamois; le grand Christ en bois blanc, se découpant dans la pénombre sur les boiseries enfumées du chalet; le son ému de la cithare accompagné du bourdonnement de la guitare qui poussait de sourds gémissements comme une âme en peine; la lueur vacillante des deux chandelles, dont le suif coulait sur les rustiques chandeliers en fer et se répandait sur la table, tout ce tableau bizarre, saisissant, fascinait la pensée en même temps qu'il charmait le cœur. Les chansons mêmes de notre cocher portaient l'empreinte de cette grâce naïve d'autrefois ; de père en fils, ces chants se sont transmis de génération en
génération. On ne connaît ni l'auteur des paroles ni celui de la musique. Ce n'est point l'œuvre personnelle d'un homme, mais, comme toutes les chansons vraiment populaires, le patrimoine de toute une race. Môme ce refrain tyrolien, le la-i-tou qui nous semble banal partout ailleurs et que le chanteur exécute après chaque couplet, a, dans cet isolement sauvage, une saveur poétique. Précisément, notre cocher venait d'entonner une des plus naïves chansons du pays, qui s'appelait: