‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 18 sur 53 · LE SLAVISME NATIONAL · texte numérisé non relu

LE SLAVISME NATIONAL

Des deux tendances du panslavisme officiel, la fusion de race et l’idée de conquête, le slavisme national accepte la première. Pour lui, l'identité de race est le seul fondement légitime de l’État, et la nationalité* n’existe que lorsqu’elle est complète. La conquête ne se justifie qu’avec cette assimilation pour but. Le slavisme, dans sa formule populaire, n’est donc ni envahisseur, ni hostile aux autres peuples; il n'a pas l'esprit guerrier; l’or

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ganisation intérieure des États lui semble une tâche suffisante pour l’activité humaine. Si le tzarisme peut résoudre le problème d’assimilation, qui est la plus haute préoccupation des slavismophiles dans les deux camps, il le laissera faire; si le tzarisme ne peut l'accomplir, il s’en chargera lui-méme; mais, dans l'un comme dans l’autre cas, la réalisation de l’unité de race aura pour conséquence la réforme politique. Or quel caractère aura cette réforme? Quelle sera sa portée? Où s’arrêtera-t-elle? Ici, les hésitations commencent. Les contours de cette vaste synthèse ne sont point encore assez nettement accusés pour qu’il n’existe pas beaucoup de variétés dans la manière dont elle envisage son avenir. Je me bornerai à indiquer ici la formule la plus générale, et, pour ainsi dire, la formule-type.

La cité nouvelle devra se constituer sur des principes en harmonie avec les traditions, les mœurs et les tendances slaves. L’autocratie tzarienne procède de l'idée mongole; c’est un héritage de Gengiskhan. L’administration russe relève des importations occidentales, — allemandes notamment. C'est un présent de Pierre 1 er ; — ni l’une ni l’autre ne sont slaves; elles doivent disparaître. La race, la commune et la famille, avec un chef élu, investi de pouvoirs très-étendus, mais exercés sous le contrôle d’une représentation émanée de la commune et choisie parmi les pères de famille, telle devra être la triple hase de la cité nouvelle. C’est, au fond, la théorie de P estel et de Ryléïef. L'idée slave en est aujourd’hui au

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point qu’avait atteint en 1825 l’idée révolutionnaire. Les conjurés du 14 décembre arrivèrent quarante ans trop tôt ; il ne trouvèrent rien de prêt qu’eux-mêmes. Les prophètes ne sont pas heureux, — dans leur pays surtout. Ceux-ci furent pendus ; mais, comme les prophètes aussi, ils ne périrent pas tout entiers. Leur esprit est resté vivant. Ryleïeff le pressentait lorsqu’il disait devant la commission d’enquête: « Je savais que cette entreprise me perdrait, mais je n’ai pu voir plus longtemps ma patrie sous le joug; la semence jetée germera, n

Sur ce terrain se rencontrent le jeune Russe, travaillé par l’esprit moderne, et le vieux Moscovite, qui rêve le retour au passé, à un ordre de choses établi sur Légalité civile et le droit commun politique, à une sorte de démocratie patriarcale, dont l’existence ne serait qu'une résurrection.

Le tzar ne s’v est pas trompé; il a compris le péril d'une doctrine qui, sous l’innocuité des prémisses, entraînait inévitablement de pareils effets. Cela explique les efforts considérables tentés par lui pour se mettre à la tête du mouvement slave, tout en conservant intacte dans sa personne la centralisation du pouvoir absolu créée par Pierre 1". Tâche impossible ! Le principe dont le tzar est la personnification, et l’idée que le slavisme représente, sont en contradiction trop manifeste. Le slavisme implique l’émancipation politique, et le tzar ne pourrait représenter cette tendance sans abdiquer son caractère, sans cesser d’être Dieu, et par conséquent quelque chose.

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Fatalement hostile à l’esprit de liberté, il ne l’est pas moins à l’esprit de nationalité. Par le sang, l’éducation, les instincts, n’appartient-il pas à la race détestée contre laquelle le slavisme dirige toutes ses haines et toutes ses forces, — la race allemande? — « La famille des Rornanoff, disent les Slaves libéraux dans leurs conciliabules secrets, n’a ni légitimité, ni racines; elle est d’origine allemande, et, par suite, étrangère à la Russie. »

Les Russes ont subi deux cents ans le joug des Mongols, cent ans celui desTartares, cent cinquante ans celui des Allemands. Depuis le tzar Pierre jusqu'au tzar Nicolas, les Allemands ont été tout dans le gouvernement, dans l’administration, dans l’éducation publique, dans les ambassades, dans l’armée et sur le trône, où l’élément germanique s’est assis dans la personne de Pierre III et de ses successeurs. Les Russes sont las de ce joug: ils se croient assez grands pour se passer de nourrice. (Voir la note K. ) Le slavisme, s’il pouvait pardonner à Nicolas d’être autocrate, ne lui pardonnerait pas d’être Allemand, puisqu’il ne l’a pas pardonné à son grand tzar, à ce Pierre 1 er , dont la main de bronze, dans la statue de Falconnet, sur la place d’Isaac, semble menacer encore les barbes et les kaftans moscovites. Pour faire la Russie grande, Pierre l’asservit; il la viola pour la civiliser, et prit la lumière de toutes mains pour en éclairer son crépuscule. — La Russie. — il n’y avait de son temps que la Moscovie, — fut le fruit de ce travail hâtif et terrible. Aujourd’hui le levier s’est converti en entrave. C’est ce

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qui porte à calomnier l’œuvre et le fondateur. Mais, une fois le terrain déblayé, la désagrégation accomplie, on reviendra à des appréciations plus justes, et l’on reconnaîtra que ce barbare de génie a créé la civilisation dans son pays par les seuls moyens propres à l'y faire naître.

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