FEUILLETS D’HISTOIRE
Je ne ferai pas le portrait physique du tzar. On l'a tracé mille fois avec la plume, avec le crayon, avec le pinceau. Il a été dans toutes les mains, sous tous les yeux. Je me contenterai de dire que c’est un des plus beaux parmi les plus beaux hommes de son empire. Son attitude est mâle, sa taille droite, ses formes puissantes, son front large, sa figure sévère comme celle d’un César de marbre. Qu’on le connaisse ou non, il appelle, il commande
l'attention. — La personnalité, l’omnipotence, le mépris et la haine de l’homme sont marqués, en signes indélébiles, sur ce visage fier.
Constantin ne voulait pas lire, parceque cela rend bête. Nicolas ne poussa pas si loin l’horreur de l’étude; il ne fit pas de grands progrès, à la vérité, parce qu’il n’avait pas le goût du travail , il réussit pourtant à acquérir une éducation, sinon brillante, sinon suffisante ( elle ne l’est jamais pour l’homme qui doit en gouverner d’autres, — despotiquement surtout, — car la science est le frein moral du pouvoir; c’est elle qui montre le néant des couronnes, l'abîme de la toute-puissance, la rapidité fugace de l’heure que Dieu accorde à ceux qu’on nomme ses élus, et qui ne sont trop souvent que ses fléaux'; Nicolas, dis-je, acquit une éducation, sinon suffisante, du moins distinguée, grâce aux conseils de ses maîtres. MM. H. Storch et Adelung, savants allemands, etDupuget de Lausanne, aux exhortations de la comtesse de Lieven. sa gouvernante, et surtout à ce sentiment inné d’orgueil qui lui montrait l’intelligence comme une domination à exercer, même lorsqu’on est homme providentiel, autocrate, tzar, plus que tzar, empereur, grand juge, demi-dieu.
Nicolas a étudié rapidement, et pour la forme, la littérature, les mathématiques, la théologie, la politique. Il sait assez de littérature pour citer à propos les maîtres et sc faire honneur de son érudition, assez de musique et de peinture pour comprendre et fasciner les artistes ,
assez île mathématiques pour se sentir à l’aise avec les hommes spéciaux, assez de théologie pour jouer sans trop de ridicule son rôle de pontife laïque, assez de politique enfin pour essayer de tromper tout le monde, — mais pas assez, pourtant, pour y parvenir. Par les faits plus loin cités, on pourra juger de son caractère. Le tzar est né tyran, a grandi tyran, mourra tyran. L’esprit d’Attila le Hun, de Gengiskhan le Mongol, de Suréna le Parthe, semble s’ètre incarné dans cette personnalité à demi barbare, dont la civilisation a seulement adouci les aspérités.
En 1822, Nicolas, alors grand-duc, venait de passer une revue dans son palais deVilna. La foule était grande pour voir sortir ce jeune prince, rayonnant de jeunesse et de beauté, lin élève de l’université, M. Adolphe Kouhlicki, atteint de myopie, n’ayant pas reconnu le grandduc, lorsqu’il monta en voiture, restait couvert devant lui. Nicolas se penche à la portière, et enfonce d'un coup de poing le chapeau du jeune homme sur ses veux, à la stupéfaction de la foule, qui, dans cet acte de violence plutôt instinctif que raisonné, put entrevoir les destinées qui l’attendaient* si le lionceau avait jamais le temps de devenir lion.
Il l’est devenu avec dents et griffes, et depuis vingtneuf ans il s’est fait , soit chez lui, soit hors de chez lui , la part qui convient au lion.
Des agréments personnels presque incomparables, l’habitude d’un pouvoir sans bornes, joint à une force d’âme
ne.
peu commune, dont on verra bientôt des exemples, et à une sorte de monomanie héréditaire, l’ont conduit à se croire supérieur à tout ce qui existe ; cette croyance est, d’ailleurs, entretenue par l’immense servilité de son entourage. Il faut avoir été témoin de cette abjection pour y croire. Tout pâlit devant lui, à sa seule approche; tout frémit à son contact; chacun cherche à fuir, «à s’effacer ; n’ôtre ni vu ni remarqué, telle est l’unique préoccupation, et lorsqu’il n’v a pas moyen d’y réussir, quand le hasard ou la force de choses vous jette sous les pas de cet homme à regard hautain, à profil sinistre, rempli du sentiment, de la volonté et du courage de son omnipotence, on reste immobile, fasciné, l’air humble, le cœur palpitant: car d'un signe, d’un mot, cet homme qui fait trembler, qui aime à faire trembler, et ne pardonne pas à ceux qui ne tremblent point, peut tout prendre, fortune, liberté, honneur, — la vie môme. J'ai assisté plus d’une fois à ces honteux spectacles, et j’en ai rougi pour l’humanité !
On demandait au colonel Strijowski s’il aimait l'empereur :
— .le ne sais pas si cela me’ serait permis, répondit-il.