scène, d’où l’élément national tend à les exclure complètement
Le général de Lowenstern est un véritable épicurien, qui eût dû naître à Gargettos, près d’Athènes, l’an 540 avant Jésus-Christ. Quand il mourra, — s'il meurt jamais, — ce qui est douteux, — il pourra se rendre à luimème ce témoignage, de n’avoir pas laissé passer un seul plaisir à sa portée, sans lui avoir crié : Halte là!
il a connu toutes les illustrations de son temps, et a conservé dans sa tête, comme dans un casier, leurs portraits, frappants de ressemblance. Soldat par-dessus tout, il a fait, tantôt avec les Français, en amateur, tantôt, et le plus souvent contre eux, toutes les guerres de l’Empire. Il faut l’entendre parler de ces temps, de ces batailles, de ces armées accourues l’une contre l’autre des extrémités de l’Europe, et surtout de Napoléon et de sa vieille garde.
« Quand les alliés, me disait-il à Pétersbourg, en 1852, avaient devant eux un nombre égal de soldats français, avec un maréchal, — que ce fût Ney ou Davoust, Soult ou Macdonald, — ils disaient : « Nous nous battrons. » Mais quand ils connaissaient la présence de Napoléon et de sa garde à l’armée française, ils disaient : « Nous se- « rons battus. »
«Napoléon représentait, seul, pour l'ennemi, cinquante mille hommes.
« Quant à la vieille garde, elle avait sur toutes les troupes européennes un incontestable ascendant.
« Les grognards de Napoléon personnifiaient l’idéal du soldat. On pourra les égaler, — les surpasser, jamais. L'o>t qu’à une indomptable énergie et à l’austère sentiment de la discipline, ils joignaient le l'eu sacré, indispensable dans l’art militaire, comme dans tous les autres. Ils faisaient tout ce que l’homme peut faire, — souvent plus. »
La vie du général de Lowenstcrn est un roman de bivae plein d’intérêt. Il atteignait neuf ans à peine que son père, maréchal de la noblesse de Livonie, se demandait, avec une sollicitude quelque peu hâtive, s’il ferait de son fils un chambellan, un conseiller privé, un diplomate ou simplement un gentilhomme campagnard, exploitant lui-même ses domaines, et soutenant, à l’aide de ses grands biens, l'honneur des anciens chevaliers porteglaives ', scs ancêtres.
Le hasard trancha la question.
Debout sur le seuil du château, l’enfant vit passer à cheval un de ses oncles. C’était un fou sans pareil que cet oncle. Il appela le petit Lowenstern, le hissa sur la selle et le mena sur un ilôt, dans la mer, derrière une vieille batterie, à l’abri de laquelle il pût assister à la bataille navale de Réval. L’enfant, ne pouvant comprendre le danger de la situation, admirait avec une joie
1 Ordre militaire cl religieux, tonde au treizième siècle, par Albert d'Apcldern, évêque de Livonie, sur le modèle de celui du Temple, et qui s’éteignit au seizième siècle, par la cession que son cinquantième grand-maître provincial, Gotllar Keltler, converti au luthéranisme, fit de la Livonie à Sigismond If, roi de Pologne.
naïve les évolutions des deux escadres, suédoise et russe. Quand la musique des boulets commença, il se sentit pâlir, et, pour ne point tomber, il se cramponna à l’affût d’une pièce.
Après une furieuse canonnade, le vaisseau amiral suédois sauta en l’air ; la fumée, le bruit, la clarté de l’incendie, les mâts qui se brisent, les navires qui s’entr’ouvent, les cris des blessés, la vue des cadavres, formaient un spectacle violent et nouveau pour ce jeune enfant, échappé de la veille aux jupons de sa gouvernante. Scs terreurs pourtant finirent avant la bataille, et son oncle eut toutes les peines du monde à lui faire quitter la place. Depuis, il ne rêvait plus que combats, vaisseaux à l’abordage, et sa vocation fut décidée.
Le général de Low enstern était marqué pour la première place. La haine d’un homme sous Alexandre (nous ne dirons pas, ici, quel fut cet homme, dont nous aurons à nous occuper ailleurs), lui barra le chemin, et il se rendit lui-même impossible sous Nicolas.
Le tzar dirigeait des manœuvres où Low enstern figurait avec sa cavalerie. Chaque commandement proféré à haute voix par l’empereur, était répété par les chefs de corps, échelonnés sur le champ de Mars. L’officier qui précédait Lowenstern, ayant reproduit l’un de ces commandements d’une manière peu intelligible, ce dernier courut, ventre à terre, vers son collègue pour en obtenir la reproduction. Un moment d'incertitude se produisit, par suite, dans le mouvement de sa troupe. Le tzar, qui
passe sa vie à fabriquer des automates, excelle à surprendre la moindre irrégularité dans le mécanisme qui les fait agir. L’hésitation de cette cavalerie ne lui échappa point. Il appela Lowenstern, et d’une voix retentissante :
— Général , lui dit-il , vos régiments manœuvrent comme des recrues !
Lowenstern, pâle comme la mort, devant celte apostrophe qui enveloppait dans une solidarité injurieuse plusieurs milliers d’hommes, — soldats exercés, — essaya de balbutier une excuse :
— Sire, ... dit-il.
L’empereur leva la main d’un air de menace.
— Ne répondez pas! s’écria-t-il, ne répondez pas!
Le baron de Lowenstern ignorait ou venait d’oublier qu’il est défendu, sous les armes, d’adresser la parole au tzar, fùt-011 même interpellé par lui. Cette faute d’orthographe militaire fut la ruine de son ambition. Kilo effaça trente années d’éelatants services.
Par bonheur, le général avait appris la philosophie à l’école de la disgrâce. Il se résigna sans trop de peine à rester sur le second plan, avec la conviction qu’il aurait dû occuper le premier. Il a lui-même tracé son portrait :
« Je suis et reste imperturbable, remercie Dieu et me moque de tout ce qui se fait en ce bas monde. Je ne prends rien au sérieux, jouis de tout modérément, n’ai jamais ri aux éclats. Je m’amuse rarement, parce que je suis vieux ; mais je ne m’ennuie jamais, car je sais tirer parti de tout. Il n’v a que l’absurde qui m’impatiente,
loi LE TZAR NICOLAS.
sans aigrir mon humeur. Mes fortunes ont été diverses, mais j’ai supporté les mécomptes sans murmurer. J’ai, pour ainsi dire, inventé l ’ hypocrisie du contentement. » Émule des Czernicheff et des Platoff, Lowenstern a commandé les cosaques toute sa vie ; il a fait à leur tète des miracles d’adresse, — des prodiges d’audace. Nul ne connaît mieux que lui la guerre de partisan, et n’est plus apte à en tracer les règles. Il a rédigé, sur cette matière, un véritable code pour les jeunes officiers, dans les mémoires qu’il prépare, et qui révéleront beaucoup défaits nouveaux sur les grandes guerres de l’ère impériale,. . si ces mémoires ne restent pas enfouis dans les cartons du ministère de la guerre ou dans les archives de la chancellerie. Le général Lowenstern est courtisan ; qui ne l’est pas, qui oserait ne pas l’être dans ces régions de la servilité 1 — Mais il ne l’est pas assez correctement. 11 a des éclairs do franchise , des boutades d’indépendance, des mots révélateurs de la pensée, des silences qui accusent, des éloges qui condamnent.
C'est plus qu’il n’en faut pour que l’œuvre soit enterrée, avec ou avant l’homme.