LE TYROLIEN AMOUREUX
An-dessas du Ziller est un chalet penchant, Et tout près du chalet un arbre étend son ombre ; Quand je passe devant, moi, je m'arrête sombre, Et ne me souviens plus que là-bas on m'attend.
Dans ce chalet penchant une fillette habite, Dont le pied est plus vif que celui du chamois; Et quand à sa fenêtre, hélas! je l'aperçois.
Mon cœur, mon pauvre cœur, et soupire et palpite!
Ses yeux, dont elle a pris l'éclat je ne sais où, ' Sont luisants comme au ciel est luisante une étoile, Et, quand je la regarde, il me semble qu'un voile Descend sur mon esprit et que je deviens fou !
A cette douce enfant ma pensée est fidèle, En elle est mon regret, en elle est mon espoir; Du soir jusqu'au matin, du matin jusqu'au soir. Mon souvenir est près du chalet et près d'elle.
Après avoir écouté cette chanson, le chasseur de chamois, d'un air de mauvaise humeur, se leva, jeta le prix de sa consommation sur la table, saisit sa ca-
rabine par le canon et s'en alla sans dire le traditionnel : « Bonne nuit. » C'était très-probablement un trèsbrave garçon que sa blessure rendait maussade, en même temps que la chanson du Tyrolien amoureux éveillait en son cœur le souvenir de la bergère auprès de laquelle sa pensée errait peut-être. Mais néanmoins son départ sembla soulager bien des âmes, surtout celles des filles d'aaberge, qui très-certainement raconteront un jour à leurs enfants que, par une belle nuit d'été, Lucifer leur est apparu sous la forme d'un chasseur. Je crois même que cet homme étrange avait préoccupé jusqu'à notre cocher, car à peine la porte se fut-elle fermée sur le diabolique étranger, que sa gaieté, jusqu'alors contenue, éclata tout à coup.
— Nous allons chanter en chœur ! s'écria-t-il. Et, s'adressant à nous :
— Vous chanterez le refrain avec nous, n'est-il pas vrai? ajouta-t-il.
Et, de sa grosse voix de paysan, il entonna la chanson du chasseur tyrolien, dont toute l'assistance répétait le refrain, que le cocher enjolivait de nombreux tra ou la. Voici dans toute sa naïveté ce joli poôme :
Le chasseur doucement contemple la vallée Que le soleil revêt d'un éclat souverain; n pense à sa bergère, et sa lèvre, bàlée Pa^ l'air vif des hauteurs, soupire ce refrain :
Fillette, que je suis heureux Dans ma montagne si coquette, Dans mon beauTysol plantureux, Que je suis heureux, ô fillette!
YA le TYROL et la CARINTHiÉ
La bergère, en guidant ses bœufs qu'elle accoinpagne. Cueille amoureusement un bouquet pour spn gas ; Lui, tout brûlant d'amour, grimpe sur la montagne, Lui firappe sur l'épaule et murmure tout bas :
Fillette, que je suis beureux Dans ma montagne si coquette.
Dans mon beau Tyrol plantureux, Que je suis beureux, ô fillette!
Le chasseur dans ses bras prend la jeune bergère; Mais elle, rougissant et contenant son cœur.
Attache, le bouquet à son chapeau : 9 Ma chère» Que je t'aime!» lui dit tendrement le chasseur.
Fillette, que je suis heureux Dans ma montagne si coquette.
Dans mon beau Tyrol plantureux.
Que je suis heureux, ô fillette !
Cependant l'heure s'avançait, et, malgré le charme de eette soirée, nous songions à nous* retirer dans nos ] chambres. Mais le cocher ne l'entendait pas^ ainsi. Le vin rouge de son pays, que nous avions fait servir» lui était, monté au cerveau, et, me saisissant le bras :
•^ Ah ! mais non 1 s'écria-t-il, on ne s*en va pas ainsi* Nous allons danser à présent^ et tu vas danser avec nous.
La table adossée au mur, les bancs jetés sur la table, l'un des paysans armé d'une guitare grimpa sur cette barric^ade et joua une valse en imitant do la bouche les notes d'un cornet à piston, ^on cocher qui me tutoyait de plus en plus venait d'enlacer la taille de l'une des deux Anglaises qui éclatait de rire et exécutait avec elle cette valse tyrolienne, où les danseurs semblent tourner sur les talons comme les automates d'un orgue de barbarie ; nous-mêmes, nous risquions
LE VAL PU ZIIjLERTHAL 75
on pas avee les jolies filles de Tauberfife. Seule, la mère des cteux Anglaises refusa le bras d'un vieux Tyrolien, qui, par galasiterie, l'invitait à la danse. Bientôt la valse dégénéra en un tourbillonnement fou. L'An* glaise de mon coeber^ saisie de vertige, s'était laissée tomber sur les genoux de sa mère et venait d'ôtre rem*placée par Tune des servantes. C'est ici que le cocher se-montpa digne de figurer dans un ballet à l'Opéra; il savait sur le bout du doigt le métier deâ Mérante ; c'était comme un premier sujet de la danse avec des épaules herculéennes et des souliers à triple semelles garnies de gros clous. Tantôt le cavalier tournait dans un cercle éteoit, la tête de la jolie danseuse langoureusemeat appuyée sur sa vaste poitrine, tantôt jetant la servante par-dessus son épaule, il tombait à ses genoux, se relevait aussitôt et l'entraînait dans une valse vertigineuse. Suivant l'inspiration du danseur, le guitariste au cornet à piston passait de l'adagio à l'allégretto avec une virtuosité incomparable. Le cocher et la fille d'auberge tournaient toujours dans cette petite salle. Quand le cavalier, au paroxysme de la gaieté, jetait sa danseuse par-dessus l'épaule, il poussait des cris de chouette en même temps que ses lourdes chaussures garnies de clous, s'abattant dans la furie de la danse sur le plancher vacillant, faisaient trembler le chalet. Cela dura un quart d'heure, juste le temps d'un pas à l'Opéra, jusqu'à ce que le couple épuisé, haletant, s'arrêtât et que le cavalier, faute de chaise, déposât gracieusement la danseuse sur le parquet.
Le lendemain, quand nous quittâmes Mayerhofen, le cocher ne me tutoyait plus; avec sa profession, il
avait retrouvé le sentiment de son infériorité et, le chapeau à la main, il nous ouvrit la portière, en rougissant comme \m enfant, qui a la conscience d'avoir fait la veille preuve de mauvaise éducation. Du moment où nous étions venus nous asseoir à leur table et que nous avions bu dans leur verre, ces braves gens, selon la coutume du pays, nous avaient considéré comme Tun des leurs; mais avec là fin de la petite fête, cHacun avait repris son rang. Le cocljer était remonté sur son siège, les servantes revenues à leur humilité et les paysans à leur montagne. Dès l'aube les Anglaises avaient quitté Mayerhofen, et nousmêmes^ après avoir serré en passant la main du père Léo, nous quittâmes le Zillerthal en emportant l'un de nos plus poétiques souvenirs de voyage.