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dont il disposait, quatre se trouvaient occupées ; celle qui restait vacante ne dépassait pas les proportions d’une cabine de bateau à vapeur. Tandis que notre guide déballait les provisions sur la table en chêne d’une salle basse, nous tirâmes au sort qui de nous occuperait cette cabine; 1e moment était solennel, car les autres allaient reposer sur le foin dans une grange attenant à l’église. Il y eut un instant d’anxiété qui nous donna une faible idée de ce qui a dû se passer sur le radeau de la Méduse à l'heure suprême du tirage au sort parmi les passagers affamés. L’aubergiste, habitué à ces scènes, nouS vit faire sans le moindre étonnement. Une lampe au pétrole, représentant le progrès dans cet hôtel primitif, éclairait cette scène émouvante.
Une fois que le sort eut décidé, nous prîmes notre parti de la mauvaise nuit que nous allions passer ; les jirovisions que nous avions apportées étalaient leurs séductions, et un grand feu que l’hôtelier alluma dans l'âtre, car il faisait très-froid sur cette montajjne, nous rendit bientôt notre gaieté. Une heure après notre arrivée, enveloppés dans nos couvertures, nous dormions sur le foin du sommeil des justes.
A l’aube, une voix claire et forte nous éveilla j le domestique de l’aubergiste saluait l’aurore naissante par un chant mélancolique, qui est, pour les touristes; le signal du lever. En un instant nous fûmes debout et, plus que jamais enveloppés dans nos couvertures» nous sortîmes de la grange. La nuit était encore complète, mais au loin, à travers le brouillard, une ligne pâle se détachait dans les ténèbres. Le froid était intense et le sol couvert de givre comme en hiver. Au
bout de quelques instants nous commencions à battre la semelle en maudissant le chanteur qui, à notre avis, nous avaitéveillés avant l’heure. Mais peu à peu la ligne grise à l’horizon prit plus d’éclat, puis elle passa du ton gris à un ton bleu d’une incomparable douceur, puis du bleu au rose ; le soleil se levait et chassait le brouillard. Cependant, du paysage, nous ne voyions | encore rien, car le brouillard ne semblait pas disposé à se retirer devant le soleil levant. Il se passa une : demi-heure pleine d’anxiété. Si, après les fatigues de I l’ascension, après avoir manqué le coucher du so- ! leil, nous n’allions pas voir se lever l’aurore! Il était évident que nous ne pourrions pas passer le reste de la | belle saison sur cette montagne, pour attendre le bon plaisir de l’astre-roi. Un profond désespoirs’empara de nous; nous grelottions dans nos couvertures et, comme des écoliers, nous soufflions dans nos mains pour les réchauffer.
Tout à coup, il nous sembla que le brouillard doré devenait plus transparent, et bientôt nous vîmes poindre la cime d’un glacier. Ce qui se passa ensuite j défie toute description. Nous assistâmes pour ainsi dire à la création d’un monde sortant du néant; à côté du premier glacier, en surgissait un second, puis i un troisième. De toutes parts, les cimes des Alpes tyroliennes perçaient le brouillard, puis dansles nuages se dressait devant nos yeux émerveillés un panorama incomparable. Comme au théâtre, des rideaux ! dé gaze semblaient s’enlever successivement pour nous montrer un décor admirable. Les rayons du soleil chassaient le brouillard et bientôt nous tombâmes en extase devant le plus éblouissant spectacle que l’on I
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EN route!
puisse voir. Dans la plaine s’étendait la verte vallée de rinn jusqu’à Innsbruck, et les Alpes calcaires dont l’élévation nous avait frappé à Kufstein gisaient à nos pieds. Au-dessus d’elles, se dressait un océan de pics audacieux, avec les glaciers et les plateaux neigeux ; le sévère granit, la pierre calcaire d’un ton bleu, la teinte rose de la roche dolomitique, les neiges éclatantes de lumière, tout se confondait dans une admirable harmonie. De ci, de là, la forêt de sapins courait sur les flancs de la montagne comme un fleuve d’encre, et ses tons sombres augmentaient encore la fine coloration des Alpes, dont les derniers plans se confondaient presque avec le ciel bleu et transparent, qui s’étendait sur ce paysage terrible par ses formes et gracieux par sa couleur. L’artiste autrichien du lac de Genève avait dit vrai : cette province de sa patrie était vraiment l’une des plus belles choses qu’il fût possible de voir, et, pleins de reconnaissance pour le spectacle que nous lui devions, nous lui envoyâmes nos remerciements à travers l’espace. Comme il eût été heureux de notre enthousiasme ! Devant nous s’étendait la chaîne des Alpes jusqu’à l’Italie. Dans cette mer de pierres, nous vîmes surgir les pics les plus élevés comme des îlots perdus dans l’océan ; derrière nous s’ouvrait la plaine de la Haute-Bavière parsemée de ses lacs bleus.
Je ne pense pas qu’on puisse voir de panorama plus admirable que celui-ci, devant lequel nous restâmes en extase jusqu’à ce que le soleil nous eût chassés de ce plateau, où nous avions grelotté tantôt, et où, peu à peu, se répemdait la température d’un brasier ardent. Avant do quitter la Haute-Salve pour nous engager
dans l’intérieur du pays, nous saluâmes le Tyrol d’un cri d’enthousinsDie. Après ce prologue éblouissant, nous étions sûrs désormais de faire un voyage incomparable.
LE LAC D’ACHENSÉE
Le Tyrolien et le progrès. — Ce qn’il pense du chemin de fer. — Conseils utiles d'un ingénieur. — D'où vient la pénurie de bons hôtels. — L'hôtellier du temps jadis. — Les trois voitures et l’omnibus de Jenbach. — Paysage de l'auberge du village. — Comment les Tyroliens macadamisent leurs routes.— Carrosserie et musique de l'aveuir. — Le règne du sapin et du torrent. — Accidents et sinistres Illustrés. — Faust et Marguerite dans la montagne. — Le village d'Eben. — Histoire miraculeuse de sainte Nothburga. — La serpette merveilleuse. — Deux bœufs trèsintelligents. — Le squelette au château. — Bons conseils au touriste. — ' Le viliage de Buchau. — Le Itm Âchensée. — Aventure d'un étudiant avec une Tyrolienne, -r Comment on déjeune un vendredi. — Pertisau. — Un savant bien désagréable. — Promenade sur le lac. — La légende d' Achensée . —Scholastica. — Oùnons retronvons l'étudiant.— Son opinion sur i'amour dans le Tyrol. — Retour par Buchau. — Le soir dans la vallée de llnn.
Le Tyrolien est un être rebelle au progrès; pour toutes choses il s'en tient à la tradition de sa race qui
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est d’avaocer lentement , trop lentement; il s’avance dans la vie, comme il marche dans la montagne, à pas égaux, lents et mesurés. Aussi, lorsqu’on est venu lui dire qu’on allait construire un chemin de fer de Kufstein à Vérone par le Brenner, il a pensé qu’il s’agissait de la fin du monde. Non seulement dans les villages, mais encore dans les villes, les ingénieurs de la compagnie ont été reçus avec cette méfiance que le montagnard a de l’inconnu. Un charmant garçon, l’un des meilleurs ingénieurs de la compagnie de la Sudbahn, m’a conté à ce sujet qu’à l’époque de son arrivée à Brixen, il y a quelque dix ans, on le traita dans la ville comme un vagabond devant qui on serre le linge et l’argenterie. A l’hôtel où il prenait ses repas, on l’évitait comme un pestiféré, et quand il se rendait à la future gare, l’homme du peuple faisait le signe de la croix sur son passage. Le chemin de fer terminé, les Tyroliens s’y sont peu à peu habitués sans rien changer pourtant à leurs usages ; le nombre des voyageurs s’est centuplé sans que l’on ait augmenté les moyens de transport à l’intérieur du pays. A Kufstein, l’ingénieur m’avait bien dit :
— Vous allez, monsieur, voir un pays merveilleux et un peuple étrange qui, au milieu de la transformation générale, œuvre de ce siècle, est resté debout avec ses mœurs et ses croyances d'autrefois. Si vous espérez trouver dans le Tyrolle confort des bords du Rhin ou de la Suisse, vous vous exposez à de cruelles désillusions. L’étranger qui essayerait de construire ici de ces hôtels immenses que vous avez vus s’élever partout ailleurs dans ces dix dernières années, serait bien reçu, allez 1 il se heurterait contre des difScultés insurmon-
LE LAC d'aCHENSÉE
tables. Ce pays appartient aux seuls 'l^roliens, et si l’on veut s’y établir pour créer, par exemple, un grand établissement industriel, ils vous donnent bien du fil à retordre. Des années se passent avant que l’on puisse prétendre au droit de domicile ; ceux qui ont entrepris cette œuvre de Sisyphe s’en sont généralement retournés chez eux au bout d’un certain temps. L’immigration étrangère, qui sur d’autres points du globe a parfois contribué au bien-être et au développement du pays, ne compte pour rien dans celui-ci. Reste donc le Tyrolien, et c’est , comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, un être d’une espèce toute particulière; à tout ce que vous lui dites des progrès à opérer, il répond invariablement : « Pourquoi faire? Nos pères ne connaissaient point cette chose; donc nous n’en avons pas besoin. »
— Mais, avec ce raisonnement, rien n’est possible, hasardai-je.
— Rien ou à peu près rien, reprit l’ingénieur; malgré l’affluence considérable des voyageurs, le nombre des hôtels n’a presque pas augmenté. A Innshruck ou à Botzen, les deux grands centres du Tyrol, vous en trouverez de bien beaux, parce que de tout temps ces deux villes ont été le quartier général des touristes des deux côtés du Brenner. Partout ailleurs, il faudra vous contenter de l’antique auberge, dont la seule qualité est une excessive propreté. Depuis quelques années surtout, l’affluence des voyageurs est considérable, et souvent, le soir, à l’arrivée des trains, vous les voyez errer de par la ville avant de trouver un gîte. Néanmoins, les Tyroliens n’ont pas encore songé à faire construire de plus spacieux hôtels. Quand on
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agite cette question, ils vous répondent : u Nous verrons l’année prochaine I » et, l’année suivante, c’est absolument la meme chose. Tant que trois mille touristes ne camperont pas sur les places faute de logement, tant que' la tranquillité publique n’aura pas été troublée par une caravane anglaise qui cassera les réverbères, faute de pouvoir trouver une côtelette et un lit, les Tyroliens ne feront rien, rien' rienl
— Mais ils ne voient donc pas qu’ils font du tort à leur pays,en décourageant les étrangers? demandai -je.
— Ah I bien, oui ! fit l’ingénieur, essayez donc de leur faire comprendre cette vérité, a, On viendra tout de même, » vous répondent les Tyroliens. Tenez, pour ne vous citer qu’un exemple, je vous parlerai d’un aubergiste de Botzen. Quand on a construit le chemin de fer : « Il faudra désormais envoyer un omnibus à l’arrivée de chaque train, » lui a-t-on dit. « Un omnibus? » s’est-il écrié, « mais, du temps de mon père, il n’y en avait pas. » — « Ce n’est pas une raison , vous voyez bien qu’un tel envoie un omnibus à la gare. » — « .Un tel fera ce qui lui conviendra, » riposta le bonhomme, « quant à moi, je n’en enverrai point; les voyageurs qui ne veulent pas venir à pied peuvent aller ailleurs. » Plus tard, on a posé des tuyaux de gaz dans la ville, continua l’ingénieur, et la Compagnie a fait demander à cet aubergiste combien il lui faudrait de becs. Savez vous ce qu’il a répondu?
— Je m’en doute bien.
— Il a répondu ceci i « Du temps de mon père, il
n’y avait pas de gaz, et l’hôtel marchait tout de même. Ceux qui ne sont pas contents de mes quinquets peuvent me brûler la politesse. » ^
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— Mais, insinuai-je, plus tard il a dû céder.
— Jamais I s’écria l’ingénieur. Si l’on avait construit des hôtels, cet aubergiste aurait bientôt vu qu’avec son raisonnement il n’irait pas loin ; mais la pénurie d’auberges confortables est telle ^ue, après avoir essayé de se caser ailleurs, on descend chez notre homme. Aussi le soir, quand toutes les chambres sont prises et qu’il contemple les voyageurs accumulés dans sa salie à manger, cet ennemi du progrès dit avec un certain orgueil : « Eh bien 1 avais-je raison ? je n’envoie pas d’omnibus à la gare, ët je n’ai pas de gaz, et cela marche tout de même ! » Vous allez, m’avez- vous dit, au lac d’Achensée ?
— Oui.
— Eh bien! suivez mon conseil, à l’arrivée dü train à Jenbach, précipitez-vous dans l’une des trois voitures qui attendent à la gare. Au temps des diligences il y en avait trois, plus une horrible boîte que, dans lô pays, on a l’audace d’appeler un omnibus. Le chemin de fer a amené en une saison plus de touristes que les diligences n’en ont transporté en dix ans. A la- gare de Jenbach il y à toujours les mêmes trois voitures ; les premiers arrivés s’en emparent et les fetardataires n’ont plus d’autre ressource que d’escalader à pied, par un soleil torride, la montagne au haut de laquelle est le lac. Vous ôtes averti 1
L’ingénieur avait dit la vérité vraie. Quand nous arrivâmes à Jenbach, à moitié route entre Kufstein et Innsbruck, j’aperçus les trois voitures, plus le coucou, une vieille diligence en retraite, avec sa capote en cuir, couvrant le cabriolet et cette rotonde aux bancs durs et étroits qui sont aux sièges des omnibus da
Paris ce qu’un tabouret en vieux chêne est à un fauteuil à la Voltaire. Bénissant l’ingénieur, nous sautâmes dans la première voiture; quelques touristes bien avisés s’emparèrent des deux autres et du coucou, et Tes cinquante ou soixante voyageurs qui les suivirent durent se résigner à marcher derrière les quatre véhicules.
La voiture que nous avions eu la chance d’obtenir fut à coup sûr dans son jeune temps un landau; à présent, cela n’était plus qu’une boite d’une couleur indécise, flottant dans l’espace sur des ressorts qui, à chaque pas des chevaux, poussaient des gémissements à fendre l’âme. Après avoir quitté la gare, nous entrons par la droite dans le village de Jenbach, mais déjà, au bout de quelques minutes, les chevaux s’arrêtent devant une auberge, où l’on va les renforcer par deux camarades qui les aideront à gravir la montée. Aillèurs des chevaux de renfort seraient prêts et attelés en une seconde. Mais dans le Tyrol on ne livre rien au hasard. « S’il n’allait pas arriver de voyageurs! » se dit l’homme de la montagne. Et tranquillement il laisse les auxiliaires à l’écurie ; il faut les chercher, les harnacher, les amener et les atteler ; nous pouvons donc à loisir grimper un premier étage où un vaste balcon en bois, donnant sur un paysage merveilleux, nous attire d’ailleurs.
Rien n’est plus souriant et moins pittoresque que l’intérieur de cette auberge ; l’escalier, les boiseries de la chambre, les grandes tables et les larges bancs, tout est en sapin, fraîchement lavé. Mais du balcon, où la vigne vierge rampe le long des poutres sur lesquelles s’appuie le toit, pour retomber ensuite en ger-
LB LAC d’aCHENSÊE
bes touffues, quelle admirable vue sur la vallée de rinnl A nos pieds, dans une verte prairie, coule la rivière, gaie et pimpante, tandis qu’en face de nous, au-dessus des hauteurs boisées, s’élèvent des rochers de granit d’une forme sévère, et qu’à notre droite, dans la direction de Hall, la magnifique vallée est fermée par les Alpes d’Innsbruck au delà desquelles se montre la chaîne bleue des Alpes de Stubay avec ses glaciers et ses neiges éternelles. A travers les échappées de la vigne vierge du balcon qui lui sert de repoussoir, le paysage apparaît en tableaux isolés les uns des autres; c’est comme une galerie de peintures où la vue des cimes alterne avec la joyeuse verdure de la plaine. Ici nous apercevons le pâturage dans la montagne avec le sombre chalet de la bergère, encadré dans le sapin presque noir qui se découpe sur le ciel bleu ; làbas ce sont les tons blancs d'une finesse incomparable qui scintillent au haut des Alpes et nous indiquent les plateaux neigeux ; plus loin encore, à notre gauche, ce tableau est tout autre et nous montre, assis sur la cime d’un rocher, l’antique manoir, où grimpe le lierre en masses imposantes.Ce n’est qu’en se penchant sur la balustrade que l’on aperçoit la vallée dans son ensemble et que tous ces délicieux paysages que nous avons vus d’abord encadrés dans la vigne vierge se confondent en un vaste et majestueux panorama.
A la longue, les Tyroliens sont parvenus à atteler les deux chevaux de renfort, et, comme nous avons vidé le flacon de cristal, dans lequel on nous a servi le vin rouge du pays, nous remontons dans l’ancien landau et l’ascension commence.
Cette montée deJenbachest vraiment aussi curieuse
que désagréable, car les paysans y ont seiiié des cailloux pointus qu’ils laissent au touriste le soin d’enfoncer dans le sol pour lui donner plus de solidité, et quand les roues passent là-dessus, les gémissements de la pierre écrasée se confondent avec tes soupirs des ressorts en une harmonie sauvage, qui rappelle à merveille l’art do Richard Wagner. Nous voici dans celte forêt de sapins que nous avons vue d’en-bas, car la montée de Jentmeh la coupe en deux. Flanqués sur la montagne, construits sur les hasards du terrain qu’on n’a pas pris la peine de niveler, se penchent vers nous les chalets des bourgs comme s’ils voulaient nous saluer au passage. En bonds audacieux, le torrent de Kasbach descend de la hauteur et alimente les nombreux et pittoresques moulins en bois, couverts de niousse ; aux grincements des ressorts vient se joindre le tic-lac du moulin, perché sur un rocher ou dans les sapins selon le cours capricieux du torrent; la roue en tournant dans l’eau remplit des baquets qui y sont adaptés et qui, arrivés au niveau le plus élevé, déversent sur les coteaux, où sont les pâturages, des filets argentés qui coulent à travers la verdure, pour rejoindre plus bas le torrent avide de reptendre ce qu’il a donné plus haut. Autour de chaque chalet est un petit terrain où, dans un enclos dé planches pourries, broute la chèvre agitant, à chaque soubresaut, la sonnette suspendue à son cou; ce tintetement joyeux a je ne sais quoi de doux et d’agréable dans cette solitude ; du haut des rochers qui se dres-* sent au-dessus de nous, d’énormes blocs de granit semblent vouloir se détacher ; de nombreux tableaux votifs cloués sür les arbres, à la mémoire des paysans
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LE LAC d'aCBBNSÉB 31
qtti ont péH ddtis la totifmënte, noud montrent, dans toute la naïveté d’une palette campagnarde, des scènes douloureuses où tantôt fon voit un homme écrasé par le rocher, tantôt un enfant qui a troüvé la mort dans les débordements furibonds dü torrent, et des légendes écrites aü bas de ceS ex-voto racontent les détails de l’accident en môme temps qü’elles invitent le touriste à prier pour le repos du défunt.
Il y a une heure à peine que nous avons quitté le chemin de fer dans la vallée et déjà il nous semble que nous sommes au bout du monde, tant ce pâysage, à la fois sévère et gracieux, ressemble peu à tout ce que nous Voyons ailleurs. Heureusement le télégraphe n’a pas encore pénétré jusqu’ici, cet àtîreUx télégraphe, dont les fils, courahf sur de longs poteaux, font que tous les paysages (missent par être identiques. Ces noirs chalets qui se penchent à dOité et h gauche suivant les caprices du terrain, Robinson dahsi son lie ne les eût pas construits autrement avec dëS troncs d’arbres et des planches ; mais lès fleurs qdl poussent sur les rebords de ces petites fenêtres, jüStë assez grandes poür laisser passer un baiser, protiveht que la jolie fille qui demeure là-haut n’a pas la philosophie de Crusoê et que, le soir venu, elle attend üii être d’un autre sexe qui, grimpant le loflg de là boiserie jusqu’à la galerie de bois dü premier et seül étage, passe ses deux bras autour du joli cou de Sâ 'tyrolienne, et appuie ses lèvres brûlantes sür lés SienheS. C’est l’éternelle scène du jardin de Faust avec cette diflérence qu’icî Marguerite a les formés très-développées et que le vent, souillant dans la forêt dé sapins, remplace l’inépiration do Gounod.
Là-haut, au bout de cotte montée pittoresque, derrière laquelle, à mesure que nous nous élevons, nous voyons surgir des masses toujours plus imposantes de rochers, est un charmant et naïf village tout plein de chalets. Sur chaque toit est la cloche qui, à l’heure du souper, rappelle le travailleur des champs. En hiver, quand la tourmente est déchaînée et que les neiges enlevées par l’ouragan menacent d’ensevelir tout à fait le village, déjà couvert d’une couche blanche qui lui arrive au mois de novembre pour ne le quitter qu’au retour du soleil de mai, toutes ces clochettes se mettent à tinter pour conjurer le danger suspendu sur le hameau. La fontaine creusée dans un tronc d’arbre, sans laquelle le village tyrolien n’est pas complet, se montre à Eben, c’est le nom de l’endroit, enjolivée par une Cérès en bois peint qui rappelle l’enfance de l’art; faite comme une enfant du Tyrol, dont le sculpteur local s’est inspiré, la déesse balance son gros torse sur de toutes petites jambes ; elle a la jupe rouge et le corsage noir du pays et sur sa face pâle deux couches de vermillon, appliquées aux pommettes, indiquent qu’elle jouit d’une parfaite santé.
C’est dans l’église modeste de ce village qu’est enterrée la célèbre Tyrolienne, sainte Nothburga, que je vais avoir l’honneur de présenter au touriste ; il peut d’ailleurs, dans une vitrine, contempler les ossements, enjolivés de fleurs et de pierres multicolores, de la digne créature promue d’humble servante au rang de bienheureuse. Elle est née dans cette pittoresque ville de Rottenburg, que nous avons vue dans la vallée in- , férieure de l’Inn, en venant de Kufstein. A dix-huit ans, elle entra au service de la châtelaine de Rotten-
LE LAC d’aCHBNSÉE
burg, résidence dont on ne voit plus que les ruines pittoresques en face de Jenbach, C’était en treize cent et je ne sais plus combien, car j’ai oublié les fractions. Modeste, résignée, comme si elle pressentait de si glorieuses destinées, Nothburga était un modèle de toutes les vertus. Les restes de la table opulente du château, elle les portait aux pauvres de la vallée malgré la défense de la châtelaine, femme avare, hautaine et cruelle, disent les historiens qui ne l’ont pas connue. Chassée pour avoir trop aimé les pauvres, la servante vint au village d’Eben, où elle entra au service d’un paysan, dont on montre encore la maison au touriste. Ce paysan ne croyait ni à Dieu ni à diable, et voulut forcer sa servante à travailler même le dimanche. Un jour que le rustre allait visiter ses gens qui piochaient sa terre, l’angélus sonna à l’église d’Eben, et Nothburga s’agenouilla pour prier. Jusqu’ici cette histoire est très-simple, mais je préviens le lecteur qu’elle va se compliquer désormais. Furieux, le {)aysan reproche à sa servante de perdre un temps précieux en inutiles prières. A ces mots, Nothburga se lève indignée et lance dans l’espace la serpette qu’elle tenait encore dans les mains. O miracle! la serpette resta suspendue dans les airs, où, du reste, on ne la voit plus de nos jours.
Pendant ces événements, la châtelaine de Rottenburg était morte et son mari inconsolable passait son temps à chasser dans la montagne. C’est là qu’il rencontra Nothburga qui, après son premier miracle, avait quitté le paysan. Saisi de pitié à la vue de cette pauvre fille, le seigneur la reprit à son service où elle mourut au commencement du quatorzième siècle.
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Avant d’expirer, Nothburga avait exprimé le désir qu’on plaçât son corps sur une charrette attelée de deux bœufs et qu’on l’enterrât à l’endroit où les bœufs s’arrêteraient.
Ainsi fut-il fait, et derrière la charrette marchaient le comte, ses serviteurs, ainsi que l’aumônier de Rottenburg. L’attelage descendit la montagne avec son précieux fardeau et se dirigea vers l’Inn, qui s’empressa d’arrôler le cours de ses eaux afin que les bœufs, le chevalier et le corps de Nothburga pussent gagner l’autre rive sans se mouiller seulement la plante des pieds. Une fois là, les bœufs traversèrent Jenbach et remontèrent le cours du torrent jusqu’à Ebcn. Dans ce village, devant l’église, ils s’arrêtèrent subitement, et tournant à droite s’avancèrent jusqu’à l’autel où, sans le secours des hommes, ils déposèrent les restes mortels de Nothburga; après quoi ils retournèrent tranquillement à l’étable du château comme de bons bœufs modestes qu’ils étaient et sans se douter qu’ils venaient d’accomplir un acte historique dont on parlerait encore au di.x-neuvième siècle.
Dans les caveaux de l’église d’Eben, sainte Nothburga reposa tranquillement de 1313 à 1718, c'est-àdire plus de quatre siècles, quand, dit M. Stcub, ruri des historiens les plus compétents du Tyrol, les paysans se demandèrent tout à coup pourquoi les ossements de la sainte ne se trouvaient pas, comme dans d’autres églises du Tyrol, dans une vitrine sur le maître-autel. Une députation se rendit auprès de l’évêque de Brixen pour demander au prélat l’autorisation de déterrer les restes mortels de la sainte servante; l’évêque nomma une commission chargée
LE L4C d’aCHENSÉE
de surveiller cette exhumation, et, après avoir, pendant sept jours, remué la terre dans les caveaux, les paysans d’Ebcn trouvèrent enfin un tas d’ossements, que la commission reconnut pour avoir jadis appartenu à sainte Noihburga. La découverte fut saluée par les détonations de toutes les vieilles carabines que, pour la circonstance, on décrochait du mur. Le comte de Tannenberg fit transporter ces reliques dans son palais, et sa mère, sa femme et ses sœurs furent assez heureuses pour en réunir les fractions eu un beau squelette, dont elles incrustèrent les côtes de pierres fines, remplaçant les yeux par des rubis et les dents par des émeraudes.
Ainsi restaurés et embellis de broderie et de pierreries, les restes mortels de Nothburga furent rendus à la commune d’Eben. L’évêque de Brixen avait traversé le Brenner avec un cortège de prêtres et de laïques pour conduire la sainte iju château du comte Tannenberg à l’humble église de village, où on peut encore la voir aujourd’hui. Depuis, quelques savants ont osé prétendre que les ossements officiellement recomius comme ceux d’une sainte ont, dans le temps, appartenu à un inconnu du sexe masculin ; mais ces calomnies n’ont pas un instant ébranlé la conviction des habitants d’Eben et j’engage vivement le voyageur à ne pas émettre le moindre doute sur l’authenticité de ce squelette ; autrement il courrait le risque d’être jeté du haut du rocher dans la vallée, ce qui le priverait du plaisir inestimable de visiter le beau lac, qui, à une faible distance du village, est encaissé dans les rochers. Une demi-heure après avoir quitté sainte Nothburga, nous voyions les eaux bleues à travers
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les arbres fruitiers qui encadrent le petit village de Buchau.
Nous reviendrons plus tard par la route qui longe la droite du lac Achensée. Pour le moment nous attend sur l’autre rive l’hôtel de Pertisau, eracombré par une foule de baigneurs qui y viennent passer la belle saison au haut de la montagne, sur les bords de l’un des plus beaux lacs du Tyrol. Quand je dis : au haut de la montagne, il ne faut pas prendre ceci à la lettre, car, quoique nous soyons à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer et à dix-sept cents pieds audessus do la vallée de l’Inn, nous ne nous trouvons en réalité que dans une nouvelle plaine encadrée par les Alpes calcaires d’une incomparable beauté qui descendent à pic dans le lac. Pendant la nuit, quelques gouttes de pluie étaient tombées sur la vallée, ce qui signifie qu’il neigeait sur la montagne en plein été. lîn eflet, les cimes de cette longue chaîne de rochers, étreignant le lac comme une ceinture, étaient couvertes d’une couche blanche, qui faisait paraître le lac d’un ton bleu foncé.
De Buchau, nous avions traversé le lac dans une de ces embarcations à fond plat, conduite par une jeune Tyrolienne aux bras nerveux. Son costume pittoresque, le corsage en velours lacé sur la poitrine avec ses chaînes en argent, la jupe bleue, les bas de laine rouges, malgré la chaleur, et le chapeau pointu à larges bords, ombrageant un teint frais et des lèvres roses, entre lesquelles se montraient trente-deux dents admirables, tout cela inspira un étudiant d’Innsbruck à ce point qu’il voulut embrasser le Tyrol tout entier en la personne de cette jolie enfant. Mais il n’avait pas
LE LAC d’aCHENSÊE
plus tôt passé ses bras autour de la taille de la Tyrolienne, qu’en échange de sa tendresse, il reçut de la main calleuse de cette canotière un de ces gracieux soufflets qui, de la barque, le renvoya comme par enchantement sur la terre ; après quoi la Tyrolienne, riant aux éclats, d’un tour de rame prit le large et laissa l’étudiant à Buchau. En vain tous les voyageurs embarqués, nous étions dix , invoquèrent-ils la clémence de cette jeune fille ; rien n’y fit ; de loin encore nous vîmes l’étudiant agiter une pièce d’argent au soleil pour dire à la batelière qu’il était prêt à lui oflrir des excuses sous la forme d’une gratification; la belle enfant riait toujours , et ramait avec plus d’entrain vers Pertisau. Ce n’est pas sans un profond sentitiment de pitié que nous aperçûmes encore le pauvre garçon sur l’autre rive, quand déjà nous mettions pied à terre pour déjeuner à l’hôtel qui se mire dans les eaux bleues du lac.
Mes amis et moi, nous avions en route préparé le menu ; d’avance nous avions discuté les plats les uns après les autres. L’un avait absolument voulu manger du chamois, l’autre un beafsteack , le troisième des côtelettes ; qu’il y aurait des truites du lac, cela ne faisait pas question; enfin, depuis une grande heure que l’air de la montagne avait insufflé dans tous les estomacs le désir d’un succulent déjeuner, nous savourions à l’avance toutes les voluptés d’une table exquise. Laissant le lac et toutes les beautés de la nature, je me dirigeai en ambassadeur vers la cuisine où, sur un grand feu de bois, une rangée de casseroles se montra à mes yeux émerveillés :
— Avez-vous du chamois? fut ma première question.
LE TTROL ET LA CARINTHIB
— Oui.
— Eh bien , servez-nous du chamois pour quatre 1
Aces mots, les trois cuisinières échangeaient un
regard dont je' ne compris pas toute la douloureuse portée.
— Après le chamois , vous nous servirez des côtelettes, car je présume que vous avez des côtelettes.
La cuisinière en chef, en train de remuer avec une grande cuiller en fer-blanc je no sais quoi dans une casserole , laissa tomber la cuiller par terre et s’écria :
— Du chamois ? des côtelettes ? Ah 1 çà, vous êtes donc fou I
En parlant ainsi, cette estimable Tyrolienne, qui avait déjà doublé le cap de la cinquantaine, me lança un de ces regards où se lisaient la colère et l’indi- . gnation.
— Du chamois 1 reprit-elle ; des côtelettes I Seigneur Dieu, un vendredi 1
Je compris tout ; cette journée fatale du vendredi devait nous porter malheur. Je n’en pouvais plus douter, quand, me toisant avec un regard de mépris qu’elle ne se souciait pas de dissimuler, 'cette virago me déclara que, depuis trente ans qu’elle faisait la cuisine à Pertisau, aucun'voyageur ne lui avait fait l’injure de demander de la viande un vendredi :
— Mais que voulez-vous nous donner à déjeuner ? repris-je avec une certaine humilité.
— Vous déjeunerez avec les autres, et si cela ne vous va pas, eillez ailleurs!
Les autres, c’étaient les baigneurs ! Aller ailleurs, c’était bientôt dit, mais où? Là-bas, de l’autre côté et
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à Textrémité du Jac, je voyais bien quelque chose qu’on m’avait dit être un hôtel, mais il ne fallait pas moins d’une heure pour y aller en barque et la cloche retentissait en ce moment pour appeler les baigneurs à la table d’hôte. Adieu le chamois rêvé 1 En un instant l'idéale côtelette s’évanouit devant la réalité du vendredi ! Plus rien que l’inconnu 1 11 était une heure et depuis le premier rayon du soleil nous étions debout. Mes compagnons de voyage écoutèrent mon récit sur la scène de la cuisine avec une exaspération qui bientôt fit place à un complet abattement, et, comme des condamnés à mort, nous nous acheminâmes vers la salle à manger où une centaine* de baigneurs Bavarois et Tyroliens avaient pris place autour de deux longues tables, couvertes pour toute nappe d’une toile cirée. Bientôt on nous servit une soupe maigre où nageaient d’énormes boulettes ; puis un mets national, une sorte de macaroni noyé dans du beurre, puis des pommes de terre en robe de chambre et encore du beurre ; ensuite un plat sucré, et ce fut tout !
— Comment ne protestez-vous pas contre ce dîner maigre ? demandai-je à mon voisin de table.
— C’est l’usage dans la montagne, me répondit-il avec une admirable philosophie. Le vendredi nous faisons un exécrable dîner, mais les autres jours de la semaine la table est parfaite. Vous verrez si vous restez quelque temps.
— Quelque temps! m’écriai-je avec une certaine stupeur.
— Pourquoi pas ? reprit le voisin ; moi-môme, j’y suis bien depuis deux mois, et presque toutes les per-
sonnes que vous voyez à celte table passent ici la belle saison. Les eaux du lac sont très-bonnes, l’air de la montaane est exquis. Quand je ne mange pas je dors, et quand je ne dors pas je travaille.
Et ce voisin, se démasquant tout-à-coup comme géologue, me raconta comment il passait ses journées dans la montagne à la recherche de je ne sais quelle pierre qui ne .se trouve pas ailleurs ; c’était la troisième année (ju’il venait du fond de la Silésie pour chercher sa pierre qu’il ne désespérait cependant pas de découvrir un jour ou l’autre. En passant, il me fit l’histoire de Pertisau, propriété d’un couvent voisin, me parla do plusieurs Sigismond qui ont régné au quinzième siècle, ainsi que de quelques Adalbert du seizième, à qui j’eusse certainement préféré un beafsteack aux pommes, etfinit par me confier que, lors du fameux tremblement de terre de Lisbonne, le niveau des eaux du lac avait subitement baissé de quatre pieds. Quand je pense encore, au moment où j’écris ces lignes, à cette conversation infernale, bourrée de citations historiques et de fragments scientifiques, je tremble de colère. Comment I depuis le matin on est debout ; on a vu le soleil se lever sur la vallée admirable de l’Inn et dissiper peu à peu les brouillards qui tenaient enveloppé le plus délicieux paysage que je sache; on a vu, à travers la brume ensoleillée, paraître la verte prairie, le rocher, la forêt, puis les neiges éternelles et les glaciers; on a pénétré dans les flancs de la montagne ; on a vécu dans la solitude ; on a contemplé la nature sous tous ses aspects, depuis le plus doux jusqu’au plus terrible ; on a le cerveau plein de souvenirs et l’àme remplie de grandes sensa-
LE LAC d’aCHENSÉE
lions, et il est des hommes qui ont vu tout cela et n’ont éprouvé que le désir de savoir si Sigismond est mort le 13 avril ou le 1 1 mai 1378 et qui osent l’avouer! Avec quelle joie on quitte ces monstres et combien l’on est heureux d’oublier les turpitudes de la créature devant les splendeurs de la création! Avec quel empressement j’entraînai mes compagnons de voyage dans la barque, en criant au batelier :
— Allez!
— Faut-il vous conduire à Scholastica? demanda-t-il.
— Allez où vous voudrez.
Le lac qui semblait agité sur le bord, où ses eaux, sous l’impulsion d’une douce brise, se brisaient contre la terre, repritson calme, quand, après quelques coups de rame, nous fûmes à l’abri du vent au pied des magnifiques rochers. Du déjeuner manqué, il ne fut plus question, tant cet admirable paysage accaparait notre pensée par toutes les séductions de la fantaisie ; devant nous, se dressant tout droit, à plus de 3,000 pieds au-dessus du niveau du lac, les superbes pics, le Rabenspùz et VUnnütz, dominaient la magnifique chaîne des Alpes. Les eaux étaient si limpides à l’ombre des rocs que, près du bord, on pouvait compter les cailloux à une profpndeur de plus de vingt mètres; audessus de nous le ciel bleu, éclatant au soleil, sur lequel se découpaient les géants de granit qui semblaient nous menacer de leurs .bras. On ne se figure pas ce qu’il y a de charmes dans cette promenade solitaire, à trois mille pieds au-dessus de la mer, sur . la nappe calme de ce lac splendide, les Alpes audessus de nous, quand on plane entre les cimes et . la vallée, sur ces eaux bleues dont la profondeur, à
quelques points, est de plus de huit cents mètres.
Oui, tous nous éprouvions le même recueillement devant de telles beautés. Comme si nos âmes répondaient à un même besoin do calme, sur quatre voyageurs que nous étions; trois demandèrent en même temps qu’on cessât de ramer; le bruit de l’eau soûle- vée par les rames et retombant dans le lac nous distrayait de notre absorbante contemplation. Pas un bruit de voiture, pas un pas de cheval ni de piéton ne devait nous troubler ensuite, car le côté du lac que nous longions eu ce moment est inabordable; tout droit, les murs de granit sortent des eaux et montent vers le ciel; pas la moindre place pour une habitation si modeste qu’elle soit, pas un pêcheur, pas une barque eu dehors de la nôtre. Ah ! je vous jure bien que, dans ces moments d’extase devant la nature, les Sigismond et les Adalbert des siècles passés jouent un rôle bien elTacé. On a beau se dire que tout cela est fait pour le plaisir de cet être chétif qui, dans sa barque fragile, glisse sur l’eau, notre orgueil est terrassé par la majesté de telles splendeurs. Malgré nous, courbant le front, le cœur serré sous le coup d'indescriptibles émotions, nous nous demandons qui a raison de ceux qui ne croient qu’à la création ou des autres qui croient en môme temps au Créateur. Cette légende tyrolienne de l’Achensée, qui nous lit sourire le matin, quand, au village d’Eben, nous l’entendîmes de la bouche d’un touriste, elle nous revenait alors à la mémoire et nous faisait rêver.
Là où se trouve aujourd’hui le lac, dit la légende, il y avait autrefois une magnifique prairie, au milieu de laquelle s’élevait un grand village ; mais les habi-
Googli-
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tants avaient à ce point perdu le respect de Dieu, qu’ils jouaient aux dés sur les marches de l’église, tandis qu’à l’intérieur le prêtre disait la messe devant les banquettes. Un jour qu’ils se livraient à ce plaisir sacrilège, l’eau sortant de la terre sel répandit sur la plaine et engloutit le village et ses habitants. Par les calmes nuits d’été, le pêcheur entend souvent les cloches du village maudit sonner dans la profondeur des eaux.
Après avoir longé le lac dans toute son étendue depuis Pertisau, nous le traversâmes à son extrémité où se trouve l’hôtel de Scholastica. Si le touriste désire savoir d’où vient ce nom étrange, je lui dirai volontiers qu’il est celui de la Tyrolienne qui a fondé ici la petite auberge. On disait à Innsbruck et dans les environs : « Nous irons dimanche au lac dîner chez Scholastica!» Et voilà comment ce nom s’étale aujourd’hui sur les murs de l’hôtel qui se baigne dans les eaux bleues de l’Achensée ; il a encore cet avantage que les personnes qui craignent l’eau peuvent s’y rendre à pied ou en voiture. Nous y avions envoyé la nôtre, tandis que, traversant le lac, nous courions à la recherche du chamois; de ce côté du lac, comme de l’autre, on avait observé le vendredi ; dans la salle à manger, ornée de nombreuses lithographies représentant soit Andréas Hofer, soit des sujets bibliques, quelques touristes se régalaient de cette même soupe maigre aux boulettes de farine dont nous avions fait la connaissance sur l’autre rive. Parmi eux se trouvait l’étudiant que le soufflet tyrolien avait de la barque rejeté sur la terre de Buchau et qui, après avoir attendu pendant une heure le retour du canot, s’était décidé à aller à pied
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jusqu’à Scholastica; il nous reconnut et nous parla de sa mésaventure, qu’au reste il prenait assez gaîment.
— Voyons, lui dis-je, vous qui connaissez ce pays, comment vous exposez-vous à révolter de la sorte la vertu de ces demoiselles ?
— La vertu? fit-il, vous en prenez à votre aise. De ce qu’une fem me donne un soufflet à un galant homme il ne s’ensuit point qu’elle ne réponde pas par un baiser aux avances du rustre de son choix. Comme mon ' témoignage pourrait vous paraître suspect après la giffle que j’ai eu l’honneur de recevoir, vous ferez bien de vous informer ailleurs arant d’affirmer que sainte Ursule a recruté dans le Tyrol les onze mille vierges qu’elle a conduites à Cologne. Seulement, et j’ai eu tort de l’oublier, les montagnards ont le patriotisme de l’amour. Cela se passe entre Tyroliens. Quand vous irez dans le Zillerthal, car je présume que vous ne manquerez pas de visiter eette curieuse vallée, n’oubliez pas de demander des renseignements sur l’amour dans le Tyrol. Toutes les jolies filles ne sont pas bien bégueules au fond, mais elles ont un but : le mariage; du touriste qui passe, elles ne se soucient point ; elles lui montrent leurs dents blanches et lui adressent leur plus gracieux sourire, mais là s’arrête leur complaisance; le reste est pour le Roméo en sabots qui, la nuit venue, sort de son chalet, se glisse à quatre pattes à travers le village, escalade l’enclos de la maisonnette où dort la bien-airaée, et grimpe le long des poutres et des planches jusqu’au balcon de cette Juliette des Alpes. A ces filles il faut l’amour romanesque, l'amour avec escalade et effraction qui n’est qu’un à-compte sur le mariage.
LE LAC d’aCHENSÉE
Ainsi parlait l’étudiant, et, tous renseignements pris, je dois lui rendre cette justice qu’il a dit la vérité.
Cependant, l’heure était venue où il fallait quitter Scholastica pour retourner à Jenbach, car nous voulions, ce soir-là, aller coucher dans un des bons hôtels d’Innsbruck pour revenir le lendemain sur nos pas vers le Zillerthal. Nous montâmes dans la voiture et . nous suivîmes la route pittoresque qui de là conduit au village de Buchau, route en éternelle lutte avec les éléments. Tantôt, au printemps, l’avalanche descend de la montagne et en emporte un morceau; tantôt le torrent, ennuyé de toujours couler dans le même lit, cherche, en débordant, un autre passage, et précipite sur la roule un bloc de rocher et des sapins qu’en passant il s’est amusé à déraciner. Aussi, le chemin montre-t-il de nombreuses traces des dernières dévastations, et parfois la voilure passe sur des ponts suspendus au-dessus du lac, qui chancellent sous les pas des chevaux. Mais ces coteaux boisés là-haut, cette magnifique chaîne de rochers de l’autre côté, et le lac d’un bleu foncé depuis que le soleil a disparu derrière la montagne, tout ce paysage, à la fois souriant et terrible, est si magnifique, que les cahots de la voiture sautant par dessus les cailloux, et les grincements de ces barres de fer qui furent des ressorts dans leur jeune temps, ne peuvent pas troubler un seul instant notre joie. A Buchau, en face de Pertisau, à l’emplacement désormais historique où l’étudiant avait reçu son soufflet, nous jetons un dernier regard sur le lac et l’hôtel à la table d’hôte maigre ; puis nous disons adieu à ce beau panorama pour descendre à Jenbach.
Le soir est venu; dans cette forêt de sapins qui
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couvre la montagne, tout est calme et tranquille ; les roues des moulins ne tournent plus, le Kasbach seul, en descendant sur son lit de rochers, trouble cette solitude; parfois on entend de loin les sonnettes dos troupeaux qui rentrent au gîte ; les cloches, sur tous les chalets, tintent gaiement et appellent les travailleurs des champs. Les fenêtres s’éclairent, et, à travers les vitres, on voit les familles en prière devant la grande table, où d’une immense casserole s’échappent les doux parfums de la soupe. Plongés dans le crépuscule, arbres et rochers prennent des formes indécises, et les pics disparaissent déjà dans les nuages qui les enveloppent; les brouillards du soir se sont étendus sur la vallée silencieuse; mais à travers la nuit, qui couvre la plaine au moment où nous arrivons à Jenbach, on voit à l’horizon comme une ligne de feu qui, de seconde en seconde, s’etface et disparaît : ce sont les neiges et les glaces du Stubay, où court un dernier rayon du soleil couchant.
LE VAL DU ZILLERTHAL
Où le maître do poste de Jenbach déniche un landau. — Le postillon en fête; — Ce que c'est que la vallée du Zillertbal. — La tyrolienne sur le cornet & piston. — Rothholz. — Entrée dans le Zillerthal. — Les deux églises de Schlitters. — Vie intime dans les chalets. — Les bons paysans de la vallée, — Guitares et cithares. — Le père Léo et sou auberge. — Un virtuose qui ne sait pas la musique. — Vin du Tyrol assaisonné d'un concert — La famille musicale. — L'instrument de bois et de paille joué par un menuisier. — L'église de Fügen. — Sainte Walpurga déguisée en Tyrolienne. — Les auberges du Tyrol. — Vue du balcon de la poste. — Le glacier logent. — I.e temps passé et le temps présent dans le Zillertbal. — Une servante qui a chanté à l'Exposition de 1867. — Do Zell à Mayerhofen. — Ce qu'on pense du soda-water en Tyrol. — Ises mulets-acrobates. — Le chemin infernal du Pont-du-Diable. — Les glaciers des Alpes Centrales. — La nuit dans la montagne. - La salle basse à l'auberge. — Concert vocal et instrumental dirigé par on postillon. — 1-é chasseur diabolique. — Le cocher fraternise avec son maître. — Quatuor tyrolien. — Le diable à l'auber e de village. — Le tyrolien amoureux et le chasseur du Zillerthal. — Un bal très-intéressant. — Un ballet dans le village de Mayerhofen. — Mérante dans la montagne. — Départ de Mayerhofen.
Ckirarae nous ne nous souciions pas de passer la nuit à l’hôlel de Jenbach, nous avions fait comme les touristes qui no dédaignent pas lo confort de la vie; par le dernier train nous étions allés coucher à Innsbruck pour revenir le lendemain sur nos pas jusqu’à Jenbach
et nous rendre de là dans la vallée du Zillerlhal, Sur le conseil de l’hôlelier, et nous souvenant de notre excursion de la veille, nous avions cette fois eu le soin de retenir notre voiture.
Le maître de poste nous avait traités comme des princes. A la gare nous attendait un landau, un vrai landau, attelé de deux bôtes vigoureuses. Le postillon avait fait un petit bout de toilette à notre intention ; la perspective d’un bon pourboire était certainement pour beaucoup dans sa tenue ; il avait endossé l’habit des dimanches, mis un bouquet de fleurs des Alpes sur son chapeau et portait en bandoulière le petit cor à piston sur lequel il comptait exécuter les airs nationaux de son pays.
Cette visite au Zillerthal n’avait cessé de nous préoccuper depuis notre départ pour le Tyrol, car nous savions que cette vallée était habitée par la population la plus gaie, la plus cordiale ; c’est du Zillerthal que viennent presque tous les Tyroliens à chapeaux pointus qui parcourent le monde, ornés d’une guitare ou d’une cithare, et qui exportent les jolis airs tyroliens que vous savez. Quand ils ont fait une petite fortune dans les brasseries allemandes, ces chanteurs ambulants rentrent dans leur vallée, y achètent un coin de terre qu’ils cultivent, et ne font plus de la musique qu’aux longues soirées d’hiver, quand, se réunissant devant l’àtre où brûle le sapin, ils s’amusent entre eux. Cet instinct du voyage fait que l’habitant du Zillerthal est de beaucoup plus intelligent que tes autres races du Tyrol ; d’aucuns ont joui dans leur temps d’une certaine célébrité ; ils ont parcouru l’Allemagne, l'Autriche, lu Russie, l’Angleterre et la France, et racon-
LE VAL DU ZILLERTHAL
lent pittoresquement à leurs compatriotes les merveilles de l’Univers ; les souvenirs de leurs aînés ne leur Bufiisent point, et ils ne vivent pas, comme les autres Tyroliens, loin de tout contact avec l’humanité.
En été, ils voient affluer dans la vallée le flot des voyageurs, qui, de préférence, s’arrêtent dans leZillerthal pour y entendre, exécutées dans la perfection, les fameuses tyroliennes dont il est le conservatoire. La race est belle quand elle n’est pas affligée de ce fléau de la montagne qu’on appelle le goître, plus rare ici d’ailleurs que dans les autres contrées du Tyrol. Le postillon qui nous conduisait était un superbe échantillon du Zillerthal; c’est bien là le Tyrolien tel que nous nous le représentions, grand, svelte, d’une car- • rure athlétique, les dents superbes et le regard franc et ouvert qui commande la confiance ; enfant du pays, il paraît heureux de nous conduire dans sa vallée et de nous en montrer les beautés. '
' Décidément, notre dépêche a produit un certain effet, car, en passant devant sa demeure, nous voyons venir à nous le maître de poste qui s’informe si nous sommes satisfaits, et recommande au postillon de nous mener bon train. Pour la somme de cinquante francs, le landau, les chevaux et le cochef sont à nous pour deux jours; c’est à prendre ou à laisser; mais, comme un refus nous exposerait à faire le voyage dans l’abominable coucou que l’on a la prétention d’appeler un omnibus, nous ne marchandons point, et une bonne poignée de mains du montagnard nous récompense de notre générosité. Puis le postillon pousse un cri sauvage, et aussitôt les chevaux, à la voix de leur maître, partent de ce petit trot qui nous prouve sur l’heure
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qu’ils ne sont pas disposés à prendre le mors aux dents. Nous passons sur la voie, nous longeons pendant un quart d’heure l’Inn que nous traversons sur le vieux pont de bois de Rotholz, village insignifiant; puis, à travers la cour d’un vieux château dont le propriétaire perçoit un péage, nous gagnons la route qui, au bas du rocher, conduit jusqu’au village de Strass, et, tournant à droite, nous abandonnons la vallée de l’Inn et nous entrons dans le Zillerthal.
C’est une large vallée, une sorte de grande prairie que traverse laZiller, petite rivière, dont les eauy vives et claires descendent des plateaux neigeux que l’on découvre à l’horizon ; des deux côtés s’élève la montagne couverte de forêts de sapins et do riches pâturages do ce ton vert, savoureux, qui nous paraît si laid dans les mauvais tableaux, mais qui , dans la nature, est si charmant, si doux et jette une si grande gaîté dans le paysage un peu monotone et triste du Tyrol- Nord. Les chalets grimpent jusqu’au sommet de cette première chaîne au-dessus de laquelle se dresse, dans ses formes audacieuses, le pur rocher de granit. A notre gauche, flanquée sur le roc comme un fort, à l’angle des deux vallées de l’Inn et de la Ziller, la ruine du vieux château de Kropfsberg, superbe encore malgré ses murs délabrés, et là-bas, au bout de la vallée, perdu dans la verdure, scintille au-dessus des arbres le clocher du village de Schlitters. Le postillon, laissant flotter la bride sur le dos de son attelage, décroche le cor qu’il porte en bandoulière, nous regarde avec malice comme pour nous dire : « Comment trouvez-vous mon pays? » et salue le sol natal par une de ces tyroliennes dont les habitants du Zillerthal ont le
LE VAL DU ZILLERTHAL
secret. C’est ainsi que nous atteignons le village de Schlitters qui, de près, ne justifie point l’aspect gracieux et coquet que lui donne de loin le paysage qui l’encadre. Il n’est curieux que par l’histoire de ces deux églises que deux chevaliers ennemis des temps passés firent construire pourn’ètre pas exposés à se rencontrer, même à la messe. L’une de ces églises est encore debdut; l’autre a été détruite pendant les guerres de 1809. Mais quoique Schlitters ne soit qu’un misérable hameau, la première fois que l’on traverse un de ces villages du Tjrol, tout vous y. charme et vous séduit.
Yoici le chalet en bois, noirci par la fumée et les intempéries de l’hiver; sur la place, si l’on peut appeler place cette rue s’élargissant un peu pour se resserrer dix pas plus Iran, est l’antique fontaine, taillée dans un tronc d’arbre. Soit qu’ils reposent sur des fondations de troncs de sapin, soit que leurs soubassements se composent de pierres informes que la tourmente a fait descendre des hauteurs, ces chalets penchent à droite, à gauche, en avant, comme s’ils allaient s’écrouler, sans que le paysan prenne le moindre souci de leurs évolutions; sur la galerie en bois qui court autour du premier et seul étage, rampe la vigne vierge; sous le large toit fait d’écorces d’arbres que le vent emporterait si de lourdes pierres éparpillées sur la toiture n’offraient pas la résistance de leur poids, sont accrochés les traîneaux en attendant l’hiver. Dans les plus modestes de ces chalets, l’étable n’est séparée de la salle à manger que par une porte qu’on ne prend jamais la pe ine de fermer, ce qui fait que la vache, lachèvre, le Tyrolien, sa femme et ses enfants forment une seule et grande famille unie par
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les plus tendres liens. Quand les enfants ne vont pas se rouler sur la paille pourrie de l’étable, la chèvre vient brouter les feuilles de choux dans la salle basse, et aux froides soirées d’hiver, la vache prend sa place devant l’âtre, où flambe le tronc de sapin. Lorsque le chalet a un premier étatre, on y parvient par une sorte d’échelle conduisant à la galerie qui fait le tour de la maisonnette et d’où l’on pénètre dans la chambre à coucher d’une propreté excessive, où, pêle-mêle, dort toute la famille, et où la vache et la chèvre ne manquent que parce qu’elles ne peuvent pas monter l’escalier.
Sur les chalets des gens à leur aise, des tableaux bibliques, peints par quelques badigeonneurs du village, témoignent des sentiments religieux de tous ces braves gens qui, pourvu que mûrisse la moisson et que pousse le bois, ne demandent rien ni à Dieu, ni aux hommes. Toutes ces voitures qui traversent la vallée ne leur inspirent aucun sentiment de jalousie. Cè qu’ils voient en l’étranger n’est point, comme ailleurs, la créature privilégiée connaissant les jouissances de la vie que ces déshérités ignorent, mais bien le touriste qui, de loin, vient s’enivrer de leur nature et de la sorte rend hommage au pays qu’ils adorent. Fiers de • leur montagne, résignés et modestes, les paysans tyroliens n’ont point la haine du citadin qui vient les visiter; sur son passage, vieillards et jeunes gens se lèvent, ôtent leur chapeau, et de toutes les fenêtres du hameau on lui envoie le « Dieu vous salue, » qui va droit au cœur et fait que dans le Tyrol on se croit au milieu d’amis.
Dans les villages plus importants du Zillerthal, ce
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n’est uéjà plus la même chose : les guitaristes, les citharistes et les chanteurs de tyroliennes , dans leurs voyages à travers le monde, ont laissé leur naïveté dans les cabarets et les cafés-concerts européens. Mais ü est rare que, de retour dans la montagne, ils ne retrouvent pas, au contact de’leurs compatriotes, cette antique simplicité et cette belle humeur sans affectation qui distinguent les habitants de cette vallée musicale. A Fügen, le premier grand village que nous rencontrons sur notre route, la principale auberge est tenue par celui que familièrement on appelle dans le pays le père Léo. C’est un homme de cinquante ans, Tyrolien dans toute l’acception du mot , qui croirait manquer à tous ses' devoirs si, après avoir ouvert la portière de la voiture, il ne serrait pas la main du voyageur dans sa large main de montagnard.
Ne prenez pas le père Léo pour un rustre ; c’est un artiste, et il peut vous en conter de belles sur les succès qu’il a récoltés dans ses voyages à travers le monde. Ils étaient trois frères, qui, tout jeunes, quittèrent la maison paternelle, la guitare en bandoulière et de jolis airs tyroliens plein le gosier, pour s’en aller gagner leur vie, loin du pays natal. Entrez dans l’auberge, et vous trouverez sur les murs les portraits des trois frèfes Léo dans le costume national qu’ils portaient en cette soirée mémorable où, à Saint-Pétersbourg, le czar do toutes les Russies daigna les entendre et les complimenter. Le père Léo vous dira ^ ses voyages, et au souvenir de ses triomphes d’autrefois, vous verrez ses yeu.x s’illuminer de la flamme de l’artiste, car le père Léo est un artiste. Quoique aubergiste, il n’a pas de rival dans la vallée pour la
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guitare et la cithare. Dernier survivant des trois frères, il est comme la gloire de son village. Le citharisto de la vallée que le père Léo a complimenté est envié comme le soldat qu’un maréchal de France décorerait sur le champ de bataille. Tant que le père Léo n’a pas consacré la réputation du guitariste, le Tyrolien de Fügen briguerait inutilement les bravos do ses contemporains. C’est que le père Léo sait bien ce qu’il vaut et qu’aujourd’hui encore, après avoir renoncé aux lauriers qui j)Oussent sur les bords de la Newa, il jouit dans son pays d’une réputation à laquelle, de son vivant, aucun Tyrolien ne peut faire échec.
Pour le reste, le père Léo est la crème des hommes, qui sert au touriste le flacon en cristal où scintille le vin rouge du Tyrol, tout comme s’il n’avait jamais pincé de la cithare devant les tètes couronnées. Sur une table, dans un coin de son auberge, ce singulier instrument à vingt-huit cordes est toujours prêt à vibrer sous les doigts du vieillard. Fier de maintenir sa vieille réputation, heureux de faire applaudir son talent, du matin au soir, il est à la disposition du touriste qui l’honore de sa visite ; un geste et le père Léo s’installe devant sa table , passe l’anneau de fer à son doigt, et faisant vibrer, grâce à une pointe attachée à l’anneau, les trois cordes en acier réservées au chant, de l’autre main il s’accompagne sur les vingt-cinq cordes. On ne peut pas dépeindre l’effet de la cithare. On en subit le charme autant qu’elle vous irrite. Dans cette perpétuelle vibration des cordes il y a comme un bourdonnement qui agace les nerfs, en même temps que le son strident et clair des cordes métalliques ressemble à
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la voix plantive d’un enfant qui, égaré dans la montagne, chanterait les airs du pays pour appeler à son secours. Il ne faut pas entendre la cithare jouée dans les cafés-concerts par de taux Tyroliens ambulants.
C’est en plein Tyrol qu’il faut en éprouver l’enchantement, alors que déjà les beautés do la nature ont rendu l’âme accessible à toutes les poésies ; il faut entendre le père Léo, ce grand artiste qui, sans connaître la valeur d’une note, a deviné la musique avec son seul instinct d’artiste. Quand vous l’aurez écouté et applaudi, ne faites jamais à cet excellent homme l’injure de lui ofirir de l’argent. C’était bon au temps où il parcourait le monde en compagnie de ses frères, mais aujourd’hui qu’il est aubergiste, il vend son vin, mais donne sa musique par-dessus le marché. Il n’est pas seul dans son auberge, ce brave père Léo. Revenu au pays, chargé de nombreux lauriers, possesseur d’une petite fortune, il a épousé une pauvre fille du village qu’il aimait. Deux jolies filles et un grand garçon sont le résultat de ce mariage. Tous trois ont hérité de leur père et maître des saintes traditions de la tyrolienne ! Quand, de sa puissante voix de basse-taille, le bonhomme appelle, ses filles accourent de la cuisine, son fils de l’écurie, et toute la famille, munie de guitares ou de cithares, entonne les airs du pays avec une finesse de nuances où Ton reconnaît la manière de maître Léo. Dans cette famille, tous ignorent la musique et tous sont musiciens. Le père, n’ayant jamais rien appris, n’a rien voulu apprendre à ses enfants. Aux longues soirées d’hiver, il leur a enseigné à manier les instruments nationaux sans note, par la seule intuition de la mélodie, et entendre cette famille d’artistes est
vraiment l’une des plus grandes jouissances d’un voyage dans le Tyrol. Il n’est pas d’habitant, dans les villages du Zillerthal, qui ne joue soit de la guitare ou de la cithare, soit de cet instrument étrange fait de petits morceaux de bois de dillérentes longueurs et épaisseurs, reposant sur des traverses de paille. Sur la table se trouvait un de ces instruments.
— En jouez-vous? demandai-je du père Léo.
— Non! fit-il, mais le menuisier d’à côté est de première force.
— Et ce menuisier, peut-on le voir et l’entendre?
— Peut-être.
Aussitôt le père Léo dépêche son fils au menuisier et bientôt le virtuose se présente. C’est un grand et solide gaillard de trente ans environ, large d’épaules, à l’œil bleu, franc et ouvert. Tel qu’il était, ilavait quitté son travail; les manches de sa chemise retroussées jusqu’au coude, il n’avait pris la peine ni de renouer sa cravate, qui flottait autour de son cou, ni d’ôter son grossier tablier bleu. Il nous salua, non sans quelque embarras, et, sans se faire prier longtemps, saisit les deux martelets en bois et frappa sur les touches qui produisaient des sons clairs comme ceux de deux verres s’entrechoquant. Il nous joua de la sorte deux tyroliennes ainsi que la Marche de Radetzki, et de ma vie je n’ai entendu de virtuose qui, plus que ce grand gars, eût le sentiment de la musique. Inutile de dii'e que, lui aussi, ne savait pas une note. Son art, car il était artiste, il l’avait appris d’un sien cousin à qui son père l’avait enseigné. Brave garçon ! à mesure qu’il ' allait, remarquant notre satisfaction, il s’enflammait davantage 1 On voyait qu'iljouait pour l’amour de l’art
LE VAL DU ZILLERTHAL
et la gloire de sa vallée, et, quand il eut fini, il refusa net le florin que nous lui offrîmes, ajoutant qu’il était largement récompensé de sa peine par l’honneur que nous lui fîmes en trinquant avec lui.
Après ce concert villageois, dont le souvenir est encore si plein de charme pour moi aujourd’hui que je voudrais communiquer mon émotion au lecteur, nous entrâmes en face de l’auberge dans l’église que l’on m’avait vantée comme contenant des œuvres d’un sculpteur du pays, Nissl, qui, me dit-on, faisait de la sculpture comme le père Léo de la musique, sans avoir jamais eu de maître. Mais ici j’appris à me méfier désormais de ces légendes rustiques, qui de l’imagination des paysans passent dans les guides. Non seulement Abraham et David, des deux côtés du maître-autel, n'ont rien de la grâce naïve d’un artiste primitif, mais encore les deux statues prouvent-elles que le Michel-Ange de Fügen a étudié l’afféterie dans les mauvaises œuvres du dix-huitième siècle.
Pour le reste, l’église m’a paru curieuse, quoique le moment fût mal choisi pour la visiter. On la badigeonnait de haut en bas, et les saints étaient remisés provisoirement dans une petite chapelle. Le peintre, venu d’Innsbruck, était en train de dorer les étoiles sur le fond bleu de la coupole, tandis que son ouvrier repeignait les vêtements d’un saint Florian, étendu sur le gazon du cimetière. C’est que les Tyroliens dépensent d’énormes sommes pour leurs églises, et le premier étonnement où me plongea, à Fügen, le luxe déployé dans la décoration du temple, devait se changer en stupéfaction quand, plus tard, en haut de la montagne, dans de misérables villages, je trouvai des
églises superbes, dorées et ornées de tableaux toujours curieux, souvent remarquables. Mais ce que le badigeonneur de Fügen n’avait pas encore repeint était vraiment charmant, surtout une chapelle du cimetière d’une admirable naïveté. On y voit un hautrelief en bois représentant le Christ au jardin des Oliviers, tandis que Judas et les sbires sortent des portes de la ville. C’est vraiment le pur chef-d’œuvre de l’art tyrolien. Le mépris que l’artiste inconnu témoigne pour la perspective donne une haute idée de la candeur de son àme. Le Christ et les Apôtres, au second plan, sont de grandeur demi-nature, tandis que le traître et ses acolytes du premier plan n’ont que quinze centimètres de hauteur. C’est la perspective renversée, comme dans les plus purs tableaux de l’art primitif. Sur l’autel de la chapelle adossée à l’église se trouve la figure de sainte Walpurga, patronne des paysans, que, dans l’exagération de leur reconnaissance, ces braves gens ont, de la tête aux pieds, vêtue à la tyrolienne ; la sainte a de vrais cheveux et un petit chapeau pointu qui lui sied à ravir; il ne lui manque, pour être complète, que la guitare ornée de la bandoulière verte sur laquelle sont brodées des roses.
Quand nous revînmes de notre visite à l’église, le père Léo et sa famille se tenaient à la portière pour nous faire leurs adieux. Le menuisier était déjà retourné à ses rabots. Après avoir échangé un nombre considérable de poignées de main avec ces bons Tyroliens, nous montâmes en voiture, non sans avoir promis au père Léo de nous arrêter au retour dans son auberge.
De Fügen à Zell, petit bourg qui est la capitale du
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ZUlerthal, la route traverse quelques jolis villages pleins de chalets pittoresques, comme Ed, Fuining, Adems et Kastenbach; à notre gauche, pimpante et alerte, coule la Ziller. Tous ces villages, insignifiants par eux-mêmes, rehaussent cependant le charme du voyage, car, entourés d’arbres fruitiers, ils rompent la monotonie du sapin, qui donne à la vallée un aspect sévère dont la grandeur ne rachète pas toujours la monotonie. Déjà, au fond du paysage, miroitent au soleil les glaciers des Alpes centrales; depuis Archan, que nous venons de traverser, la route se rétrécit et la montagne prend des formes plus sauvages. Encore quelques minutes, et, quatre heures après notre départ de Jenbach, le postillon exécute une nouvelle tyrolienne qui annonce au maître de poste que des voyageurs distingués vont s’arrêter dans son hôtel.
Zell est le conservatoire de la tyrolienne. De ce bourg sont sortis tous les grands hommes, même le père Léo. La grande industrie de Zell est rhôtellerie et la fabrication de Tyroliens pour l’exportation. Il est aussi difficile de calculer le nombre de citharistes et de chanteurs que Zell a envoyés de par le monde, que de compter les grains de sable sur le bord de la mer. Ailleurs on naît habitant du Tyrol, ici on naît Tyrolien dans le sens étroit et classique du mot ; je crois que l’on y vient au monde avec un chapeau pointu, orné de plumes et de fleurs, et avec des bretelles vertes; dans ce village curieux, le premier bégaiement de l’enfant n’est pas pour le sein de sa mère, mais pour la cithare de son père. Les hommes sont de taille robuste, habiles aûx exercices du corps, grands chasseurs, marcheurs et guitaristes; les femmes qui ont presque toutes de
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très-belles dents, et dont beaucoup sont fort jolies, gâtent tout par le corsage qui leur remonte dans le dos et fait que la jupe prend naissance à quelques centimètres de la nuque.
Sauf dans quelques grandes villes, il ne faut pas s’attendre à trouver dans le Tyrol les magnifiques hôtels de la Suisse; cela dépasse rarement les proportions d’une modeste auberge, mais en n’exigeant qu’une petite chambre, dont la propreté est l’unique luxe, on peut, de confiance, coucher partout. On y dîne même convenablement d’excellentes truites et do parfait chevreuil ou de chamois, le tout précédé d’une soupe médiocre, suivi d'un plat sucré où excellent les provinces .autrichiennes, et assaisonné de ce petit vin rouge du Tyrol que l'on trouve très-bon une fois qu’on y est fait.
Presque tous les voyageurs passent la nuit à Zell, c’est l’exception qui quitte le village pour aller plus loin dans la montagne. C’est que ce bourg a une vieille réputation de gaîté ; sur trois maisons il y a une auberge, et le soir venu toutes retentissent des joyeux refrains de la montagne. Celle du maître de poste est particulièrement agréable parce qu’elle a un balcon en bois suspendu au-dessus de la rivière qui nous envoie la fraîcheur de son eau glaciale. Le patron, robuste gaillard aux cheveux roux frisés et pendant presque dans les yeux, vint nous recevoir sur le seuil de son hôtel, nous tendit la main comme à de vieilles connaissances, et nous conduisit au premier étage, par la salle à manger, sur les tréteaux qu’il appelle : balcon, et d’où l’on a une fort jolie vue sur le bourg, si pittoresquement flanqué' aux bords de la
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^Ziller, et sur la glacier d’ingend qui, dominant la chaîne des Alpes, ferme l’horizon à notre droite. Au milieu du village, est l’église qu’il faut visiter si l’on, veut se rendre compte de ce que les communes du Tyrol font pour leurs temples. Cette église de Zell n serait pas déplacée dans une grande ville ; elle est trèsgrande, et les six autels, sans compter le maître-autel, sont décorés avec’un luxe surprenant ; la vaste coupole est couverte d’une peinture allégorique, représentant les saints au pied du trône du Seigneur, rayonnant sur le monde. Ce plafond, quoique grossièrement peint, fait, de loin, un excellent effet.
C’est à Zell que se célèbrent presque toutes les noces du Zillerthal ; chaque mariage est une fête publique en ce sens qu’après le repas où se réunissent la famille et les amis, commence le bal où l’on a accès sans être invité. Aussi tous les ' gars conduisent la fillette à la danse, et l’afïluence est telle que l’on se disperse dans toutes les auberges; chaque groupe s’empare de l’un des musiciens de l’orchestre de la noce, le hisse sur un tonneau ou sur une table , organise un bal et bientôt tout le village est en fête d’un bout à l’autre. Mais les antiques mœurs de la vallée du Zillerthal tendent à disparaître de plus en plus; l’affluence considérable de touristes de tous les pays, qui, de préférence, viennentchercherici lescharmesdela tyrolienne, a fait que la gaîté des habitants de Zell est peu à peu devenue une industrie comme une autre.
Dans le bon vieux temps, les enfants d’une nombreuse famille s’en allaient faire fortune hors du pays, et, rentrés dans leur montagne, redevenaient de simples paysans ou des aubergistes comme le père
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Léo. Telle vieille femme qui garde les vaches là-haut dans la montagne, a chanté dans sa jeunesse et fait tatlre les cœurs dans les brasseries allemandes. Partis sans un sou vaillant de la vallée, ces Tyroliens am-' bulants y rentraient souvent avec de respectables économies que toutefois ils ne considéraient pas comme leur propriété personnelle. L’usagé exigeait que les enfants revenus au gîte partageassent l’argent gagné avec ceux qui avaient cultivé le champ commun. .
De nos jours, le Tyrolien est devenu un simple ténor comme un autre; après avoir goûté des enivrements des tréteaux, ces nomades ne peuvent plus se résoudre à redevenir paysans ; ils passent leur vie dans cette existence vagabonde; d’aucuns se font directeurs, et, au lieu de partager en frères avec leurs compatriotes, il les exploitent. De temps en temps aussi, une fillette qui est partie en sabots pour les bords de la Neva, revient avec un chapeau à plumes, une robe de soie et des boucles d’oreilles en diamants ; bref, dans cette belle humeur des Zellois, il y a un côté affecté et étudié ; la fille qui nous servait les excellentes truites à l’hôtel de la poste ne savait seulement pas le nom du glacier qui dominait le paysage à notre droite; en revanche, elle connaissait Paris sur le bout des doigts pour avoir clianté dans une brasserie du Champ-dc-Mars pendant l’Exposition de 18G7, et, entre deux côtelettes de chevreuil, elle me demanda si l’on y portait toujours les cheveux roux et les « Suivez-moi jeune homme » dont le souvenir était à jamais gravé dans son cœur.
Le maître de poste, nous montrant les nombreuses guitares suspendues aux murs de la salle à manger,
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avait beau nous promettre une joyeuse soirée, après l’heure pleine de douces émotions passée dans l’auberge du bravo père Léo, cette fille qui nous parlait de Paris et son joyeux maître ne nous semblèrent pas être les naïfs montagnards de nos rêves, et laissant les autres touristes, fidèles à leur guide, se délecter à l’hôtel de Zell, nous nous engageâmes plus avant dans la vallée. En une heure, notre voiture nous transporta à travers les gais villages de Rühd, L'kartan, Hollenzen et Laublichel, par un bois clair-semé, à Mayerhofen, bourg pittoresque au pied des Alpes Centrales, d’où le touriste n’a pas encore chassé le naturel.
L’auberge de la poste est propre comme toutes ces hôtelleries tyroliennes; des draps de lit d’une entière fraîcheur, le par(]uet en sapin blanc, et les rideaux étincelants de notre chambre nous disent qu’après les fatigues de cette journée, la nuit ne sera point troublée par ces aifreuses bêtes qui rendent insupportables les petits hôtels de la Suisse, et dont, en Savoie notamment, les proportions augmentent avec le nombre. Rien de pareil’ dans ces auberges du Tyrol. Le peintre peut leur reprocher cet excès de propreté qui n’inspire pas sa palette, mais le touriste aurait tort de no pas s’en montrer charmé. C’est qu’après une journée d’été, quand le corps et l’esprit sont rompus, une chambre propre et un bon lit ne sont pas tant à dédaigner que l’affirment ces touristes qui, après avoir marclié quatorze heures dans la montagne, passent la nuit dans une étable. Mon Dieu 1 je ne veux pas ravir à ces enragés leurs plus douces illusions en affirmant ipi’il est une façon plus agréable de voyager que celle qui consiste à passer ses journées avec un
guide imiiécile et ses nuits sur la paille à côté des bestiaux.
Mais qu’ils nous permettent du moins, à nous autres mortels, qui renonçons à grimper pendant trois mois sur les pics, convaincus que nous n’y verrons pas un bout du ciel avec les anges, qu’ils nous permettent du moins de rechercher autant que possible le confort de la vie en même temps que les beautés de la nature. Cela ne veut pas dire que nous soyons aussi prosaïques qu’un de mes compagnons de voyage, im Parisien pur sang, qui demandait dans tous les chalets :
— Où trouve-t-on du soda-water?
Ce à quoi la Tyrolienne , pensant qu’il s’agissait d’un pic, répondait invariablement :
Je crois que c’est à quatre lieues d’ici. Mais vous pouvez y aller à mulet.
J’ai déjà dit que le 'gros des voyageurs ne va pas au delà de Zell dans la vallée ; aussi, en dehors de nous, il n’y avait à l’auberge qu’une dame âgée avec ses deux filles, des Anglaises blondes et sveltes, qui venaient du Pont-du-Diable où nous allions nous rendre et qui se proposaient le lendemain d’escalader l’Âhorn, à dix mille pieds environ au-dessus du niveau de la mer.
C’est avec une bien vive reconnaissance qu’il me faut parler des mulets de la poste de Mayerhofen, de vrais artistes en ascension. A première vue, ces bonnes bêtes ne nous inspiraient aucune confiance. Maigres, efflanquées, avec leurs longues jambes affaiblies par l’àge, elles nous attendaient à la porte ; leur air attristé nous disait coinbien elles accusaient le ciel
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injuste qui, pour la deuxième fois en cette journée d’été, les renvoyait dans la montagne. Tant bien que mal, nous grimpons sur les mulets et nous traversons le village, où de toutes parts descendent les ruisseaux de la montagne pour se perdre dans le torrent de la vallée. Traversant aussi quelques pauvres hameaux jetés dans la verte prairie que sillonne l’eau vive et claire de la roche, laissant à notre droite l’étroite vallée du Zillergrund et à notre gauche la montée qui conduit au Daxgrund, nous arrivons au pied de cette majestueuse chaîne des Alpes dont nous avons vu les pics et les glaciers depuis notre entrée dans la vallée du Zillerthal. Nommer tous les pics, les désigner un p&r un au touriste, c’est une tâche que je compte laisser aux écrivains spéciaux qui joignent au nom de chaque rocher les considérations géologiques et autres. On comprendra que je doive renoncer à cette tâche quand on saura que, dans le seul Zillerthal avec les voilées voisines, il y a plus de cent pics, rochers et glaciers à escalader. Ce livre, écrit au courant de la plume par un touriste du dix-neuvième siècle, qui désire voir beaucoup et le plus vite possible, jdoux avant tout de donner à ses lecteurs un tableau général du paysage tyrolien dans ses aspects variés, d’esquisser les particularités des différentes races et leurs mœurs, ce livre, dis-je, ne peut pas afficher la prétention de résumer toutes les connaissances utiles que des générations ont à peine suffi à réunir en mille volumes.
Ceci bien dit, laissons-nous porter par nos mulets, car nous ne sommes pour rien dans leurs ébats ; tout d’abord nous pensions pouvoir leur imposer notre volonté, mais bientôt nous nous sommes convaincus
de l’inutilité de la lutte. Nous voici engagés dans jes flancs de cette masse imposante de rochers qui projette sa large ombre sur la vallée. Le chemin qui conduit au Carlssteg et de là au Pont-du-Diahle, mériterait bien le nom de chemin de Lucifer, car, de ma vie, je n’en ai vu de pareil. Les blocs que la tourmente a détachés du rocher, on n’a jamais pris la peine de les enlever ; c’est un amas de pierres de toutes formes et de touffes grosseurs où les mulets c.xécutent des merveilles d’équilibre et de gymnasticiue ; bravement ils s’engagent avec nous dans ce val maudit où, en trébuchant, ils se casseraient 1e cou en même temps qu’à nous, s’arrêtent pour respirer sur un bloc suspendu au-dessus de l’abime, puis se remettent en route, franchissant des obstacles qui arrêteraient un clown du Cirque, passant sur des planches jetées-sur deux rochers, qu’on appelle dans ce pays un pont , le tout avec une grâce parfaite, pourvu qu’on ne trouble pas leur marche. Quant à nous, nous étions facilement arrivés à cotte conviction que nous n’avions qu’à nous abandonner à nos montures ou à revenir sur nos pas.
La vanité seule nous retint : aucun do nous ne voulait reculer ; d^ la sorte, nous escaladons la montagne, tout on nous reprochant de no pas avoir fuit notre testament avant de nous mettre en route. Nos intelligents mulets s’infiltrent, pour ainsi dire, dans les fissures du rocher ; l'abîme est à nos pieds, la monde des Alpes au-dessus de nous ; à nos côtés mugit le torrent qui se brise contre les blocs qui, de là-haut, ont roulé sur son lit. Par moments, les eaux furibondes, se heurtant contre le roc, bondissent et nous inondent. Les mulets secouent philosophique-
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ment l’averse et poursuivent leur marche accidentée jusqu’au Carlssteg, pont suspendu au-dessus du torrent, dit Zcmbach, et de là au Pont-du-Diable, d’où une admirable vue sur les glaciers dédommage le touriste do tant de dangers et d’émotions. Si l’on veut aller plus loin, cette fois à pied, on n’a que l’embarras du choix; Vlwjent supérieur, le Lo filer, le glacier de la Pierre noire, dressent leurs pics blancs vers le ciel et attendent tranquillement que le touriste monte près des nuages pour attraper une bonne insolation. Quant à nous, brisés de fatigue et voyant la nuit descendre sur le paysage, il nous tarde de regagner l’auberge de Mayerhofen par une autre route qui. tournant la montagne, semble, après les terreurs de l’ascension, le parquet fraîchement ciré d’une salle de bal. C’est noyé dans le crépuscule qu’il faut voir le paysage des Alpes pour en comprendre toute la grandeur, alors que la forêt de sapins et les cimes des rochers se découpent sur !e ciel d’une teinte bleuâtre et que les glaciers, recevant les derniers rayons du soleil, s’illuminent tout à coup et semblent être en feu, tandis que, dans la vallée déjà enveloppée par les ombres de la nuit, le tintement de V Angélus vient seul interrompre le silence et le recueillement. Quatre heures après notre départ de Mayerhofen, nos mulets daignent s’arrêter devant la poste où le souper servi dans la salle à manger du premier étage nous parut un repas de Lucullus, tant l’air vif de la montagne avait aiguisé notre appétit.
Morts de lassitude, nous comptions nous coucher de bonne heure, et déjà nous nous étions retirés dans nos chambres quand, tout à coup, le son plaintif de
la cithare parvint jusqu’à nous et nous attira dans la salle du rez-de-chaussée où se réunissent les cochers, les habitants du pays et les domestiques.
Un spectacle étrange, saisissant, nous y attendait. Dans cette salle basse, où un Christ en ivoire, pour toute décoration, se découpait sur les boiseries noircies par la fumée, autour de la grande table en chêne, nous vîmes attablée une société curieuse. A la lueur de deux chandelles, j’aperçus notre cocher qui semblait présider le concert qu’en société avec l’automédon des Anglaises, il venait d’organiser; l’un jouait de la cithare, l’autre avait décroché une vieille guitare sur laquelle il accompagnait son camarade ; assis sur le large banc en bois, les gens de la maison les écou-' talent; les deux jolies filles de l’auberge, la plus jeune appuyant sa tête sur l’épaule de l’autre, ne perdaient pas une note de ces airs du pays. Au bout de la table, un chasseur de chamois qui s’était fait une large blessure au front en glissant dans les rochers, la pipe à la bouche, la carabine adossée contre la table à côté de lui, lançait dans l’espace d’épaisses bouffées de fumée; il n’avait pas quitté son chapeau pointu, où flottait une plume d’aigle au-dessus de la cocarde faite de poils 'de chamois. Le menton appuyé dans sa large main, indifférent à ce qui se passait autour de lui, ce chasseur, d’une taille élevée et d’une maigreur exceptionnelle, semblait être le diable légendaire en quête d’une âme de paysan.
Notre cocher, qui venait de terminer son air, remplit ^on verre du vin rouge du Tyrol, le vida à moitié, puis me le tendit en disant : >
— A votre santé I
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On m’avait déjà prévenu que, dans le Tyrol, le touriste qui s’assied à la table des domestiques, est forcé de boire dans leur verre; refuser ce régal est une insulte cruelle. Tous les yeux étaient dirigés sur moi; évidemment, on était curieux de voir si bravement l’accepterais les usages de la montagne ; le chasseur me fixait de son regard pénétrant, et, voyant mon hésitation, le cocher rougit de honte ; la crainte d'humilier ce brave garçon devant ses pareils me fit surmonter ma répugnance, et, vidant courageusement le verre, je lui dis : •
— 'A la vôtre!
La glace était rompue. Avec un empressement général, tous ces braves gens se serraient les uns contre les autres pour me faire une place ainsi qu’à mes compagnons de voyage et aux trois Anglaises ; tous, attirés par les sons de la citliare, avaient quitté leur lit. Au bout de la table, le chasseur de chamois, après avoir essuyé du revers de la main quelques gouttes de sang qui coulaient de sa blessure, bourra de nouveau sa pipe ' en porcelaine et continua de nous lancer au visage la fumée de son exécrable tabac. Était-ce par méchanceté, ou bien la douleur de sa blessure le rendait-elle insensible à ce qui se passait autour de lui? Pas même à l’entrée des Anglaises il n’avait daigné se déranger pour faire delà place; de même il demeura triste et silencieux quand les deux cochers et les servantes se mirent à nous dire les airs du pays ; ils n’avaient jamais chanté ensemble et cependant on eût dit qu’ils étaient habitués à dire les refrdns, tant leurs voix étaient justes et l’ensemble parfait.
A la vérité, je no cessai de regarder le mystérieux
chasseur. Dans cette salle enfumée, à peine éclairée par les deux chandelles, avec son chapeau à larges bords, projetant l’ombre sur ses yeux qui brillaient dans l’obscurité comme ceux d’un chat, ce diable d’homme m’avait fortement impressionné. Toutes les vieilles légendes de notre jeunesse me revinrent à la mémoire; je voyais revivre dans mon esprit les fantômes des temps passés ; c’était bien là le diable, tel qu’on nous l’a dépeint dans notre enfance, et tel que nous l’avions vu dans le Frei/schütz de Weber. Que faisait-il dans celte auberge ? Très-certainement il y avait donné rendez-vous à quelque gars du village pour l’entraîner à l’heure de minuit dans la montagne et lui acheter son àme en échange du talisman qui devait lui assurer la main do celle qu’il aimait.
Chacun de nous partageait mes impressions, jusqu'à la fillette qui, en apportant au chasseur les flacons de vin, se tenait à une distance respectueuse, la main droite appuyée sur le crucifix qu’elle portait sur sa poitrine. C’est stupide et ridicule tant que vous voudrez, mais cet homme, en ce moment, me faisait presquepeur.Pourcomprendrecettcsensationétrange, il faut se transporter par la pensée dans le village de Mayerhofen qui est aussi éloigné que la Chine de la vie moderne. Les émotions diverses que nous avions éprouvées en cette journée idéale avaient rendu notre âme accessible à toutes les rêveries. On no peut pas vivre toute une journée au contact poétique d’une population originale et des grandeurs delà nature, sans se détacher entièrement de la vulgaire réalité.
Vraiment ce spectacle étrange ressemblait si peu à ce que nous soüjmes habitués de voir dans nos gran-
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des cités contemporaines, que, la fantaisie aidant, nous • pouvions nous croire transportés à une autre époque et dans un autre monde ; le tableau que nous contemplions en ce moment, semblait une page détachée des contes bleus. Il n y avait pas jusqu’aux deux blondes Anglaises qui, en cette salle de bois, ne prissent un air de bonnes fées. Les filles de l’auberge, avec leur corsage en velours noir, lacé sur la poitrine par des chaînettes en argent, leurs jupes courtes en flanelle rouge, leur chapeau tyrolien enjolivé de fleurs des Alpes, leurs grands yeux bleus et leurs dents blanches, semblaient s’être échappées d’un de ces contes allemands, où la croyance lutte contre les tentations du diable.
Les paysans attablés avec tous les gens de la maison ; leur teint hàlé par l’air de la montagne, leur costume étrange, le plastron rouge par dessus la chemise, la culotte de peau noire, usée par le temps, les gros bas de laine tricotés, retenus au dessus du genou par des jarretières brodées, le crucifix en argent ou en cuivre sur toutes les poitrines, et les pipes en buis avec des tuyaux faits de cornes de chamois; le grand Christ en bois blanc, se découpant dans la pénombre sur les boiseries enfumées du chalet; le son ému de la cithare accompagné du bourdonnement de la guitare qui poussait de sourds gémissements comme une âme en peine; la lueur vacillante des deux chandelles, dont le suif coulait sur les rustiques chandeliers en fer et se répandait sur la table, tout ce tableau bizarre, saisissant, fascinait la pensée en même temps qu’il charmait le cœur. Les chansons mômes de notre cocher portaient l’empreinte de cette grâce naïve d’autrefois; de père en fils, ces chants se sont transmis de génération en
génération. On ne connaît ni l’auteur des paroles ni celui de la musique. Ce n’est point l’œuvre personnelle d’un homme, mais, comme toutes les chansons, vraiment populaires, le patrimoine de toute une race. Môme ce refrain tyrolien, le la-i-tou qui nous semble banal partout ailleurs et que le chanteur exécute après chaque couplet, a, dans cet isolement sauvage, une saveur poétique. Précisément, notre cocher venait d’entonner une des plus naïves chansons du pays, qui s’appelait :