Le Tyrol et la Carinthie, moeurs, paysages, légendes
Sur les bords du lao de OeDëve. — Influence de la cithare sur les destinées des touristes. — Conversation avec un peintre autrichien, — Ce qu'il nous raconte sur leTyrol. — Chapeaux pointus, bretelles et guitares, — Rapide esquisse d'un peuple primitif. — Dieu, la l’atrie et l'Empereur! — Le paysan soldat. — Croquis du paysage tyrolien.— Du lac de Genève à Kufstein. — La porte cochère du Tyrol. — La douane autrichienne. — Avis aux fumeurs. — La justice sommaire des douaniers. — Arrivée à Kufstein. — Les Montagnards sont réunis. — Le vieux château. — Histoire d'un empereur et d'un commandant — Notre première ascension. — La Haute-Salve. — Impression d'un Parisien devant les Alpes. — Le premier village tyrolien et la première Jolie Tyrolienne, — Du lait de chèvre et la cithare. — Le plateau de la Haute- Salve. -T- Un lit pour six touristes. — Le chant du matin. — Le lever du soleil à S, 600 pieds au-dessus du niveau de la mer. — Panorama général des Alpes tyroliennes. — Éblouissement du touriste. — Salut au Tyrol !
Un soir de l’été dernier, nous nous trouvions réunis sur les bords du lac de Genève, dans le jardin d’un de ces hôtels féeriques où se rencontre chaque année le monde cosmopolite qui, en important en Suisse les goûts du bien-être et du luxe, a peu à peu transformé le pays tout entier en une vaste auberge où l’on trouve beaucoup d’Américains, énormément d’Anglais, pas mal de Français, un certain nombre d’Allemands, un
grand choix d'Espagnols, 'do Portugais, de Hollandais, d’Italiens et même, de ci de là, quelques Suisses.
Sur le perron de la façade ayant vue sur le lac, s’étaient installés quatre musiciens qui exécutaient dans la nuit sereine un répertoire varié. Depuis une semaine que nous vivions dans cet hôtel, un groupe’ de Pari^ siens se réunissait tous les soirs à la table la plus rapprochée du lac pour causer de mille choses indifférentes. Un peintre autrichien, jeune homme des plus aimables, s’était joint à nous depuis la veille et comme il avait beaucoup voyagé et qu’il connaissait bien des pays, nous trouvions beaucoup de plaisir à l’entendre. Ce soir-là, il nous parla avec l’enthousiasme propre aux artistes, des beautés de son pays natal, de la Styrie, de la Carinthie et de cette merveilleuse province autrichienne dont Salzbourg, la ville natale de Mozart, est la capitale. Tandis que le jeune homme nous décrivait les splendeurs des paysages et les particularités des mœurs, les quatre musiciens ordinaires de l’hôtel, après avoir exécuté leur dernier morceau, s’étaient éloignés ; les touristes gagnèrent lentement, les uns après les autres, leurs chambres, sauf deux ou trois Américains qui, négligemment étendus sur un banc, bâillaient encore.
Le silence le plus profond régnait dans la nature. Tout à coup, à travers la nuit, parvinrent jusqu’à nous des accords singuliers. Un bourdonnement suave accompagnait un chant clair et strident comme la voix d’un enfant. Au premier accord la conversation avait cessé et nous nous regardâmes, tous également surpris. Ce que tout d’abord nous avions pris pour la voix d’un enfant était le chant plaintif d’une corde en acier dont
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les vibrations avaient je ne sais quoi d’étrange et de saisissant. Dans cette belle nuit étoilée, la mélodie douce et plaintive avait un charme tout particulier; on eût dit le chant d’une sirène, glissant sur les eaux limpides du lac.
— Qu’est-ce que c’est? demandâmes nous à l’artiste.
— Ça ? dit-il, c’est la cithare.
— La cithare ? Où prenez-vous cet instrument antédiluvien? demanda un boulevardier.
— Chez un peuple primitif, fit le peintre.
— Et où trouvez-vous encore, à notre époque, un peuple primitif? dit le Parisien.
— Dans le Tyrol! répondit l’artiste.
— Ah ! çà, reprit le Parisien, le Tyrol existe donc ailleurs que dans l’imagination des touristes et dans les féeries? Il y a donc en réalité, de par le monde, un peuple qui porte des chapeaux pointus, des bretelles vertes, qui chasse le chamois et joue de la... comment appelez-vous cela?
— La cithare, fit le peintre, c’est le singulier instrument que vous venez d’entendre, et qu’on ne trouve que dans le Tyrol.
— Et les habitants portent des chapeaux pointus? demanda le Parisien.
— Très-pointus même.
— Et des bretelles vertes ?
— Absolument vertes.
— Brodées par la Tyrolienne ?
— Par la Tyrolienne ! dit le peintre.
— Vous parlez sérieusement? dit le Parisien.
— Très-sérieusement, fit l’artiste ; vous ne le saviez donc pas ?
Le Parisien riait aux éclats, puis :
— A.la vérité, je m’en doutais bien un peu, fit-il, mais je pensais que le vrai Tyrolien ne se perpétuait plus que dans quelques rares exemplaires comme les carlins....
— Parlons-nous sérieusement? oui ou non ? demanda l’Autrichien.
— Si vous le voulez bien, nous parlerons sérieusement.
— Eh bien, soit ! dit le peintre. Du moment que nous parlons sérieusement, laissez-moi vous dire que nonseulement le peuple tyrolien existe, mais qu’il est encore l’une des forces de la monarchie autrichienne. Figurez-vous dans notre société bouleversée par ce qu’on appelle le progrès, un peuple qui est resté debout avec les croyances et les mœurs de ses pères, une race à part, qui ne ressemble en rien aux autres bipèdes qui peuplent le globe, une tribu antédiluvienne qui, pendant le déluge, s’est sauvée sur un rocher, un peuple qui a conservé les traditions du bon vieux temps, résigné dans sa pauvreté, ignorant dans son antique simplicité qu’il y a d’autres bonheurs sur la terre que la culture du sol, l’éducation des enfants, le service du prince et la foi en Dieu ! En dehors de cela, il ne fait rien et ne veut rien savoir ; il naît, grandit et meurt dans la montagne, insouciant de ce qui se passe chez d’autres nations. Pourvu que le prince respecte ses franchises, ce peuple ne demande plus rien à son souverain. Pour peu que Dieu fasse mûrir le blé et le raisin, il trouve que la providence le comble de ses bienfaits ; il porte des chapeaux pointus, parce que le costume national s’est maintenu chez lui comme les mœurs ; il joue de la
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cithare parce que, tout enfant, il a appris à aimer les airs nationaux de ses pères...
— Et il accompagne ces airs de ces la i tou classiques, qu’exécutaient les Tyroliens de l’Exposition? interrompit le Parisien.
— Vous parlez des tyroliennes, reprit le peintre. Elles se sont maintenues à travers les siècles comme la cithare, le dévouement au prince et la foi en Dieul
— Mais ce que vous dites-là ressemble à un conte de fées, dit le Parisien; on peut raconter cela pendant les longues soirées d’hiver, en débutant ainsi : // était une fois.
— Il était une fois un peuple, reprit le peintre, qui est resté im peuple, voilà toute l’histoire 1
— Votre histoire du moins a le mérite de ne pas être longue, dit le Parisien.
— En effet, elle est fort courte, mais elle est vraie, continua le peintre. Dans le cours des siècles tous les peuples se sont plus ou moins transformés : le Tyrolien seul est demeuré ce qu’il était jadis. Il a conservé ses mœurs, ses croyances, jusqu’à son costume; si le chemin de fer a donné à quelques villes un vernis contemporain, lapopulation des campagnes, elle du moins n’a pas été atteinte par ce bouleversement de toutes choses que nous appelons dans notre excessive vanité la marche triomphale de la civilisation. Le Tyrolien est demeuré l’être primitif dont vous parliez toutà l’heure ; il a conservé l’antique amour de la patrie comme le reste. Ce paysan, qui, avec son chapeau pointu et ses bretelles brodées, nous parait si grotesque à nous qui avons inventé Je mauvais goût du costume, ce paysan a des jours où il est sublime. Quand le sol na-
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tal esl menacé par un conquérant, à quelque nation qu’il appartienne, le Tyrolien décroche sa carabine et se fait héros ; il n’est pas sur le globe de peuple plus jaloux que celui-ci de son indépendance, pas de citoyen plus décidé que lui à donner son sang pour la défense de la patrie; il se bat, comme il travaille etcommeil}>rie, parce que ses pères lui ont appris à se battre pour la patrie, à travailler pour la famille et à croire en Dieu.
— Donc, selon vous, c’est un peuple modèle ? demanda le Parisien.
— Le peuple modèle, reprit le peintre, n’existe pas. Une nation a plus ou moins de défauts et des qualités plus ou moins grandes, mais la nation modèle n’existe que dans l’imagination des rêveurs. Donc le Tyrolien a des défauts énormes à côté de qualités hors ligne. Si son fanatisme religieux vous effarouche parfois, on est surpris de l’amour de la patrie et du dévouement à la famille, qu’il lui inspire. Dans'notre société raffinée, cet être primitif détonne parfois par sa résignation poussée Jusqu’à l’oubli le plus complet d’aspirations plus élevées, mais il charme toutefois par la modestie de ses ambitions et la simplicité de ses mœurs. Bref, si ce n’est pas le peuple modèle, il est du moins l’une des races les plus curiéuses du monde et il habite l’un des pays les plus merveilleux qui existent.
Ici, le Parisien qui avait écouté avec un grand intérêt, interrompit le peintre :
— Pardon I lui dit-il, je vous arrête. Je connais vos paysages tyroliens, c’est toujours la môme chose. Un défilé où coule le torrent, je vois ça d’ici ; des eaux écuraantes qui bondissent sur des rochers, puis des sapins, des sapins et encore des sapins et tout là haut,
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sur un pic élevé, un chamois qui se découpe sur un glacier. Mais, mon cher monsieur, c’est en somme le paysage suisse, plus le chamois et moins la grandeur. L’artiste sourit de cette boutade, puis :
— Puisque nous parlons sérieusement, fit-il, permettez-moi de vous dire que vous calomniez le Ty- ‘ roi, car il n’est pas sur la terre de paysage plus varié que celui-ci. Les glaciers, les sapins et les rochers ne sont que le côté le moins intéressant de cet éblouissant pays. Si de ce côté du Brenner la nature du nord s’épanouit dans sa sévère grandeur, de l’autre côté de la chaîne qui sépare le pays en deux parties bien distinctes, se montre la nature méridionale dans tout son éclat et avec toute sa grâce. La particularité du paysage tyrolien est précisément de passer dusévère au tendre avecim rapidité vertigineuse ; vous y trouvez la forêt de sapin au haut de la roche tout aussi bien que le joyeux coteau où grimpe la vigne ; le village du . nord avec ses coquets chalets en même temps que le bourg méridional disparaissant sous un massif de figuiers et de mûriers. Les pâles Alpes calcaires y alternent avec les Alpes dolomitiques aux veines bleues courant sur ses flancs roses. Depuis Kufstein jusqu’à la frontière italienne, c’est une suite de panoramas éblouissants et dont la variété n’est pas le moindre charme. Le chemin de fer du Tyrol, qui traverse le pays dans toute sa longueur, part de la vallée de l’Inn et s’arrête au bout de la vallée de l’Adige. Ici, c’est le Tyrol nord qui vous étonne ; là-bas, le Tyrol méridional qui vous charme. Lesplus sombres défilés alternent avec les vallées les plus riantes ; la nature s’y présente à la fois avec ses grandeurs les plus terrifiantes et ses
plus séduisantes intimités ; bref, je ne crois pas qu’il y ait un coin de terre plus curieux, plus intéressant et plus beau que le Tyrol, et, quand on l’a vu une fois, on ne désire plus que le revoir. Ajoutez à cela que le peuple est aussi intéressant que le paysage ; que le pays n’appartient pas comme la Suisse aux touristes, mais aux Tyroliens ; bref, si vous aviez du temps à perdre et s’il vous plaisait de visiter un pays curieux, je vous dirais : allez voir le Tyrol.
Sur ce, le peintre se leva, salua les dames, nous serra la main et se retira. Le lendemain, à l’heure du déjeûner, la conversation interrompue la veille fut reprise avec plus d’ardeur. Chacun de nous avait de son côté médité, et nous tombâmes d’accord de juger par nous-mêmes le paysage dont le peintre avait vemté les beautés et de voir de près ce peuple simple et naïf dont il nous avait parlé la veille. Une seule considération faisait encore hésiter quelques-uns d’entre nous. Nous étions venus sur les bords du lac de Genève pour nous reposer, et nous allions, ànotre avis, entreprendre un voyage fatigant. Mais ici encore, l’artiste autrichien nous rassura.
— Je comprends parfaitement votre hésitation, nous dit-il, vous vous figurez, bien à tort, qu’un voyage en Tyrol se compose d’une suite d’ascensions périlleuses et de marches fatigantes dans la montagne. Il n’en est rien ; si le cœur vous en dit, vous monterez, dès votre entrée dans le pays, sur la Haute-Salve, montagne d’une élévation moyenne et d’un accès facile, pour embrasser à la fois toute la chaîne des Alpes avec ses innombrables pics, ses plateaux neigeux et ses glaciers. Après ce premier coup d’œil, vous vous promè-
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nerez à travers le Tyrol en touristes du dix-neuvième siècle, soit en chemin de fer, soit en voiture, et le soir vous trouverez dans les villes d’excellents hôtels avec tout le confort désirable. Sans quitter le wagon, vous passerez dans la traversée du Brenner au niveau du glacier; la montagne viendra à vous si vous ne voulez pas aller à la montagne. Le chemin de fer est excellent, les voitures sont suffisantes, les hôtels sont bons, la nature est merveilleuse et le peuple est intéressant. Quand à votre itinéraire, je m’en charge. Vous partirez demain matin, et après demain au lever du soleil vous serez à Kufstein, c’est-à-dire en Tyrol.
Ainsi fut-il fait. Le lendemain, nous gagnâmes le lac de Constance par Zurich ; de l’autre côté, sur la terre bavaroise, nous retrouvâmes le chemin de fer. A Munich, nous dormions profondément, et, le lendemain, à cinq heures du matin, nous vîmes le soleil se lever sur la vallée de l’Inn inférieure. Devant nous, deux collines, entre lesquelles passaient la rivière et la voie ferrée, nous masquaient encore la vue de Kufstein. De formidables fortifications , reliées entre elles par un chemin casematé, se miraient au soleil levant sur les deux montagnes qui forment l’entrée du Tyrol ; c’était comme une grande porte cochère qu’il suffit de fermer pour rendre le pays inaccessible ; gardés de la sorte , les Tyroliens sont bien chez eux.
A travers ce défilé fortifié nous entrâmes dans le Tyrol, et nous vîmes s’ouvrir devant nous la magnifique vallée de l’Inn, fermée à l’horizon par les Alpes calcaires d’Innsbruck, dominées à leur tour par les glaciers de Stubay.
AU-deesus de la ville de Kafstein, qui s’élève en amphithéâtre, se mirait au soleil le vieux castel. Nous étions en Tyrol. Avant d’y circuler à notre aise, il nous fhllait passer par la douane autrichienne. Les douaniers autrichiens ont, comme leurs confrères des autres pays, cet air de profonde mélancolie qui naît de leur métier. Si douanier que l’on soit, au bout de quelques années d’exercice, on s’aper^joit que l’on exerce une profession qui ennuie les autres autant que soi-ioôme. Mais où le douanier autrichien se distingue de ses confrères des autres pays, c’est dans les accès de férocité qu’éveille en lui l’aspect du tabac étranger. Vous n’ôtcs pas sans avoir vu une ménagerie. Les fauves, au repos, sont étendus dans leur cage comme des chats au coin de la cheminée. Mais voici le gardien qui entre avec de la chair fraîche, et aussitôt lions, tigres et panthères secouent les barreaux et poussent des rugissements terribles. La douane autrichienne, à la vue d’un paquet de tabac que l’on • tente d’introduire en fraude, offre un spectacle non moins effroyable. Si doux qu’il soit, le douanier détient féroce et, invitant le voyageur à le suivre, il se précipite avec le corps du délit dans sa tanière, où se passe Une scène étrange. Séance tenante, le coupable est Condamné à verser un nombre si considérable d’amendes, qUe la carte à payer défie toutes les notes d’apothicaires. Un voyageur, qui avait essayé d’introduire en fraude cinquante cigares, fut, sous mes yeux, condamné à une centaine de francs d’amende, et il lui fallut bien s’exécuter, car, faute d’argent, on retenait lés malles, et, faute de malles, on conduisait le touriste en prison. Ce contrebandier pour rire s’exécuta de
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mauvaise grâce, et, en lui remettant le reçu, le douanier ajouta qu’il pourrait se plaindre au ministère des finances à Vienne, tout comme le président de la cour d’assises annonce au condamné qu’il a trois jours pour se pourvoir en cassation.
La ville de Kufstein, située à l’entrée de la vallée de l’Inn supérieure, n’offre pas le moindre intérêt. Ce qui la rendit agréable le jour que nous y passâmes, ce fbt la foire qui y avait conduit les montagnards d’alentour. Ce n’étaient pas encore les classiques Tyroliens avec leurs chapeaux pointus, mais un mélange de Tyroliens et de Bavarois, à l’aspect sévère. Cette foule semblait affectionner les couleurs sombres, et, de loin, elle ressemblait à une masse noire se découpant sur les maisons ensoleillées ; de toutes les poches sortait le manche du couteau qui est l’épée de l’indigène. En n’interrogeant que cette arme et la carrure athlétique des montagnards, nous éprouvions un certain sentiment de terreur, mais bientôt, en voyant ces géants se presser autour d’un théâtre Guignol et rire aux éclats comme des enfants, quand le commissaire fiit rossé par Polichinelle, nous nous rassurâmes tout à fait. La naïveté du parfait Tyrolien s’épanouissait dans toute sa majesté sur ces visages ahuris de gens descendus une fois par hasard de la montagne, avec leurs bestiaux qui encombraient les rues de la mélancolique ville de Kufstein, où, d’ailleurs, nous ne nous étions arrêtés que pour prendre le repos nécessaire avant d’escalader la pyramide de la Haute-Salve; d’ici nous voulions embrasser dans son ensemble le monde alpestre avant de nous engager dans le cœur du pays. Comme nous étions fermement décidés à ne risquer que cette as-
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cension, nous voulions du moins l’entreprendre dans de bonnes conditions, et c’est pourquoi nous nous arrêtâmes un jour à Kufstein dont la situation est aussi délicieuse que la ville est triste et insignifiante, A part le vieux château, dont la vue sur la vallée de i’Inn jusqu’à Innsbruék est fascinante, Kufstein, ne contient pas un monument qui vaille la peine qu’on s’y arrête. Un chemin aride conduit au sommet où s’élève le vieux castel, qui est maintenant une prison d’État ; pour le visiter, il faut une autorisation du gou- • verneur que, d’ailleurs, on obtient facilement. La ville ' et le vieux château ont léur histoire, ténébreuse et sanglante comme toute l’bistoire duTyrol.
Dans vme de ses guerres, l’empereur Maximilien parut en personne devant la fortèresse et fit sommation au commandant de lui livrer le castel. Sur le refus du commandant Pienzenauer, l’empereur fit avancer sa bonne artillerie de campagne et ouvrit un feu meurtrier contre le fort, mais les petits boulets rebondissaient sur les murs de granit comme un volant sur une raquette. Pour railler l’empereur, le commandant bavarois, après chaque décharge de l’artillerie impériale, parut sur les bastions et donna un coup de balai aux murs. Maximilien jura alors qu’il ferait passer la garnison tout entière par les armes; il fit venir des canons de siège, tira de sa propre main les deux premiers coups de canon contre la forteresse et avertit qu’il souffletterait le parlementaire qui oserait se présenter devant lui. Quand ènfin le commandant dut se ^ rendre, l’empereur voulut faire exterminer toute la garnison comme il l’avait dit. Mais le duc de Brunswick, de la suite de MaJtimilien, osa néanmoins im-
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plorer la clémence impériale. Fidèle à sa promesse, l’empereur donna au duc le soufflet promis, mais n’en finit pas moins par lui accorder la grâce de la garnison, sauf celle du commandant et de dix officiers qui furent décapités comme traîtres à l’Empire. Quand les habitants de Kufstein ont conté celte histoire au touriste, la conversation est épuisée; mais nous eûmes la bonne fortune de faire la connaissance d’un ingénieur du chemin de fer qui, pendant le souper, nous doima sur le Tyrol des indications très-précises et des renseignements tort curieux. Le peintre autrichien avait fait notre itinéraire, et cet aimable ingénieur voulut bien y ajouter une foule de notes relatives aux mœurs du pays, notes qui trouveront leur place dans les chapitres suivants. Cependant si, grâce à cet ingénieur, la soirée était agréable, le lendemain nous trouva affaissé par une mélancolique résignation.
Arracher des Parisiens à leur boulevard, les conduire devant une montagne, et leur dire : « Vous allez grimper là-haut! » c’est se montrer aussi cruel que l’empereur Maximilien'envers la garnison de Kufstein. Dans l’ivresse des voyages, nous étions partis du lac de Genève sans songer aux fatigues des ascensions; mais ce matin-là, quand nous aperçûmes à l’horizon le pic de la Haute-Salve et que nous nous dîmes : « Nous n’y serons pas arrivés avant le soir; » ce matin-là, dis-je, plus d’un parmi nous ressentit un violent remords d’avoir quitté le magnifique hôtel du lac de Genève. A part soi, chacun de nous se disait qu’il n’était peut-être pas absolument nécessaire d’escalader la Haute-Salve, mais personne n’en voulut faire l’aveu aux autres, -et à neuf heures nous mon-
tâmes en chemin de fer comme des condamnés à mort qtie la gendarmerie transporte sur le lieu de l’exécution. La tnllée de l’Irln nous semblait encore plus éblouissante que la veille; la rivière pimpante, qui Serpente dans la prairie, ajoutait à la gaieté répandue dans le paysage par les verts coteaux i
Mais la triste certitude que nous allions escalader une montagne nous rendit insensibles aux beautés du monde alpestre; le grand et le petit Empereur, les deux sommets les plus élevés de la chaîne calcaire , aux environs de Kufstein, semblaient nous narguer et tout là bas à l’horizon se dressait la Haute-Salve, but de notre calvaire! L’ingénieur dont nous avions fait la connaissance à l’hôtel de Kufstein, avait commandé Une voiture par le télégraphe, ce qui nous épargnait heureusement le supplice de rouler de la station de Woergl à Hopfgarten dans l’affreux omnibus qui fait le service entre les deux villages. De pluS) sachant fort bien que nous ne trouverions pas au sommet de la Haute-Salve un hôtel de trois cents chambres comme au Rigi) nous avions amené de Kufstein un solide montagnard qui portait un vaste panier avec tout ce qu’il fallait pour dîner convenablement à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
A midi précis, au son des Cloches, nous fîmes notre entrée dans le joli bourg de Hopfgarten où* sous la treille d’une auberge champêtre, nous déjeunâmes; à peü de distance se dressait la Haute-Salve, et vraiment, malgré la grâce du paysage^ nous n’étions pas beaucoup plus gais que des condamnés qui font leur dernier repas. Et cependant la Tyrolienne qui nous.. servait le vin du pays sous cette treille était agréable à
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Toir; elle avait pas plus de dix-huit ans et montrait trente-deux admirables dents. Le petit chapeau tyrolien, orné d’un bouquet fraîchement cueilli, lui allait à ravir; le corsage en velours noir lacé sur le devant avec une chaîne d’argent enveloppait dës fot’mes un peu épaisses et descendait Sür le jupon en laine rouge qui s’arrêtait au-dessous du genou, juste à temps pour ne pas cacher à la vüe dü touriste le mollet développé par les marches dans les montagnes ; léS yeux bleUS d’un grand éclat et lâ blonde chevelure qui encadrait le visage, contribuaient comme le reste à nous rattacher à l’humanité. 8aUf les pieds démesurément grands et les mains rouges, cette Tyrolienne était ravissante à voir. Les laboureurs qui rentraient àU chalet pour dîner, nous saluaient avec déférence, et une foule de petits Tyroliens se rassembla bientôt autour de nous pour contempler les nobles étrangers. Les petits garçons surtout étaient fort drôles avec leurs chapeaux pointus et leurs bretelles vertes retenant le pantalon, leur unique vêtement; d’aücuns, les aristocrates, portaient déjà la ceinturé en cuir oü les initiales en argent se détachent sur le fond noir. Le bétail était là-haut dans les pâturages, mais quelques jeunes chèvres sautillaient à travers les groupes de moutards dont le nombre augmentait sans cesse : dans lé Tyrol, les ménages sont bénis de dix» douze et même de quinze enfants.
L’heure fatale du départ sonna à l'horloge de l’é* glise ; il nous fallait quatre heures pour arriver au sommet de la Haute-Salve et nou.i tenions énormément à voir le coucher du soleil. Précédés de notre guide qui portait les couvertures et les provisions» nous nous
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mîmes en route et, après avoir quitté le village, l'ascension commença. Au bout d'un quart d’heure nous étions déjà fatigués, et une demi-heure après avoir quitté la plaine, nous étions à bout de forces. Mais la route était vraiment si jolie à travers les verts pâturages, sillonnés par les eaux du torrent, que peu à peu nous primes notre parti des fatigues à venir et, bravement, quoique péniblement, nous grimpâmes jusqu'au chalet de la bergère qui est bâti à moitié chemin de la vallée au sommet de la montagne. Seulement, au lieu de deux heures, il nous avait fallu trois heures et demie et nous avions déjà un vague pressentiment que le soleil, pour se coucher, n'attendrait pas notre arrivée.
Sous la tonnelle de ce chalet, nous fîmes une longue halte, quoique notre guide, malgré la charge dont il était accablé, ne comprit pas que nous eussions besoin de repos. La vue de ce chalet était médiocre, car nous nous trouvions engagés dans l’intérieur de la montagne, et le rocher nous cachait de toutes parts la plaine. Mais, tandis qu’en vrais excursionnistes nous dégustions une tasse de lait, im incident imprévu vint heureusement remplacer les charmes du paysage absent : l’aubergiste et sa femme venaient de décrocher leurs bonnes cithares et exécutaient sur leurs étranges instruments quelques airs tyroliens, qui, dans. cette solitude, nous impressionnèrent vivement. Dans les flancs arides de cette montagne, dans ce chalet noirci par la fumée de l’âtre, le chant de la corde métallique de la cithare nous semblait encore plus plaintif que le soir où, pour la première fois, nous l’avions entendu sur les bords du lac de Genève. Le bourdonnement des
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vingt-sept autres cordes de la cithare accompagnait ce chant strident et clair comme une voix d’enfant. C’étaient bien là les jolies tyroliennes si connues, mais le mouvement ralenti des exécutants leur donnait un charme tout particulier. Les deux époux qui nous offraient ce concert improvisé étaient nés dans la vallée musicale de Zillerthal que, deux jours plus tard, nous devions visiter, et aux compliments que nous leur fîmes sur leur virtuosité, ils nous répondirent :
— Vous entendrez le père Léo à Fugen, c’est bien autre chose.
Le père Léo ! On sentait à la façon dont les aubergistes prononçaient ce nom vénéré, qu’il s’agissait ici du Paganini de la cithare ; le père Léo, nous disaientils, est l’hôtellier de Fugen, et tant qu’on n’a pas entendu le père Léo, on ne peut pas comprendre, la cithare.
Cependant, il était six heures et nous ne nous trouvions qu’à moitié chemin ; il était évident que nous devions renoncer à la vue du coucher du soleil, car à partir du chalet la route devenait de plus en plus mauvaise, et nous n’avions plus la moindre illusion d’arriver au sommet de la Haute- Salve avant la nuit. Depuis l’auberge la végétation avait disparu ; plus le moindre pâturage; nous cheminions dans un étroit défilé sur des pierres pointues qui s’étaient détachées du rocher ; notre guide, pieds nus, marchait sur ces cailloux anguleux à pas lents et égaux ; cette ascension lui semblait si agréable, qu’il no daignait même pas s’appuyer sur un de ces longs bâtons dont nous nous étions munis et qui finirent d’ailleurs par tant nous gêner que, les ims après les autres, nous les jetâmes sur le chemin.
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A la vérité, pour des touristes habitués aux ascensions, cette montée de la Haute-Salve n’est qu’une promenade, mais nous étions à notre début dans la carrière, etd’ailleurs il nous manquait la foi. Aucun de nous ne fut convaincu; nous grimpions sur la montagne par devoir et non par goût. La seule pensée que nous ne recommencerions plus nous soutenait ; toutefois les plaisanteries d’un de mes compagnons de voyage, qui à tout instant s’écriait: « Vous verrez que cela ne vaudra pas la vue de l’Arc-de-Triomphe ! » n’eut qu’un médiocre succès ; malgré les fatigues, notre pensée était bien loin du boulevard ; dans les flancs de cette montagne, où nous marchions, la fantaisie s’éloignait de plus en plus de Tortoni. Le crépuscule qui peu à peu enveloppait le paysage, les légers nuages qui s’amoncelaient sur le cône, la solitude autant que la grandeur sauvage des rochers, l’espoir de voir sinon le coucher, du moins le lever du soleil de la Haute-Salve, tout cela préoccupait notre esprit et détachait notre pensée de la vie parisienne.
Lanuit était venue, lanuit noire, quand, débouchant sur le plateau de la Haute-Salve, nous arrivâmes au but de notre ascension. A nos pieds le paysage était enveloppé d’un épais brouillard, mais au-dessus de nous le ciel étoilé nous disait que nous pouvions espérer un beau lendemain à cette journée pénible. Le plateau était désert; dans la chapelle, à côté de la modeste auberge, brûlait la lampe éternelle. Après l’ângelus, l’aubergiste s’était couché et nous eûmes quelque peine a le réveiller; il n’attendait plus de voyageurs après le coucher du soleil, et sa surprise fut extrême. Nous étions au nombre de six et sur les cinq chambres