LES AMES MORTES DE GOGOL
Taud is que la comtesse Kostopcbine, suivie à distance par ses émules, mais non ses rivales, mesdames Panaëf et Pauloff, imprimait un nouvel élan à la satire poétique, un écrivain doué d’un rare mérite d’analyse et d’une imagination brillante, Gogol, créait, avec une véritable puissance, l’observation et la critique de mœurs. Le roman des Ames mortes, — roman essentiellement russe par le fond, la forme et l’esprit, est l'une des œuvres éminemment originales de notre époque. Dans une sé-
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rie de scènes, puisées à la réalité même et empreintes d’une ironie fébrile, qui rit toujours et navre jusqu’au spasme, l'auteur a mis à nu les différents aspects de cette vénalité chronique et héréditaire, qui, en Russie, circule dans les veines du corps social avec plus d’abondance que l’eau des fleuves ne coule à travers ses steppes.
Dans la comédie du Réviseur, il avait fait, avec une minutie cruelle, l’anatomie pathologique du tchinovnick. Il entreprit, dans les Ames mortes, celle du gentillâtre russe, personnage presque inconnu, caché dans ses marais comme le renard dans sa tanière, et qui, suivant l’expression d’un écrivain déjà cité, suce la vie et le s ang du peuple, avec le naturel et la naïveté de l’enfant qui se nourrit du sein de sa mère.
On sait qu’en Russie les recensements se font par âme uloucha, paysan); les femmes ne sont pas des âmes, je l'ai dit; elles ne comptent pas dans la population. Ces relevés ont lieu tous les vingt-cinq ans, et les communes, à chaque recensement nouveau, doivent représenter au lise le même nombre d’âmes que précédemment. Les impôts se règlent sur cette base; on ne tient compte ni des décès ni des naissances survenus dans l’intervalle.
Gogol s’est emparé de ce mécanisme pour montrer l’industrialisme indigène, spéculant sur lésâmes mortes, qu’il achète à bas prix aux anciens propriétaires, comme si elles étaient encore vivantes, et dont il se fait donner quittance, dans l’intention d’emprunter sur ces titres au conseil de tutelle quelques centaines de milliers de rou-
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blés, qu’il ira ensuite prudemment dépenser à l’étranger. L’auteur n'a. du reste, inventé ni son sujet ni son héros. Il a taillé dans le vif; il a peint une spéculation existante, contre laquelle les lois ont sévi récemment. L'homme qui, dans les Ames mortes, personnifie cet industrialisme que rien ne décourage, — pas même la tombe, — est un type. Ce type représente une nation, et cette nation est la Russie.
« La Russie, dit Gogol en terminant, avec une tristesse exempte cette fois d’ironie, où va-t-elle? Que veut-elle? Nul ne le sait, — rien ne l’indique. Elle ressemble à ses steppes arides et sans fin, dont l'œil ne peut embrasser l'horizon ni sonder les profondeurs. »
Ce qui doit surprendre le plus dans ce livre, ce n’est pas qu’un Russe ait pu l’écrire, mais qu’il se soit trouvé une censure pour en autoriser la publication. Les hésitations des mutilateurs de la pensée, indécis entre le principe d’autorité qu’ils doivent préserver de toute atteinte, et l’esprit public qui les presse, jointes à une ignorance profonde et féconde en bévues, dont se réjouissent les salons d’opposition à Saint-Pétersbourg, peuvent seules expliquer ce phénomène.
Derrière le rire nerveux du peintre, la censure n'a pas saisi le fer rouge de l’exécuteur ; elle n’a vu qu’une boutade humoristique dans une satire capable de déshonorer tout un pays.
L’opinion suivit d’abord l’impulsion; le tzar même. — 'homme à l’œil inquiet, — y fut trompé.
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Lorsque Gogol lui fit hommage des Ames mortes , Nicolas était en humeur de réformes. Cette peinture si franche et si vive d’abus criants le frappa et lui plut.
a Je vous envoie, écrivit-il au romancier, un petit livre de ma composition; je vous conseille de le lire et d’en profiter. »
Gogol ouvrit ce volume: chaque feuillet était formé par un billet de banque.
Il répondit qu’il avait reçu le livre avec respect, qu’il l’avait lu avec admiration, et qu’il attendait le second volume avec impatience.
Ce fut seulement après la publication, et à l'effet produit, qu’on jugea de la vraie portée de l’œuvre. La Russie, en se regardant dans ce miroir, s'était trouvée si laide, qu’elle avait poussé un cri d’horreur. Ce cri fut une révélation pour le pouvoir. Dès lors l’écrivain rencontra au-dessus et autour de lui toute sorte de mauvais vouloirs. Des influences persistantes s’appliquèrent à changer sa direction intellectuelle-, on l’attaqua par le sentiment patriotique, qu’on l’accusait d’avoir méconnu en livrant la Russie au mépris de l’Europe. Devant ces obsessions tenaces sa raison se troubla. Il brûla la seconde partie des Ames mortes, brisa sa plume, renia sa gloire, et mourut peu après, laissant indécise la question de savoir s’il avait ou non hâté sa fin.
Mais Gogol, en partant, ne put éteindre la lumière qu’il avait faite. L’école réaliste, qu’il a fondée, lui a survécu.
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Déjà Dostoiewski, dans son roman des Pauvres gens. a révélé un héritier de sa pensée, je n’ose pas dire de son génie.
Gogol, — qu’il l’ait voulu ou non, — fut un des plus vigoureux ouvriers de la prochaine réforme, — le continuateur du poëte Kyleïef. Les larmes chaudes, cachées sous sa gaieté sombre, tombaient depuis longtemps de la conscience russe. En analysant devant cette âme attristée la cause de ses douleurs, représentée parle milieu abject où elle vit, Gogol fit acte d’opposition. Il flétrit le pouvoir dans son essence.
Le succès de son livre eut trois phases, — de rire, — de stupeur, — d’antagonisme à l’autorité. Cette dernière dure encore. L’opinion s’écarta de l’homme, — son idole un moment, — dont elle vit avec dégoût la chute. Elle resta fidèle à l’œuvre.
En Russie, ceux qui lisent détestent le pouvoir; ceux qui l’aiment ne lisent pas, ou ne lisent que des futilités étrangères. La remarque est d’un Russe.
UNE ODE DE CH A Ml A KOF F.
Je terminerai cette rapide peinture de l’apostolat intellectuel de la pensée slave en citant une œuvre de Chamiakoff, jeune poëte qui paraît vouloir se placer sur le terrain des libres esprits. Cette ode accuse des tendances humanitaires qui se retrouvent dans toutes les productions de la poétique nouvelle que l’esprjt de gouvernement n’a pas étouffées.
« Le flatteur dit : Courage, sois fier, ù peuple au front
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couronné, au glaive invincible! toi qui disposes de la moitié de l’univers.
« Pas de frontière à ton empire. La fortune obéit a un signe de ta main. Le monde t’appartient et plie en esclave devant ta majesté.
« Le steppe s’épanouit en champs féconds, tes montagnes élèvent dans les airs leurs tètes boisées, et tes rivières ressemblent à l’Océan! 0 mon pays! dépose la fierté, n'écoute pas les llatteurs.
« Et quand tes rivières rouleraient des ondes comme l’Océan, et quand tes montagnes ruisselleraient de rubis et d’émeraudes, et quand des mers t’apporteraient leur tribut,
« Et quand des pays entiers baisseraient les yeux devant l’éclat de ta toute-puissance, dépose ta fierté, n’écoute pas les flatteurs.
« Rome a été 1 plus puissante, les Mongols plus invincibles. Où est Rome? Que sont devenus les Mongols?
o Ta mission est plus haute et plus sainte : c’est le sacrifice et l’amour; c’est la foi et la fraternité.»
En résumé, il est impossible de méconnaître dans les satires de la comtesse Rostopchine, dans l’apparition des Aines mortes de fiogol, et dans les odes de Cbamiakoff, toutes dominées par une même aspiration vers un idéal nouveau, les signes révélateursdu mouvement des esprits. Quand l’idée commence à trouver un auxiliaire dans la
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parole libre; quand ce même pouvoir, hier tout-puissant, qui la flagellait comme une écolière, l’exilait comme une coupable ou l'emprisonnait comme une folle, s’arrête tout à coup devant elle, incertain et comme troublé; quand ce pouvoir, si-âpre et si actif dans la répression, laisse passer inaperçue ou impunie la critique des hommes et des choses officiels, c’est que la pensée a acquis, à l’insu d’elle-même, une force mystérieuse avec laquelle il doit compter, contre laquelle il sera bientôt hors d'état de réagir ; c’est que les temps de l’esprit public sont venus, et que l’émancipation est proche.