‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 15 sur 53 · I.E RF.RUER KT I.KS TR OrPEAI'X · texte numérisé non relu

I.E RF.RUER KT I.KS TR OrPEAI'X

Uri riche métayer ' possédait des troupeaux Qui, s'ils n’étaient pas les plus beaux,

Etaient les plus nombreux qu’on eût vus de la vie. Pour garder chacun d’eux, le maître avait commis Un berger vigilant, intelligent, soumis.

Si bien que les voisins, avec un œil d’envie (Qui dit voisin dit envieux),

\ oyaient chez le richard tout marcher pour le mieux ; Et c'était vrai. Notre homme était un maître sage, Sévère à point, prudent et circonspect,

Tenant, il fallait voir, tout le monde en respect Dans les derniers recoins de son vaste héritage Puis il avait, il faut en convenir,

Un rare et singulier mérite Pour un fermier, celui de ne choisir Eomme bergers, que des bergers d'élite.

Mais est-il ici-bas, demandez aux savants, —

Y compris le soleil, — quelque splendeur sans tache?

1 Le tzar.

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Ce maître si prudent, qui veillait sans relâche Sur ses moutons obéissants,

Un beau matin. Dieu sait pourquoi, vous chasse De son plus beau troupeau, le berger, qu'il remplace.

Devinez par qui? Par un chien,

Mais un chien hargneux, bon à rien,

Un fainéant, un triste hère ',

Que le maître lui-même avait banni naguère Dans un coin de la cour, à la niche lié,

Et qu’il n’avait pas châtié Par pitié.

Voilà donc le vieux chien lâché! .. Faut- il le dire?

Il court, il aboie, il déchire.

Confisque le manger, le boire et le dormir A la pauvre gent moutonnière,

Qui bientôt ne sait pfiis que faire.

A quel saint se vouer? Où se cacher, ou fuir?

— Vous maichez ; halle là I — Vous vous couchez ; en route !

S’il est quelque mouton qui broute,

D’une furtive dent, à la marge des bois,

L'herbe fraîche, si tendre et si douce autrefois,

La peur rend tout amer à la bête aux abois :

Plus de paix ni d’amour, plus d’agneau qui bondisse ;

Le beau fleuve lui-même *, à leur soif si propice,

Ne les voit plus venir qu’éperdus, éliaubis,

Et pourrait se grossir des larmes des brebis.

El cependant le vieux chien veille,

Le jour, la nuit, toujours prêtant l’oreille Au moindre bruit; courant, grognant, grondant,

El mordant.

1 Le comte Zakrewski.

’ La Mnskwa.

LA SAINTE RUSSIE. 81

Qu'arriva-t-il un jour? — La race débonnaire (On la connaît pour telle) à la lin s’exaspère Contre un si long supplice. Elle s’enfuit au loin,

Au fin fond des forêts, pour y chercher un coin.

Un asile bien sombre, et paître Loin du pays qui l'a vu naître.

Mais viendra le printemps, le métayer voudra Émonder des brebis la toison trop épaisse;

Nul à sa voix ne répondra Lorsqu’il appellera son troupeau, sa richesse...

Tous les prés sont déserts, pas un bêlement, rien !

Alors il maudira sa fatale pensée.

Mais, dût-il étrangler son chien,

Rien ne ramènera sa fortune éclipsée.

Or ceci montre le danger

De donner scs troupeaux à des chiens, sans berger.

La perte, du maître est certaine.

Nous pouvons tondre les brebis,

Nous pouvons dans leur peau nous tailler des habits.

Nous pouvons les bouillir, les griller par centaine ;

C’est juste, c’est un droit! Mais les faire parquer

Sous la garde d'un chien hargneux, mieux vaut les vendre.

Pour un troupeau qui fuit, il reste un chien à pendre;

Le beau commerce ! Et puis chacun de se moquer De vos façons d'agir. — Voulez -vous être sage?

A propos de troupeaux, suivez le vieil adage :

« Il faut, on le sait bien, nourrir les loups gloutons.

« Mais que ce ne soit pas aux dépens des moutons. »

LA SAINTE RUSSIE

IFS MAGASINS DK PHÉVOY ANC P.

* Voulant à tout jamais préserver notre empire

« Des fléaux que sur nous attire « La disette, ce fruit des astres inclémenls « Qui font les froids hivers et les étés brillants;

# Mandons à tous sujets, fidèles à leur prince,

« D’ériger en chaque province « l’n grand magasin général.

k Où tout prévoyant animal « Soit tenu, dès ce jour, de déposer la dîme « De tousses biens, butin, dépouille opime;

« Ainsi le veut l'amour ardent « Que je porte à mon peuple: — aux délinquants ma dent. » El plus bas est écrit : a De notre antre royal.

Tel an, tel mois, tel jour; — nous Lion. » — Ce message Fut dépêché, selon l’usage,

Dans tout le royaume animal.

Chaque chef de tribu le reçut, jusqu'à l'âne.

Quoi I- l'âne un chef ! — Mais oui, cela s'est vu;

Et celui là, bien pi’il ne fût pourvu Ni des griffes ni du courage Qui sont, comme on le sait, l'exclusif apanage

LA SAINTE IIUSSIE.

Des animaux de qualité,

Bien qu’il lût un âne bâté,

Grâce à des protecteurs (quel est le pauvre hère (jui n’en a quelques-uns?), se trouva dignitaire;

On le créa satrape, — tout autant.

Mons satrape d’agir, mais avec ce talent Dont sa race est si bien lotie !

Mot pour mot du rescrit il lit dresser copie Puis il la collationna,

Et la signa (car il savait écrire) :

« Moi l’Ane, # avec parafe ; et puis il la donna A ses agents, et tout alla comme de cire.

11 est au fond d’un bois, un ravin ténébreux Un précipice, un vrai repaire,

Où la ronce a tressé ses remparts épineux ;

Le lieu semble propice ; on y pratique une aire ;

De madriers épais on entoure l’endroit ;

Nestor delà forêt, un chêne, au lieu de loil,

De sa ramure séculaire Abrite le commun tréso Le magasin construit, ce n'est pas tout encor;

Il lui faut desgarJiens; soudain, du voisinage On mande des souris, — sans doute sur l’adage •Ju'il faut, parmi les maux, les moindres préférer.

La taupe eut le contrôle, à charge d insérer Dans un registre ad hoc les dîmes déposées ;

« Reçu du sire loup, la peau de deux moutons :

« Item, du sieur renard, emboursé deux chapons « Sauf une aile; — ajoutez deux livres bien pesées « De lin duvet d’oison. — Du seigneur sanglier,

« Item, trois bois de crrf : dont un garni d’oreilles. » Messire loup fit des merveilles D’esprit et de bon goût ; une tête, un soulier,

De quelque bûcheron relique misérable,

LA SAINTE RUSSIE

Composèrent son lot. — Mais (lequel rire aimable Il disait, se curant les dents d'uu air malin :

« Ma loi ! c’est tout ce qui me reste du vilain. » Enfin le magasin lut rempli jusqu’au laite,

Grâce à ce noble zèle, à ce concours ardent.

Sa Majesté daigna se montrer satisfaite l’our le bien du public d'abord, — puis il lui plut De conférer à l'âne un brillant témoignage De sa haute laveur. Le satrape reçut,

Prélevés sur les prés du royal pâturage,

Un majorai, un apanage,

Dignes d’un vice-roi. Le renard et le loup,

L’ours et le sanglier obtinrent, après coup,

Des brevets de barons. La stridente cigale Eut l’ordre de chanter jusqu’au poste éloigné Celte fortune sans égale.

C’était l’organe désigné l’our prôner en tout lieu la volonté royale,

Avant qu’on ne connût « l’Abeille boréale*. »

De ce moment le peuple fut heureux;

Combien de temps? Je ne sais. — J’ai ouï dire Qu’un implacable hiver, au bout d’un an ou deux, Du monarque Lion vint congeler l’empire.

Et bientôt la faim de sévir.

Mais au même moment où la gent ani.nale Subissait en mourant son atteinte fatale,

La taupe et la souris engraissaient à ravir.

Un jour, l’horreur en vint à ce point qu'on trouvât Dans un coin de ces prés, — orgueilleux majorai,

1 Allusion à ï' Abeille du nord, journal du gouvernement, publié à Saint-Pétersbourg.

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Le squelclie île l'âne; — cl l’on sc dit sous cape Que l'ours n’avait pas craint de manger du satrape.

I .es magasins de prévoyance Sont toujours œuvre de prudence;

Mais, dirigé par un sol animal,

Le plus grand bien sc change en un grand mal

1 Dans la pièce suivante, le trait Irappc en pleine poitrine. Nous donnons la traduction littérale :

A ZAKHKWSKI.

« Tu n'es ni jeune, ni sot, ni sans cœur. Pourquoi donc la ville estelle remplie de rumeurs et de tumulte? Pourquoi joues-tu le rôle d’un pacha turc? Pourquoi déclarer Moscou en état de siège? Tu [Mauvais aisément gouverner d’après l’ancienne coutume, sans perdre ton temps à un travail absurde? Nous sommes gens paisibles, nous n’élevons point de barricades et pourrissons en sujets iidèles dans notre marais. Pourquoi donc te donner tant de mal? Pourquoi tout ce bruit et cet

étrange emploi de la force? Quelle loi veux-tu instituer?... Quel

sera le nouvel ordre de choses? Peut-être t'imagines tu, dans ton ambition démesurée, pouvoir extirper le vol et détruire l’exaction? Vain espoir! Ce zèle ardent se refroidira et viendra se briser comme l’acier fragile; car c’est la moelle de nos os, c’est le sang de nos pauvres veines ! Nous l’avons sucé avec le lait de nos inères. »

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