LE TYROLIEN AMOUREUX
Aa-desflus du Ziller est un chalet penchant,
Et tout près du chalet un arbre étend son ombre ;
Quand je passe devant, moi, je m'arrête sombre.
Et ne me souviens plus que là-bas on m'attend.
Dans ce chalet penchant une fillette habite.
Dont le pied est plus vif que celui du chamois;
Et quand à sa fenêtre, hélas! je l'aperçois,
Mon cœur, mon pauvre cœur, et soupire et palpite!
Ses yeux, dont elle a pris l'éclat je ne sais où.
Sont luisants comme au ciel est luisante une étoile.
Et, quand je la regarde, il me semble qu'un voile Descend sur mon esprit et que je deviens fou !
A cette douce enfant ma pensée est fidèle.
En elle est mon regret, en elle est mon espoir;
Du soir jusqu'au matin, du matin jusqu'au soir.
Mon souvenir est près du chalet et près d'elle.
Après avoir écouté cette chanson, le chasseur de chamois, d’un air de mauvaise humeur, se leva, jeta le prix de sa consommation sur la table, saisit sa ca-
LE VAL DU ZILLERTHAL
rabine par le canon et s’en alla sans dire le traditionnel : « Bonne nuit. » C’était très-probablement un trèsbrave garçon que sa blessure rendait maussade, en môme temps que la chanson du Tyrolien amoureux éveillait eu son cœur le souvenir de la bergère auprès de laquelle sa pensée errait peut-être. Mais néanmoins son départ sembla soulagèr bien des âmes, surtout celles des filles d’auberge, qui très-certainement raconteront un jour à leurs enfants que, par une belle nuit d’été, Lucifer leur est apparu sous la forme d’un chasseur. Je crois môme que cet homme étrange avait préoccupé jusqu’à notre cocher, car à peine la porte se fut-elle fermée sur le diabolique étranger, que sa gaieté, jusqu’alors contenue, éclata tout à coup.
— Nous allons chanter en chœur ! s’écria-t-il.
Et, s’adressant à nous :
— Vous chanterez le refrain avec nous, n’est-il pas vrai? ajouta-t-il.
Et, de sa grosse voix de paysan, il entonna la chanson du chasseur tyrolien, dont toute l’assistance répétait le refrain, que le cocher enjolivait de nombreux ù’a ou la. Voici dans toute sa naïveté ce joli poëme :
LE CHASSEUR DU ZILLERTHAL
Le chasseur doucement contemple la vallée
Que le soleil revêt d’un éclat souverain;
Il pense à sa bergère, et sa lèvre, hâlée
Par l’air vif des hauteurs, soupire ce refrain :
Fillette, que je suis heureux ^
Dans ma montagne si coquette.
Dans mon beau Tyrol plantureux.
Que je suis heureux, ô Ailette !
La bergère, en guidant ses bœufs qu'elle accompagne,
Cueille amoureusement un bouquet pour son gas;
Lui, tout brûlant d'amour, grimpe sur la montagne.
Lui frappe sur l'épaule et murmure tout bas :
Fillette, que je suis heureux Dans ma montagne si coquette.
Dans mon beau Tyrol plantureux.
Que je suis heureux, ô fillette !
Le chasseur dans ses bras prend la jeune bergère ;
Mais elle, rougissant et contenant son cœur.
Attache le bouquet à son chapeau ; « Ma chère.
Que je t'aime ! » lui dit tendrement le chasseur.
Fillette, que je suis heureux Dans ma montagne si coquette.
Dans mon beau Tyrol plantureux.
Que je suis heureux, 6 fillette !
Cependant l’heure s’avançait, et, malgré le charme de cette soirée, nous songions à nous retirer dans nos chambres. Mais le cocher ne l’entendait pas ainsi. Le vin rouge de son pays, que nous avions fait servir, lui était monté au cerveau, et, me saisissant le bras :
— Ah ! mais non! s’écria-t-il, on ne s’en va pas ainsi. Nous allons danser à présent, et iu vas danser avec nous.
La table adossée au mur, les bancs jetés sur la table, l’un des paysans armé d’une guitare grimpa sur cette barrioade et joua une valse en imitant de la bouche les notes d’un cornet à piston. Mon cocher qui me tutoyait de plus en plus venait d’enlacer la taille de l’une des deux Anglaises qui éclatait de rire et exécutait avec elle cette valse tyrolienne, où les danseurs semblent tourner sur les talons comme les automates d’un orgue de barbarie; nous-mêmes, nous risquions
LE VAL DXI ZILLERTHAL
un pas avec les jolies filles de l’auberge. Seule, la mère des deux Anglaises refusa le bras d’un vieux Tyrolien, qui, par galanterie, l’invitait à la danse. Bientôt la valse dégénéra en un tourbillonnement fou. L’Anglaise de mon cocher, saisie de vertige, s’était laissée tomber sur les genoux de sa mère et venait d’ètre remplacée par l’une des servantes.. C’est ici que le cocher se montra digne de figurer dans un ballet à l’Opéra; il savait sur le bout du doigt le métier des Mérante ; c’était comme un premier sujet do la danse avec des épaules herculéennes et des souliers à triple semelles garnies de gros clous. Tantôt le cavalier tournait dans un cercle étroit, la tôte de la jolie danseuse langoureusement appuyée sur sa vaste poitrine, tantôt jetant la servante par-dessus son épaule, il tombait à ses genoux, se relevait aussitôt et l’entraînait dans une valse vertigineuse. Suivant l’inspiration du danseur, le guitariste au cornet à piston passait de l’adagio à l’allcgretto avec une virtuosité incomparable. Le cocher et la fille d’auberge tournaient toujours dans cette petite salle. Quand le cavalier, au paroxysme de la gaieté, jetait sa danseuse par-dessus l’épaule, il poussait des cris de chouette en même temps que ses Ipurdes chaussures garnies de clous, s’abattant dans la furie de la danse sur le plancher vacillant, faisaient trembler le chalet. Cela dura un quart d’heure, juste le temps d’un pas à l’Opéra,' jusqu’à ce que le couple épuisé, haletant, s’arrêtât et que le cavalier, faute de chaise, déposât gracieusement la danseuse sur le parquet.
Le lendemain, quand nous quittâmes Mayerhofen, le cocher ne me tutoyait plus ; avec sa profession, il
avait retrouvé le sentiment de son infériorité et, le chapeau à la main, il nous ouvrit la portière, en rougissant comme un enfant, qui a la conscience d’avoir fait la veille preuve de mauvaise éducation. Du moment où nous étions venus nous asseoir à leur table et que nous avions bu dans leur verre, ces braves gens, selon la coutume du pays, nous avaient considéré comme l’un des leurs; mais avec la fin de la petite fête, chacun avait repris son rang. Le cocher était remonté sur son siège, les servantes revenues à leur humilité et les paysans à leur montagne. Dès l’aube les Anglaises avaient quitté Mayerhofen, et nousmêmes, après avoir serré en passant la main du père Léo, nous quittâmes le Zillerthal en emportant l’un de nos plus poétiques souvenirs de voyage.
ANDRÉAS HOFER
L'homme le plus populaire du Tyrol. — Le soulèvement de 1809. — Portrait d'Audréas Hofer. — L’aubergisto de Passeyer. — Le berceau du Tyrol. — Influence d'un paysan sur les destinées de Napoléon. — La conjuration. — Le 10 avril 1809. — Prise d'Innsbruck. — Le capucin Haspinger. — Speckbacher et son flls. — Défaite du général Chasteler. — Le diable de feu. — Histoire d’un paysan mystérieux. — Nouvelle bataille devant Innsbruck. — Les suites de Wagram. — La montagne qui combat. — Défaite du maréchal Lefebvre. — Troisième oiicupatlon du mont Isel. — Pour Dieu, la Patrie et l'Empereur ! — Entrée triomphale à Innsbruck. — Andréas Hofer dictateur. — L’aigle du Tyrol. — Les décrets du bonhomme. — L'Empereur et l'aubergiste. — Napoléon écrase le Tyrol. — Fuite du capucin Haspinger. — Lutte désespérée d'Andréas Hofer. . — La tète du rebelle mise & prix. — Sa retraite et son arrestation.— Derniers moments d'un martyr. — Comment meurt un grand patriote. — Rentrée solennelle des cendres de l'aubergiste . —Son tombeau à Innsbruck. — Andréas de Hofer. — La légende du Samthal.
Mon intention, le lecteur le sait déjà, n’est pas de faire un cours d’histoire; mais cependant il me paraît impossible de passer sous silence le soulèvement tyrolien de 1809 dont les souvenirs se présentent au voyageur à chaque pas qu’il fait dans le pays. Les luttes sanglantes de cette époque sont étroitement liées au paysage ; il n’y a pas un pouce du sol que
foule le pied du touriste qui n’ait été trempé de sang, dans les innombrables combats des Tj'roliens contre l’occupation franco-bavaroise. A tout instant apparaît, dans les glaciers aussi bien que dans la plaine, la grande et sympathique figure d’Andréas Holer, l’âme du soulèvement, le chef des armées populaires. Depuis Innsbruck jusqu’à la frontière italienne, son ombre se dresse sans cesse devant nous comme pour nous dire qu’en parlant de la patrie pour laquelle il est mort, nous devons l’hommage d’un souvenir au patriote dont la mémoire est gravée dans tous les cœurs du pays et dont un demi-siècle a fait un héros légendaire qui résume à lui seul le tempérament de sa race : la foi en Dieu, la fidélité au souverain.
Le meilleur portrait d’Andréas Hofer est au musée d’Innsbruck ; ce n’est pas un chef d’œuvre au point de vue de l’art, mais la naïveté pour ainsi dire religieuse avec laquelle le peintre s’est efforcé de rendre les traits du héros national, est une sûre garantie do la ressemblance. Point n’est besoin d’avoir connu l’original pour se rendre compte de la fidélité de la copie. Que de fois, dans les musées, en contemplant un portrait ancien, ne s’est-on pas écrié à première vue :
— Comme cela doit être ressemblant I
Oui, dans les œuvres d’art, qu’elles soient signées d’un nom illustre ou d’un nom obscur, pourvu que l’artiste s’inspire du sentiment de la nature, le côté humain et vrai charme, séduit, frappe le regard et s'impose constamment à notre admiration. Devant les pages étincelantes de Velasquez, où toutes les ressources d’une palette incomparable viennent au se-
ANDRÉAS HOFER
cours du peintre, tout aussi bien que dans un simple croquis à la mine de plomb d’Ingres, l’impression est la même; l’amour du côté humain, le respect du modèle, la subordination de l’artiste à l’éternel maître, la nature, sont d’absolues garanties de la ressemblance. Vous n'ôtes pas sans avoir vu des pages magistrales, des portraits acclamés et classés, de ces œuvres d’artistes dont le faire éblouit, mais absolument dépourvues de ce charme particulier qui vient du respect de la nature et captive la pensée. On les regarde, on admire le savoir-faire du peintre, on passe, et, au bout de quelques mois, on se souvient a peine de ce que l’on a vu. D’autres portraits restent éternellement gravés dans notre mémoire comme le rabbin de Rembrandt dans la galerie de Londres, le superbe portrait à la sanguine d’Holbein au musée de Dresde, ou les portraits de Leonardo da Vinci au Louvre.
C’est qu’en contemplant les œuvres où l’artiste n’a pas seulement reproduit les traits, mais bien encore l’âme de son modèle, il nous semble que nous évoquons les ombres de gens que nous n’avons pas connus et que notre pensée vit pendant quelques instants en communion avec la leur ; il ne s’agit plus d’un pur éblouissement des yeux dont bientôt un spectacle plus séduisant encore chasse le souvenir, mais d’une sensation intime qui vibre éternellement en nous mêmes.
Le portrait d’Andréas Hofer au musée d’Innsbruck n’est point l’œuvre d’un peintre célèbre : sa valeur intrinsèque ne dépasse pas les modestes proportions d’une aimable médiocrité ; mais chaque tr^it trahit le respect de cet obscur artiste pour l’original et l’on y
devine le religieux recueillement qu’il dut mettre à retracer la figure de son compatriote. C’est bien là Andréas Hofer, tel que nous l’a transmis la légende, l’incarnation de cette grande et vigoureuse race de Passeyer, l’une des plus belles du Tyrol. Le voici bien avec sa carrure athlétique, ses larges épaules, ses grands yeux noirs, terribles et inspirés à la fois, ses pommettes saillantes, ce nez court, épais, aux angles carrés et celte barbe majestueuse qu’à la suite d'un pari il laissa pousser toujours et qui, sur la fin de sa vie, alors que Hofer figurait à la tête du soulèvement, descendit jusqu’à la ceinture.
Andréas Hofer naquit en 1765, au bourg de Saint-' Léonard, près Meran, où, de temps immémorial, ses aïeux avaient exercé le métier d’aubergiste. A l’époque où, comme chef du soulèvement tyrolien, il allait rendre immortel son nom jusqu’alors obscur, Andréas Hofer avait donc quarante-trois ans. De haute stature, doué d’une force herculéenne, grand buveur, il s’imposait à ses compatriotes autant par ses forces physiques que par une certaine connaissancb des hommes et des choses. Dans le temps, il avait fait le commerce des chevaux, et de ses nombreux voyages en Italie, il avait retenu mille détails curieux qu’il racontait aux longues soirées d’hiver, quand, autour de la grande table en chêne dans la salle basse de son cabaret, on se réunissait pour vider les flacons de vin rouge du Tyrol. Sa voix était douce et agréable, son geste sobre ; il avait ce bon gros rire qui attire et séduit ; son regard insignifiant en apparence brillait d’un feu intense quand il parlait des premières guerres, où, sur le lac de Garde, il avait combattu pour la patrie jus-
ANDRÉAS HOFER
qu’aujour où, vaincuesurles champs de bataille, l’Autriche avait, par des traités, cédé le Tyrol aux fidèles Bavarois de l’empereur Napoléon. Ce jour-là , Hofer était rentré au foyer ; en même temps que ses frères d’armes, il avait accroché sa carabine au mur de son auberge, et, de soldat, était redevenu hôtelier du cabaret près Saint-Léonard. Il portait le costume du pays, le grand chapeau de feutre à larges bords orné de rubans noirs, de plumes de coq de bruyère et d’une cocarde faite de poils de chamois ; la vareuse en drap vert, le gilet rouge sous les bretelles se croisant sur la poitrine et retenant les culottes courtes, des bas de laine rouge et des bottines ; suspendu au cou par une chaîne en argent, il portait un petit crucifix de môme métal.
Le Passeyerthal où est né Andréas Hofer est pour ainsi dire le berceau du Tyrol. C'est à l’entrée de cette vallée, sur les hauteurs dominant Méran, qu’est situé le château des vieux comtes du Tyrol, et de nos jours encore, les princes d’Autriche viennent de temps en temps cimenter par leurprésence le traditionnel dévoùment au trône que les braves paysans ont hérité de leurs pères et qu’ils sont jaloux de transmettre à leurs enfants. Il n’est pas au monda de population qui, au même degré que le Tyrolien, porte dans son cœur l’amour de Dieu, le respect dusouverain, deux choses que la marche toujours ascendante de ce qu’on est convenu d’appeler le progrès a à peu près abolies ailleurs, sans les remplacer par des principes au même point honorables. Partout ailleurs on peut sourire de cette foi naïve et de l’aveugle dévouement des masses; dans le Tyrol, on en subitle charme et, pour dire toute
ma pensée, on en comprend la grandeur. Cette subordination à Dieu et à l'autorité fait que, dans ce coin du monde, se conserve dans toute sa pureté une race d’hommes qui, détachés des rôves ambitieux, ignorant les révoltes contre toutes choses respectables, vivent heureux et se contentent de demander à Dieu qu’il fasse mûrir leurs raisins et au gouvernement qu'il respecte leurs franchises conquises au prix de leur sang.
Avec de tels principes et un respect si profond du gouvernement héréditaire, la cession du Tyrol par la paix de Presbourg ne pouvait, malgré l’occupation bavaroise, être qu’un incident. L’Autriche s’était d’autant plus aisément décidée à abandonner cette belle province, qu’elle savait fort bien qu’au premier revirement,dela fortune, elle reviendrait sous son sceptre.
En effet, malgré les traités de celui qu’elle considérait comme son légitime souverain, malgré l’occu. pation, le Tyrol resta attaché à la couronne. Le ressentiment, la haine de la domination étrangère était au fond de toutes les âmes, et il suffisait d’une étincelle pour faire éclater de nouveau la plus terrible de toutes les guerres, la guerre de partisans.
Affranchir le Tyrol du joug étranger, c’était porter un coup terrible à Napoléon. Depuis l’antiquité, la route du Brenner est la grande ligne stratégique entre l’Allemagne et l’Italie ; sans elle, le maître du monde voyait ses communications interrompues entre les deux pays; ne pas posséder le Tyrol était impossible au conquérant qui commandait à ces deux extrémités, en Italie tout aussi bien qu’en Allemagne. Il était donc évident qu’à la première occasion favorable, l’Autri-
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ANDRÉAS HOFER 83
che tenterait avant tout de soulever cette province pour couper en deux les forces dont Napoléon disposait. A cet effet, l’archiduc Jean, très-sympathique aux Tyroliens, entretint des relations suivies avec l’aubergiste de Passeyer, que l’influence dont il jouissait dans le pays destinait tout naturellement à devenir, à l’heure de la vengeance, l’àme du soulèvement national. L’archiduc Jean ne s’était pas trompé en le distinguant entre tous, car bientôt l’hôtellerie d’Andréas devint le foyer d’une conspiration patriotique, qui n’attendait qu’une occasion favorable pour restituer la province à la maison d'Autriche.
Le Tyrol, en apparence, était tranquille, mais, au fond, l’insurrection se préparait lentement dans les montagnes.
L’une visite secrète qu’en société de quelques autres paysans dévoués, Andréas Hofer fit à l’archiduc dans la capitale de la Styrie, à Gratz, l’aubergiste revint avec sa nomination de commandant en chef des forces nationales delà vallée de Passeyer; il n’attendait plus qu’un signal, un revers du conquérant français, pour appeler ses compatriote's aux armes. Le cabaret près Saint-Léonard devint, pour les Tyroliens, ce que fut le Grûtli pour Guillaume Tell et ses compagnons. On s’y réunissait ostensiblement pour boire, mais au fond, parmi tous ces montagnards, il ne fut question que de l’affranchissement du sol natal. Pendant de longs mois tous gardèrent scrupuleusement le secret, quoique les femmes fussent, elles aussi, du complot. Andréas communiqua ses plans à quiconque pouvait lui être utile, et, confiant en l’honneur des siens, il répondit à ceux qui lui reprochaient de se livrer ainsi au premier venu :
84 LE TTROL ET LA CARINTHIB
— Il n’est pas un traître dans mon pays.
L’aubergiste avait dit vrai. Il n’était pas de traître parmi les conjurés, et la nuit du 10 avril 1809, choisie pour l’explosion du soulèvement, arriva sans que rien n’eût transpiré du secret que tous, hommes et femmes, avaient religieusement gardé. La veille, on avait vu des masses de sciures de bois se mêler aux torrents qui descendent de la montagne. C’était le signal que chacun là-haut se tenait prêt; sur les rivières flottaient des morceaux de bois surmontés de petits drapeaux, en môme temps que des émissaires autrichiens, venus de la Carinthie et du Pusterthal, lançaient dans les campagnes l’appel suprême à l’insurrection. Les enfants eux-mêmes furent de la partie; ils allaient do maison en maison répéter ces mots : « C’est pour demain 1 » La nuit venue on vit des torches se promener dans la montagne, et bientôt de grands feux s’élevant vers le ciel appelèrent toute la contrée aux armes. Des hauteurs fondirent des avalanches d’hommes armés, accompagnés de leurs curés, venus pour s’unir à ceux da la plaine pour l’affranchissement de la patrie. Les faibles détachements bavaroisy bientôt défaits, s’enfuirent au delà du Brenner devant ce mouvement patriotique, et deux jours après, le 1 1 avril, quinze mille paysans en armes cernèrent Innsbruck après s’être emparés de toutes les routes qui auraient pu servir de retraite aux Bavarois et aux Français. Refoulés dans la ville, il ne resta plus aux soldats de l’occupation que le parti de se défendre; le 12 avril au matin, le combat, interrompu par la nuit, reprit avec plus de violence encore. Aux cris de : « Vive l’empereur François I » les Tyroliens montèrent à l’assaut,
ANDRÉAS HOFER
s’emparant des ponts et de quelques canons bavarois qu’ils tournèrent contre l’étranger, tandis que d’autres colonnes pénétraient dans la ville où s’engagea une lutte corps à corps. Maîtresse de tous les points élevés de la ville et de toutes les hauteurs environnantes, l’armée des paysans força le commandant des troupes bavaroises et françaises, le général Bisson, de capituler.
Ici, comme dans toutes les phases du soulèvement tyrolien, se montrent, à côté d’Andréas Hofer, deux figures saillantes : son lieutenant Speckbacher et Haspingerle capucin, à la barbe rousse, qui, l’épée d’une main, le crucifix de l’autre, marchait à la tète de ses bandes qu’il exhortait au nom de Dieu à l’extermination des soldats de l’anté-christ Napoléon.
Au musée d’Innsbruck, il y a un assez joli tableau qui retrace une scène touchante de cette terrible guerre. Speckbacher, la veille du soulèvement, envoya son fils, un enfant de quatorze ans, chez un de ses parents dans la montagne ; puis il courut au combat, sûr désormais qu’au cas où il mourait pour la patrie, son fils du moins ne courrait aucun danger. Assis dans un cabaret du Brenner, qui lui sert de quartier général, Speckbacher attend le retour d’une colonne qu’il a envoyéeà l’ennemi. Tout à coup, des cris de joie éclatent dans les montagnes ; c’est la colonne qui revient et à sa tète marche le jeune Speckbacher qui s’est enfui de sa retraite, a pris une carabine et fait le coup de feu malgré son père. Speckbacher fut à ce point touché ' par le précoce héroïsme de son enfant qu’à partir de ce jour il l’autorisa à combattre à ses côtés.
Le pays affranchi, l’ennemi, après de nombreux et
LE TTROIi ET LA CARINTHIE
sanglants combats, rejeté au delà de Kufstein par la seule bravoure des paysans, l’Autriche reprit les rênes du gouvernement. En môme temps qu’Hormayer fut chargé de l’administration civile, le général Chasteler, à la tête de quelques détachements de l’armée, vint renforcer les indigènes avec le caractère de commandant en chef des forces réunies du Tyrol. Andréas Hofer en ressentit un si violent chagrin qu’il pleura de rage ; il sentait que les volontaires de la montagne ne se battraient avec enthousiasme qu’autant qu’aucun élément . étranger ne se mêlerait à leurs bandes; il compritque, si d’une part, le général envoyé de Vienne dédaignaitau fond les partisans de la montagne , d’autre part ceuxci se sentiraient mal à l’aise sous le commandement d’un officier en qui ils avaient une médiocre confiance.
Les appréhensions de l’aubergiste devaient bientôt * se réaliser. De nouveau victorieux en Allemagne, les Français et les Bavarois s’avancèrent dans le Tyrol, et bousculèrent le général Chasteler. Inférieurs en nombre, les défenseurs du Tyrol n’avaient qu’à se borner à la guerre des partisans. Le général Chasteler fit la guerre en soldat ; battu, il ne lui restait qu’à se rejeter au delà du Brenner et à laisser à Andréas Hofer le soin d’empêcher l’ennemi de s’emparer du reste du Tyrol. Rendus à leur chef naturel, les Tyroliens, un instant découragés par les échecs, retrouvèrent toute leur énergie. Simulant l’artillerie absente par des troncs d’arbres posés sur deux roues, ils se retranchèrent au Mont Isel en avant du Brenner. Le 20 mai, l’ennemi rentre dans Innsbruck et occupe toutes les positions de la vallée de l’inn. Cinq jours après, Andréas Hofer, craignant que l’inactivité n’ébranlât
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l’énergie de ses bandes, las d’attendre l’ennemi, donne le signal de l’attaque. Speckbacher commande la droite, Haspingerla gauche, Andréas Hofer le centre.
De réserve, il n’en reste point. Au premier signal, toute l’armée de paysans se précipite dans la vallée ; jusqu’à la nuit le combat dure avec un égal acharnement des deux côtés ; chassés de leurs positions, les Bavarois reviennent à l’assaut et les reprennent, sans toutefois emporter un seul des retranchements tyroliens. En cette journée, Speckbacher fut admirable; à la tête de ses hommes, il s’avança jusqu’à Hall, et, sous le feu de l’artillerie, il s’assura dupont.
Voyant l’impossibilité d’avancer, il y mit le feu ; il ne se retira que lorsque tout s’écroula au milieu des flammes. Les Bavarois, en cette mémorable journée, surnommèrent Speckbacher : le Diable de feu. •
Mais la journée était restée indécise et, à cette armée de partisans, il fallait une victoire éclatante. Andréas Hofer le sentit bien, et, désespérant de chasser l’ennemi de la vallée de l’Inn, il semblait décidé, cette fois, à l’attendre sur le Brenner. Triste et abattu, il était rentré à son quartier général à Schoenberg. Vers le soir, un vieux paysan, probablement envoyé par le capucin qui savait l’empire des choses mystérieuses sur l’esprit de l’auhergisie, un vieux paysan, dis-je, fait irruption au quartier général. Saint Florian, dit-il, lui est apparu et lui a ordonné de tenter une nouvelle attaque le 29 mai. Il n’en fallait pas plus pour rendre à Hofer toute son énergie. En effet, subissant l’empire du vieux prophète, il prépara une nouvelle attaque pour le jour indiqué et convenu : elle fut couronnée d’une victoire complète. On afflrme encore de nos
jours, dans la montagne, que le vieillard fut saint Florian en personne, envoyé par le ciel pour ranimer le courage chancelant des patriotes.
Avant de tenter cet effort suprême, Andréas Hofer envoya des émissaires dans le pays pour appeler au secours de la patrie tout ce qui était en état de porter les armes. Les renforts arrivés, il harangue les soldats et les exhorte au nom de Dieu et de l’empereur. Haspinger bénit les bataillons agenouillés, leur donne la suprême absolution et : « A présent, vous pouvez mourir, » leurdit-il, «ceux qui tombent pour la patrie, ressuscitent là-haut près du trône du Seigneur 1 » Électrisée par Hofer, fanatisée par Haspinger, l’armée au cri de « Vive le Tyrol ! « se précipite sur l’ennemi et fait des prodiges de courage. Les bataillons qui ont épuisé leurs munitions, prennent la carabine par le canon et assomment les Bavarois à coups de crosse ; des pères, voyant tnr.îber leurs fils sur le champ de bataille, ne veulent pas qu’on les emporte, afin qu'on ne prive la patrie d'aucun de ses combattants ; les blessés exhortent leurs camarades à la vengeance ; le dernier râle des mourants est : « Frères, en avant pour Dieu, l’empereur etla patrie! » Devant cette attaque furieuse, l’ennemi se débande et fuit du côté de Kufstein ; en quelques jours, le Tyrol est pour la seconde fois affranchi par ses enfants.
Mais le 6 juillet changea de nouveau la face des choses. Vaincue à Wagram, l’Autriche s’engagea dans l’armistice de Zna'im à abandonner les insurgés du Tyrol et à retirer les quelques détachements autrichiens qui combattaient à côté des paysans. La nouvelle de cet armistice produisit un effet terrifiant. Speckbacher,
ANDRÉAS HOFER
pris d’un profond dégoût, brisa sa carabine et son épée, les jeta au vent et s’écria dans un accès de désespoir : « Comme cette arme, est brisée à jamais ma malheureuse patrie 1 » Le capucin Haspinger retourna à son couvent de Klausen. L’armée s’était débandée. Abandonné de tous, de son empereur, de ses amis, de ses soldats, Andréas Hofer ne s’inspire que de son patriotisme. Quand déjà l’ennemi a repris Innsbruck et s’avance par le Brenner, l’aubergiste tente un dernier effort; il convoque les hommes les plus influents du pays, en même temps que Speckbacher et le capucin, dans un défilé abandonné, de l’autre côté du Brenner. Là, comme les Suisses au Grütli, ils jurent de vaincre ou de mourir. Andréas Hofer est de nouveau parvenu à communiquer à ses amis la flamme ardente du patriotisme : eux attendront l’ennemi dans les défilés, tandis que lui. Héler, soulèvera les vaillants gars de la vallée de Passeyer et de Méran.
Cependant, l’avant-garde du maréchal Lefebvre, se composant d’un corps franco-saxon sous les ordres du général Rouyer, s était avancée jusqu’à Stertzing; une colonne de quatre mille Saxons avait môme dépassé le village avec l’ordre de passer par la gorge de Stilfs et de balayer les insurgés. Les Saxons s’avancent sans rencontrer la moindre résistance, mais tout à coup, quand le corps entier s’est engagé dans le défilé, retentit dans la montagne ce cri : « Coupez touti »
A ce cri répond un craquement terrible; les rochers et les troncs d’arbres sapés par les Tyroliens et maintenus jusqu’alors par des cordes, s’ébranlent, et une avalanclie de blocs de granit, de sapins énormes, do pierres et de terre, s’abat sur les Saxons et les écrase.
Aux plaintes des mourants, aux gémissements des blessés, aux cris d’épouvante de ceux qui ont échappé à l'avalanche meurtrière préparée par les patriotes, répond un cri de joie sur la montagne. De toutes les fissures des rochers sortent des combattants, hommes, femmes, vieillards et enfants, armés de carabines, de faulx, de couteaux, qui se précipitent sur l’ennemi au cri de : « Vive la patrie ! » et, profitant du désordre, Speckbacher et Haspinger courent sus à l’envahisseur découragé. Hofer, lui aussi, accourt avec ses amis; devant ces démons, l’armée du maréchal Lefebvre se débande et, laissant aux mains des Tyroliens beaucoup de canons et de munitions, elle fuit par le Brenner, du côté d’Innsbruck, suivie de près par Andréas Hofer. Raconter en détail tous les combats qui précédèrent et suivirent cette grande journée n’est pas l’affaire de l’auteur de ce livre qui se propose seulement de retracer les grandes phases de cette terrible guerre. Les Tyroliens appellent cette époque la mémorable semaine, car huit jours leur avaient suffi pour badayer de nouveau l’envahisseur et pour reprendre leur posi. tion sur le mont Isel, devant Innsbruck. Hofer établit de nouveau son quartier général à Schoenberg.
Mais ainsi sont faits les Tyroliens, qu’au soir de la bataille ils ont la nostalgie du foyer : jugeant qu’un faible corps suiïïrait pour se maintenir au mont Isel, beaucoup de paysans déclarèrent à leurs chefs qu’ils désiraient aller voir leurs femmes et leurs enfants. Haspinger, le capucin, n’avait pas pris un moment de repos en cette semaine mémorable : pendant huit jours il s’était battu et maintenant, écrasé par la fatigue, il s’était couché. Informé par Speckbacher de ce qui se
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ANDRÉAS HOFER
passe, il se lève, saisit son épée et son crucifix, fait battre la générale, réunit ses soldats, les exhorte, les menace du feu de l’enfer, appelle la colère du Ciel sur ceux qui font mine de vouloir abandonner leurs chefs et fait si bien qu’à la fin de sa harangue, lui et Speckbacher peuvent à peine retenir les Tyroliens fanatisés qui, sans retard, veulent se précipiter sur l’ennemi; puis le capucin court au quartier général où Andréas Hofer, brisé par les émotions et les fatigues, dormait. A minuit il l’éveille, lui expose en quelques mots la situation et l’adjure de tenter le grand coup. En un clin d’œil Hofer est debout, s’est habillé, a saisi son chapeau ainsi que son épée, et, conduit parle capucin, il se présente à ses soldats :
— Amis I leur dit-il, vous parlez de retourner à votre demeure, tant qu’il reste un ennemi sur le sol de la patrie! Que parlez-vous de vos femmes et de vos enfants quand Dieu et l’empereur ont besoin de vos bras! Vous voulez vous battre sur l’heure? soitl mais jurez de mourir jusqu’au dernier, plutôt que de subir une défaite.
A ces mots du général en chef, répond un cri d’enthousiasme, sorti de toutes les poitrines. La nuit, dans cette montagne, tous jurent à leur chef de vaincre ou de mourir. Ceux qui avaient parlé de s’en aller, pleurent en serrant la main d’Andréas Hofer, qui, l’épée haute, la tète découverte, semblait la statue de l’extermination. A cinq heures du matin, Haspinger dit la messe devant l’armée assemblée ; puis, de prêtre il redevient capitaine; d’un bond, il saute sur son cheval, tire l’épée et tandis que Speckbacher descend sur la gauche, le capucin se précipite sur le flanc droit de
DtyiîiZr"*
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l’ennemi. Andréas Hofer, à la tôte du centre, attaque de son côté et marche droit sur Innsbruck. L’aubergiste avait fait jurer à ses soldats de vaincre ou de mourir, mais il voulut encore prêcher d’exemple : au plus fort de la mêlée, on le vit à la tôt 3 de -ses compagnons.
Ce que fit Andréas Hofer en cette journée, il faut le demander aux derniers survivants de ces combats mémorables. Un vieillard de Méran m’a ditqu’à l’heure de la bataille, l’aubergiste se transfigurait; de doux qu’il était, il devenait terrible; poussant le mépris de la vie jusqu’à la folie, il était superbe à voir sur son cheval écumant, sa grande barbe flottant au vent, électrisant ses soldats par ce cri : « En avant pour la Patrie et l’empereur François ! Dieu nous protège ! » Devant cette attaque formidable, désespérée, les soldats du maréchal Lefebvre, déjà découragés par les échecs précédents, déroutés par l’impétuosité de ces bandes, fléchirent de nouveau; le maréchal évacua Innsbruck, et le lendemain Andréas Hofer, à la tête de son armée, fit sa troisième entrée dans la capitale duTyrol.
Pour bien juger ce naïf héros, il faut le voir à l’œuvre dans l’apogée de sa vie. Cette dernière entrée à Innsbruck défie toute description. On se pressait jusque sons les pas de son cheval, et d’acclamation, dans l’ivresse de la délivrance, on le nomma dictateur du Tyrol. Hofer, ayant retrouvé tout son calme après la bataille, plongeait son regard doux et inspiré à la fois sur cette foule qui l’acclamait et :
— Ne criez pas, priez! dit il.
Devant l’église des Franciscains, il descendit de che»
ANDRÉAS HOFKR
val et alla s’agenouiller sur le tombeau de Maximilien, mêlant des larmes d'attendrissement à sa prière. A sa. sortie de l’église l’attendaient les notables de la ville pour lui exprimer la reconnaissance de tous les citoyens. Andréas Hofer, visiblement troublé par tant d’honneurs inespérés, répondit à la population :
— Par saint Georges et par ma barbe I celui qui a sauvé le pays, ce n’est pas moi! c’est Dieu!
L’aubergiste de Passeyer, devenu dictateur de sa patrie, trois fois affranchie par lui, ne fut dans les grandeurs oublieux ni de l’humilité chrétienne ni du dévouement à son souverain. A cet honnête homme ne pouvait venir un instant l’idée d’abuser du pouvoir dans un intérêt personnel. Délivrer sa patrie lui semblait un devoir autant que de la conserver à son maître. Sa dictature fut intègre et naïve à la fois. Trèscertainement l’aubergiste de Passeyer n’était pas de taille à gouverner les, hommes ; les décrets qu’il datait du château impérial d’Innsbruck sont souvent enfantins ; sa joie fut de faire frapper des monnaies à l’effigie de l’aigle du Tyrol, de l’aigle rouge que l’on voit peint sur les [pipes en porcelaine des paysans et dont un poète national a dit :
Aigle tyrolien, blason de mon pays,
Pourquoi si rouge as-tu la crête altière?
Et l’aigle répondit d'une voix mâle et fière :
Je suis rouge des feux du soleil qui m’éclaire,
' Rouge encore du vin de mes côteaux bénis.
Plus rouge encor du sang des ennemis!
Les décrets d’Andréas Hofer sont souvent empreints de ce mysticisme qui, avec l’honnêteté et le courage, fait la base de sou caractère. C’est ainsi qu’il défendit
aux femmes tyroliennes de trop montrer leurs seins qui, dit-il, peuvent détourner les patriotes des plus impérieux devoirs. Une autrefois, il fait fermer les bals publics, sous prétexte d’immoralité; le 10 septembre, il rend une ordonnance qui interdit les promenades nocturnesaux jeunes couples amoureux; presque toujours ces décrets sont l’œuvre d’une âme candide qui d’ailleurs ne s’exagérait point son pouvoir. Informé que, malgré sa défense, on continuait de danser et de rôder, deux à deux, dans les [)romonades, le dictateur dit d’un . ton bonhomme :
— Que voulez-vous que j'y fasse? Je rends des ordonnances, mais on ne m’obéit pas.
Ce que l’on peut dire de cet aubergiste devenu presque un souverain, c’est qu’il resta honnête homme dans la plus large acception du mot. S’il n’était pas du bois dont on fait les grands administrateurs, du moins ne fit-il aucun mal. Très-sagement aussi il ré.sista à Speckbacheret à Haspinger qui voulaient l’entraîner dans une guerre hors du territoire tyrolien. Le capuci;i surtout avait complètement perdu la tête ; il ne se contentait pas de poursuivre l’ennemi audelà de Kufstein; il jura d’anéantir Napoléon et de le conduire prisonnier à Vienne. Andréas Hofer laissa le moine batailler avec ses bandes, mais il se garda bien d’adopter ses plans fantaisistes.
L’empereur d’Autriche dépêcha auprès du dictateur plusieurs de ses conseillers, chargés de lui remettre trois mille ducats et la médaille pour le Mérite militaire. Les mêmes envoyés apportèrent la croix du Mérite religieux pour le capucin Haspinger et de brillants cadeaux pour Speckbacher et les principaux
ANDRÉAS UOFER
chefs tyroliens. On dit que le dictateur, profondément blessé de l’abandon où, par trois fois, le gouvernement autrichien avait laissé le Tyrol, fit attendre les envoyés de l’empereur pendant deux heures dans l’antichambre, avant de les recevoir. Le 4 octobre, jour de la fête de l’Empereur, après la messe solennelle à l’église des Franciscains, And réas Hofer s’agenouilla devemt le maître autel et l’abbé Wilhiu, officiant, lui passa au cou la lourde chaîne en or avec la médaille envoyée par le souverain. Andréas Hofer en fut si ému que de grosses larmes, coulant sur ses joues, allaient se perdre d^ns sa barbe. Toute l’assistance partageant l’émotion du héros tyrolien, fiôre de la haute distinction que lui accordait l’empereur, pleura de joie.
Ce fut le dernier jour de bonheur du Tyrol.
Napoléon n’était pas homme à s’arrêter sur un échec et à laisser indéfiniment déjouer ses plans par un aubergiste. Attaqué à la fois du côté de la Bavière et de l’Italie, le Tyrol, cette fois, devait succomber jusqu’à la chute du maître du monde. Speckbacher, après une longue et héroïque résistance, fut défait, et son fils fait prisonnier ; Haspinger, voyant la mauvaise turnure des choses, jeta son épée et se sauva à Vienne, où plus tard, en récompense des services rendus à la patrie, il obtint la cure d’Hietzing, à côté de Schœnbrunn. Andréas Hofer seul resta debout avec son patriotisme; par Trente etBotzen,le général Rusca envahit le Tyrol du côté de l’Italie, tandis que les généraux de Wrede et Deroy, à la tête de forces considérables, s’avancèrent par la Bavière. A Andréas Hofer il ne resta que la ressource de se retrancher sur le Brenner et de combattre dans la montagne; il espérait
toujours en le secours de l’armée autrichienne, mais bientôt la paix de Vienne devait lui proifver que désormais la résistance n’entraînerait qu’une inutile effusion de sang. L’archiduc Jean lui-même écrivit à Hofer et l’engagea à mettre bas les armes.
L’histoire n’a pas encore éclairci la dernière phase du soulèvement. Comment Hofer, malgré l’injonction de l’archiduc, continua-t-il la lutte? Les’ historiens parlent d'un officier qui l’aurait entraîné à sa perte en lui affirmant que la paix de Vienne n’était qu’une fable et que jamais l’archiduc Jean n’avait écrit cet ordre. Les détracteurs d’Andréas Hofer, — car le pauvre homme en eut beaucoup dans le malheur, — ses dér tracteursprétendent qu’atteint de la foliedes grandeurs, il n’a pas voulu renoncer à la dictature. Toute la vie de l’aubergiste proteste contre une telle calomnie; la vérité est probablement que le patriote rêvait d’affranchir son pays pour la quatrième fois ; il se trompa, mais le mobile de sa conduite n’en fut pas moins détaché de tout intérêt personnel : ce qu’il cherchait, c’était le salut de la patrie; Le découragement se mit dans les rangs des soldats ; beaucoup d’entre eux jetèrent les armes et letournèrent chez eux. Hofer seul ne désespéra point; autour de lui tombaient les plus fidèles de ses amis et il ne renonçait point à la lutte. Quand il vit que tout était perdu, il congédia la poignée de soldats qui lui restait et son dernier mot fut : « A bientôt, mes amis, le Tyrol ne périra pas ! »
La tête du rebelle fut mise à prix. Andréas Hofer, traqué comme une bête fauve de rocher en rocher, réduit à se cacher dans les crevasses, à dormir dans les forêts ou les glaciers, finit par trouver un abri
ANDREAS- HOFER
dans ce pays de Passeyer dont il avait dit avec tant de fierté qu'il ne s’y trouvait pas un traître. Loin des hommes, sur un pic inaccessible, dans un chalet perdu au milieu des neiges, il vécut plusieurs mois avec sa famille. Le misérable qui trahit sa retraite fut cependant un enfant du pays, et, tant est grande la honte que les habitants de la vallée ressentent encore aujourd’hui de cet acte de félonie, qu’ils attribuent la trahison de Jüsel Raffel à l’ivresse. Pris de vin, disent-ils, Joseph aurait parlé au cabaret de la retraite du patriote et livré ainsi, malgré lui, le grand Andréas Hofer à l’ennemi. Pendant longtemps on a accusé de cette trahison un ecclésiastique nommé Donay, mais les historiens ont constaté depuis, à l’évidence, que ce fut bien Joseph Raffel qui livra son ami avec préméditation et point, comme le disent les Tyroliens, sous le coup de l’ivresse. Conduits par ce misérable, les gendarmes italiens, suivis de soldats français, allèrent s’emparer nuitamment du pauvre homme, déjà brisé par les douleurs patriotiques et les privations.
Andréas Hofer dormait. Son fils, entendant des pas sur la neige durcie, donne l’éveil ; l’ex-dictateur, se voyant perdu, paraît sur le seuil du chalet et dit d’une voix résolue :
— Me voici, tuez-moi ! Mais ménagez les miens, qui sont innocents.
Ce n’était plus l’athlétique chef des partisans d’autrefois : le froid et les souffrances l’avaient courbé ; le malheur avait sapé ce tempérament de géant. Calme et résigné, il tendit ses mains et souffrit qu’on le chargeât de fers. Ainsi garrotté comme un malfaiteur, marchant péniblement à cause des entraves, il ' 6
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partit à côté de sa femme et de son fils au milieu de ces soldats qui, heureux de l’importante capture qu’ils venaient de faire, entonnaient des chants d’allégresse, La colonne qui avait été chargée de cette arrestation se composait de plus de deux mille hommes. On craignait un soulèvement des paysans en faveur de leur ancien chef. Mais chacun dormait dans la vallée quand, à travers les glaces et les neiges, on conduisit les prisonniers à Méran et de là à Botzen. Baraguay-d’Hilliers, qui commandait les troupes dans le Tyrol méridional, fut indigné à l’aspect de ce héros que l’on avait si bien garrotté, que, débarrassé de scs liens, il ne pouvait pas faire un pas, tant les cordes et les fers avaient meurtri ses chairs. Se souvenant do l’humanité qu’ Andréas Hofer avait toujours montrée à l’égard de ses prisonniers, Baraguay-d’Hilliers le fit enfermer dans une prison convenable ; il rendit la liberté à sa femme ainsi qu’à sou fils. A l’heure de la séparation, l’aubergiste de Passeyer garda tout son calme, et, aux sanglots des siens, il répondit par des exhortations en la grâce céleste qui, disait-il, ne lui ferait pas défiiut.
Hofer cependant ne se fit aucune illusion sur le dénouement fatal. Quatre officiers français, un bataillon d’infanterie et un détachement de cavalerie escortèrent le prisonnier à Mantoue où l’attendait le conseil de guerre sous la présidence du général Bisson. Hofer le rebelle fut condamné à mort. Il entendit sa sentence sans montrer la moindre émotion, et, plein de calme, il écrivit son testament par lequel il recommandait à sa femme de faire dire des messes pour le repos de son âme ; il dit un suprême adieu à ses compagnons
ANDREAS HOFER
d’armes, leur enjoignit de ne jamais désespérer de la patrie et termina par ces mots qui disent le profond écœurement où l’avait plongé l’abandon de son pays par l’Autriche :
« Adieu, méprisable monde ! Pour un honnête » homme la mort est si peu de chose, qu’au moment » de te quitter, je ne trouve pas une larme de re- » gretsl »
L’archiprôtre Manifesti, auquel il se confessa, ne le quitta qu’à l’heure suprême ; il raconte avec une émotion mêlée d’admiration comment les dernières pensées d’Andréas Hofer furent pour sa patrie, dont il entrevoyait la délivrance prochaine. Ce fut sa consolation à l’heure de l’expiation, disaient ses juges, à l’heure de son martyre, dit la postérité.
Le 20 février isio, à onze heures du matin, le peloton d’exécution vint chercher le condamné dans la citadelle; d’un pas assuré. Hofer se mit en marche. Dans la cour l’attendait un certain nombre de ses frères d’armes, faits prisonniers dans la dernière phase de la guerre. A l’aspect de leur chef marchant à la mort pour la patrie, tous s’agenouillèrent et, en sanglotant, lui demandèrent de leur donner sa bénédiction. Simplement, sans emphase, déjà détaché de la terre, Hofer étendit ses mains et fit ce qu’on lui demandait; les soldats du peloton d’exécution en furent troublés; sur les joues de ces vieux grenadiers coulaient des larmes, en même temps que, dans les rangs des détenus tyroliens, éclataient des sanglots étouffés. Le condamné lui-même ne put maîtriser son émotion; dans un suprême adieu, il demandait pardon à ses frères d’armes d'être la cause de leur malheur. Puis il les exhortait
*une dernière fois à l’amour de Dieu et à la fidélité envers l’émpereur François.
Près de la Porta Ceresa le peloton s’arrêta ; douze grenadiers et un caporal se détachèrent du bataillon et se placèrent en face du condamné. Andréas Hofer refusa de se laisser bander les yeux et encore moins voulut-il s’agenouiller. Au caporal il remit sa dernière pièce de monnaie : « Tirez bien 1 » lui dit-il ; puis, se plaçant en face du peloton : «Feu! » cria-t-il. Il tomba, le crâne et In mâchoire fracassés par les balles. Les grenadiers couvrirent la face du mort de son large chapeau, qu’avant de commander le feu il avait agité une dernière fois au cri de : Vive l’empereur ! vive la patrie ! On le plaça sur une civière et on le transporta à l’église Saint-Michel, où fut célébré un service funèbre pour le repos de cette âme simple et honnête. Selon la dernière volonté d’Andréas Hofer, on l’enterra dans le jardin de son ami et confesseur Manifesti.
La tragédie tyrolienne de 1809 avait trouvé son dénouement, mais elle eut son épilogue.
Quinze ans après, en 1824, une nouvelle étrange parcourut le Tyrol et fit battre tous les cœurs. Trois officiers de chasseurs, indignés de voir les restes mortels du grand patriote dans la terre étrangère, avaient résolu de les enlever et de les restituer à la patrie. Silencieusement, par une nuitsombre, de concert avec le digne prêtre, ils exhumèrent le cercueil et le transportèrent à Botzen. Ce fut comme un courant électrique qui parcourut tous les cœurs quand la nouvelle de cet enlèvement se propagea dans le Tyrol. Des montagnes d’alentour, descendirent les anciens frères
ANDRÉ'AS HOFER
d’armes de l’aubergiste, et ils portèrent son cercueil par les champs de bataille du Brenner et du Mont-Isel ' dans la capitale du Tyrol, que trois fois le grand patriote avait reconquise sur l’envahisseur. En attendant . . • qu’on lui fît des funérailles dignes de son héroïsme, le corps du héros fut déposé dans le couvent de Wiltau.
Ce jour arriva, et du pays tout entier les députations ' ■ affluèrent, pour accompagner celui qui fut Andréas Hofer à l’église des Franciscains, où il devait reposer désormais. Douze aubergistes portaient le cercueil, orné du chapeau, de l’épée, des décorations du martyr ainsi que de ses armoiries, car, voulant honorer la mémoire du grand patriote, l’empereur avait conféré à sa famille des titres de noblesse. C’est dans cette église qu’est placé le tombeau d’Andréas Hofer. Un • sculpteur tyrolien lui a taillé un monument dans le marbre de la patrie; debout, la carabine au poing, il ■y semble veiller encore au salut de son pays; en face de sa tombe, on a élevé, en 1834, un monument à la mémoire de ses obscurs soldats. Trois des petits-fils de l’aubergiste de Passeyer sont actuellement officiers dans l’armée autrichienne'.
Ce que fut le Tyrol en 1809, il l’est encore de nos jours; c’esttoujoursle même dévouement au souverain, le même patriotisme ; la mémoire d’Andréas Hofer est gravée dans tous les cœurs, son souvenir exalte ceux qui sont venus après lui, dans l’amour de la patrie, le respect de Dieu et la fidélité à l’empereur. En 1848, quand les volontaires Tyroliens arrivèrent à "Vienne pour al- •
1er, de là, défendre en Italie^ les droits menacés de leur souverain, ils demandèrent à voir le curé Haspinger, le dernier survivant des trois chefs du sou-
lèvoment national. Haspinger, alors brisé et affaibli, se rendit néanmoins à la gare où les jeunes Tyroliens s’embarquaient, et, à la vue de ce vieux patriote de 1809, les jeunes patriotes de 1848 s’agenouillèrent pieusement pour recevoir sa bénédiction. Le musée d’Innsbruck contientun assez joli tableau, représentant cette scène attendrissante.
Le peuple du Tyrol a une croyance naïve, mais touchante ; il est convaincu que ses princes et ses grands citoyensne meurentpas, mais qu’ils disparaissent, à un moment donné, pour se reposer dans un château féeri que, dans la montagne. Pendant de longues années les paysans ne voulurent pas croire à la mort de leur héros national. Dans la vallée du Samthal, près Méran, cette croyance est à ce point enracinée dans l’esprit des paysans qu’en 1866, à la nouvelle du désastre de Sadowa, ils répondirent :
— C’est que nous verrons bientôt le retour de l’aubergiste. Quand l’empereur n’aura plus que deux soldats, Andréas Hofer doit sortir de sa retraite pour sauver l’Autriche !
INNSBRUCK
De /enbach h Innibniok. — La vallée de l'Inn supérieur. — Schvats. —
' Wiecht el Tratzberg. — La légende d'une âme en peine. — Arrivée à Innsbruck. — Le paysage. — La ville nouvelle. — La principale rue d’Innsbruck. — La maison au toit d'or. - Histoire de Frédéric au gous' set vide. — Attachement du peuple tyrolien à ses souverains. — Seizième et dix-neuvième siècles.— Dieu, le prince et la patrie. — L’Ëgiise des Franciscains. — Le tombeau de l'Empereur Maximilien. — Tombeau des patriotes de 1809. — La chapelle d'argent. — Philippine 'Welser. — La représentation d'un drame national. — Le musée patriotique d’innsbruck. — Manifestation de patriotisme tyrolien. — Le couvant des capucins. — L’ermitage de i'arcÜduc Maximilien. — L'abbaye de Wiltau. — Le paysage d'Innsbruck. — Souvenir de 1809. — La vallée de l'Inn. — 'Vue du mont Isel. — Encore des monuments patriotiques. — Les légendes de la montagne d'Innsbruck. — Kobolds, lutins et farfadets. — Le Solstein. — La muraille de Saint-Marün. — Aventure de chasse de l’empereur Maximilien. — L'ange du eielet les mineurs de Schvratz. — Superstition du paysan. — Une chasse au dragon en 1870. — Le château d' Ambras. — Une ascension en calèche découverte. — La route postale > du Brenner et 1e chemin de fer. — 'Waldrast. — Schoenberg.— Le quartier général d'Andréas Hofer. — Luxe des églises et misère des habitants. — Panorama des glaciers de Stubay. — Le feu des Alpes vu du plateau de Schoenberg. — Innsbruck la nuit.
Cette vallée supérieure de l’Inn, où nous nous engageons, est une des plus belles du Tyrol. Nous en avons contemplé les beautés du balcon de la pittoresque auberge de Jenbach. La voie ferrée qui la
traverse remonte le courant de la rivière, qui, à quelque distance du chemin de fer, coule dans une admirable prairie encaissée par les Alpes. Les collines du premier plan de la montagne ressemblent à des jardins. C’est comme un parc plein de luxuriantes verdures où se détache par ci par là un château ou une ruine. De nombreux villages et quelques petites villes des plus pittoresques animent le paysage :1a première, en partant de Jenbach, s’appelle Schwatz et la toiture en cuivre de sa très-curieuse église scintille joyeusement au soleil. Dans le chemin de la croix du vieux couvent des Franciscains, il y a des fresques qui valent la peine d’être vues, et, si l’on a du temps à perdre, on peut visiter l’église qui ne manque pas d’intérêt. A droite de la gare, au pied du coteau, est le couvent des Bénédictins, Viecht, reconstruit'après l’incendie qui,'en 1868, détruisitl’ancien édifice. Celte construction froide etmodemenevautpasla peine qu’on s’en occupe. Mais le château de Tratzberg est vraiment joli. Ce château a sa légende d’un chevalier athée que le diable a tué dans son lit, un dimanche, à l’heure de la messe. Les vieilles chroniques tyroliennes affirment que le sang du chevalier a rejailli sur les murs de sa chambre à coucher, où les traces furent visibles pendant de longues années. La superstition populaire attribue à l’âme errante du seigneur de ce château les incendies qui se déclarent dans les forêts d’alentour : de nos jours encore, plus d’un vieux paysan, en voyant les flammes grimper le long des sapins dans la montagne, s’écrie : « Voilà le chevalier de Tratzberg qui fait encore des siennes. »
Cette légende menaçante n’a pas empêché le comte
INNSBRÜCS
d’Enzenberg d’acheter le château et d’y dépenser des sommes considérables ; il en a fait une des plus jolies choses de la vallée de l’Inn, sans se soucier autrement du diable et de l’âme de son prédécesseur. Après la station de Fritzens on arrive bientôt à la ravissante ville de Hall, au pied du Salzberg (mont salin).
C’est à Hall que mourut en 1820 Joseph Speckbacher, le compagnon d’Andréas Hofer ; ses cendres reposèrent au cimetière de Hall jusqu’au jour où elles furent déposées à l’église d’Innsbruck, à côté des restes mortels de ses frères d’armes de 1809. C’est à Hall, ainsi que je l’ai raconté dans le chapitre précédent, que Speckbacher fut surnommé le diable de feu, lors de l’attaque du pont défendu par les troupes bavaroises et françaises. On peut dire de la vallée entre Hall et Innsbruck que chaque pouce de terrain est arrosé du sang des Tyroliens. En contemplant ce paysage, grandiose, gracieux et superbe, la pensée se refuse à croire qu’il a été témoin de tant de luttes sanglantes. Depuis la verte prairie où coule l’Inn, qui, à partir de Hall seulement, devient navigable, jusqu’au sommet des Alpes dont les ombres bleuâtres se marient admirablement avec le ciel limpide, tout est souriant et aimable ici. La chaîne des Alpes n’a rien d’écrasant, la majesté de leurs lignes arides ne terrifie point l’âme du spectateur. C’est la grandeur de la nature alliée à la grâce. Adossée contré la montagne, dans une vallée bordée d’Alpes calcaires, où se joue le soleil, est située la plus jolie de toutes les villes tyroliennes, Innsbruck, la capitale.
Dernièrement je lisais un gros livre qu’un touriste anglais publia au commencement de ce siècle ; son arrivée à Innsbruck eu chaise de postées! curieuse parce
qu'elle rappelle un temps dont il ne reste plus que par ci par là un souvenir dans la capitale duTyrol. En effet, après avoir voyagé toute une journée dans l’admirable vallée de l’Inn, il devait être doux d’entrer le soir dans la vieille ville aux étroites ruelles, bordées de deux rangées d’arcades. Les antiques maisons peinturlurées et fraîchement badigeonnées de couches vertes, roses, lilas ou bleues, comme on les voit encore de nos jours dans les vieux quartiers, tout cela devait réjouir l’âme du touriste et je comprends la joie de cet Anglais.
lunsbruck est située sur les deux rives de l’Inn et réunie par un pont d’où la ville porte son nom, car la traduction littérale d’Innsbruck est : Pont de l’Inn.
La situation, de cette ville est incomparable, à l’extrémitésudde l’admirable vallée, dontlalongueur.deKufstein jusqu’au Brenner, est de 30 lieues. A Innsbruck, la largeur de la vallée est de trois kilomètres ; des deux côtés elle est bordée de coteaux où s’épanouit une végétation souriante; derrière ces coteaux, s’élève la magnifique chaîne du Mittel Gebirge couverte de forêts de sapins, et, au-dessus]de cette montagne, se dressent les pics arides des Alpes. C’est comme un décor composé de trois plans, dont le second, dit la chaîne moyenne, sert de transition entre le gracieux paysage de la vallée et les terrifiantes grandeurs des Alpes.
On ne saurait rien imaginer de plus séduisant et de plus grandiose en même temps, et, à l’époque où l’on quittait ce paysage pour s’engager en chaise de poste dans les vieilles rues pittoresques, l’entrée dans la capitale du Tyrol avait certainement un charme dont le touriste contemporain, qui arrive par l’express, ne peut pas se faire une idée.
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La première impression est une désillusion. Autour de la gare stationnent les omnibus, dont les conducteurs invitent le touriste, dans toutes les langues de la terre, à descendre dans tel ou tel hôtel.
Avec le chemin de fer a surgi une ville moderne qui n’a rien de tyrolien ni de particulièrement intéressant, mais la surprise est d’autant plus grande quand, après avoir traversé le nouveau quartier, on arrive dans la pittoresque rue qui sert de transition entre la ville nouvelle et l’antique cité d’Innsbruck. Sauf quelques rares constructions modernes, la grande rue est bordée de vieilles maisons tyroliennes dont les façades sont, selon la coutume du pays, badigeonnées de toutes les couleurs du prisme. Un monument élevé à la mémoire de la Vierge, après le départ des Bavarois et des Français, à la fin de la guerre dite de la succession d’Espagne, rompt heureusement la monotonie de cette longue rue, à l’extrémité de laquelle on aperçoit le vieux burg de Frédéric IV, un bijou architectural des temps passés. Les Alpes forment plus loin la toile de fond de ce joli décor. Au cœur de l’été, quand la pluie tombe dans la vallée, les sommets de la montagne se couvrent en une nuit d’une épaisse couche blanche, et alors cette rue, avec ses maisons roses, vertes, lilas, jaunes ou bleues, semble encore plus gaie, en opposition avec la neige de la montagne.
Innsbruck est une des trois ou quatre villes tyroliennes où le touriste trouve tout le confort de la vie. Je ne saurais trop conseiller aux voyageurs d’y établir leur quartier général pour faire de là les excursions dans la vallée de l’Inn. C’est un centre enviable, où, après les promenades dans le Zillerthal et l’Achensée,
on peut prendre quelques jours de repos. En dehors de l’intérét que la ville offre par elle-même, les magnifiques promenades dont on n’a que l’embarras du choix la désignent comme un des plus agréables séjours du Tyrol. Le lecteur aura sans doute remarqué que j’évite autant que possible de parler des hôtels et de lui recommander plutôt celui-ci que tel autre. Si je fais une exception pour la Cour à’ Autriche où nous étions descendus, c’est dans leur intérêt. M. Beer, le propriétaire, est un tout jeune homme qui parle à peu près toutesles langues, et, comme il sait le pays sur le bout des doigts, sa maison est, pour le touriste qui ignore l’allemand, une sourcede renseignements précieux enmême teinps qu’un séjour des plus agréables. Dujardin magnifique, on peut visiter le paysage en pantoufles; la vue surins , Alpes calcaires qui dominent la ville y est d’une beauté incomparable.
De la porte de cet hôtel, on aperçoit l’une des constructions les plus curieuses d’Innsbruck, la fameuse maison au toit d’or du prince tyrolien, Frédéric IV, dit Frédéric au gousset vide, qui, pour prouver à ses ennemis qu’il n’était pas aussi pauvre qu’ils voulaient bien le dire, fit couvrir sa maison de bronze doré. La façade de cet ancien château est admirablement conservée ; elle date du xv* siècle. Les sculptures des deux balcons superposés peuvent donner une idée de ce que fut le château de Frédéric IV au temps de sa splendeur. Le balcon inférieur est orné des armes de sa maison, et l’autre est une suite de bas reliefs ayant trait à l’histoire du Tyrol. On pourrait écrire un volume rien qu’avec les chroniques de cet édifice. C’est ici que Maximilien passa sa lune de miel avec la princesse
INNSBRTJCK
Marie-Blanchede Milan, etqueiques-unes des fresques ■* à moitié effaçées par le temps, qui ornent la façade, ^ • semblent destinées à perpétuer cet événement mémorable, Du châtelain qui fit dorer le toit de Frédéric au' gousset vide, la chronique tyrolienne raconte une histoire quitéifioigne de l’attachement que les paysans du Tyrol ont de tout temps témoigné à leurs souverains.
A la suite d’une guerre raalheureuàe, Frédéric fut obligé de quitter la ville et de se réfugier dans les montagnes où, grâce à denombreux déguisements, il put se soustraire à ses persécuteurs. Sous le costume d’un musicien ambulant, il fit son entrée dans le village de Landeck un soir que les populations étaient en fête.
Ces braves gens, en voyant arriver au milieu d’eux le malheureux musicien, lui firent l’accueil le plus hospitalier ; on le força de s’asseoir à la table la plus opulente et à boire le petit vin du pays. Quand le musicien ambulant sembla remis de sa fatigue, on lui demanda quelques chansons et après les chansons quelques histoires. Tout le village avait formé un cercle autour de l’étranger, et Frédéric commença à raconter sa propre histoire. Quand il en fut arrivé à dépeindre les misères du pauvre prince fugitif, tous les paysans se mirent à pleurer. Alors, le prince ne fut plus maître de ses émotions.
— Mes enfants, s’écria-t-il, cet infortuné, c’est moi, Frédéric, votre malheureux souverain!
A ces mots, les montagnards se jetèrent aux pieds du fugitif, couvrirent ses mains de larmes et jurèrent qu’ils ne se sépareraient pas de leur prince malheureux, quoique l’ennemi punît de mort ceux qui donnaient un asile à ses adversaires. Frédéric, touché de
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tant de dévouement, refusa d’abord l’hospitalité, mais force lui fut de se rendre aux vœux de ces braves gens; il resta donc au milieu d’eux, vivant tour à tour chez bsuns elles autres, jusqu’à ce que de meilleurs jours fussent venus pour la patrie. A sa rentrée^à Innsbruek, le prince n’oublia pas ceux qui lui étaient restés fidèles dans le mallieur. Sa reconnaissance et sa générosité furent a la hauteur du dévouement de ses sujets.
Cela se passait au xv' siècle, et les années (pii ont, dans d’autres pays , effacé jusqu’aux traces des mœurs de nos pères n’ont pas ébranlé un moment ce trait saillant du caractère national des Tyroliens, qui est l’inébranlable fidélité au souverain. Quatre siècles apres l’aventure de Frédéric au gousset vide, un autre souverain dut quitter ses États où grondait l’émeute. En 1848, l’empereur d’.\utriche comprit que, de tous ses peuples, celui du Tyrol ne faillirait jamais à son traditionnel attachement au prince. Fuyant devant la révolution, l’empereur se rendit dans le Tyrol. Il ne s’était pas troini)é sur les sentiments de cette brave et vaillante population; à peine la nouvelle se fut-elle répandue que l’empereur se rendait dans sa fidèle province que, de tous les coins du pays, les députations se rendaient à Innsbruek pour apporter au souverain l’assurance de leur inébranlable dévouement.
Dans la tourmente déchaînée sur son trône, l’empereur d’Autriche trouva, comme jadis Frédéric IV, un' asile sûr au milieu de cette noble population. Il parcourut le Tyrol, non comme un fugitif, mais comme un triomphateur acclamé par tout un peuple qui se serait fait tuer plutôt que de permettre que la révolution vînt troubler le fugitif dans sa retraite. Le prince
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était sous la protection des Tyroliens, et jamais monarque n’eut de garde plus fidèle et plus sûre que ces hordes de montagnards qui seraient morts pour leur empereur comme leurs pères sont morts pour leur prince et comme les Tyroliens de l’avenir mourront pour le leur. Les doctrines qui, partout ailleurs, bouleversent les trônes et qui menacent dans un avenir prochain tous les États européens, se heurteront éternellement contre l’antique simplicité des moutagimrds tyroliens. Quand toute l’Europe sera en feu et que la révolution soufflera aux quatre coins du monde, le Tyrol restera encore attaché à sa maison souveraine. Le Tyrolien aime ses princes comme il aime sa patrie et Dieu; il ne comprend pas plus l’infidélité au souverain que l’irrévérence envers les choses de la religion. C’est dans le respect de ce que leurs pères ont adoré (}u’ils élèvent leurs enfants, et, quelle que soit lu misère excessive dont souffrent les habitants de la montagne, \' Internationale perdrait son tenqis à faire de la propagande parmi eux.
Mais, nous voici bien loin de la jolie ville d’Innsbruck et il est temps d’y revenir; car le touriste y trouve certainement bien des choses dignes de son intérêt. Dans les vieux quartiers de la ville, on pourrait se croire à mille lieues de notre civilisation moderne. En flAnant sous les arcades, on s’arrête volontiers devant les houtiques où l’on vend les jolies boiseries du pays que l'on fabrique au delà duBrenner dans le valde Grœden, ou devant les marchands de pipes où l’on offre au client les fameuses pi])es allemandes, en porcelaine, ornées de toutes sortes de peintures naïves. Ici, c’est un Tyrolien et une Tyrolienne assis dans un bosquet;
là, c’est un chasseur de chamois qui descend de la montagne avec son gibier; sur une troisième pipe on voit le portrait de l’empereur, sur une autre celui d’Andréas Hofer. Les maisons peinturlurées ont un aspect de gaîté qui charme et de propreté qui séduit; le badigeonnage des habitations, à la vérité, nuit au côté pittoresque, mais en même temps il donne à Innsbruck comme un air de fête. Au pied des Alpes contre lesquelles la ville est pour ainsi dire adossée, Innsbruck ressemble à la capitale des Lilliputiens, tant les habitations, si élevées qu’elles soient, sont écrasées par le rocher qui se dresse au-dessus d’elles. Les chasseurs tyroliens qui forment la garnison de la ville ont, eux aussi, une allure joyeuse; le bouquet de Heurs alpestres qu’ils portent à leur képi est d’un eflet charmant et donne à ces guerriers un certain vernis de soldats endimanchés. Tousces braves gens sont pleins de convenance pour les étrangers; ils ne se moquent pas de leur langue et encore moins rient-ils de leur ignorance quand ils confondentune église avecune autre ou bien une caserne avec un musée; ils sont simples, naïfs, et comme on dit vulgairement, bons enfants. A Innsbruck, avec un peu de politesse, on n’a besoin d’aucun guide, chacun se fait un plaisir de renseigner le touriste.
Notre première visite était pour l’église des Franciscains où l’on arrive à travers les curieuses et étroites rues ; elle est située sur une petite place, à côté du palais du gouvernement avec lequel l’église communiquait à l’époque où les princes du Tyrol résidaient à Innsbruck. Vue du dehors, cette église ne produit pas une très-grande impression ; sur les portes
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sont collées de petites alliches écrites à la main, où l’on promet une récompense à celui qui ramènerait un chien égaré ou qui rapporterait un porte-monnaie perdu sur la promenade; la façade n’a donc rien d’ausstère, mais l’étonnement du voyageur n’en est que plus grand à son entrée dans l’église des Franciscains dite de la Cour.
La visite de cette église est un des plus curieux souvenirs que j’aie remportés de mes voyages; j’ai vu peu de monuments aussi imposants que le tombeau de l’empereur Maximilien, où deux rangées de grandes figures en bronze semblent monter la garde.
L’impression est d’autant plus vive qu’après le portail restauré et orné de fresques modernes on ne s’attend point au spectacle vraiment grandiose de l’intérieur. Au milieu de la large nef gothique, s’élève le sarcophage de l’empereur sur lequel la statue du souverain agenouillé semble prier pour le repos de son ûme. Des deux côtés du tombeau sont rangées les figures en bronze des princes et princesses de la famille de l’empereur; c’est comme une cour de spectres assemblés autour du tombeau du souverain. La valeur artistique n’est pas la môme dans toutes les statues, mais quelques-unes sont vraiment remarquables de caractère et d’exécution. L’empereur Maximilien, à qui l’on attribue d’ailleurs le premier plan de l’église des Franciscains, a, dit-on, lui-même conçu l’idée de ce monument admirable. Les statues colossales , au nombre de vingt-huit, forment une double haie de bronze des deux côtés du sarcpphage entouré d’une grille en fer battu qui est une pure merveille. Aux angles du monument se montrent les statues de la
Justice, Je la Prudence, de la Force et de la Modération, les quatre qualités saillantes d’un bon souverain ; seize colonnettcs en marbre noir séparent les hautsreliefs, de vraies œuvres d’art tant par leur composition que par la finesse remarquable de l’exécution. Quatre de ces hauts-reliefs sont l’œuvre des frères Bernard et Arnold Abel, de Cologne ; les autres sont dûs au ciseau d’Alexandre Colin, de Malines. L’un dans l’autre, ces petits chefs-d’œuvre n’ont pas été payés plus de cinq cents francs. C’est la vie du souverain taillée dans le marbre de Carrare, depuis son mariage avec Marguerite de Bourgogne, en 1477,' jusqu’à la défense de Vérone contre les Vénitiens et les Français, en 1515. Sans doute tous ces hauts-reliefs n’ont pas une égale valeur artistique, mais le moindre est encore une œuvre d’art d’un grand intérêt.
Les vingt-quatre hauts-reliefs représentent:
Le mariage de l’Empereur avec Marie de Bourgogne. — La victoire sur les Français à Guingate. — La prise d’Arras. — Le couronnement de Maximilien comme roi romain. — La victoire des Tyroliens à Calliano, sur l’Adigc, sur les armées de Venise. — L’entrée de Maximilien à Vienne. — La prise de Stuhlweissenburg. — La réception de la princesse Marguerite, fille de l’Empereur. — Ladéfaite des Turcs en Croatie. — L’alliance de Maximilien avec le Pape, Venise et leDuc de Milan contre Charles VUI, roi de France. — Le DucLudovico Sforza devient souverain de Milan. — Le mariage de Plilippo, lils de Maximilien, avec Jeanne d’Iîspagne. — La vie toi re de Regensbou rg sur les Bohèmes. — Le siège de Kufslein. —La prisedeGeldern. — Laligue deCarnbrai. — L’entrée à Padoue. — Les Français abandon-
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nent Milan . — La seconde bataille de Guinegate contre les Français. — Rencontre sur le champ de bataille entre l’empereur et son allié Henri YIII d’Angleterre. — La bataille de Yicenza contre les Yénitiens. — Bataille de Murano contre les mêmes. — Les mariages du Prince ' Ferdinand avec Anne do Hongrie et du prince Louis de Hongrie avec Marie d’Autriche, petite fille de l’Empereur. — La défense de Yérone.
Yoici la nomenclature des 28 statues en bronze exécutées au seizième siècle parles frères Étienne et Melchior Godl et Hans Lendenstrauch :
A droite du Tombeau :
Clovis, roi des Francs, 51 1 . — Philippe l"d’Espagne, fils de Ma.ximilien, 1506. — L’Empereur Rodolphe do Habsbourg, 1291. — Le Duc Albrecht le Sage, 1358. — Le roi Théodorick, 526. — Ernest, Duc d’AutricIio et de Stjrie, grand-père de Maximilien, 1421. — Théodobert, duc de Bourgogne, 640. — Arthur, roi d’Angleterre, fondateur de la Table ronde, 542. — L’Archiduc Sigismond, 1496. — Bianca Maria Sforza, deuxième femme do Maximilien, 1510. — Marguerite, fille de Maximilien, 1530. — Cymburgis, femme du duc Ernest, 1429. — Charles le Téméraire, 1477. — Philippe le Bon, père de Charles le Téméraire, fondateur de la Toison d’Or, 1407.
A gauche du Tombeau :
Jeanne, femme de Philippe l", 1555. — Ferdinand d’Aragon, père de Jeanne, 1535. — Kunégonde, sœur de Maximilien, 1520. — Eléonor, Princesse de Portugal, mère de l’Empereur, 1467. — Marie de Bourgogne, première femme de l’empereur et fille de Charles le Téméraire, 1482. — Elisabeth, fille de Sigismond,
LE TYROL BT LA CARINTUIB
empereur de Hongrie et de Bohême, 1442. ■— Godefroy de Bouillon, 1100. — Albrecht 1", assassinéen 1308. — Frédéric IV, comte du Tyrol, dit Frédéric au gousset vide, 1439. — Léopold l'L Duc d’Autriche, 1439, sur le champ de bataille de Sempach. — Le comte Rudolphe de Habsbourg, 1232. — Léopold le Saint, margrave d'Autriche, 1136. — L’empereur Frédéric III, père de Maximilien, 1495. — L’empereur Albrecht II, 1439.
Quant à l’empereur Maximilien, il ne. figure que par sa statue fondue en 1582 par L. Del Duca; les cendres du prince reposent à Vienne loin de ce magnifique tombeau qu’il avait rêvé de son vivant.
A côté de ces figures au caractère sévère, le tombeau des héros de 1809 semble petit et mesquin. La statue d’Andréas Hofer paraît lourde et manque de grandeur. Ceci tue cela! Les chevaliers bardés de fer dont l’allure est parfois si vraiment grande écrasent la figure moderne du'patriote tyrolien. Au tombeau de l’empereur manquentvingt-cinq figures d’une moindre dimension qui sont maintenant dans la chapelle d’argent où reposent rarchiduc Ferdinand et sa femme Philippine Welser, la poétique figure du seizième siècle, dont la légende a inspiré bien des poètes et bien des ilramaturges; je dis bien légende, car la fin de Philippine Welser est enveloppée d’un certain mystère.
L’Archiduc d’Autriche vit pour la première fois Philijipine Welser à Augsbourg ; elle était la fille d’un riche bourgeois, et on n’a qu’à consulter soit la statue qui orne son tombeau, soit son portrait au musée de Vienne ou chez les photographes d’Innsbruck, pour comprendre l’ardente passion qu’elle inspira à l’archi-
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duc Ferdinand, prince du Tyrol, à^é de dix neuf ans. Ferdinand se maria secrètement avec la fille du patricien d’Augsbourg et la légende prétend qu’après une longue et heureuse union la princesse, comprenant qu’elle était un obstale à l’avenir politiquede son époux, à qui son impérial père ne pardonnerait jamais sa mésalliance, sacrifia sa vie à l’avenir de son mari aimé; selon les autres, elle fut tuée dans son bain au château d’Ambras sur l’ordre de sa belle-mère ; mais toutes ces fables ne sont nullement confirmées par l’histoire. La vérité semble être que l’empereur Ferdinand !«'■ pardonna à son vaillant fils, à qui il fit cadeau du beau château d’Ambras dont Philippine Welser fut, jusqu’à sa mort, la châtelaine adorée.
Treize ans avant la mort de Philippine, en 1567, l’empereur reconnut son mariage en stipulant toutefois que les enfants ne seraient point archiducs d'Autriche, il leur conféra le litre de margraves de Burgau. Le portrait qui'se trouve au musée de Vienne est adorable. Philippine Welser passait pour la plus jolie femme de son époque. Ses yeux bleus étaient d’une douceur incomparable et son abondante chevelure blonde en augmentait encore l’éclat ; son teint était à ce point transparent que, d’après la légende tyrolienne, on voyait à travers la gorge diaphane couler le vin rouge du pays qu’affectionnait la princesse. A la mort de Philippine, l’archiduc fit frapper une médaille à l’effigie de l’épouse bien aimée ; d’un côté se trouve le profil de Philippine et de l’autre ces simples mots : Divœ PhiUppinœ
Toutes les chroniques du temps sont d’accord à constater que Philippine Welser iirillait autant par
l’cclat de sa beauté que parla distinction do son esprit. L’archiduc fit agrandir le château d’Aiubras non-seulement en vue des brillantes fêtes qu’il y donnait, mais encore pour y former une collection d’objets d’art et une bibliotlièque qui figurent à Vienne sous la dénomination de « la Collection d’Ambras. » La chronique raconte encore que Philippine Welser et son époux réunirent au château une cour d’écrivains et d’historiens dont les manuscrits font partie de la collection d’Ambras. Les restes mortels du j)rince et de Philippine reposent dans la chapelle d’argent, l’une des curiosités de l’église des Franciscains.
Mais, si contestée que soit la fin tragique de Philippine Welser, le simple Tyrolien tient à la légende de sa mort violente (jui a inspiré tant de poêles. Quelques semaines après mon départ d’Innsbruck, j’assistai, dans un misérable village au delà du Brenner, à la représentation d’un médiocre drame joué par une troupe ambulante dans la salle enfumée d-’une pauvre auberge. Le nom adoré de Philippine figurant sur l’affiche avait suffi pour attirer une foule avide d’émotions. Les 'lyroliens étaient venus avec leurs chapeaux pointus, leurs bretelles vertes, leurs pipes, leurs femmes et leurs enfants. Bien avant le commencement du spectacle, les montagnards parlaient des émotions à venir. D’aucuns expliquaient à leur progéniture la légende de Philippine telle que Incroyance populaire l’a transmise de générations en générations.
Enfin, un cou[) de sonnette retentit : c'était le signal que le spectacle allait commencer. La toile se leva péniblement et une dame entre plusieurs âges, grossièrement maquillée, se disait être la belle Philippine
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ne
Welser. Peu à peu, toute l’histoire se déroula sur les planches. Rien n’était plus comique que de voir les acteurs se démener sur cette petite scène. Le prince Ferdinand, un grand jeune homme, se heurtait au moindre mouvement la tète contre le plafond. Dans une scène pathétique où il déclare sa llamme à Pliüippine, le jeune premier tomba à genoux, puis, en se relevant vivement, faillit se casser le crâne contre le plafond : il en ressentit une violente douleur et continua sa tirade amoureuse en se frottant la tôle sans que le public en fût troublé dans son enthousiasme.
Au troisième acte paraissait l’empereur Ferdinand en personne, avec une couronne de carton sur la tète, portant le sceptre à la main, mais, dès son entrée, la couronne s’accrocha à un clou du plafond ; l’empereur la décrocha, la remit sur sa tète et joua sa scène où il reproche au bourgeois d’Augsbourg d’avoir attiré son fils dans les filets de Philippine. Arrivé au point culminant de sa tirade, l’empereur sauta debout sans songer au malencontreux plafond, celte fois sa couronne s’aplatit contre les boiseries et tomba à terre. D’un adroit coup do pied, l’acteur lam;a la couronne d’Autriche dans la coulisse et continua son rôle. A la fin du spectacle, quand Philippine Welser meurt pour son époux, le public sanglotait à ce point qu’on n’entendait plus un mot de la pièce.
Un bal suivit le spectacle. A peine le rideau fut-il tombé sur la dernière scène, que les paysans rangèrent les bancs et les chaises le long du mur. La toile se leva de nouveau et deux citharistes, installés à la table où tout à l’heure l’empereur était assis dans toute sa majesté, entonnèrent les airs nationaux. Les acteurs dans
le costume de leur rôle, vinrent se mêler au public ; yerdinand I", qui avait retrouvé sa couronne, valsait avec une paysanne et Philippine Welser se balançait au bras d’un montagnard. Quant au prince, il s’était, lui aussi, mêlé au peuple et poussait pendant la danse ces cris d’oiseaux dont les Tyroliens, au comble de la gaieté, émaillenl les refrains de leurs diansons.
Si l’on consultait les habitants d’Innsbruck, on resterait quinze joui-s dans leur jolie ville pour visiter une foule d’églises et de monuments d’un intérêt secondaire. L’auteur de ce livre pense qu’il écrit pour les touristes du dix-neuvième siècle (jui, en peu de temps, désirent voir beaucoup et ne comptent pas s’arrêter devant des édifices d’un intérêt purement local.
Ce qui fait certainement beaucoup, de tort aux villes tyroliennes, c’est l’admirable paysage où elles sont bâties. Au dessus du monument se dresse le rocher pour rappeler au touriste qu’il a d’autres beautés à contempler que les édifices dans les villes ; dans les mes étroites, si pittoresques (|u’elles soient, on étouffe; on est désireux avant tout de jouir des merveilles que la création a accumulées dans ce merveilleux pays ! Si citadin que l’on ait été toute sa vie, au bout de trois jours de voyage à travers le Tyrol, on devient fanatique de cette admirable campagne ; perdre son temps dans les villes, vous semble un outrage à la nature qui les environne: il faut donc en finir au plus vite avec Innsbruck et consacrer tout son temps aux environs. Les touristes qui me font l’honneur de me lire me sauront gré, je l'espère, de ne les promener dans la capitale du Tyrol que tout juste le temps nécessaire pour visiter les monuments d’un intérêt capital et d’appeler
toute leur attention sur les magnifiques promenades.
Cependant, à moins de froisser le patriotisme tyrolien, il est absolument nécessaire de visiter le musée de la ville qui, comme tous les musées, contient une foule d’exécrables tableaux et quelques toiles remarquables; à côté d’affreuses copies des maîtres anciens on y trouve quelques rares bijoux de l’école flamande et très-certainement plus d’un tableau représentant une scène patriotique qui mérite d’être vu. Les galeries d’antiquités et la collection géologique sont aussi très-respectables; mais toutes les curiosités s’effacent devant les souvenirs des grands patriotes que renferme le musée d’Innsbruck. De neuf heures à midi et de trois à cinq heures a lieu le défilé des vôyageurs qui viennent contempler les reliques que les combattants de 1809 ont léguées à leur patrie. Ce sont la carabine, l’épée et même les bretelles d’Andréas Hofer, plus (|iiel(|ues pièces de monnaie frappées sous son court règne à l’effigie de l’aigle du Tyrol : on y conserve encore précieusement le chapeau, la tabatière et le bréviaire du capucin Haspinger. De Speckbacher on exhibe également quelques souvenirs. On trouve encore au musée d’Innsbruck de rares merveilles, des bois sculptés par des artistes tyroliens ; bref, ici comme partout ailleurs dans le Tyrol, le patriotisme joue un grand rôle et on lui a fait une large place; les meilleurs peintres du pays sont représentés dans les galeries.
Les oeuvres de Koch, Degler, Andersacb, Meyer,
Neubauer et Stalder prouvent qu’un artiste tyrolien , • *
peut parfaitement être prophète dans son pays. A côté delà peinture, la géologie du sol natal a préoccupé les
fondateurs de ce musée : il y a là des pierres de toutes les contrées du pays, depuis les plus rares jusqu’aux plus vulgaires. A part les surmoulages d’antiquités et des tableaux pour la plupart contestables do maîtres anciens, le miwe'Mwd’Innsbruck est un musée vraiment national, témoin de l’amour de la patrie. Non loin du tableau (jui représente les étudiants tyroliens agenouillés dans la gare de Vienne devant Haspinger qui les bénit au moment de leur départ pour la frontière, se trouve un canon pris à l’ennemi par les jeunes gens dans la guerre d’Italie ; le feld-maréchalRadetzky sous les ordres de qui les volontaires d’Innsbruck combattirent, s’y trouve tout aussi bien que les portraits des héros de 1809.
Le musée d’Innsbruck témoigne tout aussi bien que les autres monuments de la ville et de la campagne, que le souvenir de ceux do ses enfants qui meurent pour la patrie est honoré et respecté par la postérité. Quand Andréas Hofer et ses compagnons reposèrent enfin dans la cathédrale à côté des mausolées d’un empereur et d’un archiduc, les Tyroliens comprirent qu’il leur restait quelque chose à faire pour les humbles combattants do la guerre d’indépendance, et, en face du tombeau <les cliefs, ils élevèrent dans cette même église unmonumenten marbre où sont gravés ces mots : La patrie reconnaissante à ses fils morts pour la libération du sol. Sur le sarcophage est assis l’ange de la mort et des deux côtés de ce tombeau, élevé à la mémoire des humbles patriotes, le génie de l’Autriche et le génie du Tyrol semblent monter la garde dans une môme pensée de reconnaissance ; la figure du Tyrol contemple fièrement le ciel dans la conscience du de-
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voir accompli; celle qui représente l’Autriche regarde avec une expression de tristesse le marbre où sont enfermés les ossements de ceux qui sont morts pour son salut. Plus tard, au mont Iscl, nous trouverons les modestes monuments des enfants du Tyrol morts dans les guerres italiennes ; bref, dans tout ce pays étonnant, le touriste est forcé de se découvrir devant les témoignages de reconnaissance du peuple tyrolien, et, mieux que partout ailleurs, on y comprend la grandeur et la vérité du dicton antique : Dulce et décorum pro patria mori .
Après l’église des Franciscains, les autres églises ' d’Innsbruck n’offrent qu’un intérêt médiocre. Cependant le couvent des capucins est curieux; c’est le premier de cet ordre qui fut fondé en pays allemand; il remonte à la fin du xvP siècle; l’archiduc Ferdinand, qui se remaria quelques années après la mort de Philippine Welser, l’érigea sur la prière de sa deuxième femme et le donna aux moines qu’il fit venir des provinces vénitiennes. La grande curiosité de ce couvent est l’ermitage de l’archiduc Maximilien, qui, chaque année, s’y retira pendant quelques semaines et y vécut comme le plus vulgaire des capucins, dans un appartement composé de plusieurs petites cellules et orné d’un modeste mobilier que l’archiduc avait fabriqué de ses mains.
Mais, ainsi que je l’ai déjà dit, au bout de toutes les rues se montre le paysage séduisant et (pii vous attire loin des églises et (les monuments. Il nous tardait avant tout de visiter le mont Isel, témoin de tant de combats. La route suit la grande rue; on passe dans un faubourg sous l’arc de triomphe érigé par les bourgeois
d’Innsbruck lors de l’entrée solennelle dans la ville de Marie-Thérèse en 1765, et, comme on est à deux pas de l’abbaye de Wiltau, on fait bien d’entrer dans cette église devant laquelle s’élèvent les statues des géants Haymon et Thyrsus, à qui la légende attribue la fondation de ce riche couvent. L’intérieur de l’église est surchargé de dorures, de ciselures et de peintures médiocres; le maître autel étonne d’abord par sa richesse, mais, en y regardant de près, on s’aperçoit que le marbre n’est que du bois et que, sauf la superbe grille en fer forgé du chœur, le reste ne vaut pas la peine qu’on y perde son temps.
Le paysage <iui apparaît dans toute sa splendeur nous appelle de l’autre côté de la vallée, sur le mont Isel, d’où la vue sur la ville est admirable. A notre droite s’ouvre la large vallée de l’Inn ; à l’extrémité, la ‘ ville de Hall se mire dans les eaux limpides de la rivière; en face de nous s’étend la magnifique chaîne calcaire du Mittelgebirge avec ses pics pittoresques dont chacun a sa fégende ; à notre gauche la belle route postale du Brenner serpente autour de la montagne, couverte d’une magnifique forêt et le pic Waldrast, l’une des montagnes du groupe du Brenner, se dresse, en forme de pyramide, au-dessus de la sombre verdure du sapin. Plus bas, à notre droite, dans la direction de Hall est perché sur le coteau le nid d’amour de Philippine Welser, le château d’Ambras; en un mot, c’est une vue enivrante de la vallée de l’Inn depuis Hall jusqu’au rocher dit la muraille de Saint- Martin, en passant par toute la chaîne pittoresque des Alpes calcaires, dont les ombres bleues sont d’une finesse de ton incomparable.
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Du mont Isel et mieux encore du Château d’ Ambras, on a à ses pieds ce vaste champ de bataille, éternel orgueil des Tyroliens, où, par trois frois, un simple aubergiste, à la tête de bandes de paysans, défit les armées et les alliés du grand empereur. On voit dans sa pensée le capucin Haspinger descendre vers Innsbruck et Speckbacher s’élancer du côté de Hall, tandis qu’ Andréas Hofer suit le combat du mont Isel, prêt à accourir au secours de ses armées menacées. Les combats qu’un peuple livre pour l'indépendance du sol natal, s’imposent plus que les victoires des grands capitaines à l’admiration de la postérité.
Lesouvenirdetantdesangversépourla patrie ajoute à la grandeur du paysage. J’ai vu bien des champs de bataille , mais aucun n’a produit sur moi une impression aussi profonde que celui-ci. La grâce de cette magnifique vallée, en opposition avec les souvenirs sanglants qui s’attachent au paysage, pousse l’esprit à la méditation ; de la mystérieuse chaîne du Brenner on voit la jolie ville d’Innsbruck en proie aux horreurs de la guerre et Hall, si pittoresquement bâtie sur la rivière, semble en feu comme au jour où Speckbacher s’élança, par le pont en flammes, à l’assaut de la ville.
Quand, me conformant à la tradition, je dis le mont Isel, il ne faut pas prendre le mot à la lettre ; c’est la colline d’Isel que l’on devrait appeler cet avantposte de la chaîne du Brenner qui, on le sait sans doute, n’est^pas d’une extrême élévation, puisque, à son point culminant, elle ne dépasse pas une hauteur de 4500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Mais, à première vue, on comprend l'importance de la situa-
lion Stratégique du mont Isel qui est comme un fort détaché que la nature a élevé en avant do l’ancienne route du Brenner. Comme nousarrmonsausommet du mont Isel dont la hauteur ne dépasse passe deux mille pieds, la fusillade éclatait à nos côtés ; les soldats du régiment des chasseurs Tyroliens s’exerçaient au tir lointain ; les cibles étaient placées au delà du ravin où coule le torrent le Sill, qui descend du Brenner et se jette dans l’Inn, A l’emplacement où Andréas Hofer suivait le sort des batailles en attendant qu’à son tour il se jetât dans la mêlée, s’élève aujourd’hui le casino des officiers de la garnison d’Innsbruck. Deux modestes monuments en marbre blanc scintillent à travers la verdure ; l’une de ces pyramides a été érigée à la mémoire des combattants do 1809; l’autre perpétue le souvenir des enfants du Tyrol morts au service de l’Autriche en 1848, 1849, 1859 et 1866 dans les guerres contre la Hongrie, l’Italie et la Prusse.
Cette chaîne de montagnes d’Innsburck est bourrée de légendes; pas un coin du rocher, pas un hameau qui n’ait la sienne. Tantôt, c’est l’histoire d’une châtelaine, dont l’âme ne trouve pas de repos dans la tombe; tantôt, ce sont les fables des esprits qui quittent leurs cavernes creusées dans les rochers, viennent se mêler au peuple, jouent mille mauvais tours aux méchants et comblent les bons de leurs bienfaits; ils changent les œufs d’une pauvre paysanne en pièces d’or, ou remplissent de pierres les coffres-forts d’un avare, après en avoir enlevé les trésors. Dans les contes tyroliens, les lutins des pâturages jouent surtout un grand rôle. Ce sont eux qui, selon la croyance populaire, s’installent en hiver dans les chalets abandonnés
et les protègent contre la tourmente. Tous les pics du Mittelgebirge (chaîne centrale) ont leur légende ; le Solstein a la sienne comme le pic dit dame Hütt, du nom d’une femme sans cœur que les esprits auraient bannie dans la montagne.
Le Martinswand (muraille de Saint-Martin) est célèbre par une aventure de chasse de l’empereur Maximilien. La roche aride domine le petit village de Zierl. L’empereur, à la poursuite d’un chamois, s’égara dans les rochers impraticables et ne s’aperçut du danger qu’au moment où, perdant le chamois de vue, il se vit engagé dans un étroit sentier sur le bord des roches perpendiculaires. Au-dessus de sa tête se dressait le granit; à ses pieds s'ouvrait l’abîme. L’empereur, entraîné par la passion de la chasse, avait escaladé un pic où nul, avant lui, n’avait mis le pied.
En vain essaya-t-il de retourner par le chemin d'où il était venu ; dans le labyrinthe de rochers impraticables il ne se retrouva plus ; il voyait bien dans la plaine ses serviteurs qui, de leur côté, aperçurent le souverain. Mais aucun montagnard n’osait se risquer sur la muraille de Saint-Martin, qui passait pour inaccessible. L’empereur, dit la légende, resta deux jours dans cette position périlleuse ; au bout de quarante-huit heures, exténué de fatigue et de faim, le prince jugea que sa dernière heure était venue. Rassemblant ce qui lui restait de forces, il cria à ses serviteurs d’aller chercher un prêtre, qui de loin assisterait à son trépas, afin qu'il no mourût pas sans le secours de la religion.
Toute la ville d’Innsbruck, ainsi que les populations des hameaux voisins, était accourue dans la plaine.
Le curé de Zierl arriva avec les saints sacrements, montra au prince l’hostie, et l’exhorta à mourir en chrétien.
En ce moment, dit la fable, apparut sur laMartinswand un grand et beau jeune homme qui tendit la main au souverain et lui dit: «Ne désespérez pas, seigneur! Dieu ne veut pas qu’un prince comme vous périsse d’une telle mort! » Et, prenant Maximilien par la main, l’inconnu le conduisit par un chemin ignoré de tous, à travers la rothe. Quand l’empereur fut sain et sauf, rendu à sa cour et à son peuple, le sauveur avait disparu et on ne le revit jamais. Dès ce moment, Maximilien et ses sujets demeurèrent convaincus que le jeune paysan ne fut autre qu’un ange envoyé par Dieu pour sauver le prince.
Depuis l’époque où s’opéra ce miracle, l’ascension de la Martinswand offre moins de danger, et, pourvu que l’on ait un peu l’expérience et l’habitude des promenades dans la montagne, on peut se risquer jusqu’à la grande croix qui perpétue le souvenir de ce sauvetage extraordinaire. Malheureusement une autre version moins invraisemblable prévaut dans l’esprit des sceptiques. Il paraît que l’empereur ne fut point aussi résigné que l’affirme la légende. Quand il vit le prêtre, accouru pour prodiguer de loin à son souverain le secours de la religion, le prince lui cria de faire chercher les mineurs de Schwatz; ils arrivèrent en effet, et, après trois jours de travail et d’efforts surhumains, quelques-uns parvinrent sur un pic d’où ils pouvaient tendre une corde à leur empereur et le hisser jusqu’à eux. Maximilien fut donc sauvé sans l’intervention des anges, et il récompensa comme ils
le méritaient les braves mineurs de Schwatz. Aux plus intrépides, l’empereur conféra même des titres de noblesse. Cette histoire, pour être moins mystique que l’autre, n’en est que plus vraisemblable.
Le peuple tyrolien est d’ailleurs à ce point superstitieux que, dans de certaines contrées, on croit en- , core à l’existence du dragon à trois têtes et aux naseaux vomissant du feu. En 1870, aux environs d’Innsbruck, les paysans s’alarmèrent de la présence d’un dragon qu’un boucher voulait avoir vu sortir de la caverne. Tout le village de Zelfes s’arma pour exterminer le monstre ; on entreprit une battue qui ne dura pas moins de trois jours sans toutefois découvrir l’animal extraordinaire que le boucheravait sans doute entrevu dans l’ivresse du vin tyrolien.
Du mont Isel, nous poussâmes jusqu’au château d’Ambras, d’où la vue sur la vallée de l’Inn est d’ailleurs plus belle encore. C’est ici que l’on fait contempler aux touristes la baignoire, où, selon la légende. Philippine Welser fut assassinée. Depuis que l’on montre au château d’If la cellule où fut enfermé Monte-Christo qui n’a existé que dans l’imagination d’Alexandre Dumas, on ne peut plus s’étonner de rien en voyage. Sur l’emplacement du château s’élevait autrefois un castel romain, dominant et protégeant Yilten, la Verdinena des Romains; plus tard, le château d’Ambras surgit dans l’histoire comme la résidence des seigneurs d’Andèches, comtes delà vallée de l’Inn. Détruit en 1136 pendant la guerre du comte Otbcrt d’Andèches, contre le duc de Bavière, le château d’Ambras fut reconstruit et passadu comte d’Andèches, ■•ont la race s’éteignit, à d’autres chevaliers du Tyrol.
En 1563, l’empereur Ferdinand I" l’achela cl en fit don à son fils, Ferdinand II, prince du Tyrol. On peut mesurer l’éclat d’Ambras à réi)oque de Philippine Welser, d’après les noms des écrivains cl savants qui y trouvèrent l’iiospitalité. Girard di Roo y écrivit sa chroniiiue de la maison d’Autriche : Palsch, l’un des historiens du seizième siècle dont lesu'uvres sont toujours consultées à la hibliothè(|uc de Vienne, fut pendant longtemps l’hôte du prince : il y avait au château toute une cour d’hommes remarquables; l’esprit se partageait le règne avec l’élégance; Ambras fut orné de parcssplendides, quoique, danscetlenaturemerveilleuse,le travail des hommes ne puisse pas beaucoup ajouter aux beautés naturelles. Dans son testament l’archiduc légua Ambras à son fils le comte de Burgau, à la condition toutefois de conserver le château à sa descendance mâle. Le comte ne laissa pas d’héritier et Ambras devint la propriété de Rodolphe II; plus tard, lors dès guerres françaises à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, les objets d’art furent enlevés; ils sont depuis à Vienne. Ambras devint alors un hôpital militaire, et, un peu jfius haut dans la forêt, on trouve, à côté do quelques chapelles, une croix érigée en 1844 : « A ta mémoire des sept ou huit mille soldats autrichiens et étrangers, enterrés icideMÇn à 1809. »
Ce qui reste du vieux château témoigne de sa splendeur, et l’excursion à Ambras, à travers la vallée de l’Inn, est déjà par elle-même si intéressante, que ceux des touristes qui restent indifférents aux choses du passé feront néanmoins bien de se risquer jus(iu’au château. Du mont Isel, il ne faut pas plus d’une heure
pour gagner Ambras ; la route est adorable et des plus pittoresques. Le château contient encore un certain nombre de sculptures tyroliennes, de vieux meubles, d’armures et d’antiquités romaines. Les portraits de l’archiduc Ferdinand et de Philippine Welser y abondent à côté de quelques portraits de princes autrichiens et de plusieurs tableaux historiques d’un certain intérêt; mais le grand attrait, pour l’artiste, est dans les magnifiques boiseries des plafonds de toutes les salles, notamment de la plus grande, qui a une longueur de quarante mètres.
D’ailleurs, les environs d’Innsbruck sont si riches en promenades, que l’on n’a que l’embarras du choix. De la capitale du Tyrol, les amateurs d’excursions peuvent se diriger vers la vallée de Stubay et y escalader une respectable collection de glaciers. Les touristes, qui craignent tes émotions des excursions périlleuses, se contenteront de grimper sur le Solstein, le pic le plus élevé de la chaîne d’Innsbruck. Mais il est un moyen moins fatiguant et plus commode de plonger un regard curieux dans les flancs des Alpes calcaires et des glaciers de Stubay; c’est de prendre une excellente voiture à l’hôtel, et de suivre la belle route postale du Brenner jusqu’au village de Schônberg, où, dans la dernière phase de la guerre, Andréas Hofcr avait établi son quartier général.
Cette route postale du Brenner est tout à fait admirable ; elle monte tout doucement à partir d’Innsbruck, tantôt s’enfonçant dans la forêt de sapins, tantôt longeant le ravin où coule le Zill, qui sépare la route postale do la voie ferrée ; elle offre en môme temps une vue superbe sur la chaîne du Brenner; à ce tournant,
disparaît le panorama, où se détache la majestueuse pyramide alpestre dite Waldrast, pour reparaître plus loin dans sa beauté sauvage et son incomparable grandeur.
Cette excursion est encore d’un intérêt tout particulier, parce que, de la route postale, on peut, mieux que sur la voie ferrée elle-même, se rendre compte des gigantesques travaux qu’il a fallu entreprendre ici. On voit les trains glisser le long du rocher et frôler les abîmes, et, comme la route postale domine ici le chemin de fer, l’œil plonge dans les pittoresques villages enfouis dans la montagne, dont la vue vous échappe en wagon. A mesure que nous montons, le panorama du Mittelgebirge devient plus éblouissant; derrière la première chaîne que nous avons vue de la plaine, surgissent peu à peu d’innombrables pics; c’est comme une forêt de pierre. Sur la route on trouve quelques pittoresques cabarets, ornés d’inscriptions curieuses; sur l’une de ces misérables auberges, j’ai lu des vers qui, en quelques mots, contiennent toute la philosophie de la vie. En voici le séns dans son exquise simplicité : « Je vis, mais pour combien de temps? Je meurs sans savoir ni où ni comment. Je vais, je ne sais pas où, et je m’étonne d’être malgré tout si gai. » Puis, au bas des méchemts vers, ces mots : Seigneur Jésus! protégez ma maison!
L’ascension ou plutôt la promenade d’Innsbruck à la poste de Schônberg dure deux heures ; on peut encore sans quitter la voiture aller jusqu’au vieux village; mais la montée est aride et mieux vaut escalader à pied le mauvais petit chemin qui de la route postale conduit au plateau de Schônberg. C’est un village de
pauvres gens enfoui dans la montagne ; les habitations sont d’un aspect misérable; c’est le chalet tyrolien . dans sa pittoresque pauvreté habité par des paysans dont la misère n’est j»as douteuse. Dans cette agglomé-. ration de masures, l’auberge, grande et spacieuse, de Schônberg, semble être un palais; la façade couverte de fresques grossières, représentant toutes sortes de scènes de la Sainte Écriture, a je ne sais quoi de gai à côté de cette collection de misérables habitations faites de poutres et de planches. C’est le cabaret historique où dormait Andréas Hofer, quand le capucin Haspinger vint le trouver au milieu de la nuit pour l’entraîner à une dernière et décisive attaque sur le corps francobavarois.
Après la grande salle, où un Christ en ivoire se découpe sur la boiserie noircie par la fumée de l’âtre, on pénètre dans une petite pièce réservée et l’on permet au touriste de s’installer à la table de sapin où Andréas Hofer prenait ses repas. La maison est pleine des souvenirs du patriote, et la servante, qui vous sert le vin rouge du Tyrol dans le flacon de cristal, appelle l’attention du touriste sur la chaise d’Andréas et sur l’encrier en bois dont il se servait pour écrire ses ordres. Autant la salle commune est noire et enfumée, autant ce petit sanctuaire du patriotisme tyrolien est propre et agréable ; la table de sapin est blanche comme une nappe de toile, les boiseries des murs sont fraîchementlavées; on vous montrelelit oùl’immortel Hofer dormait quand Haspinger vint le trouver; on vous permet de vous asseoir à sa table, et, par une faveur réservée aux étrangers de distinction, on vous autorise à boire dans son verre. Si puérils que semblent
ces détails au lecteur, on n’a pas envie de sourire quand, dans cette auberge perdue dans la montagne, la servants évoque le souvenir du patriote tyrolien. Ce qui donne un charme tout particulier à son récit, c’est l’exquise simplicité avec laquelle il est débité ; cette Tyrolienne ne cherche pas à étonner le voyageur comme les affreux guides qui, sur les points histori- (pies, récitent leur chapelet pour vous arracher un pourboire ; dans cette nature grandiose on est si loin des petites bassesses de l’humanité, qu’on se reprend à espérer en la naïve sincérité des habitants.
Après avoir visité tous les coins de cette auberge, nous parcourûmes le pauvre village de Schônberg, qui, comme d’autres misérables hameaux, a une église dont le luxe contraste singulièrement avec la misère des habitants; le maître-autel, en bois imitant le marbre, est d’une richesse surprenante; les figures des saints qui l’ornent sont en liois doré et sur les murs il y a plus d’un tableau intéressant. Sous des vitrines on aperçoit deux figures en cire, le bon pasteur et la sainte Vierge sur le monde, habillés avec une magnificence extraordinaire; le bon pasteur a une chemise de batiste ornée de fort jolies broderies, la sainte Vierge porte une robe de velours brodée d’or, et elle a de vrais cheveux. Ici, comme dans toutes les églises du Tyrol, se montre la naïve croyance des montagnards. Des centaines d’ex-voto en cire ou en argent sont suspendus sur Tautel ou à côté des vitrines ; de quelque côté qu’on tourne le regard, on aperçoit des jambes en cire, des cœurs en argent, ou ces petits tableaux naïfs, brossés par un badigeonneur de village.
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en commémoration d’un miracle accompli par l’église et ses saints.
Cependant, cette visite à Schônberg n’offre pas seulement l’attrait de visiter un vrai village tyrolien dans la montagne. Du vert pâturage derrière l’auberge, illustrée par Andréas Hofer, on a une vue merveilleuse sur les glaciers de la vallée dé Stubay que nous avons vus scintiller à.l’horizon depuis notre entrée dans le Tyrol. De ce plateau de Schônberg, dont l’élévation est d’environ trois mille cinq cents pieds, l’œil embrasse toute la chaîne des glaciers de Stubay.
Sur cette hauteur, après la brûlante journée d été, nous nous étions assis sur un banc dans la verte prairie derrière l’auberge, et nous respirions avec délicès l’air frais que nous envoyait la montagne. A notre droite, le soleil dorait les cimes du Mittelgebirge de ses derniers rayons ; à côté des ombres bleues, la lumière y prenait l’éclat de la dorure ; c’était comme une traînée de fou courant sur la montagne, éclairant tantôt ce pic, tantôt cet autre, puis s'éteignant graduellement jusqu’à ce que le crépuscule eût enveloppé la hauteur aussi bien que la vallée. Le pâturage que nous foulions sous nos pieds nous semblait encore d’un ton plus vigoureux depuis que la nuit descendait sur le paysage. Devant nous les glaciers de Stubay, au fond d’une vallée pleine de mystère, prirent peu à peu ces teintes roses qu’ils empruntent au soleil couchant qui s’y rellète encore quand, depuis longtemps, la plaine est plongée dans les téii^bres ; dans le crépuscule éclataient les glaciers ; on croyait voir descendre des fleuves do lave ardente sur les flancs de la montagne. Jamais je n’avais vu ce que le montagnard appelle le feu des
Alpes, dans un plus majestueux éclat. Devant cet admirable spectacle, nous restünies en contemplation, jusqu’à ce que le dernier rayon du soleil couchant eût disparu; tout doucement, le feu des Alpes s’éteignit, passant des tons les plus éclatants au rose te plus tendre; puis, comme.dans les tableaux fondants, une vapeur bleue effaça peu à peu le sillon lumineux qui courait dans les glaciers, et couvrit le panorama d’un voile noir; nous ne vîmes plus rien pendant dix minutes, tant notre vue était affaiblie par l’éclat du feu des Alpes qui venait de s’éteindre; puis, la nuit étant tombée tout à fait, les glaciers reparurent tout doucement, non pas comme une traînée de feu, mais en lignes grises qui se détachaient sur le ciel noir.
Il faut avoir vu cet enchantement de la nature pour en comprendre toute la grandeur. On a beau se moquer des Anglais exaltés qui se jettent à genoux devant le Mont-Blanc, il arrive toujours un moment, dans la vie du touriste, où, devant de tels spectacles, l’esprit se recueille et médite. Sans le froid intense qui, avec la nuit, s’étendait sur la montagne, nous y fussions restés jusqu’au jour pour voir le soleil se lever sur cet éblouissant panorama. Le retour à Innsbruck, par cette forêt de sapins enveloppés dans les mystères de la nuit, s’effectua au grand trot des chevaux, qui, heureux de rentrer au gîte, agitaient gaiement les grelots suspendus à leur cou. Dans la profondeur, à notre droite, le torrent bondissait sur les blocs de rochers, et le bruit de sa folle course à travers les pierreuse mariait avec la brise qui soufflait dans les sapins. De temps en temps on voyait, au delà du ravin, courir comme une traînée de feu dans l’obscurité ; c’était un convoi qui
INNSBRUCK . 137
grimpait sur le Brenner ou descendait vers Innsbruck. Au dernier tournant de la route postale, nous sortîmes subitement des ténèbres de la forêt et à nos pieds, dans la plaine, apparut la capitale du Tyrol avec ses milliers de fenêtres éclairées. On eût dit dos légions de feux follets qui dansaient dans cette vallée enchantée; c’était l’apothéose d’une féerie où, successivement, avaient défdé devant nous tant de merveilleux tableaux.
LE BRENNER
Une ascension on chemin en fer. — Grandeur de la nature et grandeur do l’esprit humain, — La création domptée par les ingénieurs. — Sous la mont Isel. — Le ravin du Sill. — Le pont do Saint-Étienne. — La statuette miraculeuse de Waldrast. — Patsch. — Réflexions h propos des ascensionnistes. — Le Brenner en hiver. — Le chasse-neige. — Lutte " des ingénieurs contre les éléments. — Uemercieineuts de l'auteur à la compagnie des chemins de fer du Ty roi. — Matrai. — Souvenirs des Romains. — Une échappée sur le vallon de Gnitschthal. — Le val de Yalserlhal. — Le village de Suint-Jodoch. — Arrivée au sommet du Brenner. — Désespoir du touriste. — La source de l’Eisack. — Le lac du Brenner. — Les sources chaudes de Brenner-les-Bains. — Eblouissement du touriste. — Les glaciers de Stubay, vus du train — Descente vertigineuse vers la station de Gossensas. — Stertzing et se situation stratégique. — Visite à la petite ville. — Histoire des castels de Sprechenstein et de Reifenstein — Kusion des architectures allemandes et italiennes. — Le chapitre des ascensions. — La légende dos vieilles filles ou des vieux garyons. — Le fort François. — Arrivée à Brixen.
Il y a dix ans, je voyageais en Suisse avec un de mes bons amis, Parisien s’il en fut. Au départ, il avait fait ses conditions : la première de toutes était qu’on ne tenterait aucune ascension. Cependant, sur notre observation qu’il lui faudrait toujours se résigner à escalader un pic quelconque pour avoir une vue générale des Alpes, il fut décidé, en manière de compromis, que
LE BRENNER
nous bornerions nos ascensions à une simple visite du Rigi. Quelques' jours après, le bateau à vapeur du lac des Quatre-Cantons nous déposa sur la rive à Küssnacht, d’où en peu d’heures on va à cheval au Rigi. Au moment où nous passions en revue les petits chevaux du pays, mon ami poussa un gros soupir et nous dit :
— Décidément, j’attendrai que l’on puisse monter au Rigi en chemin de fer! Allez-y si vous voulez! vous me raconterez vos impressions à votre retour.
Cette boutade nous fit beaucoup rire et pendant quelques années nous désignions notre ami sous le sobriquet de « le Monsieur qui veut monter au Rigi en chemin de fer. »
Depuis ce temps, le rêve de ce paresseux s’est réalisé. Grâce aux ingénieurs, la montagne n’est plus un obstacle insurmontaiile pour les chemins de fer. C’est tout au [)lus une difficulté que l’on tourne adroitement. La ligne du Brenner, que l’on considérait au début comme une chimère, existe ; tous les obstacles ont été franchis ; la nature a été domptée par le génie des hommes ; ici l’on a taillé la voie dans la roche ; là-bas elle passe sous les Alpes, plus loin le train s’élance sur des talus, qui sont en réalité des montagnes artificielles. Les Alpes ne sont plus l’unique merveille du Tyrol; leur grandeur ne nous impose pas plus d’admiration que l’audace des ingénieurs du chemin de fer du Tyrol; la voie ferrée qui passe sur le Brenner est grandiose comme les glaciers; les travaux qu’il a fallu exécuter m pour dompter les éléments rebelles, sont aussi merveilleux que le paysage. Dans la majesté do la création apparaît le génie humain avec toute sa grandeur. L’.muvre des hommes s’élève à la hauteur de lanature.
Le développement des transactions entre deux peuples voisins n’est, à mon avis, que le résultat secondaire de ces travaux; les ingénieurs qui font ces tracés étonnants transforment l’humanité tout entière; le touriste se sent grandir dans ces gigantesques entreprises de l’audace humaine; la hardiesse des ingénieurs s’impose à son être; il longe les abîmes sans terreur; de l’assurance de l’ingénieur naît la confiance du touriste; il peut se convaincre de quelles merveilles est capable l’intelligence des hommes, et à quelles œuvres aboutit la volonté au service du talent.
Cette construction du chemin de fer du Brenner est une des entreprises les. plus téméraires de notre siècle si riche en surprises; les miracles des temps primitifs sont surpassés ; la montagne s’ouvre devant l’énergie des hommes ; le rocher se déplace par sa volonté; le torrent destructeur rentre soumis et dompté dans le lit où l’enferment les ingénieurs; les forces de la nature sont au service de la force de l’homme; on bouleverse les Alpes, on passe sous le rocher ou sur son sommet à volonté. Depuis que la route du Brenner existe, il n’y a plus d’obstacles pour les chemins de fer et en attendant que la locomotive s’engage dans les glaciers, elle nous élève à leur hauteur et nous permet de contempler les plus grands spectacles de la nature en fumant notre cigare dans un coin capitonné d’un excellent wagon.
Quelques-uns affirment que la poésie, du voyage s'efface de plus en plus depuis la création des che- • mins de fer; je suis d’un avis contraire: la majesté de la nature ne fait que grandir à côté des gigantesques travaux de l’homme; l’audace de l’ingénieur qui '
LE BRENNER
a tracé la voie du Brenner sied bien à ce paysage terrifiant. Ces ponts hardis jetés sur les abîmes, ces tunnels creusés dans le rocher, cette locomotive qui semble s’accrocher aux flancs de la montagne dans un suprême effort, ces mugissements de la machine répercutés par l’écho, tout cela est fait pour augmenter l’impression, et pour pousser, autant que les Alpes, l’esprit du touriste à la méditation et à la rêverie. Quant à moi, j’avoue que les plus grands spectacles de la nature ne m’ont pas plus vivement impressionné que le tracé audacieux du chemin de fer du Brenner; à l’admiration de la création se joignait dans mon esprit l’admiration de l’intelligence de la créature; au lieu de me sentir terrassé par la grandeur de la nature, il me semblait que je m’élevais jusqu’à elle sur les ailes du génie humain.
Tous les voyageurs, en passant le Brenner, ressentiront certainement plus ou moins la double émotion dont je parle et ils emportej’ont de cette route merveilleuse l’un des plus beaux souvenirs de voyage. Le pic du Brenner est le passage le moins élevé de la chaînedesAlpescentrales; il ne dépasse pas, à son point culminant, la hauteur de 4,300 pieds, et comme la ville d’Innsbruck est déjà située à dix-huit cents pieds audessus du niveau de la mer, l’ascension en chemin de fer n’est donc en réalité que de 2,500 pieds. La montée commence en sortant de la gare d’Innsbruck et, .sauf quelques courtes distances dans la montagne, elle atteint partout le maximum qui est de 1 sur 40. Après avoir traversé un court tunnel, le train débouche dans la vallée de l’Inn à la hauteur du couvent de Wiltau, traverse la vallée dans toute sa largeur et s’enfonce sous
le mont Isel, où le torrent bondissant du Zill descend du Brenner. D’ici jusqu’au sommet du Brenner le panorama est toujours à droite dans le sens de la marche du convoi. A mesure que le train grimpe sur la pente, les montagnes d’innsbruck, auxquelles nous tournons le dos, semblent rentrer sous terre, tandis que le paysage majestueux du Brenner se développe sous nos regards. Au-delà du Zill court la route postale comme une ligne blanche dans la forètde sapins; devant nous, le groupe des rochers, dont la Waldrast est le plus élevé, prend dos proportions plus formidables il mesure que nous en approchons; sur la montagne à notre dr>)ite, s’étendent les verts pâturages des Alpes et les nombreux chàlets noircis parle temps qui ont l’air d’une tache d’encre sur un tapis vert. Sur le magnifique pont de Saint-Étienne, que nous avons traversé lors de notre excursion à Schônberg, s’élance la route postale do l’autre côté do l’abîme, pour disparaître ensuite dans la forêt au-dessus de laquelle se dresse le [)ic de la Waldrast, couromié d’une chapelle.
Sur le sommet de la Waldrast, de mille pieds plus élevé que le col du Brenner, est un pèlerinage ren )mmé, où le paysans tyroliens vénèrent une statuette de la sainte Vierge, taillée dans le mélèze. Selon la croyance populaire, cette statuette, telle qu’elle est, a poussé dans l’arbre de parla grâce céleste. Dans les vieilles chroniques tyroliennes est consignée tout au long l’histoire de ce miracle ; un bon pâtre aperçut la statue de la sainte Vierge poussant sur le tronc d’un arbre le dimanche de Pâques de l’an 1407; on découpa la statue merveilleuse avec le plus grand soin
LE BRENNER
et on la transporta dans l’église de Matrei, petit village sur la route du Brenner. Je ne sais au juste combien d’années la sainte Vierge y resta; mais, par une belle nuit d'été, un bûcheron eut une de ces visions, dont les montagnards tyroliens ont le privilège. En rôve ledit bûcheron vitdevantses yeux éblouis la sainte Vierge portant dans ses bras l’enfant Jésus (jui lui ordonna de placer la statuette là-haut sur le pic dans une chapelle qu’on élèverait en son honneur. I/archiduc Léopold transforma au dix-septième siècle la modeste chapelle en un vaste couvent que les souverains d’Autriche dotèrent avec une grande libéralité.
L’affluence des pèlerins amena dans la contrée un certain nombre de voleurs, de vagabonds, en un mot, une respectable collection de vauriens qui firent de ce saint lieu un des points les plus mal famés du Tyrol, si bien qu’en 1785, sous l’empereur Joseph II, on se vit obligé de supprimer le couvent et de transporter la statuette miraculeuse dans le village de Mieders; elle y resta jusqu’en 184G oû,siir l’intervention des moines, le gouvernement autorisa la sainte Vierge à retourner sur le rocher. La translation de la statuette miraculeuse à son emplacement primitif fut une fête publique; des milliers de paysans, accourus des quatre coins du Tyrol, l’accompagnèrent de l’église de Mieders sur le sommet de la Waldrast qui, grâce aux gardes forestiers età la gendarmerie, n’est plus, comme à la fin du dernier siècle, le rendez-vous des vagabonds.
'fandis qu’un voyageur nous racontait cette légende, le train, après avoir décrit des courbes etlrayantes et
LE BRENNER
tyrolienne, et je bénissais l’ingénieur qui, en traçant cette route merveilleuse du Brenner, m’évitait de telles fatigues. Sans quitter le wagon, nous allons pénétrer plus loin encore dans le flanc de la montagne et nous élever jusqu’à la hauteur des glaciers. Nous sommes depuis longtemps au niveau des verts pâturages qui ont réjoui nos regards de la plaine; le paysage du Brenner devient de plus en plus sévère; à travers les fissures de la montagne, nos yeux peuvent contempler les pauvres chalets des bûcherons bâtis à l’abri de la tourmente; devant nos yeux défilent les villages perdus dans la montagne et l’esprit se met à rêver à l’existence misérable de ces Tyroliens à l’époque oîi le vert pâturage se couvre d’une nappe blanche aussi bien que le plateau de la montagne et la voie ferrée.
Les chasse-neige remisés dans les gares du Brenner donnent au touriste une faible idée de cette admirable route pendant l’hiver. Ce sont d’énormes masses de fer reposant sur des roues basses qui glissent sur le rail. Poussé par une locomotive, le chasse-neige qui, aussi large que la voie, se termine à son extrémité par une longue pointe, pénètre dans la neige durcie, déblaie la route, fend la couche de neige sur toute la largeur du chemin de fer et la repousse des deux côtés des rails; c’est comme l’éclaireur, sondant le terrain, devant le convoi qui, lentement, s’avance à une respectable distance derrière le chasseneige.
Dès le mois d’octobre, la neige ne quitte plus le sommet du Brenner; parfois, au cœur de l’été, quand il pleut dans la vallée d’Innsbruck, la nuit surtout, la neige tombe là-haut.
Au cœur de l’iiiver, le service du Brenner, si admirablement organisé qu’il soit, est parfois interrompu par les énormes masses de neiges qui s’accumulent dans les défilés. Mais les accidents sont prévus, et des colonnes d’ouvriers s’élancent au premier signal dans la montagne pour joindre leurs ellbrts à ceux du cliasse-neige. En dehors do ces retards, la traversée du Brenner n’oll're aucun danger. La voie a été construite avec un art qui lait l’admiration des ingénieurs de tous les pays, et elle est d’ailleurs si bien surveillée que, malgré les difficultés du terrain, on n’a eu jus- (ju’à i)résent aucun accident à déplorer. Tout a été prévu par les ingénieurs, les éboulcments tout aussi bien que les ravages que peuvent causer les eaux à la fonte des neiges. Aussitôt qu’un torrent nouveau descend de la montagne, on lui fait un lit do pierres Qt on le force à passer sous la voie.
Les ingénieurs vont chercher les torrents à leur source, leur creusent un lit et leur font suivre la route (pii leur convient; un torrent inconnu peut, a la fonte des neiges, descendre de la montagne, envahir le chemin de fer, et causer quelques ravages ; il peut surprendre les ingénieurs une fois, se précipiter sur la voie et y causer des désordres, mais il no recommencera plus jamais. Quant aux éboulemcnts, ils ont été également prévus par les ingénieurs, ainsi que les passages qui ofi'rent le moindre danger. La surveillance de la voie offre donc toutes les sécurités possibles. Les gardes sont répandus à profusion dans la montagne ; à tout instant on aperçoit les chalets coquets des employés du chemin do fer. Sur le Brenner, les ingénieurs sont en permanence. Par-ci par-là, on a
LE BRENNER
établi des dépôts où se trouvent réunis les matériaux nécessaires pour parer à tous les événements dans le p^us court délai possible.
La compagnie des chemins de fer du Sud de l’Autriche est très-certainement l’une des mieux organisées que je sache. Sur aucune ligne, je n’ai trouvé un matériel plus convenable et des conducteurs plus prévenants. Les inspecteurs parcourent sans relâche la ligne, et sévissent vigoureusement contre l’employé, qui ne traite pas le touriste avec toute la politesse que lui prescrit le règlement.
Mais, ainsicpiejc l’ai dit, la compagnie des chemins du Tyrolne se montre p^s seulement soucieusedu bienêtre du vo.yageur. Des légions d’ouvriers sontconstammentemployéesù l’améliorationdelaligne duBrenner. Les ingénieurs ne cessent d’étudier lé terrain dans le but (le toujours perfectionner cette voie audacieuse, dont les hommes experts en pareille matière font le plus grand éloge. Aussi, grâce à cette perpétuelle surveillance et aux intéressants travaux de la compagnie, la route du Brenner offre aujourd’hui tout autant de sécurité que la voie ferrée qui traverse une plaine en ligne droite.
En été, cette traversée du Brenner en chemin de fer est une admirable promenade; les énormes courbes que décrit la voie en rehaussent le charme, par ce fait que le paysage se renouvelle sans cesse, et qu’en tournant le rocher, un tableau nouveau succède à l’autre. Rarement on a sous, les yeux un très-vaste panorama ; c’est une suite de décors où tantôt la montagne apparaît dans sa sauvage grandeur, et où tantôt, dans les échappées sur les vallées voisines, la nature
des Alpes se montre dans sa grâce poétique. Cette route pittores(|ue est un perpétuel étonnement pour le touriste.
La station après Patsch est Matrei, le village le plus pittoresque de la ligne du Brenner, et l’un des plus intéressants du Tyrol. C'est une agglomération do maisons curieuses, le long desquelles coule le Sill. A première \uie, cela ressemble à une boîte de gigantesques joujoux de Nuremberg, qu’on aurait jetée 'de la roche dans la vallée où, tombant les unes sur les autres, les maisonnettes ont pris des poses bizarres. Le bourg est dominé par un vieux castel, au pied duquel se trouve la partie la plus ancienne du village. C’est le Matrejum des Romains, et l’on y trouve encore, de loin en loin, des monnaies] romaines et des débris de sculptures. Toute une partie de la galerie d’ Am bras se composait d’antiquités découvertes dans le cours des siècles à Matrei aussi bien que sur d’autres points du Brenner. Du castel romain qui devint ensuite le berceau des seigneurs de Matrei, il ne reste que la partie la moins ancienne ; il est la propriété du comte d’Auersberg.
De Matrei à Steinach la montée s’effectue à peu près en droite ligne ; le village auquel la station emprunte son nom, n’otfre aucun intérêt depuis l’incendie do 1853, qui dévora le bourg et son église; mais si les constructions modernes du village détonnent dans ce paysage sévère, la vue sur le val de Gn'itschthal, qui s’ouvre devant nous au,x environs de la station, est une des plus belles de la route du Brenner. Les vallées voisines du long défilé où coule le Sill, sont autant d’agréables surprises pour le touriste. De ci, de là, en
LE BRENNER
tournant la roche, on aperçoit tout-à-coup un vallon, avec ses villages, ses clochers, ses coteaux, ses troupeaux, ainsi que les Alpes qui le dominent, et dont la chaîne, au bas de laquelle coule le Sill, nous avait jusqu’alors caché la vue. Ce sont autant de tableaux gracieux ou sévères qui se suivent rapidement et occupent la pensée du touriste. De temps en temps, pour se rendre compte de la montée, on se penche par la portière et on éprouve alors la double surprise de voir la voie que l’on a parcourue dans la profondeur, en môme temps que les rails s’élançant plus haut sur les flancs du rocher.
Après Steinach.se trouve le point le plus admirable de la montée. Le train, après avoir passé "d’une rive à l’autre du Sill et traversé plusieurs tunnels , débouche dans le souriant vallon le Valserthal, une sorte de large prairie, au milieu de laquelle s’élève l’admirable village de Saint- Jodoch-, et l’on voit tout-à' coup le rail grimper sur la montagne et l’autre côté du vallon, et s’enfoncer dans un étroit défilé d’où se précipite le Sill. Aucun pont, aucun viaduc traversant le vallon n’est visible, et le voyageur se demande comment il arrivera là-haut? Le train s’avance toujours et à l’extrémité du Valserthal s’enfonce dans un tunnel . Ce tunnel est demi-circulaire et débouche sur le rocher, où nous nous trouvons, comme par enchahtement, transportés de l’autre côté du village que nous avons tourné dans l’obscurité ; nous sommes sur cette hauteur où, il y a un instant, nous avons vu serpenter les rails et, rejoignant le Sill, nous nous engouffrons dans le plus étroit défilé de la montagne. Sur les deux rives du torrent qui coule dans un abîme, il y a tout
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juste la place pour la voie ferrée et la roule postale, séparées par la profondeur où coule le Sill. A mesure que nous approchons du sommet du Brenner, le Sill perd de son importance. Réduit à ses propres ressources, si près de sa source, le Sill, dont nous avons vu les eaux mugissantes bondir contre le mont Isel, n’est bientôt plus qu’un mélancolique filet d’eau. Deux heures et demie après notre départ d’Innshruck, le train s’arrête dans un sauvage delilé, où les rochers se mirent dans un joli petit lac vert. A côté do la gare s’élèvent deux habitations : l’ancienne poste et une auberge, plus une modeste chapelle.
Nous sommes au sommet de la roule du Brenner.
C’était la première désillusion depuis notre entrée dans le Tyrol. Durant l’ascension, notre fantaisie avait entrevu un vaste plateau d’où les yeux contemplaient avec délices un immense panorama, et ce doux rêve s’évanouissait toufà coup devant la réalité qui nous encaissait dans une gorge sauvage. Impatients d’arriver à ce sommet du Brenner, la marche lente du train nous avait parfois énervés pendant l’ascension ; à chaque tournant nous avions passé la tête par la portière pour voir si nous apercevrions enfin le point culminant d’où nous comptions plonger le regard dans les profondeurs. En nous voyant maintenant au sommet de la route, enfermés dans la roche grise, ignorant le spectacle admirable qui nous attendait au delà du défilé, nous nous laissions aller à notre désespoir. Dans notre pensée nous nous étions créé un chemin de fer fantastique ; nous espérions qu’au sommet du Brenner la locomotive, légère comme une gazelle, sauterait sur le pic le plus escarpé et nous
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permettrait do contempler à vingt lieues à la ronde tous les glaciers et toutes les plaines.
Le désenchantement fut cruel: ojais aucun de nous ne se doutait de l’éblouissement qui devait sitôt chasser l’impression douloureuse que nous ressentions à la station dite Brenner. C’est ici la séparation des eaux.
Tandis que le Sill, absorbant dans sa descente toutes les eaux du versant nord, se mêle àl’Inn pour se perdre avec lui dans le Danube qui coule vers la mer Noire, les eaux du versant sud descendent vers l’Adige et l’Adriatique. Après avoir remonté le cours du Sill depuis le tunnel du mont Isel où se brisent ses eaux mugissantes jusqu’à sa source sur le Brenner, nous allons prendre l’Eisack à sa source et assister au développement successif de l’un des plus redoutables torrents duTyrol. Derrière l’ancienne poste du Brenner, formant une agréable petite cascade, descend de la roche un maigre filet d’eau. C’est l’Eisack qui, grossi dans la descente par les eaux du versant sud du Brenner, devient dans la vallée, au pied de la montagne, un torrent formidable, l’un de ceux qui ont causé et causent encore, chaque année, les plus lamentables dévastations dans la vallée qui lui emprunte son nom.
A partir de la station de Brenner, la voie descend tout doucement d’abord jusqu’au Brennerbad (Brenner-les-Bains) station thermale dont les eaux sont célèbres dans le Tyrol ; puis, d’ici commence la descente vertigineuse <lans la vallée de l’Eisack. En sortant du défilé, on voit tout à coup, cette fois à la gauche dans le sens de la marche du convoi, le train lancé à toute vapeur au-dessus d’une admirable
vallée. A trois cents mètres au-dessous de nous, dans l’abîme où l’Eisack sillonne la verte prairie, luisent au soleil les clochers des nombreux villages ; perpendiculairement au-dessous de nous, à une profondeur terrible, on aperçoit la station de Gossensass, où nous nous rendons.
C’est l’éblouissement qui suit de près la déception. Rien ne saurait dépeindre la surprise qu’offre au touriste le vaste panorama, s’ouvrant subitement devant les yeu.x ; il se -voit emporté à toute vapeur sur la pente vertigineuse qui contourne le rocher, et, tandis qu’au bas la nature se montre dans toute la séduction de la plus riche végétation, devant nous se dressent les formidables glaciers de Stubay dont nous sommes si peu éloignés qu’on en peut compter les crevasses. En bas, la verte prairie et l’abondante forêt de sapins, éclatant de soleil ; ici, sur la hauteur, la vue sur les sublimes horreurs des glaciers et des plateaux neigeux ; à ce tournant, la chaîne de Stubay disparaît derrière la montagne pour reparaître un peu plus loin dans toute sa majesté ; c’est un enchantement indescriptible. Je n’essaierai pas de dépeindre l’impression que l’on ressent quand, après avoir passé un des nombreux tunnels, on revoit subitement ce merveilleux panorama qui ne s’éclipse que pour paraître avec plus d’éclat encore. La surprise devient presque de l'effroi, quand, après l’immense tunnel d’Alster, le train semble s’élancer à toute vapeur dans les glaciers au delà de l’abîme qui nous en sépare. Il y a là un instant d’émotion poignante. Le rocher autour duquel serpente la voie nous barre la route ; on pense que le train dans sa course furibonde va se heurter contre
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l’angle et s’élancer par-dessus l’abîme dans les crevasses des glaciers. Cette émotion ne dure qu’une seconde, car, au détour de cette roche, la voie décrit une courbe nouvelle et descend rapidement jusqu’à la station de Gossensass, d’où cette fois nous voyons planer là-haut sur la montagne la route pittoresque que nous venons de parcourir.
Gossensass est un joli village, bâti dans un de ces gais vallons du Brenner, dont les riches pâturages alternent si heureusement avec les beautés sévères des Alpes. Après la course furibonde, nous pensions que nous nous trouvions déjà au pied du Brenner, et nous étions à peine à six cents pieds du sommet de la montagne. Lancé à toute vapeur sur la descente, le train avait parcouru une distance, énorme, tournant autour de la roche, revenant sans cesse sur ses pas. De la station de Gossensass, nous pouvions enfin nous rendre compte du trajet que nous venions de faire. Comme un immense serpent, la voie ferrée s’enroule autour de la montagne, décrivant cent courbes plus audacieuses les unes que les autres. On la voit courir sur les flancs du rocdier et longer, pour ainsi dire , les magnifiques glaciers de Stubay. Si profond que fût notre recuillement devant tant de grandeurs terrifiantes alliées à tant de séductions de la nature, il nous fallait reporter une partie de notre admiration sur l’œuvre étonnante, accomplie par les hommes.
De Gossensass à Sterzing, le chemin de fer traverse un étroit défilé, où coule, à côté de nous, l’Ëisack qui, dans sa descente du Brenner, a déjà absorbé un certain nombre de petits torrents et qui bondit à présent
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LE TYUOL ET LA CAUINTHIE
(le rocher en rocher et ésîayc, par les soubresauts de ses eaux écuimintes, le paysaire un peu triste : le travail -des iuKonieurs est ici d’un haut intérêt, il est curieux de voir comment ils ont, de ci de là, écarté de la voie le torrent qui les gênait on le faisant passer par un tunnel sous la roche voisine, où rKisack se perd pour reparaître un peu plus loin à côté du chemin de fer.
Le défilé aboutit à une vaste plaine qui, à 2,70U pieds au-dessus du niveau de lu mer, s’étend dans la montagne. Quelques rares touristes seulement (piitlèront le convoi ; nous fûmes du nombre. Entre deux trains nous voulions visiter cette petite ville, en apparence insignifiante, qui a joué un si grand rôle dans l’histoire du Tyrol, depuis l’iinti(|uité jusqu’aux guerres du commencement de ce siècle. Sterzing tient son imporlancodesa situation topographique 5 c’est le centre entre les trois grandes artères du pays ; la vallée do l’Adige, la vallée de l’Inn et lu vallée du l’usterthal, cette dernière communiquant avec l’Autriche pur la Carinthie et la Styrie. Toutes ces vallées correspondent par les pas.suges des montagnes, dont Sterzing est le point central. Les Romains, après la conquête du pays par Drusus et Tiberius, eu reconnurent immédiatement toute l’imporlonce stratégique; ils s’y fortifièrent, sterzing, le « Vipitenum » des Romains, devint une citadelle au centre-des trois grandes artères du 'ryrol.
Par sa situation, Sterzing était donc destiné a servir de champ de bataille dans toutes les guerres qui ont ensanglanté le Tyrol. C’est ici qu’en 1800 les paysans tyroliens défirent les armées franco-bavaroises dans les terribles mêlées dont j’ai parlé dans le chapitre
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LE BRENNER
d’Andréas Hofer; c’est ici que les Saxons furent écrasés par l’avalanche artificielle des Tyroliens; c’est ici que le maréchal Lefebvre dut rebrousser chemin devant les handes populaires. La petite-chapelle que l’on voit de la gare a été érigée en mémoire de la victoire remportée en 1797 sur les soldats du général Joubert; elle contient un tableau commémoratif avec cette inscription : L'ennemi n’ira pas plus loin. Le bourg voisin, le Frcienfeld, dont la ti-aduction est la Terre libre, semble tenir son nom des victoires remportées par les paysans tyroliens.
Le vallon de Sterzing est encore de nos jours le point central de la défense du pays : le génie autrichien a, tout aussf bien que les Romains, compris l’importance stratégique de cette contrée dû Tyrol. Un peu au-dessous de Sterzing, là où le val de Pus terthal abouche à la vallée de l’Eisack, les Autrichiens ont élevé les plus redoutables fortifications du Tyrol ; l’étroit défilé de l’Eisack est dominé par un fort im portant, défendant à la fois la route du Brenner et la vallée de l’Eisack qui abouche à la vallée de l’Adige, tandis que l’entrée du Pusterthal est protégée par une citadelle formidable, dite le fort F’rançois, qui a donné son nom à la station de Frantzens-Feste. Mais, à moins d’avoir du temps à perdre, le touriste fera bien de ne pas s’arrêter à Sterzing. La Jolie vue qu’il a de la gare et sur la ville et sur les coteaux voisins où s’élèvent les ruines de plusieurs vieux châteaux doit lui suffire. Cependant la Aille est très-curieuse; une double rangée d’arcades passe dans les principales rues, sous les maisons pittoresques qui, ornées de balcons, de créneaux et de tourelles, ressemblent à des petits châ-
teaux d’un autre âge et témoignent du l)ien-ètre tine répandit dans la ville l’exploitation des nombreuses mines de plomb et de cuivre du versant sud du Brenner, mines épuisées, bêlas! depuis des siècles.
Les deux vieux châteaux bâtis sur le coteau aux environs de Sterzing et que l’on aper«;oit de la gare ont une légende curieuse. Le chevalier de Sprechenstein, dit la chronique, était estimé autant par sa bravoure que par son excellent cœur. Dieu le récompensa en lui donnant l’épouse la plus belle et la meilleure. Son voisin le seigneur de Reifenstein s’éprit d’une violente passion pour la châtelaine de Sprechenstein, et, après avoir en vain essayé de la détourner de ses devoirs, il sentit son cœur déborder de haine contre l’heureux époux. Un jour que l’amoureux éconduit plongeait du haut de son château son regard dans le jardin du château voisin, il vit les deux époux assis sous la charmille ; à cette vue, Reifenstein, ivre de rage et de haine, décrocha sa bonne arquebuse, et, d’un œil sûr, envoya sa flèche d’ivoire dans le cœur du Seigneur de Sprechenstein.. Quelque temps après, le meurtrier disparut subitement et ne fut jamais revu ; selon la légende, le diable l’a étranglé et a banni son âme dans la montagne.
Après avoir parcouru dans tous les sens la curieuse petite ville de Sterzing dont la grande rue est flanquée à son extrémité d’une vieillè tour fort curieuse qui date du quinzième siècle, après avoir visité l’église modeste et le presbytère d’architecture gothique, nous entrâmes dans un joli cabaret, en attendant que le train descendît du Brenner et nous conduisit à Brixen. Beaucoup de maisons de Sterzing rappellent l’Italie
LE BRENNER
par leur construction intérieure ; la cour est couverte d’un toit reposant sur des colonnes, qui la met à l’abri de la pluie et de la neige, en même temps que l’air peut y pénétrer et répandre une fraîcheur agréable dans la maison durant les grandes chaleurs. Les étages sont reliés entre eux pas des escaliers extérieurs, aboutissant aux galeries de bois qui font le tour de la cour. Ce mélange de deux architectures est fort curieux ; de la nïe, les maisons, avec leurs tourelles et leurs balcons, donnent à la ville une physionomie purement allemande, et, dans les cours, on pourrait se croire en Italie. Au pied du versant sud du Brenner commence la fusion entre les deux pays. A Sterzing, cette fusion s’opère dans l’architecture, en attendant que plus loin dans la vallée de l’Adige, aux environs do Trente, la végétation et les moeurs du Nord disparaissent complètement pour céder la place à l’Italie,
Le cabaret où nous étions entrés reposait, comme toutes les vieilles maisons tyroliennes, sur une, voûte à ogives. Ici, comme partout dans le Tyrol, toute auberge se divise en deux parties : au rez-de-chaussée est une vaste salle enfumée où les paysans, les rouliers et les ouvriers se réunissent ; au premier est le saion des messieurs, réservé aux gros bonnets de la ville et aux touristes.
Le salon des messieurs contenait, en dehors de quelques bourgeois de Sterzing, toute une caravane américaine qui avait établi son quartier général dans cette auberge. Harassés de fatigue, couverts de poussière, les ascensionnistes desdeux sexes faisaient pitié à voir ; à leurs pieds gisaient les cordes, les haches, les bâtons ferrés et autres instruments de supplice ; ils venaient
Bans doute de ces glaciers, qu’en passant sur le Brenner en chemin de fer, nous avions vus tout aussi bien et peut-ôtre mieux qu’eux. A notre entrée dans le Tyrol, nous avions [>ajé notre tribut aux Alpes, en escaladant laHaute-Salve; avant do prendre congé du pays, nous comptions grimper sur le Monte-Piano dans le val du Puslertlial pour dire un dernier adieu aux glaciers et aux neiges éternelles. Nous n’avions ni le temps, ni le désir de faire d’autres ascensions. Notre but était moins de voir les crevasses' des glaciers que d’étudior les mœurs et les particularités de l’intéressante race tyrolienne.
Nous sommes des touristes du xix' siècle, qui désirons voir beaucoup et voir vite. Quand nous nous écbappons de nos travaux pour courir le inonde, ce n’est point pour escalader un à un les pics les plus escarpés et |)our rentrer chez nous plus fatigués que nous sommes partis. On no devient pas ascensionniste du jour nu lendemain ; pour ce métier, il faut, comme les Anglais, se préparer dès sa jeunesse.
Los habitants des grandes villes, nous autres Parisiens surtout, (jui prenons une voilure pour aller de 1a porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin, nous'ne pouvons pas employer nos vacances à grimper sur les pics les plus élevés du Tyrol. Si, comme première condition, on nous imposait d’escalader chaque jour une moyenne de six mille pieds dans les rochers, nous préférerions faire un mois de prison. Nous cherchons les émotions douces en voyage, et notre supériorité est de savoir combiner les agréments de la vie avec l’amour des grands spectacles dé la nature. Précisément, d’une des fenêtres de ce cabaret, nous avions
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une dernière vite superbe sur les glaciers de Stubay, où se jouait le soleil couchant, et, de l’autre, notre regard errait sur ce vaste bassin do Sterzlng, célèbre dans le pays, non-seulement par le souvenir de la guerre, mais encore par une particularité dont personne n’a pu m’expliquer l’origine. D’une fille qui coino- sainte Catherine, on dit dans le Tyrol : '« Elle ira dans le bassin de Sterzing. » Selon une légende qui se perd dans la nuit des temps, les âmes des vieilles filles s’en vont errantes dans le bassin de Sterzing, tandis que les vieux garçons sont bannis sur une roche voisine dite Tète de cheval (le Rosskopf), d’où, en contemplant la vallée, leurs âmes gémissent d’avoir méconnu de leur vivant les devoirs et les joies de la vie de famille.
La nuit était venue depuis une heure, quand la cloche de la gare nous annonça l’approche du train que nous vîmes descendre du Brenner. C’était un spectacle infernal. .Vvec la nuit, les nuages s’étaient amoncelés sur la cime de la montagne, et tout le groupe du Brenner avait disparu dans les ténèbres. Là-haut, à deux mille pieds au-dessus de nous, nous vîmes courir dans les airs une traînée de feu : c’était la locomotive qui tournait autour de la montagne, lantùt disparaissant derrière un rocher ou sous un tunnel, tantôt s’approchant de nous à grande vitesse. A travers l’obscurité, nous ne vîmes que cette traînée de feu s’échappant do la cheminée et éclairant par-ci par-là la locomotive qui semblait voler dans les nuages comme le chariot en feu dans lequel, selon les légendes tyroliennes, le diable emporte les âmes damnées.
Vingt minutes après, le train entra dans la gare de Sterzing, et, par le terrible défilé de l’Eisack, où s’élève le fort François, nous transporta à la vénérable ville de Brixen.
Arrivée à Brixen. — L’hôtel du temps jadis. — Histoire d'une femme qui montrait ses seins. — Ce que nous conte un ofâcier autrichien. — Pourquoi les paysannes du Brenner ont le sein aplati. — Les enfants élevés à l’eau de roche. — Où l'auteur présente au lecteur sainte Agnès. — Les . pommes de Saiot-Albouin.— Le dimanche à Brixen. — Descente des montagnards. — Costumes et chapeaux. — La cathédrale. — Les voltigeurs de la garde impériale. — Apparition de monseigneur l’évèque. — Com> ment prient les Tyroliens de Brixen. — Le chemin de la croix et ses fresques. — La chapelle des enfants malades. — Visite an palais épiscopal . — Le dîner et les vins dans le Tyrol . — De Brixen à Klausen . — Le Bollhaus. — Les spectres. — Les villages fantômes et le bourgeois de Brixen. — Klausen. — L’abreuvoir et le chevalier. — L’église des capucins, — Entretien avec un révérend père. — Le trésor du couvent de Klausen.— Histoire de deux Américains et d’un capucin.— Le couvent de Seben. — L’orage sur la montagne. — Conduite héroïque d'une nonne en 1809. — Ce que les Tyroliens pensent de Mater Dolorosa.
Pendant la descente du Brenner qui, du reste, ne s’arrête qu’à Botzen, la nuit noire était venue, et nous entrâmes dans la sainte ville de Brixen un samedi soir, alors que déjà la pieuse population de la vallée et de la montagne se préparait aux austérités du dimanche dans le Tyrol. C’est à dessein que nous avions choisi ce jour, car de toutes les populations tyroliennes, si profondément reUgieuses, les habitants de
Brixen et des environs passent pour les plus orthodoxes, et on nous avait conseillé de passer précisément le dimanche dans cette petite ville au pied du Brenner, où trône, dans toute sa majesté, l’évêque, dont les domaines se répandent sur tout le Tyrol de ce côté de la montagne, aussi bien que de l’autre. Trèscertainement la population de Brixen commençait à se recueillir, en vue du lendemain, au moment où nous foulions le pavé de ses rues, où quelques antiques réverbères soutenaient une faible lutte contre les ténèbres. Dans quelques rares cabarets, autour des vieilles tables en chêne, les soldats d’un régiment de chasseurs tyroliens, avec leur uniforme gris et les képis ornés de plumes et de fleurs, s’étaient mêlés aux ouvriers et buvaient le petit vin du pays en chantant en chœur quelques gais refrains des Alpes. Mais les bourgeois et manants avaient déjà fermé leurs volets, verrouillé leurs portes et dormaient sous la protection de l’évêque, dont les armes, figurant sur un grand nombre de maisons, témoignent de l’influence que le prélat exerce dans son diocèse. Après avoir traversé quelques ruelles, ornées de ces arcades, sans lesquelles il n’y a pas de ville tyrolienne, nous vîmes dans l’obscurité les fenêtres éclairées de l’hôtel de l’Éléphant. Devant la porte stationnait une vieille diligence, et deux gros chiens, troublés dans leur sommeil par notre arrivée, poussèrent un hurlement plaintif annonçant à l’aubergiste que des voyageurs distingués s’avançaient vers son hôtel.
Par cette voûte à ogives, sur laquelle reposent les vieilles maisons du pays, et qui donne au rez-dechaussée l’aspect triste des prisons souterraines des
vieux manoirs, nous montâmes au premier étage où, •dans une des j dites salles à manger, les étrangers soupaient à côté des officiers de la garnison. Sur le balcon attenant à ces salles, nous prîmes notre repas en vue de cette rue triste et solitaire sur laquelle le réverbère au pétrole, agité par le vent, prômenait sa lumière vacillante. A la table \oisiue, quelques libres penseurs, officiers ou employés, causaient avec une certaine animation de l’histoire qui venait d’arriver à la femme d’un employé supérieur du chemin de fer. Cette dame, fraîchement mariée, s’était présentée à la messe avec des appas rares en ce pays, et dans une toilette où. le clergé vit une atteinte à l’austérité du lieu. Monsieur le curé, troublé parla vue dccesjolies choses que ses yeux.ne sauraient voir, avait fait réprimander ladite dame par l’un dé ses vicaires, et la table des libres-penseurs parlait de cet incident avec une certaine gaieté, que nous partagions. Or, en voyage, le soir, au cabaret, on fait vite connaissance, quand on sait se présenter convenablement. Il est peu de villes dont les habitants ne soient disposés à faire les honneurs au touriste ; il nous semblait qu’en causant avec ces messieurs, nous pourrions récolter quelques renseignements intéressants, et nous demandâmes la permission de nous installer à leur table, ce qui nous fut gracieusement accordé.
Pendant longtemps l’aventure de la dame aux vastes appas fit le sujet de la conversation.
— Mais que voulez-vous que fasse cette malheureuse pour contenter le révérend curé?... demandai-je à un officier.
— Je vais vous le dire, fit le lieutenant, elle étudiera
auprès des femmes du Brenner l’art de cacher ce qui déplaît à M. le curé.
— Et comment s’y prennent les femmes du Brenner ?
— Dès l’àge le plus tendre, elles aplatissent leur sein avec des planches en bois qui leur servent de corset. Si l’objet en question fait de la résistance, on le refoule autant qye possible sous les aisselles. Dans la montagne, cette coutume est telle que les paysannes ont des poitrines plates comme les hommes. Vous les verrez demain descendre du Brenner et vous m’en direz des nouvelles.
— Mais comnjent font-elles pour allaiter leurs enfants, demandai-je ?
— On les élève au lait de chèvre.
— Et quand on n’a pas de chèvre?
— On les élève à l’eau fraîche, dit le lieutenant. De là ces créatures chétives, qui, si elles ne sont pas goitreuses, ont le teint vert de gris dont vous aurez le. spectacle.
— Alors, la jolie Tyrolienne?...
— Monsieur, interrompit l’officier en riant au.x éclats, si vous voulez voir dejolies Tyroliennes, ce n’est pas à Brixen qu’il faut venir les chercher. Vous aurez demain toute la carte d’échantillon des paysannes des environs. Vous verrez quel être difforme devient la femme qui, par fanatisme, écrase le plus bel ornement que la nature lui ait donné, et quelle génération d’enfants maladifs on élève avec l’eau de la montagne.
— Mais vous me donnez presque envie de partir demain par le premier train !
— Gardez-vous -en bien, me dit le lieutenant, car
VOUS VOUS priveriez d’un des spectacles les plus curieux de ce pays, la grande messe à la cathédrale. Si vous avez de la chance, vous verrez une procession avec le crâne de sainte Agnès dans une vitrine.
— Ah I vous avez ici le crâne de sainte Agnès ?
— Nous en avons bien d’autres, fit le lieutenant, après avoir alluméunde ces exécrables cigares, dits de Virginie que débite la régie autrichienne. Si vous voulez passer le reste de la belle saison à Brixen, je me fais fort de vous montrer les reliques d’un saint par • jour. Mais le crâne de sainte Agnès est très-certainement l’un des objets les plus curieux de la ville; c’est toute une histoire.
— Vous seriez bien aimable de me la conter.
— Volontiers 1... Sachez donc que l’évêque Popo, devenu pape sous le nom de Damasus II, envoya à Brixen le crâne de sainte Agnès. C’est môme en l’honneur de cette sainte que la ville a adopté ses armes, l’agneau pascal sur champ de gueule. Or, un pèlerin du temps jadis, qui était allé chercher des reliques en terre sainte, eut un rêve singulier : un ange lui apparut et lui ordonna de porter le crâne dans la ville, dont les armes se composaient d’un agneau pascal. Le pèlerin se mit en route, traversa la mer et parcourut une loule de pays. Vains eflbrts, aucune ville n’avait les armes indiquées. Après avoir erré de la sorte pendant un certain nombre d’années, il. arriva aux environs de Brixen, et, ô miracle ! le coffret aux reliques devint tout à coup si lourd que le pèlerin le déposa dans une prairie pour aller chercher du renfort à la ville. Jugez de sa stupéfaction quand soudain, audessus des portes, il aperçut l'agneau pascal. Informé
(le ce fait, le clergé, à la tôle de tous les habitants, s’en alla chercher le colfret miraculeux et le déposa dans la cathédrale où vous pourrez le contempler.
En ce moment, j’étais eu train do découper une pomme qui ressemblait absolument à toutes les pommes de la terre.
— Puisipie vous voyagez pour vous instruire, dit le lieutenant en riant, vous ne serez peut-être pas fâché do savoir le nom de cette pomme.
— J’en serais ravi.
— Eh bien, c’est ce que le peuple appelle des pommes do Saint-Albouin, parce que ce saint a cueilli la première de celte espèce chez saint Ingénius, dont le jar- ‘ din était, à ce qu’il parait, une imitation du paradis. Saint Albüuin planta ses pommiers célestes dans les environs de la ville de Brixen qui lui en garde une inaltérable reconnaissance.
— El le peuple croit à ces histoires ?
— A celles-ci et à bien d’autres [)lus'extraordinaires encore. El ici je ne parle pas seulement du bas peuple, mais encore des liourgeois de colle sainte ville. Gardezvous bien de douter de l’aulhencilé de tous ces récits, si vous voulez vivre on bonne harmouie avec les habitants.
— Avec do telles idées, quel efl’et a produit le chemin de fer dans le pays? demandai-je.
— On s’y fait, dit l’officier, seulement on y a mis le temps; les premiers ouvriers qui débarquèrent dans la ville ne trouvèrent pas à se loger. On les évitait comme des pestiférés. Mais, en somme, le progrès est plu^fort que la superstition, et, quand on a vu que lesétrangers afll liaient dons la belle saison et que cette invention
diabolique, corume l’appelaient les paysans du Tyrol, contribuait au bien-être de la province, on s’est rendu à l’évidence. S’il y a des accommodements avec le ciel, il paraît qu’il y en a egalement avec l’enfer.
—“Et comment faites-vous, vous soldat, vous officier, |)Our vivre en paix avec cette population dévote et superstitieuse?
— Je ne la vois pas, fit mon obligeant professeur. Le chemin de fer et quelques établissements industriels ont conduit dans le pays un certain nombre d’hommes éclairés: ingénieurs, savants, employés supérieurs et autres. Dans lejour, j’ai mon service, le soir nous nous réunissons à la table de cet hôtel et à neuf heures et demie, été comme hiver, onse couche. Sur ce, monsieur, j'ai bien l’honneur de vous souhaiter une bonne nuit, car il est neuf heures trente-cinq, et mon brosseur pense certainement déjà que je me dérange.
Après avoir pris congé de cet obligeant officier, nous nous retirâmes dans nos chambres, très-vastes, trèspropres et meublées avec un luxe qui s’explique par les inscriptions qui, en lettres d’or, jierpélucnt le souvenir de la nuit glorieuse pour l’hôtel que leurs Ma-, jestés Impériales d’Autriche y ont passée en je ne sais plus quelle année.
Le lendemain, de bonne heure, nous fûmes éveillés par les cloches qui sonnaient à toute volée ; la ville, si déserte hier, s’anima comme par enchantement. Les Brixenois, vêtus comme le commun des mortels, se rendaient à l’église, cri même temps que de lu montagne descendait le flot des paysans endimanchés dans les costumes les plus bizarres ; les uns portaient une veste de velours sur le gilet rouge, où se croisaient les
traditionnelles bretelles vertes, la ceinture en cuir aux initiales du propriétaire, et les grossiers bas de laine, tricotés devant l’àtre aux longues soirées d’hiver. La forme de la coiffure variait suivant le village; c’était comme un musée de chapeaux depuis le petit crevé jusqu’au tyrolien pointu, et le petit chapeau bas do forme aux larges bords relevés sur les côtés. Mais, quelle (pie fût la coiffure, toutes étaient ornées soit do plumes de coq attachées aune cocarde de poils de chamois, soit d’un bouquet de fleurs alpestres ou de fleurs artificielles; et c’est cette coiffure enjolivée qui donne à la foule un aspect gai et souriant, tant qu’on la contemple de loin. De près, c’est une autre affaire ; tous les montagnards du Brenner ont je ne sais quoi de sévère chez les uns, de triste chez les autres, qui répand la mélancolie dans l’ûme du touriste.
Le costume des femmes est tout à fait sombre et leur coiffure diffère de celle des hommes : elles portent, les unes des chapeaux dits tremblons, tels qu’on en voit sur les gravures de mode de 1830; les autres, de hauts bonnets circassiens en laine noire. Le sein manquait à toutes ces femmes : l’officier avait dit l’exacte vérité. Aussi, avec leurs jupes sombres, s’accrochant dans le milieu du dos à un corsage de môme couleur, leurs poitrines aplaties, leur taille épaisse et le teint vert de-gris dont avait parlé mon cicérone, résultat des privations de toutes sortes, c’étaiunt bien là des créatures élevées à l’eau et au pain noir de la montagne, n’ayant de la femme que le visage imberbe et le développement des hanches. Parmi les hommes aussi on eût cherché vainement la race vigoureuse de la vallée • de rinn et de Passeyer, à la carrure athlétique, aure-
gard franc, à l’œil ouvert, aux lèvres toujours souriantes. Ici, ils ont je ne sais quoi d’indécis dans le regard qui trouble, et une tristesse dans tout leur être ((ui fait de la peine. Dans toute cette foule qui s’avançait à travers les rues aux petites maisons badigeonnés en rose, vert ou blanc, vers la place de la cathédrale, pas un éclat de rire, pas une explosion de gaieté en ce dimanche, où tous ces gens, secouant le fardeau du travail, s’étaient rendus à la ville.
Ce n’est pas sans peine que nous parvînmes à fendre cette foule recueillie et à nous faufder en jouant des coudes sur la place de la cathédrale. La façade de l’église qui date duxvin' siècle n’est pas belle, mais les pierres tumulaires des anciens évêques de Brixen, que, du cimetière abandonné, on a transportées au dôme et appliquées sur la façade, donnent à ce monument un aspect étrange ; des deux côtés du portail principal, les évêques en pierre semblent surveiller encore la population de la place ; on dirait des spectres sortis de la tombe pour monter la garde devant la cathédrale en cette sainte journée du dimanche. Déjà l’intérieur de la métropole est rempli de monde et des montagnards encombrent encore les abords du dôme.
Tout à coup la foule tombe à genoux et nous regardons le portail dans la pensée qu’il va se passer une chose étrange. Mais toutes les têtes se tournent de l’autre côté, et, au coin de la rue qui débouche sur la place, apparaît un capitaine de voltigeurs de la garde du premier empire, suivi de ses soldats, au frac antique, au large shako, orné d’un plumet rouge, les bufflcteries croisées sur la poitrine. C’est la garde civique
170 LE TYaOL ET LA CARINTHIE
de Brixen; derrière elle les enfants de chœur répandent l’encens dans l’espace, et derrière ces enfants, précédé des croix et bannières et suivi de ses diacres, s’avance solennellement monseigneur l'évêque do Brixen, bénissant le peuple agenouillé avant d’entrer à la cathédrale. Plaisanter ces grandes manifestations de la religion eatlioli(iue est plus facile que de se soustraire à leurs impressions. Ici, sur cette place, au milieu d’une foule pittoresque dont le recueillement tenait do l’extase, cet évêque, qui semblait être porté par un nuage d’encens, ne nous fit point sourire, malgré le costume ridicule de cette garde bourgeoise et l’air étonné du capitaine qui paraissait surpris de sa propre grandeur.
Entraînés par la foule nous pénétrâmes dans la cathédrale, où la garde civique se rangea en bataille devant le chœur, tandis que le clergé s’asseyait des deux côtés, l’évêque sur un trône on velours rouge à franges d’or, les autres sur les bancs en chêne sculpté. Malheureusement l’intérieur de la cathédrale, malgré sa coupole imposante, no répondait pas au tableau curieux que nous avions sous les yeux. Cette foule originale, aux vêtements étranges, qui ressemblait à un souvenir d’un siècle reculé, on eût voulu la voir agenouillée sur les dalles ébréchées d’une vieille église gothique; à ce tableau manquait l’ensemble; l’architecture qui encadrait cette curieuse assemblée n’était pas à la hauteur des personnages. Les neuf autels en marbres divers, ornés de tableaux des peintres tyroliens contemporains ou à peu près, le luxe des dorures du maître autel, tout cela contrastait désagréablement avec l’antique foi et la naïveté résignée
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qui se peignait sur les visages des montagnards, accroupis plutôt qu’agenouillés. Queliiues-uns, entraînés par la ferveur de la prière, avaient l’air de se transfigurer sous nos yeux. Leur regard éteint s’illuminait subitement des feux de l’extase ; on efit dit que l’œil, tout grand ouvert et tourné vers le ciel, fixait une vision céleste en môme temps que des lèvres entr’ouvertes s’échappaient des prières ràlées plutôt que parlées ; d’autres, le front appuyé sur les dalles, dans une prostration absolue, paraissaient vouloir plonger leur âme dans les profondeurs des ténèbres; d’autres .encore, lé visage caché dans leurs mains crispées, s’enfonçaient les ongles dans les chairs, tandis que leur bouche murmurait des paroles entrecoupées. C’était le plus complet tableau de la foi poussée jusqu’au fanatisme.
La sortie de l’archevêque s’effectua avec la même pompe, sans que pour cela l’église se désemplît ; mais c’est surtout dans le chemin de la croix, attenant à la cathédrale et qui est tout ce qui reste d’un ancien cimetière, que se répandent les fidèles. Entre les antiques pierres tuinulaires, s’élèvent un certain nombre de chapelles, dédiéesà une foule de saints, etles nombreux ex-voto en cire, suspendus à toutes les parties des statues, prouvent à quel point cette population tient à ses antiques croyances. Agenouillés sur les marches des autels, à ce point détachés du monde par la prière, qu’Hs ne voient pas le touriste à leurs côtés, hommes, femmes et enfants, prient sous les voûtes de ce chemin de la croix, dont les fresques délabrées ont malheureusement été badigeonnées on partie. Ce qui reste de ces fresques qui datent des xiv*, xv« et xvi*
siècles est très-curieux : elles représentent soit des scènes bibliques, soit des incidents de l’histoire du Tyrol, ornée de légendes.
De l’autre côté de la cathédrale, dans un terrain désert, qui lui aussi fut un cimetière, se trouve une chapelle dédiée à je ne sais plus quelle sainte, si l’on peut appeler une chapelle ce méchant hangar en bois, oii viennent prier les mères éplorées. S’il faut en croire -les nombreux tableautins accrochés dans celte chapelle, sa vertu est surtout de rendre la santé aux enfants malades. Le nombre de pieds et de mains en cire, suspendus ici par les n)ères reconnaissantes, est incalculable. Sur l’un des tableaux naïfs décernés à la sainte, on voit une mère agenouillée, tenant par la main l’enfant guéri et offrant à la sainte son cœur qu’elle tient dans l’autre. Au-dessous on lit ces mots curieux : « C’est tout ce que je puis t'offrir! » Au premier abord, on est tenté de sourire de ces manifestations enfantines, mais, quand on pense à ce que cette naïve peinture où une femme offre son cœur à la sainte qui a guéri son enfant, contient de larmes, de désespoir, de prières et de consolation, quand on n’y voit pas seulement l'expression d'une âme primitive, mais .encore la maternité avec toutes ses joies et ses douleurs ; lorsque, devant l’image de cette sainte, on voit agenouillées un certain nombre de pauvres femmes qui, dans une prière fervente, viennent implorer la vie pour l’être chétif à l’œil éteint, qu’elles tiennent dans leurs bras ; quand on entend tous ces sanglots et que l’on voit les larmes couler sur leurs joues amaigries, le cœur se serre et l’élnotion chassa la raillerie.
Quelques autres églises de Brixeu valent encore qu’on les visite, par exemple l’église paroissiale, la plus ancienne, car elle date du commencement du xii" ou mieux de la fin du xi“ siècle. Bon nombre de couvents embellissent, comme bien vous pensez, cette petite ville dévote. Dans presque toutes les chapelles il y a des tableaux d’Unterberger, artiste tyrolien de quelque mérite. On aurait vraiment fort à faire si, une à une,on voulait visiter les églises et les chapelles. Pour quatre mille habitants, on ne compte pas moins de douze églises principales. Mais, après la cathédrale, son chemin de la croix et les anciens cimetières, on peut se passer du reste, car Brixen, qui pourtant a joué un grand rôle dans l’histoire, porte, sauf les monuments indiqués, le cachet du dernier siècle. Ce que la guerre n’a pas détruit, quelques évêques ennemis de l’art roman et gothique ont su le faire ; le palais épiscopal, dont chaque aile représente une époque différente pour l’architecture, prouve combien les édifices sans art et sans goût ont pu plaire à certains princes de l’église.
Au dehors, sur la place, après la messe, les paysans traitent leurs affaires silencieuseraenf, sans bruif. Si • grande que soit la foule, pas un cri, pas un geste violent, pas un éclat de rire. Les marchands de fruits ont ouvert leurs boutiques après l’office, et la qualité de leur magnifique marchandise nous prouve que nous avons abandonné les régions du nord ; ce sont déjà les beaux raisins de Méran, les figues noires de Botzen, les grenats et autres fruits méridionaux. Le plus grand • membre de ces paysans retourne peu à peu à la montagne ; ceux qui restent pour dîner à Brixen portent
dans la poche droite la triple gaine qui contient un couteau, une fourchette et une cuiller ; c’est l’usage des montagnards d’apporter leur couvert, ce qui vaut d’ailleurs mieux que d’emporter celui de l’aubergiste.
Comme il nous restait une heure avant la table d’hdte, nous allâmes faire une visite à l’archevùché, un ancien château, entouré do fossés remplis d’eau et muni d’un pont-levis. Monseigneur dînait déjà, et de 1a vaste cuisine, où brillaient les batteries en cuivre rouge, s’échappaient des fumets séduisants. La grande cour d’honneur est une copie des palais florentins. Quant aux appartements, impossible d’y pénétrer; en revanche, la jolie chapelle était ouverte, et nous y vîmes d’assez beaux tableaux de peintres inconnus. Mais ce qui surtout est remarquable à l’évôché, ce sont les jardins de Monseigneur et les serres remplies de plantes exotiques; il y a aussi des treilles, ou plutôt de longues allées formées par la vigne, où, aprèfS dîner, dans les chaudes journées de l’été, on peut se recueillir et méditer. On me permettra de ne pas esquisser le portrait de Monseigneur, pour éviter tout leproche de personnalité dans ces observations générales sur l’influence du clergé dans le Tyrol. Tout ce que je puis dire, c’est que l’un de ses diacres est un homme charmant, car ce fut lui qui qui nous fit entrer dans le palais épiscopal, dont le concierge nous avait « refusé l’accès. Le bon ecclésiastique, un respectable vieillard, semblait voir avec un certain plaisir que l’évéché, avec son architecture empruntée à plusieurs époques, nous intéressait, et, pour mettre le comble à son obligeance, il nous fit ouvrir les jardins, où.
disait-il, nous pourrions fumer notre cigare que, par déférence, nous avions laissé s’éteindre.
Quand nous eûmes ftiit le tour des jardins, visité les serres et admiré les plantes, nous voulûmes nous retirer; mais le jardinier, craignant sans doute que nous n’emportions quelque chose, avait verrouillé la porte derrière nous, et, quaique nous frappions ù coups redoublés pour nous rappeler à ?on souvenir, il attendit pour nous délivrer de cette charmante prison qu’il eût pris son dîner. J’ai bien dit son dîner, car en Tyrol, comme en Allemagne, on dîne de midi à une heure et l’on soupe à huit heures. Précisément, en ce moment, la cloche de l’hôtel conviait les affamés à la table d’hôte et c’est le cas ou jamais de dire qu’en voyageant dans le Tyrol, on fait bien de se conformer aux usages du pays, c’est-à-dire de manger à l’heure des Tyroliens et d’adopter hardiment leur cuisine; elle n’est pas toujours très-bonne, et l’absence de la broche se fait surtout sentir. Ce sont des viandes cuites à la casserole; mais le potage est toujours bon, les truites excellentes, et le pays est sans rival pour l’entremets sucré; quant aux vins, on ferait bien de s’habituer aux crus du Tyrol ou à ce vin rouge autrichien le Voeslauer, que l’on trouve à peu près partout. •
Désormais, Brixen était sans intérêt pour nous : la ville avait repris sa physionomie calme de la veille. En attendant les vêpres, bourgeois et manants dormaient, tandis que nous nous dirigeâmes vers la gare pour prendre le train et gagner Klausen, petite, ville sur l’Eisack, à vingt minutes de chemin de fer de Brixen. A moitié chénvin , entre les doux villes, à
gauche, on voit surgir, au-dessus de la montagne, les magnifiques pics dolomitiques, dits les Spectres, et qui, en réalité, quand le soleil couchant dore leurs cimes de ses derniers feux, semblent être des fantômes de géants, se dressant dans l’espace au-dessus des forêts de sapins et de mélèzes. Sur les coteaux, quelques burgs remarquai lies comme Platsch et Vilseck attirent les regards du touriste, mais le plus joli de tous ces antiques châteaux est le Ivarlsburg, vaste palais parfaitement conservé, quoiqu’il date du dixseptième siècle.
Cette campagne de Brixen, avec ses châteaux, ses coteaux et ses rochers, est pleine de légendes curieuses dont on nous conta quelques-unes en route. Plus haut j’ai répété la légende du lac d’Achensée. BrLxen aussi a son histoire de village maudit. Au pied de l’un de ces audacieux rochers qui bordent la route se trouvaient, au temps jadis, deux bourgs dont le torrent arrosait les riches prairies et les beaux jardins. Les habitants de ces bourgs s’exécraient à ce point que, pour se faire du tort, les uns ou les autres détournaient de leur courant les eaux de la montagne. Même dans la sainte nuit de Noël, loin de se recueillir dans la prière, on entendait la pioche qui creusait un nouveau lit, afin que les voisins fussent privés des eaux bienfaisantes, et, à ce travail sacrilège des uns, les autres répondaient par d’horribles jurons et par des invocations à l’assistance de Satan.
Le châtiment ne se fit pas attendre; les morts des villages impies ne trouvaient pas de repos dans la tombe; leurs âmes en peine erraient la nuit à travers la campagne et poussaient des gémissements plaintifs, sans que cet exemple fît revenir les vivants à de meilleurs
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sentiments. A bout de patience, le Ciel résolut la destruction des deu.Y villages de Racking et de Stainhaering.
£’était un samedi ; la journée était si belle que pas un nuage ne couronnait les cimes dés montagnes. Dans leurs champs, les habitants étaient occupés à charger le foin coupé sur des voitures. Des injures on en vint aux mains et cette terre bénie de Dieu fut bientôt rougie du sang de nombreuses victimes. Tout à coup le ciel s’obscurcit ; une ondée tomba, tandis que le tonnerre grondait avec une telle violence que les vieillards ne se souvenaient pas d’avoir jamais entendu pareil orage; le bourdon deBrixen, dit le Taureau, et toutes les autres cloches retentirent en signe de détresse, mais rien ne put conjurer l’ouragan. Les âmes damnées des trépassés, obéissant à une volonté implacable, furent elles-mêmes contraintes à contribuer à la destruction des villages où vivaient leurs fils et leurs parents : sur la montagne on vit apparaître de nombreux fantômes qui détachèrent des blocs et les roulèrent dans la vallée, tandis que le torrent furieux, entraînant la terre dans sa course folle, faisait descendre la montagne sur le val maudit et le changeait en un désert ; bientôt des deux villages il ne resta plus de trace. Mais les âmes des habitants ensevelis sous la montagne ne trouvèrent pas de repos; chaque nuit . on les entendait pousser des hurlements sur le terrain où jadis étaient leurs maisons et leurs champs, et, dans ces plaintes, quelques liabitants des villages voisins distinguèrent parfaitement la voix de tel ou tel qu’ils avaient connu. Pour se débarasser de ces fantômes, on fit venir deux pères jésuites qui bannirent les esprits
dans la montagne afin qu’ils ne troublassent plus le sommeil des honnêtes gens.
Quelque temps après, un Brixenois revint la nuit par le val maudit. Tout à coup les deux villages engloutis sortirent de terre avec leurs maisons, leurs jardins et leurs champs, tels (pi’ils avaient été jadis. Dans la plaine stationnait Ja charrue avec son attelage de bœufs, mais les bêtes, pas plus que les hommes, ne donnaient signe de vie; tous semblaient être cloués sur place, les vieilles femmes assises à la porte de leurs maisons aussi bien que les enfants et tes hommes qui, au cabaret, devant les tables chargées de fioles do vin, * paraissaient jouer aux cartes. Le Brixenois reconnut très-bien quelques paysans que jadis il avait vus à la ville. Il leur adressa la parole, mais n’obtint aucune réponse. Afl’olé de terreur, il courut tout droit à l’église déserte du village, dont la porte était ouverte, et sq jeta aux i>ieds de l’autel en s’écriant : « Seigneur Jésus! sauvez-moi! » Aussitôt, les villages fantômes disparurent et le bourgeois de Brixen se mit à jouer des jambes jusqu’à ce qu’il fîU arrivé chez lui, où, baigné de sueur, il tomba épuisé sur le seuil. Depuis cet événement, on évite le val maudit pendant la nuit; mais lorsqu’on est forcé de le traverser, il suffit, disent les paysans, de faire le signe de la croix et de dire un ' Pater noster pour chasser les esprits dans la montagne.
De notre wagon, nous ne pouvions voir le val maudit dont un voyageur complaisant nous conta la légende, mais tout autour de nous régnait ce silence du dimanche dans le Tyrol qui nous fit songer à ces villages fantômes. Les vieux châteaux planaient silencieusement sur le coteau désert comme les bourgs
enfouis dans les arbres et dont on n’apercevait que la toiture en grès vert de l’église où se mirait le soleil. Comme les champs et les ruines, les villages semblaient abandonnés; chacun dormait sans doute après le dîner, car, dans les bourgs, pas un enfant ne se roulait dans la poussière; dans la prairie, pas une vache n’agitait ' la clochette suspendue à son cou. Derrière nous, sur la cime du Brenner, se montraient quelques légers nuages, mais, on face de nous et à nos côtés, la vallée de l’Eisack était resplendissante de calme et de soleil.
La vallée de l’Eisack est moins souriante que celle de rinn, mais elle est plus imposante. Le torrent que nous avons suivi depuis sa source sur le Brenner, n’a pas la nappe blanche et qalme de l’Inn ; il est mouvementé, pittoresque comme le paysage qu’il traverse et qui est de toute beauté entre Brixen et Klausen. Ce ne sont que défilés et vallées, bordés de coteau.x sévères avec leurs forêts de sapins, de chênes ou de mélèzes ; sur les rochers d’alentour sont assises les ruines des vieux châteaux délabrés, tandis qu’au-dessus de cette première chaîne de montagnes, se dressent à de certains endroits les gigantesques masses dolomitiques du val du Pusterthal que nous réservons pour la fin de notre voyage.
Klausen est une petite ville se. composant d’une seule rue, bâtie entre la montagne et l’Eisack. Dominant le bourg, s’élève sur le rocher le superbe couvent de Seben, un ancien castel romain; ou le voit de loin se dresser sur le pic qu’il couronne avec ses créneaux, ses tours et cette gigantesque image du Christ, brossée sur le mur en souvenir d’un épisode de la guerre de 1809, dont nous parlerons plus tard. Ce qui nous atti-
LE TYROL ET LA CAHtNTHIE
rait avant tout à Clausen, c’était le célèbre trésor des capucins dont la reine Marie-Anne d’Espagne, épouse de Charles II, fit don à ce couvent, d’où était sorti son confesseur Gabriel Pontiléser. L’unique rue qui forme la ville de Klausen n’est pas autrement intéressante. Ce sont toujours les maisons tyroliennes peintes en rose, en vert, en Jaune et ornées de fresques représentant quelque scène de l’histoire sainte. Sur la place, sur le rebord de l’abreuvoir sont assis deux ou trois Tyroliens ; les autres dorment après avoir prié et en attendant qu’ils prient encore. Que nous sommes donc loin deces joyeux villages des autres pays où, dans l’après-midi, le violoneux hissé sur un tonneau, sous le chêne séculaire, appelle les paysans à la danse. Ici, tout est désert; sur ce bourg pittoresque sendîle planer la mort. A côté de l’abreuvoir, la traditionnelle fontaine en bois surmontée de sa figure en bois point ; celle-ci porto une armure et un casque ; les deux bras cassés et le nez ébréché du chevalier en bois disent l’histoire lamentable de ses malheurs. Désirant savoir au juste quel gentilhomme nous coiUeitq)lions, l’un de mes compagnons de route désigna la figure à l’un des 'ryroliens assis sur l’abreuvoir en lui demandant :
— Voulez-vous, mon brave homme, me dire quelle est cette figure? .
Le Tyrolien interpellé lève sur nous ses yeux hébétés, tandis que les autres éclatent de rire, et répond :
— Ça?... c’est une fontaine.
— Parbleu ! je le vois bien, njais je vous parle de la figure.
Le l’yrolien de Klausen, sans doute quelque valet
de la poste qui est en face, se retourne, regarde la fontaine, puis la figure d’un air étonné :
— Tiens! fit-il, c’est vrai ! il y a une figure ! ..
C’est incroyable, mais cela est. Cet homme qui a cinquante ans, qui est probablement né à Klausen et vientchaquejours’assoirsurcet abreuvoir, cet homme ne s’est jamais aperçu de la présence d’un chevalier sur la fontaine. Les trois autres abrutis se contentent de nous rire au nez.
— Ah I çà ! voulez-vous bien me dire pourquoi vous riez? demandai -je à l’un de cos rustres.
— Dam 1 c’est que vous demandez ce que c’est que cette figure ?
— Eh bien, le savez-vous, vous qui êtes un malin ?
— Parbleu ! c’est un chevalier.
— Mais quel chevalier?
— Dam I un chevalier!
Vraiment! en présence de pareilles brutes, On désespère de l’humanité. Heureusement qu’en nous approchant nous voyons aux pieds du chevalier la moitié d’une maison en flammes, qu’une petite colonne du monument nous cachait. Nous sommes donc en jirésence de l’éternel saint Florian, que l’on voit sur toutes les places publiques dans le Tyrol. Abandonnant ces rustres à leurs méditations, nous nous rendons au couvent des Capucins situé plus loin, au delà du torrent qui coupe le bourg en deux parties, et bientôt à notre gauche nous apercevons l’église du couvent, flanquée de deux chapelles où sont agenouillées quelques personnes. Dans l’une de ces chapelles, un Christ en cire est étendu à terre et de ses blessures s’échappent des torrents de sang; dans l’autre, une scène du
Purgatoire attire les fanatiques. Devant ces chapelles, les enfants ont planté des sapins en papier collé sur du carton. Le Christ, les diables et l’Enfer, tout est d’une naïveté primitive. Quant à l’église des Capucins où nous entrons, elle est froide, sans charme dans l’architecture et blanchie à la chaux; les tableaux que l’on dit être de Murillo, mais, (lui en réalité, appartiennent à l’école espagnole, qui a imité le maître, sont assez jolis, surtout celui du maître-autel dont on a gâté l’effet par un store rose qui répand sur la toile en môme temps que sur le maître-autel une teinte artificielle, fadasse et mystique. Comme à Brixen, les gens du pays sont accroupis plutôt qu’agenouillés ; ces paysans, catholiques de la province la plus catholique du Tyrol, on les dirait des puritains d’une autre époque. L’église est triste comme la rue déserte. Est-ce l’e.xcès de la foi, est-ce la particularité de la race qui répand cette mélancolie partout sur le dimanche tyrolien? Je l’ignore ! Mais toujours est-il qu’on éprouve un serrement de cœur à l’aspect de cette population languis, santé. On voudrait assister à une bonne bataille; on voudrait entendre le crin-crin de la danse ; on voudrait voir un vigoureux gars enlacer la jolie taille d’une belle fille dans l’ivresse de la jeunesse ; enfin, ces gens * qui vont à l’église ou qui en reviennent, on désirerait les voir vivre 1 Mais non! tout est sombre, mélancolique, sévère et recueilli dans cette ville jetée au bas du rocher sur lequel s’élève le cloître des Bénédictines de Seben.
Le couvent des Capucins, d'où est sorti le fameux Haspinger, le compagnon d’Andréas Hofer, est à côté de l’église, et dans l’espoir de contempler le célèbre
trésor dont on m’avait surtout vanté les délicieux ivoires et ambres sculptés, nous nous rendons à l’entrée du couvent et nous sonnons. Aussitôt retentit une de ces cloches invraisemblables que l’on entend dans les mélodrames quand, pendant l’orage, un inconnu demande Hiospitalité, tandis que l’orchestre exécute un trémolo. Puis, des pas lourds retentissent sur les dalles d’un couloir ; un verrou intérieur grince absolument comme dans Gaspardo le Pêcheur, au théâtre de l’Ambigu, et, dans la porte discrètement entrouverte, apparaît un de ces capucins comme on n’en trouve plus que sur les coucous de la Forêt Noire où ils viennent sonner la cloche à chaque heure de la journée et même de la nuit. Mais celui-ci n’est pas en bois ; il est vivant et se porte bien; une longue barbe grise encadre sa face réjouie et satisfaite; sur son gros nez repose majestueusement un de ces binocles du temps jadis, dont les verres ronds et démesurément grands sont enchâssés dans du cuivre#
— Que désirez-vous? nous demande le capucin d’un ton bourru qui contraste singulièrement avec son aspect débonnaire.
— Mon père, nous voudrions bien voir votre célèbre trésor^
Il n’y a plus rien 1
Pourquoi n’y a-t-il plus rien, mon père?
— Tout est emballé.
— Emballé?
Bans nous répondre, le capucin rentre dans son coucou dont il ferme la porte, sur laquelle nous entendons distinctement grincer le lourd verrou. Qu’est-ce à dire? Pourquoi nous refuse-t-il de nous laisser voir
184 LE TTROL ET LA CARINTHIB
le trésor? Nous prend-il pour des voleurs? Ce serait par trop humiliant. Sonnons encore, ne fût-ce que pour nous réhabiliter.
La cloche retentit de nouveau; les mêmes pas lourds se font entendre ; le verrou regrince ; la porte s’entrebâille; c’est le capucin désiré...
— Pardon, mon père, lui dis-je, c’est...
11 n’en entend pas davantage, car, rouge de colère, il nous a fermé la porte au nez. Exaspérés par cet accueil malveillant, nous allions sonner pour la troisième fois et plus violemment que les précédentes, quand vint à passer le maître de poste, un homme intelligent qui voulut bien nous renseigner. La mauvaise humeur du capucinvientdecequelestouristes, fidèles à leur guide, frappent toute la journée à la porte du couvent pour voirie trésor que le capucin ne peut pas leur montrer. Ce matin môme, deux Américains avaient fait une scène terrible à ce pauvre fraler. Ils prétendaient que, moyennant le pourboire indiqué sur le guide, ils avaient le droit d’exiger l’exhibition du trésor. Renvoyés une première fois, ils étaient revenus à la charge et cette fois, plus audacieux que nous, ils avaient pénétré de force dans le couvent, d’où le garde-champêtre, accouru au secours des capucins, ne put les déloger qu’après une lutte des plus vives dans laquelle l’un des moines avait reçu un coup de poing dans l’estomac ; après quoi les Américains étaient partis pour se plaindre à leur consul de ce qu’ils avaient été forcés de battre un capucin.
— Mais aussi, pourquoi ne montrent-ils pas leur trésor? demandai-je au maître de poste.
— Il est réellement emballé! répondit-il. Figurez-
vousque,lors desguerresde 1809, plusieurs objets précieux ont disparu . Aussi, quand éclata la guerre de 1 848 en Italie, les capucins s’empressèrent-ils d’emballer leur trésor pour le mettre en sûreté au premier signal.
La paix faite, ils déballèrent le trésor. Vint la guerre de 1859, ils le réemballent; après Villafranca, ils déballent; sept ans après, la guerre éclate entre l’Autriche et la Prusse ; les capucins réemballent le trésor, puis le redéballent après la paix de Prague. Voici que survient la guerre entre la France et l’Allemagne, et, pour ne pas être pris cà l’improviste par la guerre universelle qu’ils redoutent, ils emballent de nouveau le trésor. Depuis, ils ont juré qu’ils le laisseraient dansles caisses prêt à tout événement, et comme il n’y a pas de lois au monde qui puisse les contraindre à déballer leurs objets d’art et qu’ils s’y refusent absolument, il ne se passe pas un jour sans qu’il éclate un conflit entre les touristes et les pères.
Renseignés de la sorte par le maître de poste, il ne nous resta plus qu’à rire de notre aventure et c’est ce que nous fîmes; après quoi, chez l’aubergiste intelligent, nous tînmes un conseil de guerre oour sa voir-si, oui ou non, nous visiterions le couvent de Seben qui, flanqué sur un rocher audacieux, se découpe si fièrement sur le ciel, déjà chargé de nuages. Au pied de cette côte, au dessus des maisons do Klausen, se trouve la ruine d’une vieille tour romaine qui, probablement, était autrefois en communication avec le chàteau-fort ' transformé en couvent. Déjà quelques gouttes d’eau tombent du ciel obscurci ; sur le Brenner, s’amoncellent les nuages noirs où disparaissent les cimes des montagnes, tandis que nous escaladions l’horrible chemin
hérisséde petits pavés pointus.qui conduit en une bonne demi-heure au- couvent. Dans le lointain gronde le tonnerre, sourd d’abord, puis plus violent à mesure qu’il s’approche. Des Spectres nous ne voy ons plus rien; sur la forêt qui couvre les coteaux s’étend une nappe noire, enveloppant le ])aysage do ténèbres; la pluie arrive, tandis que nous hâtons le pas.
Plus nous montons, plus les nuages descendent sur la vallée; tout à coup, au-dessus de nous, éclate une détonation terrible répercutée |>ar les échos d’alentour; c’est comme un fou roulant de cent pièces d’artillerie, et à travers l’obscurité passe l’éclair, jetant une vive clarté sur le paysage (jui immédiatement se replonge dans l’ombre. Nous sommes à cinq minutes encore du couvent quand, celte fois, l’ondée descend sur zious et en une seconde nous trempe Jusqu’aux os. A travers l’épouvantable fracas de la foudre, nous entendons dans la montagne et dans la vallée toutes les cloches tinter |)Our conjurer l’orage. Le torrent qui, tantôt, coulait tristement dans son lit desséché, grossit et se précipite de la montagne, écumant, terrible, entraînant dans ses eaux furibondes des masses de bois coupé et des pierres qui, se heurtant contre mille obstacles, s’élancent dans l’espace en bonds insensés, puis retomizent dans les eaux mugissantes; les vignes à travers lesquelles conduit la route qui tourne autour du rocher, se couchent à terre sous la pression do l’ouragan qui souflle. C’est au milieu de cet orage que nous arrivons au couvent dos Bénédictines qui reste hermétiquement fermé, mais dont les trois églises sont hospitalières. C’est là que nous respirons, heureux d’avoir atteint le port.
Plus violent encore, Je tonnerre éclate en détonations formidables. Autour de ce couvent, qui n’est abrité d’aucun côté, la tempête fait rage; les vitraux tremblent et nous nous demandons si jamais nous reverrons la plaine, quand soudain au tonnerre qui gronde, aux cloches qui tintent, au vent qui souffle, viennents’ajoU’ ter les voix plaintives des nonnes qui, cachées à nos regards, entonnent des chants lugubres.
De ma vie, je l’avoue, je n’ai éprouvé une sensation aussi terrifiante. Sur ce rocher escarpé, dans ce vieux castel transformé en couvent, au milieu de la tourmente qui grondait au dehors, les voix de ces pauvres filles, enterrées entre le ciel et le roc, me faisaient l’effet des plaintes et des gémissements qu’au dire des hommes bien renseignés, les ressuscités poussent le jour du jugement dernier. Les mots du maître de poste qui, désignant ce couvent, nous dit en parlant des nonnes : « Quand on est là haut, on est mort, » me revinrent à lu mémoire et me firent tressaillir.
Oui, c’était bien la mort; ici et dehors, la mort partout; les femmes qui, cacliéesaux regards indiscrets, chantent à travers la tempête, sont bien mortes de leur vivant. Ces nécropoles des âmes qu’on appelle couvents, on les comprendrait encore dans ün paysage maudit, loin de l’humanité, dans un des défilés abruptes des Alpes où bien rarement passe quelque touriste aventureux. Mais ici, sur ce pic pittoresque qui domine l’une des vallées les plus belles du Tyrol, que de fois, en contemplant la vie qui est en bas, ces trains qui sillonnent la campagne, ï’Eisack qui roule au pied du coteau couvert de vignes, de chaumières et de villages, dont les clochers verts scintillent joyeuse-
ment au soleil, que de fois on doit regretter d’avoir quitté le grand monde du bon Dieu j)our se plonger dans les abstinences et risolcuiônt ! Ce Christ gigantesque peint sur les murs semble étendre ses bras pour plaindre ces malheureuses filles enfouies sur cette montagne; un badigeonneur l’a brossé à l’emplacement où, en 1809, une nonne, poursuivie par des sol- ' dats français, s’est précipitée dans l’abîme pour échapper au déshonneur. Pauvre créature ! Son héroïsme est peut-être moindre (pi’on ne le suppose. Pour elle la mort était la délivrance!
Quand, une heure ])lus tard, nous descendîmes vers Klausen sur l’abominable pavé pointu (jne les terres • détrempées avaient à ce point i-endu glissant que l’ou pouvait se croire sur la descente d’un glacier, le couvent de Seben se mirait au soleil et le ciel avait repris toute sa clarté. En nous rendant à la gare, nous passàmes-devant la vieille église de Saint-André où, dans les vitrines, s’étalent des saints en cire, habillés par les habitants de la tète aux pieds ; la Vierge avait de vrais cheveux et une chemise de batiste richement brodée ; un petit saint Jean portait des bas de laine rouge et t
des bottines de chevreau, (jue, sans doute, lui avait I
olfertesle cordonnier du village; tous ces saints personnages sous les vitrines déploient le même luxe contemporain. Devant les petites chapelles du cimetière où l’on voit des chefs-d’œuvre de naïveté que l’art tyrolien découpe dans le bois à coups de hache, les plus dévots des habitants ont planté des sapins en carton, ce qui achève de donner à ces chapelles l’aspect d’un théâtre en plein vent.
Comme nous faisions le lourde l’église pour voir les
vieilles pierres tumulaires de l’ancien cimetière, nous entendîmes dans les profondeurs du sol une voix chevrotante qui récitait des prières, et, suivant cette voix, par une porte basse au-dessus de laquelle une tète de mort nous souhaitait la bienvenue, nous descendîmes ^quelques marches chancelantes. A la lueur de la lampe éternelle qui brûlait au maître-autel où la Vierge tient sur ses genoux le corps meurtri du Christ, nous vîmes une vieille femme absorbée dans ses oraisons. De peur de la troubler, nous nous tînmes à distance, laissant errer nos regards sur les tableautins, les ex-voto en cire, accrochés ça et là, ainsi que sur une scène du purgatoire, brossée sur le mur et encadrée dans des ossements humains. Quand la vieille Tyrolienne eut cessé de prier, elle se leva pour pertir et sur ses joues pâles et amaigries nous vîmes les traces des larmes qu’elle venait de verser ; elle avait au moins quatre-vingts ans et s’appuyait sur un gourdin énorme pour marcher; saisi de compassion, je lui offris la main pour l’aider à remonter les affreuses marches ébréchées, puis :
— Comment appelez-vous cette chapelle, ma brave femme ? lui demandai-je.
— La chapelle des morts. ^
— Est-ce qu’on'y dépose les corps avant l’inhumation ?
— Non, fit-elle, mais on vient prier pour eux dans cette chapelle aux pieds de Notre-Dame-des-.Douleurs qui nous inspire une bien grande confiance.
Pauvre femme 1 cela fut dit si simplement, d’un ton si vraiment convaincu, que nous nous regardâmes, tous émus au même degjré. A cùté de la dévotion
excessive dans la plaine et du fanatisme dans le cou-^ vent sur la montagne, le dimanche dans le Tyrol venait de nous montrer le tableau doux et idéal de la naïve croyance. Je vous jure bien que nous n’étions pas d’humeur à rire et, en quittant cette vieille paysanne, nous nous disions que, si la foi est la consolation de toutes les douleurs et donne l’inébranlable confiance dans l’avenir, c’est que la religion, même dans ses égarements, est respectable en vertu du principe qui fait son essence et que c’est un crime odieux que d’en dépouiller des âmes candides, pour les plonger dans l’incertitude, le doute et le néant.
Suite de la descente du Brenner. — La vallée de Grœden. — La langue de Gardena. — Etrusques, chrétiens ou romains. — D’où viennent les boiseries .’culptées du Tyrol. — Un stock de souverains en bois. — Botzen.
— Le pont du Talfer. — Les Alpes dolomitiques. — Fusion des architectures italiennes et allemandes. — Le pa3'sage méridional. — La cathédrale de Botzen. — Le tombeau de l'archiduc Kainer. — La poésie du prince. — La chapelle de Notre-Dame-du-Gazon. — Histoire extraordinaire d'un charretier, de la Vierge et de l'Knfant Jésus. — Le paysage autour de Botzen. — Claude Lorrain Ou Salvator Kosa au choix. — La question des voitures. — La vieille route du Brenner. — Cardaun.
— Entrée de l'Eggenthal. — Le château de Karneid. — Histoire d'un chevalier atteint de la peste. — Le dédié de Eggenthal. — Travaux exécutés par les paysans tyroliens. — Le torrent d'Eggenbach. — Le défilé en hiver. — La vie dans la montagne. — Splendeurs de la création et misères de la créature. — Différentes manières de voyager. — Opinion d'un couple hollandais sur Naples, Rome, Venise et le Tyrol. — Excursion dans les défilés du Sarnthàl. — Le bourg de Saint-Antoine. — Vieux Romains et vieilles ruines. — Ce.que coûte un vieux château en Tyrol.
— Runglstein. — Ried. — La gorge de Maggler Kessel. — Les bourgeois de Botzen. — X-a ville de Jérusalem construite par un tanneur.
La deuxième station entre Brixen et Botzen s’appelle Waidbruck. Le torrent Grœdenerbach sort d’un défilé entre deux pittoresques rochers dont l’un est couronné par l’intéressant château de TroStburg, le
192 LE TYHOL ET LA CARIXTHIE
plus beau de toute la vallée. C'est d’ici que les étymologistesse rendent dans le val de Groeden, ou de Gardena comme les gens du pays l’appellent dans l’idiome de leurs pères, (jui n’a cessé de préoccuper les savants. Celte langue étrange, sorte de latin panaché de tous les dialectes de la terre, car on y trouve des mots allemands, anglais, espagnols, français, italiens, s’est formée dans le cours des siècles.
ünnc la parle (jiio dans la vallée de Groeden; on ne s’en est jamais servi ailleurs. Le nombre de volumes que les savants ont écrit sur scs origines est incalculable. Des hommes studieux ont passé leur vie à approfondir cet idiome, et quand ils pensaient avoir atteint leur but, d’autres hommes plus studieux encore sont venus pour leur prouver (ju’ils n’étaient que des ânes. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les uns et les autres ont raison: ceux (jui affirment que la langue de Groeden est de l’étrusque, comme ceux qui prétendent ([ue c’est du latin falsifié. D’autres, qui ontrecherché les origines espagnoles et italiennes, ont voulu ])rouver (jue les paysans parlaient un patois italien: de toutes ces recherches étymologiques il résulte à l’évidence que |)ersonne n’a. Jusqu’à présent, pu expliquer comment, dans cette vallée encaissée entre le Tyrol allemand dont elle fait partie et l’Ilalie dont elle n’est séparée (pie par une chaîne de montagnes, s’est formé cet idiome (pi’on ne retrouve pas dans d’autres contrées du Tyrol absolument placées dans les mêmes conditions géographicpies. De tout ce que, dans le désir de me renseigner, j’ai lu à ce sujet, les ouvrages de M.Steub, touriste consciencieux autant que savant et qui a consacré toutes ses éludes au Tyrol, m’ont
seuls donné quelques éclaircissements. Il e.xplique le singulier idiome de Groeden, comme venant de la colonie romaine; dans l’origine ces gens-là parlaient latin, et comme leur pays est ouvert d’un côté sur l’Allemagne et que de l’autre il touche à l’Italie, les deux langues ont fait invasion dans le jargon primitif; le vieux patois duTyrol s’y est mêlé autant que l’italien, et, comme un antique usage veut qu’un gars de Groeden n’épouse qu’une fille de la vallée, l’idiome s’est transmis de père en fils en se modifiant successivement par le mélange des mots espagnols, français et anglais que les industriels, de retour de leurs voyages, ont rapportés au pays.
La grande industrie de l’endroit est la boiserie sculptée, cette boiserie tyrolienne que l’on vend un peu partout : cadres pour images de sainteté, chamois sur bloc de rocher, chasseurs en bois aux jambes en cornes de chamois, où l’on accroche la poudrière ou des pistolets, encriers, surmontés d’une bergère, chalets prêts à recevoir un coucou ou une montre, boites à gants, porte-allumettes, enfin tous ces jolis objets que l’on fabrique exclusivement dans la vallée de Groeden en même temps que des joujoux en bois. Tout le vallon, et notamment le village de Saint-Ulrich, ne s’occupe pas d’autre chose. Dans chaque maison les hommes sculptent n’importe quoi dans le bois, tandis que les femmes confectionnent les grossières dentelles qui d’ici se répandent sur tout le Tyrol. Le fondateur de C3tte industrie Groedenoise fut ua simple paysan qui, vers la fin du dLx-septième siècle, tailla dans le bois de son pays des crucifi.x ou des cadres. Quand il en eut fait un certain nombre, il songea à les
vendre; il se rendit en Italie d’abord, en Espagne en^’ suite, et comme il revint au village les poches pleines d’urgent, il se remit à la besogne, secondé celte fois jiiir des élèves. C’est ainsi que peu à peu, de génération en génération, le bibelot sculpté devint la principale industrie do lu vallée de Groeden ; ceux qui, après leur voyage, rentraient pour repartir avec de noUf velles murtdjandi6es,y importèrent leslanguesitalionne, espagnole et même la vieille langue provençale qu’ils transmirent à leurs enfants; de là vint ce mélange de mots cosmopolites dans la langue do Groeden.
A mesure que leur commerce tlorissait, les sculpteurs et fabricants de joujoux, songèrent à établir des succursales en pays étrangers, et, peu à peu, le commerce de ces objets s’étendit non seulement à l’Europe, mais encore au delà des mers, à New-York, à Philadelphie et môme au Mexique. Chose curieuse, môme en pays étrangers, ils parlaient leur idiome et le transmettaient à leurs enfants, car si éloigné que fût le négociant do son pays natal, quand il avait envie de se marier, il allait chercher une femme dans ses montagnes, à moins qu’il n’épousât 1a fille Je quelque compatriote émigré comme lui. Dans cette vallée artistique, car il y a de ci de là un pou d’art dans ces grossières boiseries , tout sculpteur a sa spécialité : celui-ci fait des christs, cet autre des chalets, un troisième des couteaux à papier, un quatrième des polichinelles, et ainsi de suite. Avec la création du chemin de fer, l’industrie de Groeden a pris des proportions plus grandes encore ; les habitants ne s’en vont plus de par le monde oflrir de porte en porte leurs gentilles boiseries ; on vient les chercher chez eux.
Le commerce est centralisé dans les mains de quelques négociants, tous nés dans la vallée, qui expédient la marchandise à leurs représentants en pays étrangers, tous enfants du pays. A Saint-Ulrich, il y a bien encore quelques sculpteurs qui travaillent pour leur compte, mais ils sont rares; ceux-ci envoient leurs jolies filles, — car ici les Tyroliennes sont jolies, — aux foires du Tyrol et souvent môme en Italie. Leur mine avenante fait autant pour l’écoulement de la marchandise que leur connaissance des langues allemande et italienne qu’on enseigne aux enfants à l’école, sans que l’usage de l’une ou de l’autre langue se soit acclimaté dans la vallée. Quand ces Tyroliennes ont amassé une petite dot dans leur vie nomade, elles retournent au village, vertueuses comme elles en sont parties, et épousent le gars de leur choix.
Le touriste qui aperçoit ces jolis minois dans les foires du Tyrol et qui achète tout le magasin pour se lier avec la belle marchande, n’obtient jamais que ce sourire aimable qui lui permet de contempler trentedeux belles dents ; s'il espère mieux, il s’expose à de cruelles désillusions. J’ai vu quelques-unes de ces jolies filles de Groeden, qui, le jour du marché, en attendant le client, travaillaient dans leur boutique, où, avec une dextérité prodigieuse, elles sculptaient pour les enfants des lions, des tigres, des léopards et autres bêtes fauves avec des yeux faits de perles noires.
La vallée de Groeden est pour les boiseries sculptées ce que le Zillerthal est pour la tyrolienne, la cithare et la guitare, avec cette différence que la population de Saint-Ulrich n’a pas encore été gâtée par les étrangers. Peu de touristes prennent la peine de visiter le
19fi LE TYROL ET LA CARINTHIE
vallon des sculpteurs, tous se rendent dans le Zillerthal. C’est pourquoi celui-ci a perdu peu à peu sa naïveté, tandis que l’autre l’a conservée aussi bien que son patois. L’allemand et l’italien qu’on enseigne à l’école sont des articles de luxe pour le voyage; l’idiome de Grooden reste la langue naturelle que l’enfant apprend de ses j)arents et dont il se sert malgré les maîtres d’école et les curés. Sur quelques points, le sermon du dimanche se fait en allemand et en italien; mais beaucoup de prêtres, sentant que, pour parler à l’àine des fidèles, il faut avant tout leur parler dans lu langue chère à leur cœur, apprennent leur patois et s’en servent avec succès pour la gloire de Dieu et de la religion.
On peut, en trois heures, se rendre do la station de Waidhruck à Saint-Ulrich, passer un bout de temps dans le village artistique et aller, le soir même, coucher à Botzen. Ce qu'il y a, à mon avis, de plus curieux dans ce village, c’est que, malgré l’école de dessin que les gros entrepreneurs y ont fondée, les modèles des objets sculptés ne se sont pas modifiés ; ces paysans sont restés fidèles autant à l’art de leurs pères qu'à leur langue; tel sculpteur de chiens, par exemple, ne ferait pas pour un empire un autre toutou que celui dan^ lequel excellait monsieur son père. Le * seul modèle qui change est celui des souverains; à chaque avènement d’un nouveau roi, on taille ses traits augustes dans le bois et on en inonde le pays dont il fait le bonheur. Il y a encore à Saint-Ulrich un vieux stock de princes italiens hors concours depuis l’unification de l’Italie et que l’on aurait pour un morceau de pain. Les événements de 1 870-71 ont fait
aussi qu’oii a laissé pour compte aux négociants de Groedenune collection de Napoléon III, que l’on aurait à très-bon marché, en même temps que trois ou quatre mille Isabelle d’Espagne, dont le placement devient difficile.
Après la station d’Atzwang, la vallée de l’Eisack se rétrécit pour s’ouvrir après Blumau, sur le large vallon de Botzen. Cette curieuse ville, d’à peu près 10,000 habitants, est située dans un immense jardin de vignes, de figuiers et d’amandiers, qui lui-même est encadré par les masses de granit et de porphyre d’un côté, et de l’autre, au-dessus de la ville, par une imposante chaîne d’Alpes dolomitiques , l’une des plus belles qu’il soit possible de voir. Deux torrents, le Talfer, venant de la vallée de Sarnthal, et la Passer, venant de la vallée de Passeyer, se jettent ici dans l’Eisack pour aller plus loin se perdre dans l’Adige.
Du pont du Talfer la vue est incomparable, surtout vers le soir, quand, éclairés par le soleil touchant, les pics Rosszâhne (Dents de cheval), Rosengarten (Jardin des roses) et Rothewand (la Muraille rouge), semblent un brasier ardent qui se découpe sur le ciel. Sur ce pont, en regardant devant nous, Botzen s’ap- • puie aux verts coteaux couverts de vignes, de mûriers, de figuiers et d’amandiers, où les riches Botzenois, fuyant les chaleurs de la ville, vont humer l’air frais de la montagne ; à droite, s’étend à perte de vue la pittoresque vallée de l’Eisack. A notre gauche, au delà d’un groupe de maisons et châteaux, se montrent les pics sauvages ainsi que les pittoresques ruines du défilé de Sarnthal, et, derrière nous, l’entrée de la vallée de l’Adigo supérieure, qui
conduit à Méran, ferme cet imposant panorama.
La ville de Botzen est l’une des plus anciennes et certainemenl la |)lus riçlie du Tyrol. Elle a de tout temps accaparé le commerce du Tyrol avec l’Italie, et les nombreuses villas (jui s’élèvent sur la montagne au milieu d’une luxuriante végétation méridionale, témoignent de la fortune toujours croissante du négoce bützenois. La vieille ville est un amas de rues tortueuses, bordées de deux rangées de maisons sous les arcades desquelles s’est installé le petit commerce comme dans les autres villes tyroliennes. Les maisons, aux petites fenêtres, ornées à chaque étage d’un balcon formant une espèce de toutillon qui permet aux habitants de contempler leur rue d’on bout à l’autre, sont d’un aspect on ne peut plus pittoresque ; elles sont bâties sur un modèle uniforme ; le rez-de-chaussée est une vaste voûte à ogives en pierre de taille et en dehors des magasins, donnant sur les arcades; il est rarement habité. A l’extérieur comme à l’intérieur, les habitations sont d’une propreté qui nuit souvent à l’elTel pittores(|ue. A beaucoup de fenêtres on voit iléjà les stores flottants do l’Italie, car, de ce cûté du Brenner, le soleil devient un ennemi terrible contre lequel il convient de se mettre en garde quand on ne peut pas so réfugier sur les hauteurs,
La situation géographique qui, en été, fait do Botzen un véritable enfer où l’on rôtit, lui donne en hiver un climat doux et agréable qui le désignerait comme station hivernale si xMéran, plus favorisé encore que Botzen, n’était dans les environs. Complètement abrité des vents du Nord, Botzen jouit encore d’une température agréable quand l’hivor a depuis
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longtemps couvert les montagnes d’alentour d’une épaisse couche de neige. Lorsqu’on vient du Nord par le Brenner, Botzen apparaît au touriste comme le prologue de l’Italie ; le voyageur, qui vient de Vérone et qui a quitté des régions plus chaudes, y récolte sa première impression du Tyrol allemand; car la ville est allemande par les façades de ses maisons, les mœurs et la langue des habitants, comme elle est ita^ lienne par la cour intérieure des habitations où, à travers le toit découvert sur les côtés, l’air pénètre et circule librement, et surtout par l’admirable végétation où il ne reste pas de trace du paysage du nord.
Ici la nature sourit au touriste; même les audacieux pics dolomitiques qui dominent la ville à l’Est, n’ont rien qui effraie ou attriste; l’étrangeté de • leur forme est atténuée par les tons doux de la pierre roseoù les ombres se dassinent comme des veines bleuôtres d’une incomparable harmonie. Le superbe raisin, les belles figues, les amandes, les grenades et autres fruits du sud, nous disent que nous avons quitté les régions sévères du sapin; à la place de la verdure tapageuse des pâturages se découpant dans la noire forêt, une teinte ensoleillée enveloppe ici la végétation; nulle part l’œil n’est froissé par l’éclatante et criarde opposition des tons qui gâtent le paysage du Nord ; tout est d’une douceur adorable ; depuis les jardins de la plaine jusqu’aux cimes des rochers en passant par les coteaux où, à travers la vigne, brillent les toits verts des églises, tout se fond en un pano' rama plus gracieux encore qu’imposant.
La ville n’est pas riche en monuments quant au nombre, mais la qualité est exquise ; il n’y a pas dans
tout le Tyrol d'église plus fine et plus élégante que la cathédrale de Botzen, avec sa tour dentelée et sa toiture multicolore d’un aspect si gai. A côté des masses gigantesques qui encadrent Botzen à l’est, cette cathédrale semble petite; mais il suffit d’y entrer et de contempler la nef pour se convaincre à quel degré on perd dans la montagne le sentiment des distances et des proportions. La cathédrale est (Ju commencement du quinzième siècle, moins la tour qui a été ajoutée au commencement du seizième. L’intérieur est fort intéressant, mais les grands bancs en bois blanc troublent l’harmonie de l’ensetnble; chaque famille aisée a un banc marqué à son nom, dans la cathédrale; et le samedi, quand on nettoie le ménage, on fait égale- • ment laver son banc à l’église, ce qui est d’un elfet déplorable. Dans celte vénérable architecture, avec ses tableaux anciens, ses vieilles statues, l’admirable grille eu fer battu de la chapelle derrière le maître-autel, la chaire avec ses vieilles ciselures, taillée dans un seul bloc de pierre, et ses deux fières rangées de colonnes, sur lesquelles reposent la triple nef, ces bancs en bois blanc détonnent, et, s’ils témoignent de l’excessive propreté des habitants de Botzen, ils disent aussi que l’harmonie dans un œuvre d’art leur est on ne peut plus indilféronte.
L’archiduc Rainer, ex-vice-roi du royaume Lombarde -Vénitien, repose, selon sa dernière volonté, dans la chapelle souterraine derrière le maîtreautel. L’archiduc y repose à côté de sa femme, une princesse de Carignan, dans un cercueil en cuivre. Dans son testament daté de 1849, quatre ans avant sa mort, le prince avait composé lui-même son épitaphe,
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que l’on a précieusement gravée dans le marbre à l’entrée de la chapelle. Cette poésie, qui fait honneur au sentiment religieux du défunt, prouve encore que l’archiduc Rainer fut un homme intelligent, car il enfouit son médiocre poôme dans son testament, afin que, de son vivant, personne ne pùt lui reprocher de faire de si détestables vers. Comme valeur intrinsèque, ce poëme intitulé : Ma foi, ne dépasse pas les premiers essais d’un collégien. Après y avoir exprimé la conviction que Dieu le fera sortir de la nuit du tombeau pour lui ouvrir le ciel dans sa splendeur, le poëte couronné éprouve le besoin d’ajouter en prose :
« Passant, qui t’arrêtes devant ma tombe, prie pour moi, humble pécheur, afin que ma croyance se réalise. »
Si, dans le Tyrol, on voulait prier pour tous les défunts qui, depuis le prince jusqu’à l’humble paysan, vous y convient, on y passerait sa vie, sans toutefois satisfaire tout le monde. Il n’est pas de route, pas de défilé, pas d’église, pas de forêt, sans compter les cimetières, où l’on n’invite le passant à dire une prière pour le repos d’un prince défunt, d’une femme qui s’est noyée dans le torrent, d’un homme écrasé sous un bloc de rocher détaché des Alpes, d’un enfant éventré par un taureau, d’un chasseur tué maladroitement par un ami. De quelque côté qu’on porte ses pas, on vous demande une oraison, et, faute de pouvoir suffire à toutes les exigences, on s’abstient généralement. Vraiment, si prince que l’on ait été, c’est trop exiger que de demander au touriste de s’agenouillerdevant une tombe, quand il est venu pour admirer les beautés de la nature ou les merveilles de l’archi-
LE TTROL Et LA CÀRiNtHiE
lecture. Voici, parcxemf)le, ferroanlune autre chapelle, l’une des plus jolies grilles en fer battu que j’aie vues dans le Tjrol, et un petit tableau à l’huile, d::s plus anciens, qui nous montre la Vierge avec l'enfant Jésus, tombant épuisée dans un pâturage, et invoquant le secours d’un charretier (jui lève ses deux bras vers le ciel. Tout d’abord, on est aussi étonné que le charretier, et l’on se demande en vain pourquoi la Sainte Ecriture reste muette au sujet de cette aventure, qui a inspiré un peintre sans talent. Puis, en cherchant à déchilfrer la légende du tableau, le jour se fait enfin sur cet événement tjui, d’ailleurs, est consigné dans les annules do Botzen.
Or, il parait qu’un charretier, sé rendant à la ville, entendit un jour des gémissements (jui venaient de la montagne voisine; il n’y fit [tas attcntioil d’abord, mais, comme ces |)luintes sc renouvelaient, il laissa sa charrette et son cheval sur la roule et s’avança dans la direction d’où venait la voLx mystérieuse. Quelle ne fut pas sa surprise en apercevant, étendue sur le gazon, une statuette en pierre représentant la Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses brasl... Chose étrange! c’était bien celle image qui gémissait!... Le charretier comprit que la vierge en pierre désirait qu’il l’emportât. C’est ce qu’il fit et aussitôt les gémissements cessèrent comme par miracle. Depuis, la statuette en pierre a été conservée dans cette chapelle de la cathédrale de Botzen et les nombreux ex-volo en argent, en bronze et en cire, suspendus àlix murs, prouvent avec quelleardente croyance les Bolzenois s’inclinent devant celle que, en souvenir du miracle, ils appellent Notre t)ame-du-Gazon !
Quand on a parcouru la ville et que du haut de la cathédrale on a admiré l’immense panorama, on peut à mon avis se passer des autres curiosités dont parlent les guides. Le cimetière avec ses arcades et ses tableaux, le couvent des capucins, celui des franciscainsavec son église du quatorzième siècle, les quelques médiocres galeries particulières, tout cela ne vaut pas une seule des admirables promenades dont Botzen est si riche. Soit qu’à travers les vignes, longeant les villas et leurs admirables jardins, on se rende du coté du Rosengarten, soit que, restant dans la plaine, on suive l’Eisack ou le Talfer, de tous les côtés un paysage également admirable vous attend, car, passant de la plaine riante avec sa lu.xuriante végétation aux étroits défdés du Sarnthal ou d’Eggenthal, on peut varier ses plaisirs selon ses goûts ou les dispositions du moment. Rien n’est plus gracieux que cette belle vallée qu’on appelle ‘dans son ensemble la terre de Botzen ; peu de points du Tyrol sont plus imposants que la chaîne dolomitique qui domine la montagne couverte de verdure, et dans le pays on ne peut rien voir de plus ter rible que le paysage des deux défilés que* nous allons visiter. Du Claude Lorrain le plus fin, le plus tendre, on passe, si l’on veutj au Salvator Rosa le plus étrange ; successivement on éprouve toutes les sensations que donne le spectacle de la nature, depuis la plus intime jusqu’à la plus terrifiante;
Je ne saurais assez engager tous ceux qui me font l’honneur de me lire, de ne pas perdre leur temps en visites inutiles de monuments d’un ordre secondaire, mais d’employer tous leurs instants à étudier, sous ses aspects variés, l’admirable campagne de Bot-
zen ; en un seul jour, par exemple, on peut visiter les curieux défilés dont il est question plus haut et d’où très-certainement on rapporte l’un des plus beaux souvenirs de ce voyage merveilleux.
C’est toute une atlaire que de trouver une voiture à Botzen pendant la belle saison ; le flot des touristes qui se précipite vers Méran les accapare vingt-quatre heures d’avance, et si l’on ne veut pas voyager dans les horri()lcs omnibus do la poste, on fait bien de se procurer à temps le carrosse qui, en trois heures, conduit à Méran. Pour les visites des défilés do Sarnthal et d’Eggenthal, on loue à Botzen des voitures spéciales, de petits véhicules étroits avec quatre toutes petites roues et traînées par un mulel.Car, là, le défilé est très- resserré et la montée terrible. Le touriste inexpérimenté (jui prendrait une voiture ordinaire serait forcé de la laisser à l’entrée et de faire la route à pied.
D’ailleurs, en voiture, à cheval ou à pied, il faut à peu près trois heures pour mènera bonne fin cette promenade, car la nouvelle route est si mauvaise qu’en pensant à ce que fut l’ancienne on sent les cheveux se dresser de terreur. De Botzen à l’entrée de l’Eggenthal tout va bien ; tout d’abord on suit la vieille route du Brenner, délaissée depuis la création du chemin de fer; on y voit grimper quelques rares charrettes traînées par de vieux chevaux étiques, ou des mulets portant un double sac qui bat leurs flancs ; le'chemin remonte de l’Eisack et est suspendu pour ainsi dire entre le torrent et la montagne, où la vigne grimpe jusqu’à une hauteur de huit cents pieds. C’est ainsi (pie l’on arrive au vieux village de Rentsch qui con-
tient quelques maisons pittoresques dont le rez-dechaussée forme l’étable, tandis que l’habitation est au premier où conduit un escalier de pierre orné d’une rampe de fer autour de laquelle, de ci de là, s’enlace la vigne vierge. De ce village on vdit, au delà de l’Eisack, un petit bourg dont l’église est une des plus anciennes du TjtoI. La date de sa construction est incertaine, mais on peut à peu près la préciser en contemplant l’inscription gravée dans la pierre à côté du portail en souvenir de la restauration de cette pe- ,tite église de village, entreprise en 1352.
Un peu avant le village de Cardaun,nous quittons la route duBrenner et la vallée de l’Eisack aprèsavoir traversé le torrent, Immédiatementaprès Cardaun, commence le défilé, mais un rocher couronné par le vieux château de Karnaid nous intercepte encore la vue du sauvage défilé qui semble être défendu par l’ancien château-fort dont la silhouette se dessine si fièrement sur le ciel bleu. Inondant le Porphyre et alimentant au bas du rocher une scierie mécanique, descend une très-jolie cascade formée par les eaux du torrent l’Eggenbach, détournées en partie de leur cours au point le plus élevé du défilé pour aller féconder quelques prairies du plateau et les vignes du château; après quoi, formant la gentille cascade que voici, elles regagnent le torrent à sa sortie du défilé. Si Karnaid n’avait pas sa légende,il faudrait en inventer une pour la circonstance, car si jamais vieux bourg a éveillé en la pensée du touriste les histoires du temps jadis, c’est bien celui-là ; mais les chroniques du Tyrol sont si riches en historiettes que l’auteur de ce livre n’a qu’à les consulter pour trouver la légende voulue.
LE TtKOI. ET LA CARlKTHIE
Celle-ci remonte au moyen-âge, alors c}üe la pesté dévastait la vallée de l’Adige ; la ville de Bofzen et seé environs furent terriblement frappés parle fléau. Le chevalier de Karnitid, tremblant pour les siens, fit le vœu de faire un pèlerinage à Notre-Dame de Weissenslein au cas ou le fléau épargnerait son domaine.
Le ciel exauça sa prière et tandis que tout autour, dans la plaine aussi bien que sur la montagne, la peste faisait de nombreuses victimes, les habitants de Karnaid, depuis le maître jusqu’au valet, jouissaient d’une santé excellente. L’épidémie éteinte,* le chevalier pensa qu’il pouvait s’éviter le pcleriùûge promis; il n’y alla point, quand soudain, à l’anniversaire du jour où il avait fait le vœu, il fut atteint dé la* peste et mourut misérablement. Mais dans la totbbè!^ môme le chevalier parjure ne trouva pas de repos. Maintes fois, de pieux pèlerins ont vu son ombre escalader la montagne qui conduit au pèlerinage de Notre- Dame de la Pierre-Blanche. '‘■
Depuis cet événement, transmis par là chronique, le torrent a continué sa course furibonde à travers le défilé, et le château de Karnaid, habité à cette heure par un simple vigneron qui l’a affermé, paraît toujours de loin, où la verdure nous cache ses murailles déla^ brées, aussi solide qu’aulrefois.En tournant le rocher de porphyre sur lequel il s’élève, nous entrons dans l*étroi défilé d’Eggenthal, l’un des plus sauvages que , l’on puisse voir. Les rochers qui l’encadrent ne sont , pas très-élevés, mais leur forme audacieuse et leur ton rouge à la base, où l’eau a poli le porphyre, sont d’un efl'et incomparable. Nous sortons de celte admible et luxuriante vallée de Boizen et subitement la
végétation disparaît tout à fait; en dehors du rocher et de quelques branches qui s’échappent des fissures, plus rien; entre ce double mur de porphyre, l’Eggenbach s’est frayé un passage et bondit en écumant par dessus les énormes blocs qui se sont détaches de la montagne ; la route, un étroit chemin où une charrette passe avec peine, grimpe vers les hauteurs.
Le mulet qui traîne notre charriot s’arrête à chaque instant pour respirer, et bientôt nous l’abandonnons 4 son pas pour continuer la route à pied, la voiture étant d’ailleurs sans charme aucun sur ce chemin accidenté. Dans sa partie la plus large, ce sauvage défilé d’Eggenthal ne mesure pas plus de vingt mètres et il n’y a pas bien longtemps encore que la route est construite. Autrefois, un mauvais petit chemin où il y avait tout au plus de la place pour un mulet grimpait le long du rocher; mais depuis que le chemip de fer 4 développé l’exportation du bois en Italie, les communes ont elles-mêmes pris l’initiative des routes praticables, à travers les plus abruptes défilés, pour se mettre en communication avec la gare de Botzen.
Conduits par] un ingénieur, les paysans tyroliens se sont mis à l’œuvre courageusement; avec une énergie qui égale leur persévérance, ils ont fait sauter le porphyre ou rétréci le lit du torrent; ils ont profité de l’éboulemant de tous les blocs détachés par la tourmente, qui formaient comme une route impraticable au bas de la montagne et qu’il suffisait d’aplanir pour Ja pendre accessible aux charrettes. Le torrent débordant à la fonte des neiges ou après les grandes pluies du printemps et de l’automne a vingt fois détruit l’ouvrage de ces paysans, et vingt fois ils se sont remis
208 LE TTROL ET LA CARINTUIE
au travail sans jamais se décourager, jusqu’à ce qu’ils eussent définitivement disputé aux éléments le chemin qui, de leurs forêts de sapins, là-haut, sur la montagne, conduit au chemin do fer. Leurs enfants jouiront un jour de ces bienfaits, car la génération présente s’est ruinée dans cette entreprise patriotique; ces communes sont endettées ; il ne se passe pas d’année que le torrent furibond n’emporte quelques fractions de ce chemin et alors tout est à recommencer. Pour dédommager ces paysans de leurs sacrifices, pour les aider en (|uelque sorte à payer les intérêts de leur dette et pourvoir aux frais d’entretien de ces routes communales, on les autorise à percevoir un droit non-seulement sur les chariots et les mulets, mais encore sur les piétons. C’est ainsi que le touriste qui s’achemine dans le défilé et en admire les beautés, grâce aux paysans qui ont frayé la roule, leur paye une petite part de leur peine, aussi bien que la lourde charrette qui défonce le chemin.
La route est longue et pénible. C’est toujours le torrent coulant entre deux murs et c’est toujours nouveau, car on n’a jamais qu’un panorama restreint sous les yeux; à chaque tournant le défilé se présente sous un aspect imprévu. Tantôt plongé dans l’ombre, le torrent roule horizontalement dans son lit entre les rochers couverts de mousse à leur base, car ici le soleil n’a jamais pénétré; tantôt, au détour du chemin, s’ouvre un panorama éblouissant et terrifiant à la fois. Ici le soleil inonde tout; l’eau, bondissant contre la porphyre, rejaillit, reflétant dans toutes les couleurs du prisme les rayons du soleil qui s’y brisent; le rocher, sous les feux du soleil, devient d’un ton rose
éclatant, mais harmonieux à sa base ; plus haut le porphyre à l’état brut, sali par les éboulements, la terre détrempée et les pluies, forme comme une sorte de tente déchirée par de profondes crevasses audessus de nos têtes et a nne teinte grise qui se marie à merveille avec le ciel d’un bleu éclatant et doux à la fois.
Dans un des abris,creusés de ci de là dans la roche, s’arrête un paysan avec sa charrette pour laisser passer notre chariot que le mulet essoufflé traîne péniblement à notre suite. Sous cette marquise de pierre, dont les déchirures sont effroyables à voir, cet homme, assis sur les troncs de sapins qu’il descend dans la vallée, fume tranquillement sa pipe, tandis que nous pressons le pas pour échapper au danger suspendu sur nos têtes; il voit notre terreur et en sourit.
— Ne vous pressez pas tant, nous dit-il, cela tiendra bien encore cinq ou six mois jusqu’au printemps! A la fonte des neiges, quand les eaux descendent de toutes parts dans le lit de l’Eggenbach, ce rocher tombera comme sont tombés les autres. C’est qu’au printemps, mon bon monsieur, le diable est déchaîné dans le défilé. On risque d’être enlevé comme une allumette par les eaux furieuses qui emportent notre pauvre route, ou écrasé comme un mécréant par les blocs qui se détachent de la montagne. Souvent, en moins d’un quart d’heure, le niveau de l’Eggenhach s’élève de jilus de dix mètres, envahit la chaussée et ne fait pas plus de cas d’une charrette avec son attelage de bœufs que l’ouragan d’un brin de paille* L’année dernière. J’ai perdu ma pauvre femme un peu plus haut : nous revenions de Botzen avec du pain
frais quand, à une demi-lieue d’ici, la tourmente a fait tomberune avalanche do pierres, (le terre et do troncs de sapins; à ce moment, je marchais à cent pas derrière elle et le torrent faisait un tel tapage en se brisant contre le porphyre que je n’entendais ni le bruit de l’éboulemenl, ni la voix de ma pauvre femme qui, sans doute, m’appelait à son secours!
Quehiues charrettes chargées de bois passèrent encore auprès de nous dans ce défilé diabolique, où grinq)aient deux ou trois vieilles Tyroliennes, la hotte remplie de pains frais (lu’elles portaient dans les pauvres villages de la montagne. Les forêts qui garnissent - le plateau dont les rochers surplombant sur la route nous barrent la vue, sont semées de misérables bourgs ou de cabanes de bûcherons, pauvres gens qui vivent de polenta et do pain noir durci par le temps, car on n’y fait du pain que deux fois on une année; ce pain devient dur comme la pierre ; on le coupe à coups de haelie et on le fait détremper dans l’eau chaude. Chaque samedi, les vieilles Tyroliennes de la vallée grimpent sur les montagnes où elles vendent le pain frais, le grand régal du dimanche.
Une heure et demie après notre entrée dans l’Eggenthal, après avoir contemplé dans ses aspects divers ce terrible défilé, nous nous arrêtons sur un pont devant un tunnel que les paysans ont creusé dans le rocher, sans avoir pris lu peine de le soutenir par la moindre maçonnerie; aussi une profonde crevasse a déchiré le tunnel dans toute sa longueur sans que les gens du pays s’en effrayent. C’est sur ce pont que s’arrête la promenade; aller plus loin, c’est entreprendre un voyage périlleux, car le défilé communique
à son extrémité, par le lac de Karersée et le pic du Reiterjoch a 8000 pieds au-dessus du niveau de la mer, avec la vallée de la Passer. 11 faut donc s'arrêter devant le tunnel et retourner sur ses pas, non sans avoir jeté un regard sur la singulière cascade que fait le torrent à l’endroit où, tombant d’une hauteur respectable, il rencontre à la droite du pont de formidables blocs de porphyre que les eaux furibondes franchissent pour retomber de l'autre côté du pont en nappe écumante dans la profondeur.
Il ne faut pas plus de trois heures pour cette pittoresque et émouvante promenade. Le défilé de l’Eggenthal est une admirable chose où l’on est heureux de pénétrer, que l’on est satisfait de contempler, mais d’où l’on sort avec une certaine joie pour retrouver, dans la vallée de Botzen, l’espace et la verdure.
Il y a différentes manières de voyager : les uns se mettent en route pour récolter des souvenirs, les autres par genre, d’aucuns pour chasser le spleen. Mais jamais je n’ai vu de voyageurs plus étranges qu’un jeune couple hollandais dont, en ce jour, je fus le voisin à la table d’hôte de Botzen. Très-probablement ce couple était dans la lune de miel, et vraiment je n’étais pas fâché d’observer un peu ce que peuvent se dire, en cette saison bienheureuse de la vie, deux jeunes cœurs qui s’épanouissent au printemps de l’amour dans un des plus beaux pays du monde. Discrètement, je prêtai l’oreille à cet entretien.
— Ces truites sont excellentes, dit le mari.
— Elles ne valent pas celles de Trente 1 répondit la femme.
EL sur ce, les amoureux eurent une discussion des
plus vives à propos des truites de l’Adige et de l’Eisack en particulier et des poissons en général. Ce couple hollandais venait de parcourir l’Italie ; je l’entendis échanger ses impressions de voyage; les deux jeunes amoureux avaient vu Rome, Florence, Naples, Venise; ils s’étaient arrêtés sur le lac de Côrae, puis à Riva, sur le lac de Garde, et de là étaient venus par Mori et Trente à Botzen. De toutes ces merveilleuses villes, de tant d’admirables paysages ils n’avaient emporté que le souvenir des tables d’hôte. Après quelques paroles banales que nous échangeâmes, mon voisin me confia qu’il avait épousé la femme de son choix à Amsterdam et que, avant de reprendre le fardeau des affaires, il avait offert l’Italie à sa pauvre compagne.
— Avez-vous vu Naples? me demanda le Hollandais. Et comme je répondais négativement :
— Il faut y aller, monsieur, ajoula-t-il, vous y mangerez d’excellentes huîtres, et, sur mon honneur, le macaroni y est à la hauteur de sa renommée. Mais en revanche, je vous engage à vous métier des huîtres de Venise. Nous en avons mangé au Lido et ma femme en a été empoisonnée.
Puis, se tournant vers sa femme :
— Mon amie, lui dit-il, as-tu retrouvé la recette pour faire le macaroni de Naples ?
— Oui, fit la jeune femme, elle était dans ton nécessaire, au fond de la boîte aux rasoirs.
— Ah! tant mieux, reprit le mari, à Amsterdam tu en feras une fois par semaine.
— Tous les jeudis, si tu veux, dit la jeune femme.
— Va pourle jeudi, mais j’aurais préféré le vendredi.
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— Mais le vendredi nous avons déjà la morue aux pommes de terre !
—Tiens! c’est vrai, et comme Jel’aime beaucoup, j’en mange énormément et je ne voudrais plus de macaroni !... Va donc pour le jeudi !...
Cette conversation se prolongea pendant toute la * durée de la table d’hôte. Entre ces jeunes époux, il ne fut question de Venise que pour vanter le rosbif do l’hôtel ; de Rome que pour se plaindre d’un exécrable bouillon. Pornpéï et le Vésuve n’avaient laissé qu’un vague souvenir dans leur cerveau ; mais du macaroni de Milan ils parlaient avec un certain attendrissëment. <3e n’étaient pas deux cœurs, mais deux estomacs unis pour la vie ; dans le mariage, ils n’avaient vu qu'une heureuse digestion à deux.
Du Tyrol, ce couple intéressant n’avait encore vu que les hôtels do Riva, de Trente et de Botzen: le lendemain, ils comptaient partir pour Innsbruck par le Brenner, et comme je vantais à la jeune femme la magnifique vué sur les glaciers de Stubaj du haut de la montagne, elle m’interrompit pour me demander :
—Est-il vrai, monsieur, qu’au sommet du Brenner il y a un lac tout plein de poissons?
Quand, après avoir passé trois heures dans la solitude du défilé de l’Eggenthal, on a une pareille conversation à déjeuner, on éprouve un violent désir de retourner dans la montagne. Mes compagnons de voyage s’étant reposés, nous remontâmes dans notre chariot pour visiter dans l’après-midi le défilé du Sarnthal, dont on nous avait dit merveilles.
On sort de Botzen par un long faubourg entre deux murs derrière lesquels s’abrite une série de magni-
214 LB TTROL ET LA CABfWTHIE
flques jardins pleins do figuiers, d’amandiers, de lauriers, et au bout de celle longue roule, après une nionlee dont les pavés semblenl avoir été choisis parmi les plus pointus et les plus inauvaisdo Tunivers, on débouche à la hauteur du bourg do Saint-Antoine qui est bâti à l’entrée du Sarnthal. D’ici, la vue sur la vallée de liotzen est admirable, et au delà du défilé de l’Eggenlhal se dressent les formidables pics du Reïterjücli et le Lalemar que nous n’avions pus encore vus. Laissons derrière nous celle merveilleuse terre de Üotzen et regardons devant nous le vallon do Sarnthal où nous nous engageons.
A gauche descend le torrent le Talfor, ne renconr trant aucun obstacle: scs eaux limpides traversent une prairie encadrée par des coteaux jusqu’aux sommets des(]uels grimpe la vigne. De notre roule, bordée de superbes châtaigniers, la vue sur ces coteaux est charmante. Perdus dans la verdure, les chaumières et les chalets répandussur toute la montagne ne montrent que leurs toits en écorce d’arbres, protégés contre l’ouragan par les grosses i>ierres qu’on a hissées dessus. Au milieu d’un certain nombre de ces chétives habitations, sur quelque pic bien en vue, s’élève l’église commune dont la toiture en tuiles vertes scintille joyeusement au soleil. A deux kilomètres devant nous la vallée est fermée par de puissantes masses de granit au sommet desquelles s’élève le superbe château de Runglslein.
Je n’ai jamais rien vu de plus pittoresque que celte vallée au bout de laquelle est le sauvage défilé de Sarnthal. Le chemin que nous suivons sur la rive gauche du Talfer est des plus accidentés; tantôt il
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BOt^EN ET Les ENVIRONS 215
descend ûu niveau de l’eau, tantôt il grimpe Sttr les flancs de la montagne pour descendre encore et pour remonter toujours. Autrefois la roule était sur l’autre rive depuis les Romains qui y construisirent la première chaussée. De loin en loin, sür un pic audacieux se montre un vieux bourg délabré. Ce qui reste de l’époque de la chevalerie, en dehors de Runglstein, n’est plus qu’un ahias informe de pierres, propriété des communes. L’année dernière, un étudiant de Botzcn a acheté l’im de ces bourgs pour dix florins et a bravement ajouté à son nom celui de son domaine.
A mesure qu’on avance dans le Sarnthal, le défilé devient plus étroit et plus pittoresque ; sur le rocher grimpe de ci de là le lierre en masses formidables, telles que je n’en ai vü que dans les fossés du château d’Heidelberg : quelques moulins, abrités par des digues contre les fureurs du torrent, l'auberge de Ried adossée contre une vieille tour romaine, où les Botze- . nois vont boire do la bière aux chaudes soirées d’été, et la maisonnette du receveur, (par ici comme dans rEggenlhal,les communes ont établi des péages), voilà tout. De temps en temps, bien rarement, passe une charrette, ou une Tyrolienne, gémissant sous le fardeau qu’elle porte sur un crochet. t)ans cette solitude, le cœur se serre en même temps (pie l’œil s’enivre de ses grandeurs ; on admire l’énergie de ces paysans fjui soutiennent une lutte acharnée contre les éléments. Comme nous sommes au cœur de l'été, le Talfer est calme ; il coule joyeusement dans le défdé, bondissant j)ar-dessus les cailloux et tournant prudemment autour des blocs immenses que la tourmente a jetés dans son
lit. Mais si l’on veut se faire une idée de ce que le Talfer est à la fonte des neiges, on n'a qu’à regarder les ravages qu’il a faits dans le paysage. En même temps que les eaux de la montagne ont déraciné des parties entières de la forêt et soulevé la terre à une profondeur de dix mètres, le Talfer furieux se précipite sur la route, la submerge, la détruit, et, creusant une cavité profonde au pied du rocher, produit ces éboulements terribles.
Aussi, faire une description de ce chemin i)ittorosque le long du Talfer est chose impossible, car ce qui existe aujourd’hui disparaîtra demain ; où, cette année, il y a un chemin praticable, il n’y aura plus après le printemps prochain qu’une nappe d’eau que l’on traversera sur un de ces ponts étonnants faits do troncs de sapins jetés sur deux débris de. la montagne. C’est à ce point qu’un aimable ingénieur de Botzen qui nous servait de guide dans le Sarnthal ne retrouva plus la route ; la dernière fois qu’il était venu, elle passait sur l’autre rive ; où il nous avait annoncé un pont se trouvait un chemin taillé dans le rocher; un refuge dans la montagne oùilavaitpensénousconduiren’existait plus; là, où la route passaità une certaine hauteur au-dessus du torrent, elle était maintenant au niveau des eaux. De la montagne étaient descendues au printemps ces eaux furibondes à qui les paysans s’eflorcent de creuser un lit, mais qui, déjouant toutes les combinaisons, débordant sur la montagne, s’infiltrent dans les fissures des rochers et se précipitent sur la route à l’endroit où on les attend le moins. Jusqu’au château de Runglstein tout va encore bien, mais, à partir de là, le défilé devient à ce point fantastique qu’à l’admiration de
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cette nature sauvage se mêle un sentiment de terreur.
Le chùteau de Runglstein, élevé sur un rocher qui monte tout droit vers le ciel comme une fusée, date du treizième siècle. Autrefois il lut habité par des chevaliers dont les noms sonnent bien haut dans l’histoire du Tyrol. Au nombre des châtelains qui s’y sont succédé dans le cours des siècles, on cite les comtes de Vintler mêlés à toutes les guerres du (juatorzième siècle. L’un des descendants de cette vieille famille tyrolienne y reçut le prince Léopold, dit le Fier, qui ramenait son épouse d’Italie, et, en cette occasion mémorable, il lit peindre sur les murs des immenses salles des fresques dont beaucoup sont très-bien conservées.
Dans une salle, les deu.\ époux trônent au milieu des héros de l’amour et de la poésie ; dans une autre, est retracée l’antique légende de Tristan et d’Iseult; une troisième salle est consacrée au roi Arthur, aux chevaliers de la Tahle ronde et aux héros des Nibelungen. Malheureusement le château passa, après la mort du dernier des Vintler, dans les mains du fisc qui le donna à l’évêque de Trente. C’est pitoyable de voir à quel point les prélats de Trente ont négligé l’un des plus beaux châteaux du Tyrol ; tranquillement le temps a pu accomplir son œuvre de destruction, si bien qu’il y a un an, tout un pan de mur, avec les fresques de Tristan et d’Iseult, s’est détaché et est tombé sur la route qui passe la, au pied du rocher. Néanmoins, ce qui reste de ces fresques vaut encore la peine que le touriste visite Runglstein, d’où, d’ailleurs, on a une vue admirable, non-seulement sur le Sarnthal, mais encore sur la terre de Botzen et la vallée de l’Adige qui conduit à Méran.
A partir du château de Runglstein que l’on tourne pour en admirer les jolies formes del’autre côté, le défilé do Sarnthal produit une impression plus grande encore. Le Talfer, à mesure que le rocher le resserre dans son lit, devient plus tourmenté et ses eaux, arrêtées à tout instant dans leur course pittoresque, semblent écumer de rage; au-dessus do nous, se dresse menafanto la masse de granit, tandis qu’au-dessous, dans la profondeur, mugit le torrent. Le plus souvent, la route est à peine assez large pour l’étroit chariot et là où elle longe le précipice, on n’a pas seulement pris la peine de poser un garde-fou. Un faux pas du mulet et nous sommes perdus; on frémit quand, au tournant, on voit les roues frôler l’abîme ; aussi, les uns et les autres, nous descendons de notre chariot et nous suivons à pied cette infenialo route que l’énergie des paysans a conquise sur les éléments.
Mais, où sont ces paysans? Car nous avons beau sonder la profondeur des montagnes, nulle part on n’entend le pas d’un piéton dans ce défilé sauvage. Il y a tout Juste la place pour la route, tournant toujours, 'montant, descendant, offrant un nouveau coup d’œil toutes les dix minutes, passant parfois sous des voûtes taillées a coups do hache dans la pierre, où il faut se plier en deux pour ne pas se casser la tête contre les angles du rocher. Sur nos tôles, pour ainsi dire suspendues dans l’espace, planent les masses gigantesques de pierre avec leurs fissures eflrnyables à voir : c’est audessus de tout cela que vivent les paysans, et do ci do là, à travers deux pics, on aperçoit lu toiture verte des églises.
Après une heure et demie de marche dans cet enfer
délicieux, on voit poindre au delà de la montagne le pic de Saint- Jean avec la chapelle dumêrnenom.eton atteint le point culminant qui est comme l’apothéose de ce paysage imposant. Au pied du pic Saint-Jean se trouve la gorge dite le Maggler-Kcssel, un entonnoir effroyable, où un élioulement a jeté dans les flots écuraantsduTalfer qui s’y brisentdes blocs dont quelquesuns ont la proportion d’une maison de quatre étages. C’est le décor par excellence de la fonte des balles du Fregschiitz ; le torrent qui tombe dans cet entonnoir se divise on une infinité de bras qui tournent autour des blocs en bonds insensés et avec un bruit infernal pour se rejoindre un peu plus bas, en sortant do cet entonnoir maudit, où de toutes parts s’élèvent les rochers droits comme un jeu de quilles.
Ce qui s’y passe au printemps à la fonte des neiges, quand les eaux en délire s’y précipitent deJa montagne et rebondissent sur la route, on n’a pas do peine à le deviner. Aux dernières inondations, le chemin a été emporté sur une longueur de deux kilomètres. Sur les débris de rocher qui ont dégringolé de la montagne, les paysans ont construit do loin en loin les ponts qui gémissent sous les pas d’un enfant et qui sont néanmoins équilibrés avec un tel art que les plus lourdes voitures y peuvent passer sans le moindre danger. Leur construction est primitive ; pour les fondations, les paysans se servent des blocs de rochers qui sont les piles fournies par la nature; là-dessus ils jettent des troncs do sapins, liés les uns aux autres par des cordes; une couche de terre mêlée de cailloux sur le sapin et le pont est fini . Regarder passer une charrette sur un de ces ponts est un spectacle curieux, on
voit les sapins se plier sous la charge, et la voiture et son attelage se balancer dans l’espace corame un enfant dans son berceau ; on entend le pont craquer sur toute la ligne et, avec une anxiété terrible, on attend le moment où le sapin, la charrette, le cheval et son conducteur descendront pêle-mêle dans le torrent. Mais, le Tyrolien ne s’émeut pas plus que son attelage, habitués qu’ils sont à ce genre d’exercice, dès la plus tendre enfance.
Dans la gorge de Maggler-Kessel la route se divise : à droite, elle monte sur le pic dit la Quille de Saint- Jean; à gauche, accrochée au rocher, suspendue sur le torrent, elle s’avance dans le Sarnthal; mais, à moins que l’on n’ait du temps à perdre, il est absolument inutile d’aller plus loin. Quant à nous, après avoir visité Eggenthal dans la matinée et Sarnthal dans l’après-midi, nous retournâmes à la pittoresque ville de Botzen, non à l’hôtel où, pour ma part, je craignais de retrouver le couple hollandais, mais dans une brasserie au cœur de la ville, où, sous les arbres du jardin, assis autour des grandes taldes en chêne, les bourgeois viennent boire leur chope ou leur flacon de vin, tout en causant de choses et d’autres. Quand je dis qu’ils causent, je vais peut-être un peu loin ; ici, près de l’Italie, sur la lisière des turbulences méridionales, les Botzenois ont conservé le calme absolu des habitants du Nord; en cette belle soirée d’été, sous le ciel étoilé, dans ce petit jardin, on aurait entendu voler une mouche, si les mouches n’avaient pas été couchées à cette heure. Les braves bourgeois fumaient leur longue pipe en porcelaine et ne desserraient les dents que pour boire ; au reste ils avaient
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l’air d’être là en famille, à ce point que quelques-îins d’entre eux étaient venus en pantoufles.
L’ingénieur, qui nous avait fait les honneurs des environs, voulut bien nous présenter à l’une de ces tables où nous fûmes accueillis avec cette cordialité qui a rendu l’hospitalité botzenoise célèbre dans le Tyrol. Dans une relation datée de 1844, M. Louis Steub a donné des détails fort curieux sur un maître tanneur nommé Moser qui, en ses moments perdus, s’occupait de sculpture. Ce bon bourgeois n’existe plus, mais ses œuvres appartiennent au casino bourgeois des catholiques, et, en me faisant présenter aux Botzenois, mon but était d’obtenir l’autorisation de visiter le chef-d’œuvre du tanneur; elle me fut accordée, et le lendemain je fus au casino, à l'heure où mes compagnons de voyage dormaient encore.
La chose valait d’ailleurs la peine qu’on se levât, car de ma vie je n’ai vu de plus grande curiosité que l’œuvre du maître tanneur. Le bonhomme s’était imposé la mission de reconstruire la sainte ville de Jérusalem qu’il n’avait jamais vue. Combien d’années y travailla-t-il? Il faudrait interroger la tombe pour le savoir au juste. Toujours est-il que le bourgeois découpa dans le bois une mignonne Jérusalem avec des rues, des squares, des places et des palais; les rues sont pavées, les maisons ont de vraies fenêtres, et à midi, les horloges des douze églises sonnent leurs douze coups tout comme les pendules d’une cité moderne. Il est bien entendu que le maître tanneur n’avait pas la moindre notion de l’architecture, mais il s’inspirait des gravures exposées chez les marchands d’estampes; c’est pourquoi dans Jérusalem on voit les
mosquées de Constantinople, la cathédrale de Cologne, l’hôtel de ville de Bruxelles etbien d’autres monuments fameux ; la place Saint-Marc s’y trouve comme la perspective Newski de Saint-Pétershourg ; sur les places publiques il y a les fontaines de la place de la Concorde, et de son balcon, qui rappelle Nuremberg, Hérode voit passer les mages qui caracolent dans la rue. Plus curieuse encore est la campagne autour de Jérusalem : on y voit le Liban avec les glaciers du Tyrol ; la vallée de Botzen, la chute du Talfer dans la gorge de Maggler ; sur les hauteurs, à côté du cèdre, s’élève le sapin tyrolien; on y contemple encore dô riches pâturages où les vaches se promènent, tandis que, sur le seuil des chalets, la bergère tyrolienne cause avec un chasseur de chamois ou joue de la cithare; en un mot, c’est une Jérusalem à la tyrolienne que ce maître tanneur a léguée au cercle catholique ; et, à mon avis, c’est, après la cathédrale, la great attraction de la ville de Botzen.
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Quelques lignes sur rhistoire du Tyrol. — Les comtes du TyrOl. — Annexion du pays à l'Autriche. — Les châteaux de Slegiuunds Kroneet d'Eppan. — Le village de Grles. — Greifenstela et Maultasch. — Un maître d'école du temps passé. — Trente lieues de marche et trente sous à dépenser. — Encore quelques légendes. — La tour penchante a Terlan. — Les cimetières illustrés. — Les particularités de la race tyrolienne. — Le chapitre des jolies Tyroliennes. — Du la femme en généra et de la paysanne en particulier. — Méran, station d'hiver, — Splendeurs et décadence d'une capitale. — La grande église et la chapelle de Sainte- Barbara — Singulière mascarade de saint Pierre et de saint Alexandre. — Visite au château de Tyrol. — Le garde-vigne tyrolien. — La chapelle du château et sa légende. — Le paysage, vu des fenêtres du manoir. — Les paysans d'autrefois et les paysans de notre époque. — Influence du clergé sur les moeurs tyroliennes. — Retour à Méran par une autre route. — L'angélus dans la campagne. — Visite dans un chalet. — Un concert dans la montagne. — Excursion à l'auberge d’Andréas Hofer. — La vallée de Passeyer. — L'auberge d'Andréas Hofer. — Retour à Botsen.
De Botzen à Méran, la promenade de trois heures et demie est quelque peu fatigante ; la route laisse beaucoupàdésirer et le paysage, si merveilleux à l’entrée de la vallée de l’Adige, est peut-être un peu monotone. Mais fatigue et monotonie sont effacées en un instant, quand, au but de cette excursion, on aperçoit
224 lÆ TYROI. ET LA CARINTHIE
la petite ville au pied du côteau où s’élève si majestueusement le château des vieux comtes du Tyrol. En pénétrant dans la vallée de l'Adige, nous nous avançons vers le berceau du Tyrol. C’est là que résidèrent, bien avant la réunion du pays à la monarchie autrichienne, les puissants suzerains qui donnèrent le signal de l’unification de la patrie, déchirée en cent petites principautés, se combattant les unes les autres. Sans nous arrêter à des considérations historiques qui n’entrent pas dans le cadre de ce livre, il est utile de résumer en quelques lignes rapides le développement de ce curieux pays. Ses origines sont encore entourées d’un certain mystère; quelques historiens prétendent que les Etrusques y établirent la première colonie ; d’autres, que les premiers habitants furent des Celtes. Mais il est généralement admis que la première population connue du Tyrol fut les Rhétiens. L’empereur Napoléon partageait cet avis, puisque, après la conquête du Tyrol méridional, il partagea le pays en Rhétie supérieure et inférieure, lui restituant ainsi sa dénomination primitive. En l’an II de l’ère chrétienne, tout le Tyrol fut conquis dans la campagne chantée par Horace dans son ode à Auguste. Cl. Néron Drusus s’avança par la vallée de l’Adige et le Brenner tandis que Tiberius, venant du lac de Constance, soumit le nord et opéra sa jonction avec son frère, là où s’élève aujourd’hui la ville d’innsbruck.
Les Romains établirent alors les grandes voies stratégiques entre l’Italie et l’Allemagne par le Tyrol. La principale route partait de Vérone, remontait le cours de l’Adige en passant par Trente (Tridentum) et Botzen (Pons Drusi); puis elle longeait la vallée de l’Eisack,
MEUAX
et traversait le Brenner. Soben figure dans l’iiistoire romaine sous la dénomination de Sabiona. Vipitenum et Matrejum sont les stations du Brenner; Sterzing et Matrei, la voie romaine, à la descente du Brenner, passait à Veldidena, au pieds du château d’Ambras prèsinnsbruck; d’ici elle suivait le cours de l’Inn,pour aboutir à Augusta Vindeticarum qui est devenue la ville d’Augsbourg; c’est en somme, comme on voit, la ligne du chemin de fer tyrolien.
Deux autres routes stratégiques permettaient aux romains de pénétrer par d’autres points au cœur du Tyrol; l’une partait d’Aquileja, par Eltria et le val Suzanna pour aboucher à Trente; l’autre parlait du même point, passait par Ziiglio, Loncium (Lienz) et Aguntum (Innichen) et assurait aux légions romaines la vallée du Pusterthal à l’extrémité de laquelle la route rejoignait la voie principale dans les environs de Sterzing, là où s’élève aujourd’hui le fort de Franzensfeste que nous avons vu à la descente du Brenner. Toutes ces voies romaines étaient si admirablement tracées que, dix-huit siècles après, les ingénieurs du chemin de fer tyrolien les ont suivies pour ainsi dire pas à pas, du moins en ce qui concerne le tracé général.
Avec la décadence de Rome commence pour le Tyrol l’époque la plus confuse et la plus sanglante de son histoire, le pays devient le champ des batailles entre Rome et ses ennemis. Les Marcomans le ravagèrent comme les Allemani, les Goths et surtout les Huns conduits par Attila. Après la chute des Goths qui s’étaient maintenus pendant deux siècles dans le Tyrol, le pays fut partagé entre les Lombards qui prirent possession du Tyrol méridional et les Bavarois ou
Bogiares qui s’annexèrent le Tyrol nord. Ensuite on voit les Franks s’emparer du pays jusqu’à l’extinction de la race Carlovingienne où les Bavarois en reprirent possession. Mais, à la vérité, le pays était déchiré par la chevalerie qui, profitant du désordre, s’était partagé le Tyrol. Dans celte époque la plus sanglante du Tyrol, trois puissantes familles se disputentl’influence : les comtes d’Andechs, dont j’ai déjà parlé lors de notre visite dans la vallée de l’Inn, les comtes d’Eppan et surtout les comtes de Tyrol, dont nous allons visiter l’antique manoir.
A partir du douzième siècle , l’influence des comtes du Tyrol domine le pays ; ils habitaient le château do Terriolis et Méran était leur capitale. Un de ces princes mourut en 1359 sans héritier mâle et sa fille, Marguerite Maultasch, vendit les possessions du Tyrol à ses cousins les ducs d’Autriche, qui, un siècle après, rachetèrent aussi aux Bavarois le Tyrol nord. Au quinzième siècle, Frédéric au gousset vide surgit comme prince de tout le Tyrol des 'deux côtés du Brenner. A partir de cette époque, le Tyrol, à la fois convoité par Venise et les Allemands, apparaît comme l’allié inséparable de la maison de Habsbourg jusqu’au dix-septième siècle où, sous le règne de Léopold I", il cesse d’ètre un État et est incorporé à la monarchie autrichienne, dont, depuis, il partage les bons et les mauvais jours. C’est encore de la contrée où s’élève le château du Tyrol, do la vallée de Passeyer, que partit le mouvement national en 1809. Donc, en nous avançant du côté de Méran, nous pénétrons pour ainsi dire au cœur de l’histoire tyrolienne.
Mais ce n'est point, pour étudier l’histoire confuse
MÉRAN
de tant de guerres et rechercher les traces de tout le sang qui, ici comme ailleurs, a coulé en mille combats meurtriers, que nous nous rendîmes à Méran. Ce qui nous attira surtout, c’est la contrée admirable qui .fait de cette toute petite ville le paradis du Tyrol. La route de Méran traverse cette terre de Bolzen, si magnifique de quelque côté que l’on porte le regard, mais plus éblouissante que jamais du côté de la vallée de l'Adige supérieure où nous nous rendons. Dans cette belle végétation dont j’ai décrit les splendeurs dans le chapitre sur Bolzen se dressent, sur le coteau à notre gauche, les imposantes ruines- de Siegmunds Krone, transforméesaujourd’hui en poudrière, etd’Eppan, berceau de la plus puissante famille tyrolienne après les comtes de Tyrol. A notre droite, les antiques châteaux de Greifenstein et de Maultasch surgissent sur le porphyre, au milieu des coteaux couverts des plus belles vignes du Tyrol. La route traverse le village de Gries, une sorte de faubourg de Botzen, dont les maisons sont peinturlurées de toutes sortes d’épisodes bibliques, brossés avec un art enfantin par un badigeonneur ambulant. Le règne du sapin a fini depuis longtemps. Ici, ce ne sont de toutes parts que des châtaigniers magnifiques, des arbres fruitiers éblouissants et cette belle vigne, qui, poussant des deux côtés de la route, se rejoint souvent au milieu et forme des treilles où l’on respire uninstant à l’ombre avant de s’avancer sur le chemin poudreux où le soleil darde ses rayons brûlants.
C’est en traversant Gries que nous aperçûmes, se traînant péniblement, un pauvre vieillard qui semblait s'être échappé d’un tableau du dernier siècle. Il por-
tnil un Iricorne à ce point usé, qu’il paraissait être de feutre gris, quoiqu’on réalité su couleur primitive fût noire ; un habit en velours rayé. Agé d’un demi-siècle, avec de gros boutons en métal, une culotte courte ornée de cent pièces de couleurs différentes et retenue par des bretelles tyroliennes, dont les broderies s’étalent cllacées dans le cours des années; des bas de laine bleue avec des reprises blanches, noires, jaunes et rouges, et de gros souliers, complétaient son costume misérable. Le pauvre diable comptait au moins soixan-. le-dix ans; de longues mèches blanches encadraient son visage hàlé. Kn ce moment, exténué de fatigue, le malheureux homme s’était aj)puyé contre un châtaignier et contemplait notre voiture d’un œil si mélancolique, que tous ensemble nous lui offrîmes une place jusqu’à Mérun, au cas où il se rendrait de ce côté; il accepta avec une telle reconnaissance ([u’il en eut des larmes plein les yeux, et chemin faisant il nous raconta son histoire.
De bien loin il était venu à Hotzen; depuis soixante ans, et il en avait soixante-quinze depuis deux jours, il exerçait la profession de maître d’école dans un misérable village de la vallée de Passeyer; depuis soixante ans il vivait de polenta , de pain noir et d’eau de roche, mangeant à tour de rôle chez les paysans et émargeant une fois par an dix florins d’appointements ; en soixante ans il avait gagné douze cents francs! La nouvelle loi sur les écoles était venue en même temps que les nouvea ix maîtres d’écoles. Pendant des années l’infortuné vécut dans de perpétuelles angoisses, craignani à toute heure de la journée de se voir privé, sur ses vieux jours, de scs dix
MER AN
llorins annuels. On l’oublia dans son humble village et il y resta. Un beau jour, il lut dans un journal égaré par un touriste dans les montagnes, qu’un prince de la maison d’Autriche était attendu à Botzen et il résolut de lui présenter une supplique, tendant à obtenir un secours pour s’acheter un vêtement neuf. Le vieux maître d’école avait tout juste cinquante sous en caisse et trente lieues à faire, retour compris. Bravement il se mit en route; depuis un demi-siècle il n’avait pas quitté la montagne : brisé par l’âge, il ne fit que cinq lieues par jour,couchant pour quelques kreulzers chez un paysan, mangeant le pain noir et une grappe de raisin. Le raisin! ah! il fallait l’entendre parler « des bons raisins du bon Dieu. » Depuis cinquante ans, làhaut, près des neiges éternelles, il n’en avait pas vu. Le troisième jour, il arriva à Botzen, et là il apprit (|ue le voyage du prince était ajourné. La nuit passée à Botzen, c’était vingt sous; de ses cinquante sous il en avait déjà dépensé quinze en venant ; il lui restait donc tout juste soixante-quinze centimes pour retourner dans son village un peu plus pauvre qu’il n’en était parti.
Le récit de ce vieillard nous avait tous émus.. Nous échangeâmes un regard, nous nous comprîmes et l’uii des nôtres, répondant au désir général, prit un beau louis <lans son ])orle-monnaio et l’ofirit au maître d’école, qui refusa net.
— Messieurs, nous dit-il, on peut demander un secours à son prince sans fxnir cela l’accepter du premier venu ; j’ai vécu pendant soixante-quinze ans sans descendre jusqu’à la memlicité, et les peu d’années que j’ai encore à rester sur la terre, je ne les attristerai
pas par le souvenir d’une aumône acceptée. N’en parlons plus !...
Cela fut dit d’un ton si pénétrant et si convaincu qu’il ne souffrait pas de réplique. Sans insister davantage, mon ami remit le louis dans sa poche, et comme s’il nous savait gré de l’avoir compris, le bon vieux nous serra la main avec effusion ; après quoi, devenant tout joyeux, il nous conta les éblouissements de la grande ville de Bofzen ; c’était la première fois qu'il avait vu du gaz. Et le chemin de fer donc! 11 n’en revenait pas ; il se réjouissait d’avance de conter toutes ces merveilles à ses élèves. « Que je suis donc heureux d’avoir entrepris ce voyage! » dit-il. « Là haut, dans ma montagne, on ne se doute pas de ce que le monde est de notre temps. Enfin je pourrai donc être utile sur mes vieux jours ! »
Puis, passant à un autre ordre d’idées, il nous conta les légendes des vieux burgs, l’histoire de l’archiduc Sigismond, qui fit bâtir le fort qui porte son nom; la légende du château de Maultasch, résidence de la fameuse princesse Marguerite Maultasch, dont la vie scandaleuse est connue. La légende explique le nom du château de Maultasch par la traduction littérale qui est « le soufflet! » Ce soufflet, dit la chronique, fut appliqué par un chevalier dévergondé à la paysanne de qui il avait fait sa maîtresse et qu’il chassa ensuite avec son enfant. Comme bien vous pensez, la colère du ciel ne se fit pas attendre. C’est en somme la même légende qui paraît un peu partout. Le château de Sigismond a aussi la sienne : le diable, invoqué par un chevalier désireux de se rendre auprès de sa belle, malgré l’avalanche qui avait rendu la route imprati- .
MÉRAN
cable, se présenta en effet avec un carrosse, attelé de quatre chevaux; mais, au lieu de conduire le galant chez sa belle, il le conduisit en enfer.
A mesure que nous avançons dans cette vallée de l’Adige supérieure, le nombre des contes fantastiques augmente. Dans le val, il n’est pas de pic, pas de village, pas de maison qui n’ait sa légende. Terlan aussi, le petit village où nous nous arrêtons, a la sienne ; sur le clocher de l’église qui penche comme la tour de Pise, il y en a une vingtaine. Ici comme ailleurs, la chronique des siècles passés fait entrer le diable en scène. Mais les gens du pays expliquent la tour penchée par un miracle qui ne témoigne pas en faveur de la pureté des mœurs. Un jour, disent-ils, la tour a vu passer une vierge de Terlan, et elle l’a saluée. Depuis, elle attend que passe une autre vierge pour reprendre sa position primitive, mais elle attehdra encore longtemps.
D’après une autre fable encore, la tour penchée de Terlan serait l’œuvre d’un maçon amoureux de la fille de son patron. Encouragé par la belle de son choix, il alla trouver son père et lui demanda s’il voulait l’accepter pour gendre.
Le patron sourit dédaigneusement et répondit :
— .Quand tu auras bâti une merveille comme la tour de Pise, tu reviendras. D’ici là, tu feras bien de renoncer à tes folles idées.
Précisément, les habitants de Terlan avaient décidé de faire construire un beffroi : le jeune maçon se présenta, fut agréé et éleva cette tour miraculeuse de Terlan ; après quoi il retourna chez son ancien patron et épousa sa bien-aimée; il va sans dire qu’ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.
232 LE TYHOL ET LA CAIUNTHIE
La vérité osl qvie les eaiix de l’Adi^^e, en s’infiltrant dans le sol, ont, dans le cours des siècles, ébranlé les fondations du cloclier de Terlan, qui, par un miracle d’équilibre, est aussi solide de nos jours qu’à l’époque de sa construction.
Celte vieille église, avec son clocher sous lequel on ne passe pas sans effroi, est fort curieuse (|uoiqu’eHe ait été restaurée tout dernièrement; à côté de vitraux modernes et de sculptures restaurées, elle renferme encore quelques jolies statuettes tyroliennes d’une naïveté remarquable et une fresque à moitié effacée où l’on voit Hérode assister de son balcon au massacre des Innocents, en riant comme un bon bourgeois qui s’est offert un fauteuil pour la Belle Hélène d’Offenbacli. L’église est entourée d’un petit cimetière, et je saisirai cette occasion pourparler deschampsdesraorts de ce pays (jui no ressemblent point aux nôtres. Si étrange que paraisse l’expression appliquée à un tel sujet, j’oserai dire que les cimetières des villages tyroliens ont un aspect d’une certaine gaieté : la pensée ne s’assonibrit point dans les promenades à travers ces tombes accumulées les unes sur les autres, où, sur les remblais, poussent de jolies fleurs tout autour d’une petite croix en fer, dorée à ses extrémités et ornée d’un médaillon fort curieux. Il n y a pas de croix où ne soit enchâssé un tableau représentant toute la famille agenouillée devant la fosse du défunt.
A mesure qu’un membre de la famille meurt, on peint une petite croix au-dessus de son portrait, et c’est ainsi que l’on a sous les yeux l’histoire de toute une génération qu’on ne connaît pas. Voici, par exemple, la tombe d’une jeune fdle de dix-huit ans; sur le
MÉRAN
médaillon on voit le portrait de scs parents, de sa sœur et de ses deux frères plus jeunes que la défunte; nous savons donc qu’elle était l’aînée des quatre enfants; au-dessus du portrait de la mère, il y a la même petite croix que sur la tête de la petite sœur; toutes deux ont donc suivi la sœur aînée dans la tombe, par contre le père vit encore ainsi que ses deux fils. Il est très-curieux d’étudier sur ces médaillons la dissolution des familles par la mort; sur quelques-unes de ces peintures tous les personnages ont la petite croix au-dessus de la tête ; donc, il ne reste personne. Les tombeaux des enfants ne sont pas les moins intéressants, on y voit un ange emmenant une jeune fille vers le • ciel qu’il montre à la mère éplorée pour la consoler. Sur d’autres, la mère, en prière devant la tombe, voit le ciel s’ouvrir et son enfant assis dans les nuages avec des ailes dans le dos.
De Terlan à Méran la route est un peu longue ; ici l’Adige coule à quelque distance de la chaussée dans une verte prairie encaissée entre la double chaîne dite du Mendel-Gebirge. Plus tard, nous reparlerons du paysage quand des fenêtres du château de Tyrol nous le contemplerons à notre aise. Ce qui nous frappe sur la route, c’est le retour du Tyrolien à chapeau pointu, succédant au chapeau à larges bords des environs de Botzen ; la race de la vallée de l’Adige comme celle de Passeyer est vigoureuse, mais d’un aspect sévère; les paysans n’ont pas la gaieté de leurs compatriotes de l’autre côté du Brenner. Les femmes sont épaisses et laides pour la plupart, il faut bien le dire, au risque de détromper mes lecteurs qui se figurent que toutes les Tyroliennes sont admirablement belles.
234 I.E TYROI, ET LA CARINTHIB
Il est des voyageurs qjii ont la chance de ne rencontrer que de jolies femmes dans tous les pays du monde ; l’auteur de ce livre est moins favorisé par le destin, car, dans ses pérégrinations à travers bien des pays, il ne lui a pas encore été donné do découvrir le village idéal où, selon les poètes, on ne voit que de jolis minois, ce qui me fait supposer que les poètes ont une façon d’envisager les choses qui n’ost pas celle du commun des mortels. La belle paysanne traditionnelle, qui figure dans les œuvres de la fiction, est dans la vie réelle une tro|) rare exception. Dans le Tyrol comme partout ailleurs, la villageoise est généralement un être sans grâce, hâlée par le soleil, aux grosses mains calleuses, à l’air bête, enfin d’une race évidemment inférieure à la génération des villes. Le mépris que messieurs les poètes témoignent aux citadins, l’auteur de ce livre ne le partage pas plus que leur enthousiasme pour les villageoises. Entre une jeune fille de la ville et une jolie fille delà campagne, il y a la môme différence qu’entre une rose et un coquelicot. Le coquelicotestune fieur comme la paysanne est une femme, mais à celui-là il manque le parfum comme à celle-ci la grâce. Il faut donc en prendre son parti et avoir le courage d’avouer que la jolie paysanne de nos rêves est aussi rare dans le Tyrol que dans toute autre partie du monde.
Le vieux maître d’école, malgré ses soixante-quinze ans, était parfaitement de notre avis ; il ne fit pas de façons pour nous avouer que, dans une seule rue de Bptzen, il avait vu plus de jolies femmes que depuis cinquante ans dans sa montagne. En causant de ce chapitre délicat, nous avions traversé le village de
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Vilpian, d’uù, à noire droite, surgisaent les belles pyramides dolomitiques ; puis, entre Gargazon et Burgstall, en traversant le torrent d’Aschlerbach, le maître d’école nous fit remarquer que c’était là l’ancienne frontière entre l’Allemagne et l’Italie du temps où les Bavarois occupèrent le Tyrol. Un peu avant Méran, le vieillard nous quitta et d’un pas lent so dirigea vers la vallée de Passeyer, tandis que de notre côté, après avoir passé par une sorte de faubourg dont l’Église est surchargée de mauvaises fresques, nous traversâmes le pont du torrent du Passer et que nous fîmes notre entrée dans la ville de Méran.
Dans tout le Tyrol, il n’y a pas de paysage plus éblouissant que cette vue de Méran, adossé contre la verte colline au sommet do laquelle se dresse le pittoresque château du Tyrol. Tout autour de la ville, sur les collines, grimpe la vigne qui forme comme un rideau de verdure, devant les Alpes; de tous les côtés, perché sur les hauteurs, on n’aperroit que vieux châteaux et villas modernes, cachés dans les massifs.
Bruyamment le Passer sort de la vallée où est né Andréas Hofer, longe la ville de Méran et se jette plus loin dans l’Adige. Le sol et les coteaux sont d’une richesse surprenante. Les prairies, où l’olivier môle son feuillage élégant à l’éclatante verdure des châtaigniers, aussi bien que les coteaux bénis entre tous, où pousse le meilleur vin du Tyrol, sont d’un aspect si séduisant que les formes arides des Alpes qui les encadrent ne troublent point leur gracieuse harmonie.
La ville n’est pas curieuse. Sauf une grande rue où, comme dans tout le Tyrol, le commerce s’est concentré sous les arcades, Méran est une ville d’eaux mo-
derne, pleine d’hùtels comme toute cité qui vit des étrangers. Celle-ci, abritée contre les vents du nord par la montagne, tandis (pie la plaine ouverte permet au soleil de s’infiltrer dans les maisons, est la station d’hiver par excellence du Tyrol méridional. Quand vient l’automne, arrivent des quatre coins do l’Autriche et de la Bavière les poitrinaires qui demandent au tloux climat la iirolongation d’une vie compromise. Ces malades, dont beaucoup passent môme l’été à Méran, donnent aux promenades publi- (jues une tristesse qui frappe d’autant plus que, tout autour de nous, le paysage est souriant et gai.
Rien, dans cette petite ville mélancolique, ne trahit l’ancienne splendeur dont parlent les chroniques du temps des comtes du Tyrol où Méran fut capitale. Môme en hiver, quand l’impératrice d’Autriche vient s’installer dans sa villa à l’entrée do la vallée de Passeyer, ou que le comte de Méran, né d’un mariage morganatique de l’archiduc Jean, habite le château de Schoenna, la ville n’a rien de l’éclat d’une ancienne capitale. Ni l’impératrice ni le comte de Méran ne mènent grand train dans leurs cliàteaux. La souveraine passe ses journées à cheval dans les environs et la soirée dans la retraite la plus absolue. C’est une femme soutirante qui vient chercher le calme et le repos dans un pays favorisé par un climat des plus doux et non une impératrice qui trône au milieu de ses sujets. La musique joue plusieurs fois par jour les plus jolis airs sur les promenades. Mais, sauf les malades ou leur famille attristée, personne n'écoute les musiciens. Il ne faut donc rester à Méran que tout juste le temps d’admirer le paysage, et à moins d’escalader
MERAN
tous les pics d’alentour, il est inutile de consacrer plus d’un jour à Méian. Il suffit, pour embrasser le splendide panorama de l’Adige supérieure, d’escalader la montagne, où se dessine si fièrement le castel des comtes de Tyrol.
On peut se rendre au château soit à cheval, soit à pied, car le petit ctiemin mal pavé qui grimpe sur la hauteur ne permet pas un instant qu’on pense à s’y rendre en voiture. Pour cette promenade le guide est absolument inutile; on n’a qu’à suivre la grande rue aux arcades jusqu’à son extrémité où, un peu plus loin que l’église, monte à gauche le chemin qui conduit tout droit au cliàteau. L’église paroissiale, dont la tour passe pour la plus élevée du Tyrol, avec ses murs blanchis à la chaux et ses bancs on bois de sapin blanc, ressemble bien plus à un temple protestant qu’à une église catholique : la chaire sans art, où un bras en marbre brandit un crucifix dont il semble menacer l’assistance, est d’un effet bizarre. Beaucoup d’églises tyroliennes ont ces singulières chaires, qui, à première vue, étonnent à ce point que l’on croit le prêtre caché derrière le marbre. Ce qu’il y a de plus curieux dans cette église, ce sont les fonts baptismaux, dent le couvercle en bois est orné de gentils petits tableaux et surmonté d’un joli petit groupe représentant le baptême de saint Jean. A côté de l’église est la chapelle de Sainte-Barbara, avec sa façade où se montre 1e saint Christophe si cher aux Tyroliens.
Cette chapelle est vraiment comme une. exposition de toutes les manifestations dos naïves croyances des Tyroliens ; ce ne sont de toutes parts que statuettes en bois ou en plâtre, surchargées d’ex-voto en argent, en
238 LE TYROL Et LA CARINTHlE
cuivre OU en zinc. Le nombre de cessintueltes poinluplurées, grandes, petites, moyennes, de toutns les époques et de tous les styles, est incalculable; elles ne sont qu’insignifiantes, tandis que les squelettes de saint Pierre et de saint Alexandre, exposés dans des vitrines sur les autels, sont tout simplement lugubres à voir. Les ossements sont parés comme en un jour de fête ; les côtes, les jambes et les bras sont entourés de bandelettes d’or, ornementés de pierres de couleurs ; sur le crûne les deux saints portent des couronnes faites do verre, d’or et de pierres fines; dans l’orbite un rubis représente l’œil; un jupon en soie fanée ornée de nombreuses broderies et de pierres multicobres caclio le squelette des hanches jusqu’aux genoux; des sandales en soie brodées d’or, un bouquet de fleurs artificielles à lu main, la bouche béante où manquent les dents: tout cela est d’autant plus effroyable que les crânes ont je ne sais quelle expression de malice et d’ironie. Ce sinistre spectacle contraste si singulièrementavec le paysage gai et souriant que nous avons parcouru que, à peine entré dans la chapelle, on s’empresse d’en sortir pour se retremper aux grands et beaux spectacles de la nature.
Le chemin qui conduit au château du Tyrol est un enchantement; tout d’abord il monte sur un misérable pavé entre deux murs qui cachent le paysage. Mais bientôt, à mesure que l'on grimpe, se déroule sous nos yeux un panorama merveilleux; à noire droite, entre deux colliqes couvertes de vigne, est l’entrée de la vallée de Passeyer. Le rocher se montre dans les poses les plus audacieuses, derrière les hauteurs boisées, où est enfouie une respectable collection de
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châteaux. Schoenna est un burg des plus complets ; il date du xii* siècle ; mais le propriétaire actuel, le comte de Méran, l’a fait restaurer. C’est ici que reposent les cendres de son père, l’archiduc Jean, le même que le Parlement allemand, siégeant à Francfort, appela, en 1849, à la tête de l’empire dérisoire créé par la Révolution, et qui devait s’écrouler avec elle. Plus loin est la ruine de Fragsbourg; puis, dans la direction de Méran, Lenobourg, ancien castel romain.
Arrivé sur le premier plateau de cette montée, on se trouve sur de vastes pâturages sillonnés par l’eau détournée du torrent et où s’élèvent quelques pittoresques villages. Rien n’est plus gai que les coteaux couverts de vigne que nous avons maintenant à nos pieds. Tantôt traversant les pâturages, tantôt reparaissant sur le rocher, toujours accessible aux petits chevaux, la route pittoresque passe par le petit village de Tjrol, flanqué à la base du château. Ce hameau est assez misérable, et l’on ne s’y arrêterait pas un instant si, de la treille d'une pauvre auberge, on n’avait pas une vue éblouissante sur la grandiose vallée de l’Adige. D’ici, la pyramide de granit, où s’élève le castel, ne semble pas accessible, et, en effet, quoique nous soyons à une faible distance du manoir, il faudrait tourner et contourner la montagne si l’empereur Léopold I®" n’avait pas fait percer un tunnel à travers la roche. Quand on sort de ce tunnel, on se trouve en face d’un paysage d’une grandeur terrible; ce ne sont que rochers sur rochers ravagés par les él)oulements autant que par le débordement du torrent. Sur une pyramide de granit, le château duTyrol s’élève, et son enceinte ne forme, pour ainsi dire, qu’un seul mur
avec le rocher. D’ici on ne voit pas les constructions modernes que peu à peu on a ajoutées au vieux castel qui s’offre à nos regards dans sa pittoresque beauté.
C’est le moyen âge qui semble surgir de terre. On se croit en proie à une hallucination; il vous semble que la porte de ce manoir va s’ouvrir pour livrer passage aux hommes bardés de fer, qui vont assister à un tournoi dans la capitale du comté de Méran : aussi lu désillusion est cruelle quand on ne voit sortir du château que des touristes j)ortant une ombrelle et des voiles verts et non la lance, et des ladies, qui trottent mélancoliquement sur les petits chevaux du pays.
Au dernier tournant, la vigne reparaît sur les hauts coteaux, et avec elle une <los figures les plus étranges que l’on puisse imaginer. Une espèce de chef de tribu indien se présente; c’est un vieillard haut de taille, coifié d’une sorte de bonnet de sapeur, fait de plumes d’aigles, de vautours et de corbeaux, de fleurs et de plantes alpestres. Dès deux côtés, encadrant le visage, des queues de renards et d’écureuils descendent sur les épaules du sauvage; sa ceinture est faite de dents de sangliers, de cors de chamois, où est accroché le pistolet à silex; l’antique hallebarde au poing, ce sauvage n’a d’abord rien de rassurant ; mais bientôt, en contemplant son costume fantastique, on y découvre sur la veste en peau de buffle les traditionnelles bre telles vertes; c’est donc un Tyrolien. En eft'et, le sauvage est le garde-vigne, dont le costume original s’est maintenu dans sa naïveté primitive; la hallebarde et le pistolet sont là pour effrayer les voleurs; les plumes, les dents de sanglier, et les queues de renard, n’ont pour but que d’épouvanter les enfants et les moineaux.
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II arrive souvent qu’un touriste, trompé par le costume du garde-vigne, le prend pour un voleur de grand chemin ; en réalité, c’est un très-honnête homme (jui se contente d’un kreutzer pour acheter du tabac, impôt dont un vieil usage lui permet de frapper le voyageur.
Encore une dernière montée sur les pavés pointus, et nous voici devant le castel du Tyrol. A travers une cour délabrée on parvient à la porte principale. Les chevau.\ ou les mulets qui ont porté les ladies sur cette hauteur broutent l’herbe qui pousse entre les pavés. Quelques vestiges d’anciennes murailles romaines prouvent bel et bien que nous sommes dans le fort Terriolis. Les Romains, qui savaient admirablement choisir l’emplacement de leurs fortifications, bâtirent le castel sur ce rocher, d’où ils dominaient et la vallée de Vintzchgau et la vallée de Passeyer qui , par le mont Jaufen (rnons Jovis), communique avec Vipetenum, aujourd’hui Sterzing, sur la grande route stratégique du Brenner. Mais si les traces des Romains ne se manifestent que par ces quelques antiques murailles où grimpe le lierre, le règne des comtes du Tyrol est perpétué par l’architecture et la sculpture. La chapelle est merveilleusement conservée, et la porte est une pure merveille de la sculpture du xi® siècle. Le vieux crucifix délabré de la chapelle a sa légende, affirmant que peu de jours avant la mort du suzerain, un morceau de pierre se détachait de la croix. Quand le comte Meinhard, dernier rejeton de la grande famille, rendit l’âme, le crucifix ne perdit pas seulement imede ses parties, mais des plaies du Christ s’échappèrent des torrents de sang jusqu’à ce que le dernier
des comtes du Tyrol fut enterré ; c’est du moins ce que raconte le portier du château qui sert de guide au touriste.
En dehors de celle chapelle, l’architeclure du manoir est peu inléressanto, car à mesure que les ruines se sont effondrées, on les a remplacées par des constructions modernes. L’antique salle des chevaliers est aujourd’hui un salon moderne avec des divans et des fauteuils, dignes d’un salon bourgeois; les portraits à l’huile de quelques souverains d’Autriche ornent les murs; sur la table, un grand registre où les voyageurs inscrivent leurs noms; d’aucuns Jugent utile d’y consigner leurs impressions de voyage ou des vers qu’ils ont composés en contemplant le merveilleux panorama, qui se déroule devant le touriste.
De la fenêtre, à <lroile, roêil plonge dans les profondeurs et remonte le courant de l’Adigo jusqu’à l’entrée du val do Vintschgau. Sur le coteau, à nos pieds, s’élève le joli château do Durnstoin, à côté du presbytère de Saint-Pierre qui est entouré de vignes et ressemble, lui aussi, à un château; plus loin,’à droite de la vallée, se trouvent la montagne et la commune dominée par le pic de Qaltnerspitz; au fond de la vallée, à gauche, est le mont Josephberg qui semble s’élever d’une forêt : au-dessus de cette chaîne se dresse le glacier de Laatsch, dit l’Oreille do lièvre (Haasenohr); tout au fond du panorama on aperçoit les glaciers d’Oertels, les plus élevés du Tyrol, et le pic royal par où l’on passe en Bavière et en Suisse. Aucune description ne peut donner une idée de ce paysage étourdissant, où la nature gracieuse dans la vallée qui ressemble à un grand jardin devient*
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sévère sur les coteaux pour prendre ensuite, dans les régions des neiges éternelles, un aspect presque terrifiant dans sa grandeur.
Les touristes choisissent généralement l’après-midi pour contempler cet imposant spectacle ; en plein été, dèscinqheures,le soleildisparaîtderrièrela montagne; la vallée, plongée dans la demi-teinte, prend alors un aspect féerique. Tandis que de l’Adige se dégagent des brouillards qui font ressembler la profondeur à un immense lac, les coteaux les plus élevés sont dorés par le soleil couchant, et les glaciers en feu ressemblent à des volcans, sur les flancs desquels coule la lave ardente. C’est la nature grandiose, empruntant à la pénombre du crépuscule un mystère qui augmente sa majesté. A nos pieds, le chAteau de Durnstein et le joli presbytère des communes voisines se dessinent en ton gris sur le vert savoureux delà vigne et des pâturages. A mesure que l’obscurité enveloppe ce magnifique paysage, les Alpes, se découpant sur le ciel, semblent prendre des formes plus audacieuses ; on voit pour ainsi dire le soleil courir sur les cimes et en faire ressortir tantôt un plan, tantôt un autre. Sous l’influence de cette lumière vacillante, le rocher semble s’animer; on dirait que tel pic qui, il y a un instant, paraissait à une distance énorme, marche vers nous à mesure que le soleil, l’éclairant subitement, le met en évidence ; tel autre qui, tout-à-l’heure, était resplendissant de lumière, s’éteint peu à peu, tout doucement et disparaît dans une vapeur bleuâtre comme les tableaux fondants d’une lanterne magique. Puis, nous approchant des fenêtres qui font face à la porte d’entrée, nous voyons la large vallée de Méran à Bortren
encore inondée du plus beau ciel, avec sa prairie magnifique et ses vignes éblouissantes qu’encadre le porphyre.
Au-dessous de nous sont le mont Kuchelberg et le village de Tyrol, enfoui dans la vigne ; plus bas la pittoresque ruine de Brunnenl)ourg. Devant nous s’ouvre la merveilleuse vallée de l’Adige avec ses coteaux où, à travers la vigne, scintillent les clochers des communes, tandis que plus haut la roche de porphyre encadre le panorama. Tout au fond se dessine la vaste chaîne des Alpes, dont le pic le plus élevé' s'appelle Cima d'Asta. Cette partie de lu vallée de l’Adige qui est à nos pieds passe pour être le sol le plus riche du Tyrol. Aux enviions de Méran, il n’y a pas de classe moyenne, le paysan y est ou riche ou pauvre. Quand il n’a que son travail pour élever les dix ou douze enfants dont son ménage est béni, il est aussi misérabje qu'ailleurs, mais le sol est à ce point fertile qu’il suffit de posséder un champ et quelques vignes pour jouir d’une grande aisance. Encore au commencement de ce siècle, les fermiers des environs de Méran allaient le dimanche à la messe comme les seigneurs et maîtres des châteaux, suivis de tous les gens à cheval, et l’on jugeait de la fortune du paysan d’après le nombre de cavaliers qui l’escortaient à la messe. Tout cela est bien changé. Les fermiers ne chevauchent plus dans les rues de Méran ; on attribue le changement qui s’est opéré dans les mœurs tyroliennes, et notamment la disparition de la vieille gaîté de ses habitants, à l’influence du clergé qui a défendu, les unes après les autres, toutes les réjouissances publiques jusqu’au bal qui, autrefois, couronnait tout re-
pas de noces. De nos jours, les choses se passent plus tristement; on n’a l’honneur de compter M. le curé au nombre des convives qu’à la condition de rester dans les bornes d’une gaîté contenue. Mais il arrive généralement qu’après le repas les gars et les jeunes filles continuent la fête dans la montagne, loin de l’œil vigilant du clergé, et que le bal, interdit en bas par ordre de M. le curé, a lieu clandestinement plus haut; là, rendue à son naturel, la population, bravant la colère céleste, se livre à toutes les fureurs de la danse.
Il n’était que sept heures du soir quand, nous arrachant aux séductions du panorama de l’Adige, vu des fenêtres du château du Tyrol, nous descendîmes vers Méran, non pas en retournant par le chemin ordinaire, mais en longeant une route pittoi’esque qui passe devant le château de Durnstein et traverse quelques jolis villages. La descente est parfois très-rapide de ce coté, et l’on n’y a que faire des mulets qui, le plus souvent, sont assez embarrassés d’eux-iiièmes. Néanmoins, je conseillerai à tous ceux qui visiteront le ïyrol de choisir le petit chemin pour le retour à Méran. De temps en temps, il faut se réfugier sur un bloc de rocher suspendu sur l'abîme, pour laisser j»asser les voitures attelées de deux bœufs, qui, péniblement, gravissent ou descendent cette route étroite. Mais, ici du moins, on a la joie do voir des villages d’une pureté admirable. Il n’était que sept heures et déjà le paysage encaissé dans les rochers se trouvait plongé dans l’ombre; dans les chaumières fumait la soupe, en attendant le retour du vigneron et du laboureur. Comme nous traversions un charmant petit village, sept heures
tintèrent à l’église, et la petite cloche au son clair et strident se mit à sonner l’angelus.
Aussitôt, dans les champs d’alentour, tous les laboureurs tombèrent à genoux en môme temps que, des granges, sortaient les paysans pour faire leur prière sous le ciel bleu du bon Dieu ! Les bœufs qui traînaient sur la montagne les lourds chariots de foin s’arrêtèrent, eux aussi, de môme que les troupeaux qui rentraient du pâturage, tandis que leurs conducteurs tombaient à genoux. Tout autour de nous les paysans furent absorbés par la prière, tant que la clochette sonna l’angelus, que l’écho répercutait dans la montagne. C’était un spectacle curieux, d’une rare poésie; nous nous étions assis sur un rocher, et de là nos yeux erraient de la mystérieuse solitude de la plaine à ce petit village enfoui dans la montagne, dont tous les habitants ne songeaient plus qu’à prier. Pas la moindre brise courant dans la forêt, pas le moindre bruit ne troublait ce tableau touchant. Au premier son de l’angelus le travail avait cessé partout ; la journée commencée par la prière finissait par la prière ; puis, tandis que les dernières vibrations de la cloche résonnaient comme les accords mystérieux de la harpe éolienne, les jiaysans se levèrent et lentement gagnèrent leurs chaumières. Ceux qui passaient devant nous nous saluèrent avec cette cordialité tyrolienne dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ailleurs.
Le désir de visiter ces braves gens chez eux nous fit entrer dans un chalet. Autour de la grande table en chêne, dans une petite salle boisée, était réunie la famille, le père, la mère et une dizaine d’enfants les mains jointes avec ferveur. Le chef de la famille
disait la prière tout haut et ses dLx enfants la répétaient ; la chèvre qui avait quitté l’étable et était venue prendre sa place habituelle au milieu de la famille, avait appuyé sa tête sur la table et semblait se délecter au fumet de la soupe.
Nous nous étions arrêtés à l’entrée de la salle, en attendant que ces braves gens eussent fini leur prière. Le vieu.\ Tyrolien nous avait aperçus en même temps que ses enfants, dans les grands yeux bleus desquels se peignait l’étonnement que leur causait notre visite. Quand le père eut fini sa prière, il vint à nous et nous dit :
— Dieu vous salue !
Et la femme et les dix enfants répétèrent en chœur :
— Dieu vous salue!
— Dieu vous salue! répondîmes-nous, habitués que nous étions déjà à échanger le vieux salut tyrolien, qui est le point de départ de toute conversation dans la montagne.
Sous prétexte de nous renseigner sur la route pour retourner à Méran, nous nous installâmes dans le chalet. Le vieux Tyrolien nous demanda si nous venions du château, et, comme nous lui répondîmes que le spectacle de la vue merveilleuse dont nous avions joui là-haut était un des plus beaux souvenirs de notre voyage, ses yeux exprimèrent toute sa joie d’entendre vanter, par des étrangers, les beautés du sol natal. Il nous invita à partager la soupe, ce que nous refusâmes. Mais, sur un signe de son père, le fils aîné descendit à la cave et revint bientôt avec un grand flacon rempli de vin; il nous fallut bien trinquer, à notre
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sanlé, tl’iibord, que proposa le vieillard, et, ensuite, à la prospérité du Tyrol.
Au bout d’un quart d’heure, nous étions déjà de vieux amis de la famille; les enfants se rapprochaient de nous en même temps que la chèvre appuyait doucement sa tète sur nos genoux pour nous souhaiter lu bienvenue. Par l’étroite fenêtre apparaissait de ci, de là, la tète d’une Tyrolienne, qui s’en alla raconter dans le voisinage que des etrangers fraternisaient avec les habitants du chalet voisin. Bientôt tout le village fut assemblé; les uns après les autres, entraient des vieillards, des hommes, des femmes, des enfants, et tous, en entrant, nous adressaient le « Dieu vous salue » traditionnel.
Depuis le Zillerthal nous n’avions plus entendu la moindre tyrolienne, et comme nous aperçûmes une vieille cithare sur la corniche de Tàtre, nous priâmes notre hôte de vouloir bien nous jouer quelques-uns des jolis airs de son pays. Il ne se fit pas [>rier longtemps, décrocha l’instrument et nous invita à le suivre. Derrière nous marchaient sa femme, ses dix enfants, la chèvre et tout le village. A quelques pas de son chalet, sur un étroit plateau suspendu au-dessus de l’abîme, le Tyrolien s’arrêta, s’assit à terre, appuya la cithare sur sesjambes croisées et bientôt la chanterelle de ce mélancolique instrument retentit dans la nuit silencieuse. La soirée était tiède et la lune inondait la vallée de l'Adige; les cimes des Alpes avaient disparu dans les nuages qui les enveloppaient, mais, de ci de là, scintillait dans les ténèbres la lumière d’un chalet perdu dans les pâturages. Tout autour (Je nous régnait le plus profond silence, interrompu seulement
par ^le son plaintif de la cithare, auquel venait se mêler le bruit des clochettes d’une vache qui s’était égarée dans la montagne en rentrant tardivement au logis; dans l’obscurité se dressait la roplie mystérieuse qui, selon la croyance populaire, est peuplée de gnomes, de lutins et de farfadets; à nos pieds s'ouvrait la magnifique vallée où la lune se jouait dans les eaux limpides de l'Adige ; sur les coteaux se dessinaient les silhouettes sombres des antiques manoirs. Absorbés par ce spectacle plein de mystères, nous écoutâmes le musicien, et jamais les airs nationaux du Tyrol ne nous avaient paru si délicieux dans leur exquise naïveté que ce soir-là. Après la partie instrumentale vint la partie vocale de ce concert improvisé. Le vieux tyrolien entama quelques jolies chansons dont toute l’assistance répéta les joyeux refrains. L’écho, en les répercutant, augmentait encore le charme de ce coin intime de la vie tyrolienne ; on eût dit que les villages enfouis dans la montagne répétaient les chansons qui partaient de ce coteau.
Cependant, il fallait nous arracher aux séductions du concert, car nous avions encore une heure de marche pour regagner Méran. Après avoir remercié tous ces braves gens du plaisir qu’ils nous avaient causé, nous descendîmes dans la montagne, tandis que le vieux Tyrolien entonnait un air plus mélancolique que les précédents. De loin encore, à travers la nuit silencieuse, nous entendions le chant de la cithare s’affaiblissant toujours, jus(]u’à ce que le dernier écho se perdit dans l’espace ! Alors, tout à coup, cent voix lointaines crièrent à la fois : « Dieu vous salue! »
Les braves monlaffnards nous envoyaient un dernier salut. Au pied de la côte, nous nous retrouvâmes dans un joli chemin bordé de châtaigniers qui, à travers la prairie humide, conduisait à Méran, où nous fîmes notre entrée à dix heures, alors que toute lu ville dormait déjà.
Le lendemain, nous entreprîmes le pèlerinage à la maison où naquit Andréas Hofer, dans la vallée de Passeyer. Le voyage est long et pénible, et, en toute conscience, je n’oserais conseiller à personne de l’entreprendre. Il y a tant de belles choses à voir dans le Tyrol, que perdre une journée dans un paysage médiocre est pour ainsi dire un outrage à la nature. Le val de Passeyer, d'où vient la Passer qui, aux environs de Méran se jette dans l’Adige, est certainement l’un des points les moins intéressants du Tyrol. Le paysage n’y a plus rien do la grâce séduisante de la vallée de l’Adige; des deux côtés de la route la roche nue, où s’élèvent quelques rares villages; il y a du mystère et de la mélancolie dans le paysage, mais point de grâce et de grandeur. Dans cette sombre vallée encaissée entre les rochers, où la Passer roule des cailloux, on s’explique pourquoi, de toutes les contrées du pays tyrolien, celle-ci compte le plus grand nombre de légendes où les sorcières, les monstres et les lutins jouent un si grand rôle.
Dans les vieilles chroniques on lit mille histoires de sorcières qui ont infesté la vallée de Passeyer, et, aux longues soirées d’hiver, devant l’àtre, dans les chalets, on se raconte encore de nos jours les légendes des Norglein, nains qui habitent la roche et se mêlent parfois aux mortels ; tantôt ces nains aident
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les bons, tantôt ils jouent mille mauvais tours aux méchants ; au pauvre amoureux dédaigné de sa belle ils apportent un philtre dont quelques gouttes suffisent pour changer le dédain en amour ardent; au chasseur malheureux ils donnent des balles qui, à coup sûr, atteignent les chamois ; la nuit, ils se faufilent dans le chalet du pauvre et changent les pommes de terre en blocs d’or; en revanche, ils sont impitoyables pour les méchants ; ils cassent à coups de marteau les roues du moulin où le meunier surmène ses gens; ici, ils arrivent au nombre île dix mille pour bâtir une église en une nuit; plus loin, ils démolissent la maison d’un usurier impitoyable envers la veuve qu’il a chassée du logis parce qu’elle ne pouvait pas payer son loyer. Plus haut, dans la montagne, près des glaciers, on appelle ces lutins les hommes de glace ; ceux de la plaine sont, d’après la légende, des petits bonshommes vifs et alertes, joyeux et pleins de malice ; les hommes de glace sont, au contraire, d’un aspect sévère et portent de longues barbes blanches qui balayent la neige.
Dans les villages de la vallée de la Passer, les habitants attribuent encore de nos jours aux lutins tous les événements extraordinaires, car cette race est l’une des plus superstitieuses en même temps que l’une des plus vigoureuses duTyrol; elle a la large carrure des habitants du Zillerthal, mais point leur gaieté. L’hal)itant de Pusseyer ne porte pas le traditionnel chapeau pointu ; sa coiffure est basse de forme aux larges bords, ornée de plumes noires, telle qu’Andréas Hofer la portait en 1809; ils affectionnent les couleurs sombres; le noir domine dans les costumes
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et donne à cette population une allure sévère qui se marie admirablement avec le paysage d’une sauvage tristesse. L’iionnôteté, le sentiment religieux et le plus ardent patriotisme des habitants du val de la Passer sont jtroverbiaux dans le Tyrol. De tout temps ils formèrent le corps d élite des armées tyroliennes.
Mais, si intéressante (|ue soit la race, le pèlerinage à l’auberge d’Andréas Hofer n’en est pas moins un voyage des plus pénibles; il faut de quatre à cinq heures pour se rendre de Méran à l’auberge historique par une route monotone. Entre les villages de Saint-Martin et Saint-Léonard se trouve, dans un pay- .sagc triste et désert, la maison où naquit le Guillaume Tell du Tyrol. La légende populaire affirme qu’en la nuit où Hofer vint au monde, on remarqua au-dessus de la maison un groupe d’étoiles ayant dans leur ensemble la forme d’une épée. La maison est des plus modestes; quelques arbres l’entourent, et la Passer, (|ui mugit à ses pieds, alimente une petite fontaine devant l’auberge. Tout ce qui reste du patriote est le costume qu’il porta en 1809; sur le mur de la chambre à coucher est une copie autograpliiée de sa dernière lettre finissant par ces mots ; « Adieu, méprisable monde. Pour un honnête homme la mort est si peu de chose que je ne trouve pas une larme de regrets. »
Quant aux descendants d’Andréas Hofer, on aurait tort de croire qu’ils servent au touriste le vin rouge du pays dans l’auberge d’où partit le mouvement national de 1809. De la famille du paysan Andréas Hofer, il no reste pas de trace dans le pays; ses fils et ses pelils-fils, les seigneurs de Hofer, sont éparpillés dans l’armée ou l’administration autrichienne; l’auberge
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appartient toujours à la famille qui l’a louée à un paysan, ainsi que les reliques des patriotes. En 1838, le petit-fils d’Andréas, lors de sa réception par l’empereur Ferdinand au château de Tyrol, reprit le costume de son grand-père; en cette circonstance fut rétabli un vieil usage de la vallée, d’après lequel onze des principaux fermiers servaient d’échansons au souverain quand il résidait au château. Les fermes de ces paysans privilégiés se distinguent par les tourelles qui les ornent et leur donnent l’aspect de petites forteresses.
Il va sans dire qu’il y a dans l’auberge un album où les poètes de tous les pays jugent à propos de consigner leurs impressions de voyage ; beaucoup de ces vers sont tout simplement ridicules, mais dans le nombre il y a vraiment quelques poèmes remarquables. Quand, vers le soir, exténués de fatigue,, nous revînmes à Méran, nous nous disions que nous avions acheté un peu cher le maigre plaisir de voir l’auberge, de contempler les vieilles culottes d’Andréas Hofer et de lire les vers allemands ou anglais composés à la gloire du grand patriote.
Le lendemain, nous retournâmes à Botzen; nous allions quitter le Tyrol allemand et visiter le Tyrol italien.
De Botzen & Trente. — La frontière naturelle de deux races. — Salurn et scs 16;i;endes. — La bataille des femmes. — Allemands et Italiens. — I.e concile do Trente. — l’ape et empereur. — Le célibat des prêtres. — Le miracle h Santa Maria Maggioro. — La ville moderne et la ville ancienne. — L’église du concile. — La cathédrale. — La piazza delduomo.
— D’où vient le nom de Tridentum. — Histoire de Saint Simonin. — Mort d’un bambin chrétien et de tronte-dcux juifs. — Buon Consiglio. — Les fantassins sous les larabru dorés du palais. — Déserteurs autrichiens. — Le code militaire expliqué par un sergent. — La ouisine internationale à Trente. — La dame aux camélias en Italien. — Vertu d'un cigare do la régie autrichienne. — La tyrolienne remplacée par la femme.
— Le public de Trente. — Une ville italienne la nuit. — La porte de l'Aigle. — Encore un l’ont du Diable. — Histoire d'un guide, d'un mendiant et d'un aubergiste. — La vallée de la Eersina. — Promenade autour du lac de Caldonazzo. — Villages et végétations. — Calceranica et C'aldonazzo. — Un enterrement dans le Tyrol Italien. — Levico. — Le lac et les eaux ferrugineuses. — Monte Salve. — Cima Vezzena. — Aspect d'un bourg ilalion. — La roulette ambulante. — Rafraîchissements italiens. — La route postale de Levico à Pergine. — Impressions dans les rochers. — Le chùteau de Pergine. — La Madonna di Carravaggio.
— Le pèlerinage des fous et des idiots. — Une fête à Pergine. — Musique et tombola. — Les joueurs de Balloni. — Retour à Trente. — Les moustiques du Tyrol italien .
Entre Botzen et Trente , à la station de . San-Michele, est la frontière naturelle de deux races. C’est ici que tint le Tyrol allemand et que, subitement, tout
prend un caractère entièrement italien. Après avoir quitté la gare de Botzen, nous passons sur l’Eisack que bientôt nous allons perdre de vue, car un peu plus loin il disparaît dans l’Adige, dont la magnifique vallée que nous avons sous les yeux porte le nom. Le dernier village allemand est Salurn, sur la rive gauche de l’Adige. Plus haut s’élève sur un pic, en apparence inaccessible, la ruine magnifique du château de Salurn, Le Retschbach, descendant des Alpes calcaires, forme ici une cascade agréable quand il y a de l’eau, bien entendu , car il arrive souvent, pendant les grandes sécheresses de l’été , que ces terribles torrents des montagnes ne sont plus que de maigres filets d'eau, qui, avec un doux murmure, descendent de rocher en rocher vers la plaine.
Du château de Salurn, la chronique raconte une foule d’histoires où il n’est question, comme dans tout le Tyrol, que de sorciers et de lutins. Le dernier comte de Salurn, prétendent les historiens de ces choses invraisemblables, a été enlevé par im sorcier et relégué dans un château souterrain d’où il faillit être délivré par un enfant du village. Ce gamin, en se promenant dans la montagne, entra par curiosité dans la cour solitaire du château, où il aperçut la poignée en or d’une épée dont la lame était enfouie en terre. L’enfant saisit la poignée et voulut retirer l’épée, quand un sourd gémisssement sortant des entrailles du sol l’arrêta; épouvanté, il allait s’enfuir, quand soudain le sol s’ouvrit sous ses pieds et l’engloutit. De peur, l’enfant s’était évanoui ; quand il reprit connaissance, il se trouva dans un palais féerique, au milieu d’une grande salle éclairée de mille lumières, remplie de
fleurs et d’arbres étranges où pendaient des fruits en or massif. L’enfant contempla tous ces trésors d’un regard d’envie ; soudain se dressa devant lui le dernier comte de Salurn, tout bardé de fer, qui lui dit :
« Enfant! tu envies ce palais, ces trésors, ces fleurs! Eh bien, sache donc que je les donnerais volontiers en échange de ton humble chaumière. Depuis des siècles je suis enfoui sous la terre de par la volonté d’un sorcier. Quand tu as saisi la poignée de mon épée, mon cœur a tressailli de joie, car il était dit que je serais délivré par celui qui retirerait de la terre cette épée magique. En perdant courage, tu m’as perdu à jamais! à présent tout est fini pour moi. m A ces mots le parquet de la salle s’ouvrit , l’enfant vil dans les ténèbres l’affreux sorcier qui attisait le feu d’un énorme bûcher, et, obéissant à son appel, le vieux chevalier de Salurn se précipita dans les flammes. L’enfant voulut appeler à son secours, mais une main invisible lui ferma la bouche. Ce qui se passa ensuite,il l’ignore, car lorsqu’il se fut remis de sa frayeur il se retrouva dans la cour solitaire du château et l’épée à la poignée d’or avait disparu.
Voilà ce que dit la légende et il se peut qu’à l’époque où l’on traversait leTyrol en diligence, ces contes aient ajouté un charme de plus aux séductions du paysage; ailleurs j’ai éprouvé l’influence de ces historiettes poétiques où l’imagination du touriste, perdu dans les montagnes, se berce volontiers; mais la locomotive, qui mugit ici au devant du train, nous rattache à la réalité ! Telle légende qui nous paraît adorable, là-haut, sur le rocher, quand le crépuscule enveloppe la vallée et que les derniers rayons du soleil dorent
les cimes de la montagne, nous semble peu intéressante quand, secoué par le train-express, nous traversons l’admirable vallée que l’on a si bien appelée : le jardin de l’Adige. Ces villages enfouis dans les massifs de mûriers, d’amandiers et de figuiers, ces verts coteaux couverts de vignes au milieu desquels scintille au soleil le toit vert des églises ; tout en haut les cimes des rochers, et, dominant le tout, les Alpes pâles, aux veines bleues, que nous apercevons encore quand depuis longtemps nous avons perdu Botzen de vue ; tout cela est d’un aspect si séduisant que l’on croit vraiment voyager dans un immense jardin au pied de la montagne.
L’un des voyageurs a beau raconter aux autres qu’en 3876 de la création du monde Marins défit ici les Allemani, leur tua cent quarante mille hommes et fit soixante mille prisonniers, que les veuves des soldats tués saisirent les armes des défunts, chargèrent l’ennemi et, désespérant de venger les mânes des trépassés, se noyèrent dans l’Adige, l’antiquité est impuissante à nous détacher du présent qui se dresse avec tous ses enchantements devemt nos yeux émerveillés.
A partir de Salurn, la vallée se rétréci t,à ce point que l’on a taillé la voie ferrée dans le rocher au bas duquel coule l’Adige. C’est ce défilé qui est la frontière naturelle entre le Tyrol allemand et le Tyrol italien, ou pour mieux dire, entre le Tyrol et l’Italie, car de l’autre côté du défilé tout est italien, comme de ce côté-ci tout est allemand. Au paysage du Tyrol nord, à ses forêts de sapin et aux verts pâturages grimpant jusqu’au faîte de la montagne, a succédé la végétation méridionale.
Du paysan tyrolien nous passons aux lazzaroni. A la place des jolis et coquets villages du Nord, nous voyons le village italien avec ses misérables et pittoresques masures. Une autre civilisation apparaît subitement comme dans une féerie, quand, sur un signal du machiniste, tout s’écroule devant les yeux du spectateur pour faire place à un nouveau tableau. Les Jolis chalets du Nord, avec leurs galeries où rampe la vigne vierge, ont disparu ; dans ces villages du Tyrol italien tout est misère et insouciance ; les toits s’aflaissent, les murs s’écroulent, le carreau casse est remplacé par une feuille do papier ou un chiffon. Au lieu de la race herculéenne de la montagne, nous avons sous les yeux des hommes de petite taille, à la chevelure noire, flottant autour du front, au teint hàlé par le soleil, ayant dans tout leur ensemble quelque chose de chétif et de misérable. Ce n’est plus le vigoureux habitant dés Alpes au jarret d’acier, aux épaules largos, aux traits doux, le calme dans la force, mais un ramassis de lazzaroni, une population nerveuse, italienne, avec toutes les particularités de la race, son amour du farniente et l’insouciance de la vie matérielle, vivant de maïs et d’eau claire comme les lazzaroni de Naples se nourrissent do macaroni.
Partout ailleurs, la démarcation des racés s’opère insensiblement! Aux frontières qui séparent deux populations le tempsaniène unecertaine fusion de mœurs et de langues. Ici le changement est brusque, instantané. Quoique nous soyons toujours en Autriche et que ce pays s’appelle le Tyrol italien, il n’y a plus d’Autrichiens en dehors des garnisons, et il ne reste du Tyrol que la dénomination géographique du pays. En un ins--
tant, comme au signal de la baguette magique d’un enchanteur, l’Allemagne disparaît et l’Italie surgit avec sa race, ses mœurs et ses particularités. Des deux peuples qui vivent dans un même pays, le Tyrol, sous un même souverain, l’empereur d’Autriche, l’un n’a rien emprunté à l’autre; tous deux ont conservé leur originalité; le dernier village du Tyrol allemand est absolument allemand et le premier du Tyrol italien est absolument italien. Botzen, lîi ville que nous venons de quitter, est d’essence allemande, et Trente où nous allons entrer en gare après avoir passé par un viaduc de trois mille pieds de longueur est une ville aussi italienne que Gênes.
Trente est célèbre surtout par le fameux concile qui y siégea au xvi° siècle ; et si peu disposé que soit l’auteur de ce livre à s’arrêtera l’histoire des temps passés quand elle n’est pas étroitement liée aux mœurs du présent, il sent qu’il ne peut pas parler de la ville de Trente avant d’avoir résumé en quelques lignes l’histoire du fameux dix-neuvième concile œcuménique.
Le 13 mars 1545, les cardinaux del Monte et de Sainte-Croix, légats du pape Paul III, firent leur entrée solennelle dans la ville où ils furent reçus par le cardinal Madruce, évêque et seigneur de Trente, p^rince de l’emjiire. Ils venaient préparer la grande assemblée religieuse et montrer à l’Europe que le concile, promis depuis près de vingt années par la papauté pour la réformation du clergé et du peuple, ainsi que pour l’extinction des hérésies, allait, cette fois, devenir une réalité. Le concile s’ouvrit le 13 décembre. L’Église avait peu répondu à l’appel. Quarante-trois de
ses membres seulement étaient présents. Les hauts dignitaires ecclésiastiques ne se hâtèrent pas de quitter leurs somptueux palais. Les premiers évêques de l’Allemagne et les prélats français parurent peu au concile qui, de prorogation en prorogation, dura dix-huit années, de 1545 à^l563, et fut le plus long de tous ceux que l’Église ait assemblés.
Tous les souverains de l’Kurope qui l’avaient vu s’ouvrir, moururent avant sa fin. Le grand réformateur d’Allemagne, la vraie cause du concile, ouvrit la marche funèbre (1546); puis vinrent: Henri VIII (1547), Edouard VI (1553), Marie Tudor (1558), François P' (1547), Henri II (1559); ensuite succomba l’homme qui de son nom et du bruit de ses guerres, remplit la première moitié du seizième siècle : Charles Quint mourut en 1558. Pendant cette période de dix-huit années, cinq papes se succédèrent à Rome. Ouvert sous Paul III, le concile fut définitivement fermé sous Pie IV.
Le but du concile de Trente, qui, en apparence, devait pacifier le monde bouleversé par les guerres de religion, était en réalité de rétablir le prestige de l’église catholique que les hommes de la réformation, aussi bien que les papes eux-môines, avaient sapé dans sa base. Les mœurs infâmes d’Alexandre VI qui fut l’amant de sa fille, d’innocent et de plusieurs autres souverains pontifes, avaient autant contribué à la déconsidération delà papauté que le scandale de la vente des indulgences, qui facilita si bien à Martin Luther la tâche qu’il avait entreprise de faire triompher la réforme. Attaquée de tous les côtés à la fois, en Allemagne, en Suisse et en France, l’Église, de concert avec les souverains, décréta la convocation du dix-
neuvième concile œcuménique de Trente ; les princes espéraient que le concile, en consentant graduel- • lement à quelques-unes des réformes demandées par les dissidents, rendrait la paix aux États en même temps que l’assemblée, par le prestige des prélats de tous les pays, consacrerait à jamais le triomphe du catholicisme ébranlé. Mais ce qui se passa en réalité dans la ville de Trente devait bientôt prouver que, loin de songer à rétablir la paix du monde, le concile, en repoussant une à une toutes les concessions demandées, ne pensait qu’à rétablir l’autorité du pape, sans tenir compte de la situation des souverains et des peuples.
Au fond, Paul III, Farnèse et Charles Quint voulaient la même chose : la répression du luthéranisme, mais par des motifs et des moyens bien différents. Le pape exigea qu’on frappât, sur-le-champ, l’hérésie par des décisions dogmatiques et appuyées sur la force. L’empereur demandait qu’on ajournât la question du dogme et qu’on se hâtât de réformer les abus pour faciliter la soumission des dissidents les moins opiniâtres, tandis qu’il poursuivrait, comme rebelles à l’empire, les protestants qui refuseraient de souscrire à ses décisions. Mais la réforme des abus n’était pas chose aisée à obtenir, et les légats du saint-siège se gardèrent bien de laisser s’égarer la discussion sur ce point. Aussi le concile s’occupa surtout du dogme. Dans sa session du 8 avril 1546, l’authenticité de tout le recueil des livres saints fut maintenue et l’anathème prononcé contre quiconque réputerait apocryphes les livres de Judith et de Tobie, l’apocalypse ou toute autre partie; la tradition fut déclarée égale à l’écriture : la vulgate
262 LE TTROL ET LA CARINTHIB
fut proclamée authentique et approuvée. Dans cette session, l’ordredes jésuites fut représenté avec éclat par trois de ses fondateurs : Loyola, Lainez et Salmeron. Ils soutinrent une lutte ardente sur la justification, principe de tout le mouvement luthérien. L’archevèque de Liémic et plusieurs pères prétendirent que les bonnes œuvres ne sont que la consé(juence et la preuve de la foi qui seule justifie : la majorité se souleva contre le principe luthérien en faveur do l’efficacité des œuvres et la discussion s’échaufl'a à ce point que l’évêque de Lacara se battit à coups do poing avec un évêque grec catholique.
L’histoire du concile de Trente est intimement liée à l'histoire politique du seizième siècle et l’on ne peut parler de l'une sans s’occuper en môme temps de l’autre.
La mort de Luther fut suivie en Allemagne d’une prise d’armes considérable. Quatre-vingt raille protestants se soulevèrent sous la direction des princes luthériens réunis à Smalkade. Los bataillons des réformés inondèrent le cercle de Bavière et menacèrent un instant de paraître au concile sans y avoir été conviés. L’effroi fut si grand parmi les prélats, que plusieurs demandèrent le transfert du concile dans une viUe d’Italie. L’empereur arrêta le mouvement en soumettant les unes après les autres toutes les villes révoltées sans lesquelles les princes et comtes confédérés à Smalkade ne pouvaient pas se maintenir et le concile reprit ses délibérations, pour ainsi dire au bruit du canon. On arrêta, sur la prédestination, que l’action préalable de la grâce était indispensable, mais que le libre arbitre de l’homme pouvait accepter ou refuser la
grâce ; les sept sacrements furent maintenus, puis on s’occupa de discipline.
Les évêques espagnols arrivés en certain nombre au concile s’y faisaient remarquer par leur zèle, leur intolérance, leur fanatisme ; d’autres se posèrent hardiment en champions de la réforme du clergé et de la liberté de l’église, thèse contraire à celle des jésuites qui poussaient de toute leur force à l’absolutisme papal. Pendant ces délibérations, remplies de discours inutiles, Charles Quint s’efforçait d'écraser les protestants et Paul III \it avec effroi l’empereur, libre du côté de l’Allemagne, tourner ses yeux vers l’Italie et dominer le concile. Pour créer des embarras à celui qu’il considérait comme un rival, il se ligua avec François I", retira ses troupes de l’armée impériale et engagea le roi de France à soutenir les confédérés de Smalkade. D’un autre côté, pour attirer à lui seul toute l’influence sur le concile, il le fit transférer à Bologne ; ses légats prétextèrent une maladie contagieuse qui paraissait se déclarer à Trente et mirent aux voix un décret sur la translation de l’assemblée dont la décision fut ce qu’elle pouvait être, indécise, suivant les intérêts que représentaient les prélats.
Désormais il y avait deux conciles, l’un impérial à Trente, l’autre papal et français à Bologne. Ces assemblées passaient leur temps à fulminer l’une contre l’autre. L’empereur essaya de terminer la querelle religieuse en Allemagne par une transaction sans le secours du saint-siège, bien plus occupé do son autorité que de la sécurité de l’Europe. Il fit donc rédiger un forpaulaire auquel tout l’empire, catholiques et protestants, seraient tenus d’adhérer jusqu’à la réu-
nion d’un légitime concile, titre qu’il disputait à l’ossemblée de Bologne. L’esprit de cet acte connu sous le nom d’intérim était catholique sans être romain; il se rapprochait des doctrines gallicanes ; il accordait la communion sous les deux espèces et permettait aux prêtres mariés de garder leurs femmes. PaullII avait prorogé indéfiniment le concile de Bologne, sentant bien que ses décisions n’auraient aucun effet sans l’appui de Charles-Quint qui, le 23 avril 1547, définitivement défit les protestants à Muhlberg et mit ainsi un terme à la ligue de Smalkade, six mois après sa création. N’osant pas rouvrir le concile à Bologne, ne voulant pas le reprendre à Trente, Paul III signa le décret de sa dissolution en 1549.
Jules III lui succéda. Jules III, c’était le cardinal del Monte, l’ex-légat papal à Trente et à Bologne ; il rouvrit le concile à Trente le 18 janvier 1551, mais l’assemblée, très-peu nombreuse cette fois, se sépara brusquement au commencement de 1552. Quatre ans après la mort de Charles Quint en 1562, le concile de Trente fut reconstitué. La France et l’Allemagne demandaient qu’on considérât, compie non avenues, toutes les décisions antérieures, et qu’on reprît de nouveau la discussion. La France avait demandé très-instamment au pape, après le colloque de Poissy (15C1), la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres, ou, si on ne l’accordait pas, qu’on ne conférât plus les ordres qu’à des hommes d’un âge mûr et de mœurs éprouvées. Le mariage des prêtres effrayait Rome plus que tout au monde. « A la tête d’un clergé qui aurait femme, enfants et patrie, le pape serait réduit à être évêque de Rome. » Par ces paroles. Pie IV définit
nettement le fond dès choses et le concile maintint le célibat des prêtres; l’absolutisme de la cour de Rome triompha dans toutes les questions.
Le concile de Trente fut clos le 3 décembre 1563. Deux cent cinquante-cinq prélats souscrivirent à ses canons ; plus de la moitié de ces prélats étaient Italiens; rassemblée termina sa carrière par une véritable abdication entre les mains du pape, qu’elle reconnut implicitement supérieur à elle, en le priant de confirmer ses canons, en lui laissant le droit exclusif de les interpréter, et en imposant à tous les évêques et bénéficiaires le serment de fidélité à l’église romaine. Avec cette assemblée de Trente, finit cette grande institution des conciles qui avait vivifié l’occident durant les beaux siècles de l’Église, mais qui n’avait plus donné que des résultats mélangés, depuis que la force matérielle avait fait invasion, le glaive et la torche à la main, dans le domaine de l’esprit. La légende de Trente affirme que le grand Christ de l’Église Santa Maria Maggiore, où siégea le concile, fit, à la fin de la dernière session, un signe affirmatif de la tête pour approuver les canons.
L’arrivée à Trente par le chemin de fer est une dé- > sillusion pour le touriste qui, dans sa pensée, s’est transporté au xvi' siècle. Comme partout ailleurs, aux environs de la gare, s’est élevé un faubourg moderne avec de larges chaussées bordées d’arbres, de promenades, de squares et de fontaines. Mais, en s’avançant vers la ville, en apercevant bientôt ce fouillis de ^maisons noircies par la poussière, avec leurs toits plats en tuiles rouges, au-dessus desquels se dressent quelques vieilles tours, les flèches d’antiques églises, les vieux
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restes du château Buon Consiglio, et les vieilles fortifications romaines, on fait son entrée à Trente avec la conviction que, de cotte visite dç l’ancien Tridentum des Romains, on emportera plus d’un précieux souvenir. La ville qui, dans le cours des siècles, s’est élevée autour des monuments précieusement conservés, est d’essence italienne. Ce sont les rues de Gènes, étroites, ombragées, avec leurs chaussées en dalles. Comme en Italie, des stores llottent à toutes les fenêtres, à toutes les portes, soutiennent une lutte ardente contre le soleil qui a brûlé les murailles.
Nous voici bien loin des maisons peinturlurées du Tyrol allemand ; la pierre de taille a remplacé la brique, et sur tous ces murs s’étend une couche de poussière qui enveloppe la ville dans un ton gris, d’une exquise finesse dans sa pittoresque malpropreté. Par-ci, par-là, se découpe, dans ces rangées de maisons monotones, quelque vieux palais llorentin avec sa grande porte en fer, aux riches ornementations, et ses fenêtres grillées ; les enseignes des marchands sont italiennes, la population est absolument italienne, de même que les moustiques, dont nous avons déjà fait la connaissance dans notre court trajet de la gare à l’hôtel, sont italiens. Il y a deux heures à peine que nous venons- de quitter la ville essentiellement allemande de Botzen, et nous voici déjà au cœur de l’Italie, malgré ces soldats autrichiens qui, pleins de mélancolie, flânent à travers les rues désertes. A la porte de quelques cafés, devant ces petites tables dont l’Itali.e a le privilège, sont assis des hommes au teint bruni, à l’abondante chevelure noire, au regard de feu, humant les exquises boissons glacées qui ne coûtant pas
plus cher que chez un marchand de vins parisien un verre du plus mauvais vin rouge.
La sirasse allemande s’est changée en la contrada. italienne; en moins de deux heures, nous avons passé d’une civilisation à une autre ; de la race allemande avec son traditionnel flegme, à la race latine avec ses proverbiales turbulences. C'est un changement à vue complet, et si l’on n’était pas ramené à la réalité par les soldats autrichiens et les enseignes des administrations civiles et militaires qui sont rédigées en allemand et en italien, si l’histoire ne nous disait pas que, depuis des siècles, l’évèché de Trente était sous la protection des comtes du Tyrol, avant même que la province y fût définitivement annexée, on pourrait croire que, depuis une semaine, on a quitté le Tyrol et que l’on se trouve au cœur même de l’Italie.
Notre première visite fut, bien entendu, pour Santa- Maria Maggiore, où siégea le concile , antique église où un assez médiocre tableau , complètement noirci par le temps, perpétue le souvenir de la grande assemblée. De son orgue célèbre on raconte ime histoire qu'avec de légères variantes on retrouve ailleurs. C’est l’éternelle fable du constructeur de l’instrument à qui les habitants, jaloux de leur œuvre d’art et craignant que d’autres villes ne vinssent à posséder im 'Orgue aussi merveilleux, crèvent les yeux en témoignage de leur reconnaissance. Alors le malheureux aveugle demande la faveur de jouer une dernière fois de l’instrument qu’il a créé et là, dans la rage que lui inspire l’ingratitude de ses contemporains, il détruit l’œuvre qu’il a mis tant d’années à construire. L’orgue de Maria Maggiore, dit la légende, imitait à l’origine
268 LB TYROI, ET LA CARINTHIB
la voLx humaine , et Antonio Prato l'aurait détruit pour se venger de la ville de Trente. Dans quelques autres contes qu’il est superflu de rapporter, le diable intervient dans la construction de l’orgue, comme ailleurs, à Cologne par exemple , il a joué un rôle dans l’élévation de la cathédrale. En recherchant la vérité au milieu de toutes ces traditions, se contredisant les unes les autres, on finit quelquefois par deviner. Il est probable que la ville de Trente , voulant conserver le monoi)ole des orgues extraordinaires et cherchant un motif pour justifier son inqualifiable cruauté, accusa Antonio Prato de connivence avec le diable, aveugla l’artiste, mais garda l’orgue, ce qui est une façon comme une autre de réaliser en môme temps l’utile et l’agréable.
Plus intéressante que Santa Maria Maggiore est la cathédrale commencée au treizième et terminée au quinzième siècle. Tout y est bizarre, son architecture gothique supportant une vaste coupole, d’où la lumière se répand sur le maître-autel qui est au milieu du dôme ; bizarre encore est le superbe portail nord du plus pur treizième siècle, reposant du côté gauche sur une seule colonne que supporte un lion du plus magnifique caractère, et de l’autre sur quatre colonnettes enlacées par un serpent. Habitué à la symétrie traditionnelle de l’architecture, l’œil est tout d’abord troublé par la fantaisie de ce portail qui, dans ses moindres détails, est un chef-d’œuvre de la fin du treizième ou, ce que je no sais pas au juste, tout au plus du commencement du quatorzième. Toujours bizarres sont les escaliers qui des deux côtés de la nef conduisent à une galerie; les tableaux de Torre, Camarino, Orbeco,
et Craffonara, dans la sacristie, sont d’un intérêt médiocre. Dans la nef latérale, dont les murs sont ornés de fresques à peu près effacées, sc trouve la tombe du Vénitien Sanseverino que les Trentins tuèrent, en 1 487, près de Calliano, où l’armée deVenise fut défaite. Sur la place du Dôme s’élève une belle fontaine monumentale, surmontée de Neptune dont le .trident a, selon les savants, donné à la ville le nom de Tridentum.
Toujours selon les savants, ce Neptune fut vénéré par la colonie étrangère qui, du temps de Tarquinius Priscus, fonda la colonie de Tridentum. De cette place, l’architecture de la cathédrale n’offre pas un moindre intérêt que du côté opposé. Près du portail se trouvé ime petite chapelle, où brûlent, du matin au soir, les cierges des croyants, au milieu des ex-voto en argent et en cire qui entourent une médiocre figurine du Christ. Si l’on veut voir une fois de plus à quels terribles excès le fanatisme religieux a conduit autrefois les habitants de Trente, tout aussi bien que leurs contemporains d’autres pays, on peut, à Saint-Pierre, contempler la jaune momie de saint Simonin, et les instruments de torture qui amenèrent son trépas.
Ici s’étale, dans toute sa laideur, le fanatisme qui a fait couler des flots de sang. C’est l’éternelle fable des Juifs, sacrifiant dans la nuit de Pâques un enfant chrétien pour boire son sang, fable qüi, dans des provinces arriérées, s’est perpétuée jusqu’à nos jours. H n’y a pas quarante ans que, dans quelques provinces rhénanes, la malveillance, exaspérée par la prospérité des Israélites, rétablit la fable de l’enfant chrétien mis à mort dans la nuit de Pâques. Dans certaines contrées, en ce siècle qui se dit éclairé, les Juifs durent fuir
270 LE TTROL ET LA CARINTHIH
devant les paysans ameutés qui incendièrent et pillèrent les demeures des soi-disant assassins. La force armée rétablit lieureusement le calme dans les cerveaux fanatisés, et, grâce à la police, le petit paysan dont les juifs avaient bu le sang, fut retrouvé sur la frontière de la Hollande. Mais au xiip siècle, la force armée était au pouvoir de ( eux qui avaient intérêt à massacrer les innocents dont les biens étaient bons à confisquer. Le petit saint dont nous parlons ici était fds du cordonnier Simon, et les Juifs, non contents de l’avoir crucifié, burent son sang, après quoi ils jetèrent son corps dans l’Adige. Dans ce procès célèbre, trente-neuf enfants d’ Abraham, convaincus d’avoir bu le sang du petit Simon, furent pendus. Quant à leurs biens, inutile d’ajouter qu’ils furent confisqués. Grégoire IV canonisa l’enfant sacrifié sous le nom de saint Simonin, et de nos jours encore, on montre au touriste, moyennant un pourboire, bien entendu, les pinces qui servirent à lui arracher les chairs, le couteau qui ouvrit ses jeunes veines, et la timbale d’argent où les Juifs burent le sang de ce bambino de huit ans, dont la peau desséchée est l’une des curiosités de Trente.
Tandis qu’un de nos compagnons nous racontait l’histoire de saint Simonin, nous étions, à. travers les rues tortueuses d’un vieux quartier, arrivés à l’entrée du château de Buon Consiglio, qui, de résidence du prince-évêque, est devenu une caserne autrichienne. Pour y pénétrer, il faut une autorisation que le commandant accorde volontiers. Ce qui reste encore de l’ancien palais témoigne de sa splendeur d’autrefois. Ses quatre ailes cachent dans leurs lianes une cour inté-
rieure des plus magnifiques ; dans les salles et sur les murs des loggia on voit encore leg fresques délabrées. Quelques-unes sont très-bien conservées et montrent que les évêques de Trente tenaient plus à la quantité qu’à la qualité, car toutes les peintures, même celles des salles et de l’escalier d’honneur, sont grossières, faites pour éblouir le naïf, et non pour charmer le connaisseur. Ces respectables salles sont transformées en vastes chambrées où, sur leur lit de camp, reposent les soldats autrichiens, contemplant d’un œil indifférent les plafonds dorés. Dans les vieilles fresques du mur ils ont impitoyablement enfoncé de gros clous où sont suspendus les sacs et les fusils des fantassins.
Heureusement, l’art n’a à déplorer ici la perte d’aucun chef d’œuvre, car toutes ces peintures ne s’élèvent pas au-dessus du niveau d’une estimable médiocrité. Admirablement distribué, ce palais, tout en abritant la vie privée qui, à en juger par les fresques, fut assez décolletée sous les ancien évêques, a, de toutes parts, des échappées sur le magnifique paysage qui encadre la ville. Là, sans être vu par le passant dont le regard indiscret était intercepté par les murailles de l’enceinte, on pouvait librement respirer l’air frais du soir ou délecter son âme aux enivrements de la nature, car d’aucune des nombreuses hauteurs qui avoisinent Trente, la vue n’est plus magnifique que de l’étage supérieur de ce palais.
Au milieu de sa superbe et riche végétation. Trente apparait avec son fouillis de maisons pittoresques, dont les toitures brûlées par le soleil, donnent à la ville un aspect vénérable. Avec ses vieilles murailles, ses an-
tiques tours, les flèches de ses églises et la coupole de son vieux dôme, la cité, vue de Buon Consiglio, a conservé un cachet étonnant. Sans les fortifications modernes que les AutCichiens ont élevées sur la colline Dos Trente qui domine la vallée de l’Adige, on pourrait se croire encore au temps du concile et se figurer qu’en descendant dans la ville, on y rencontrera les courtisanes vénitiennes qui, à cette époque, s’étaient donné rendez-vous à Trente. Mais l'uniforme autrichien ne permet pas à la fantaisie de s’égarer dans les siècles passés; le factionnaire qui se promène avec son fusil à culasse près de l’entrée, les nombreux canons accumulés dans l’espace entre le palais et son enceinte, ainsi que les prisonniers qui arpentent la cour d’un pas précipité, comme des hommes heureux de se donner un peu de mouvement, tout cela n’avait rien du seizième siècle.
Pour nous conduire dans le palais-caserne, le commandant de place avait bien voulu nous donner un cicérone agréable dans la personne d’un jeune sergent fort intelligent, parlant des évêques de Trente, de l’architecture et des fresques en homme instruit qui ne demandait que sa libération du service pour jeter l’uniforme aux orties. Sur notre demande, il nous dit que les pauvres diables déguenillés qui en ce moment circulaient sur le pavé au-dessous de nous, étaient des soldats condamnés, et il nous donna sur le code militaire autrichien quelques renseignements qui nous transportaient comme par miracle dans les temps les plus reculés. Quelques-uns subissaient leur peine pour des délits disciplinaires ; d’autres, le plus grand nombre, étaient des déserteurs.
— Ont-ils été arrêtés par la gendarmerie? demandai-je.
. — Non, flt le sergent, on n'a pas besoin de se donner cette peine, ils reviennent tout seuls.
— Ils ont donc la nostalgie de la caserne ?
— En aucune façon, dit le sergent, c’est la misère qui les ramène ! Un beau jour, secouant le joug de l’uniforme, pris par le vertige de la liberté, ils désertent. Où vont-ils? Tout droit devant eux, en Italie. S'ils ont quelque argent, ils font bombance pendant deux ou trois jours; puis la réalité hideuse se dresse devant eux en môme temps que leurs illusions disparaissent. Quand ils ont vendu leur uniforme, ils songent à travailler. Mais comment gagner sa vie dans un pays dont on ne sait pas seulement la langue? La misère arrive; et les déserteurs finissent par se dire qu’au régiment on ne meurt pas de faim comme sur la terre libre. Alors, après avoir mendié sur la grand’route, ils reprennent le chemin du Tyrol et à la frontière se livrent aux mains de la gendarmerie.
— Et c’est ici qu’ils subissent leur peine ?
— Ici ou ailleurs, reprit le sergent; quand ils sont condamnés pour un crime, ou pour désertion avec circonstances aggravantes, telles que la vente de leurs armes. Us subissent la peine du cachot noir...
— Comment, du cachot noir?
— Oui, les anciens sous-sols du palais sont transformés en cellules où le jour ne pénètre jamais ; sur quarante-huit heures les condamnés en passent vingtquatre dans le cachot noir; c’est-à-dire qu’on les enferme dans les sous-sols et c’est dans l’obscurité qu’ils mangent leur morceau de pain noir, l’unique nourri-
lure qu’on leur fournit en ces jours de pénitence.
— Et pendant combien de temps leur applique-t-on ce supplice?
— Souvent pendant cinq ans.
— Mais c’est affreux !
— A. qui le dites-vous? reprit le sergent, mais le code militaire est formel à cet égard.
— Ont-ils du moins le droit de fumer?
— Aux heures de la promenade, oui, s’ils ont du tabac, et ce tabac ils ne peuvent pas se le procurer avec leurs propres ressources. La famille n’a pas le droit de leur envoyer quoi que ce soit; mais ils peuvent renoncer à leur dîner et prendre un peu de tabac en échange de leur rati on. Ici, le moindre plaisir s’achète au prix d’une privation, et quelques-uns ne vivent pendant une semaine que de pain noir et d’eau fraîche pour avoir le droit de fumer une heure par jour.
Machinalement nous avions sorti de notre portemonnaie quelques pièces blanches de vingt kreutzers que nous allions jeter à ces malheureux.
— Gardez-vous-en bien, fit le sergent. Si nous étions seuls, je vous dirais « faites, » mais il y a les sentinelles, et, si l’on me dénonçait au commandant de place, je passerais moi-même devant un conseil de guerre. C’est qu’un homme qui porte un uniforme n’a plus de volonté ; il ne peut môme plus avoir une ûme sans l’autorisation de ses chefs. Je voqs en prie donc, messieurs, ne vous laissez pas aller à votre bon mouvement. A votre place je ferais ce que vous vouliez faire, mais à la mienne vous raisonneriez comme moi. Quand je ne porterai pi us l’uniforme, je me rattraperai sur les pauvres de ma ville natale 1
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Nous serrâmes la main de ce vaillant garçon et, redescendant les larges marches de ce qui fut autrefois l’escalier d’honneur, nous traversâmes la cour, nous présentâmes notre permis à la sentinelle et nous quittâmes le beau palais de Buon Consiglio en emportant une très-pénible impression du code militaire autrichien. Le dîner qui nous attendait à l’hôtel était un étrange compromis entre le Tyrol et l’Italie. Dans une vaste salle dallée du premier étage, ornée d’un large balcon, dont on avait cependant fermé les volets de peur que la lumière n’attirât les moustiques en trop grande quantité, on nous servit un dîner où figurait un potage aux nouilles à côté du macaroni, les truffes blanches de la Lombardie en luèmê temps que la viande à la casserole du Nord, les superbes fruits des régions méridionales et le traditionnel entremets sucré sans lequel on ne dîne pas en Autriche. L’éternel Voeslauer alternait avec les vins du Tyrol italien, petite piquette aigre-douce dont les gens du pays font le plus grand cas ; mais la bouteille qui eut le plus de succès à la table fut celle qui contenait de l’ammoniaque contre les pi(lùres des moustiques et dont la nécessité bienfaisante se faisait généralement sentir.
Pour rem})lii- le reste de notre soirée, la Providence avait envoyé à Trente une troupe nomade qui, ce soirlà, jouait devant un public ému la Dame aux Camélias en Italien, dans une sorte do cirque découvert transformé en théâtre; au prix uniforme de cinquante centimes, orchestres ou balcons. Toute la ville s’était donné rendez-vous à cette petite fête de l’intelligence. Le ciel bleu avec ses étoiles tenait lieu de plafond et ce n’était pas une des minces joies de cette représen-
talion, car, tout autour de nous, les indigènes fumaient ces horribles cigares de Virginie qui ne brûlent que grâce à un mince tuyau de paille qui traverse le cigare dans toute sa longueur et dont rexlréinilé remplace le bout d’ambre dont on se sert ailleurs. Mais ces cigares avaient une qualité inappréciable en ce moment; ils tuaient à quinze pas à la ronde les audacieux moustiques qui entraient au spectacle sans passer au contrôle.
Quant aux spectateurs, ils étaient là absolument comme chez eux, s’adonnant au plus agréable farniente, les jambes étendues sur une chaise ou appuyées sur le bord du balcon : bourgeois et manants pêle-mêle sans distinction de toilette, de sexe ou d’âge ; les femmes déjà coiflées du voile noire en dentelles qui est la coiffure nationale des Milanaises en particulier et des Italiennesen général, et qui donne par l’opposition des tons ui>e si séduisante langueur à leur teint. Après les paysannes tyroliennes pur sang avec leur épaisse taille et leurs disgracieux jupons qui leur remontent au milieu du dos, c’est avec une joie grande que l’on salue le retour de la grâce et de la coquetterie féminine dans le Tyrol italien. On ne comprend pas comment cette race s’est maintenue intacte à travers les siècles qui ont cependant vu le sang allemand fusionner avec le sang italien. Dans celte vaste salle bondée, pas dix tôles ne rappelaient l’Allemagne. Nous étions bien en Italie, en pleine Italie; il n’y avait d’autrichien dans cette salle que les affreux cigares de la régie.
Quand, après le spectacle, nous regagnâmes l’hôtel à travers les rues désertes, nous vîmes, en passant, que toutes les chapelles miraculeuses étaient fermées par de solides grilles en fer, ce qui nous fit supposer que les
(lOÔgle
saints, si habiles à guérir toutes sortes de maladies, ne sont pas encore parvenus à guérir les vagabonds de Trente de la manie de voler les cœurs en argent que les amoureux accrochent aux bras et même aux jambes de leurs saints de prédilection.
Italien, comme la ville de Trente, est le paysage qui l’encadre. Quand ôn sort par la porte de l’Aigle et que les chevaux, agitant leurs grelots, montent avec une ardeur toute méridionale la belle route postale, garnie d’une rampe en porphyre rose qui brille au soleil, et que de cette route, taillée dans le flanc du rocher, on aperçoit la ville, pour ainsi dire enfouie sous la magnifique verdure, on pourrait se croire en pleine Italie et l’on y est en eflet malgré la garnison autrichienne. Le sapin du Tyrol nord qui, de ce côté du Brenner, devient déjà plus rare, disparaît tout à fait dans le Tyrol italien. A notre droite s’étend la belle vallée de l’Adige que nous perdrons bientôt de vue avec ses vignes, ses mûriers et ses figuiers entourant les villas italiennes des riches Trentinois et les nombreuses filatures de soie, la grande industrie du pays. Malgré les soldats autrichiens qui se rendent à la fête dePergine, il semble qu’on soit en pleine Lombardie.
Rarement j’ai vu un panorama à la fois si gracieux et si imposant. Déjà l’atmosphère tranparente de l’Italie étend sur le paysage comme une couche d’or et d’argent.
Le cocher de Trente, Italien pur sang, au teint bruni, à l’abondante chevelure noire, n’a rien de tyrolien ; il est coiffé de ce chapeau mou en feutre gris que l’on voit si souvent dans les campagnes italiennes; il ne parle pas un mot d’allemand , et n’a rien du
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calme de ses compatriotes du Nord; presque debout sur son siège, il fait claquer son fouet et encourage de la voix ses chevaux qui, partageant son ardeur, montent au grand trot la rampe taillée dans le roc et longeant la vallée de la Fersina. Le chemin que nous suivons en ce moment est la route postale qui, de Trente, conduit plus loin, à travers la vallée de Lugano, "par Borgo, Bassano et Padoue, à Venise.
En nous enfonçant dans les rochers, la vallée de l’Adige disparaît derrière nous ; à notre droite , dans la profondeur, coule la Fereina qui donne son nom à l’étroite vallée. En ce moment, le terrible torrent qui, à la fonte des neiges, vient grossir les eaux de l’Adige et sème la terreur dans la camagne, coule tristement sur son lit de cailloux; mais ce lit large et les pierres que le torrent a, en descendant de la montagne, roulées dans la vallée, disent suffisamment que la Fersina n’est pas toujours ce maigre filet d’eau. Réduit pour le moment aux plus modestes proportions par les longues sécheresses de l’été, le torrent mélancolique roule discrètement entre les rochers à travers lesquels il s’est frayé un passage. Suspendus pour ainsi dire aux flancs de la montagne dans laquelle est taillée la route, nous remontons son courant pendant une demi-heure, et pour laisser souffler ses che vaux autant que pour nous engager à aller voir le Pont-du-Diahle, le cocher s’arrête devant une auberge isolée sur la montagne. Un mendiant dont les guenilles font pitié à voir, d’un bras tremblant, tend vers nous son chapeau crasseux. Tout, dans cet homme* implore la charité ; sa chevelure blanche, son air maladif, sa voix émue, son attitude humble, son front
courbé presque dans la poussière. C’est une de ces apparitions misérables qui remuent le cœur et font sortir des poches les porte-monnaies les plus récalcitrants.
Le cocher, qui est descendu de son siège pour nous ouvrir la portière, murmure quelques mots que je ne comprends point, mais un de mes compagnons de voyage, sachant l’Italien, les a surpris et, saisi d’un fou rire, il n’est qu’au bout de cinq minutes en état de me donner l’explication demandée.
— Regardez bien l’homme à qui vous venez de faire l’aumône, me dit-il.
— Eh bien?
— Puis contemplez cette auberge.
— Après?
— Et sachez maintenant que ce mendiant et le propriétaire de l’auberge sont une seule et même personne.
Un mendiant propriétaire, cela s’est vu à peu près dans tous les pays, mais celui-ci est un spécimen assez rare pour que l’on s’arrête un instant à l’histoire de sa vie. Tout d’abord, dans son jeune temps, c’était im misérable gamin qui, aux portes de Trente, implorait la charité du voyageur. Dès son entrée dans la vie, ses parents le destinèrent à la brillante carrière de la mendicité. Doué d’un certain talent pour sa profession, il se dit un jour qu’il y aurait quelque chose à faire au bout de cette montée près du Pont-du-Diable, d’où l’on voit la Fersina s’engouffrer dans un entonnoir d’une grande profondeur que, dans le cours des siècles, ses eaux ont creusé dans la roche. Le jeune mendiant saisit la première occasion venue pour exploiter
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le Pont-du-Diable qui n’a rien de diabolique. Une jeune fille de Trente venait de tomber dans le gouffre. D’après les uns, c’était un suicide ; d’après les autres, elle avait été .saisie de vertige en se penchant par-dessus le pont pour contempler le gouffre où s’enfonce la Fersina; bref, afin d’éviter^le retour de tels accidents, le mendiant obtint la permission de pratiquer dans le parapet une ouverture par où le touriste peut contempler la cascade en toute sécurité, vu que la tête seule passe par le trou. Dès ce jour il cumula les deux professions de mendiant et de cicerone sur le Ponte Alto, dit Pont-du-Diable. Le spectacle que l’on a sous les yeux, quand, passant la tête par le trou, on voit la Fersina, en tournant pour ainsi dire sur elle-même, tomber dans l’entonnoir, est à ce point magnifique qu’au lieu d’un kreutzer que l’on eût jeté dans le chapeau du mendiant, on déposait volontiers une pièce blanche dans la main du pauvre diable qui, du haut du pont, jetait des pierres dans l’abîme pour en faire mesurer la profondeur au touriste.
L’entreprise réussit; notre homme finit par amasser une petite fortune et résolut de se mettre dans ses meubles. Sur cette hauteur, il fit construire une auberge et cumula pendant de longues années ses deux professions: mendiant, il attendait le voyageur pou rie conduire sur le Pont-du-Diable ; après avoir encaissé l’aumône d’abord, ensuite le pourboire du cicerone, tandis que le touriste contemplait la cascade, lui, rentrait dans son auberge, jetait son déguisement et, sous le costume d’un aubergiste, attendait tranquillement le touriste altéré pour lui verser le vin blanc du pays. Plus tard, il se maria, eut je ne sais au juste combien
d’enfants qu'il éleva dans les saints principes de la mendicité etfinit par jouir d’une certaine aisance. Mais les années ayant blanchi ses cheveux, cet homme ingénieux résolut de se reposer un brin. Fallait-il abandonner la mendicité ou vendre l’auberge ? Après mûre réflexion, il opta pour la mendicité, source première de sa prospérité, sans renoncer toutefois à son métier d’aubergiste, car, dans le bouchon, il installa son fils comme gérant, tandis qu’au dehors, le propriétaire continue à tendre la main au passant. Vous verrez que ce mendiant de génie finira par créer une société anonyme pour l’exploitation de son industrie, et que ses actions seront cotées à la Bourse.
A partir du pittoresque Pont-du-Diable , la route prend des proportions fantastiques ; le défilé où coule la Fersina se rétrécit de plus en plus, et le chemin suspendu passe pour ainsi dire sous le rocher, qui, formidable, menaçant, forme au-dessus de nos tètes comme une marquise en granit. Au passage le plus étroit de toutes ces routes, communiquant avec l’Italie, les Autrichiens ont, depuis la dernière guerre, élevé des fortifications pour protéger le Tyrol italien contre les appétits du voisin; le fort qui commande la route de Bassano, est un des plus formidables que j’aie vus dans cette partie du Tyrol. Des batteries casematées ont été creusées dans le porphyre et sont en communication souterraine avec le castel qui, plus haut, domine la vallée. Au point le plus étroit du défilé, la route est fermée par une porte formant batterie, et il suffit de faire monter le pont-levis pour rendre ce point inabordable. Passé ce défilé, la vallée de la Fersina s'élargit, et bientôt, par la route bordée de mûriers et
de châtaigniers, nous arrivons au bourg de Pergine que nous traversons rapidement, car, à la fin de notre excursion, nous nous y arrêterons forcément. En sortant de Pergine, nous abandonnons la route postale, et nous nous engageons dans un chemin riant, qui passe entre des jardins pour déboucher au lac de Caldonazzo, qui, dans cette chaude journée, nous envoie la fraîcheur de ses eaux limpides.
Ce chemin autour du ravissant lac de Caldonazzo , la magnifique végétation, les énormes marronniers, les mûriers et les figuiers, dérobent par-ci, par-làj le lac à la vue, mais bientôt, à travers les éclaircies, il apparaît plus joyeux et plus gracieux encore, avec ses eaux vertes ou bleues, selon que les coteaux couverts de vignes ou que le ciel transparent s’y reflètent. Au milieu de cotte superbe nature, véritable paradis entre dos rochers, s’élève, çà et là, un village de*misérable apparence, comme Calceranica, dont l’aspect est à ce point désolant, qu’on le dirait habité par une colonie de pauvres. Un de mes compagnons de voyage qui connaît le pays, a beau m’affirmer que tous ces enfants déguenillés, qui encombrent le chemin, appartiennent à des parents dont la moyenne jouit d’une certaine aisance, j’ai vraiment de la peine à le croire, quand je contemple ces masures en bois avec ces chétives galeries qui menacent de s’écrouler sous le pas d’un enfant. On dirait que ces gens-là ne font jamais réparer leurs maisons; un pan de mur s’écroule, on le remplace par des planches pourries, si on le remplace, car le plus grand nombre de ces masures semblent tomber en ruines: à celle-ci, il manque le toit, à celle-là, le dernier étage, et la toiture, appuyée
sur des poutres, abrite à peine un grenier ouvert à tous les vents. Les vieilles Italiennes, accoudées sur le bord de leurs fenêtres ébréchées, vous voient passer, et leur calme vous dit que la pensée d’être ensevelies sous les décombres de leur maison invalide ne les préoccupe nullement. Tout ce village est d’un pittoresque à arracher des cris de joie à un peintre, mais en même temps d’un aspect sale qui vous fait souhaiter une meilleure patrie. Partout ailleurs ces misérables habitations attristeraient le touriste, mais ici elles se présentent au milieu d’une végétation si riche et si belle, que la moindre chaumière, avec ses figuiers grimpant jusqu’au toit, semble encore être un palais délaissé au milieu d’un parc.
Nous étions d’ailleurs favorisés parles circonstances, car, vu la foire qui le lendemain devait s’ouvrir à Pergine, l’Italie avait expédié au Tyrol la fine fleur de s«s marchands ambulants, qui, dans des accoutrements bizarres, la chemise entr’ouverte laissant voir des poitrines hâlées, la veste négligemment jetée sur l’épaule, encombraient la route, qui d’ici conduit en Italie ; les marchands étaient nombreux, qui à pied, qui à âne, sur leurs sacs remplis de marchandises ; les plus âgés, étalés sur de petites voitures queles plus jeunes avaient traînées par la montagne aride.
Un peu au delà du village de Caldonazzo, aussi misérable que Calceranica, comme nous passions par une magnifique allée de châtaigniers, nous vîmes s’avancer à travers la verdure un singulier cortège. Un homme, enveloppé dans un capuchoa rose et portant une bannière, marchait en tête, et, derrière lui, cheminait un groupe affublé de dominos de percale de toutes
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les couleurs. Le chemin tournant à cet endroit nous cachait la suite du cortège. Ne voyant que cette collection de dominos, nous pensions d’abord avoir rencontré une mascarade. Cependant les cierges dont les dominos étaient porteurs et les chants lugubres qu’ils entonnèrent tout à coup, nous dirent qu’il s’agissait ici de choses plus sérieuses qu’une descente de la Courtille. En effet, derrière les dominos représentant une confrérie quelconque, venait un second groupe de dominos portant sur les épaules un cercueil noir couvert de fleurs; quelques-uns, en cette chaude journée, étouflani sous leur costume, l’avaient bravement ôté, et portaient le mort d’un bras, tandis que sur l’autre flottait leur domino en percaline, et que, derrière le cercueil, en bras de chemise et la veste jetée sur l’épaule, trottait une poignée de parents affligés moins par le décès du défunt que par l’excessive chaleur. L’enterrement, se présentant dans ces conditions, n’avait rien d’empoignant : il ressemblait tout à fait au cortège du 5“ acte de la Juive, qu’une troupe ambulante exécuterait dans une grange. De loin encore nous entendions les chants lugubres qui, dans ce paysage souriant, faisaient l’effet d’un Miserere qu’en une nuit joyeuse, il prendrait fantaisie à un convive de jouer au piano, tandis que les coupes, remplies de champagne, s’entrechoquent dans im accès, de gai té.
Aprèsavoirfait route encore pendant quelque temps à travers le magnifique paysage, nous quittons le lac de Caldonazzo; bientôt, au détour de la montagne, nous apercevons le bourg de Levico et le lac dont il porte le nom. Levico est une station thermale des plus renom-
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mées; ses eaux ferrugineuses contiennent une grande quantité d’arsenic et passent pour les plus fortes de l’Europe. Le médecin de l’établissement thermal, homme des plus aimables, voulut bien nous conduire dans les salles de bain pour nous montrer les baignoires en marbre rongées par la rouille. Je ne sais ce qu’il y a d’absolument vrai ou d’imaginé dans son récit des cures merveilleuses opérées par les eaux de Levico, mais toujours est-il que la situation exquise dés bains et l’air frais de la montagne peuvent rendre la santé à un malade, même sans le secours des eaux arsenico-ferrugineuses. Le bourg de Levico est assis au pied du Monte Salve, dont la hauteur ne dépasse pas 4,300 pieds, en face des Alpes et des forêts de Vezzena. Des hauteurs de Cima-Vezzena (6,000 pieds) on a, me dit-on, une vue superbe, jusque dans les plaines de Venise, d’un côté, et les Alpes dolomitiques de la vallée de l’Adige, de l’autre. Nous n’avions ni le temps, ni l’envie de grimper sur la montagne, car, si l’on voulait escalader tous les pics que l’on vous recommande dans le pays, il faudrait passer sa vie dans le Tyrol.
Le bourg de Levico a l’aspect misérable et pittoresque de tous les villages italiens; les campagnards italiens du Tyrol semblent avoir élevé la malpropreté à la hauteur d’un principe politique.
Pour trouver quelque charme à ces bourgs, il fau les contempler, comme on dit, avec l’œil du peintre : ces rues tortueuses, pai'ées de larges dalles ; ces maisons aux toits plats en tuiles, jaunies par le soleil, noircies par la poussière ; toutes ces ruelles montant vers les coteaux ou dégringolant dans les profondeurs de la vallée; cet amas d’habitations, dont la plus riche
n’est qu’une masure, semble avoir été jeté pêle-mêle au pied de la montagne, et c’est à ses habitants à se retrouver au milieu de ces ruelles étroites, où le soleil n’a jamais pénétré, d’impasses malpropres au milieu desquelles on trouve, à sa grande stupéfaction, le théâtre qui ne manque dans aucun bourg italien. Chose curieuse! Cette municipalité qui ne fait jamais repaver une seule rue ni balayer une place, trouve toujours de l’argent pour la construction d’un théâtro qui est, à ce qu’il paraît, le plus impérieux besoin des Italiens. ■
Notre visite à Levico tombait un dimanche, et sous la voûte de l’antique porte de la ville, un croupier anobulant avait installé une sorte de roulette. Autour du cylindre se pressait une foule avide de tenter la fortune. Vieillards, jeunes hommes, femmes et gamins y apportaient leurs kreutzers en cuivre, et celui dont la boule, après avoir tourné dans le cylindre, amenait le plus fort numéro gagnait les enjeux moins la part que prélevait le croupier à titre de courtage.
Autour de ce tapis vert pour rire, les fureurs du jeu étaient déchaînées. La chance d’un bambino de douze ans arrachait des cris de stupéfaction à la galerie, tout comme à Monte-Carlo, quand un joueur en veine gagne plusieurs maximums. Un vieillard qui perdait à tout coup riait comme im vieux joueur habitué aux caprices de la fortune, mais un joueur débutant dans la carrière, aussi malheureux que le vieillard, se montrait beaucoup moins résigné, et, chaque fois qu’il perdait son kreutzer, il s’arrachait des poignées de sa noire chevelure et risquait des jurons dont les vieilles femmes s’épouvantaient à ce point qu’elles faisaient
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le signe de la croix ; après quoi, elles risquaient de nouveau un kreutzer ou deux.
Ce qu’il faut louer sans réserve dans ce pays, ce sont les excellentes boissons glacées où excelle l’Italie et que l’on vous sert parfaites dans cette partie du Tyrol. Assis dans les jardins de l’établissement thermal, nous passâmes en revue tous les rafraîchissements glacés aux cerises, à la groseille, à l’orange, au citron, tous également exquis. Il s’agissait pour nous d’attendre, pour retournera Trente par Pergine, que le soleil brûlant voulût bien se retirer derrière les Alpes. Quand fut venu ce moment délicieux où, après la chaleur étouffante de la journée, la fraîcheur vient de la montagne et balaye la vallée, nous montâmes en voiture pour prendre la route qui longe ici, en le dominant, le lac de Levico avant de s’engager ensuite entre deux rochers d’un aspect sauvage.
Vraiment, le rocher abrupte, quand il ne se présente pas derrière une colline boisée, produit toujours et partout la même impression mélancolique ; entre les pierres, et rien que les pierres, le cœur se serre, pris d’une émotion triste; l’œil voudrait percer ces murs de granit et se reposer dans les teintes douces d’un horizon spacieux. Surtout vers le soir, quand le soleil disparaît derrière la montagne et que les défilés du Tyrol sont déjà noyés dans la pénombre du crépuscule, on éprouve dans cette solitude un abattement du cerveau qui se traduit par une lassitude extrême de l’esprit. Bientôt on regarde le paysage sans se rendre compte de ses impressions; c’est comme un cauchemar où les énormes rochers semblent s’animer et je suis sûr que tous les touristes ont plus ou moins
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éprouvé cette sensation douloureuse dans la montagne.
Quand enfin, quittant l’étroit défilé, on débouche sur le vaste panorama, et que l’œil, las d’avoir été circonscrit si longtemps entre les rochers, contemple la verte prairie où coule le torrent et tout là-bas à l’horizon ces lignes bleues d’un ton si fin qui dessinent les Alpes sur le ciel empourpré, on revient à l’apaisement du cerveau et au contentement de l’àme, comme après une traversée en mer, quand on aperçoit enfin la terre ferme et le phare. Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé en voyage une surprise aussi charmante qu’au moment où, en sortant du défilé, planant sur la route accrochée aux flancs de la montagne, nous aperçûmes subitement à notre gauche, au dessous de nous, Pergine éclairé par les dernières lueurs du soleil, avec des masses do chênes, de châtaigniers et de vignes qui l’entourent, et le vieux château qui le domine.
Ce magnifique château appartenait jadis aux seigneurs de Pergine; aujourd’hui, il fait partie du domaine de l’évèque de Trente. Du toit du castel on a une vue superbe sur la vallée intéressante que les Italiens appellent : un beau théâtre. Dans un val voisin dit dePrado se trouve la chapelle de laMadonnaCaravaggio, pèlerinage renommé. Le 26 mai de chaque année, on célèbre une messe assez curieuse : la foule afflue de tous côtés, cl vu les deux races différentes qui se heurtent ici à la frontière, on prononce un double sermon, l'un allemand et l’autre italien . Des hommes du pays m’ont raconté que ce jour-là, de près ou de loin, on amène les fous et les idiots, que, pendant le service, on enferme dans le chœur, dansl’cspoir qu’un miracle leur rendra la raison. Aux chants des enfants
de chœur viennent se mêler les hurlements des fous furieux que l’on a attachés à la grille et, quoique la Madonna de Caravaggio n’ait jamais guéri personne, la croyance populaire ne se lasse pas chaque année de lui amener cette étrange clientèle d’idiots et dliallucinés.
Pergine, çù nous faisons notre entrée vers le soir, est en fête; devant l’hôtel de ville, édifice sans importance, dont les bureaux sont situés au premier étage, où conduit une jolie rampe en fer battu, la municipalité a établi l’inévitable tombola au bénéfice des pauvres, tandis que là fanfare civique de Trente, la Banda, qui affecte sous son costume l’uniforme italien, si cher à son patriotisme, exécute des airs variés. Tous les cafés d’alentour sont remplis d'une foule bariolée, où l’uniforme autrichien coudoie le pittoresque accoutrement des montagnards italiens. Plus loin, dans un vaste champ, les joueurs de balloni, qui ne manquent à aucune fête du pays, se livrent à leurs exercices; tous portent le pantalon blanc et la chemise à jabot en forme de blouse; la main droite est armée d’une sorte de manchon en bois, avec lequel ils lancent ou renvoient les balles; la foule, qui paraît se passionner pour cet exercice, applaudit ou hue les joueurs de balloni, selon leur adresse. Quelques-uns de ces joueurs adroits ont élevé leur divertissement à la hauteur d’un art , et vont en représentation aux fêtes du pays, absolument comme les canotiers célèbres d’Asnières et de Bougival suivent les régates en province.
La nuit étant venue, les joueurs de Trente, qui ont vaincu leurs rivaux de Pergine, mettent par-dessus leur uniforme blanc le paletot de l’humble mortel, et
s’en vont fraterniser au cabaret avec les vaincus. De nombreuses charrettes, venues de Trente pour ramener les ivrognes étalés sur la paille, se mettent en route, suivies des omnibus et des voitures particulières. Bientôt la route de Trente est couverte de toutes sortes de véhicules qui, dans la poussière qui les enveloppe, se heurtent les uns contre les autres. De temps en temps on entend un choc, des cris, des jurons, puis des éclats de rire qui prouvent qu’on n’a à regretter aucun accident sérieux. Pêle-mêle, cabriolets, omnibus et charrettes, descendent la montagne au grand trot des chevaux, tandis que les musiciens, hissés sur l’impériale, exécutent des airs variés.
En repassant au Pont-du-Diable, mes yeux cherchent en vain lo mendiant; il a disparu. A la nuit tombante, il s’est retiré dans ses appartements; peut-être bien qu’à l’occasion de la fête de Pergine il a du monde à dîner; mais son gérant est derrière le comptoir, et verse le dernier verre de vin aux ivrognes qui ne pensent pas encore avoir leur compte. Cinq heures après notre départ de Trente, nous apercevons, à nos pieds, la ville éclairée de mille feux, scintillant dans l’obscurité, et nous adressons' une fervente prière aux moustiques, afin qu’ils ne troublent pas trop notre sommeil, après les fatigues de celte délicieuse journée.
LE LAC DE GARDE
De Trente à Riva. — Le chemin par Mori et celui par la vallée délia Sarcn.
— Vue sur le val de l'Adige. — Un mendiant qui n'aime pas Garibaldi.
— Bucco di Vella. — Histoire d'une jolie fille et de ses deux amants. — Un duel dans la montagne. — Deux cadavres et un mariage. — Les prouesses de saint Vigilius. — La chaîne du mont Bondone. — Malheurs
et bonheurs d'un capitaine autrichien . — Le lac et le castel Terlago.
Vigolo Baselga. — Vezzano. — Un café italien. — Le lac et le castel de Dublino. — Le vin saint. — Les Alpes Judicariennes. — La route infernale et le chemin du paradis. — Arco et la Tour du Diable. — Le lac de Garde. — Riva. — La cascade de Ponale. — Un souvenir de Garibaldi.
— Panorama do Limone. — Apparition do Victor-Emmanuel. — La üra.
— Retour à Riva. — Où se réalise le vers de Virgile. — Sauvetage opéré par les douaniers. — L'albergo al populo à Riva. — Le risotto et les truites du lac. — La cascade de Varono. — Les filatures de soie. — L'hospitalité à Riva. — Promenade sur la route de Ponale. — Les jardins enchantés do Riva. — Un maître de poste comme on en voit peu. — Retour h Mori par Torbole. — Splendeurs de la nature et misère des habitants. — Opinion de Goethe sur la population do Torbole. — Le lac de Loppio. — La nature et les hommes dans le Tyrol méridional. — Mori et Roveredo. — Départ pour Franzensfeste.
De Trente au lac de Garde, on peut aller, en deu.x bonnes heures, par le chemin de fer, jusqu’à Mori, et do là, en voilure, à Riva. La route que nous avions choisie par le val de la Sarca est plus longue et plus fatigante, mais c’est une admirable promenade do cinq
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heures. Ce qui nous décidait à choisir le cours de la Sarca, c’était non seulement les merveilles de la route qu’on nous avait vantées, mais encore'le désir de faire la connaissance de saint Vij?ilius, dont les prouesses, bravant les siècles, sont encore présentes à la mémoire des paysans.
Le chemin, taillé dans le porphyre, monte du côté opposé à celui que nous avons pris pour aller à Pergine; il est plus pittoresque encore et plus audacieux que l’autre. Par le faubourg Pie de Castello, on sort de Trente pour s’engager aussitôt sur la chaussée qui, pied à pied, a été arrachée au marbre par le long et patient travail des hommes. Au premier tournant, Trente disparaît, et la vallée de l’Adige s’étend devant nous avec sa luxuriante végétation; la verdure est si abondante, qu’une légère trace de fumée s’échappant de ses masses nous indique seulement que, dans la profondeur, à notre droite, il y a un chemin de fer. Vue d’ici, la vallée est comme un immense parc encaissé dans les rochers : les filatures de soie, les villas des Trentinois font l’effet de petits pavillons d’un jardin; des villages on ne voit que les clochers émergeant d’un océan de mûriers, de vignes, de figuiers et de pêchers; des montagnes descendent de riches troupeaux de porcs noirs conduits par des Italiens au chapeau de feutre couvert de poussière, et dont la chemise entr’ouverte laisse voir l’amulette suspendue à leur cou et tombant sur leur poitrine hâlée.
De cette magnifique vallée de l’Adige, on ne jouit qu’une demi-heure, car bientôt la route s’engage dans le défilé le plus sauvage que j’aie vu dans le Tyrol. A l’entrée, un mendiant nous tend son chapeau, mais.
LE LAC DE GARDE
nous souvenant de l’aubergiste de Ponte-Alto, nous passons sans lui faire l’aumône, ce qui nous vaut de sa part quelques injures; cet homme ne semble pas avoir une bien haute opinion du condottiere italien, car c’est avec un mépris indescriptible qu’il nous appelle : « Garibaldini ! » Au ton dont il le prononce, le mot paraît être pour le mendiant le nec plus ultra de l’insulte. défilé dont cet homme garde l’entrée est comme un trou creusé dans le roc, et, en effet, prenant le nom de la Vella qui coule au bas de la route, il s’appelle Bucco di Vella (Trou de la Vella). C’est le plus joli coupc-gorge que l’on puisse voir dans la montagne, fuit à souhait pour guetter les passants dont les cris do détresse seraient étouffés par le bruit du torrent. Pour les montagnards et la populace de Trente, c’est le rendez-vous où, loin des gendarmes, on vide ses querelles. Une croi.\ plantée à l’entrée d’une cavité dans le porphyre témoigne d’un drame récent qui mérite d’être raconté.
Us étaient deux gars qui aimaient 1a môme jolie fille de Trente qui les aimait tous deux ; pendant longtemps tous trois furent heureux jusqu’au jour néfaste où l’un des amoureux eut l’idée de se marier. C’est de la bouche du rival que la jolie fille apprit la grande nouvelle ; entre deux baisers il lui avait dit : « Tu sais, un tel se marie avec une telle ; un jour ou l’autre nous en ferons autant. » A ces mots, l’Italienne eut un accès de jalousie folle, se leva, regarda son amant quelques secondes, et s’écria :
— Tu crois être mon seul amoureux? Erreur I En même temps que toi, un autre homme m’a possédée I Et cet homme, il faut qu’il meure !
C’était dit.
Le lendemain, par une soirée épouvantable, quand la tourmente grondait là-haut, les deux rivaux se rencontrèrent au cabaret; l’amant fidèle alla frapper sur l’épaule de l’amant infidèle, lui dit tout bas quelques mots et tous deux quittèrent l’auberge. Un marchand de Trente, qui revenait de Cadine, les reconnut, et surpris de les v.oir se diriger vers le ^rou de la Vella :
— Rentrez chez vous! leur dit-il, il fait un temps affreux dans la montagne ! Entendez-vous le bruit des rochers que la Vella furibonde roule dans son lit?
Sans répondre, les deux hommes, continuent leur chemin, marchant à côté l’un de l’autre, n’échangeant -pas une parole, pâles, l’œil en feu, la poitrine oppressée. Arrivés au sommet, ils entrent dans la cavité sous le rocher, jettent leur veste sur le sol humide, tirent leurs couteaux, et se précipitent l’un sur l’autre, l’écume aux lèvres, cherchant- à se donner la mort à la lueur des éclairs qui sillonnent l’espace et inondent parfois Bucco di Vella d’une vive lumière.
Que fut le duel, et que dura-t-il ? Aucun témoin ne pourra le dire. Par un temps calme, le poste autrichien du fort voisin eût entendu le cliquetis des couteaux et les gémissements des blessés; mais en cette nuit infernale où l’ouragan hurlait dans le défilé et où les , eaux roulaient de toutes les hauteurs de grosses pierres dans le lit de la Vella, le râle se perdit dans les mugissements de la tourmente. Au petit jour, un voiturier de Trente, attiré par un filet de sang figé, aperçut deux hommes, gisant dans la grotte ; l’un était mort, l’autre agonisait ; à eux deux, ils avaient
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reçu vingt-sept coups de couteau ; le moribond rendit l’âme avant d’arriver chez la belle où il supplia le voiturier de le conduire. Quant à la jolie fille, dans un drame de l’Ambigu, elle fût devenue folle, mais à Trente les choses se passent autrement qu’au boulevard. Deux fois veuve, ella versa quelques larmes, se consola bientôt, et trois mois après la mort tragique de ses deux amants, elle épousa un beau gars bien portant. Elle tient aujourd’hui une auberge dans le faubourg Piè di Castello où, de ses brunes mains, elle verse le vin blanc aux consommateurs comme une excellente ménagère qui, ayant deux cadavres sur la conscience, ne songe plus qu’au bonheur de son mari.
Au bout de trois quarts d’heure de montée , le Bucco di Vella se rétrécit à ce point qu’entre les deux rochers le défilé n’a pas plus de quinze à vingt mètres de largeur. C’est ce passage que le génie autrichien a choisi pour fortifier encore une position déjà imprenable ; des deux côtés du /rou, les rochers se joignent pour ainsi dire, formant une étroite porte qui, selon la croyance populaire, a été construite à peu de frais par saint Vigilius. Traqué par les hérétiques, fuyant devant ses persécuteurs, saint Vigilius, dit la légende, arriva à l’impasse de Bucco di Vella, fermée à son extrémité par d’imposantes masses de porphyre. Se voyant arrêté par la montagne, le saint ne fut pas embarrassé pour si peu; il étendit la main, dit : « A/ontagna apriti I » et le rocher s’ouvrit aussitôt.
En vérité, quand on pense quels énormes services un ingénieur de cette force-là eût pu rendre sur la ligne du Brenner, on regrette, pour le bien de l’humanité, que saint Vigilius n’ait pas été là pour percer
les tunnels et pour élever les talus ; mais il paraît que notre époque est indigne de tels miracles. Saint Vigilius qui, en cinq minutes, aurait percé le Mont- Cenis, a dû bien rire en voyant les mortels employer douze années à ce travail. Mais ce qui nuit un peu au miracle de saint Vigilius., dans l’esprit des sceptiques, c’est que l’évêque persécuté, après avoir dit : « Montagna apriti ! » ne lui ait pas donné ensuite l’ordre de se refermer derrière lui, afin d’empêcher ses persécuteurs de le rejoindre. Quand ta mer Rouge s’ouvrit devant les Hébreux, elle s’enipressa de se refermer sur les armées de Pharaon. Mais non ! Vigilius, paraît-il, était à ce point surpris de son miracle qu’il oublia do clore le défilé derrière lui. A gauche de cette porte surprenante, un gros bloc de marbre porte encore l’empreinte de la main du bienheureux et du sabot de sa monture. Pas un paysan ne passe à Bucco di Vella sans embrasser le porphyre, qui, à force de baisers, est devenu luisant comme le marbre d’un café du boulevard.
Au-delà des fortifications autrichiennes, la vallée s’élargit et la Sarca apparaît pour ne plus nous quitter avant Riva où elle se jette dans le lac do Garde. De sombre qu’il était, le paysage devient plus vaste en même temps que plus jséduisant. La route passe au pied de la chaîne de Bondone, dont II Cornetto et II dos d’Abremo sont les cimes les plus élevées. Sur le coteau à notre gauche le village de Cadine, caché par le rocher, ne montre que le clocher de son église. Dans ce bourg vit retiré du service un capitaine autrichien dont on m’a conté la singulière histoire. Le colonel de son régiment, alors en garnison à Trente,
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avait la manie de promener ses soldats dans la montagne au grand désespoir du capitaine qui, essouflé, respirant à peine, suivait la compagnie au lieu de marcher à sa tête. Un jour, le colonel, après avoir passé le Bucco di Vella, donna au régiment l’ordre de prendre le village de Cadine, par trente degrés de chaleur à l’ombre. Ce fait d’armes accompli, le capitaine, rouge comme un homard à l’américaine, alla trouver son colonel et lui demanda :
— Mon colonel, où allez-vous nous conduire, maintenant ?
— Plus haut dans la montagne !
— C’est impossible, mon colonel! murmura le gros capitaine en montrant son front inondé de sueur.
— Prenez garde, capitaine! s’écria le colonel. Si vous n’exécutiez pas aveuglément mes ordres, je vous ferais immédiatement mettre à la retraite.
— C’est tout ce que je demande, riposta le capitaine, si c’était un effet de votre bonté, vous m’y mettriez tout de suite.
Ainsi fut-il fait : quittant aussitôt le régiment, il alla se reposer à l’auberge de Cadine, où il attendit que son aflaire fût réglée; il y est encore, car, après avoir obtenu sa retraite, le gros capitaine épousa la fille de l’aubergiste ; depuis douze ans qu’il esta Cadine, il ne l’a pas quitté de peyur d’être obligé de regrimper, en rentrant, cette montagne où il a failli mourir d’un coup de sang.
En causant de choses et d’autres, nous roulons au pied de la chaîne de Bondone, la Sarca coulant à notre droite ; la route serpente autour du rocher, et à chaque tournant, le paysage change d’aspect et nous fait ou-
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LE TTROL BT LA CARINTHIE
blier le soleil ardent qui nous rôtit. Tout à coup, un peu au-dessus de la route qui, depuis la porte de Saint- Vigilius, va en descendant, débouchant par une allée de figuiers et de mûriers, nous apercevons au delà de la Sarca le joli lac TerJago, où se reflète le village du même nom bâti en amphithéâtre sur le Monte-Gazza.
C’est un coup d’œil incomparable. De loin, ce village brûlé par le soleil, couvert de poussière, semble enveloppé dans un nuage d’argent ; le rocher calcaire, d’un ton gris d’une exquise finesse, scintille âu soleil et se reflète dans les eaux vertes et transparentes du lac Terlago. Si habitués que nous soyons déjà à voir en ce pays des lacs dans la plaine aussi bien que dans la montagne, tous nous charment, car ils ne se ressemblent point. Celui-ci, vu de la hauteur où nous planons, avec la montagne qui se baigne dans ses eaux, et le pittoresque village qui s’y reflète avec ses toits accidentés et son clocher italien, est le plus joli décor de féerie que l’on puisse imaginer. De ce village, on voudrait voir sortir le grand cortège du prince et de sa fiancée, précédés d’un corps de ballet qui, sur les bords du lac, exécuterait la tarentella d’Auber ; mais nous avons beau longer la rive, le seul cortège que nous rencontrions sur notre chemin, est un troupeau de porcs italiens qui trottinent mélancoliquement sur la route poudreuse, comme s’ils regrettaient ce pays ensoleillé qu’ils vont échanger contre la froide patrie bavaroise.
Dans cette vallée de la Sarca, un peu longue mais toujours intéressante,! la nature passe successivement du tendre au sauvage, et du sauvage au tendre ; elle a de brusques changements à vue qui surprennent. A
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peine avons-nous dépassé le gracieux panorama de Terlago, que le paysage prend un aspect sévère. Au grand trot de nos petits chevaux italiens, nous traversons le village de Vigolo qui, avec le bourg de Baselga sur le coteau aride, ne forme qu’une seule commune sous la dénomination collective de Vigolo- Baselga. A partir d’ici, la chaussée poudreuse éhtre dans une contrée sauvage ; ce ne sont de tous les côtés que rochers accumulés sur rochers dans les formes les plus extravagantes ; à peine, de ci de là, \m arbre, un petit champ de maïs et la misérable cabane d’im paysan ; c’est la solitude mélancolique et attristante. Mais bientôt le panorama change encore ; à nos pieds surgit tout à coup un bourg pittoresque, à travers lequel la Sarca roule ses eaux pimpantes : c’est Vezzano, d’un aspect pauvre mais des plus attrayants, et, tandis que le cocher donne à manger à ses chevaux, nous allons à,ia recherche d’un café ho8{ûtalier. *
Vezzano a déjà une certaine importance. Le bourg est le siège d’un tribunal, et un quartier de gendarmerie embellit sa rue, bordée de maisons délabrées. Voir des soldats autrichiens dans les contrées absolument italiennes, où personne ne colnprend et encore moins ne parle l’allemand, c’est là un perpétuel sujet de stupéfaction pour le touriste. C’est bien là la campagne italienne. Ce sont bien là les maisons italiennes avec la galerie de bois courant sur la façade couverte de poussière, brûlée par le soleil, minée parles années ; ces habitants sont bel et bien des Italiens ; ils en parlent la langue et ont le type on ne peut plus prononcé du paysan italien ; on n’y trouverait pas seu-
lement un chat qui ressemblât à un chat allemand, et cependant nous sommes en Autriche; l’uniforme des gendarmes le dit, comme l’aigle à deux têtes audessus du bureau de tabac.
Trouver des rafraîchissements dans un bourg du Tyrol italien, n’est pas chose facile. Sur toute la route de Trente à Riva, on chercherait en vain une auberge où l’on puisse prendre un modeste repas ; rien que quelques cafés malpropres où l’on n’essuie les verres qu'une fois par semaine, et où les cadavres de mouches nagent dans les bouteilles à liqueur, comme le brin d’or battu dans les fioles d’eau-de-vie de Dantzig. Il faut se contenter de cueillir en passant une grappe de raisin ou quelques-unes de ces belles figues noires d’une saveur incomparable, en attendant qu’à Riva on retrouve le confort avec la civilisation. A Vezzano, nous finîmes par découvrir un bouge nauséabond, qui prend le titre ambitieux de café, mais où, en réalité, on ne trouve que le vin du pays : aigre ou doux, à volonté. Le café, le meilleur du bourg, était une sorte de pièce sale et enfumée, séparée en deux parties par un rideau de calicot, qui, autrefois, fut rouge ; de ce côté du rideau c’est le café, de l’autre côté c’est la chambre de l’aubergiste, dont la nombreuse lamille, trois enfants et un petit coclion de lait noir, semblaient vivre dans une parfaite harmonie. Le café se composait de quelques tables et d'un comptoir, à ce point sales que la seule pensée de boire, comme deux vieilles Italiennes, une absinthe panachée de mouches, nous désaltéra comme par enchantement.
Bientôt, au delà de Vezzano, le paysage redevient agréable. Les coteaux se garnissent de verdure, et dans
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la plaine les arbres fruitiers réjouissent la vue du touriste ; le rocher se tient à une certaine distance de la chaussée, mais ses masses imposantes sont d’une beauté exceptionnelle. Sur l’un des pics s’élèvent les ruines du magnifique castel de Madruzzo ; les chroniques du xii" siècle parlent déjà des puissants seigneurs de Madruzzo, suzerains de vingt et un bourgs et villages ne comptant pas moins de 15,000 habitants. Un peu plus loin, descendant par le village de Padernione, nous arrivons, par le pont qui traverse la Sarca, à l’un des plus gracieux points de la vallée.
La nappe du lac de Doblino se mire au soleil, et ses eaux deviennent d’autant plus transparentes que le noir castel de Doblino, avançant sur une presqu’île, s’y reflète avec les masses sombres et donne ainsi, par l’opposition des tons, une limpidité particulière à ce joli petit lac. Vu de loin, ce château semble habité par quelque chevalier oublié par la Mort. Si le lac de Terlago est un décor de féerie, celui-ci est un des plus beaux fonds d’opéra sérieux que l’on puisse imaginer ; on ne trouverait jamais de plus beau décor que celui-ci pour le dernier acte de Lucie de Lammermoor, quand du château sort le convoi funèbre de la fiancée d’Edgard de Ravenswood. Mais, à mesure qu’on s’approche et que l’on voit les murs écroulés du vieux castel, la fantaisie disparaît devant la réalité ; ce qui fut la cour d’hoimeur n’est plus qu’un amas de pierres difformes où pousse l’herbe. L’escalier principal est encore très-bien conservé, et des fenêtres qui l’éclairent on a des aperçus magnifiques sur le lac. La grande salle du premier étage, avec son balcon suspendu au-dessus de l’eau, a la prétention d’être une
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salle d’auberge. En effet, un paysan s’est installé dans le manoir de Doblino, mais il cumule la profession d’aubergiste avec le commerce desfruits. Sur les tables de la grande salle il fait sécher des raisins et des figues qui attirent une légion de mouches de toutes grandeurs. Sauf les touristes, et ils sont rares, qui vont au lac de Garde parle val de la Sarca, et quelque paysagiste égaré, nul ne descend dans ce pittoresque hôtel. Il faut cependant s’y arrêter, d’abord parce que le site est adorable, et puis pour y goûter le petit vin blanc que le fanatisme de clocher a prétentieusement baptisé du nom de Vino Santo, et qui, au dire des gens du pays, n’a pas de rival sur la surface du globe^ A la vérité, c’est un cru fort agréable, et fort apprécié des mouches qui viennent s’y noyer avec délices.
La roule postale que nous avons suivie depuis Trente nous quitte bientôt pour s’engager dans les défilés des Alpes judicariennes, tandis que, suivant toujours la Sarca, nous entrons dans une contrée dont aucune plume ne peut tenter la description. Non ! jamais cerveau en délire ne saurait dépeindre ces magnifiques horreurs. Les rochers au-dessus de nous se heurtent, se bousculent, comme des géants qui soutiennent une V lutte d’extermination. Plus d’arbres, plus de végétation. Un désert de pierre en bas ; en haut les rochers immenses, aux formes les plus insensées, qyi semblent vouloir s’ébranler et rouler dans le vallon. Déjà des milliers de blocs formidables sont descendus en même temps que les éruptions volcaniques ont transformé le sol en une masse de lave pétrifiée. Les rochers superposés qui ont roulé les uns sur les autres, donnent au paysage le spectacle terrifiant d’une ville maudite dont
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il ne reste que les murailles. Ce paysage, avec ses sublimes horreurs, est à la fois grandiose et misérable ; c’est la désolation dans la nature ; c’est à jurer que tous les esprits infernaux s’y sont donné rendez-vous, pour détruire l’œuvre du créateur. Tout ce que la nature a de gracieux, de séduisant, de vivant, a fui cette contrée diabolique comme les habitants d’une ville pestiférée. Tout autour de nous, c’est le néant, et làhaut, s’élançant de leur repaire, planent dans l’espace l’aigle et le vautour.
Et cependant, dans ce pays infernal, végètent deux ou trois familles de pauvres diables tirant leur pâture d’un petit champ de maïs qu’à force de luttes ils ont arraché du rocher ; il ne leur en faut pas plus pour suffire à leur misérable vie; le maïs pour les polenta, et Teau de la Sarca. Cette misère navrante se marie admirablement avec les grandioses horreurs d’un tel paysage, dont le spectacle à la fois imposant et navrant serre le cœur et coupe la respiration. Aussi quand, au bout d’une heure, on quitte cet enfer et que, repassant la Sarca, on voit avec la végétation reparaître la vie dans les villages, on se sent soulagé comme si Ton s’éveillait d’un long et pénible cauchemar. Les pauvres bourgs de Dro et de Ceniga vous semblent magnifiques tant on est heureux de retrouver la vie ; un peu plus loin, la nature, comme si elle voulaitnous dédommager de tant de terribles émotions, nous offre tout à coup Tun des plus merveilleux spectacles du Tyrol. On a quitté Tenfer pour entrer dans le paradis. L’olivier qui ne s’est montré jusqu’ici que bien rarement, apparaît en masses serrées en même temps que le cyprès et le citronnier qui, joints aux mûriers et aux châtai-
gniers, font de celte partie de la vallée le plus séduisant tableau que l’on puisse imaginer. Au fond de cette luxuriante contrée, l’une des plus merveilleuses du Tyrol, debout sur un rocher magnifique qui semble fermer le paysage, se découpe sur le ciel bleu l’antique manoir des comtes d’Arco.
Le nom des comtes d’Arco sonne bien haut dans le Tyrol. De tout temps ils ont été mêlés à l’histoire de leur pays, depuis les guerres soutenues contre les Vénitiens jusqu’aux événements de 1809; leur château était autrefois comme une sentinelle perdue du Tyrol contre l’Italie. De nos jours, il est délaissé par les derniers descendants de cette illustre famille qui, fidèle à ses traditions, sert dans l’armée autrichienne. Sur le rocher où s’élève leur castel se trouve encore, pour ainsi dire, suspendue au-dessus du précipice, une vieille tour, dite la tour du Diable. En tournant le pic, on aperçoit, groupées à sa base, un petit nombre de maisons italiennes qui forment la jolie petite ville d’Arco, abritée contre le vent du nord par la montagne, et par conséquent l’une des plus agréables stations d’hiver du Tyrol méridional. Ici nous quittons la Sarca qui va se jeter dans le lac de Garde, où nous arrivons par un chemin magnifique, bordé des deux côtés par les plus beaux arbres que l’on puisse rêver.
Bâtie entre le lac et la montagne, l’intéressante ville de Riva se mire dans le beau lac italien qui, à son extrémité, à Riva, est autrichien. A perte de vue sa nappe bleue, encaissée .d’un côté par les montagnes de la Vénétie, de l’autre par la Lombardie; le lac de Garde est absolument italien depuis 1866. Riva est le dernier point autrichien et son climat doux en fait
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comme de Meran et d’Arco la station d’hiver par excellence. Rien n’est plus charmant que le séjour dans un des hôtels confortables de Riva, où, protégé par les treilles contre le soleil, on voit la vague du lac se briser contre les murs des jardins qui se baignent dans ses eaux. Quoique Riva soit une ville autrichienne, rien dans ses allures ou dans son architecture ne rappelle l’Autriche; la place principale est une piazza italienne avec ses arcades voûtées où, devant la porte des cafés, on prend les excellentes boissons glacées de Milan et de Venise ; la végétation est toute méridionale ; en dehors des mûriers qui alimentent les filatures de soie, la c’est le laurier, l’olivier et le citronnier qui dominent.
Riva, cette délicieuse ville paisible, garde pourtant le souvenir des horreurs de la guerre, car le lac de Garde a vu plus d’un combat naval. A l’hôtel de ville de Vérone, on voit un tableau de Brusasorzi, représentant le combat livré en 849 sur le lac par .les flottes de Vérone et de Brescia. Au quinzième siècle, les Vénitiens construisirent ime flotte spéciale sur le bord du lac, qui fut défaite en 1439 par les vaisseaux du Milanais dont Riva était le port. Mais Venise ne se tint pas pour battue, et, un an après, une nouvelle flotte, sous l’amiral Contarini, défit à son tour les navires milanais, conquit Riva et assura à la république de Venise la domination du lac de Garde. Les guerres de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci amenèrent tout naturellement des combats sur le lac de Garde qui commande l’entrée de l’Italie. En 1796, Riva, attaquée par la flotte française de Peschiera, fut pillée; en 1809, la ville fut bombardée
par une escadre française. Les guerres contemporaines ont également agité les douces rives de la jolie ville. Jusqu’en 1866, l’Autriche, maîtresse du quadrilatère italien, entretenait sur le lac de Garde une flotte dont Garibaldi, qui, en 1866, voulait forcer les défilés de Ponale, devait apprendre à mesurer les effets foudroyants. Depuis, le lac de Garde, moins une partie de la route de Ponale qui serpente sur le rocher à droite, a été rendu à l’Italie, et les formidables fortifications que l’Autriche a élevées du côté de Riva prouvent que, le cas échéant, elle défendrait le Tyrol italien contre l’appétit du voisin; d’énormes batteries dominent le lac de ce côté, et cet attirail guerrier fait une impi ossion pénible dans le gracieux panorama où, sous l’oranger et le citronnier, on rêve à des choses plus poétiques et plus humaines que le bruit de l’artillerie.
Le lac de Garde, ainsi qu’on peut le voir sur la cairte, est, du côté de Riva, moins large que partout ailleurs. Tandis qu’à l’autre extrémité, du côté de Peschiera, il prend les proportions d’une petite mer, il a, près de Riva, l’aspect d’un beau lac dans la montagne ; encaissé entre les rochers pittoresques, l’horizon est restreint et quand, assis sur la terrasse de l’hôtel, on en contemple les eaux bleues, on a de la peine à croire que sa longueur est de soixante-cinq kilomètres. Précisément au moment où je me trouvais à Riva, une commission mixte négociait un service quotidien de bateaux à vapeur entre Riva et Peschiera pour toute la belle saison. Jusqu’ici le steamer ne marchait que deux fois par semaine, ce qui était d’autant plus désagréable qu’on ne peut vraiment conseiller une prome-
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nade en barque aux personnes qui craignent ie mal de mer. Virgile parle déjà des tempêtes sur le lac de Garde, et, si elles ne sont pas à craindre en plein été, il suffit que le vent du nord s’élève pour que cette nappe tranquille se change en une mer houleuse dont les vagues écument contre les murs de Riva. Le meilleur moment pour une promenade en barque est le matin où, généralement, la surface est calme comme celle d’un étang. On nous avait affirmé que pour visiter, par exemple, Limone, nous ferions bien de partir à neuf heures du matin, afin de profiter de la Ora, vent qui se lève à midi, et repousse la barque vers le port de Riva.
Le lendemain, lorsque nous quittâmes Riva, le lac de Garde était une nappe bleue que le soleil dorait de ses rayons; pas la plus légère brise ne l’agitait quand, longeant la rive droite, nous suivions la belle route de Ponale taillée dans le rocher. Le patron de la barque et son fils ramaient de toutes leurs forces sans avancer sensiblement sur cette surface lisse; les eaux étaient si transparentes que l’on voyait admirablement le fond à une profondeur de plus de vingt mètres sur le bord, bien entendu, car au milieu le lac atteint parfois une profondeur de plus de deux cents mètres. Nous glissâmes ainsi le long du rocher, fort ennuyés, ma foi, de ne pas aller plus vite, passant sous les ruines du fort Téodoséo que le commandant autrichien, désespérant de s’y maintenir, fit sauter en 1866, après avoir jeté ses canons dans le lac. Garibaldi avait tenté à plusieurs reprises de forcer le passage de la route de Ponale ; accueilli en même temps par le feu du fort et celui des canonnières autrichiennes du lac, il se jeta avec
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ses bataillons décimés dans le défilé de Sperone que l’on aperçoit au-dessus d’un vieux moulin, une demiheure environ après le départ de Riva.
Plus loin se trouve une des plus belles cascades que j’aie vues ; vue du lac, la chute du Ponale ne produit qu’un effet médiocre ; pour en mesurer toute la beauté, il faut mettre pied à terre et suivre pendant quelques instants le chemin aride jusqu’à la ruine d’une auberge où, avant la construction de la nouvelle route, les muletiers aimaient à s'arrêter. De là-haut, la vue sur les principales chutes du Ponale est vraiment éblouissante, surtout le matin, quand le soleil y perce et fait refléter à l’eau toutes les couleurs du prisme. Nous eûmes quelque peine à nous arracher à ce beau spectacle, pour remonter dans notre barque. Toujours pas la plus légère brise, et la nappe bleue du lac, serrée entre les rochers, nous semblait parfois d’une monotonie d’autant plus désespérante que pas un seul village sur l’une ou l’autre rive ne la rompait. Avançant toujours aussi lentement, nous passâmes devant la pierre blanche qui délioiite la frontière autrichienne depuis 1866. Le beau panorama de Riva, jeté entre les coteaux boisés de Monte Brione et le lac de Garde, nous consola pendant deux heures de la monotonie du lac, mais bientôt nous le perdîmes de vue, ainsi que les coteaux bénis, où grimpent des villages dans une forêt d’orangers, de citronniers, de mûriers et d’oliviers. Le vieux Castello de Riva a disparu comme les formidables forts autrichiens du côté de Torbole. Naviguant ainsi entre des rochers, nous nous demandâmes pourquoi nous avions entrepris cette promenade lointaine àLimone. Le batelier nous avait promis de
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nous y conduire en trois heures, et, partis dès sept heures du matin, nous étions déjà en route depuis quatre heures sans découvrir la petite ville à l'horizon.
— Voyons! dis-je au padrone délia barca, combien vous faut-il encore de temps pour aller à Limone?
Une demi-heure.
— Donc, quatre heures et demie en tout! Mettonsen cinq et n’en parlons plus 1 Et pour revenir de Limone à Riva ?
— Une bonne heure !
— Comment, une heure?
— Pas plus, fit-il, puisque nous aurons la Ora!
— En êtes-vous bien sûr?
— Absolument!
— Mais il n’y a pas assez d’air pour enlever une plume.
— Vous verrez la Ora, répondit-il, comme un homme sûr de son affaire.
En ce moment, nous étions assis en sens inverse de la marche du bateau, contemplant les magnifiques masses de rochers qui bordent le lac, quand soudain le batelier nous dit :
— Regardez donc de l’autre côté.
Nous nous retournâmes et un cri de joie s’échappa de nos poitrines, en apercevant la petite ville de Limone, en face d’un rocher sauvage où planent les ruines du château de Malreseme, au fond d’une baie que la montagne nous avait cachée jusqu’alors. Jamais surprise en voyage ne fut plus douce que cellelà. Se reflétant dans les eaux limpides du lac, Limone se montrait encadré dans de magnifiques jardins de
citronniers. Le long des murs qui deseendent dans le lac, pousse en pleine terre le jasmin en masses touffues, dont les tons roses se découpent sur la muraille grise; des escaliers en pierre où grimpe également le jasmin, conduisent du lac, de terrasse en terrasse, jusqu’au sommet de ces jardins. Le long des poutres, soutenues par des colonnes de pierre, s’étendent les branches du citronnier couvertes de fruits qui embaument l’air, tandis que de chaque terrasse, la superbe vigne, avec son beau raisin noir, forme des treilles ombragées sous lesquelles on circule partout, respirant avec délices l’atmostphcre parfumée, en contemplant à ses pieds le lac limpide. Tout autour de nous, les merveilles de la végétation méridionale. Plus haut encore que la plus élevée des terrasses de citronniers, l’olivier encadre le panorama des tons harmonieux de son feuillage ; de quelque côté de la barque que nous tournions les regards, nous voyons, dans ce panorama ensoleillé, scintiller les jaunes citrons, le noir raisin, et le rose jasmin au milieu d’une verdure éclatante de vigueur ; le soleil enveloppe la ville, les jardins et les bois d’oliviers dans une brume d’or d’une harmonie incomparable ; c’est un enchamtement des yeux comme je n’en ai pas vu de pareil. Dominant le tout, le rocher, qui se découpe finement sur le ciel bleu, est enveloppé dans une vapeur argentée.
Toute la nature conspire pour la séduction du regard, depuis le ciel bleu jusqu’aux eaux limpides du lac, ce sont cent tableaux délicieux se confondant en un seul. Les gens du pays, heureux de voir le touriste se réjouir de ce délicieux panorama, lui servent volontiers do guide désintéressé dans ces jardins enchan-
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leurs, lui cueillaat une branche de citronnier avec son fruit ou bien une grappe de raisin, mais partout les fleurs les plus belles, pour lui offrir im souvenir du pays.
Cependant la Ora, dont on nous avait tant parlé, ne s’élevait pas encore, et nous ne songions pas sans terreur au retour à Riva.
— Eh bien! demandai-je au batelier, que dites-vous de votre Ora? •
— Il n’est pas midi ! nous répondit-il.
En attendant ce vent bienfaisant, nous entrâmes dans un cede où le portrait de Victor Emmanuel nous mon. trait que cette fois nous étions réellement en Italie. Buvant le petit vin blanc assaisonné d’ime tranche de mortadella, nous contemplions l’eau; pas un souffle en l’air, pas une vague, si petite qu’elle fût, sur la surface du lac.
Décidément ce batelier n’était qu’un farceur. Midi sonnait à la pendule du café, et la Ora promise ne se montrait point.
— Vous verrez que nous ne retournerons pas à Riva en moins de cinq heures 1 dis-jù à mes compagnons.
En ce moment, le batelier poussa un cri aigu pour attirer notre attention, et, montrant le lac, qui sous l’impulsion de la brise, s’agitait légèrement :
— La Oral s’écria-t-il, la Ora!
C’était en effet la brise désirée, mais elle s’annonçait si faiblement, qu’elle ne nous inspira qu’une médiocre confiance.
— La Ora ! reprit le batelier d’un air triomphant, la Oral Dans une heure nous serons à Riva!
En effet, il hissa une voile énorme, mais la toile
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ne s’enfla point; mélancoliquement elle retomba le long du mât comme un vieux torchon mouillé.
— Eh bien I criai-je au batelier, si c’est là votre Ora, elle est gentille I
L’Italien ne répondit pas, mais, sur ses lèvres, errait un sourire dédaigneux qui voulait dire :
— Vous doutez de la Ora? vous me payerez cela !
Et vraiment il avait- raison, car nous n’étions pas
encore montés dans la barque que le vent, soufflant avec un peu plus de force, enfla la voile ; nous n’eûmes pas plutôt tourné le rocher que la barque fila avec une rapidité vertigineuse sur le lac transformé par enchantement en une petite mer. Le batelier était radieux de son triomphe, et, comme une vague plus forte que les autres couchait notre barque sur le flanc, il éclata de rire en s’écriant :
— Voilà la Ora 1
La Ora tenait assurément à nous donner une représentation extraordinaire, car, plus violent encore, le vent souffla dans la voile tandis que le roulis et le tangage à la fois nous secouaient fortement; c’était bien là le lac de Garde dont Virgile a dit : Fluctibus et fremitu assurgens, Benace, marino. A mesure que la barque faisait des mouvements plus saccadés, glissant tantôt sur la vague, tantôt se couchant sur elle, le patron semblait plus radieux.
— La Ora e bella ! s’écria-t-il en riant aux éclats.
Pour nous elle devenait beaucoup trop belle, car
deux de mes compagnons de voyage se sentaient atteints du mal de mer et vraiment il y avait de quoi se trouver malade. La nappe unie du lac qui nous avait parfois ennuyés le matin s’était transformée en une
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mer si houleuse qu’eu fermant les yeux on aurait pu se croire en plein océan. Quand nous vîmes reparaître à l’horizon les côtes hospitalières deRiva,nous nous sentîmes soulagés, car nous ne nous doutions pas des exercices gymnastiques qu'il nous faudrait accomplir pour débarquer. En effet quand, de plus en plus secoués par les mouvements de la barque, nous approchâmes du refuge que les habitantsappellentleportdeRiva,la vague se brisait avec une telle violence contre le- rivage qu’une ligne de mousse blanche s’étendait aux pieds de la ville. Dans le port, les barques sautaient à vous donner le vertige ; le batelier et son fils, eux-mêmes, ne paraissaient pas trop rassurés ; le père commandait la manœuvre, et, à la véhémence de son langage, nous comprîmes que cela ne marcherait pas comme sur des roulettes. La vague menaçait de briser la barque contre les murs du bassin, et par trois fois, d’un vigoureux coup de rame, le batelier nous ramena dans le lac en murmurant :
— La Ora est trop belle 1
Pendant plus d’un quart d’heure, il nous fallut louvoyer devant Riva, et peut-être fussions-nous restés dans cette position critique jusqu’au soir sans le secours des douaniers autrichiens, dont quelques-uns tenaient la harque à une petite distance du rivage, tandis que les autres nous tendaient la main pour nous aider à exécuter le saut périlleux sur la terre ferme que nous foulions avec un doux enivrement.
A l’hôtel où nous étions descendus, nous attendait la table d’hôte, mais l’un des nôtres, connaissant à fond le pays, nous engagea à le suivre à l’auberge al popolo, établissement de piètre apparence, mais où,
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SOUS une treille de vigne vierge, nous prîmes un excellent repas italien, et, entre autres mots, certain ri- . sotto comme je ne l’ai mangé dans aucune ville italienne. Avec des truites du lac, un stufato, d’incomparables fruits et un très-bon vin du pays, nous mangeâmes à ravir, et quoiqu’à dessein je no parle jamais des hôtels, la reconnaissance de l’estomac exige que je recommande aux amateurs du risotto l’albergo al popcdo , où, bien entendu, il ne faut pas loger, car cette auberge est située au cœur de la ville dans une étroite ruelle.
On nous engagea beaucoup à rester un jour de plus à Riva pour visiter la magnifique route de Ponale au moins jusqu’au lac de Ledro ; d’aucuns nous conseil; lèrent de monter au vieux château et au lac de Denno, mais il nous restait encore tant de choses à voir en Tyrol que nous nous contentâmes pourcette fois d’une visite à la cascade de Varone, située dans une propriété particulière et qui est certainement l’une- des curiosités de Riva. L’eau ayant creusé un entonnoir dans le rocher y tombe d’une grande hauteur, tournant sur elle-môme en produisant dans sa chute un bruit formidable. Après quoi nous fîmes un tour dans la principale filature de soie, dont le propriétaire nous fit les honneurs avec cette bonne grâce extrême que témoignent les habitants de Riva à tout étranger qui semble s’intéressera leur merveilleux pays.
Le propriétaire do la filature en question, non content de nous servir do cicérone dans son établissement, nous présenta encore à son frère l’abbé qui n’est pas seulement son associé, mais encore le pasteur chargé do surveiller les âmes de nombreuses ouvrières ; après
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quoi, causant des choses du pays, il nous fallut goûter tous les vins de son excellente cave, depuis le petit vin ordinaire jusqu’aux bouteilles rares de toutes les années extraordinaires.
Rentrés à l’hôtel, nous allions boucler nos malles, mais nous avions compté sans l’hospitalité des habitants de Riva qui nous ménageaient une douce surprise et nous forcèrent de rester un jour de plus dans leur charmante ville. De la filature où nous causâmes longtemps avec le propriétaire, le bruit s’était répandu au dehors que je songeais à écrire un livre sur le Tyrol. Comment? je n’en sais rien, mais toujours estil que, rentré à l’hôtel, je trouvai une petite députation qui se mit à ma disposition pour me montrer les beautés locales. Le maître de poste conduisait luimême le meilleur attelage de son écurie, et, sous peine de froisser le patriotisme de ces hommes aimables, il me fallait bien me rendre à leurs vœux. Mes compagnons de voyage montèrentdans la vaste calèche avec les amis du maître de poste et moi je grimpai à côté de ce jeune Italien pur sang, qui fouetta ses deux chevaux et partit au grand galop vers la montée de Ponale.
Ahl quelle magnifique promenade et comme j’eusse regretté de ne pas l’avoir faite! A mesure que l’on monte ce chemin élilouissant, taillé dans le rocher qui tombe à pic dans le lac, suspendu de ci de là audessus des eaux, le panorama s’élargit : en nous retournant nous plongeons le regard dans les vallons ainsi que sur les hauteurs du Monte-Brione et-la pittoresque grotte du val Magnone qui, par Bellino et Chiave, rejoint le valJudicarien; à l’autre bout du lac,
le village autrichien de Torbole grimpe sur le rocher, d’où les formidables forts dominent l’entrée du lyrol: au-dessous de nous, le lac qui, vers le soir, avait repris son calme, était doré par les rayons du soleil couchant se jouant dans les eaux bleues. A tout instant, quand nous traversions, soit un petit défilé, soit un tunnel de la route de Ponale, le panorama disparaissait pour reparaître un peu plus loin, dans sa douce et mélancolique majesté; au delà du Monte Brioneon voyait les cimes des Alpes judicariennes, et tout là-bas, à l’horizon, dans la direction de Trente, couraient comme une traînée de feu les lignes roses des roches dolomiliques de la vallée de l’Adige. La nuit seule nous empêcha de poursuivre le chemin jusqu’au lac de Lédro; il nous fallait rentrer à Riva où, assis sous les treilles de l’hôtel, nous prêtions l’oreille à l’harmonieux clapotement des eaux qui, dans la nuit silencieuse et étoilée, se orisaient contre les murs qui servent de fondations à ces jardins suspendus.
Le lendemain le maître de poste et ses amis vinrent nous prendre pour nous conduire dans leurs jardins, dont, à juste titre, ils se montraient fiers ; jamais je n’ai vu des pêches d’une telle grosseur; nulle parties figues n’ont une plus délicieuse saveur qu’à Riva, et le raisin noir y est d’une beauté incomparable. Nous n’avions encore vu la végétation méridionale du Tyrol qu’à l’état sauvage, nous devions admirer de près ses enchantements à Riva, où le travail d’hommes intelligents vient à son aide.
Pour la première fois, depuis notre entrée dans le Tyrol, nous contemplions les merveilles de la nature en compagnie de gens aimables, enthousiastes de ses
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beautés. Ah 1 que cela fait du bien quand, pendant des semaines, on s’est heurté contre l’inqualifiable indifférence des paysans tyroliens qui ne savent pas le nom d’une montagne !
Dans l'après-midi, quand le maître de poste vint nous prendre pour nous conduire à Mori, la calèche ressemblait à un jardin. Lui et ses amis y avaient déposé éhacun un souvenir du pays, qui, un superbe bouquet de fleurs, qui, une branche de pêcher avec ses. fruits extraordinaires ; celui-ci des citrons, cet autre des oranges ou des amandes; ils étaient à ce point heureux de notre enthousiasme pour leur terre natale, que nous n’aurions eu qu’à en exprimer le désir pour garder la calèche et les chevaux. Si nous leur avions demandé le Guido Reni de l'église, ils nous l’eussent apporté. En vain nous suppliâmes le maître de poste de rester chez lui et de nous faire conduire par un postillon^ Rien ii’y fit. Ce brave garçon tenait à nous déposer au chemin de fer à Mori; un refus absolu l’eût profondément blessé.
La route de Riva à Mori est des plus intéressantes. Elle longe le lac, passe devant les batteries autrichiennes, franchit la Sarca qui se jette ici dans le beau lac de Garde, et traverse le pittoresque village de Torbole, l’ancien port vénitien du seizième siècle. Goethe, dans ses impressions de voyage, parle des habitants de Torbole comme des lazzaroni du lac de Garde. Rien n’est changé dans les allures des habitants; dans les misérables maisons dont Goethe dit qu’elles ne renferment que la misère et que par conséquent elles n’ont ni volets, ni portes, ni verroux, grouille toujours la môme population en haillons qui
attriste le touriste. Chose curieuse à observer, rhoramo ne conserve son énergie et ne semble prospérer que dans les contrées où il lui faut lutter contre la nature rebelle pour Ipi arracher le pain de chaque jour et le patrimoine de ses enfants. Dans les contrées bénies, au contraire, où la nature prodigue ses bienfaits, lô paysan se laisse aller à la paresse et à la misère; ici, la végétation est si belle, que les habitants, peu intelligents d’ailleurs, ne prennent pas la peine de la seconder. Le raisin mûrit quand même, les figues pous- * sent toujours ; avec un petit champ de maïs pour la polenta, c’est tout ce qu’il faut à ces gens ; ils vivent au jour le jour, sans se soucier de l’avenir, et transmettent à leurs enfants la misère qu’ils ont héritée de leurs pères. Pour le reste, ils s’en rapportent au bon Dieu et à ses saints.
La montée de Torbole est terrible autant que la vue est enivrante ; devant nous s’ouvre la magnifique vallée d’Arco avec son castel si audacieusement planté sur le rocher, tandis qu’à notre gauche. Riva, adossée contre la montagne, apparaît au milieu de ses jardins, et avec son incomparable lac. Là-haut, nous passons entre les fortifications autrichiennes de Nago, et descendant ensuite par le village du môme nom, plus misérable encore que Torbole, nous nous engageons dans un ravin, qui, s’ouvrant bientôt, nous montre un vallon souriant avec le lac de Loppio. Les hêtres, les charmes, les bouleaux, et les saules mélancoliques, se reflètent dans la nappe lisse de ce joli petit lac, au milieu duquel s’élève un rocher ardoisé, couronné de verdure à son sommet. En deux heures, le maître de poste nous conduisit de Riva à la station de
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Mori, d’où l’on aperçoit la pittoresque ville de Roveredo, entourée d’une forêt de mûriers qui grimpe sur les coteaux. Dans ie Tyrol méridional, on a toujours un pied en Italie. Ici, il suffirait d’une heure de chemin de fer pour y mettre les deux; la première station après Mori est Ala, c’est la frontière. Vérone n’est plus qu’à une faible distance.
Mais nous n’en avons pas encore fini avec le Tyrol. Avant de dire adieu à ce magnifique pays, il nous réserveune apothéose digne dureste. Retournant sur nos pas sur la montée du Brenner, au delà de Brixen, à la station du fort François (Franzensfeste), nous abandonnons la grande ligne du Tyrol pour nous engager dans la vallée de Pusterlhal. C’est le résumé du Tyrol Nord et du Tyrol Sud, où, pour ainsi dire côte-à-côte, à de faibles distances l'un de l’autre, pousse la forêt de sapins et le bois de citronniers ; où les glaciers ne se montrent plus sur les cimes noires de granit, mais où ils garnissent les sommets roses des Alpes dolomitiques ; en un mot, nous entrons dans cette contrée où, dans un espace restreint, la nature sévère des régions froides donne la main à la luxuriante végétation des pays chauds.
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Retour à Franzensfeste. — La meilleure carte du Tyrol. — Impor- |
tance stratégique de la voie ferrée à travers le Pusterthal. — La vallée du Riens et sa situation géographique. — Le château de Rodeneck. —
Le village de Mùhlbach. — Le château d'Ehrenbourg et le cloître Suhnebourg. — Ce que la chronique scandaleuse du quinzième siècle raconte du couvent. — Les petits cousins de la supérieure. — La capitale de la vallée de Pusterthal. — Un maître de poste qui cumule plusieurs professions. — Les officiers autrichiens, guides de l'étranger. — Excursion dans la vallée de 1' .\ahr. — La trompette miraculeuse du postillon. —
Le village de Gais. — Prise du village et du château de Neuhaus par la landwehr tyrolienne. — L'instinct militaire du peuple. — L'auberge de village. — Visite au château des puissants seigneurs de Taufers. — Bruneck et son église. — Départ pour Niéderndorf — Le maître de poste du I
bon vieux temps. — Le champ de Toblach. — La vallée du Rienz vers j
Ampezzo, — Les Alpes dolomitiques. — La pierre infernale ou Hoellenstein. — La chaîne de Monte-Cristallo. — Comment procèdent les ascensionnistes anglais — Fin tragique d'une jeune lady. — Excursion en Italie. — Cortina di Ampezzo. — Les Alpes fantastiques d' Ampezzo.—
Il signor Guiseppe. — Le brouillard dans la montaj^e. — Une ascension manquée. — Enthousiasme des touristes à la vue du chemin de fer. —
La berline du bon vieux temps et la chaise de poste. — La vallée de la i
Drave. — Arrivée k Lienz.
Nous voici revenus à la montée du Brenner, d’où le fort François, le plus formidable que j’aie vu en Autriche, domine à la fois la vallée de l’Eisack et l’entrée du val du Pusterthal qui relie le Tyrol à la Carinthie.
LE VAL DU PUSTERTHAL
On n’a qu’à consulter l’excellente carte du Tyrol de Mayr, pour comprendre aussitôt l’importance de cette position statégique dont j’ai d’ailleurs déjà parlé dans le chapitre du Brenner. La monarchie autrichienne ne tient au Tyrol que par cette vallée ; dans les guerres du premier empire, c’est par la Carinthie et le Pusterthal que le cabinet devienne resta en communication avec la province conquise par Napoléon ; c’est par ce seul chemin que les armées autrichiennes pourront venir au secours du Tyrol au cas où il serait menacé par l’Italie du côté de Vérone, ou par l’Allemagne du côté de la Bavière. Un conquérant heureux , en venant d’Innsbruck ou de Vérone, pourrait, par le Pusterthal et la Carinthie, entrer au cœur de la monarchie si on ne l’arrêtait pas à cette dernière barrière. Au cas où, comme en 1809, le Tyrol serait attaqué de nouveau des deux côtés à la fois, le fort François deviendrait le centre d’opération des armées comme, en cas de revers, il protégerait une retraite par le Pusterthul.
Avant la construction de cette nouvelle ligne qui relie les deux grandes voies de la Compagnie du sud de l’Autriche ( de Kufstein à Vérone et de Vienne à Trieste), à moins d’entreprendre un long et pénible voyage en chaise de poste, l’empereur d’Autriche ne pouvait aller dans le Tyrol qu’en passant sur le sol étranger : par l’Italie ou la Bavière. Grâce à la voie ferrée qui relie à présent le Tyrol à la Styrie en passant par la Carinthie, le souverain pourra monter en wagon à Vienne et, sans quitter ses États,'pénétrer au cœur du Tyrol. L’importance stratégique de cette ligne saute donc aux yeux, et encore mieux comprendrat-on que les Autrichiens aient élevé à celte bifurcation
les formidables forts qui commandent ta vallée de l’Eisack et l’entrée du Pusterthal.
Je ne suis pas, je l’ai déjà dit, de l'avis de ceux qui pensent que les chemins de fer ont détruit le charme du paysage; dans la plaine, celte grande ligne droite, avec les poteaux télégraphiques, devient agaçante à la longue, j’en conviens ; mais là où les ingénieurs doivent entrer en lutte avec la nature, on voit surgir ces gigantesques travaux de l’homme, qu’il faut admirer autant que l’œuvre de la création. A cette entrée dü Pusterthal, les ingénieurs de la compagnie ont tracé un plan audacieux qui, je vous le jure, donne une crâne idée de l’homme. De Franzensfeste, où, soit dit en passant, il y a un buffet excellent, le chemin de fer, après s’être frayé un passage à travers le granit qui sert de fondation à l’un des forts, s’élance au delà de la vallée de l’Eisack'par un pont merveilleux d’une hauteur prodigieuse, d’où l’on a une vue splendide, et, du côté de Brixen, où se dirige le torrent qui mugit dans la profondeur et sur la vallée du Pusterthal qui, jusqu’au champ de Toblach, s’appelle plus spécialement la vallée du Rienz. Notre but en celte belle journée d’été était la petite ville de Bruneck, d’où nous comp- Ijon nous rendre dans le val de l’Aalir avant de visiter Ampezzo.
Cette promenade en chemin de fer est des plus pittoresques. Du pont, au delà du fort François, le train plane quelques instants sur le double panorama, encadré par la montagne, puis il suit la gauche de la vallée, et, après avoir traversé un tunnel, débouche sur le Rienz que, jusqu’ici, nous avions seulement vu de loin couler vers l’Eisack qui l’engloutit. A notre
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droite, est le pittoresque village de Chaps, et, plus loin sur les coteaux, sedressent les belles ruines du château de Rodeneck. Ce qui reste du château, détruit par un incendie, témoigne de son ancienne splendeur; la hauteur sur laquelle il s’élève, s’appelle la montagne de Rodeneck, qu’à raison de son sol opulent les paysans appellent lejMont d’or; sur quelques coteaux pousse encore la vigne, la dernière que nous voyions en Tyrol, car, en nous avançant dans le Pusterthal, nous allons retrouver la végétation du nord avec cette différence que le sapin y fait place au mélèze ; puis tout à coup, en entrant dans la vallée d’Ampezzo, nous reverrons avec les mœurs italiennes la végétation méridionale.
En consultant la carte du Tyrol de Mayr, la meilleure qui existe, le Tyrol méridional que nous avons visité jusqu’au lac de Garde se présente comme une longue langue de terre enclavée entre la Lombardie et la Vénétie, ce qui fait qu’en retournant vers Je Tyrol allemand, on ne s’éloigne pas tant qu’on le pense de la frontière italienne. En effet, la vallée du Pusterthal s’étend à une faible distance de l’Italie avec laquelle elle communique par la vallée d’Ampezzo. A partir d’ici, le Pusterthal s’éloigne de nouveau de l’Italie, pour aboucher un peu au-delà de la ville de Lienz à la Carinthie ; c’est ce qui explique comment, tout en rentrant dans le Tyrol allemand, après notre départ du lac de Garde, et malgré le caractère purement germanique du Pusterthal, l’élément italien se mêle do nouveau à la race allemande dans le val d’Ampezzo, qui est une des artèresde cette vallée.
La route que parcourt le train depuis le fort Fran-
çois, quoique d’une grande beauté, manque un peu d’animation. Dans la vallée du Rienz, on ne rencontre • pas comme dans celle de l’Adige un village à côté de l’autre ; le paysage a un caractère moins agréable; les verts pâturages avec les jolis chalets y sont moins nombreux ; les coteaux sont une longue forêt de mélèze, et quand, de ci de là, on rencontre un village, il est loin d’avoir l’aspect souriant des autres contrées du Tyrol. En revanche, la nature y gagne peut-être en grandeur ce qu’elle perd en grâce. Peu'de bourgs sont aussi pittoresques que Mühlbach, le premier village important que nous rencontrions sur notre nouvelle route. La traduction littérale en est: Torrent des Moulins, et la dénomination s’explique par les eaux du Valserbach, qui se jettent dans le Rienz après avoir alimenté les nombreux moulins qui s’élèvent en amphithéâtre sur le coteau.
De Muhlbach la voie s’enfonce dans le défilé du Rienz et passe un peu plus loin sous les ruines de Clausen, vieille forteresse détruite par les Français en 1809. Aux environs de la station de Vintl, où la vallée s’élargit, le chemin de fer traverse le Rienz et passe au pied du château d’Ehrenburg, l'un des plus considérables du Tyrol; il date de la fin du dix-septième siècle. Jusqu’à Bruneck, c’est une promenade charmante en chemin de fer, entre les coteaux boisés, le long du Rienz que nous quittons parfois pour le retrouver un peu plus loin, aussi pimpant et alerte, roulant ses eaux limpides sur son lit de cailloux. Un peu avant Bruneck, se trouve le joli village de Lorenzen, à l’entrée duquel s’élève la riùne d’un couvent dont l’histoire scandaleuse est consignée dans les annales du quin-
• LE VAL DU PUSTERTHAL
zième siècle. Il paraît que les nonnes qui l’habir taient n’étaient pas si entièrement détachées des choses terrestres qu’elles le prétendaient; en été, elles fréquentaient volontiers les eaux tyroliennes comme les grandes dames mondaines de leur temps et ne dédaignaient pas du tout les petites distractions incompatibles avec l’austérité de leur ordre.
L’une des supérieures réunit au quinzième siècle dans son couvent toute une cour de petits cousins, si bien que le cardinal-évêque de Brixen se vit obligé de mettre la vénérable dame au ban de l’église et de licencier le cloître. De notre temps, ce brillant couvent n’est plus qu’une vaste ruine abandonnée, dans les caves de laquelle s’est installée toute une colonie de pauvresgens,à ce pointheureux de n’avoir aucun loyer à payer, qu’ils ne s’effarouchent pas de la pensée d’être un jour ou l’autre ensevelis sous les murailles qui menacent de s’effondrer. Un peu plus loin, la vallée s’ouvre subitement, et, dans un vaste et souriant bassin, adossé contre la verte montagne, entouré de nombreux villages, se montre la petite ville de Bruneck avec le beau château qui la domine.
Les hôtels n’abondent pas à Bruneck; le meilleur appartient au maître de poste qui occupe encore une haute position dans l’administration; c'est une sorte de sous-préfet qui trône dans la capitale du val du Pusterthal, en môme temps qu’il héberge les étrangers et leur loue des chevaux pour les excursions. Son hôtel où nous descendîmes après six heures passées en chemin de fer, sans compter le trajet en voiture du lac de Garde à la station de Mori, est le rendez-vous des notabilités de Bruneck et des officiers de la gar-
nison. Ce soir-là, la soeiclé étuii Irès-iioiiibreuse daqs la grande salle éclairée par quehpies lampes au pétrole. Nous étions ari'ivés à l’iieure du souper, l’iieure solennelle dans les pays de mœurs germaniques. On dîne à une heure et le soir, de liuit à neuf heures, on soupe, les liommes mariés dans leur htmille, les garçons àrhùlel. Une seule table qui s’étend sur toute la longueur do la salle, réunit les habitués et les étrangers, ce qui od'rc au touriste l’avantage d’entrer en conversation avec ses voisins et de recueillir quelques renseignements intéressants en même temps que les habitués trouvent dans la causerie avec l’étranger le charme de l’imprévu qui jette un peu de gaîté dans leur vie monotone.
Les officiers autrichiens sont notamment des hommes très-aimables et souvent très-instruits. Dans tous les hôtels des petites villes tyroliennes, quand j’avais un renseignement à demander sur le pays ou la ville, je m’adressais de préférence aux officiers, et je leur dois cette justice que partout je les ai trouvés fort prévenants envers le touriste. Ces messieurs passent une partie de la journée à cheval dans les environs et connaissent généralement le pays beaucoup mieux que les indigènes. Précisément deux lieutenants avaient fait dans la' journée une excursion cà Taufers, petit village situé à l’extrémité -de la jolie vallée de l’Ahr, au bout de laquelle nous avions vu scintiller les glaciers à notre arrivée à Bruncck, et ils nous engageaient fort à faire cette excursion avant de (juitter la ville. Il ne fallait pas plus de cinq ou six heures pour celte promenade, et, en partant de bon matin, nous pouvions être de retour à l’heure du déjeuner, visiter la
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ville et gagner encore, avant la nuit, Niederndorf, d’où, le surlendemain, nous voulions nous diriger vers Ainpozzo. Après avoir remercié les aimables officiers et commandé des chevaux pour le lendemain, nous nous retirâmes dans nos chambres; leur excessive propreté nous dédommageait de l'absence complète du luxe moderne dans rameublemcnt.
Le lendemain, nous fûmes éveillés par le postillon qui, sous nos fenêtres, exécutait sur son petit cornet à piston quelques jolies tj'roliennes. C’était une de ces belles matinées d’été qui, dans la montagne, ressemblent à nos belles journées d’automne ; les vastes prairies des trois vallées qui aboutissent à Bruneck, étaient enveloppées dans un épais brouillai'd, à travers lequel le soleil essayait de se frayer un passage.
Les cimes des larges montagnes se montraient par-ci par-là dans les nuages qui obscurcissaient encore la vue, mais à travers lesquels le soleil commençait déjà à se faufiler, chassant les brouillards qui les enveloppaient dans un doux; mais froid mystère. Comme les trompettes des temps primitifs firent s’écrouler les murs de Jéricho, le petit cor dont le postillon jouait avec une virtuosité que nous n’avions pas encore rencontrée chez les cochers du Tyrol, eut pour effet im- - médiat de dissiper les brouillards, et bientôt, au village de Saint Georges, où l’Ahr, dcscendantde la vallée qui porte son nom, se jette dans le Rienz, nous eûmes devant nous un panorama superbe et des plus riants.
La vallée de l’Ahr, bordée de hautes montagnes, s’ouvrit devant nous avec scs riches prairies que féconde le torrent. De nombreux troupeaux de bétail broutaient l’herbe abondante, tandis que les bergers
s’élaient étendus sur le dos malgré l’humidité et semblaient prendre un rare plaisir à respirer l’air frais du matin, mêlé de ce parfum qu’une agglomération de vaches sur un môme point produit chez tous les peuples et dans toutes les contrées du monde. A notre droite, flanqué sur la roche, se dessinaient les formes charmantes du château de Kehlburg, ancien domaine des évêques de Brixen, qui date du xi” siècle. Tout autour de nous, les hauteurs boisées, dominées à leur tour par les rochers nus et coupés par les pâturages enjolivés de chalets, nous disaient suffisamment que nous nous trouvions dans une de ces contrées bénies dont le 'fyrol est si riche. Derrière nous, Bruneck, au pied de son château, se mirait déjà au soleil, et, en face de nous, les cimes duglacierla LoefTelspitz se dé-' coupaient et scintillaient dans le ciel bleu.
: Les chevaux trottaient doucement sur la route comme de modestes bêtes qui, loin de prétendre au grand prix du Jokey-Club, partagent leur temps entre les promenades alpestres et les simples travaux des champs, des philosophes ayant coimu des temps meilleurs et qui rappelaient Cincinnatus avec cette différence qu’au lieu de marcher comme le Romain derrière la charrue, ils se promènent devant elle. Nous pensions à tout ceci quand nous atteignîmes la commune de Gais qui se compose de plusieurs hameaux et dont l’église est une des plus anciennes du pays, car une partie de son architecture remonte au neuvième siècle.
Dans des fouilles pratiquées lors d’une restauration des fondations, on découvrit les douze apôtres peints sur bois dont on a orné cette modeste église de vil-
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LE VAL DU PUSTERTHAL
laf?e qui, avec son cimetière, s’élève sur un tertre d’où l’on découvre le paysage. De loin déjà nous avions entendu des coups de fusil et en nous approchant nous vîmes le cimetière autour de la vieille église de Gais envahi par une troupe armée de Tyroliens qui, embusqués derrière le mur délabré, semblaient attendre l’ennemi pour l’exterminer. Que se passait-il ? Était-ce la suite des combats contre les soldats et alliés du premier Empire ? Andréas Hofer était-il parmi eux ? L’accoutrement pittoresque de ces solides gars des montagnes, à l’adut derrière les haies et les murs, un genou à terre, la carabine au poing, rappelait les armées populaires de 1809, telles que nous les avions vues représentées sur les tableaux du musée d’Innsbruck. Derrière le parapet du pont audelà de l’Ahr, nous vîmes luire les carabines d’une autre troupe qui semblait vouloir disputer le passage au corps embusqué dans ce cimetière. Rampant dans l’herbe, quelques tirailleurs s’étaientdétachés du gros de l’armée et la fumée , de la fusillade courait en nuages légers sur la verte prairie. Au-dessus du village, de l’autre côté du pont, sur les vieux remparts du château de Neuhaus, l’artillerie de montagne avait pris position : c’était évidemment le centre des opérations militaires. Ce tableau guerrier encadré dans ce joli paysage reportait la pensée à la guerre de 1809 et machinalement nos yeux cherchaient le fameux capucin Haspinger, le dernier moine-soldat dont parle l’histoire.
Mais, en fait de capucin, nous ne vîmes que le pauvre curé du pauvre village de Gais qui, tout fier de l’honneur que nous fîmes à sa paroisse en visitant la
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vieille église, nous dit que ce que nous avions devant nous était la garde nationale tyrolienne qui s’cxereait au feu sousles ordresd’officiers instructeurs de l’armée régulière. Pour le moment, il s’agissait donc do refouler l’ennemi au delà du pont et de le chasser du village, où, profilant de tous les refuges, il se tenait embusqué. Cette manœuvre fut admirablement e.xécutée. Le Tyrolien possède à ce point l’instinct du métier de soldat, que les paysans, arrachés pour la durée d'un mois au.xtravaux champêtres, manœuvraient avec la précision de vieux soldats qui auraient vieilli sur les champs de bataille.
Suivant le gros du corps d’attaque, nous prîmes parlé l’assaut héroiàpie du village et du château de Neuhaus. Après ce lait d’armes, qui nous donna l’occasion d’admirer la vigueur de celte race tyrolienne qui, le long du rocher, grimpait à l’assaUt de la ruine comme des clowns du Cirque, nous continuâmes notre promenade à travers cette admirable prairie. Le village d’Uthenheim, au milieu de la vallée sur les bords de l’Ahr, et son vieux château là-haut sur la montagne, puis le village de Muhlen avec son torrent qui descend des rochers et tourne les roues des nombreux moulins, défilèrent devant nous ainsi que les céteaux garnis de sapins et de mélèzes, au-dessus desquels la roche sauvage, avec ses pieds arides, semblait menacer le ciel ! En une heure et demie qui nous parurent trente minutes à peine, tanteette vallée est douce etcharmante, nousarrivâmes àTaufers, village qui ferme la vallée. Niché au pied delà montagne, avec les ruines de son vieux château, U masque l’entrée du défilé.
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LE VAL DU PUSTERTHAL
L’aubefgiste, alléché par les éclats de la trompette peu guerrière du postillon, so montra sur le seuil de son cabaret où une Tyrolienne entre plusieurs âges nous sei'vit un flacon de vin rouge, dans la salle boisée du rez-de-chaussée, ornée de son Christ. A notre entrée, tous les Tyroliens assemblés autour de la table en chêne nous saluèrent avec cette déférence que l’on a sur tous les points de ce curieu-v pays pour l’étranger. L’aubergiste s’assit à notre table, trin([ua avec nous et fit valoir les beautés des environs comme im homme qui espérait nous retenir chez lui jusqu’à la fin de la saison d’été ; il nous vanta une cascade par-ci, un pic par-là et parut fort désappointé quand nous lui déclarâmes que, venus à Taufers pour voir la vallée et la ruine du vieu.x château, nous comptions retourner à Bruneck le plus tôt possible. Dans nos pays civilisés, gâtés par les touristes, cet aubergiste désappointé nous eût dédaigneusement tourné le dos, mais ce bon Tyrolien ne montra pas la moindre mauvaise humeur; il s’approcha de la fenêtre, appela son fils, et ordonna à ce bambin de douze ans de nous conduire par le plus court chemin au château de Taufers.
Il y avait quelque chose de si touchant dans l’abnégation de ce paysan que, pour le récompenser de son désintéressement, nous décidâmes de déjeuner chez lui. Immédiatement je me dirigeai vers la cuisine, pour commander le repas, et j’y vis un tableau curieux. Ali milieu de la pièce se trouvait un bûcher qui rappelait le sacrifice d’Al>raham. Autour des bûches enflammées était rangé un certain nombre de casseroles. De cheminée il n’y en avait point ; la fumée s’échappait par où elle trouvait une issue, par la fenêtre
aussi bien que par la porte, et au milieu des nuages circulaient deux vieilles femmes, comme les sorcières de Macbeth. A cette heure matinale la soupe n’était pas prête et la viande n’était pas cuite. D’ailleurs nous n’avions pas la moindre envie de goûter le contenu de ces casseroles fantastiques. Près de la fenêtre de la grande salle d’où la vue était superbe, on nous servit du jambon, des œufs et ce petit vin du Tyrol auquel on finit par s’habituer.
Le cabaretier, tout fier de l’honneur que nous lui faisions, s’assit à nos côtés et, comme un vieil ami, but à notre santé en choquant son verre contre le nôtre. C’était très-certainement un brave homme, mais son ignorance du magnifique paysage nous exaspéra tous. Juste en face de la fenêtre, s’élevait tout droit un rocher superbe, et, comme Je priaü’aubergiste de vouloir bien nous dire le nom de la montagne, il mit la main au-dessus de ses yeux pour se garantir du soleil, contempla le paysage et nous dit :
— Alors vous voulez savoir ce que c’est?
— Ouil
Il réfléchit un instant, puis :
— C’est une montagne, fit-il.
Celte ignorance du paysan est une tache dans le voyage du Tyrol. Ces gens-là aiment leur pa^’s jusqu’au fanatisme, mais ils ne prennent pas la peine de se renseigner sur ses particularités les plus curieuses. Que de fois, pendant ce voyage à travers tant de paysages éblouissants, notre plaisir a été troublé par cette ignorance qui serre le cœur ! Le Tyrolien sait que son pays est magnifique, mais il le sait par instinct ; dans cette nature, au milieu de laquelle il grandit, il ne sait
LE VAL DU PUSTERTHAL
pas le nom d’une montagne. Autant la création est grande, autant la créature vous semble petite; ces paysans détonnent dans le paysage ; le dédain de la nature au milieu de laquelle ils naissent et meurent, ’ est navrant, tant il est vrai que, pour comprendre les poétiques mystères et la grandeur de la création, il faut que l’intelligence puisse s’élever vers elle!
Précédés d’un gamin qui, les pieds nus, circulait sur les cailloux pointus comme le chamois saute sur le pic escarpé d’un rocheci nous grimpâmes vers cette mine majestueuse par un chemin auquel le travail des ingénieurs était resté étranger. Le torrent, en descendant des glaciers par une magnifique forêt de mélèzes, inonde la base du rocher où pousse une mousse abondante. Suivant toujours notre jeune guide qui, de préférence, paraissait marcher sur les cailloux les plus pointus, nous arrivâmes enfin à la ruine de Taufers, qui domine le paysage.
Si, en montant, notre imagination avait rêvé des splendeurs de la chevalerie, toutes ces illusions devaient s’évanouir devant la réalité ; plus de cavalcades, plus de seigneurs bardés de fer, pas la moindre damoizelle, de velours vêtue, et allant à la chasse, suivie de ses pages, portant le faucon sur leur poing ganté de fer. Pour toute châtelaine de ce castel autrefois magnifique, une simple paysanne aux pieds nus qui nous fit faire le tour de ce qui restait de l’ancien palais avec une indifférence qui nous disait assez son mépris des temps passés.
Si la chose peut être de quelque intérêt pour le lecteur, je lui dirai volontiers que l’origine des puissants seigneurs de Taufers remonte au xii® siècle, et que,
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dans la chapelle du château, le curé du villafre, exécutant la volonté dernière dp. dernier des gentilshommes de cette famille, vient, trois fois par an, dire des prières pour le repos de leurs âmes. Pour le reste, on voudra bien me pardonner si je ne m’arrête pas outre mesure à l'arbre généalogi(iue des vieilles familles du Tyrol. Nous sommes de la race de ces voyageurs qui subissent à ce point le charme de la nature, que la question de savoir si un château fut, au xiv' siècle, habité par Adelgunde ou Hikleguarde, leur [mraît d'un intérêt secondaire. Ces murs solides, construits pour la défense, nous disent suftisamment que l’on s’armait pour la guérre ; les chambres discrètes, d’où l’on découvre le paysage, attestent (pie les âmes y ont rêvé aux doux mystères de l’amour; ces jirisons souterraines disent, mieux (jue tous les guides, que le chevalier fut souverain juge dans son domaine. De toute cette civilisation passée et trépassée, les murs parlent plus éloquemment que les savants professeurs, à qui- la vue d’une ruine n’inspire que le désir de savoir si le castel fut habité par tel ou tel chevalier.
Passons vile et laissons reposer on paix les âmes des seigneurs de Taufers; ne remuons pas les cendres de ceux qui furent autrefois tes maîtres de ce château; des murs délabrés de Taufers, jetons un regard curieux dans les glaciers du Locffelspitze ; entrons par les portes basses à ogives dans la chambre déserte d'où la damoizelle guettait l’arrivée du beau che‘ vÿlier, et où, à cette heure, la paysanne fait prosaïquement sécher scs bas bleus susi)eiidus sur des cordes; puis descendons à travers la fijrêt de mélèzespar cet autre chemin coudoyant le rocher, au bas du-
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quel tnugit le torrent, tout en rêvant à Tépoque où il y avait encore des seigneurs, des bourgeois et des paysans, et rentrons en bas dans la réalité, au milieu de notre civilisation moderne qui a tout détruit, tout bouleversé, qui fait que les paysans enrichis habitent des châteaux et font souche de gentilshommes d’occasion, tandis que les grands seigneurs, après avoir dissipé leur patrimoine dans les capitales, se réfugient dans le dernier cliamp qui leur reste et s’occupent de la question des engrais.
Après notre retour à Bruneck, il nous restait encore une heure pour visiter la jolie petite ville d’un aspect si gai et si propre; c’est la ville tyrolienne avec ses arcades des deux côtés de la rue ; ses maisons ornées de balcons et de tourillons, et cet éternel Vestibule à ogives qui ressemble à l’entrée d’une antique pt-i'son. Les poêles en maçonnerie, dans toutes les chambres, ont les proportions et la forme d’un four de boulanger. L’intérieur des habitations répond à la façade fraîchement badigeonnée, car à l’approche du printemps, tout Tyrolien fait peindre la façade de sa maison ; le côté pittoresque n’y trouve peut-être pas son compte, mais, en somme, les gaies ruelles, avec leurs habitations badigeonnées de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et leur éternel saint Florian également peinturluré, sur la fontaine en bois, sont d’un aspect agréable. Le château de Bruneck, qui s’élève sur le coteau au pied duquel la ville est adossée, a été construit au xvi" siècle par les évêques de Brixen qui, durant les longues querelles entre l’Église et la chevalerie, trouvèrent, derrière ces murs crénelés, un refuge à l’abri de l’ennemi. Le temps nous manquait
pour le visiter, quoique on nous eût vanté le panorama dont on jouit sur le coteau, car nous tenions à voir l’église, l’une des plus riches du Tyrol.
Si nous avons déjà plus d’une lois exprimé notre surprise des belles églises que l’on trouve dans les misérables villages de la montagne, celle de Bruneck nous causait un étonnement bien autrement grand, car elle ne serait pas déplacée dans une capitale. En 1850, la foudre tomba sur l’ancienne église, qui devint la proie des flammes, et aussitôt les habitants de cette toute petite ville décidèrent d’élever au même emplacement un magnifique temple. Un architecte célèbre de Vienne en fil le plan et dirigea l’exécution de ce monument. De Munich on fit venir les peintres, originaires de la vallée, P’rançois Hellengcr et Georges Mader pour décorer l’intérieur, qui est d’une grande magnificence. Les travaux durèrent jusqu’en 1858, où eut lieu l’inauguration solennelle de la nouvelle église de Brunek. On peut lui reprocher un trop grand excès de dorures et de peintures, mais elle est vraiment une œuvre d’art curieuse qui témoigne des sacrifices énormes que les communes tyroliennes s’imposent pour la décoration de leurs églises.
De Bruneck à Niederndorf ily a une promenade charmante d’une heure en chemin de fer ; le sapin, peu à peu, fait place ici au mélèze; le Rienz coule tantôt à notre droite, tantôt à notre gauche. Delà station d’Ollang, située au milieu d’un entonnoir magnifique, la vue est vraiment de toute beauté: au-dessus des montagnes qui encadrent ici la large vallée, en face de nous, se montre la chaîne rose des Alpes dolomitiques; elles tiennent leur nom du savant français Dolomieu, qui, le premier, en
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définit nettement l’origine et la formation. A Boizen, <
dans la vallée de l’Adige, l’étrangeté de leur forme et lafinesse de leur coloration nous avaient déjà frappés; mais ici cette immense chaîne nous apparut dans toute sa splendeur terrifiante.
Plus nous approchions de Niederndorf, mieux les formes curieuses se dessinaient à l’horizon ; un peu au delà de la station de Welsberg, nous croyions pouvoir les toucher. Laissant à notre droite la vallée du Pragsthal, où se trouvent plusieurs stations thermales d’une excessive modestie, nous arrivâmes le soir à '
Niederndorf, charmant bourg dont la propreté égaie l’àrae du voyageur fatigué.
Ce que sera ce coin du Tyrol quand le nouveau chemin de fer y aura précipité le flot des voyageurs, je l’ignore, mais pour le moment c’est une des contrées les plus originales et les plus naïves. Ici comme ailleurs nous avions choisi l’hôtel de la Poste, d’abord parce que nous comptions sur le maître de poste pour avoir des chevaux et ensuite parce que nous désirions obtenir des indications précises sur notre promenade du lendemain. Chose curieuse : nous sommes à peine éloignés de quelques heures de l’Italie, et cependant ce sont les mœurs de la civilisation du nord ; c’est l’auberge modeste, niais propre, avec ses grandes chambres et ses lits d’une blancheur virginale. C’est la même voûte en pierre du rez-de-chaussée et le primitif escalier en bois blanc qui conduit au premier et unique étage. Sur les panneaux des portes de toutes les chambres sont peintes en grisaille des scènes de l’histoire biblique, ce qui donne à ce couloir du premier tout à fait l’air d’un couvent.
Mais le maître de poste n’a rien d’un révérend père capucin; c’est un homme jeune, de taille vigoureuse, qui, sur notredemande, vient s’asseoir à notre table de la salle des il/meeMrs éclairée au pétrole et nous donne toutes les indications voulues. Le maître de poste tyrolien est ce bon aubergiste du vieux temps que nous ne connaissons que par les récits de nos {)ères ! Qu’il y a donc loin de ce naïf compère l’élégant hôtelier de la Suisse, qui daigne tout au plus saluer le touriste d’un geste protecteur et laisse à son premier ministre le soin devons présenter sa note d’apothicaire!
Dans les petites villes lyroliennes, l’aubergiste de nos pères s’est maintenu malgré le chemin de fer; ïl attend le touriste sur le seuil do son hôtel, le reçoit avec déférence, lui dit : « Dieu vous salue ! » s’assied à sa table, lui donne tous les renseignements vouhrs et lui présente au départ une de ces notes dont la modestie tient vraiment de l’abnégation ; pour peu que cette familiarité ne vous déplaise pas, l’aubergiste tyrolien vous serre volontiers la main an moment où vous quittez son hôtel et, sijamaisvous revenez chezlui, il vous recevra comme une vieille connaissance.
Il faut dire aussi, pour expliquer cet empressement, qu’avant l’ouverture de la ligne à travers le Pusterthal, les aubergistes n’ont pas été gâtés par l’affluence des voyageurs.
A parties touristes qui, le sac sur le dos, le bâton à la main, parcouraient le pays, les anglais et les américains avaient seuls pris la peine de se risquer jusqu’à Niederndorfet lamagnifiquo vallée d’Ampezzo. Ce dédain d’une des plus merveilleuses contrées du Tyrol s’explique par les difficultés de transport que le che-
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min de fer vient de bouleverser; autrefois, pour venir de Brixen à Ampezzo, il fallait passer quinze heures dans une de ces affreuses calèches aux ressorts re*, belles qu’affectionnent les maîtres Je poste tyroliens. De l’Italie, l’entrée dans la vallée d’Ainpezzo parBeD luno n’est pas moins hérissée de difficultés : mais, grâce à la nouvelle ligne du Pustherthal, ce merveilleux coin du T} roi est accessible désormais aux touristes.
Quoique le chemin de fer s’arrête à l’entrée du défilé qui conduit à Ampezzo, nous avions quitté Niederndorf en voiture ; car, à la station de Toblach, la première après Niederndorf, il est impossible de se procurer le moindre véhicule; elle est située dans le champ de ’roblach, le point le plus élevé du Pusterthal à .3649 pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est ici la séparation des eaux; le Rienz que nous avons remonté depuis le fort François descend vers l’Eisack, l’Adige et l’Adriatique, tandis que la Drave, prenant sa source dans la vallée d’Ampezzo, descend de l’autre coté vers le Danube et la Mer Noire.
Rien de plus imposant que l'entrée de la vallée d’Ampezzo. Du champ de Toblach, au-dessus des sapins qui masquent le lac de Toblach, les rochers, placés comme deux praticables au théâtre, forment un rideau de pierre et laissent deviner tout le côté grandiose du paysage qui nous attend. Nous nous y engageons par la route qui longe la gauche de la vallée, et bientôt, à travers les échappées des sapins et des mélèzes qui jusqu’alors nous barraient la vue, nous apercevions le joli lac do Toblach, que traverse le Rienz, venant des montagnes d’Ampezzo, ou plutôt de la pre-
mière chaîne du Monte Crislallo. L’impression que nous causait l’entrée dans la vallée était terrifiante.
C’était bien le paysage que nous nous attendions à voir derrière le rideau de pierre qui le masquait : des deux côtés de la vallée étroite, les pâles Alpes dolomitiques s’élèvent comme des spectres; la première chaîne de collines qui borde la roule porte seule encore la trace d’une végétation sauvage; plus haut, la pierre, la roche nue, celte pierre dolomitiqiie, avec ses nuances tendres d’un ton pâle sur les surfaces lumineuses, tandis que les ombres courent comme des veines bleues sur les flancs de la montagne. Làhaut, le soleil illumine les pics; mais, dans le défilé sombre, tout est plongé dans les mystères de la pénombre. Le torrent mugissant sur les cailloux elles rochers qui sont descendus dans les éboulenients; interrompt seul le silence mystérieux de la nature. Il y avait quelques instants à peine que nous avions quitté la plaine ravissante et les habitations gracieuses, et déjà il nous semblait que depuis un siècle nous avions abandonné le monde civilisé pour nous engouffrer à jamais dans cette contrée d’une beauté infernale. On a beau se dire que l’on en sortira comme on vient d'y entrer, l’impression demeure à ce point sinistre, que le cor du postillon, dont les tyroliennes vous charment ailleurs, trouble ici vos méditations.
Depuis ma première visite à la vallée de Chamouny, où je me suis subitement trouvé en face de la chaîne du Mont-Blanc, la montagne ne m’a jamais causé une impression de terreur comme ici, et ce n’est pas l’élévation modeste des rochers, mais bien leur forme audacieuse, qui nous cause cette anxiété. On se croirait
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à cent mille lieues de toute civilisation ; un bouleversement volcanique semble avoir englouti le monde et substitué- celte solitude de pierre au plantureux paysage du Pusterthal qui nous avait tant charmés. On éprouve un serrement de cœur, comme si l’on était à jamais condamné à vivre dans cet infernal et grandiose défilé. C’est le même sentiment que devait éprouver Robinson dans son île avec Vendredi; on a' beau se raisonner et se dire qu’il est ridicule de se laisser à ce point terrasser par la nature, l’impression est plus forte que le raisonnement. Pour ma part, je n’ai jamais connu qu’une petite actrice de Paris qui fût tout à fait insensible à ces impressions. C'était précisément en Savoie, lors de mon excursion à Chamouny. Interrogée par nous sur ce qu’elle éprouvait à la vue de la 'chaîne du Mont-Blanc, elle nous répondit d’un ton dédaigneux :
— Quoi? un tas de vieux rochers !
La charmante enfant pensait sans doute qu’un vieux rocher était aussi méprisable qu’une vieille robe et elle ne reprit sa sérénité que lorsque son compagnon de voyage lui promit de lui faire voir le lendemain des rochers neufs, ce à quoi elle répondit :
— Mon ami, vous êtes vraiment bien gentil.
Les vieux rochersde ce défdé, qui conduit à Ampezzo constituent l’un des plus beaux paysages du Tyrol. Mais quand, enfin, au bout d’une heure et demie de promenade fantastique, nous vîmes poindre les deux maisons d’Hoellenstein, si bien appelée la pierre infernale, nous respirâmes comme si nous nous étions échappés d’une prison. Ce h’est pas que le paysage soit ici moins terrifiant; au contraire ! mais la vue d’une habitation.
la certitude de retrouver deâ êtres humains nous ren dit toute notre gaîté. Cette superbe chaîne de montagnes dolomitiques vue du pied même du Monte Cristallo est un des plus beaux spectacles que l’on" puisse contempler.
Jusqu’ici nous n’avions vu que les glaciers suisses ou tyroliens sur les cimes de la roche noire; ici les régions des neiges éternelles se montrèrent sur une base de pierre dont les teintes se rap})rochent de la finesse de l’opale. Autour du Monte Cristallo se groupaient do nombreuses montagnes, avec les formes excentriques qui sont la particularité des Alpes dolomitiques. C’est un panorama d’une grandeur incomparable. Nous nous trouvons au pied de ce groupe écrasant de montagnes roses dont le Monte Cristallo est la plus élevée. Nous ne sommes plus qu’à une faible distance de la frontière italienne; les deux langues fusionnent dans les dénominations des pics; ceux-ci s’appellent Monte Cristallo, pic Popene, Monte Piano ou Le Tre- Cime(les trois pics), ceux-là portentles noms allemands de Schwalbenkofel ou de Birken Kofcl. C’est la fusion des langues comme dos mœurs. De cette chaîne magnifique l’Autriche réclame sa part comme l’Italie. Pourquoi de tous ces rochers formant Un même groupe, les uns ont-ils des noms italiens et les autres des noms allemands? C’est un mystère que nous n’avions pas le temps d’approfondir, tant nous étions absorbés par la majesté du panorama que nous avions sous les yeux. Le touriste qui ne s’avance pas dans le Pusterthal et la vallée d’Arapezzo n’emporte qu’un souvenir partiel des beautés variées qu’offre dans son ensemble le pays tyrolien et très-certainement cette vue sur les
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Alpes dolomitiques est l’une des plus belles qu’il nous ait été donné de contempler.
Ce qui augmentait encore notre enthousiasme, c’était de trouver dans le jeune fils du propriétaire de l’auberge d’Hœllenstein un garçon fort instruit et trèsamoureux des beautés de son pays natal. Après avoir rencontré tant do Tyroliens qui ne savaient pas seulement le nom d’une montagne, ce jeune homme intelligent nous émerveillait autant que le Monte Cristallo. Il venait de terminer ses études au collège de Lienz, la dernière ville tyrolienne sur la lisière de la Carinthie, après quoi il était rentré sous le toit paternel pour aider son père dans sa double profession de maître de poste et d’aubergiste. Ces braves gens comptaient avec raison beaucoup sur le chemin de fer qui venait à peine d’ètre terminé pour attirer les touristes dans leur auberge déserte. En effet, désormais ce point intéressant du Tyrol est en communication avec le reste du pays et le flot de voyageurs se portera tout aussi bien du côté d’Ampezzo que sur les bords du lac de Garde ou dans la vallée do l’Inn.
De même que la famille do l’aubergiste d'^Hoellenstein parle l’italien et l’allemand, la cuisine a un parfum international de natureà satisfaire Icsestomacsde deux peuples; le potage à l’orge, si cher aux Autrichiens, y fraternise avec le risotto italien ; la choucroute tient une place aussi large dans le menu que le macaroni; c’est la fusion de la cuisine comme des langues, des mœurs et de la végétation. Nousdinâmes dans la modeste salle du rez-de-chaussée, en société avec le jeune homme intelligent, que notre admiration du magnifique paysage rendait on ne peut plus heu-
reux. Plus nous contemplions le Monte Cristallo, dont les pics audacieux s’élèvent à près de onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire à sept mille pieds au-dessus de la poste d’Hoellenstein qui, elle, est au niveau du sommet du Brenner, plus cette montagne étrange nous lascinait. Tout en haut , sur les flancs roses, s’accrochaient deux fleuves de glace où le soleil se mirait, tandis qu’à sa base, jflongée dans l’ombre, on voyait la route d’Ampezzo s’enfoncer dans un obscur défilé. Jusqu’en 1858, où deux Viennois, MM.Grohmann et Wallner, et après eux un touriste anglais, l’ont escaladé, le Monte Cristallo passait pour inaccessible, de même que les Tre Çimedont l’élévation est la même que celle de la montagne principale.
Cependant, ne voulant pas avoir à me reprocher, à mon heure dernière, le trépas d’un de mes lecteurs, il est utile de j)révenir le touriste que, sauf le Monte Piano, l’ascension des Alpes roses présente mille dangers. On ne peut la tenter à moins que, comme un membre de l’Alpinn-Club do Londres, on n’ait faitdu rnétierd’ascensionnistele but de sa vie. On sait comment les Anglais procèdent avant d’entreprendre une excursion dans les glaciers ; ils s’entraînent pendant des années à tous les exercices du corps; puis, quand est arrivé le moment où ils croient pouvoir entreprendre l’ascension d’un pic, réputé inaccessible, ils passent la mer et s’installent au;picdde la montagne que, pendant plusieurs mois, ils observent comme un général étudie la position de l’ennemi avant de l’attaquer; ils vivent en la .seule société des guides, avec qui, chaque jour, ils entreprennent des promenades alpestres pour s’habituer à tous les dangers.
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Quand les Anglais se sont suffisamment entraînés et qu’ils jugent le moment venu d’étonner les tnembros de l’Alpinn-Club, ils entreprennen Ü’ascension, d’où, très-souvent, ils ne reviennent plus.
A ce sujet, je me souviens d’une très-belle Anglaise qui, il y a quelques années, étonnait les touristes de la vallée de Chamouny. Elle était venue toute seule de Londres, et passait sa vie avec les guides dans toutes les montagnes d’alentour, jusqu’au jour décisif où elle entreprit l’ascension du Mont-Blanc. Sept guides l’accompagnaient. Arrivée au sommet du Mont-Blanc, la belle Anglaise n était pas encore satisfaite ; elle réunit les sept guides en un faisceau et grimpa sur leurs épaules pour pouvoir raconter en toute confiance que, plus haut que le Mont-Blanc même, elle avait posé ses jolis pieds sur un point que jusqu’alors aucun membre de l'Alpinn-Club n’avait foulé sous ses pas. Un mois après, la jolie lady glissa avec ses guides dans une crevasse de la Yungfrau et ne fut jamais revue.
Nous qui voyagions pour notre plaisir et qui, en présence de ce panorama, éprouvions moins que jamais le désir de quitter ce beau monde, nous n’avions pas la moindre tentation de nous élever au-dessus du Monte Cristallo. Cependant, avant de nous séparer du Tyrol, nous voulions lui dire un dernier adieu du haut du Monte Piano, dont on peut atteindre le sommet en trois heures. Nous décidâmes donc que nous passerions la nuit à Arapezzo pour revenir le lendemain de bonne heure à Hoellenstein. Le jeune fils du maître de poste nous offrit de nous tenir compagnie, et le domestique de l’hôtel devait nous accompagner pour porter nos paletots et quelques rafraîchissements.
Le maître de poste nous fournit une modeste carriole, attelée de deux modestes chevaux, et nous nous engageâmes dans le défdé, au pied du Monte Cristallo, en longeant un lac à peu près desséché. C’est une très-belle route, construite il y a cinquante ans, pour faciliter le transport du bois du Puslerlhal en Italie. Nous étions sur le chemin qui, par Belluno, conduit à Venise. Le matin, nous avions quitté le paysage du Tyrol nord, et, au bout de trois heures, nous nous trouvions transportés en pleine Ilalip.
Sur le chemin d’Hocllenstein à Ampezzo, il ne reste plus de trace de l’élément autrichien; les piétons qui passent parlent italien; la dénomination des montagnes et des rares villages est italienne ; le défilé s’appelle ValGrande; l’auberge, qui est bâtie surl’emplacementd’un hospice des temps passés, s’appelle Ospedale; avec le costume tyrolien, les chapeaux pointus se sont éclipsés, et le chapeau en feutre gris des Italiens a reparu. Quand, enfin, après le défilé où les roches dolomitiques s’élèvent des deux côtés du torrent de Boita, on arrive à Ampezzo, on pourrait se croire au cœur de l’Italie.
Depuis que, dans le Tyrol méridional, nous avions parcouru la campagne et vu la population purement italienne, cotte brusque transition ne nous étonnait plus. Et, cependant, comipe nous étions loin de Niederndorf! Le malin, nous avions quitté la joyeuse hôtellerie tyrolienne, et, le soir, nous entrions dans une de ces auberges italiennes dont le propriétaire s’appelle Giuseppe ou Gaètano, comme les personnages des opéras comiquès de M. Scribe. En quittant Niederndorf, nous avions jeté un coup d’œil sur les jolies
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églises gothiques des villages tyroliens, et ([uelques heures après nous étions à Arapezzo devant une autre église, à côté de laquelle se dressait, comme en Italie, le haut Campanile, Nous étions de nouveau dans ces étranges pays de la frontière qui, dans le cours des siècles, tantôt conquis par Venise, tantôt annexés à l’Autriche, ont conservé un caractère purement italien.
Cortina di Ampezzo, comme disent les Italiens, est le centre d’opérations des ascensionnistes qui veulent escalader les Alpes dolomitiques, au milieu desquelles est situé le joli bourg. La vue que l’on a d’Ampezzo sur les montagnes roses est plus imposante encore que d’Hoellensteiu; elles ne ressemblent en rien aux autres montagnes connues; ces formes extravagantes sont la particularité de la roche dolomitique; leur sommet est une agglomération de pics fantastiques ; l’un d’eux a la forme d’un cheval sans tète, un autre, l’aspect de ces gigantesques animaux antédiluviens, dont on voit les carcasses dans les musées d’histoire naturelle; tous ont un aspect étrange et presque diabolique. D’Ampezzo, on peut escalader le Monte Cristallo et le Monte Piano tout aussi bien que de Hoellenstein ou de Landro, comme disent les Italiens. Mais nous avions pris rendez-vous avec le fils du maître de poste, et, pour rien au monde, nous n’eussions manqué de parole à cet aimable jeune homme. Nous passâmes notre soirée à Ampezzo, chez le signor Giuseppo, — je ne me rappelle plus son nom de famille — qui nous engagea fort à pousser jusqu’à Cadore, où naquit le Titien, et à escalader tous les pics. Une semaine devait nous suffire à visiter les monta-
gnes et les vallées. Le désappointement de Giuseppo fut grand, quand il apprit que nous comptions partir le lendemain; dès ce moment, le noble sang vénitien se réveilla en cet humble aubergiste, et il nous traita avec le mépris que, selon lui, nous méritions. Giuseppo en parlait à son aise! Certes, son merveilleux pa.ys mérite qu’on le visite en détail, mais nous étions en route depuis un mois; l’automne s’avançait à grands pas; du jour au lendemain nous pouvions être arrêtés par les pluies; donc, nous avions hâte de voir la vallée de la Dravc, la Carinthieet laStyrie, et, pour cette fois, nous nous contentâmes, à Ampezzo, d’une vue sommaire du paysage. Le panorama des Alpes dolomitiques, après le coucher du soleil, fut un spectacle curieux. A l’approche de la nuit, les fantastiques roches roses prenaient peu à peu une teinte bleuâtre d’une douceur incomparable; puis, lorsque la lune les éclaira, elles se dessinaient sur le ciel sombre, pâles et sévères, comme les spectres de géants.
Rien ne me serait plus facile que de copier la relation que le docteur Grohmann a faite do son ascension' au Monte Cristallo et de la servir à mes lecteurs. Mais, comme ce livre ne prétend pas à d’autre mérite qu’à celui de la plus scrupuleuse vérité, je tiens à lui conserver du moins celui-ci, et, en toute humilité, il me faut confesser que je n’ai même pas escaladé le sommet du Monte Piano.
Quand, le lendemain, à la première lueur du jour, nous quittâmes Ampezzo, un épais brouillard enveloppait le paysage. Pendant notre trajet à Hoellenstein, nous ne vîmes plus rien. C’est à peine si nous distinguions les rochers à une hauteur de vingt mètres. A
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l’entrée du dernier défilé, débouchant au pied du Monte Cristallo, l’excellent jeune homme de la poste nous attendait, et sa mine attristée nous dit qu’il nous faudrait renoncer à l’ascension projetée. Nous étions à la fin de septembre, époque à laquelle les brouillards ne sortent plus de la montagne, une fois qu’ils s’y sont infiltrés. Cependant nous ne désespérions pas encore et nous attendions tranquillement jusqu’à midi, à l’auberge de la poste, que le temps voulût bien nous permettre de contempler, du sommet du Monte Piano, l’imposant spectacle des glaciers d’alentour. Le jeune homme éprouva autant de chagrin -que nous de ce contre-temps fâcheux, 11 s’était fait une fête de nous guider dans les flancs du rocher, le long du lac de Misarina, jusqu’au sommet du Monte Piano, d’où l’on découvre les glaciers et les plateaux neigeux du Venediger et du Glockner dans une forêt de pics plus élevés les uns que les autres. Quoique le métier d’ascensionniste ne soit pas de notre goût, nous fûmes vraiment contrariés par le brouillard. Du haut de la montagne, nous comptions dire un dernier adieu au Tyrol qu’il nous fallait quitter; nous n’étions qu’à quelques heures de chemin de fer de Lienz, la dernière ville tyrolienne, où nous allions passer la nuit pour gagner ensuite Vienne par la Carinthie et la Styrie.
Patiemment nous attendîmes juseju’à midi, et quand eut disparu le dernier espoir de voir les brouillards dissipés par le soleil, nous prîmes congé du maître de poste et de sa famille, et nous retournâmes à Toblach pour y attendre le passage du train. Ainsi que je l’ai déjà dit, les eaux se séparent ici; le Rienz, qui sort de la roche près d’Hoellenstein, coule vers l’Eisack et,
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plus loin, près d’Innichen, descend la Drave, dont nous suivons le cours désormais et qui donne son nom à cette dernière partie do la vallée du Pusterthal.
La vallée de la Drave emprunte un charme tout particulier à celte interminable chaîne de rochers dolomili(|ues, qui longent la droite etdont les tons tendres semblent encore plus fins et plus harmonieux, en opposition avec la verdure des coteaux opposés, où la forêt de mélèzes alterne avec les riches pâturages. Avec le chemin de fer. nous avions retrouvé les confortables wagons de la société du sud de l’Autriche, et vraiment après, avoir parcouru la vallée d’Ampczzo en poste, nous étions heureux de nous enfoncer dans des fauteuils capitonnés et de rouler sur des rails.
Dans le très-long voyage à travers le Tyrol, nous avions appris à mesurer à leur juste valeur les moyens de transport du bon vieux temps; ces calèches boiteuses, dont les ressorts grincent et qui, péniblement traînées par de modestes chevaux, roulent sur une route poudreuse et mal entretenue, ne nous avaient pas enthousiasmé un seul instant ; au contraire ; ces atroces sièges qui meurtrissent le corps en môme temps que les abominables soubresauts de la voiture ébranlent le cerveau , nos pères peuvent les regretter à leur aise, mais la piété filiale ne saurait nous égarer au point do partager les larmes qu’ils versent sur un passé envolé. Je ne nie pas qu’il y ait eu un certain charme à parcourir le monde dans une excellente berline de voyage attelée d’excellents chevaux, capitonnée par un e.xcellent carrossier et ornée d’excellents ressorts. Mais ce mode de transport exige une position do fortune de beaucoup au-dessus de la moyenne.
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LË VAL DU PUSTERTHAL
Quand on voyageait avec sa propre voilure, avec ses propres chevaux et ses gens, il y avait peut être dans ce moyen de locomotion la douce poésie que vantent les fanatiques du bon vieux temps, mais lorsqu’il faut se contenter du premier carrosse invalide qu’il plaît au maître de poste de nous fournir, grimper aux stations d’une affreuse voiture dans un véhicule plus affreux encore, on s’incline devant la marche du progrès quand enfin, au bout de tant de supplices, on retrouve, avec le chemin de fer, le confort de la vie moderne. Ah! qu’il nous était doux d’appuyer la tête dans le coin de la voiture et de voir, à travers les carreaux, défiler rapidement devant nos yeux la joyeuse vallée de la Drave, avec ses riches prairies, ses beaux pâturages, ses coquets chalets et la forêt de mélèzes au-dessus de laquelle s’élèvent, terribles et gracieux à la lois, les fantastiques rochers dolomitiques.
Ce qui fait précisément le charme du voyage dans leTyrol, c’est qu’on retrouve toujours cet excellent chemin de fer, tant calomnié par lespoetes, maisqui, rapidement, nous transporte d’un point intéressant à un autre, et nous évite cette lassitude de l’esprit qui naît de la méditation prolongée dans les rochers. Quand nous nous sommes plongés pendant quelques jours dans les rêveries poétiques en roulant en voiture à travers les contrées lointaines, la vue d’une prosaïque locomotive nous rappelle à la réalité. Ce dont il faut toujours se garder en voyage, c’est de s’égarer dans les hallucinations des temps passés qui donnent à l’esprit humain une direction fausse. Tous, nous avons plus ou moins éprouvé en voyage cet entier détachement de notre époque qui nous envahit dans la soli-
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tude ; la pensée se laisse aller à des rêveries douces, il est vrai, mais dont l’exagération fausse lejugement. De là naissent ces nombreuse's relations de voyage, d’une lecture agréable, mais qui, en somme, n’apprennent rien au lecteur. Pour ma part je déclare que si j’ai toujours conservé ma liberté d’esprit dans ce long voyagé, c’est au chemin de fer que je le dois. En m’arrachant violemment aux poétiques sensations, en me ramenant sans cesse à la réalité, il m’a permis de juger les hommes et les choses tels qu’ils sont et non tels que les crée la lantaisie surexcitée des poètes. De plus, le chemin de fer est un moment de repos pour l’esprit; après s’être plongé dans la solitude , on n’est pas ftlché de renaître un peu à la vie de notre époque. Dans la féerie tyrolienne, les trajets en wagon sont les entr’actes sans lesquels le spectacle, si beau qu’il soit, finirait par nous lasser.
Nous passâmes quelques heures délicieuses en wagon. Devant nous défilait le village d’Innichen, l’Aguntumdcs Romains dont parle Horace et que traversa la voie stratégique d’Aquilaya au Brenner dont j’ai dit un mot dans le chapitre de Méran. L’église d’innicheu est, dit-on, très-curieuse non-seulement par son architecture, mais à cause d’un crucifix en bois.
La chronique affirme qu’en l’an 1200 et 1413, des torrents de sang se sont échappés des plaies du Seigneur; ce miracle était le précurseur d’événements terribles, mais il ne s’est pas renouvelé lors des guerres de 1809. Puis nous passâmes devant Sillian, village coquet au-dessus duquel se dresse le castel de Panzendorf, le plus considérable que j’aie vu dans le Tyrol. Avant de quitter le pays, nous devions une dernière fois
LE VAL DU PUSTERTHAL
contempler le classique chapeau tyrolien dans toute sa majesté. Les paysans qui, dans les gares des villages, montaient dans le train, portaient des chapeaux pointus d'une telle élévation que leur sommet mériterait d’être classé dans les guides du Tyrol, à côté des pics escarpés des Alpes. Chacun de ces paysans portait en outre un énorme parapluie rouge en bandoulière comme un fusil, un de ces parapluies de famille sous lequel toute une génération peut s’abriter. A mesure que nous approchions de la lisière de la Carinthie, la race devenait plus chétive; nous étions déjà loin des solides gars des vallées de l’Inn , de Passeyer et du Rienz.
Ce qui donne à cette promenade en chemin de fer un charme tout particulier, c’est que la voie, passant d’une rive à l’autre de la Drave, nous permet de contempler successivement les deux côtés de la vallée : l’une, où court la chaîne des rochers dolomitiques ; l’autre, où la forêt grimpe sur la montagne à une hauteur prodigieuse. A la station d’Abfaltersbach, où la vallée est excessivement large, le train traverse la plaine pour se jeter de l’autre côté de la Drave et s’enfonce à son extrémité dans le dernier défilé tyrolien. Au bout de ce défilé sauvage, dans un vallon admirable, se montre la jolie petite ville de Lienz où nous allions passer la nuit.
Nous étions à l’extrémité du Tyrol sur la lisière de la Carinthie.
— A toute vapeur. ^
A travers la Cartnthie. La transition entre le rocher et la plaine. — Paysages et paysans de la Carinthie. — Sensations au retour de la montagne. — Spital et le château du comte Porzia. — La création du dheinln de fer et les maîtres de poste. — Villach. — La première usine.
La poésie d'une cheminée en brique. — Grandeur de la nature et majesté de ^ndu^t^ie. — Klagenfurt et le lac de Wœrth. — Une pronienadé sur le lac. -- I>es ateliers du chemin de fer à Marbourg QueL ques mots sur la question ouvrière. — La vie à bon marché et l'instruC' tion obligatoire. — Une heure dans la capitale de la ïJtyric. — Le passage du i^emmering. ^Descente vers Heicheoau.'~- La maison d'un compositeur célèbre. — M. de Flotow. — Neustadt et Frohsdorf. — Arrivée à Vienne.
Le chemin de fer ditduPusterthal traverse la Carinthie dans toute sa longueur et rejoint à Marbourg la grande ligne de Trieste à Tienne. Outre son importance stratégique, dont il a été question dans le précédent chapitre, cette ligne complète, pour les transactions commerciales, l’énorme réseau des chemins de fer du sud de l’Autriche; elle étal)lil un trajet direct entre la Hongrie et lenord de l’Italie par le Tyrol, et facilite ainsi 1‘exporlation du bois qui s’opère sur une grande'
échelle tant entre la Hongrie qu’entre le Tyrol et l'Italie. Avant l’ouverture de la voie nouvelle, le touriste ne pouvait se rendre à Vienne qu’en passant soit par Véronne, soit parKufstcin. Du côté du nord aussi bien que du sud, ce voyage était long et pénible, tandis qu’à présent il permet au .voyagcur de contempler en passant la Carinthie et de traverser même la Styrie où le passage du mont Semmering lui offre une dernière et magnifique surprise. A quelques minutes de Lienz nous abandonnons définitivement le Tyrol; les. chapeaux pointus et les bretelles vertes disparaissent en même temps que les coquets chalets tyroliens. Les paysans qu’en passant nous voyons labourer la terre, ont déjà un faux air hongrois, ce qui s'explique par l’élément slave qui domine dans la campagne. Le caractère dq paysage se rapproche du Tyrol Nord, mais ses proportions sont moins grandioses. C’est un petit Tyrol gracieux que cette large vallée où coule la Drave,. dont nous suivons le cours.
Le voyage dans la Carinthie est comme un apaisement do l’esprit après les terribles sensations du Tyrol; tout doucement, avant de rentrer dans la plaine et la civilisation moderne, l’œil s’habitue aux paysages moins sévères. La transition, par cela même qu’elle ne s’opère pas brusquement, est agréable ; elle nous évite cette sensation douloureuse qui s’empare de nous quand, par exemple, au retour d’un voyage dans les Alpes et après une nuit passée en chemin de fer, nous nous retrouvons subitement transporté dans nos plaines. Ce qui nous semblait beau dans la nature, nous paraît mesquinà présent. Les sites que nous préférions, où nous étions heureux de nous retremper en fuyant
Paris, nous rendent mélancoliques. Le cœurs se serre et on regrette presque d’avoir acheté quelques beaux souvenirs de voyage au prix de tant de cruelles désillusions qui nous attendent au retour. Au lieu de rentrer au gite avec un sentiment de joie, on y revient le cœur oppressé, l'inquiétude dans l’ànie. Rien ne nous semble plus digne de notre attention; le souvenir des grands spectacles de la nature nous a rendu insensible au charme du paysage intime. On cherche àl’horizon les lignes audacieuses des Alpes, et, en ne trouvant que les collines vaporeuses, le monde nous paraît petit, mesquin, étroit. Au lieu de se sentir heureux de revoir le |>ays aimé, on a la nostalgie des glaciers ; ces routes qui sillonnent la prairie, et dont nous avions trouvé tant de plaisir à suivre la trace poudreuse à travers la verdure, nous paraissent méprisables; la forêt qui s’étend dans la plaine a perdu son charme pour nous, depuis que nous l'avons vue grimper sur la montagne à des hauteurs prodigieuses. Nos villages, (}ui se détachent comme une masse grise d’une incomparable finesse dans le paysage, nous attristent. Tout nous paraît insignifiant et peu digne de notre enthousiasme dans cette nature, au milieu de laquelle nous avons grandi et où doit s’écouler notre vie. Notre existence nous pèse pendant quelques semaines ; nous éprouvons cette émotion douloureuse qui s’empare de nous quand,- après avoir séjourné dans un grand et vaste château,- nous rentrons un beau matin dans notre entresol parisien.
Le retour par la Carinthie nous épargne cette tristesse. Tout doucement, pour ainsi dire insensiblement, le paysage perd son imposante [grandeur ; le
niveau de la montagne s’abaisse ; la vallée s’élargit ; le regard ne se heurte plus contre les terribles rochers. Peu à peu, les Alpes de la Carinthie descendent vers la terre jusqu’à C3 que, au delà de la Slyrie, nous retrouvions la vaste plaine où est située la capitale de l’Autriche ; la transition entre la sauvage grandeur de la nature et les raffinements delà civilisation moderne, s’opère agréablement. Peut-être éprouverait-on guelque ennui à visiter la Carinthie en détail, après avoir séjourné pendant un mois dans le Tyrol. Mais, heureusement, ce bon chemin de fer tant calomnié est là pour nous faire traverser à la vapeur le val de la Drave. Il est curieux de voir le rocher se rapetisser à mesure qu’à toute vapeur, nous longeons le torrent. Au bout de quelques heures et sans que le voyageur en soit surpris, on rentre dans le domaine du gracieux et vert coteau, au delà duquel on aperçoit les lignes bleues des Alpes descendre vers la terre. Comme la nature, les villages se transforment ; la pierre reparaît dans les habitations ; on rentre peu à peu dans la vie moderne.
Spital, la jolie petite ville jetée sur un coteau qui domine la Drave, avec son magnifique château qui appartient au comte Porzia, nous ramène tout à fait vers la civilisation contemporaine.
Entre deux trains, on peut visiter la jolie petite ville et le château hospitalier du comte ; il est bâti dans le style vénitien le plus pur et la cour d’honneur est une merveille architecturale. De la terrasse du superbe parc on a une vue enivrante sur la gracieuse vallée de la Drave. Le ruisseau que nous avons vu à sa source dans le champ de Toblach est déjà devenu une jolie
petite rivière qui serpente gaiement à travers la belle prairie. Ce qui donne au paysage un caractère original, c’est le costume des paysans fait de toile grise ; les campagnards qui coupent le foin dans les prairies apparaissent comme de petites taches blanches dans la savoureuse verdure. De loin, ils font plaisir à voir; il faut se contenter de cette impression, car, vus de près, les paysans de la Carinthie sont loin d’egav er le touriste; le sang appauvri qui coule dans leurs veines leur donne le teint couleur de cendre ainsi que le regard attristé de la race slave. On sent, à première vue, que les populations de la campagiie sont misérables; la pauvreté, en se transmettant de père en fils, a marqué la race tout entière de cette tristesse résignée qui foit pitié à voir ; ces paysans-là n’attendent rien de la terre et ils cultivent leur champ avec la douloureuse résignationde gens qui savent qu’en échange de Iciu' bienfaits ils ne récolteront que de l’ingratitude.
La création du chemin de fer a complètement bouleversé les existences comme partout ailleurs ; les générations à venir en ressentiront le bienfait tandis que ceux qui l’ont vu construire ont étémenacés dans leur industrie : un grand nombre de paysans qui vivaient du transport du bois se trouvent sur leurs vieux jours atteints dans leurs moyens d’existence. Ils ne veulent pas comprendre que la voie ferrée, en mettant les pays en communication non seulement avec la capitale Klagenfurt, mais encore avec les pays voisins, attirera dans cette partie de la Carinthie l’industrie qui s’était arrêtée à Yillach où, jusqu’en 4871, se trouvait la tête de ligne. Leur aversion pour ce damné chemin de fer a été telle qu’il a fallu faire venir dos terrassiers
de loin, les indigènes refusant absolument de travailler à cette route maudite. Les maîtres de poste, qui sont presque partout aubergistes et ont par leur profession un certain ascendant sur les masses, n’ont cessé d’attirer cette haine contre la vapeur. Au moment où nous voyagions en Carinthie, la voie n’était encore ouverte (lu’aux seuls trains de marcliandises ; la direction des lignes du sud n’avait voulu la livrer à la circulation des voyageurs qu’après s’être convaincue de la solidité des constructions. Le dernier espoir des maîtres de postes s’évanouit avec le premier train dé voyageurs qui, sans encombre, alla de Villach au fort François.
Villacli est une ville insignifiante, mais on la sa- • lue avec plaisir. Quel bonheur pour le touriste de voir renaître la vio industrielle. Ces cheminées des usines à vapeur qui nous paraissent si bêtes, comme on les retrouve avec joie ! Il faut avoir vécu pendant un mois dans la montagne et avoir subi les écrasantes impressions de la nature alpestre, pour savoir ce ([u’il y a de charmes et de séductions, dans la pi emière cheminée d’une usine qu’on rencontre sur la route. On s’eat à ce point habitué à la pensée que, dans celte immense création qui nous a imposé ses mei’veilleuscs beautés, la créature humaine n’est qu’un atome, que celte cheminée d’usine nous apparaît comme une coiisolation et une espérance. On se dit qu’en somme, la vie contemplative dans la montagne, n’est pas l’idéal de l’existence, et que ces montagnards, dont la vie s’écoule entre la culture du sol et la prière, ne sont peut-être pas l’idéal de l’homme. Quant à moi en voyant la fumée noire s’échapper d’une grande cheminée, en entendant le bruit des marteaux de fer
en retrouvant une population ouvrière aux bras vigoureux, à l’œil vif et alerte, j’ai, je l’avoue, éprouvé une des plus grandes joies de la vie, à ce point que j’en fus stupéfait, et que je me demandai si réellement j’étais un être prosaïque de mon temps, que la vue d’une machine à vapeur intéresse plus que les idéales beautés de la nature.
Non, ne le croyez pas, ami lecteur, et, au moment où je vais prendre congé de vous, je ne voudrais pas vous laisser un si mauvais souvenir. Cette joie, vous la comprendrez, si vous ne l’avez paséprouvée déjà. Depuis un mois, mes compagnons de voyage et moi, nous avions vécu d’une vie idéale: les splendeurs du paysage alpestre nous avaient remplis d’un immense enthousiasme pour le paysage merveilleux que nous venions . de visiter. Ici, dans cette ville de la Carinthie, la nature était moins imposante que dans le Tyrol;la montagne semblait presque ridicule après les Alpes dolomitiques de la vallée d’Arapezzo, mais ce que la création perdait en grandeur, la créature le gagnait. Cette prosaïque cheminée nous rendait le sentiment de notre valeur; elle représentait à nos yeux l’histoire de l’humanité dans ces dernières cinquante années : l’industrie au service du progrès qui a transformé le globe et élevé si haut le génie des hommes! Devant les Alpes, terrassés par l’imposant spectacle de la nature, nous avions courbé la tête ; ici nous la relevions fièrement avec la conscience que l’homme est autre chose dans l’univers qu’une machine à cultiver la vigne, à faire des enfants et à vivre en contemplation devant les rochers, C’est pourquoi cette fumée noire s’échappant de la première usine à vapeur nous impressionna si
vivement, sans que nous perdissions pour cela la moindre parcelle de l’enthousiasme de la nature que nous emportions de notre merveilleux voyage, et voilà pourquoi nous saluâmes avec une certaine émotion cette prosaïque ville de Villach.
De Villach à Klagenfurt, capitale delà Carinthie, la route est adorablement jolie. A partir de la station de Velden, la deuxième après Villach, le beau lac deWœrthersée scintille à travers la verdure, à notre droite, tandis que la Drave, disparaissant tantôt derrière le rocher, Wtitôt reparaissant à côté de la voie, coule à notre gauche. Le lac n’est pas très-large, mais sa longueur est respectable, car il s’étend jusqu’aux environs de Klagenfurt.
C’est une ville moderne que la capitale de la Carinthie ; elle n’a pas plus de quinze mille habitants. Les rues sont larges, droites et ennuyeuses, et l’on ferait tout aussi bien de se contenter d’une simple vue prise en passant de la gare, d’où la cité, avec les coupoles argentées de ses églises, offre un coup d’œil agréable. Nous ne nous étions arrêtés à Klagenfurt que pour nous promener sur le beau lac de Wœrthersée jusqu’au pèlerinage fameux de Maria-Wœrth. Le bateau à vapeur nous y transporta par le canal de Klagenfurt ; c’était le dernier lac que nous trouvions sur notre route, et cette promenade sur l’eau devait nous reposer des fatigues du chemin de fer.
Nous n’étions pas plus de douze passagers à bord et le petit steamer glissait doucement sur les eaux bleues; le marin d’eau douce qui commandait le bateau à vapeur était un homme charmant, qui, laissant faire le pilote, s’était créé à bord une enviable sinécure.
Comme bous longions les bords du lac, la maoinne donna tout à coup le signal d’alarme ; elle âftla idonze Ibis à de courts intervalles comme une locouaotive en détresse. Nous nous précipitâmes tous vers le ca|ntaine qui, debout sur le pont, semblait interroger l'-trorizon.
— Qu’y a-t-il, mon capitaine? demandâmes-nous.
— Il n’y a rien.
— Mais ces douze coups de sifflet?
— Ne sommes-nous pas douze passagers?
Eh bien ?
— Eh bien ! ces douze coups de sifflet sont un signal.
— Quel signal?
— Un signal pour l’aubergiste du village 'où itotus allons aborder, et qui va nous ap^iorter douze vertres d’e.\cellente bière, un verre par coup de sifflet.
En effet, quand, cinq minutes api^,iious noaste arrê-'' tàmes devant le village, l’aubergiste était sur la berge avec ses douze verres de bière, pas un de plus, pas un de moins. Au retour, même signal, même quantité ëe chopes, et, en cette chaude journée, la fameuse bière de Vienne, la meilleure du monde, nous parut délicieuse. Quelques heures après, nous remontâmes daoûs le train qui, à travers un paysage délicieux, nous'con- . duisit à Marbourg sur la frontière, entre la Carinthie et 1a Styrie.
Cette ville n’offre aucun intérêt pour le touriste. Nous nous y étions arrêtés pour visiter l'an des grands ateliere du chemin de fer du Sud del’Autriche où le directeurgénéral de la compagnie, M. Bontoux, a essayé de résoudre la grande question ouvrière à sa façon. Le
LA CARINTHIB ET LA ETYRIE
directcui' des ateliers, un jeune homme qui a i>erdii unejatnbe dans un accident de chemin de fer, nous'fit les honneurs des vastes ateliers et, dès notre entrée , nous fûmes frappés de l’attitude convenable des nom- Irreux ouvriers qui y sont occupés. Loin de ricaner en • nous apercevant, ils nous reçurent avec une certaine déférence ; ils avaient ce je no sais quoi de l’homnac bien élevé qu’on ne trouve généralement pas dans la classe ouvrière, et, comme nous exprimions notre sjiprise au directeur, il nous dit :
— Ce sont des ouvriers d’élite.
— Qu’entendez-vous par ces mots ? lui demandâmesnous.
— Je vais vous le dire, nous répondit le directeur; quand nous avons construit ces ateliers, il est arrivé qu’une telle agglomération d’ouvriers sur un même point BOUS amenait un certain nombre de vauriens qui se plaignaient de la pénible situation de la classe ouvrière et faisaient de la propagande socialiste cbeznous. Le travail en souHVait, et comme, en somme, il y a toujours un fond juste dans les récriminations de la «lasse laborieuse, le directeur général du chemin de fer du 'sud de l’Autriche a pensé qu’avec de la bonne volonté et quelque argent, la compagnie pourrait venh* au secours de ses travailleurs. Le terrain ne nous inouquait pas. On en a donc affecté une partie à la construc- >lion de maisons d’ouvriers.Voyoz-vous ce petit village •là- bas, à côté des ateliers?
— Parfaitement.
— C’est là notre colonie ouvrière, crééeparM. Eugène -Bontoux. Chaque maison se compose de deux logements, l’un petit, au rez- de-chaussée, pourâes garçons,
l’aulre plus vaste, au premier étage, pour les familles. Devant chaque maison il y a un petit potager où le père de famille voit pousser ses légumes et sa salade. Vous ne vous figurez pas combien cette possession d’un petit champ rend heureux les ouvriers qui, après le labeur de la journée, sont chez eux comme des petits propriétaires. Notez qu’une de ces maisons ne leur coûte pas plus de loyer que deux misérables mansardes dans la ville de Marbourg.
— Et vos ouvriers vous ont-ils su gré de cette sollicitude ?
— Enormément, fit notre cicerone; ils ont pris des habitudes d’ordre et le premier effet en a été d’éloigner de nos ateliers les vauriens qui ne se sentaient pas à l’aise à côté des vrais travailleurs.
— Mais comment font ceux qui ne sont pas mariés?
— Ils prennent leur repas à la cantine à des prix modestes; le tarifes! soumis à l’approbation de la Compagnie qui fait encore surveiller la qualité des denrées. De plus, notre colonie a son médecin payé par la Compagnie et une école où l'instruction est obligatoire, mais absolument gratuite. Pour les enfants en bas âge, il y a des crèches où ils sont gardés pendant que leurs mères travaillent; ce sont les sœurs de charité qui s’en chargent. Vous savez l’aversion innée de l’ouvrier pour tout ce qui, de près ou de loin, touche aux choses de la religion. L’arrivée et l’installation de ces sœurs ont failli produire une révolution. Les mères refusaient de leur confier la garde de leurs enfants...
— Mais à présent ?
— Oh ! tout est bien changé depuis la dernière épidémie, continua notre guide. Quand nos ouvriers ont
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LA CARINTHIE et LA STTRIE 366
VU avec quel dévouement les sœurs soignaient les cholériques, leur aversion s’est changée en admiration.
— Tout cela est très-bien, monsieur, dîmes-nous à notre guide.
— Oh ! fit-il, il reste encore bien des progrès à réaliser et, croyez-lebien, messieurs, si chacun faisait son devoir dans la mesure de ses forces, la question sociale ne menaçerait pas l’Europe comme elle le fait. Moi, j'ai été ouvrier et je sais quelle est la vie des pauvres gens. Ainsi, n’est-il pas révoltant que le pauvre paye ses denrées plus cher que le riche qui peut acheter en gros?
— Certainement.
— Eh bien! la Compagnie s’en est émue et nous avons installé dans notre colonie un épicier ; plus tard, nous créerons une boucherie et une boulangerie, le tout aux frais de la Compagnie. Nous achèterons partoutle bétail, lesdenrées et la farine en grande quantité, nous les payerons moins cher, et nous revendrons le tout à nos ouvriers au prix coûtant, sans aucun bénéfice.
On comprendra que, dans ce livre. Je ne pousse pas plus loin l’étude de la question sociale; je dois me contenter d’indiquer rapidement la façon dontM. le directeur général des chemins du sud essaie de l’atténuer, sinon de la résoudre. Le jour où le capital exécré de l’ouvrier, ce capital qu’il considère comme un ennemi, viendra plus efficacement à son secours, on éteindra peut-être bien des haines en même temps qu’on fera disparaître bien des inquiétudes. Après la visite des ateliers, notre cicerone nous conduisit dans son village d’ouvriers que nous visitâmes en détail; les mai-
LE TTBOL BT LA CARrNTSHlB
sonnette» sont motlesles, mais propres. Si une querette sunrient entre les deux locataires d’une maison, ©’esl l’arbitre nommé par le directeurqui décide en prenuère et dernière instance. C’est une sorte de commissaire de police civil, chargé en même temps du maintien- de l’ordre et de la justice de paLx.
Ce village d’ouvriers contient deux édifices relativement brillants: l’église et l’école. Cette dernière est presqu’un petit palais, et, comme j’en exprimais ma surprise, mon obligeant guide me dit:
— Je vais vous expliquer, monsieur, pourquoi l’école a été bâtie avec ce luxe (|ui vous étonne. L’enfant vient au monde avec la haine de celui qui l’arrache aux jeux du jeune âge pour lui enseigner les clmses utiles de la vie. A cette aversion vient s’ajoùter le dédain [>our le misérable maître d’école du village qui vit dans un taudis. Ici nous avons par l’édifice même fait de la projiagande en faveur de l’instruction. Dans cette colonie, ks bambins grandissent dans le respect du professeur parce que le petit palais qu’il habite frappe leur jeune imagination; ils se disent que pour vivre dans cette demeure, à leurs jeux princière, il faut que le maître d’école soit un homme vraiment supérieur; ils l’estiment à cause de son habitation; l’école .s’impose à leur esprit comme un temple de l’instruction; ils jugent que le professeur est un personnage imp^-tant. La vue rie l’école éveille en eux le désir de voir l’intérieur ; ils sont heureux de s’asseoir sur les ban(S de ces vastes salles ; le premier jour de leur entrée à l’école est le premier jour de Imnheur.
En effet, ces enfants d’ouvriers semblaient heirreux d’être dans les classes que nous visitâmes ; les salles
1,A OARINTHIB BT LA STTRIE 367
étaient reluisantes de propreté comme les pupitres des écoliers et le professeur semblait fort aimé de ses élèves. Deux jeunes gens dirigent l’école : ce sont des hommes distingués qui ont fait leurs études universitaires et prennent leur mission au sérieux. Uhospice où les sœurs gardent les enfants en bas âge, tandis que leurs mères travaillent, offrait un tableau touchant : pendant que les uns jouaient au milieu de l’école, les plus jeunes dormaient dans une rangée de berceaux. Nous quittâmes la colonie ouvrière de Marbourg en nous disant que la Compagnie du sud de l’Autriche, en l’établissant , avait fait une œuvre bonne, et utile, et il serait à souhaiter qu’elle fût imitée ailleurs.
L’express de Trieste à Vienne nous emporta à travers la Styrie. Après le dernier défilé que nous avions traversé avant d’arriver à Marbourg, nous entrâmes dans un paysage gracieux. Les montagnes de la Styrie, à la vérité, nous semblaient de me.squines collines, mais l’aimable campagne avec ses joyeux villages a un aspect de prospérité qui charme après les misères du Tyrol et de la Carinthie. Toute la Styrie a cet aspect souriant qui dit l’aisance des habitants. Ce ne sont plus les chétives masures du Tyrol italien, ni les pauvres chalets du Tyrol Nord; ces villages sty riens, avec leurs maisons de pierre couvertes de tuiles rouges qui Scintillent au soleil, charment les yeux et réjouissent l’àmc ; c-es maisons sont très-certainement moins pittoresques (}ue les autres, mais si la poésie leur fait parfois défaut, du moins n’attristent-elles pasl’àme du touriste en attirant sa pensée sur le tableau navrant de la misère humaine.
Il nous tardait, après ce long voyage, d’arriver à
Vienne, la belle et aimable capitale de l'empire d’Autriche; nous étions tous pris de la nostalgie de la ville, et la pensée que le soir môme nous trouverions un hôtel confortable, de bons lits, une opulente table et un théâtre, faisaitpalpiternos cœurs. Que voulez-vous? L’homme est ainsi fait ; son cœur désire toujours ce qu’il n’a pas : après avoir vécu pendant un mois dans l’enthousiasme de la nature, nous avions le mal du pays qui, pour nous autres citadins, est un désir impérieux de revoir une grande ville.
Ce besoin n’est pas si bourgeois que peuvent le penser quelques-uns de nos lecteurs ; il tient au contraire à notre éducation et un peu à notre instinct d'artiste. Ce qui nous avait manqué dans notre éblouissant voyage, c’étaient les arts. Nous n’avions pas perdu le souvenir des charmes de la cithare, mais nous pensions que, dans cet éblouissant paysage, l’inspiratiop des grands compositeurs ne pourrait qu’augmenter notre enthousiasme pour la création. Plus notre cœur s’ouvrait aux beautés de la nature, plus nous éprouvions la nostalgie de l’art ; les naïves peintures tyroliennes nous avaient charmés, mais nous ne songions pas sans émotion à la merveilleuse galerie du Belvédère de Vienne, où nous attendait toute une collection de Rubens de premier ordre ; tout ce qui nous manquait dans la montagne, les arts qui nous accompagnent dans la vie et- entourent notre prosaïque existence d’une auréole poétique, nous allions les retrouver le soir même.
C’est pourquoi, d’un commun accord, nous abandonnâmes le projet de rester quelques jours à Gratz, la capitale de Ja Styrie, et nous nous contentâmes de
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parcourir lajolie ville entre deux trains: Gratz est déjà un grand centre de près de quatre-vingt raille habitants. La rivière le Mur, qui traverse la ville, lui donne une grande gaîté. C’est le Versailles des Viennois, car 'c’est à Gratz que se retirent les paisibles rentiers et les officiers en retraite que la cherté des vivres éloigne de Vienne. Un guide de la ville nous a affirmé qu’on compte à Gratz une centaine de généraux autrichiens en non activité. Pour embrasser lajolie ville d’un seul coup d’œil, nous escaladâmes le plateau du vieux ■château, autrefois fortifié; les Français , en 1809, firent sauter ces fortifications où un major autrichien s’était pendant un mois maintenu contre une colonne commandée par Macdonald. De ce plateau la vue sur Gratz est enivrante, et, en contemplant cette souriante plaine, bordée par les Alpes styriennes, on comprend pourquoi cette province est comme une vaste maison de campagne pour le riche Viennois eu même temps que le séjour préféré des personnes âgées qui désirent finir leur vie dans une douce retraite.
De retour de notre excursion rapide et en attendant le train, nous déjeunâmes à l’hôtel de V Éléphant. Là, nous devions apprendre pourquoi tant d’auberges tyroliennes, autrichiennes et styriennes, prennent pour enseigne le portrait du géant de la création. Une inscription sur l’un des murs de l’hôtel de Gratz nous en fournit l’explication. Vers 1560, le premier éléphant parut dans ces provinces et, des quatre coins du pays, affluèrent les populations pour contempler l’animal extraordinaire, qui, selon les vers inscrits sur les murs de l’hôtel de Gratz, donnait au peuple une idée de la grandeur du Créatexir. En souvenir de la visite dont
vm&h BT K A OARFM*ra»B
ee# ôl<éf>^nlet son eornae honorèrent le» auberges, »n lui emprunta son nom eomme un titre de gloire pour la postérité.
Quelques heures après notre entrée dans la joyeuse Tille de Gratz, nous continuâss^^ notre route pour atteindre avant la nuit le mont Sesn roering, dont le passage en chemin de fer est un des plus gran<^ étonnements que l’on puisse éprouver en voyage.
Le Semmering forme la frontière de la Styrie et de la Haute-Âutriclie. C’est la première montage qu’un train ait franchi, puisque la voie a été Hvréeà la Compagnie en 1853. L’élévation de la route du Semmering ne dépasse pas trois mille pieds à son point culminant. Néanmoins, quand on a comnaeacé cette voie forrée, les saints Thomas de tous les peuples ont juré que, pour entreprendre un tel travail, il follait être Cependant, il n’y avait pas à hésiter : cette dernière chaîne des Alpes Styriennes était le plus fonnidable obstacle de la route de Vienne i Trieste, ta |:)lus éblouissante qui existe, puisqu’après avoir traversé les pays de montagnes de l’illyrieelle débouche sur fÂdriatique.
Aucune compagnie n’eût osé tenter ta traversée du Semmering; le gouventem^t l’entreprit, et l’ingénieur, chargé du tracé, s’abandonna à toutes les fontaisiee de son imagination; il gaspüla les millions de l’État, mais, en revanche, il fit la plus prodigieuse voie qu'il soit possible de voir. Tout y est combiné pour étonner le touriste : te coMtructeur se souciait bien moins de la chose utile qtte de l’effet de son entreprise. Aussi, te passage du Semmering frappe bien autrement que celui du Brenner; eelui-ci a été emth-
> tA CARINTHIE ET LA STYBIE 3Tfl
triiit aux frais de la Compacrnie, celui-là avec les deniers de l’État. Sur le Brenner, on s’en est tenu au strict nécessaire ; ici, les ingénieurs de l’Mat se sont abandonnés à tous les écarts de leur fantaisie, ce (|ui a fait dire à un Anglais qui, après le Brenner, traversa le Serainering :
— Le tracé du Brenner est surtout remarquable par ce que l’ingénieur n’y a pas fait.
Il faut avoir parcouru les deux routes pour comprendre la vérité de ce jugement d’un homme pratique. Mais, d’autre part, on doit dire aussi qu’à Tépoque où l’on a construit la route du Semmering, on n’ùvaitpas encore fait toutes les expériences (jui servirent plus tard l’ingénieur du Brenner. On ne savait pas encore l’art de construire les voies de façon à permettre à la première locomotive venue d’escalader les pics. Pour cette ligne du Semmering, on a fait construire, à l’origine, dans tous les ateliers de l’Euro})e, des machines gigantesques qui, maintenant, sont remisées parmi la vieille ferraille devenue inutile.
La montée du Semmering n’est pas autrement intéressante; lentement le train gravit la hauteur, se tenant presque sur tout le parcours dans une étroite tranchée qui barre la vue du paysage. Mais à la station de Semmering, le point culminant de la ligne, novis attend une surprise grar diose ; devant nous s’ouvrent les plaines de la Haute-Autriche , sur laquelle nous planons, et la descente s’effectue à toute vapeur. Le spectacle qui s’offre alors au touriste est splendide; cette descente s’opère à travers une suite de décors admirables : au lieu de contourner la montagne, le train s’élance au-dessus des abimes par des viaducs
d’une audace inouïe. Parfois, en débouchant d’un tunnel, on se croit lancé à toute vapeur dans les profondeurs, et l’on voit, avec un serrement de cœur, le convoi s’engager sur un de ces viaducs de trois ou cpiatre étages d’arcades superposées pour s’engouffrer dans un nouveau tunnel, au bout duquel nous attend une nouvelle surprise. Ici, on ne sait vraiment pas s’il ne faut pas admirer l’œuvre des hommes plus que la création. Cette voie est d’une audace qui laisse bien derrière elle tout ce qu’on peut voir sur le continent.
La nuit était venue pendant cette descente vertigineuse et la station de Payerbach à nos pieds nous apparaissait avec les mille lumières qui éclairaient les fenêtres du village , comme le palais fantastique dont les légendes dépeignent les splendeurs.
 notre gauche, le village de Reichenau, enfoui dans un vallon, enveloppé dans les mystères de la nuit, nous semblait un de ces bourgs-fantômes des environs de Brixen, et tout là-bas, au bout de cette vallée, scintillaient les fenêtres de la maison de campagne, habitée par l’un des poêles de la musique contemporaine, par mon cher et excellent ami de Flotow, l’auteur de Martha, de \’Ame en peine et de l’Ombre. Il faut avoir vu le paysage où Flotow, las du bruit de la capitale, s’est bâti ce joli nid où sa vie s’écoule entre sa famille et son art. Assis sous la treille, d’où l’on contemple le beau paysage de la Haute-Autriche, ici la plaine souriante, là-bas les Alpes Styriennes, j’ai passé quelques doux moments dans cette modeste et poétique demeure, et c’est alors que j’ai compris pourquoi de Flotow est resté fidèle à sa musique faite de grâce et d’esprit, quand toute la génération présente
LA CARINTHIB ET LA STTRIE
se précipite tête baissée dans la voie tapageuse ouverte par la musique dite de l’avenir.
C’est qu’au contact de la nature, l’âme de l’artiste conserve sa pureté ; dans la contemplation de la création, elle apprend à méi>riser la mode dans les arts, comme une chose fausse créée par une époque tourmentée et que la postérité enveloppera d’un dédain certain. Quand Flotow est venu se retremper pendant quelques mois dans la vio moderne de Paris, quand il a étudié les artistes pour qui il écrit son œuvre, il s’en va là-bas sur la lisière de la Styrie avec son livret. La journée se passe dans la montagne à la recherche du chamois, et, quand la nuit est descendue surle paysage, Flotow se met devant son piano, et son cerveau, rempli de belles sensations récoltées au milieu de la nature, enfante ces poétiques et douces mélodies dont fourmille son œuvre. Dans la chambre voisine, la jolie et jeune baronne de Flotow écoute les fantaisies de son mari dont les doigts courent surle piano àlareclierchedela mélodie qui flotte indécise dans sa tête. Parfois, la voix de madame de Flotow se fait entendre pour crier au compositeur :
— Très-bien ! très-bien! écrivez tout de suite.
C’est ainsi que fut trouvé le délicieux (juatuor do V Ombre, dans les nuits silencieuses de la douce maison que nous saluâmes en passant devant la vallée de Reichenau.
Avec la descente du Semmering, finit le pittoresque voyage où le lecteur a bien voulu me suivre. Je lui demande pardon de ne pas avoir donné plus de développements à mon récit de voyage à travers la Carinthie. L’auteur avait commencé ce livre dans l’intention
LB TlmoL ET LA JCAÏIINTH4E
tte dontter «»« relation cotny)lète du vovajire enCafin- Ihie et en Slyiio, mais le Tvrola absorbé ce volume. Dans une nouvelle édition, je compléterai l’année prochaino ce qui manque ù ce livre , et peut-être y ajouterai-je la description de cette magnifique routé lie Vienne à Trieste, l’une'des plus pittoresques que j’nre vues.
Un peu après Reichenau, à moitié chemin entre te Semmering et Vienne, le train s’arrête dans la gare ete la petite ville de Neustadt, qui a une certaine importance historique par le village de Frohsdorf, que l'exil du comlede Chambord a rendu célèbre.
Le prince, qui tenait de sa naissance un des plus beaux trénes du monde, vit dans un domaine presque modeste , à deux pas du village de Frohsdorf. Les magnifiques chasses des forêts environnantes qui relient cette partie de l’Autriche à la Hongrie, sont la grande Astraction des châtelains. La première fois que j’ai vu M. le comte de Chambord, ce fut précisément à la oliasse où j’avais suivi mon ami Plotow. Dans une clairière , au pied d’un arbre séculaire, accompagné de quelques amis dévoués, des gardes forestiers et de quelques domestiques , j’aperçus un homme de quarante-cinq ans environ, à la ligure douce et sympathique, qui écoutait les chants originaux de la Haute-Autriche, exécutés par une bande de jiaysans. C’était le prince destiné par sa naissance à gouverner la France ; de la cour qui lit du règne de ses aïeux le plus brillant et le plus envié de l’Europe, il ne restait que quelques gentilshommes qui j)Ousssient le dévouement jusqu’à partager l’exil de celui qu'ils considéraient comme leur légitime souverain.
C’était par unebélle soirée d’automne, un dimanche, que nous passions, cette fois, à quehiues pas de la maison de campagne où réside le dernier descendant de la branche aînée des Bourbons. A partir d’ici, la route est semée de petits bourgs et de villages gracieux. A l’agglomération . des maisons de campagne, on devine qu’on approche de l’un des grands centres de l’Europe. Les nombreuses brasseries que nous apercevons en passaht, sont bondées de bourgeois et d’ouvriers endimanebés, qui hument l’excellente bière de Vienne sous des treilles formées par la vigne vierge. Quelques instants encore, et nous voyons le vaste panorama de la capitale autrichienne feedévelo[)per dans la plaine. Les milliers de fenêtres, brillant à travers la nuit, forment comme une traînée de feu à l’horizon, et, dominant cette agglomération de maisons, 011 voit se découper sûr le ciel étoilé la flèche de la cathédrale de Saint-Étienne.
Nous sotnmesdans la ville la plus gaie et la plus séduisante après Paris : à Vienne!