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LE COMTE ALEXIS ORLOFF

Un homme seul a pénétré profondément dans l’intimité, sinon dans l’affection du tzar. Parler de l’un sans dire un mot de l’autre, ce serait séparer Louis XI de Tristan l’IIermile. Omar explique Mahomet.

Nicolas a fait du comte Orloff l’exécuteur de ses rouvres hautes et basses, le confident de ses projets et de ses pensées secrètes, et cette grâce du maître a été reconnue, de la part du sujet, par une obéissance aveugle, presque sauvage.

On sait que le tzar Pierre, après avoir été juge, se

us

plaisait à être bourreau. Il aimait à trancher des têtes, et porta, dit-on, ce goût jusqu’à couper celle de son propre fils

l'n jour, qu'il se livrait à ce délassement favori, un des strélitz*, qui, agenouillé dans la salle, et la tête posée sur les poutres servant de billots, attendait respectueusement le coup mortel, impatienté de ce que le tzar passait toujours près de lui sans le frapper, lui dit :

— Batiouchka( père), tu m’oublies.

— Non, répondit Pierre, mais tu es trop beau pour mourir, je te fais grâce.

Ce strélitz, qui dut la vie à sa beauté, s'appelait Ivan. On I avait surnommé Orel (l’aigle) . P’Orel on fit Orloff. Ce fut P aïeul des cinq frères que le meurtre de Pierre III tira du néant pour les élever à la plus éclatante faveur.

Ces cinq frères furent : — Grégoire, — Alexis, — Wladimir, — Fcedor, — et Ivan.

Grégoire et Alexis méritèrent seuls d’occuper l’attention de l’histoire.

Tous deux obtinrent l’immortalité de l'infamie.

Grégoire fut l’auteur de la révolution de palais qui amena la mort de Pierre 111 et plaça Catherine sur le trône. Parvenu à la puissance par l’échelle du meurtre,

1 Alexis Pelrowitch (1718).

1 Corps d'infanterie russe institue par Ivan IV, et qui formail la partie du tzar. Les strélitz s'insurgèrent à deux reprises contre Piètre, qui les décima la première fois, et les extermina la seconde (1705).

son ambition fut sans bornes comme son bonheur. Il aspira à partager la couronne des tzars avec son illustre maîtresse, refusa un mariage secret qu’elle lui offrait, la blessa par ses hauteurs, la fatigua par ses caprices, l'irrita par ses infidélités, perdit ses bonnes grâces, les regagna un instant pour les reperdre, fut témoin de la prodigieuse élévation de Potemkin, devint fou, et mourut d’un accès de rage en 1785.

La vie d’Alexis Orloff est un drame en trois actes, — qui commence par un meurtre, se poursuit par un mensonge, finit par une trahison.

Voici pour le meurtre:

Simple soldat aux gardes, il fut l’un des assassins de cet infortuné duc de Holstein-Gottorp que le testament d Elisabeth n’enleva à son obscurité allemande, que pour l’initier aux procédés de strangulation russe *. Alexis eut, dans ce crime, la part du lion ; il en sortit défiguré et tout sanglant. Les ongles acérés de sa victime avaient imprimé sur son visage, une cicatrice ineffaçable, qui se reproduisit avec des caractères parfaitement identiques, sur la joue de sa propre fille.

La nature servit de bourreau, elle marqua la race.

Voici pour le mensonge :

1 Pierre lit était lits de Charles-Frédéric, duc de Ilolslcin-Gollorp, et d’une tille de l’ierre le Grand 11 fut nutnmé grand-duc, cl épousa Catherine d’Anhalt-Zerbst, laineuse depuis sous le nom de Catherine II, qui le déposa et le lit étrangler par les Orloff, en 1702.

Lu Russie < : tait en guerre avec les Turcs; Orloff proposa une expédition maritime dans l’Archipel. Il n'était ni général, ni amiral, ni rienau monde, qu’un assassin heureux; il n’avait jamais commandé un bataillon de siège, ni un brick de guerre. On lui donna cependant la direction nominale de la flotte, avec John Elphinstone, — un Anglais, un vrai marin. — pour second. Celui-ci battit la flotte turque, la poursuivit dans l'anse de Tcbesmé, où elle avait imprudemment cherché un refuge, et l’y brûla tout entière le 7 juillet 1770. Elphinstone avait gagné la bataille, Orloff s’en attribua l’honneur, et prit, dès ce moment, le surnom de Tchesminski.

La victoire de Tchesmé eut un retentissement immense. C’était le premier succès naval des Russes La poésie le célébra dans les vers de Khéraskoff, la peinture avec le pinceau de Hacker, l’architecture par le monument triomphal de Tsarkoé-Selo *. Encore aujourd’hui, à l’anniversaire de cette journée, on chante dans l’église Saint-Nicolas, un Te boum solennel.

Voici maintenant pour la trahison :

I nc tille de l’impératrice Elisabeth et du comte Alexis Rasoumowski, la princesse Tarakanoff, vivait à Home dans une obscurité qui, si complète quelle fût, ne laissait pas le trône impérial sans inquiétude.

' Itésideuce impériale, située à vingt-quatre wersles de l'élers- Itourg, sur la roule de Moscou — Tsarkoé-Selo signifie village du tzar.

Alexis Orloff partit pour cette ville sous uu déguisement, se mit en rapport avec l’aventurier Ri bas et une courtisane, femme d’un consul anglais, et, par leur entremise, parvint à faire la connaissance de la princesse. Orloff la séduisit, la trompa par un mariage simulé, et l'ayant ensuite menée en Russie, il l’a livra à Catherine, qui la lit jeter dans une casemate de la forteresse de Pétersbourg. Elle y resta dix ans, et y périt noyée, lors de la terrible inondation de 1777.

Il y eut un complément providentiel au drame sanglant de la vie d’Orloff, — un de ces épilogues inattendus qui sc forment, éclatent et passent comme une trombe sur les hommes coupables. Paul I er , à son avènement, ordonna la translation des cendres de Pierre III, du couvent de Saint-Alexandre New ski à la cathédrale de Saint- Pierre et Saint-Paul ; il convia à cette cérémonie expiatoire les derniers assassins de son père, restés vivants, Alexis Orloff et Raralinski. Tous deux durent suivre à pied, tète nue, au milieu d’un foule immense et muette, le corps de leur victime, portant les coins du poêle qui le recouvrait. Paul l" marchait derrière, les yeux fixés sur leurs visages pâles * !...

' Je liens de mon père, qui fréquenta longtemps la cour de Catherine, comme envoyé du gouvernement français, le fait suivant, dont je n’ai trouvé mention nulle part :

Grégoire Orloff avait rei;u le droit de porter le portrait de Catherine à sa boutonnière. La même faveur fut octroyée à Alexis, après la bataille de Tchesmé. Celui-ci acheta d'un juif un diamant énorme,

Le comte Alexis Orloff est l’un des quatre enfants naturels de Fœdor Orloff. C’est le favori en titre depuis vingt-cinq ans.

Charge de la direction générale de la police, on conçoit aisément quelle autorité incombe à l'homme qui dispose de la formidable action d’une surveillance qui enlace le pays tout entier dans ses ramifications innombrables, — qui suit le général en croupe, — veille dans le cabinet du ministre, — emplit la chancellerie de I ambassadeur, — dort sous le même toit que le gouverneur de province, — se tient invisible et debout dans la cabane du pavsan, — dans le château du noble, — dans la cellule du moine, — derrière l’autel où le prêtre officie... et a une grande partie de la nation, — toute la Russie officielle, — pour auxiliaire et pour complice.

Nul n’est plus craint que le comte Orloff, — si ce n’est le tzar lui-même. — Cette impression tient autant au caractère de l’homme qu’à celui de ses fonctions. Le satrape , comme on l’appelle à Pétersbourg, est doué d’une brutalité* organique qui effraye ses inférieurs et irrite ses égaux. C’est le seul personnage, dans l’empire, qui puisse se vanter d’être plus insolent que le prince Menschikoff, ministre de la marine, dont les hauts faits

qu il lit creuser, et dans lequel il plaça le poil rail île la l/ariiie t'aul, à son avènement, lui lit ileinander ce bijou, y remplaça l'effigie île sa mère parcelle de Pierre HL et le renvoya à Alexis, avec ordre de le porter ainsi jusqu'à sa mort

<*n matière d’arrogance sont de notoriété universelle.

Le comte Orloff a une ambition calme, un désintéressement connu, un amour du repos excessif. On peut dire du favori de Nicolas ce que Figaro disait de Itiimème: « Paresseux avec délices. >> 11 passe une grande partie de l’année à Strelna, villa impériale, située entre Pétersbourg et Péterboff, dans les douceurs d’un farniente héroïque, et se reposant, pour l'expédition des affaires, sur deux collaborateurs également actifs, sa femme et le lieutenant général Doubelt.

La comtesse Orloff, née Gérebtzow, pense, parle, écrit et agit en homme. S’il y avait un Numa à Péterboff, elle en serait l’Égérie; mais, bien que ses conseils soient souvent demandés, ils sont rarement suivis. File a fait l’éducation de son fils, jeune homme accompli. Elle sert aussi de secrétaire intime à son mari, et, dans cette incessante collaboration, elle apporte, avec une intelligence aussi développée, une raison supérieure et une délicatesse de sentiments et de pensées qui révèlent la femme, môme sous les formes arrêtées des inspirations les plus viriles. Madame Orloff est un apôtre fervent du droit divin ; elle pousse aussi loin que possible l’amour de la légitimité: mais si vive que soit sa foi, elle a trop d’esprit pour ne pas comprendre qu’il faut tenir compte des nécessités des temps, et qu’on ne saurait gouverner contre et malgré* l’esprit du siècle. Son culte du passées! un regret, plutôt qu’un système et qu’une espérance.

Le général Doubelt est le bras droit du comte Orloff.

Doué d’une activité et d’une puissance de travail incomparables. il remplit sans efforts les fonctions les plus pénibles. les plus décriées et les (dus laborieuses. C’est à lui que reviennent directement, comme chef en second de la gendarmerie (le comte Orloff est le chef en premier), toutes les hautes mesures de police; mais cet homme, — chose rare, — s’est montré moins mauvais que sa position. Il n’a pas fait tout le mal qu'il eût pu réaliser, et il a trouvé moyen plusieurs fois de faire le bien qu’il n’avait pas mission d’accomplir.

Ce fond de bienveillance, dans un poste de janissaire, l’a ruiné dans l’esprit du tzar, qui ne l’aime point, et le supporte seulement par condescendance pour son favori.

Quelques personnes, très-judicieuses d’ordinaire, pensent pourtant, à Pétersbourg, que cet air de bonnasserie du général n’est qu’apparent, et qu’il est prudent de ne pas s’y fier ; — que c’est un dé cos hommes qui vous exécutent poliment avec un sourire, en y mettant les formes; — que Nicolas est un Louis XI tartare, Orloff un Tristan l’Ermite, et Doubelt un Quatre- Echelles, doublé de Petit- André. En consignant cette impression, je me bâte d’ajouter que je ne la partage pas; j’ai beaucoup connu le général Doubelt, et rien dans sa conduite n’a pu infirmer la bonne opinion que je me suis formée de sa personne. Il y a sans doute de tristes actes à signaler dans cette existence, mais la responsabilité monte plus haut. Le bourreau n’est pas coupable d’assassinat parce qu’au

nom de la justice il sépare le tronc de la tète. Il fait nn exécrable métier, voilà tout.

Les derniers événements ont porté le trouble dans les positions les plus élevées. Le crédit du comte Orloff luiméme en a été ébranlé. Comme tous les hommes politiques de son pays, — y compris celui qui dirige depuis tant d’années les affaires extérieures avec une habileté si cauteleuse *, — le comte Orloff, sans sortir du rôle de l’obéissance passive, s’est montré peu sympathique à la guerre actuelle. Peut-être sa répugnance a-t-elle été influencée par son apathie naturelle ; mais cette opposition tacite n’en fut pas moins une preuve de bon sens et de courage. Le comte Orloff n'a accepté avec empressement sa mission à Vienne, que parce qu’elle était d’une nature temporisatrice, et qu’il espérait en voir sortir ou la paix, ou une alliance dissimulée sous le nom de neutralité (Voir la note K), et seule propreà donner à la Russie, dans la guerre, si elle devait se poursuivre, toutes les chances qui, sans elle, lui font défaut. 11 a échoué, et on lui en a voulu, comme on en veut à M. do Meyendorff de son impuissance, à MM. Kisseleff et Brunow de leurs illusions, à M. de Nesselrode de l’insuccès de ses circulaires, au prince Paskéwitch de sa retraite et peut-être de sa blessure. Un homme comme le tzar ne tient nul compte des causes; — il ne voit que les résultats, et règle sur eux la faveur ou les disgrâces.

1 L'arrhi-chancclicr, rondo do Nesselrode.

I *2ft LE TZAR NICOLAS.

Personne ne doute, cependant, que le comte OrloTf ne regagne le terrain perdu. Son esprit déterminé convient au tzar, et l'absence de tous scrupules dans l’exécution des mesures extrêmes le rendra toujours indispensable.

Le comte Orloff est incapable de conseiller le mal à son maître, et plus incapable encore de l'empêcher de le faire, lorsqu'il l’a résolu. L’obéissance chez lui petit aller jusqu’à la férocité. Son propre frère , le général-major Michel Orloff, homme d'esprit, de talent et de caractère, marié à la fille du général Raïefski , en est le trop éloquent témoignage. Michel Orloff se signala pendant les guerres de l’Empire ; il signa la capitulation de Paris, et fut, pendant tout le règne d’Alexandre, un apôtre fervent des réformes. Vers 1817, il créa à Pétersbourg une société secrète, dont le but était de mettre un terme aux concussions et autres abus qui s'étaient glissés dans /’ administration intérieure de la Russie. Cette société se fondit plus tard avec celle de Y Union du bien public, dont Pestel était l’àrne. — L’insurrection de 182b trouva Michel Orloff dans ses rangs. Conduit devant Nicolas, il refusa toute explication, et fut exilé. On lui interdit le séjour des deux capitales. Trente ans se sont écoulés depuis, sans que cette situation se soit modifiée, — sans que le tout- puissant favori ait osé élever la voix en faveur de son propre sang, — le meilleur, le plus noble qui ait jamais coulé dans les veines d’un homme portant le nom d'Orloff.

Divers écrivains, M. de Custine entre autres ', ont fait peser un soupçon grave sur l’honneur du comte Alexis. On prétend qu’il a poussé le zèle jusqu’au crime, le séidisme jusqu’à l'empoisonnement. Nous ne pouvons, en l’absence de preuves, ni admettre, ni repousser cette imputation. Pour être juste, il suffit de la mentionner. Le maréchal Diéhitsch marchait sur Varsovie (1851) ; la Pologne armée, l’héroïque Pologne, la fille de Kosciuszko, lui barrait le passage. Ostrolenka avait laissé la fortune douteuse; l’armée russe s’étonnait de cette résistance, le tzar s’en effrayait, l’Europe applaudissait. On soupçonna une complicité latente. Le comte Orloff fut chargé de faire une enquête ; il vit Diéhitsch, — et Diéhitsch mourut subitement; il vit le grand-duc Constantin, — et le grand-duc Constantin mourut subitement. Cette double coïncidence fut remarquée, signalée, interprétée, jugée. On parla de choléra et de suicide pour l’un, — de choléra pour l’autre, — de poison pour tous deux. — Le soupçon monta du serviteur au maître, du bras à la tête, et y resta. Il y est encore.

Le tzar n’exige de ceux qui le servent d’autre mérite que la soumission, d’autre devoir que l’obéissance. C’est

1 On lil dans la Rustie en 183SI, le passage suivant .

« On peut voir tous les jours, à la cour de l'empereur Nicolas, un grand seigneur, surnommé tout lias \’finpoi»onnrur, cl qui plaisante de ce sobriquet. »

ce qui explique la haute fortune du comte Orloff, et aussi, pourquoi des hommes, supérieurs par la noblesse du caractère, la trempe de l’esprit, les avantages de l'éducation, mais auxquels manquait cette éternelle et complaisante docilité, n’ont pu soustraire leur fortune aux fluctuations du caprice, ou sont demeurés rivés à des positions subalternes.

Le baron de Lowenstern , le général Mouravieff, le prince Démidoff, et, dans une plus large sphère de pouvoir et de célébrité, le prince Paskéwitch et le comte Worontzoff, témoignent, à des titres divers et avec des nuances participant de l'individualité propre, de cette vérité.

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